VIII
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— Certes, le savoir n’est pas de nos jours honoré dans le royaume de France comme il l’était chez le peuple romain, pourtant dégénéré de sa vertu première, au temps où la rhétorique porta Eugène à l’Empire. Il n’est pas rare de voir en notre siècle un habile homme dans un grenier sans feu ni chandelle. Exemplum ut talpa. J’en suis un exemple.
Il nous fit alors un récit de sa vie, que je rapporterai tel qu’il sortit de sa bouche, à cela près qu'il s’y trouvait des endroits que la faiblesse de mon âge m’empêcha de bien entendre, et, par suite, de garder dans ma mémoire. J’ai cru pouvoir les rétablir d’après les confidences qu’il me fit plus tard, quand il m’accorda l’honneur de son amitié.
Tel que vous me voyez, dit-il, ou, pour mieux dire, tout autre que vous ne me voyez, jeune, svelte, l’œil vif et les cheveux noirs, j’ai enseigné les arts libéraux au collège de Beauvais, sous messieurs Dugué, Guérin, Coffin et Baffîer. J’avais reçu les ordres et je pensais me faire un grand renom dans les lettres. Mais une femme renversa mes espérances. Elle se nommait Nicole Pigoreau et tenait une boutique de librairie à la Bible d’or, sur la place, devant le collège. J’y fréquentais, feuilletant sans cesse les livres qu elle recevait de Hollande, et aussi ces éditions bipontiques, illustrées de notes, gloses et commentaires très savants. J’étais aimable, madame Pigoreau s’en aperçut pour mon malheur. Elle avait été jolie et savait
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plaire encore. Ses yeux parlaient. Un jour, les Cicéron et les Tite-Live, les Platon et les Aristote, Thucydide, Polybe et Varron, Épictète, Sénèque, Boèce et Cassiodore, Homère, Eschyle, Sophocle, Euripide, Plaute et Térence, Diodore de Sicile et Denys d’Halicarnasse, saint Jean Chrysostoine et saint Basile, saint Jérôme et saint Augustin, Erasme, Saumaise, Turnèbe et Scaliger, saint Thomas d’Aquin, saint Bonaventure, Bossuet traînant Ferri à sa suite, Lenain, Godefroy, Mézeray, Mainbourg, Fabricius, le père Lelong et le père Pitou, tous les poètes, tous les orateurs, tous les historiens, tous les pères, tous les docteurs, tous les théologiens, tous les humanistes, tous les compilateurs, assemblés du haut en bas des murs, furent témoins de nos baisers.
» — Je n’ai pu vous résister, me dit-elle, n’en prenez pas une mauvaise opinion de moi.
» Elle m exprimait son amour avec des transports inconcevables. Une fois, elle me fît essayer un rabat etdes manchettes de dentelle, et, trouvant qu’ils m’allaient à ravir, elle me pressa de les garder. Je n’en voulus rien faire. Mais, comme elle s’irritait de mes refus, où elle voyait une offense à l’amour, je consentis à prendre ce qu’elle m’offrait, de peur de la fâcher.
» Ma bonne fortune dura jusqu’au temps où je fus remplacé par un officier. J’en conçus un violent dépit, et, dans 1 ardeur de me venger, je fis savoir aux régents du collège que je n allais plus à la Bible d or, de peur d y voii des spectacles propres à offenser la modestie d un jeune ecclésiastique. A vrai dire, je n’eus pas à me féliciter de cet artifice. Car madame Pigoreau, apprenant comme
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j’en usais à son égard, publia que je lui avais volé des manchettes et un rabat de dentelle. Ses fausses plaintes allèrent aux oreilles des régents qui firent fouiller mon coffre et y trouvèrent la parure, qui était d’un assez grand prix. Ils me chassèrent, et c’est ainsi que j’éprouvai, à l’exemple d Hippolyte et de Bellérophon, la ruse et la méchanceté des femmes. Me trouvant dans la rue avec mes hardes et mes cahiers d’éloquence, j’étais en grand risque d’y mourir de faim, lorsque, laissant le petit collet, je me recommandai à un seigneur huguenot qui me prit pour secrétaire et me dicta des libelles sur la religion.
— Ah! pour cela, s’écria mon père, c’était mal à vous, monsieur l’abbé! Un honnête homme ne doit pas prêter la main à ces abominations. Et, pour ma part, bien qu’ignorant et de condition mécanique, je ne puis sentir la vache à Colas.
