‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 4)Chapitre 109 sur 159 · XXIV · texte numérisé non relu

XXIV

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grandes inquiétudes, passa l’été à Viroflay, près Versailles. De là, elle écrivait le dimanche 20 juillet au baron Mounier ;

Dimanche, 20 juillet.

Quel ami êtes-vous devenu, monsieur? Quoi, pas un mot de quinze jours et pas plus de signe de vie que si j’étais à la Chine! Ah! que je voudrais être comme vous, ne vous plus aimer du tout et ne m’occuper dans ma solitude que du chant du rossignol! Mais il n’en est malheureusement pas ainsi. Je vous désire dans ces bois et je me rappelle avec tristesse que j’y ai vu votre aimable femme et vous, et que j’y suis seule.

Ma santé n’est pas assez bonne pour que j’aille à Paris. J’ai été passer deux heures avec mon mari et c’était un jour de si ennuyeuses souffrances que je n'ai pas pu aller vous voir.

Si vous voulez que j’écrive, soyez assez bon pour me faire faire chez votre bon papetier une provision de papier semblable au vôtre, de votre encre bien noire, de votre cire, de vos bonnes plumes taillées à l’anglaise. Je n’ai plus rien de tout cela et c’est comme si je manquais d’eau à boire.

S’il vous était possible de faire porter le tout dans une boîte, mardi matin, chez moi, je l’aurais le soir ici.

Vous voyez si, malgré tous vos torts, j’ai besoin de compter sur vous. — Venez donc. Je vous assure qu’on est bien ici. J’embrasse tendrement votre chère Wilhelmine, vos chers petits anges et j’attends et je désire toute la famille. J’aurais bien aussi à prier madame Mounier de me faire faire quelques emplettes, mais je crains l’indiscrétion. Pour vous, monsieur, il faut bien que vous ayez les charges de l’amitié puisque vous en avez le profit.

Julie.

Je vous recommande mon pauvre François.

Des nouvelles, des nouvelles, je vous en prie. On ne sait ce que c’est dans mes bois. Adieu, monsieur.

A Viroflay, par Versailles. Maison de M. Labé.

L’ELVIHE DE LAMARTINE

Ce qui frappe dans cette lettre, c’est l’exaltation croissante de l’amitié. Je laisse à juger aux grands connaisseurs des âmes, si ces ardeurs amicales peuvent se concilier dans une femme avec les soins d’un ardent amour, si cette Julie enfin, si occupée de la famille Mounier, mari, femme, enfants, peut tout à fait être la Julie de Raphaël.

Ce doute grandira quand on aura sous les yeux la lettre suivante. Elle est datée de Viroflay le 15 septembre 1817.

C’est la dernière qui soit entre mes mains. Julie, quand elle l’écrivit, n’avait plus guère que trois mois à vivre. Elle était très malade. L’absence et le silence de M. Mounier, alors chez sa sœur à Grenoble, lui causaient une tristesse qu’elle sut exprimer avec abondance et d’une façon touchante :

Viroflay, 15 septembre 1817.

Je ne sais, monsieur, ni où vous prendre ni si vous allez nous revenir. Vous gardez avec moi un bien cruel silence. Quand j’examine tout ce que j’ai perdu auprès de vous et que je vois les mois et les semaines qui s’écoulent augmenter encore ces pertes irréparables et si douloureuses, je me demande s’il n’y a pas de ma faute, et il faut bien qu’oui. Mais je ne suis pas moins à plaindre, car, assurément, l’intention n’y est pas et Dieu sait si je vous regrette! Enfin, passons sur ce^ amertumes. La vie en est pleine et on a beau la repousser de toutes ses forces, elle est longue, bien longue!

Vous êtes, vous, monsieur, des heureux de ce monde; cette pensée me console. Elle me prouve que le ciel est juste. Elle m’avertit que j’aurais tort de troubler vos plaisirs; que peut-être j’aurais mieux fait de ne pas vous dire ce qui précède. Ne vous y arrêtez pas. Ce n’est pas moi qui voudrais, pour un épanchement qui me soulage, rembrunir une seule minute de votre vie.

Je devais vous écrire aussi. Je vous l’avais promis, et je comptais y trouver des jouissances : hélas! je ne l’ai pas pu. Votre départ m’a porté malheur. J’étais déjà accablée sous le poids de la souffrance

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et de mille impressions pénibles, mais la maladie n’était pas encore la plus forte, c’était moi. — Après avoir couru pour notre affaire pendant quelques jours et après avoir acquis la certitude que vous l’aviez arrangée par vos bonnes et pressantes recommandations, je suis revenue ici pour me reposer. Mais j’y apportais la fièvre, une maladie de poitrine qu’on appelle, je crois, un catarrhe suffoquant et de grands maux de nerfs. C’est avec toutes ces gentillesses que je vis depuis plus de cinq semaines sans presque avoir quitté mon lit; et c’est tout au plus si je puis vous dire que cela va mieux. Le seul bien sensible que j’aye obtenu depuis quelques jours, c’est de pouvoir passer deux ou trois heures assise dans mon jardin. Le reste du tems je vous ferais pitié. — Je n’ai pas été absolument sans secours. Un médecin de Versailles vient me voir. Le bon M. Alix a môme quitté son lit pendant vingt-quatre heures pour venir auprès du mien. Mais, du reste, ma solitude a été complète et, ce qui est presque intolérable dans cet état, je suis sans femme de chambre faute de pouvoir en chercher une.

