‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 4)Chapitre 64 sur 159 · A M. CAMILLE BENOIT · texte numérisé non relu

A M. CAMILLE BENOIT

IL me semble, cher ami, que vous devez être très heureux, puisque vous êtes musicien. J’en suis arrivé à croire que c’est seulement par la musique qu’on peut approcher en ce monde du parfait contentement. La musique, c’est l’art par excellence. Je ne me consolerai jamais d’être organisé de manière à ne la pas bien sentir. La nature, en me donnant les oreilles de Galiban, a fait, j’ose le dire, une cruelle sottise. Gomme j’aimerais la musique, s’il m’était permis ! Mais, ne pouvant l’aimer, je la désire. Vous savez que le désir est puissant : il crée ce qu’il veut. Aussi je suis bien sûr, pour peu que nous soyons immortels, de devenir un jour un bon musicien.

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En attendant, je me contenterais de la poésie, si j’étais sage. Elle a amusé, avec des contes, l’enfance de l’humanité; mais aujourd’hui, elle n’amuse plus que les poètes. Elle tient par trop de fils à la réalité, elle suit de trop près les accidents vulgaires, pour nous exalter et nous ravir comme le fait la musique. La poésie s’exprime par des mots et dépend du langage : c’est une grande infirmité, car les langues ont pour principe l’utile et non le beau, et c’est les pervertir que de les orner. La poésie ne possède ni domaine distinct, ni apanage légitime : elle dispute sans cesse ses sujets à la prose et elle ne réussit pas à s’enfermer dans des frontières fixes. Je dirai plus : elle n’a pas, pour ainsi dire, d’instrument qui lui soit propre. Son mode d’expression, le vers, change selon les temps et selon les lieux. Un vers grec, un vers hébreu, un vers français, un vers allemand résultent de combinaisons si différentes, que c’est un abus de les désigner par le même nom. Le vers français a, pour sa part, toutes sortes de belles qualités; mais il était surtout, dans l’origine, un excellent aide-mémoire. Tout perfectionné qu’il est aujourd’hui, il ne suffit plus aux exigences de ceux qui l’emploient. La poésie se rapproche de jour en jour de la musique. Bientôt elle se perdra en elle. C’est un progrès vers lequel les poètes de la jeune école marchent obscurément.

En attendant, il y a des poésies, il n’y a pas une Poésie, tandis qu’il y a une Musique. La musique, cher ami, est en même temps le plus libre des arts et le plus régulier. Il ne connaît de loi que celle des nombres, et c’est la seule qui ne se laisse jamais fléchir. La musique est, comme la

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mathématique, exacte parce qu’elle est idéale. Etre à la fois mathématicien et musicien, c’est posséder le bonheur parfait, c’est embrasser les deux pôles de la certitude humaine, c’est vivre exempt de trouble et d’inquiétude.

Mais on veut quelquefois être troublé. Le mal de l'inquiétude est cher au cœur de l’homme. Le monde de l’harmonie est comme les jardins de Rasselas. 11 lasse par ses délices. C’est pourquoi, sans doute, au sortir de vos concerts, vous vous jetez si volontiers dans les disputes de la pensée et parmi les images des arts. Vous avez été désigné pour conserver, au Louvre, nos trésors de peinture, et jamais les chefs-d’œuvre n’eurent un plus digne gardien. Vous êtes curieux, cher ami, de science, d’art et de littérature. Vous êtes bon prince, et ce n’est pas vous qui auriez cherché à la poésie les querelles que je viens de lui faire. Tout à l’heure, j’étais injuste : je lui demandais l’impossible. Elle le donne quelquefois. Faut-il se fâcher parce qu’elle ne le donne pas toujours? Du moins, vous voulez que la poésie soit poétique. C’est pourquoi vous allez la chercher volontiers en Angleterre et en Allemagne.

Aucun de ceux qui vous connaissent n’a été surpris de vous voir vivre de longues heures le Faust de Gœthe. Je viens de lire, pour la troisième fois, la traduction fidèle que vous avez faite de ce grand poème. Je n’avais jamais vu le monstre de si près, ni si distinctement. Grâce à vous, je crois le sentir comme il faut. J’ajouterai que je ne le comprends pas plus qu’il ne faut. Gœthe, vous le savez, ne craignait rien tant que les grands exégètes. « Les Allemands, disait-il, sont d’étonnantes gens!... Les voilà qui viennent et me demandent quelle idée j’ai voulu per.sonnifier dans mon

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Faust^ comme si je le savais moi-même. » Dieu me garde d’en savoir plus que Goethe sur ce sujet! Vous seriez le premier à m’arrêter si j’osais soumettre la fantaisie du poète à un rigoureux système d’interprétation.