— Vous avez raison, mon hôte, reprit l’abbé. Cet endroit est le plus mauvais de ma vie. C’est celui qui me donne le plus de repentir. Mais mon homme était calviniste. Il ne m’employait qu’à écrire contre les luthériens et les sociniens, qu’il ne pouvait souffrir, et je vous assure qu’il m’obligea à traiter ces hérétiques plus durement qu’on ne le fît jamais en Sorbonne.
— Amen , dit mon père. Les agneaux paissent en paix, tandis que les loups se dévorent entre eux.
L’abbé poursuivit son récit :
— Au reste, dit-il, je ne demeurai pas longtemps chez ce seigneur, qui faisait plus de cas des lettres d’Ulric de Hutten que des harangues de Démosthène et chez qui on ne buvait que de l’eau. Je fis ensuite divers métiers dont
aucun ne me réussit. Je fus successivement colporteur, comédien, moine, laquais. Puis, reprenant le petit collet, je devins secrétaire de l’évêque de Séez et je rédigeai le catalogue des manuscrits précieux renfermes dans sa bibliothèque. Ce catalogue forme deux volumes in-folio, qu’il plaça dans sa galerie, reliés en maroquin rouge, à ses armes, et dorés sur tranches. J’ose dire que c’est un bon ouvrage.
» Il n’aurait tenu qu’à moi de vieillir dans L étude et la paix auprès de monseigneur. Mais j’aimais la chambrière de madame la baillive. Ne m’en blâmez pas avec trop de sévérité. Brune, grasse, vive, fraîche, saint Pacôme luimême l’eût aimée. Un jour, elle prit le coche pour aller chercher fortune à Paris. Je l’y suivis. Mais je n’y fis point mes affaires aussi bien qu’elle fît les siennes. J’entrai, sur sa recommandation, au service de madame de Saint- Ernest, danseuse de l’Opéra, qui, connaissant mes talents, me chargea d écrire, sous sa dictée, un libelle contre mademoiselle Davilliers, de qui elle avait à se plaindre. Je fus un assez bon secrétaire, et méritai bien les cinquante écus qui m’avaient été promis. Le livre fut imprimé à Amsterdam, chez Marc-Michel Rey, avec un frontispice allégorique, et mademoiselle Davilliers reçut le premier exemplaire au moment où elle entrait en scène pour chanter le grand air d’Armide. La colère rendit sa voix rauque et tremblante. Elle chanta faux et fut sifflée. Son rôle fini, elle courut avec sa poudre et ses paniers chez 1 intendant des menus, qui n'avait rien à lui refuser. Elle se jeta tout en larmes à ses pieds et cria vengeance. On sut bientôt que le coup partait de madame de Saint-Ernest.
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» Interrogée, pressée, menacée, elle me dénonça et je fus mis à la Bastille, où je restai quatre ans. J’y trouvai quelque consolation à lire Boèce et Gassiodore.
» Depuis, j’ai tenu une échoppe d’écrivain public au cimetière des Saints-Innocents et prêté aux servantes amoureuses une plume , qui devait plutôt peindre les hommes illustres de Rome et commenter les écrits des Pères. Je gagne deux liards par lettre d’amour et c’est un métier dont je meurs plutôt que je n’en vis. Mais je n’oublie pas qu’Epictète fut esclave et Pyrrhon jardinier.
» Tantôt, j’ai reçu, par grand hasard, un écu pour une lettre anonyme. Je n’avais pas mangé depuis deux jours. Aussi me suis-je mis tout de suite en quête d’un traiteur. J’ai vu, de la rue, votre enseigne enluminée et le feu de votre cheminée, qui faisait flamber joyeusement les vitres. J’ai senti sur votre seuil une odeur délicieuse. Je suis entré. Mon cher hôte, vous connaissez maintenant ma vie.
— Je vois qu’elle est d’un brave homme, dit mon père, et, hors la vache à Colas, il n’y a trop rien à y reprendre. Votre main! Nous sommes amis. Gomment vous appelezvous ?
— Jérôme Coignard, docteur en théologie, licencié ès arts.
Ce qu’il y a de merveilleux dans les affaires humaines, c’est l’enchaînement des effets et des causes. M. Jérôme Coignard avait bien raison de le dire : A considérer cette suite bizarre de coups et de contre-coups où s'entrechoquent nos destinées, on est obligé de reconnaître que Dieu, dans sa perfection, ne manque ni d’esprit, ni de fantaisie, ni de force comique ; qu’il excelle au contraire dans l’imbroglio comme en tout le reste, et qu’après avoir inspiré Moïse, David et les prophètes, s’il daignait inspirer M. Le Sage et les poètes de la foire, il leur dicterait les pièces les plus divertissantes pour Arlequin. C’est ainsi que je devins latiniste parce que frère Ange fut pris par les sergents et mis en chartre ecclésiastique, pour avoir
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assommé un coutelier sous la tonnelle du Petit-Bacchus. M. Jérôme Coignard accomplit sa promesse. Il me donna ses leçons, et, me trouvant docile et intelligent, il prit plaisir à m’enseigner les lettres anciennes . En peu d’années il fît de moi un assez bon latiniste.