Madame Mounier, à son retour, voudra bien, j’en suis sûre, se charger de ce soin pour moi, qui devient de jour en jour plus pressant. Je voudrais qu’elle fît la bonne action de séduire celle qu’elle m’a fait espérer quelque temps. Je suis si malade, j’ai tant besoin d’une femme douce, entendue et soigneuse, que je me persuade qu’on ne ferait pas un grand mal en l’ôtant à une belle dame qui trouvera partout à se faire habiller et coiffer, pour la donner à une pauvre femme qui ne trouvera peut-être nulle part les qualités que celle-là réunit. Peut-être aurions-nous tort cependant, et je m’en réfère là-dessus à votre bon jugement à tous deux. Mais je me recommande toujours à votre chère Wilhelmine pour me faire chercher une femme quelconque qui me serve sans me faire parler; car un des plaisirs que procure la maladie que j’ai, c’est de faire presque entièrement perdre la voix.

Pardon de vous parler si longuement de moi. Ce n’est pas que je ne pense à vous, que je ne vous aye suivi longtems et quejen’aye senti le bonheur que vous avez goûté en retrouvant cette sœur comme il n’y en a point, dont vous avez été si longtems séparés. Il m’est arrivé bien des fois de m’indentifier avec vos scènes de famille, de prendre ma part des larmes et de la joie, d’écouter d’une

L’ELVIRE DE LAMARTINE

oreille attentive vos intéressants entretiens et de vous suivre jusques dans ces montagnes où vous êtes né et que j’aime sans les avoir encore vues. — Mais ces traits fugitifs se sont bientôt effacés. Pour se maintenir, ces douces illusions auraient eu besoin de vos récits, qui m’ont manqué. Aussi, à présent, je ne vois plus que dans un nuage, vous, votre ange de femme, mes chères petiotes; et je vous vois si loin, si loin, et je suis sur votre retour tellement dans le vague que j’en pleure.

Voyez la sottise d’aimer des ingrats? C’est égal, je ne m’en corrigerai pas. Je ne sais si vous reconnaîtrez mon visage, mais mon âme venez parler à elle et vous verrez si elle a changé. J’aimerai toute ma vie le mari, la femme, les enfants; je ne peux pas faire autrement.

Adieu, monsieur, me voilà bien accablée quoique je me sois reposée souvent. Vous n’aurez rien de Paris et même de Viroflay, car je ne sais plus comment se portent mes bois. Mon mari est bien. Il ira sûrement vous voir à votre arrivée. C’est un plaisir que je lui envie et dont je jouirai bien tard si vous ne pouvez pas venir me trouver. Comme j’ai du moins du repos dans ma retraite, j’y resterai jusqu’à ce que les pluies et le froid m en chassent et cela peut me mener jusqu’à la fin d’octobre.

Caressez bien pour moi ma chère Adrienne qui m’aura oubliée aussi, et embrassez à mon intention les grosses joues de Tine-tine. Que j’aime ce petit monde! Mais que j’aime donc aussi leur mère et pourquoi ne le lui dirais-je pas? Vous le savez, vous, monsieur, si elle m’est chère et si je sens sa grâce, son charme, ses vertus! Dites-lui donc de m’aimer un peu, et vous, si tout n’est pas anéanti, rendez-moi un peu d’amitié.

Le lendemain du jour où la pauvre malade écrivait avec tant de peine cette lettre affectueuse et triste, Lamartine, de retour à Aix, où il ne l’attendait point, commençait l’ode au Lac^ qu’il termina sept jours après, le 23 septembre. 11 la savait perdue et la chantait déjà comme une morte.

Le mois suivant, il écrivait à mademoiselle de Canonge, confidente de ses sentiments :

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Rien n’a changé qu’en plus mal dans la santé de la personne dont je vous ai parlé et je ne puis, à chaque courrier, attendre que la confirmation de mon malheur ou recevoir les détails d’un état pire que la mort; elle serait un bienfait pour tous deux et j’en suis à cet excès de la désirer pour elle et pour moi*.

Ce funèbre désir fut exaucé. Julie Charles, après quelques jours de rémission où elle sentit moins son mal, mourut à Paris le 18 décembre, dans la trente-sixième année de son âge. On dit qu’elle mourut en chrétienne, convertie par les soins de M. de Donald. M. de Virieu prit le crucifix qu’on avait placé sur le lit mortuaire et l’envoya ^ à Lamartine. A la nouvelle de cette mort, le poète erra trois jours et trois nuits dans les bois. Puis il se mit à travailler à une tragédie de Saül et à des comptes rendus pour l’Académie de Mâcon. La vie l’avait repris. C’est une de ces grandes misères dont parle Chateaubriand, à qui le vieil abbé Morellet répondait, dans son bon sens, que c’était, au contraire, un bonheur que les deuils ne fussent point durables.

Charles survécut de cinq ans et quatre mois à sa jeune femme. 11 fut inhumé, seul, le 9 avril 1823, au Père- Lachaise.

Un de ses confrères de l’Académie des Sciences, M. de Rossel, prononça sur sa tombe un discours dans lequel il rappela le souvenir gracieux de la jeune femme à laquelle, je ne sais pourquoi, le vieillard ne fut pas réuni dans la mort :

Quoiqu’il fût doué d’une âme sensible, dit-il, il a vécu longtemps sans contracter de mariage; enfin, dans un âge assez avancé, il

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