Discours au Roi
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De là, une émulation mauvaise. Songez que cette Cour, oisive jusqu’au malaise, se traînait dans des divertissements perpétuels. Les hommes y perdaient tout caractère et leur platitude devint bientôt un lieu commun de poésie satirique sur lequel La Fontaine, par exemple, est intarissable. Une telle société était fort capable de gâter une très jeune femme. Et pour celle-là, les femmes étaient plus dangereuses que les hommes, parce qu’un instinct avertit la moins expérimentée de ce qu’elle peut craindre de la part d’un beau diseur, tandis qu’elle se livre sans défense à des femmes intéressées à ce que nulle n’ait sur elles l’avantage d’une vie exemplaire. C’était un intérêt que la surintendante de la maison de la Reine, la comtesse de Soissons, avait autant et plus qu’une autre, et l’intimité; de cette Italienne fut très mauvaise pour la jeune Stuart. •
Le mari d’Henriette d’Angleterre, le second personnage du royaume par le rang, n’était point lâche ni tout à fait méchant, mais c’était le plus mauvais mari qui pût échoir à une femme de cœur. Il fut toute sa vie un enfant vicieux, une fausse femme, quelque chose de faible, d’inquiétant et de nuisible. Son incapacité pour les affaires auxquelles sa naissance le destinait, son incroyable puérilité et son entière soumission à ses favoris faisaient de lui une espèce d’infirme et lui donnaient un maintien pitoyable dont son frère riait et voulait être le seul à rire.
Joli garçon, d’ailleurs, son plaisir fut longtemps de s’habiller en femme. Son rang seul l’empêcha d’aller, comme l’abbé de Choisy, à l’église et à la comédie avec
HENRIETTE D'ANGLETERRE
une jupe et une fausse gorges Du moins, il se rattrapait au bal. Ce même abbé de Ghoisy raconte qu’une nuit qu’on dansait en masque au Palais-Royal, Monsieur s’habilla comme une dame et dansa le menuet avec le chevalier de Lorraine. Et l’abbé ajoute du ton d’un connaisseur satisfait : « On ne sauroit dire à quel point il poussa la coquetterie en mettant des mouches, en les changeant de place... ^ »
Voilà le mari qu’on donnait à une jeune femme spirituelle, bonne, indocile, ambitieuse, sensible à la gloire, à l’amour, aux arts, à toutes les belles et grandes choses et mettant dans toutes ses pensées l’impatience d’une malade. Car Henriette d’Angleterre, conçue dans de royales angoisses et portée, au bruit des armes, par une princesse en péril, naquit fière et brisée. On verra dans la deuxième partie du livre de madame de La Fayette quels sentiments Madame et le Roi eurent l’un pour l’autre. On sait que, précédemment, Louis XIV l’avait dédaignée quand il pouvait l’épouser. Leur inclination mutuelle éclata à Fontainebleau dans le bel été de 1661. Alors « elle fut occupée,
1. L’abbé se faisait appeler, comme on sait, madame de Sancy. Sur la fausse dame de Sancy, voir la chanson ;
Sancy, nu faubourg Saint-Marceau,
Est habillé comme une fille.
Tout le peuple de Saint-Médard Admire comme une merveille Ses robes d’or et de brocard,
Ses mouches, ses pendants d’oreille.
Son teint vif et ses yeux brillants.
Il aura bientôt des amants.
(Ms. de Choisy, t. III, f® 57.) 2. Mémoires de Choisy, collect. Petitot, t. LXIII, p. 127.