J’ai gardé à sa mémoire une reconnaissance qui ne finira qu’avec ma vie. On concevra toute l’obligation que je lui ai, quand j’aurai dit qu’il ne négligea rien pour former mon cœur et mon âme en même temps que mon esprit. Il me récitait les Maximes d’Epictète, les Homélies de saint Basile et les Consolations de Boèce. Il m’exposait, par de beaux extraits, la philosophie des stoïciens ; mais il ne la faisait paraître dans sa sublimité que pour l’abattre de plus haut devant la philosophie chrétienne. 11 était subtil théologien et bon catholique. Sa foi demeurait entière sur les débris de ses plus chères illusions et de ses plus légitimes espérances. Ses faiblesses, ses erreurs, ses fautes, qu’il n’essayait ni de dissimuler ni de colorer, n’avaient point ébranlé sa confiance en la bonté divine. Et, pour le bien connaître, il faut savoir qu’il gardait le soin de son salut éternel dans les occasions où il devait, en apparence, s’en soucier le moins. Il m’inculqua les principes d’une piété éclairée. Il s’efforçait aussi de m’attacher à la vertu et de me la rendre, pour ainsi dire, domestique et familière par des exemples tirés de la vie de Zénon.
Pour m’instruire des dangers du vice, il puisait ses arguments dans une source plus voisine, me confiant que, pour avoir trop aimé le vin et les femmes, il avait perdu 1 honneur de monter dans une chaire de collège, en robe longue et en bonnet carré.
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A ces rares mérites il joignait la constance et l’assiduité, et il donnait ses leçons avec une exactitude quon n’eût pas attendu d’un homme livré comme lui à tous les caprices d une vie errante et sans cesse emporté dans les agitations d’une fortune moins doctorale que picaresque. Ce zèle était l’effet de sa bonté et aussi du goût qu’il avait pour cette bonne rue Saint-Jacques, où il trouvait à satisfaire tout ensemble les appétits de son corps et ceux de son esprit. Après m’avoir donné quelque profitable leçon en prenant un repas succulent, il faisait un tour au Petit-Bacchus et à V Image Sainte-Catherine, trouvant réunis ainsi dans un petit espace de terre, qui était son paradis, du vin frais et des livres.
Il était devenu l’hôte assidu de M. Blaizot, le libraire, qui lui faisait bon accueil, bien qu’il feuilletât tous les livres sans faire emplette d’aucun. Et c’était un merveilleux spectacle de voir mon bon maître, au fond de la boutique, le nez enfoui dans quelque petit livre fraîchement venu de Hollande et relevant la tête pour disserter selon l’occurrence, avec la même science abondante et riante, soit des plans de monarchie universelle attribués au feu roi, soit des aventures galantes d’un financier et d’une fille de théâtre. M. Blaizot ne se lassait pas de l’écouter. Ce M. Blaizot était un petit vieillard sec et propre, en habit et culotte puce et bas de laine gris. Je l’admirais beaucoup et je n’imaginais rien de plus beau au monde que de vendre comme lui des livres, à V Image Sainte-Catherine .
Un souvenir contribuait à revêtir pour moi la boutique de M. Blaizot d’un charme mystérieux. C’est là qu’un jour, étant très jeune, j’avais vu pour la première fois une
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femme nue. Je la vois encore. C’était 1 Eve d une Bible en estampes. Elle avait un gros ventre et les jambes un peu courtes, et elle s’entretenait avec le serpent dans un paysage hollandais. Le possesseur de cette estampe m’inspira dès lors une considération qui se soutint par la suite, quand je pris, grâce à M. Coignard, le goût des livres.
A seize ans, je savais assez de latin et un peu de grec. Mon bon maître dit à mon père :
— Ne pensez-vous point, mon hôte, qu’il est indécent de laisser un jeune cicéronien en habit de marmiton?
— Je n’y avais pas songé, répondit mon père.
— Il est vrai, dit ma mère, qu’il conviendrait de donner à notre fils une veste de basin. Il est agréable de sa personne, de bonnes manières et bien instruit. Il fera honneur à ses habits.
Mon père demeura pensif un moment, puis il demanda s’il serait bien séant à un rôtisseur de porter une veste de basin. Mais l’abbé Coignard lui représenta que, nourrisson des Muses, je ne deviendrais jamais rôtisseur, et que les temps étaient proches où je porterais le petit collet.
