GERMAINE, JACQUES CHAMBRY
GERMAINE
C’est bien par hasard que vous me trouvez chez moi. Ordinairement je n’y suis pas de si bonne heure.
CHAMBRY
Un hasard... une chance plutôt... un plaisir.
GERMAINE
Et même un plaisir rare, car vous ne vous l’accordez pas souvent. Ainsi, hier, au théâtre, vous n ’êtes pas venu me voir dans ma loge. Vous vous êtes refusé ce plaisir.
CHAMBRY
Je n ai pas ose... Je n ai pas osé, positivement. J’ai aperçu dans votre loge des dragons, des ogres, des ogresses, des nains... C’était terrible...
GERMAINE
Comment? des dragons... des ogres, des...
CHAMBRY
Autour d’une fée, pour la garder, c’était bien naturel. Mais j’ai frémi. Il y avait derrière vous le conseiller Billaine qui roulait des yeux terribles, le colonel Herpin qui pleurait sur vos épaules, et le baron Michiels qui dormait. C était le nain. 11 était épouvantable.
GERMAINE
Elle est délicieuse, la pièce. Vous ne trouvez pas?
CHAMBRY
Si! je trouve. Ennuyeuse, oui, très ennuyeuse.
GERMAINE
Mais pas du tout. Je vous dis : délicieuse, charmante.
AU PETIT BONHEUR
Charmante? C est possible. Je n’ai vu qu un acte...
germaine.
Allons donc! vous êtes resté tout le temps dans la loge de la belle madame Desenne... 11 n’y avait pas de nains, pas d ogres, pas de dragons, dans sa loge? Il n’y avait que Desenne qui est sourd et le petit Malcy qui est muet. Vous étiez bien là...
CHAMBRY
Très bien, madame. Je vous voyais tout le temps.
GERMAINE
De loin?...
CHAMBRY
De loin, mais double. Je vous voyais en même temps de face et de profil. Vous étiez de profil dans la glace de 1 avant-scène, avec une nuque... Et c’est rare une nuque
tout à fait jolie, très rare. Je n’en ai trouvé jusqu’ici que cinq...
GERMAINE
Vous faites collection?
CHAMBRY
C est-à-dire que j ai 1 œil juste et que je sais voir. Ne riez pas. Tout le monde n a pas cette faculté. Je sais des gens qui ont aimé une femme pendant des mois, des’ années, trois ans, quatre ans...
Quatre ans?...
GERMAINE
AU PETIT BONHEUR
CHAMBRY
Si ça vous effraie, mettons dix-huit mois, deux ans... des hommes qui ont adoré une femme pendant des années, qui l’ont aimée... de toutes les manières, et qui ne savent pas seulement comment elle est faite, ce qu elle a de bien et ce qu’elle a de moins bien. Ils ne s’en doutent pas; ils ne s’en douteront jamais. Ils ne l’ont pas vue, ils n’ont pas su la voir. Il leur manque l’éducation de l’œil... Et c’est irréparable... Avec ces gens-là, les choses exquises... c’est perdu. Des gens dont l’œil ne sait pas lire une femme, mais c’est le plus grand nombre... Je peux vous en donner un exemple. Vous connaissez Thouvenin, le vieux Thoilvenin des chemins de fer du Congo. Vous savez qu’il marche depuis des années avec Mercédès, la danseuse.
GERMAINE
Mais non, je n’en sais rien du tout.
CHAMBRY
Puisque je vous le dis... Eh bien! je me suis rencontré, un jour de la semaine dernière, avec Thouvenin, dans une maison très bien fréquentée... Ce n’était pas chez une femme du monde... 11 feuilletait, sur la table du salon, un album de photographies, rempli de demoiselles qui n’étaient vêtues que de leurs boucles d’oreilles ou de leurs bagues. Je regardais par-dessus son épaule. Tout à coup je vois une petite femme brune, fine, qui, n’ayant de voile que son éventail, s’en cachait les yeux par un sentiment bien respectable. Je dis à Thouvenin : « Voilà Mercédès! » Il s’effare et crie : « Où donc? — Là, monsieur Thouvenin;
AU PETIT BONHEUR
là, dans l’album d’échantillons. — Ce n’est pas possible! Qu’est-ce qui vous le fait croire? — Tout. — A moi, rien! Gomment voulez-vous qu'on reconnaisse? » Et notez que Thouvenin y allait de ses quinze mille balles par mois pour posséder des charmes qu’il ne reconnaissait plus quand il y manquait le bout du nez. La morale de cette histoire...
GERMAINE
Ah! il y a une morale?...
CHAMBRY
Et vous la dégagerez vous-même.
GERMAINE
Moi? je ne sais pas seulement ce que vous avez dit. le n’ai pas écouté.
CHAMBRY
Écoutez au moins la morale : C’est triste à se dire quand on est jolie; mais il y a peu de connaisseurs, très peu.
GERMAINE
Alors, vous n’avez qu’une idée vague de la pièce que nous avons vue... ensemble. C’est dommage. Elle était intéressante.
Mais je vous l’ai dit : je n’ai regardé que vous. Vous ne saurez jamais combien vous étiez charmante hier soir.
AU PETIT BONHEUR
GERMAINE
Décrivez... Allons, décrivez... Je suis sûre que vous ne savez seulement pus lu couleur de lu robe que j’avais.
CHAMBRY
Votre robe?.. . lu couleur?... (Un temps.) Bleue.
GERMAINE
Quel dommage que vous ne vous soyez pus vu en me répondunt... bleue! Vous étiez comme ça (Elle l’imite) : les yeux inquiets, le front plissé, le brus tendu, les doigts ullonges et tâtonnunts, comme un petit gurçon qui tire un numéro duns un suc...