Goethe, m’avez-vous dit vous-même, a marché dans son Faust d’image en image et de sentiment en sentiment, associant les motifs poétiques et cherchant matière à une merveilleuse variété de rythmes. C’est là une vérité. Vous me l’avez enseignée, cher ami; vous avez fait mieux encore : vous me l’avez fait sentir. L’on suit dans votre version la trace rompue, mais harmonieuse encore, des mètres divers employés par le poète. Cette richesse d’art abonde surtout dans la deuxième partie du Faust : elle pénètre, elle submerge, elle entraîne tous les matériaux intellectuels qui lui sont apportés. Gardons-nous d’expliquer ce que l’on doit seulement sentir. En face de la beauté d’une femme, qu’ajouterait la myologie au désir? Devant un chefd’œuvre, il n’y a qu’un sentiment qui réponde atout ; c’est l’admiration.

Est-ce à dire qu’il faille en user timidement envers ce qui est beau? Mon pas. Le grand poète ne fait ses chefsd’œuvre que pour que chacun de nous les refasse à son tour. Lire une œuvre, c’est la créer à nouveau. Quand je lis le Faust, c’est mon Faust. Je l’ai refait à mon image. Les plus beaux ouvrages de l’humanité sont ceux qui se prêtent le mieux à ces appropriations, ceux qui sont tout à tous, ceux dans lesquels nous pensons le mieux.

On peut dire, en ce sens, qu’un certain degré de vague est nécessaire aux conceptions des poètes pour qu’elles se répandent dans la conscience populaire. Les images indé-

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terminées nous donnent seules le frisson du beau. Nous n’avons d’amours surhumaines que pour les Andromaque, les Didon, les Ophélie, les Chimène, les Marguerite. Or, ce que nous savons d’elles est en somme peu de chose. Elles cesseraient d’être idéales si elles étaient mieux connues. Le NoLi me tangere est le grand secret de la poésie comme il est la suprême habileté de l’amour.

Je dirai plus. Toute la poésie consiste dans le vague. Le plus grand poète ne saurait ajouter un atome à la nature. Où le prendrait-il? 11 peut, au contraire, il doit retrancher beaucoup. Et, dans le fait, plus il a de génie, plus il simplifie. Quand il a détourné notre esprit d’un très grand nombre de circonstances et concentré notre attention sur quelques points choisis, il a fait son œuvre. Voyez Marguerite. Elle est poétique parce qu’elle ne fait que passer et que nous ne connaissons d’elle que sa destinée. Toute destinée, vue d’ensemble et comme à vol d’oiseau, est essentiellement touchante et poétique. La plus commune nous émeut quand on nous la montre en raccourci. Une fille séduite et qui tue son enfant, la belle affaire! disent des critiques qui croient avoir tout dit. Tout beau! Cette fille, c’est l’irrémédiable misère des filles ignorantes et pauvres. C’est une destinée qui renferme mille et mille destinées.

Les économistes, les moralistes, les historiens du crime ou de la charité rencontrent tous les jours une nouvelle Marguerite, et ils nous la racontent. Mais ils ne savent pas faire tenir en elle toutes les Marguerite. Le poète le sait.

Voilà pourquoi l’humanité aime ceux qui lui content en vers ou en prose de belles aventures. Nous voulons qu’on

nous parle de nous sous des noms magiques. Nous nous cherchons, nous nous trouvons dans Hamlet, dans Don Quichotte, dans Faust,

Faust, c’est vous, c’est moi, c’est l’homme. Quand je dis l’homme, je veux dire l’élite du genre humain, l’homme par excellence, celui qui est, comme on disait au temps de Faust lui-même, le vrai microcosme, le reflet intelligent et sensible de l’univers. Au point de vue purement philosophique, je ferais bon marché de toutes les diableries dont il est tympanisé, s’il ne portait véritablement en lui les démons que le poète nous montre; mais l’enfer est dans son cœur. 11 n’est pas jusqu’à Méphistophélès qui ne soit l’expression visible de l’âme du docteur. Oui, Méphistophélès, c’est le génie de Faust; c’en est au moins la moitié. Si vous n’y consentez pas, je dirai que c’est la moitié de sa destinée et de sa fatalité.

Un jour, comme je dînais avec des amis, une vieille servante bretonne nous déclara, en mettant un plat sur la table, qu elle avait vu le diable à Quimper, Un rationaliste qui l’entendit ne s’avisa-t-il pas de lui répondre qu’elle rêvait et qu’il n’y avait pas de diable. Certaine personne de ma connaissance parla tout aussitôt plus sagement.

— Ma bonne femme, lui dit-il, à supposer même que le diable n’existât pas avant que vous l’eussiez vu, il existe maintenant : vous l’avez créé. Gardez-vous-en.

Eh bien! Faust a créé son diable comme ma vieille servante créa le sien. L’un est un diable de commère, l’autre est un diable de philosophe. Ce dernier est de la pire espèce. Nous faisons nos diables à notre image.

Et quel drame touchant que ce drame intérieur dont le

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héros est double et se combat lui-même! Quelle situation que celle de Faust, placé entre rintelligence et le sentiment!

