Oeuvres complètes [illustrées]
Marguerite Hessin, née en 1630 d’une famille bourgeoise et réformée, comptait parmi ce qu’on appelait à la Cour les Grisettes. Elle avait un oncle magistrat et un frère, Pierre, qui, avec l’aide de Lauzun, devint secrétaire des dragons.
1. Cette dame, qui reçut chez elle La Fontaine eA veilla sur lui avec tant de grâce, est peu connue et pourtant bien intéressante à étudier. La présente notice, tirée des documents originaux, fixera peut-être quelques traits de cette figure qu’il n’est pas facile de ressaisir entièrement. iVous avons entre les mains une copie authentique des lettres de madame de La Sablière à Rancé. Nous y avons puisé quelques indications; nous nous réservons d’employer celte correspondance dans un travail plus étendu.
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C’était uii homme d’esprit et de lettres, mais un terrible homme. 11 voulait toujours contredire et se fâchait tout rouge quand, par malencontre, il trouvait quelqu’un de son avis. Boileau, qui était avec Racine l’ami de M. Hessin, disait :
(t Puisqu’il veut toujours contredire, qu’on le mette avec Charpentier qui doit toujours être contredit. Ils seront merveilleux ensemble. »
11 fut doux quatre jours de sa vie et Racine ne le reconnaissait plus. Mais il eut contentement le jour que le carrosse d’un conseiller des aides donna dans le sien et lui tua un cheval; ce fut une belle colère et un beau procès. Que de sacs! Plaider! voilà qui est vivre! On devine si le poète des Plaideurs se moqua de lui. M. Hessin était souvent malade ; il se plaignait de vapeurs ; on le saignait. Vous savez si la médecine d’alors épargnait les saignées, mais ce régime convenait à un corps si bouillant.
Sa sœur Marguerite était d’une humeur plus humaine. Point jolie, mais agréable, elle avait beaucoup d’esprit et le goût de toutes les belles connaissances.
Elle épousa à vingt-quatre ans, en 1654, Antoine de Rambouillet de La Sablière, fils du financier Rambouillet qui, titulaire d’une des cinq grosses fermes, avait tracé à grands frais, dans le faubourg Saint-Antoine, des jardins magnifiques.
Antoine était conseiller du roi et des finances, régisseur des domaines de la couronne et par-dessus tout riche. Il prêta quarante mille écus au prince de Gondé. 11 avait trente ans; il était poli, agréable et léger, et tournait fort joliment les vers. Ils vécurent tous deux doucement et
MADAME DE LA SABLIÈRE
facilement dans le bel hôtel de la rue Saint-Honoré, noble résidence qui s’étendait dans un faubourg tout vert, entre les jardins des Feuillants, des dames de la Conception et des Tuileries. Aimables tous deux, ils semblent avoir été d’abord étroitement unis. Ils eurent trois enfants en trois ans : Nicolas, l’aîné, en 4656, puis Anne, la cadette, en 1657, puis Marguerite, la troisième, en 1658. Madame de La Sablière accomplissait ces travaux domestiques au moment où les précieuses devenaient ridicules pour avoir trop duré. Molière les acheva avec sa comédie, en 1660. Dès lors il n’y en eut plus : mais il y eut les illustres. Mêmes mœurs, même langage, seulement le nom était changé. Madame de La Sablière était trop vive, trop naturelle pour devenir jamais une illustre bourgeoise. Une autre mode convenait mieux à son esprit ouvert. Il y avait des femmes savantes : elle fut de celles-là et fit figure dans le groupe des libertins et des libertines. Le libertinage, à entendre ce mot comme on l’entendait alors, était un libertinage d’esprit et consistait à ne croire à rien, sans trop le dire pour toutes sortes de bonnes et de mauvaises raisons. Les libertins formaient une petite société fort brillante qu’ornaient Saint-Evremond et mademoiselle de Lanclos. Le roi tolérait leur impiété de boudoir, bien moins dangereuse pour la paix religieuse que la polémique des solitaires de Port- Royal. Descartes, trop dogmatique, plaisait médiocrement à cette société de sceptiques; leur homme était Gassendi, l’abbé Gassendi, athée sans scandale, copernicien au nez et à la barbe de la Sorbonne, qui ne s’aperçut de rien, le plus fin, le plus avisé des philosophes et le plus doux des hommes. Ces aimables gens
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eussent juré par lui, s’ils n'avaient cru plus sûr de ne jurer de rien.
Kpicuriens et sensualistes d’esprit, ils furent amenés à régler leur conduite sur leurs maximes et il est certain qu’ils se donnaient de très grandes facilités de mœurs.
Pendant que M. de La iSablière, qui avait tout juste autant de cervelle qu’un oiseau, faisait des petits vers pour les belles dames, madame de La Sablière se jeta avec une ardeur extraordinaire dans la philosophie et dans la science des libertins. Le vieux mathématicien Roberval lui donnait des leçons, Bernier logeait chez elle; c’était un esprit charmant et divers, à la Fontenelle. Étant allé partout, revenu de tout, il étudiait le plus possible et croyait le moins possible. Ses longs voyages lui donnaient un attrait extraordinaire. Il avait parcouru la Syrie, l’Égypte, rinde, la Perse, et servi de médecin à Aureng-Zeb.
Saint-Évremond vantait sa taille, sa figure, ses manières, sa conversation et le surnommait le joli philosophe. Bernier fit pour madame de La Sablière un abrégé du système de Gassendi de qui il avait été l’ami, et cet abrégé, imprimé à Lyon en 1678, n’a pas moins de huit volumes. Fontenelle, qui mit peu de temps après l’astronomie en cent pages, pour l’enseigner à la fille de madame de La Sablière, fut un philosophe encore plus joli, en même temps qu’un esprit étonnant par la rectitude et l’étendue. Il était du même monde épicurien.
Un jour madame de La Sablière reçut chez elle un grand garçon de vingt ans, un Manceau bègue et gauche, remarquable pour avoir fait des siphons avec des chalumeaux de paille pour tous les petits polissons de la Flèche, et