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MADAME DE LA SABLIÈRE
regardé par son régent de collège comme un incurable imbécile. 11 s’annonçait en qualité de géomètre; le titre, en ce temps-là, était singulier. Madame de La Sablière voulut avoir un géomètre chez elle; elle garda celui-là. C’était Joseph Sauveur, qui devint un des plus grands mathématiciens du siècle.
Bayle, qui dirigeait avec autorité l’opinion du public, dans le dix-septième siècle finissant, fit à la docte dame, à propos de cet abrégé de Gassendi, qui lui était dédié, un compliment fort honnête.
« Madame de La Sablière, écrivit-il, est connue partout pour un esprit extraordinaire et pour un des meilleurs. M. Bernier, qui est un grand philosophe, ne doute pas que le nom illustre qu’il a mis à la tête de ce traité-là n’immortalise son ouvrage plus que son ouvrage n’immortalisera son nom. » {Nouvelles de la république des lettres, septembre 1685.) Perrault, le parfait académicien, qui louait volontiers les femmes, donnait à madame de La Sablière les éloges les plus délicats, quoiqu’il y eût bien des choses en elle qui dussent choquer un esprit modéré. A trente ans, elle était illustre dans tout le monde savant; Saint-Evremond était en correspondance avec elle; le roi Sobieski l’alla voir. Pour tout dire d’un coup, c’était Vénus Uranie sur la terre. Et jamais curieuse ne fut moins précieuse. C’était une petite femme toute vraie, qui apprenait pour le plaisir d’apprendre et qui, d’ailleurs, comme nous l’allons voir, ne vaquait pas qu’à la philosophie. Elle avait des passions vives, un cœur obstiné, l’esprit ouvert. Elle ne quittait les choses qu’après les avoir épuisées. Non certes! elle n’était pas pédante, quoi qu’en ait pensé
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Boileau après qu’elle eut blessé son amour-propre de rimeur.
Boileau était un bon humaniste, mais il n’avait pas grande curiosité; il s’enferma sans peine toute sa vie dans le cercle des belles lettres. 11 lui arrivait donc de dire tout naturellement des sottises en physique. Quand Marguerite lut les Épîtres, elle s’arrêta, dans la cinquième, à ces vers :
Que l’astrolabe en main, un autre aille chercher Si le soleil est fixe ou tourne sur son axe,
Si Saturne à nos yeux peut faire un parallaxe...
Elle marqua de l’ongle ce passage et se moqua du satirique qui parlait de l’astrolabe sans savoir ce que c’était et disait un parallaxe quand il fallait dire avec tous les savants une parallaxe. M. Hessin lui-même n’en eût point disputé. L’austère Boileau, le régent du Parnasse, pris en faute comme un écolier et corrigé par une femme, eut du dépit. Elle le jugeait trop ignorant; il la jugea trop savante et lui garda rancune. 11 avait le cœur excellent, mais il cultivait la satire et était vindicatif par profession. Donc, il polit et repolit dans sa tête quelques vers destinés à figurer (Jans sa satire des femmes. On ne peut dire au coin de quel bois, selon son usage, il en trouva les rimes; mais c’est assurément l’ombre du bonhomme Chrysale qui, lui tenant lieu de muse, les inspira. Le poète y désignait, sans la nommer.
cette savante
Qu’estime Roberval et que Sauveur fréquente.
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En fait, il connaissait peu les femmes; mais il ne fut pas si mal avisé, je pense, en voulant piquer celle-là, de dire que l’astronomie lui gâtait le teint. D’où vient, s’écrie le satirique dans un mouvement d’enthousiasme calculé.
D’où vient qu’elle a l’œil trouble et le teint si terni?
C’est que, sur le calcul, dit-on, de Cassini,
Un astrolabe en main, elle a, dans sa gouttière,
A suivre Jupiter passé la nuit entière.