CHAMBRY
Eh bien?
GERMAINE
Eh bien! vous uvez gugné.
CHAMBRY
Et cette robe bleue vous ulluit à merveille.
GERMAINE
Ah! vous trouvez? Justement un des vieux umis qui étuient duns mu loge m’a dit : « Cette toilette ne vous vu pus du tout. Vous êtes cent fois moins jolie duns le bleu que duns le rose. » Et je vous l’uvoue, monsieur Chumbry, j ni été touchée et flattée de cette remurque, purce que je lu crois vrnie, purce que j’y ai senti de la sincérité et un véritable désir de me voir à mon avantage.
5io
AU PETIT BONHEUR
CHAMBRY
C’est le nain qui vous a dit ça!
GERMAINE
Le nain?
CHAMBRY
Oui, le baron Michiels! Il affecte avec vous une rude franchise. 11 vous subjugue par son assurance à juger vos toilettes. Eh bien! il est daltonien... oui, daltonien! 11 ne distingue pas le rouge du vert. Un jour, à l’Hôtel des Ventes, je l'ai trouvé en extase devant des cerises de Madeleine Lemaire, il croyait que c’étaient des prunes. Jugez un peu comme ce gnome doit goûter ce rose de vos joues, qui se fond si délicatement avec le blanc de votre cou...
GERMAINE
Ce pauvre monsieur Michiels! c’est un ami si bon, si dévoué!
CHAMBRY
N’en croyez rien. Il est chagrin, malveillant, voilà tout. Quel avantage voyez-vous à vous entourer d’un personnel emprunté à la magistrature, à la finance et à l’armée, qui vous surveille avec une vigilance grotesque et féroce? On ne vous trouve jamais seule.
GERMAI NE.
Il me semble qu’en ce moment...
Oh! pour une fois, dans votre salon.... avec des portes!... Ce qu’il a de portes, ce salon!
AU PETIT BONHEUR
GERMAINE
Il en a quatre. Il est comme tous les salons. Vous n’imaginez pas...
CHAMBRY
Dame! si! j’imagine...
GERMAINE
Je ne sais pas vos idées en ameublement. Moi, j’aime les pièces claires, simples de ligne, pas encombrées.
CHAMBRY. Il se lève et examine des objets sur une console, dans une vitrine,
puis sur une table.
Vous avez du goût, vous avez le sentiment de l’art, c’est vrai... Vous pouvez me croire. Je m’y connais.
GERMAINE
Mais je vous crois.
CHAMBRY
Vous avez de bonnes choses... Très jolies vos brûleparfums, monture ancienne... vieux chine, vieux sèvres... céladon... pâte tendre... (il prend une boîte sur la table, j Cette boîte avec une miniature sur un fond de vernis Martin, rayé comme une robe de trisaïeule, c’est agréable à l’œil et au doigt. J aime les bibelots qu on touche avec plaisir, qui se laissent caresser. Cette miniature, c’est le portrait
dune femme connue. Cest... attendez. Je vous la trouverai.
GERMAINE
On croit que c’est mademoiselle Fel.
AU PETIT BONHEUR
CHAMBRY
C est vrai. Elle ressemble au pastel de La Tour.
GERMAINE
Ah! vous connaissez le pastel de La Tour, vous! A la bonne heure!
CHAMBRY
Ça vous étonne parce que vous ne voyez que des sauvages... Est-ce que vous aimez les miniatures?... Parce que, si vous les aimez, je pourrais vous en montrer d’assez jolies, chez moi.
GERMAINE
Oui, je les aime, les miniatures, mais pas tellement...
CHAMBRY
Et il faudrait les aimer « tellement » pour venir en voir quelques-unes demain entre cinq et six, place Vendôme, 18, à l’entresol, à gauche, pas d’escalier, trois marches?
Il prend un livre sur la table.
GERMAINE
Regardez donc ce que vous tenez dans votre main.
Je vois... Une reliure en maroquin. Dentelle au petit fer. Superbe!...
GERMAINE
Vous ne me reprocherez pas de vous l’avoir imposé, vous êtes allé le chercher vous-même. Qui a dit cela, qu’on
xiv. — 65
AU PETIT BONHEUR
n’évite point sa destinée? Vous êtes allé au devant de la vôtre. Ce que vous tenez dans votre main, c’est l’album ! ... Oui, monsieur, cette reliure de maroquin le recouvre. Je suis comme les autres... J’en ai un.
Elle lui tend une plume.
CHAMBRY. Il feuillette.
Je vois, c’est l’album. Et même, du moment qu’on admet le genre, il n’est pas mal, le vôtre. . . Falguière, Paul Hervieu, Massenet... Henri Lavedan, Paul Bourget, Deschanel, Ludovic Halévy... Une élite! Les noms célèbres abondent sur ce vélin... Heu! l’on en découvre çà et là de moins illustres. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que les noms de Janvier-Dupont, du colonel Herpin... et de Paul Hoche ne sont pas baignés d’une lumière éclatante. Vous mêlez les illustres et les obscurs dans l’album...
GERMAINE
C’est ce qu’il faut. Parce que je vais vous dire... Quelquefois... oh! pas souvent, mais quelquefois les gens du monde écrivent de jolies choses dans un album. Les hommes célébrés, jamais ! Oh! vous pouvez vous en assurer. Voyez ce qu’ont mis Jules Lemaître... Pailleron... Sardou... Vandérem...
CHAMBRY, après avoir feuilleté et lu tout bas.
Oh! oui, vous avez raison... C’est bien insignifiant, bien faible... c’est nul...