‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 4)Chapitre 120 sur 159 · XXIV · texte numérisé non relu

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des Gimmériens en Ionie, avant Grésos, fut, non point la conquête des cités, mais une course de pillards.

« La souveraineté, qui appartenait aux Héraclides passa à la famille de Grésos, qu’on nommait les Mermnades. Voici de quelle manière : Gandaule, que les Hellènes nomment Myrsile, roi de Sardes, descendait d’Alcée, fils d’Héraclès. Gar Agron, fils de Ninos, petit-fils de Bélos, arrière-petit-fils d’.Alcée, fut le premier des Héraclides qui régna sur Sardes; et Gandaule, fils de Myrsos, le dernier. Geux qui avaient été rois de ce pays avant Agron descendaient de Lydos, fils d’Atys, de qui le nom passa aux peuples lydiens qu’on appelait avant cela Méoniens. Tenant déjà le pouvoir de ces premiers rois, les Héraclides, issus d’une esclave d’iardanos et d’Héraclès, obtinrent la royauté par l’ordre d’un oracle. Ils régnèrent sur vingt-deux générations d’hommes, durant cinq cent cinq années, se succédant de père en fils jusqu’à Gandaule, fils de Myrsos.

« Or, ce Gandaule aimait sa femme d’un tel amour qu’il la pensait de beaucoup la plus belle des femmes. Dans cette pensée, ayant un garde nommé Gygès, fils de Dascyle, qu’il aimait chèrement, jusqu’à s’entretenir avec lui des plus graves affaires, il lui vantait à l’excès la beauté de sa femme. Après peu de temps (car il fallait qu’il arrivât malheur à Gandaule) il parla de la sorte à Gygès : « Gygès, « tu .semblés ne pas croire ce que je te dis de la beauté A de ma femme; aussi bien les hommes se fient moins à « leurs oreilles qu’à leurs yeux. Fais donc en sorte de la « voir nue. »

« Mais Gygès, se récriant : « Maître, dit-il, quelles A paroles non sensées tu prononces, quand tu m’ordonnes

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« de voir ma reine nue! La femme avec sa robe dépouille « sa pudeur. Anciennement d’honnêtes préceptes furent « trouvés par les maîtres de la sagesse, et l’une de ces « maximes nous enseigne que chacun doit regarder ce qui « lui appartient. Je suis persuadé que tu as la plus belle « des femmes. Je te supplie de ne point me demander ce « qui n’est pas permis. »

« 11 résistait par de tels discours, craignant qu’il ne lui arrivât mal de cette affaire. Mais Gandaule reprenait : « Rassure-toi, Gygès, et ne crains rien ni de moi, dont « les discours ne sont point pour t’éprouver, ni de ma « femme, de qui ne peut rien te venir de nuisible. Car, « avant tout, je m’arrangerai si bien, qu’elle ne pourra « pas savoir qu elle a été vue par toi. En effet, je te « placerai derrière la porte ouverte de la chambre où est « le lit. Après que je serai entré, ma femme viendra se « mettre au lit. Or, il y a près de la porte une chaise sur « laquelle elle pose ses vêtements, à mesure qu’elle les « dépouille l’un après l’autre. Là, il te sera possible de « la regarder tout à loisir. Ensuite, quand elle ira de « cette chaise au lit, te tournant le dos, tu n’auras plus « qu’à prendre garde qu’elle ne te voie pas sortir. » Donc, Gygès, ne pouvant échapper, se tint prêt. Et Candaule, quand vint l’heure de reposer, l’introduisit dans la chambre du lit. Bientôt sa femme vint aussi. L’ayant regardée pendant qu’elle enlevait ses vêtements, sitôt qu’elle lui tourna le dos en se mettant au lit, il s’échappa furtivement. Mais la femme le vit sortir. Elle comprit ce qu’avait accompli son mari. Pourtant elle ne fit point d’éclat, retenue par la pudeur, et elle ne publia pas ce qu’elle

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avait vu, ayant dessein de se venger de Gandaule. Chez les Lydiens, en effet, comme chez presque tous les autres barbares, c’est une honte, même pour un homme, d’avoir été vu nu.