Vous voyez que l’astrolabe lui tenait au cœur. 11 avait enfin appris ce que c’était. La critique est parfois utile aux critiques. Le trait eût porté. Marguerite, qui voulait plaire aux jeunes galants pour le moins autant qu’aux mathématiciens et aux philosophes, se fût sentie blessée. Mais l'irréprochable Boileau, satisfait d’avoir pu se venger, ne se vengea pas. Satis est potuisse videri. 11 garda ses vers en manuscrit.
11 n’aurait pas eu, d’ailleurs, tous les rieurs de son côté et quelques gentilshommes auraient pu payer ses rimes, un soir, au coin d’une rue, d’une volée de bois vert. Le duc de Bouillon tranchait par des coups les querelles littéraires auxquelles il daignait se mêler. 11 prouva, au moyen du bâton, que la Phèdre de Racine ne valait rien. L’hôtel de La Sablière était fréquenté par des seigneurs trop vifs pour toujours respecter un poète, historiographe du roi. Rochefort, Brancas et de Foix étaient légers de la tête et prompts de la main. Qu’était-ce donc quand les yeux de la dame échauffaient leur insolence. Elle les ensorcelait tous.
Lauzun s’oubliait lui-même près d’elle, Lauzun, le plus
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effronté petit homme qu’on eût vu depuis un siècle, dit La Pare. La grande Mademoiselle en fut avertie. Rochefort lui dit que Lauzun « alloit quelquefois chez une petite femme de la ville nommée madame de La Sablière, qu’il avoit donné la charge de secrétaire des dragons à son frère; qu’il falloit qu’elle fût bonne à quelque intrigue, parce qu elle étoit vieille, laide, et avoit eu quelque galanterie ». C’était en 1670, et elle avait quarante ans; elle pouvait n’être plus fraîche, mais elle avait encore ses heures pour être jolie.
M. de La Sablière n’était point des soupers de sa femme et l’abbé de Ghaulieu y donnait le ton. En lui commençait l’espèce des abbés d’alcôve qui devait bientôt pulluler dans tous les salons de la ville, autour des coquettes. Il faisait les affaires des princes de Vendôme et les siennes en même temps. Chapelle lui avait appris au cabaret à rimer des chansons. Il usait de ce petit talent aux soupers de Madame de La Sablière. Une nuit, il récita des vers à la louange du beau duc de Poix.
Le beau duc de Poix nous réveille,
Chantons Vénus et Cupidon;
Chantons Iris et la bouteille Du disciple d’Anacréon.
Vénus l’accompagne sans cesse.
Les grâces, les ris et les jeux.
Qu’il est doux d’être la maîtresse De ce jeune voluptueux!
Verse du vin, jette des roses,
Ne songeons qu’à nous réjouir.
Et laissons là le soin des choses Que nous cache un long avenir.
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Madame de La Sablière, qui lisait Horace dans le texte, devait bien sentir que ce n’était pas là tout à fait de l’Horace; mais il y a lieu de croire qu’elle trouvait ces couplets fort délicats, puisqu’ils la louaient de son choix.
Il faut être discret et ne pas écouter aux portes. Nous ne rechercherons point ce que dura la fortune du comte de Foix. Un magistrat, oncle de madame de La Sablière, vint voir un jour sa nièce. Il avait la mine grave; il s’assit, mit sa canne à pomme d’or entre ses jambes et commença un sermon. « Eh! madame, toujours des amourettes! On n’entend parler que de cela dans cette maison. Mettez au moins un intervalle. » Et le bonhomme, s’échauffant, eut recours à cet argument qui plaisait si fort à l’abbé Gobelin, dragon devenu jésuite et confesseur de madame de Maintenon : « Les animaux eux-mêmes n’ont qu’une saison pour cela. » « C’est que ce sont des bêtes! » lui répondit lestement sa nièce. Voilà qui est franc et point précieux du tout!
