‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 4)Chapitre 9 sur 159 · I.e mot n’est pas dans I.ittré · texte numérisé non relu

I.e mot n’est pas dans I.ittré

2. Lisez surtout à cet égard une Martyre. Toutefois le poème est encore normal, puisqu’il est beau, et ne sort pas des lois esthétiques qui relèvent en somme de la morale publique.

PAGES D’HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE

La nouvelle que nous publions ici pour la première fois, d’après le manuscrit autographe signé, devait entrer dans le recueil intitulé les Crimes de l’Amour (Paris, Massé, an Vlll (1800), 4 vol. in-12), comme l’indique une note mise au crayon par l’auteur en marge du premier feuillet : oc Le crime de l’amour, dans ce conte, n’est que l’épisode, car le sujet principal est bien réellement l’action de l’être vertueux qui veut sauver une victime des loix. » Le marquis de Sade a raison, et son récit rentre dans ce genre vertueux, fort goûté aux approches de la Révolution. L’histoire de Dorci fut certainement écrite sous l’ancien régime, pendant la détention du marquis. L’auteur, renonçant à la faire entrer dans les Crimes de l’Amour^ où elle s’adaptait assez mal, comme il le reconnut judicieusement, songea à l’insérer dans un autre recueil. C’est ce qui ressort de l’avis qu’on lit en marge de la dernière page et que voici :

« A l’éditeur.

« Ce conte est bon. Il doit produire de l’effet. Il faut le mettre avec un bien long. »

Mais on était alors en pleine révolution, et la rédaction primitive, qui datait de l’ancien régime, fut soumise à un système curieux de corrections : « Le comte et le marquis de Dorci » devinrent « Paul et François Dorci. » Cela était nécessaire. Paul Dorci « a de la sensibilité et des vertus »;

LE MARQUIS DE SADE

il ne peut donc pas être un aristocrate. Le « château », qui éveillait dans les âmes des patriotes des idées odieuses, devint la « maison »; la « terre » devint la « possession ». Un homme libre ne peut labourer la terre du seigneur, mais il peut travailler sur la possession d’un citoyen, ce qui est bien différent, n’est-il pas vrai? Dans la rédaction primitive se trouvait une jeune paysanne du nom d’Annette qui faisait « sa première communion ». On ne pouvait laisser plus longtemps cette innocente enfant victime du fanatisme et de l’imposture. On remplaça sa première communion par un peu d’instruction laïque, ce qui explique immédiatement « la sensibilité » d’Annette et toutes ses vertus.

Ces corrections sont dans l’esprit de l’époque. La censure en exigeait de semblables des auteurs dont elle examinait les comédies et les mélodrames. Je trouve dans un très intéressant livre de M. Henri Welschinger, sur le théâtre de la Révolutions^ des rapports de censeurs qui concluent à la suppression de tous les titres nobiliaires et de tous les termes féodaux dans les pièces qui leur sont soumises. En 1794, un auteur avait donné à son héros le nom de Louis. L’administration biffa ce nom pour la raison qu’on ne peut donner le nom de Louis à un homme, surtout à un homme vertueux. Aussi, tous les gens de lettres faisaient comme le citoyen Sade : ils effaçaient de leurs écrits jusqu’aux moindres vestiges de l’ancien régime. Les plus zélés ne s’en tenaient pas à leurs propres ouvrages. Il y eut un patriote qui mit du civisme dans le Cid de Corneille.

1. M. H. Welschinger et MM. Charavay, ses éditeurs, ont bien voulu me communiquer les placards de ce livre qui s’imprime en ce moment. ^

Cette guerre aux mots fait pitié; mais, en réalité, elle était plus odieuse qu’inepte. En matière de gouvernement, le mot importe plus que la chose. Les politiques savent qu’on se fait très bien tuer pour un mot. Dans le Philocthte de Sophocle, Ulysse dit très justement : « Toute chose considérée et tentée, je vois que la parole, et non l’action, mène tout parmi les mortels. » Ulysse était sage.

Nous reproduisons exactement le manuscrit du marquis de Sade avec son orthographe fautive, mais généralement régulière. Nous avons ponctué le texte pour le rendre lisible. Nous aurions pu rétablir en note tous les passages raturés; ils sont nombreux, et la leçon primitive se lit sous le trait qui l’efface. Mais nous n’avons indiqué que les changements un peu curieux. 11 n’est pas nécessaire de traiter un texte du marquis de Sade comme un texte de Pascal.

Par

JOCKO

. M. de POUGENS

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