« C’est pourquoi elle dissimula dans l’instant et se tint tranquille. Mais, dès qu’il fit jour, elle appela ceux de ses serviteurs qu’elle savait les plus fidèles, puis elle fit venir Gygès. Celui-ci, croyant qu’elle ne savait rien de ce qui s’était fait, vint aussitôt, car il avait coutume d’accourir chaque fois que la reine l’appelait. Dès qu’il vint, elle lui adressa ces paroles : « Maintenant, de deux chemins « ouverts devant toi, Gygès, je te laisse le choix de celui « que tu devras prendre. Ou, Gandaule tué, prends-moi et « le royaume des Lydiens, ou meurs toi-même à l’instant « pour ne plus voir, par obéissance à Gandaule, ce qu’il « ne t’est pas permis de voir. 11 faut en effet que périsse « ou celui qui a conçu une telle chose, ou toi qui me vis « nue, ce que tu ne devais pas faire. »

« A ces mots, Gygès fut d’abord étonné. Puis il la supplia de ne pas le contraindre à choisir entre ces deux voies. Mais il ne changea pas la volonté de la femme, et il dut reconnaître la nécessité qui lui était faite, ou de tuer son maître ou de tomber sous des mains meurtrières. C’est pourquoi il choisit de vivre, et il demanda : « Puisque, malgré moi, tu me pousses à tuer mon maître, « parle, dis comment je dois le frapper. » Et elle répondit : « 11 doit être frappé de l’endroit où tu m’as vue nue. « G’e.st pendant son sommeil que tu porteras la main « sur lui. »

« S’étant ainsi concertés, quand vint la nuit (car Gygès

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était gardé, et il ne pouvait fuir, et il fallait qu’il pérît, ou Gandaule), il suivit la femme dans la chambre où était le lit; elle lui donna un couteau, puis elle le cacha derrière la porte. Lorsque Gandaule fut endormi, Gygès s’approcha doucement et, l’ayant tué, il posséda la femme et le royaume ; ce dont Archiloque de Paros, qui vivait en ce temps, laissa mémoire en iambes trimètres.

« Il obtint le royaume et y fut confirmé par l’oracle de Delphes. Gar des Lydiens, indignés du meurtre de Gandaule, ayant pris les armes, il fut convenu entre les amis de Gygès et les autres Lydiens, que si l’oracle répondait que celui-ci était roi des Lydiens il régnerait; et qu’autrement il rétablirait la puissance des Héraclides. Désigné par l’oracle, Gygès obtint la royauté. Mais en même temps la Pythie avait annoncé que les Héraclides seraient vengés sur le cinquième descendant de Gygès. »

Hérodote, dans ses voyages, écoutait volontiers les contes qu’on lui faisait. En Égypte, il recueillit de la bouche des gens du peuple des récits merveilleux, qui se retrouvent dans le folk-lore de tous les pays. G’est avec la même crédulité aimable que, chez les Lydiens, il se plut à retenir l’hi.stoire de Gandaule, qui a tout Pair d’un conte des Mille et une Nuits, et qui est en réalité quelque chose d’assez semblable. Gomme plus tard en Arabie les califes abbassides, ces rois lydiens, de mœurs somptueuses et violentes, faisaient rêver le crocheteur borgne couché sous le mur du palais à des aventures de harem, où des femmes voilées tendaient des poignards aux chefs des cavaliers. Le pauvre homme, en soupant d’un oignon, se figurait des baisers et des crimes somptueux. L’histoire de

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la belle et funeste femme de Candaule, imaginée sur un tas de briques, passait de bouche en bouche dans les cabanes de boue et de roseaux, où l’on n’avait pas une idée bien claire des catastrophes qui emportent les dynasties royales.

11 est certain qu’au temps d’Hérodote il courait en Lydie des contes innombrables sur ce Candaule et sur Gygès, et le plus merveilleux de ces contes n’était pas celui que l’historien voyageur a recueilli. Hérodote, plein de sagesse, n’aimait point les imaginations démesurées. Ce pur Hellène pratiquait d’instinct le « rien de trop », et il ne prenait en chemin que ce qui convenait à son heureux tempérament.

Curieux de mythes étranges, qu’il interprétait ingénieusement, Platon^ nous a conservé un conte plus extraordinaire du cycle du premier des Mermnades. Celui-là, Scheherazade assurément l’eût pu conter dans les nuits du harem. On y voit que Gygès était berger et qu’il paissait les troupeaux du roi de Lydie. Un jour, après un effrayant orage, il découvrit une fissure du sol par laquelle il descendit dans une fosse où se trouvait un grand cheval de bronze. Les flancs de ce cheval étaient ouverts, et l’on y voyait un géant mort, qui portait au doigt un anneau d’or. Gygès prit cet anneau et en reconnut bientôt la propriété merveilleuse. La bague du géant rendait invisible à volonté quiconque l’avait à la main. Muni de ce talisman, le berger alla chercher fortune dans le j)alais et dans le sérail des Héraclides. 11 devint l’amant de la reine, tua le roi et se fit roi *.

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