La petite femme n’était pas paresseuse. Elle se jetait dès le matin en carrosse, allait chez le physicien Balancé faire des expériences au microscope, assistait chez le médecin Verney à une dissection et rejoignait au cours le comte de Foix ou quelqu’autre. Ce ne sont pas là des journées perdues. Quant aux nuits, nous savons déjà que les planètes en prenaient une partie.
M. de La Sablière n’était point d’humeur à changer ce train de maison : il y trouvait son compte et profitait de la liberté que celle de sa femme lui laissait. Le brillant financier, blanchi dans la galanterie, faisait des vers pour expliquer ses méthodes en amour :
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J’aime bien quand je suis aimé,
Mais je ne puis être enflammé Des belles qui sont inhumaines :
Je ne subis jamais la loi,
Et ne souffre jamais de peines Qu’autant qu’on en souffre pour moi.
Aussi toutes sortes d’objets Ne peuvent être des sujets Pour forcer mon cœur à se rendre.
Et si l’on veut me posséder.
Il faut des charmes pour me prendre Et des faveurs pour me garder.
En 1671, Charles de Sévigné rencontra madame de La Sablière chez une belle personne qui donnait un concert; c’était cette demoiselle Raymonde, qui chantait, dit-on, admirablement en s’accompagnant sur le théorbe, et qui se retira quelques années plus tard au couvent de la Visitation. La compagnie était plus brillante que pure; il y avait là mademoiselle de Fiennes qui fut enlevée par le chevalier de Lorraine dont elle eut un fds, madame de Salins qui lit beaucoup parler d’elle. « Madame de Salins, écrit la marquise de Sévigné, a chassé son portier : je ne sais ce qu’on dit, on parle de manteau gris, de quatre heures du matin, de coups de plats d’épée. » H y avait aussi Ninon, la grande Ninon, fort recommandable sans doute par son esprit et sa philosophie, respectable, si l’on veut, par son demi-siècle d’âge, mais galante comme on sait. Ninon n’avait pas de préjugés; il en restait quelques-uns à Marguerite. C’est pourquoi Dernier au fond estimait moins celle-ci que l’autre. Causant un jour avec Saint-Evremond
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de la mortification des sens, Dernier lui dit : « Je vais vous faire une confidence que je ne ferais pas à madame de La Sablière, à mademoiselle de Lanclos même, que je tiens d’un ordre supérieur; je vous dirai en confidence que l’abstinence des plaisirs me paraît un grand péché. » Le gassendiste était perspicace : l’événement prouva bien qu’il connaissait à fond les deux esprits de femme dont l’un, celui de Ninon, était libre par nature et l’autre émancipé avec une sorte d’étourderie, avec une violence, une furie qui ne devaient point durer. Les sens l’emportaient. Ce n’est point là de la philosophie, même épicurienne et gassendiste. Les sens! ils ont donné à l’église ses ascètes les plus exemplaires et ses plus illustres pénitentes. Dernier le savait bien.
Parmi toutes les idées qui se pressaient et se mêlaient dans la tête de la dame qui avait recueilli Sauveur, il y en eut une charmante, ce fut celle de recueillir Jean de La Fontaine qui faisait parler les alouettes et donnait de la sagesse aux bêtes, Jean qui sentait la nature et fut le poète le plus vrai de son temps, Jean, chose légère, chose divine!
11 mangeait son fonds avec son revenu. A mesure qu’il avançait dans la vie, sa part des choses de ce monde diminuait. Ayant, comme sa cigale, chanté tout l’été, il se trouvait maintenant dépourvu. 11 n’avait plus le surintendant Foucquet chez qui toucher ses quartiers; M. de Vendôme et le prince de Conti ne lui faisaient que des gratifications capricieuses et trop rares. L’intelligente femme eut l’honneur d’assister le poète. 11 est de divins mendiants.
Et quel heureux ménage ce fut que celui de la jeune