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les yeux sont tournés vers la porte massive du toril où la bête est enfermée depuis le matin dans l’ombre. La porte s’ouvre, le taureau sort, ardent et incertain. 11 gratte du pied le sable et fonce sur le premier torero qu’il voit, mais la muleta lui donne le change et ses cornes ne rencontrent qu’un voile léger. C’est sa première déconvenue. Ah! si le taureau savait! On raconte qu’une dame, qui élevait des taureaux dans la province de Salamanque, prenait soin de planter dans ses pâturages des mannequins habillés en toreros. Elle enseignait de la sorte à ses lutteurs cornus la place où ils devaient frapper. Mais les élèves de la senora furent mis en interdit. 11 ne faut pas que le taureau soit trop instruit.
Le premier adversaire qu’il rencontre est le picador, monté sur son maigre cheval, coiffé d’un large feutre, les jambes bardées de fer. 11 pique de sa lance entre le garrot et la tête le taureau qui, d’un coup de corne, éventre la malheureuse monture, qu’on lui oppose l’œil droit bandé et les oreilles bourrées d’étoupe. C’est là un spectacle hideux; et l’on ne peut voir d’abord sans horreur deux, trois, quatre chevaux s’empêtrant dans leurs entrailles arrachées et pendantes.
Les vieux amateurs disent qu’auxtemps déjà lointains des bons picadores, il n’était pas rare devoir l’un d’eux affronter un ou plusieurs taureaux avec le même cheval. M. Pero Gil conte que le fameux Corchado, ayant parié un jour cinq mille francs qu’il piquerait les six taureaux d’une course sans que son cheval reçût la moindre égratignure, gagna son pari. Mais les picadores d’aujourd’hui ne sont pas des Corchados. Ils livrent leur monture au taureau sans autre
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souci que de tomber sans dommage, ce qui est déjà assez difficile. On me dit qu’il n’y a plus de bons picadores. Pour se montrer tel, il faut être parfait cavalier, connaître les taureaux, avoir l’œil juste, un bras de fer et le cœur ferme.
On ne sera pas surpris que cet homme-là soit rare. 11 dut l’être de tout temps. Quand le président estime que le taureau a éventré assez de chevaux, les picadores se retirent et font place aux banderillos qui piquent par un geste hardi et charmant, sur le garrot de la bête, des bâtons ornés de papier frisé. Les Espagnols disent que le banderillo doit avoir l’intelligence, le courage et la grâce, et il est vrai que peu de spectacles donnent à ce point l’idée de l’élégance virile.
Quand les banderilles sont piquées, l’espada demande au président la permission de tuer le taureau. Armé de l’estoque et de la muleta de laine rouge, il oblige l’animal à tendre lui-même le coup au fer. 11 y a dans la manière de frapper la bête d’infinies délicatesses où se plaisent les connaisseurs. Dieu merci, je ne m’y entends pas, et j’espère bien ne m’y entendre jamais.
Cette fois, l’épée e.st entrée jusqu’à la garde et le taureau vomit des flots de sang.
On siffle, on murmure, on crie baja\ Mon voisin, bon Espagnol et grand amateur de torero^ m’explique que le poumon est percé et que ce coup, mortel, il est vrai, pour le taureau, ne l’est guère moins pour la gloire de l’espada qui le donne.
A la seconde course, c’est Angel Pastor, el simpatico é inteligenle^ qui tue le taureau en l’honneur des félibres.
L’animal reste quelque temps étonné, incertain, puis il
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plie les jambes et se couche doucement, comme pour dormir dans la prairie. On applaudit, le coup était bon. Por todo
10 alto en los rubios.
Et déjà je me sens pris d’une sorte de curiosité pour ces jeux cruels et ingénieux. S’il m’arrivait ce qui arriva au jeune Alypus, l’ami de saint Augustin! Etant allé à Rome pour y étudier le droit, ses condisciples, un jour, l’entraînèrent à l’amphithéâtre avec une violence amicale. Assis à son banc, il tenait les yeux fermés, mais une grande clameur s’étant élevée, il les rouvrit. U n gladiateur venait d’être frappé mortellement.
« A peine a-t-il vu le sang, dit saint Augustin, il y boit des yeux la cruauté. Dès lors, il ne détourne plus ses regards;
11 les arrête avec complaisance; il se désaltère à la coupe des Furies, et, sans le savoir, il fait ses délices de ces luttes féroces; il s’enivre des parfums du carnage. Ce n’était plus le même homme qui venait d’arriver, c’était l’un des habitués de cette scène barbare. 11 remporta des jeux une effrayante impatience d’y revenir. Ardent autant et plus que ceux qui l’avaient entraîné, il entraînait les autres! »
Mais non. Bien que nos courses de Saint-Sébastien n’aient coûté la vie qu’à de pauvres animaux, je jure bien de ne les jamais revoir. Que nos hôtes si courtois me le pardonnent. Je n’ai pu surmonter l’horreur et la pitié qui me noient à la vue de ce sang répandu et de ces entrailles arrachées. Je devine bien la science et la beauté de ces illustres exercices, je vois bien l’exactitude parfaite de ces mouvements, j’admire cette force facile qui devient de la grâce, mais que tout un peuple en fête se réjouisse de voir souffrir et mourir des animaux, c’est une cruauté qui me
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révolte. II y a une grande ville au monde, une ville immense et charmante, où la pitié, la sainte pitié, sera toujours écoutée. C’est Paris. Certes on n’y verra jamais ce que je viens de voir. Je connais les Parisiens : il.s ne le souffriraient pas.