‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 3)Chapitre 92 sur 111 · PA UL FLOCHE · texte numérisé non relu

PA UL FLOCHE

GERMAINE

Ça, c’est joli.

CHAMBRY

Oui, c’est joli. Et ça rappelle une impression qu’on a éprouvée quelquefois, une chose déjà sentie... Qu’est-ce qu’il fait, ce monsieur Paul Floche?

Je ne sais pas bien, je crois qu’il est dans les pavés de

boiS... (Voyant que Chambry referme l’album. j Oll! Votre tOUT est

venu. Vous n’échapperez pas. Écrivez...

CHAMBRY, rouvrant l’album.

Ce qui attriste, ce n’est pas tant ce qu’il y a d’écrit, c’est ce blanc, tout ce blanc. On songe, en le voyant, aux bêtises futures, à toutes les pensées infirmes, boiteuses, contre-

AU PETIT BONHEUR

faites, que l'avenir porte dans son sein (il écrit.), et qui viendront se fixer là. C'est à pleurer!

GERMAINE

Ecrivez !

CHAMBRY

C’est fait, madame, c’est fait!

GERMAINE

Qu’est-ce que VOUS avez mis? (Chambry lui tend l’album. Germaine lit tout haut.) L’amour est un ruisseau qui reflète le ciel. C’est

charmant.

CHAMBRY

Et je le pense. Oui. Je pense que si l’amour ne nous colorait pas la vie, ce serait à périr de désespoir ou d’ennui. Je suis un rêveur, au fond, un sentimental.

L’amour est un ruisseau qui reflète le ciel. C’est délicieux. Mais 1 eau coule, si le ciel reste. Vous ne vous engagez à rien.

CHAMBRY

Le ruisseau bleu renaît sans cesse pour couler sans cesse en chantant. Les étoiles du ciel palpitent dans ses ondes...

GERMAINE

Mais, dites-moi, ce ruisseau coule-t-il de source?

AU PETIT BONHEUR

CHAMBRY

Mais...

GERMAINE

Ou ne sort-il pas plutôt d’un réservoir, d’un tout petit réservoir en tôle, dont vous avez la clef, et que vous fermez tout d un coup, un beau soir, avant d’aller vous promener?

CHAMBRY

Vous êtes imprudente, vous êtes presque coupable de vous moquer de l’amour.

GERMAINE

Je ne me moque pas de l’amour. Je me moque tout au plus de votre petit ruisseau.

C’est mal à vous. Et plus injuste que vous ne pouvez croire. Si vous saviez...

GERMAINE

Oui, mais voilà, je ne sais pas.

CHAMBRY

Vous me croyez incapable de sentiment, de tendresse?

GERMAINE

Je vous avoue que je n’ai pas d’idées là-dessus.

CHAMBRY

Si! si! Parce que je n’affecte pas une rude franchise, comme le baron Michiels, parce que je ne roule pas des yeux terribles, comme le vieux conseiller Billaine, parce

AU PETIT BONHEUR

que je ne pleure pas dans votre dos, en silence, toute une soirée, comme le brave colonel Herpin, vous vous imaginez que je suis indifférent, que je ne sais pas vous apprécier, que je ne m’aperçois pas que vous êtes charmante, exquise, adorable.

GERMAINE

Je ne m'imagine rien, c'royez-le, je vous prie.

CHAMBRY

Vous me méconnaissez, vous ne croyez pas en moi. Voulez-vous que je vous dise pourquoi? C’est que vous êtes en amour pour la tradition classique, pour les formes consacrées, pour le protocole. Vous voulez qu’on vous fasse la cour méthodiquement, vous donnez dans les amoureux du genre grave et correct... C’est une aberration. Ce qu’ils vous gâchent une femme, quand ils l’ont, ces gens-là!... Ne vous mettez pas dans leurs pattes, ce serait un meurtre.

GERMAINE

Avez-vous déjà été voir l’exposition des aquarellistes? Elle est très bonne cette année.

CHAMBRY

Pourquoi ne croyez-vous pas que je vous aime? Est-ce parce que je ne vous 1 ai pas dit? Eh bien ! c’est quelquefois quand on le pense le plus, qu’on le dit le moins.

GERMAINE

Je vais être franche, monsieur Chambry : vous me 1 auriez dit que je ne le croirais pas davantage.

AU PETIT BONHEUR

CHAMBRY

Pourquoi?

GERMAINE

Parce que, sitôt que vous êtes auprès d’une femme, vous dites ça comme on dit : il pleut, ou il fait beau. Pour vous, ça n’a pas plus d’importance... Vous n’y pensiez pas : vous le dites, et vous n’y pensez plus. C’est une politesse.

CHAMBRY

Non... oh ! non.

GERMAINE

Une impolitesse alors, si vous voulez.

C’est pourtant vrai que je vous aime. Et, si je vous le dis dans les dispositions que vous me montrez, ce n’est certainement pas pour être poli, ce n’est même pas pour être impoli, malgré l’envie que j’en ai. C’est tout bêtement parce que je suis sincère... et que je vous aime.

GERMAINE

C’est drôle... Pourtant il faut croire qu’il y a des femmes qui se laissent prendre à ce que vous leur dites... Parce que, si ça ne mordait pas de temps en temps, vous auriez peut-être renoncé... C’est vrai, c’est vrai tout de même que quelquefois les femmes sont bêtes.

CHAMBRY

C’est moi qui suis bête. Soyons bêtes. ïl n’y a que ça de bon. Vous n’avez jamais été heureuse, vous n’avez

AU PETIT BONHEUR

jamais été aimée. Vous ne savez pas ce que c’est. Ne perdez pas votre jeunesse, votre beauté. (Il se met à genoux, lui baise les mains.) Laissez-vous fléchir, laissez-vous attendrir. Ne soyez pas l’ennemie de votre cœur. Germaine, je vous en prie... pour moi, pour vous.

GERMAINE

Levez-vous! on sonne, on vient...

CHAMBRY

Non ! je ne me lève pas. On ne vient pas. On ne doit pas venir. Ce serait ridicule. Ce serait comme au théâtre. Je resterai à vos genoux. Je garderai votre main sur mes lèvres, jusqu’à ce que vous me croyiez.

Oh! je crois... que je ne vous fais pas horreur... Allons! levez-vous !

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