LETTRE DE PIERRE LAFFITTE
à ANATOLE FRANGE
au sujet de la Princesse de Clèves.
[yoir ci-dessus, p. 143, n. 2.)
Paris, 28 décembre 1888.
(28 Bichat, 100 Gall.)
Mon cher monsieur France,
Je suis heureux de vous voir publier la Princesse de Clèves, et satisfait que vous vouliez bien accepter quelques observations, non pas sur le mérite littéraire, il y aurait peu de convenance de ma part de vous en parler, mais bien sur la situation mentale que ce chefd’œuvre traduit, d’autant mieux que c’est tout à fait spontanément.
Ce qui m’a toujours frappé en lisant cette œuvre éminente de l’esprit féminin, c'est l’absence complète de toute considération surnaturelle; le nom de Dieu n’y est pas même
BI BLIOGRA PRIE
prononcé, et cependant l’évolution d’une vie humaine, et spécialement d’une vie de femme dans une crise décisive, s’accomplit sans que rien nous paraisse ni étrange, ni illogique; et cela est tellement vrai que personne avant moi, du moins je le crois, n’avait remarqué cette absence de Dieu. Lisez surtout cette merveilleuse consultation où madame de Clèves expose les raisons qui lui font rejeter le mariage avec M, de Nemours. Les raisons qui lui font prendre une décision capitale sont toutes d’ordre naturel ; elle arrive à vaincre un entraînement profond et légitime par des motifs délicats et sensés. L’absence de surnaturel est d’autant plus frappante ici, que les motifs humains assurent la prépondérance de la raison sur les passions et non la brutale prépondérance de celles-ci.
11 est évident qu’une telle œuvre traduit un nouvel état d’équilibre mental atteint, par une femme^ supérieure il est vrai, dans lequel la vie humaine se construit par des considérations purement tirées de l’appréciation des conséquences de nos actes, sans aucune préoccupation d’ordre surnaturel. L’élite, dans les femmes, avait atteint cet état vraiment élevé, où la vie se développe sensée, digne et délicate, sans crainte comme sans espoir, je ne dis pas chimérique, soyons polis, mais tout au moins douteux. Car cela n’est pas propre à madame de La Fayette : lisez les Avis à mon fils, de madame de Lambert, et vous verrez que, sauf quelques formules de simple politesse envers Dieu, tous les motifs pour se conduire avec dignité dans la vie réelle sont tous d’ordre humain. N’y a-t-il pas là une démonstration expérimentale de la j)Ossibilité de concevoir une vie non seulement honnête, mais élevée et déli-
BIBLIOGRAPHIE
cate, par de simples considérations d’ordre naturel? La démonstration est d’autant plus frappante, qu’elle n’a rien de systématique; on ne cherche pas à démontrer : on décrit. L’évolution lente de rhumanité a produit un tel état, dans les âmes supérieures, qui du reste ne font que précéder les autres; la systématisation viendra plus tard.
Sans doute, me dira-t-on, mais l’échafaudage surnaturel a été d’abord nécessaire; j’en conviens, mais on arrive à s’en passer. Ainsi l’homme ne fait pas partie des espèces animales spontanément propres. Gela devient grave dans les sociétés nombreuses : aussi les conducteurs de notre espèce ont cherché dès le début à y pourvoir. Mais il leur a fallu invoquer et Dieu et le Diable pour obtenir des hommes qu’ils veuillent bien se tenir propres. Aujourd’hui l’Occident se débarbouille sans crainte de l’enfer ni espoir du paradis. Pourquoi l’évolution accomplie par les peuples civilisés, dans un cas simple, ne peut-elle être atteinte dans les cas les plus compliqués? La Princesse de Cleves nous en donne la démonstration, non point scolastique, mais vivante, dans un chef-d’œuvre esthétique : et cette absence de Dieu conduit à peindre la prépondérance suprême, type normal de notre espèce, de la raison sur la passion.
Mais faisons la contre-partie; et toujours en consultant, non la science, mais l’art. .Jean-Jacques Rousseau, par un mouvement rétrograde, réintroduit Dieu; lisez la Nouvelle Héloïse et voyons le rôle qu’il lui fait jouer : il faut bien le dire, avec toute la politesse possible, ce rôle est scabreux. Dieu intervient surtout pour justifier les tendres