‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 4)Chapitre 128 sur 159 · L’OARISTYS · texte numérisé non relu

L’OARISTYS

De THÉOCRITE

A Monsieur Edouard Pelletan.

Palerme. le 1®'' octobre 18%.

Cher Monsieur,

Vous pensez que j’ai retrouvé Théocrite à Syracuse et vous voulez que je vous parle de VOaristys. Mais les jardins de myrtes et d’orangers ne me conseillent pas les doctes études. Et que vous dirais-je? J’ai vu la fontaine Aréthuse. Elle coule entre des terrasses à l’italienné dont les murs moisis s’écaillent misérablement; ses eaux disparaissent sous les panaches légers des papyrus, apportés par les Arabes. Mais, comme aux jours du roi Hiéron, on entend chanter le pin qui dresse sous le ciel bleu sa cime aiguë et sombre.

PAGES D’HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE

Dans cette île d'ürtygie, déchue de sa gloire et de sa beauté, j’ai reconnu le petit satyre de votre idylle. . Daphnis s’appelle aujourd'hui Letterino. On lui voit ces cheveux frisés que Théocrite compare au persil. 11 a la face camuse, comme le chevrier qui offrit en vain des pommes à la nymphe Amaryllis. Il est petit et brun. Sa peau revêt le ton fauve des rochers sur lesquels il dort étendu au soleil. 11 a oublié les chants bucoliques. 11 ne sait plus faire avec des roseaux et de la cire une syrinx à sept tuyaux. On m’assure pourtant qu’il chante la chanson à l’abeille :

Lu cunusci lu miu amuri Nid mia di Vocchi beddi?

'Ntra ddi labri ce un sapuri,

’Na ducizza, chi mai speddi.

J’ai eu plus de peine à reconnaître la jeune fille dont il délie la ceinture. Maintenant ses beaux yeux fauves sont creusés et luisent dans un grand cercle d’ombre. La fièvre des marais la consume et la glace sur cette terre ardente où chantent les cigales. Le long de ce rivage voluptueux, où glissaient les nymphes, maintenant c’est la mal aria qui passe. J’ai emporté de Syracuse une immense tristesse, qui s’efface peu à peu dans la splendeur de Palerme. Palerme est une belle esclave que ses maîtres musulmans et chrétiens, émirs, rois normands, vice-rois espagnols, ont parée tour à tour. Appesantie de joyaux, elle dort au soleil.

Puisque vous voulez, cher monsieur, que je vous parle du poète syracusain, je vous dirai que les Siciliens huma-

LETTRE DE SICILE

nistes et lettrés de F^alenne gardent pieusement son souvenir. A la Flora, des ailées parfumées mènent, entre des feuillages sombres et luisants, d’une vigueur afrieaine, à un petit rond-point où des cénotaphes d’un style qui veut être antique et qui trahit le goût du commencement de ce siècle, sont rangés en cercle sous des cyprès. Quelque vieil académicien, amateur de jardins et de belleslettres, les fit élever, il y a moins de cent ans, aux mânes des philosophes, des poètes et des savants qui fleurirent dans l’antique Trinacrie. On voit là, entre les monuments d’Épicharme et d’Empédocle, un fût de colonne dorique, à vive arête et sans base, à l’imitation des colonnes de Sélinonte. Une urne, posée sur ce fût, porte cette inscription : Theocrito Syracusano, Bucolici Carminis Inventori.

Vous auriez comme moi, cher monsieur, regardé avec plaisir ce monument un peu naïf et pourtant aimable. Mais que n’avez-vous vu au Musée le bélier antique d’airain connu sous le nom de bélier de Syracuse, morceau fait pour tenter la cupidité artiste d’un Verrès et digne de servir de sujet à quelque épigramme descriptive de l’Anthologie! L’animal couché dresse la tête et soulève un pied de devant. 11 regarde, il écoute, il flaire. On croit sentir avec lui l’herbe aromatique des coteaux qui descendent vers la mer; on croit voir ses brebis paissant tranquilles, et soudain paraître le rival cornu qui trouble son repos : car il est inquiet, et de sa bouche ouverte semble sortir un cri long et rauque. Son corps est chargé d une laine épaisse. Telle était la toison, sans doute, que le poète enroula à la quenouille qu’il offrit à la chaste Theugénis. 11 respire, il est vivant. On voit se tendre la pointe de ses

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oreilles attentives. Et c’est un bélier divin. Son mufle est d’une ampleur héroïque, et les cornes enroulées des deux côtés de la tête seraient dignes d’orner le front de Jupiter Ammon.

Ce bélier de Syracuse m’apparaît comme le symbole de la poésie de Théocrite, comme l’image de ce génie large et précis qui, dans de petits tableaux traités grandement, sut unir à la vérité du mouvement la beauté de la ligne.

N’en doutez pas, la « coré » de votre idylle, la fille de Ménalcas, qui converse amoureusement avec le bouvier Daphnis, ne menait pas paître sous les gris oliviers un plus beau bélier que celui-là. Mais ici même je me heurte à une petite difficulté de VOaristys. Le poète nous dit bien, au vers 67, que la jeune fille se releva de la couche furtive pour paître ses brebis, [xiXa; mais il nous avait précédemment donné à croire qu’elle était chevrière, en lui faisant dire à elle-même : Alysç èij.aî, vers 45.

Je ne suis pas du tout en état, cher monsieur, d’étudier VOaristys avec quelque exactitude. Ce petit poème, que vous aimez avec raison, donne lieu à des doutes plus graves que celui que je viens de soulever. On vous a peutêtre dit que j’étais enclin à douter. C’est un reproche qu’on me fait quelquefois. Croyez bien que, si je l’ai mérité, ce fut pour avoir voulu serrer de trop près la certitude. Souvent, la vérité que nous poursuivons est une Byblis qui nous coule entre les doigts. Je vous avoue que je ne suis pas du tout sûr que VOaristys soit de Théocrite. De bons philologues le nient, vous le savez, pour plusieurs raisons. L’une de ces raisons est, je crois, que Vénus est désignée dans ce petit poème sous le nom de Paphia,

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qui ne se retrouve dans aucun poème attribué à Théocrite. Un autre motif est que la langue de V Oaristys^ singulière par endroits, n’est pas exempte d'affectation ni de jeux de mots. Je n’aurai pas l’impertinence de me prononcer à ce sujet. Si j'étais à Paris, j’irais demander à mon savant confrère de l’Institut, M. Henri Weil, son avis sur cette difficile question. Vous savez que le délicieux petit recueil qui nous est parvenu sous le nom de Théocrite est composé de morceaux très divers de ton, de style et de dialecte. V Oaristys y tient bien sa place. André Chénier goûtait assez cette idylle pour en faire une imitation qui d’ailleurs n’est pas très heureuse. On vous saura gré, cher monsieur, d’offrir cette pièce à vos bibliophiles. On y trouve de l’esprit; on y trouve aussi du naturel. Le xal àTïOTTTÛw To ^f/.ocjia est bien dans la manière vive et forte de Théocrite.

Au reste, je sais vos desseins et que vous n’avez choisi VOaristys que comme un thème à motifs gracieux et pour amuser notre attente. Je sais que vous vous préparez à nous donner les Syracusaines, poème où reluit la vérité, ouvrage parfait de Théocrite. Mais il vous fallait le temps de rassembler les documents. Car vous voulez illustrer les Syracusaines d’après ces vases peints et ces figurines de terre cuite où le génie des potiers et des coroplastes a marqué l’empreinte de la vie hellénique.

Excusez ces paroles mal liées et recevez du voyageur le souhait antique : « Réjouis-toi. »

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