Mon père soupira en songeant que je ne serais point, après lui, porte-bannière de la confrérie des rôtisseurs parisiens. Et ma mère devint toute ruisselante de joie et d’orgueil à l’idée que son fils serait d’église.
Le premier effet de ma veste de basin fut de me donner de l’assurance et de m’encourager à prendre des femmes une idée plus complète que celle que m’avait donnée jadis 1 Eve de M. Blaizot. Je songeais raisonnablement pour cela à Jeannette la vielleuse et à Catherine la dentellière,
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que je voyais passer vingt fois le jour devant la rôtisserie, montrant quand il pleuvait une fine cheville et un petit pied dont la pointe sautillait d’un pavé à l’autre. Jeannette était moins jolie que Catherine. Elle était aussi moins jeune et moins brave en ses habits. Elle venait de Savoie et se coiffait en marmotte, avec un mouchoir à carreaux qui lui cachait les cheveux. Mais elle avait le mérite de ne point faire de façons et d’entendre ce qu’on voulait d’elle avant qu'on eût parlé. Ce caractère était extrêmement convenable à ma timidité. Un soir, sous le porche de Saint-Benoît-le-Bétourné, qui est garni de bancs de pierre, elle m’apprit ce que je ne savais pas encore et qu’elle savait depuis longtemps. Mais je ne lui en fus pas aussi reconnaissant que j’aurais dû, et je ne songeais qu’à porter à d’autres plus jolies la science qu’elle m’avait inculquée. Je dois dire, pour excuser mon ingratitude, que Jeannette la vielleuse n’attachait pas à ses leçons plus de prix que je n’y donnais moi-même, et qu’elle les prodiguait à tous les polissons du quartier.
Catherine était plus réservée dans ses façons; elle me faisait grand’peur et je n’osais pas lui dire combien je la trouvais jolie. Ce qui redoublait mon embarras, c’est qu’elle se moquait sans cesse de moi et ne perdait pas une occasion de me taquiner. Elle me plaisantait de ce que je n’avais pas de poil au menton. Cela me faisait rougir et j’aurais voulu être sous terre. J’affectais en la voyant un air sombre et chagrin. Je feignais de la mépriser. Mais elle était bien trop jolie pour que ce mépris fût véritable.
Cette nuit-là, nuit de l’Épiphanie et dix-neuvième anniversaire de ma naissance, tandis que le ciel versait avec la neige fondue une froide humeur dont on était pénétré jusqu’aux os et qu’un vent glacial faisait grincer l’enseigne de la Reine Pédauque, un feu clair, parfumé de graisse d’oie, brillait dans la rôtisserie et la soupière fumait sur la nappe blanche, autour de laquelle M. Jérôme Goignard, mon père et moi, étions assis. Ma mère, selon sa coutume, se tenait debout derrière le maître du logis, prête à le servir. Il avait déjà rempli l’écuelle de l’abbé, quand, la porte s’étant ouverte, nous vîmes frère Ange très pâle, le nez rouge et la barbe ruisselante. Mon père en leva de surprise sa cuiller à pot jusqu’aux poutres enfumées du plancher.
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La surprise de mon père s’expliquait aisément. Frère Ange, qui, une première fois, avait disparu pendant six mois, après l’assommade du coutelier boiteux, était demeuré cette fois deux ans entiers sans donner de ses nouvelles. Il s’en était allé au printemps avec un âne chargé de reliques, et le pis est qu’il avait emmené Catherine habillée en béguine. On ne savait ce qu’ils étaient devenus, mais il y avait vent au Petit-Bacchus que le petit frère et la petite sœur avaient eu des démêlés avec l’official entre Tours et Orléans. Sans compter qu’un vicaire de Saint-Benoît criait comme un diable que ce pendard de capucin lui avait volé son âne.
— Quoi! s’écria mon père, ce coquin n’est pas dans un eul de basse-fosse? Il n’y a plus de justice dans le royaume.
Mais frère Ange disait le Beneclicite et faisait le signe de la croix sur la soupière.
— Holà! reprit mon père, trêve de grimaces, beau moine! Et confessez que vous passâtes en prison d’église à tout le moins une des deux années durant lesquelles on ne vit point dans la paroisse votre face de Belzébuth. La rue Saint-Jacques en était plus honnête, et le quartier plus respectable. Ardez le bel Olibrius qui mène aux champs l’âne d’autrui et la fille à tout le monde.
