Voir p. 139 de l’édition Charavay
PAGES D’HISTOIHE ET DE LITTÉRATURE
texte qui nous les donne. Nous faisons ainsi un grand nombre de contre-sens dont nous ne nous doutons pas. C’est à ce point que je ne crois pas qu'on puisse lire couramment vingt-cinq vers de Racine en étant bien certain de les comprendre tout à fait comme lès contemporains du poète. 11 y faut un peu d’exégèse; c’est à quoi les nouvelles éditions critiques avec notes et lexiques ont amplement pourvu. Mais on les consulte peu, et un Français ayant passé par le collège croira difficilement qu’il a besoin d’un dictionnaire pour comprendre Racine ou Molière, ce qui est pourtant la vérité. On fera encore moins de façons pour lire les Mémoires de mademoiselle de Montpensier ou ceux de madame de La Fayette, dont le style plus familier semble plus facile et, en réalité, demande beaucoup plus d’étude. Est-on sûr seulement de bien entendre les termes que ces écrivains emploient le plus ordinairement, ceux, par exemple, de maîtresse, à'amant, de galanterie'^
Je crois que ces réflexions sont très bien à leur place ici, parce que Y Histoire d' Henriette d' Angleterre est un des livres qui perdent le plus à être lus à la moderne, si j’ose dire, et sans une attention suffisante aux changements que les mots ont éprouvé dans leur sens depuis le siècle de Louis XIV.
Tout spécialement, les sentiments de M. de Guiche pour Madame ne peuvent être bien sentis que si l’on fait effort pour rendre à certains termes l’honnêteté qu’ils ont perdue en deux siècles, dans les aventures de la société française. Ainsi, ce que madame de La Fayette nomme galanterie était alors, en langage de Cour, « une manière polie, enjouée
HENRIETTE D’ANGLETERRE
et agréable de faire ou de dire les choses^ ». C’était plus encore, c’était un art que cultivaient ceux qui en avaient le loisir et le talent; les galants^ comme tous* les artistes, mettaient dans la satisfaction de l’amour-propre leur plus haute récompense, et, faisant œuvre d’esprit, ne gâtaient leur ouvrage par rien de grossier. Je ne dis point qu’en fait il en était toujours ni même souvent ainsi. Ce serait méconnaître la nature dont les pièges sont vieux comme le monde et sans cesse tendus. Je parle de la galanterie telle que la concevaient les « honnêtes gens » et telle qu’on devait la pratiquer pour mériter l’estime des connaisseurs. Aujourd’hui c’est quelque chose de moins et quelque chose de plus.
Vaugelas, qui avait vécu à la cour de Gaston d’Orléans et fréquenté l’hôtel de Rambouillet, plaça dans son livre « utile à ceux qui veulent bien lire » une remarque sur les mots galant et galamment qui est tout un chapitre de l’histoire des mœurs monarchiques.
Parlant de cette sorte de galants qui donnaient le ton à la Cour, il se demande ce qui les fait tels et à quoi l’on peut les reconnaître. « J’ai vu, autrefois, dit-il, agiter cette question parmi des gens de la Cour et des plus galants de l’un et de l’autre sexe, qui avoient bien de la peine à le définir. Les uns soutenoient que c'est je ne sais quoi^ qui diffère peu de la bonne grâce-, les autres que ce n’étoit pas assez du je ne sais quoi, ni de la bonne grâce, qui sont des choses purement naturelles, mais qu’il falloit que l’un et l'autre fût accompagné d’un certain air, qu’on prend à la Cour et qui ne s’acquiert qu’à force de hanter les grands