JEUNES MADAMES
Par BRADA PRÉFACE
KSIT. - 45
JE le savais, je le disais, qu’il ne fallait pas mettre de préface à ce livre, que ce serait le gâter. Mais on n’a pas voulu me croire, et me voilà engagé malgré moi dans une entreprise impertinente et disgracieuse, où je suis sûr de déplaire. A moins d’être un très grand docteur, un des directeurs spirituels que la foule est toujours avide de consulter, on a mauvaise grâce à faire une préface, « grand sujet d’ostentation », dit mon maître Gondillac. Le lecteur n’aime pas cette sorte d’avance prise sur lui, ni qu’on lui explique les choses avec l’importunité d’un guide embusqué sous le porche. Les guides m’ont gâté l’Italie. Us m’ont gâté même l’église souterraine d’Assise et le tombeau de Galla Placidia à Ravenne, lieux où règne une sainte et délicieuse
"pages D’HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE .
horreur. J’ai tenté d’échapper aux cicérones par la force en luttant avec courage. Mais ils m’ont vaincu. J’ai essayé de fuir. Ils m’ont rattrapé et ramené captif. Je serais leur victime encore si je n’avais pas eu recours à la ruse. C’est fa ruse qui m'a sauvé et qui me sauve dans les nouvelles rencontres.
Sitôt que, devant le dôme d’une de ces petites villes adorables de Toscane ou d’Ombrie, un Italien en guenilles s’approche de moi, terrible dans sa riante douceur, et me .dit d’une voix inspirée et persuasive : « Signore, je suis guide », je lui réponds : « Moi aussi! » Ulysse, en ses voyages, n’imagina point d’artifice plus ingénieux. L’Italien, qui, tout à coup, découvre en moi un funeste rival, s’éloigne en me jetant un regard de haine et d’effroi.
« Moi aussi, je suis guide! » Cette parole, qui n’était dans ma bouche que le jeu d’un esprit subtil, est devenue aujourd’hui l’expression fatale de la réalité. Et, malheureusement pour moi, il est moins facile de conduire les curieux chez les Jeunes Madames de Brada, que de promener les étrangers dans le Campo Santo de Pise, sur la terre sainte recouverte de roses. Quelle affaire que de tourner autour des corbeilles d’orchidées! Je suis timide et le monde m’a toujours fait peur. 11 me donne cette sorte d’effroi qu’inspirait la cour aux sages du xvii® siècle. Et c’est dans le monde qu’il faut que je vous conduise, moi qui fuis le monde. Je n’en pense pas de bien, je n’en dirai pas de mal. Je ne pense pas que c’est tout, mais je ne dirai pas que ce n’est rien. C’est l’écume argentée au bord de l’Océan humain. C’est chose brillante et légère. Et Brada, qui est du monde, en parle très bien. J’ai été émer-