— Peut-être, répondit frère Ange, les yeux baissés et les mains dans ses manches, peut-être, maître Léonard, voulez-vous parler de Catherine, que j’eus le bonheur de convertir et de tourner à une meilleure vie, tant et si bien qu’elle souhaita ardemment de me suivre avec les reliques que je portais et de faire avec moi de beaux pèlerinages,
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notamment à la Vierge noire de Chartres? J’y consentis à la condition qu’elle prît un habit ecclésiastique. Ce qu’elle lit sans murmurer.
— Taisez-vous! répondit mon père, vous êtes un débauché. Vous n’avez point le respect de votre habit. Retournez d’où vous venez et allez voir, s’il vous plaît, dans la rue si la reine Pédauque a des engelures.
Mais ma mère fit signe au frère de s’asseoir sous le manteau de la cheminée, ce qu’il fit tout doucement.
— Il faut beaucoup pardonner aux capucins, dit l’abbé, car ils pèchent sans malice.
Mon père pria M. Coignard de ne plus parler de cette engeance, dont le seul nom lui échauffait les oreilles.
— Maître Léonard, dit l’abbé, la philosophie induit l’âme à la clémence. Pour ma part, j’absous volontiers les fripons, les coquins et tous les misérables. Et même je ne garde pas rancune aux gens de bien, quoiqu’il y ait beaucoup d’insolence dans leur cas. Et si, comme moi, maître Léonard, vous aviez fréquenté les personnes respectables, vous sauriez qu elles ne valent pas mieux que les autres et qu’elles sont d’un commerce souvent moins agréable. Je me suis assis à la troisième table de monsieur l’évêque de Séez, et deux serviteurs, vêtus de noir, s’y tenaient à mon côté : la Contrainte et l’Ennui.
— Il faut convenir, dit ma mère, que les valets de monseigneur portaient des noms fâcheux. Que ne les nommait-il Champagne, l’Olive ou Frontin, selon l’usage!
L’abbé reprit :
— Il est vrai que certaines personnes s’arrangent aisément des incommodités qu’on éprouve à vivre parmi les
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grands. Il y avait à la deuxième table de monsieur l’évêque de Séez un chanoine fort poli, qui demeura jusqu’à son dernier moment sur le pied cérémonieux. Apprenant qu’il était au plus mal, monseigneur l’alla voir dans sa chambre et le trouva à toute extrémité : « Hélas! dit le chanoine, je demande pardon à Votre Grandeur d’être obligé de mourir devant Elle. — Faites, faites ! ne vous gênez point! » répondit monseigneur avec bonté.
A ce moment, ma mère apporta le rôti et le posa sur la table avec un geste empreint de gravité domestique dont mon père fut ému, car il s’écria brusquement et la bouche pleine :
— Barbe, vous êtes une sainte et digne femme.
Madame, dit mon bon maître, est en effet comparable aux femmes fortes de l’Écriture. C’est une épouse selon Dieu.
— Dieu merci! dit ma mère, je n’ai jamais trahi la fidélité que j’ai jurée à Léonard Ménétrier, mon mari, et je compte bien, maintenant que le plus difficile est fait, n’y point manquer jusqu à 1 heure de la mort. Je voudrais qu il me gardât sa foi comme je lui garde la mienne.
Madame, j avais vu, du premier coup d'œil, que vous étiez une honnête femme, repartit l’abbé, car j’ai ressenti près de vous une quiétude qui tenait plus du ciel que de la terre.
Ma meie, qui était simple, mais point sotte, entendit fort bien ce qu il voulait dire et lui répliqua que, s’il l’avait connue vingt ans en ça, il 1 aurait trouvée tout autre qu elle n était devenue dans cette rôtisserie, où sa bonne mine s en était allee au feu des broches et à la fumée des écuelles.
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Et, comme elle était piquée, elle conta que le boulanger d’Auneau la trouvait assez à son goût pour lui offrir des gâteaux chaque fois qu elle passait devant son four. Elle ajouta vivement qu’au reste, il n’est fille ou femme si laide qui ne puisse mal faire quand l’envie lui en prend.
— Cette bonne femme a raison, dit mon père. Je me
rappelle qu’étant apprenti dans la rôtisserie del 'Oie Royale ,
proche la porte Saint-Denis, mon patron, qui était en ce
temps-là porte-bannière de la confrérie, comme je le suis
aujourd’hui, me dit : « Je ne serai jamais cocu, ma femme
est trop laide. » Cette parole me donna l’idée de faire ce
qu’il croyait impossible. J’y réussis, dès le premier essai,
un matin qu’il était à la Vallée. Il disait vrai : sa femme
était bien laide; mais elle avait de l’esprit et elle était
reconnaissante.