11 s’est donné pendant soixante ans la joie de comprendre, et il a reconnu que cette joie était triste. 11 a voulu sentir, et c’est alors qu’il a rencontré Méphistophélès. Pourquoi? Ah! c’est que le monde du sentiment est le monde de l’action, c’est qu’aimer c’est agir, et qu’il n’y a pas d’action qui soit tout à fait innocente. Faust a-t-il donc mal fait de vouloir aimer et agir? Non, car c’est là vivre. Si aucun de nos actes n’est entièrement bon, aucun n’est entièrement mauvais. On doit vivre quand on est vivant. 11 n’est que trop vrai ; le diable est en chacun de nous. Mais, quoi qu’en dise une farouche théologie, nous ferons notre salut et le sien, parce que tout, en définitive, nous conduit à nos fins, que ces fins doivent être bonnes, et que le monde est divin, s’il est vraiment le monde.

C’est là un peu, ce me semble, la morale de M. Ernest Renan. Ce grand homme aussi veut que tout le monde soit sauvé. Je voudrais bien savoir ce que l’auteur de V Abbesse de Jouarre pense du premier Faust et de l’apparition de Marguerite au milieu des alambics et des cornues. Le cabinet où, dans un angle du Collège de France, travaille et médite le savant, qui est le plus grand esprit de notre temps, voit aussi s’élever, le soir, sur la poussière des bouquins, quelque blanc fantôme de grâce et d’harmonie. Marguerite se montre aussi à notre doux savant. Mais les élégantes et scholastiques évocations de M. Renan n’ont point de pouvoir sur le diable; Marguerite s’y montre seule; et Marguerite sans Méphistophélès, c’est Marguerite-

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Uranie, c'est le secret des choses et l’harmonie du monde. Malheureux Faust! Heureux Renan!

Puisque Marguerite est sauvée et que Faust sera parmi les élus, je réclame aussi pour le « famulus » Wagner une sainte et paisible immortalité. Il me semble que tout le monde traite bien sévèrement ce bonhomme, parce qu’il n’est qu’un savant. Sans doute, il est au-dessous de Faust par le sentiment et par l’intelligence. Il n’a pas souffert parce qu il n a pas failli, et son infériorité vient surtout de son innocence. Je l’estime pourtant. 11 excelle dans la chimie organique. M. Berthelot n’est qu’un écolier auprès de lui : Wagner fait un homme. Il est vrai que ce n’est qu’un petit homme, un avorton. Mais j’augure assez bien de sa tentative. Les hommes artificiels, pour peu qu’on les perfectionne, vaudront mieux que les hommes naturels, pour la raison que l’homme vaut mieux que la nature. Elle a créé la maladie, il a créé le médecin. Elle a établi la guerre, il a rêvé la paix. Elle a installé la force, il a inauguré la justice. Je compte bien que les hommes que fabriqueront, dans leur laboratoire, les disciples du famulus Wagner et de M. Berthelot vaudront infiniment mieux que mes semblables. Il est croyable malheureusement qu’on naîtra longtemps encore selon l’ancienne méthode. Marguerite et Faust sont terriblement instinctifs. . .'

Je vous entends, cher ami, j’ai à peine besoin que vous me remettiez dans la voie, tant il est clair que je fais fausse route. En réalité, Homunculus est un esprit et ce n’est point un corps. Wagner, noir comme un charbonnier, les yeux rougis à la flamme et faisant apparaître, à force de souffler, le brillant petit homme dans sa cornue, ce n’est pas

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le fantôme anticipé du Berthelet de l’avenir, c’est l’image de la Renaissance enfantant l’humanisme. Eh bien! cela même est-il si méprisable? et l’enfant du famulus fait-il donc tant de honte à son père? Quand Wagner ne serait qu’un Scaliger, faudrait-il l’en mépriser? Sans la Renaissance, nous n’aurions jamais connu la beauté antique et Faust n’aurait pas possédé Hélène. Faust l’ignore moins que personne. Cet Homunculus, c’est le petit génie des humanistes qui le conduit dans le palais de l’Argienne aux bras blancs « âme sereine comme le calme des mers, fleur d’amour^ ».

En entrant dans la Grèce héroïque, Faust trouve la beauté identique à la sagesse. Il en revient transformé. C’est ainsi que Gœthe, dans sa jeunesse, alla apaiser en Italie (( sa soif brûlante de l’art ». A Rome, il contempla des marbres antiques; à Palerme, il lut V Odyssée. Il retourna en Allemagne « homme nouveau ». Qui s’en étonnerait? La Grèce et Rome, c’est le divin rafraîchissement, c’est la Jouvence du génie, c’est la source éternelle et féconde.

Rome, Gœthe!... Ces deux grands noms, qu’en l’année 4832 un poète unit dans un chant de deuil et de triomphe, resteront à jamais associés. Il faut redire ces vers magnifiques ;

Et toi, divin amant de cette chaste Hélène,

Sculpteur au bras immense, à la puissante haleine, ^ Artiste au front paisible avec les mains en feu...

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