‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 4)Chapitre 84 sur 159 · XXIV. — :V · texte numérisé non relu

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MPaul Ginisty est depuis sept ans l’annaliste de . la littérature française et il accomplit cette grande tâche avec une équité, un savoir et une élégance vraiment admirables.

La collection de ses excellents Annuaires sera fort précieuse aux rédacteurs de cette Histoire littéraire de la France^ commencée par les Bénédictins de Saint-Maur et continuée par des membres de l’Institut, quand cet ouvrage concernera les écrivains du xix® siècle. M. Ernest Renan, un des collaborateurs, a calculé que ce serait dans cinq cents ans. Si MM. les Académiciens des Inscriptions, chargés aujourd’hui de travailler à cette vaste Histoire littéraire, sont prévoyants et soucieux de l’avenir, ils ne

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manqueront pas de mettre en réserve un exemplaire soigneusement encollé des livres de M. Paul Ginisty, pour l’usage de leurs successeurs du xxiv^ siècle. M. Paul Ginisty sera fort utile à ces savants dans l’étude qu’ils feront de la période littéraire qui va de 1885 à 1892. Je ne sais, à vrai dire, ce qu’on pensera de notre littérature dans cinq ou six siècles, ni même si l’on en pensera quelque chose. Je ne partage pas la confiance qu’inspire généralement la postérité à ceux qui s’inclinent d’avance devant ses jugements, persuadés qu’ils confirmeront les leurs. Ce. sont les hommes qui forment la postérité, cela seul m’inspire quelque défiance; car on a vu l’erreur attachée à la race humaine comme une antique et fidèle compagne. Etje ne conçois guère qu’on attende de l’avenir une sagesse que le présent n’annonce point.

11 faut considérer aussi que la postérité est indifférente et mal informée, et que c’est grâce surtout à ces deux qualités qu’elle parvient à établir dans l’opinion une sorte d’accord qui semble majestueux. C’est une des prétentions les plus étranges de l’orgueil littéraire que d’écrire pour l’avenir et d’adresser deS ouvrages h une humanité future dont on ne peut deviner les mœurs, les goûts, le caractère et les sentiments.

11 est plus raisonnable et plus sûr de parler aux contemporains si, par aventure, on a quelque chose à leur dire.

En feuilletant ce livre où les ouvrages de prose et de vers publiés en 1891 sont analysés par M. Paul Ginisty en des notices serrées et pleines de sens, on est effrayé de la quantité de pensée qui se met annuellement sur le papier, et l’on ne peut se défendre de craindre que notre littéra-

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ture contemporaine ne périsse bientôt tout entière, ruinée par son abondance même. Gomment choisir dans tant d’œuvres où le talent abonde? 11 ne faut pas croire que l’imprimeur assure à toute cette copie une durée indéfinie. Nos petits livres jaunes ne sont pas faits pour exister longtemps; dans moins d’un siècle, ils tomberont tous en poussière.

Et nous ne savons pas si beaucoup seront réimprimés avant cette destruction certaine.

Les bibliographes enseignent que, depuis l’invention de l’imprimerie, beaucoup de livres ont déjà été perdus irréparablement.

On en a fait la liste, qui serait plus longue si on avait pu y mettre ceux dont toute trace a disparu, et dont il ne reste pas même le titre.

Pourtant les livres anciens, imprimés sur papier de fil et reliés en veau ou en basane, résistaient mieux que ne feront les nôtres aux fatigues des siècles.

Nos in-18 jésus périssent en quelques jours dans les boîtes des bouquinistes, sur ces doctes parapets où la théologie du XVII* siècle et la vieille controverse se défendent pendant de longs mois, sous leurs épaisses couvertures de cuir, contre les brûlures du soleil et l’humidité des brouillards. A fréquenter la boîte à deux sous, on découvre la vanité tout entière des belles-lettres et de la philosophie.

J’y ai, pour ma part, acquis le sentiment de la fragilité des livres, et c’est naturellement que je songeais tout à l’heure à recommander aux bibliothécaires zélés de faire encoller un exemplaire de V Année Littéraire. Un livre

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encollé a quelque chance de durer. La pratique de l’encollage serait plus utile ou du moins plus innocente que la fabrication de la mélinite. Mais elle intéresse moins l’homme, qui est un animal violent. Et cette violence, si lente à s’éteindre, ajoute beaucoup à l’incertitude dont s enveloppe la destinée de nos livres. Pourtant il ne faut pas craindre l’avenir, qui ne peut être ni beaucoup meilleur ni bien pire que le passé dont il sort. Ce qui doit surtout rassurer, c’est que les peuples ont besoin de quelque ordre et de quelque tranquillité seulement pour vivre. Tous les prophètes de malheur se sont trompés en définitive et leurs lamentations font sourire après l’événement.

Il y a dans les plus grandes catastrophes sociales, invasions ou révolutions, une mesure de mal qui n’est jamais dépassée. La société qui se prépare ne sera sans doute ni bien plus méchante, ni bien plus malheureuse que la nôtre, ni même très différente. Elle sera probablement plus démocratique et plus utilitaire. M. Charles Richet a fait à cet égard des prophéties fondées sur la statistique qui semblent très vraisemblables.

On peut douter que notre littérature convienne à cette société. Mais il n’y a pas déraison de croire qu’une démocratie méprise nécessairement toute sorte de littérature.

Il y a dans le peuple un sentiment juste de l’idée et de l’expression, que l’on ne retrouve guère chez nos bourgeois.

Ne nous donnons pas le travers d’annoncer la fin du monde. Ne comptons pas non plus sur un retour prochain de l’âge d’or et croyons plutôt que l’homme de demain se conduira aussi doucement qu’il est possible à un animal

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carnassier doué de quelque réflexion et vivant en société. 11 ne saura plus le latin, mais il parlera un langage qui sera après tout un reste de français et par lequel on pourra exprimer l’amour et la haine. Que souhaiter de plus au milieu des vicissitudes sociales et dans l’écoulement universel des choses?

En attendant, on doit féliciter M. Paul Ginisty de s’être voué à un genre d’histoire où il a plus de chances d’inscrire des faits importants que s'il écrivait au jour le jour notre histoire politique.

L’apparition de tel livre, même imparfait, est un événement plus intéressant que la formation de tel ministère. Et les plus grandes affaires humaines sont encore celles de la pensée.

Les historiens rapportent qu’en 1748, les Anglais furent contraints par Dupleix de lever le siège de Pondichéry et que, cinq mois après cet échec, la France, la Hollande et l’Angleterre conclurent la deuxième paix d’Aix-la-Chapelle. Ce sont des faits notables. Cette année-là, Montesquieu publia son Esprit des Lois, et l’on conviendra sans peine que c’est un bien plus grand événement.

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