A cette anecdote, ma mère se fâcha tout de bon, disant que ce n’étaient point là des propos qu’un père de famille dût tenir à sa femme et à son fils, s’il voulait garder leur estime.
M. Jérôme Coignard, la voyant toute rouge de colère, détourna la conversation avec une adroite bonté. Interpellant de façon soudaine le frère Ange qui, les mains dans ses manches, se tenait humblement au coin du feu :
— Petit frère, lui dit-il, quelles reliques portiez-vous sur l’âne du second vicaire, en compagnie de sœur Catherine? N’était-ce point votre culotte que vous donniez à baiser aux dévotes, sur l’exemple d’un certain cordelier dont Henry Estienne a conté l’aventure?
— Ah! monsieur l’abbé, répondit frère Ange de l’air
d’un martyr qui souffre pour la vérité, ce n’était point ma culotte, mais un pied de saint Eustache.
— Je l’eusse juré, si ce n’était péché, s’écria l’abbé en agitant un pilon de volaille. Ces capucins vous dénichent des saints que les bons auteurs, qui ont traité de l’histoire ecclésiastique, ignorent. Ni Tillemont, ni Fleury ne parlent de ce saint Eustache, à qui l’on eut bien tort de dédier une église de Paris, quand il est tant de saints, reconnus par les écrivains dignes de foi, qui attendent encore un tel honneur. La vie de cet Eustache est un tissu de fables ridicules. 11 en est de même de celle de sainte Catherine, qui n’a jamais existé que dans l’imagination de quelque méchant moine byzantin. .Je ne la veux pourtant pas trop attaquer parce qu elle est la patronne des écrivains et qu’elle sert d’enseigne à la boutique du bon monsieur Blaizot, qui est le lieu le plus délectable du monde.
— J’avais aussi, reprit tranquillement le petit frère, une côte de sainte Marie l’Egyptienne.
— Ah! ah! pour celle-là, s’écria l’abbé en jetant son os par la chambre, je la tiens pour très sainte, car elle donna dans sa vie un bel exemple d’humilité.
» Vous savez, madame, ajouta-t-il en tirant ma mère par la manche, que sainte Marie 1 Égyptienne, se rendant en pèlerinage au tombeau de Notre-Seigneur, fut arrêtée par une rivière profonde, et que, n’ayant pas un denier pour passer le bac, elle offrit son corps en paiement aux bateliers. Qu’en dites-vous, ma bonne dame? »
Ma mère demanda d abord si l’histoire était bien vraie. Quand on lui donna 1 assurance qu elle était imprimée dans
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les livres et peinte sur une fenêtre de l’église de la Jussienne, elle la tint pour véritable.
— Je pense, dit-elle, qu’il faut être aussi sainte qu’elle pour en faire autant sans pécher. Aussi ne m’y risqueraisje point.
— Pour moi, dit l’abbé, d’accord avec les docteurs les plus subtils, j’approuve la conduite de cette sainte. Elle est une leçon aux honnêtes femmes, qui s’obstinent avec trop de superbe dans leur altière vertu. Il y a quelque sensualité, si l’on y songe, à donner trop de prix à la chair et à garder avec un soin excessif ce qu’on doit mépriser. On voit des matrones qui croient avoir en elles un trésor à garder et qui exagèrent visiblement l'intérêt que portent à leur personne Dieu et les anges. Elles se croient une façon de Saint-Sacrement naturel. Sainte Marie l’Égyptienne en jugeait mieux. Bien que jolie et faite à ravir, elle estima qu’il y aurait trop de superbe à s’arrêter dans son saint pèlerinage pour une chose indifférente en soi et qui n’est qu’un endroit à mortifier, loin d’être un joyau précieux. Elle le mortifia, madame, et elle entra de la sorte, par une admirable humilité, dans la voie de la pénitence où elle accomplit des travaux merveilleux.
— Monsieur l’abbé, dit ma mère, je ne vous entends point. Vous êtes trop savant pour moi.
— Cette grande sainte, dit frère Ange, est peinte au naturel dans la chapelle de mon couvent, et tout son corps est couvert, par la grâce de Dieu, de poils longs et épais. On en a tiré des portraits dont je vous apporterai un tout bénit, ma bonne dame.
Ma mère, attendrie, lui passa la soupière sur le dos du
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maître. Et le bon frère, assis dans la cendre, se trempa la barbe en silence dans le bouillon aromatique.
— C’est le moment, dit mon père, de déboucher une de ces bouteilles, que je tiens en réserve pour les grandes fêtes, qui sont la Noël, les Rois et la Saint-Laurent. Rien n’est plus agréable que de boire du bon vin, quand on est tranquille chez soi, et à l’abri des importuns.
A peine avait-il prononcé ces paroles, que la porte s’ouvrit et qu’un grand homme noir aborda la rôtisserie, dans une rafale de neige et de vent.
— Une Salamandre! une Salamandre! s’écriait-il.
Et, sans prendre garde à personne, il se pencha sur le foyer dont il fouilla les tisons du bout de sa canne, au grand dommage de frère Ange, qui, avalant des cendres et des charbons avec son potage, toussait à rendre l’âme. Et l’homme noir remuait encore le feu, en criant : « Une Salamandre!... Je vois une Salamandre, » tandis que la flamme agitée faisait trembler au plafond son ombre en forme de grand oiseau de proie.
Mon père était surpris et même choqué des façons de ce visiteur. Mais il savait se contraindre. Il se leva donc, sa serviette sous le bras, et, s étant approché de la cheminée, il se courba vers 1 âtre, les deux poings sur les cuisses.
Quand il eut suffisamment considéré son foyer bouleversé et frère Ange couvert de cendres :
Que Votre Seigneurie m’excuse, dit-il, je ne vois ici qu un méchant moine et point de Salamandre.
» Au demeurant, j en ai peu de regret, ajouta mon père. Car, à ce que j’ai ouï dire, c’est une vilaine bête, velue et cornue, avec de grandes griffes.
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— Quelle erreur! répondit l’homme noir. Les Salamandres ressemblent à des femmes, ou, pour mieux dire, à des Nymphes, et elles sont parfaitement belles. Mais je suis bien simple de vous demander si vous apercevez celle-ci. 11 faut être philosophe pour voir une Salamandre, et je ne pense pas qu’il y ait des philosophes dans cette cuisine.
— Vous pourriez vous tromper, monsieur, dit l’abbé Coignard. Je suis docteur en théologie, maître ès arts; j’ai assez étudié les moralistes grecs et latins, dont les maximes ont fortifié mon âme dans les vicissitudes de ma vie, et j’ai particulièrement appliqué Boèce, comme un topique, aux maux de l’existence. Et voici près de moi Jacobus Tournebroche, mon élève, qui sait par cœur les sentences de Publius Syrus.
L’inconnu tourna vers l’abbé des yeux jaunes, qui brillaient étrangement sur un nez en bec d’aigle, et s’excusa, avec plus de politesse que sa mine farouche n’en annonçait, de n’avoir pas tout de suite reconnu une personne de mérite.
— Il est extrêmement probable, ajouta-t-il, que cette Salamandre est venue pour vous ou pour votre élève. Je l’ai vue très distinctement de la rue en passant devant cette rôtisserie. Elle serait plus apparente si le feu était plus vif. C’est pourquoi il faut tisonner vivement dès qu’on croit qu’une Salamandre est dans la cheminée.
Au premier mouvement que l’inconnu fît pour remuer de nouveau les cendres, frère Ange, inquiet, couvrit la soupière d’un pan de sa robe et ferma les yeux.
— Monsieur, poursuivit l’homme à la Salamandre,
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souffrez que votre jeune élève approche du foyer et dise s’il ne voit pas quelque ressemblance d’une femme au-dessus des llammes.
En ce moment, la fumée qui montait sous la hotte de la cheminée se recourbait avec une grâce particulière et formait des rondeurs qui pouvaient simuler des reins bien cambrés, à la condition qu’on y eût l’esprit extrêmement tendu. Je ne mentis donc pas tout à fait en disant que, peut-être, je voyais quelque chose.
A peine avais-je fait cette réponse que l’inconnu, levant son bras démesuré, me frappa du poing l’épaule si rudement que je pensai en avoir la clavicule brisée.
— Mon enfant, me dit-il aussitôt, d’une voix très douce, en me regardant d’un air de bienveillance, j’ai dû faire sur vous cette forte impression, afin que vous n’oubliiez jamais que vous avez vu une Salamandre. C’est signe que vous êtes destiné à devenir un savant et, peut-être, un mage. Aussi bien votre figure me faisait-elle augurer favorablement de votre intelligence.
Monsieur, dit ma mère, il apprend tout ce qu’il veut, et il sera abbé, s’il plaît à Dieu.
M. Jérôme Coignard ajouta que j’avais tiré quelque profit de ses leçons et mon père demanda à b étranger si sa Seigneurie ne voulait pas manger un morceau.
Je n en ai nul besoin, dit l’homme, et il m’est facile de passer un an et plus sans prendre aucune nourriture, hors un certain élixir dont la composition n’est connue que des philosophes. Cette faculté ne m’est point particulière; elle est commune à tous les sages, et l’on sait que 1 illustre Cardan s abstint de tout aliment pendant
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plusieurs années, sans être incommodé. Au contraire, son esprit acquit pendant ce temps une vivacité singulière. Toutefois, ajouta le philosophe, je mangerai de ce que vous m’offrirez, à seule fin de vous complaire.
Et il s’assit sans façon à notre table. Dans le même moment, frère Ange poussa sans bruit un escabeau entre ma chaise et celle de mon maître et s’y coula à point pour recevoir sa part du pâté de perdreaux que ma mère venait de servir.
Le philosophe ayant rejeté son manteau sur le dossier de sa chaise, nous vîmes qu’il avait des boutons de diamant à son habit. Il demeurait songeur. L’ombre de son nez descendait sur sa bouche, et ses joues creuses rentraient dans ses mâchoires. Son humeur sombre gagnait la compagnie. Mon bon maître lui-même buvait en silence. On n’entendait plus que le bruit que faisait le petit frère en mâchant son pâté.
Tout à coup, le philosophe dit :
— Plus j’y songe et plus je me persuade que cette Salamandre est venue pour ce jeune garçon.
Et il me désigna de la pointe de son couteau.
— Monsieur, lui dis-je, si les Salamandres sont vraiment telles que vous le dites, c’est bien de l’honneur que celle-ci me fait, et je lui ai beaucoup d’obligation. Mais, à vrai dire, je l’ai plutôt devinée que vue, et cette première rencontre a éveillé ma curiosité sans la satisfaire.
Faute de parler à son aise, mon bon maître étouffait.
— Monsieur, dit-il tout à coup au philosophe, avec un grand éclat : j’ai cinquante et un ans, je suis licencié ès arts et docteur en théologie; j’ai lu tous les auteurs grecs
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et latins qui n’ont point péri par l’injure du temps ou la malice de l’homme, et je n’y ai point vu de Salamandre, d’où je conclus raisonnablement qu’il n’en existe point.
— Pardonnez-moi, dit frère Ange à demi étouffé de perdreau et d’épouvante. Pardonnez-moi. Il existe malheureusement des Salamandres, et un père jésuite dont j’ai oublié le nom a traité de leurs apparitions. J’ai vu moimême, en un lieu nommé Saint-Claude, chez des villageois, une Salamandre dans une cheminée, tout contre la marmite. Elle avait une tete de chat, un corps de crapaud et une queue de poisson. J ai jete une potée d eau bénite sui cette bete et aussitôt elle s est évanouie dans les airs avec un bruit épouvantable comme de friture et au milieu d une fumee très âcre, dont j eus, peu s’en faut, les yeux brûlés. Et ce que je dis est si véritable que pendant huit jours, pour le moins, ma barbe en sentit le roussi, ce qui prouve mieux que tout le reste la nature maligne de cette bête.
— Vous vous moquez de nous, petit frère, dit l’abbé, votre crapaud à tête de chat n’est pas plus véritable que la Nymphe de monsieur que voici. Et, de plus, c’est une invention dégoûtante.
Le philosophe se mit à rire.
Le frère Ange, dit-il, n a pu voir la Salamandre des sages. Quand les Nymphes du feu rencontrent des capucins, elles leur tournent le dos.
Oh ! oh ! dit mon père en riant très fort, un dos de Nymphe, c’est encore trop bon pour un capucin.
Et, comme il était de bonne humeur, il envoya une grosse tranche de pâté au petit frère.
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Ma mère posa le rôti au milieu de la table et elle en prit avantage pour demander si les Salamandres étaient bonnes chrétiennes, ce dont elle doutait, n’ayant jamais ouï dire que les habitants du feu louassent le Seigneur.
— Madame, répondit l’abbé, plusieurs théologiens de la Compagnie de Jésus ont reconnu l’existence d’un peuple d’incubes et de succubes, qui ne sont point proprement des démons, puisqu’ils ne se laissent pas mettre en déroute par une aspersion d’eau bénite, et qui n’appartiennent pas à l’Eglise triomphante, car des esprits glorieux n’eussent point, comme il s’est vu à Pérouse, tenté de séduire la femme d’un boulanger. Mais, si vous voulez mon avis, ce sont là plutôt les sales imaginations d’un cafard que les vues d’un docteur. Il faut haïr ces diableries ridicules et déplorer que des fils de l’Eglise, nés dans la lumière, se fassent du monde et de Dieu une idée moins sublime que celle qu’en formèrent un Platon ou un Cicéron, dans les ténèbres du paganisme. Dieu, j’ose le dire, est moins absent du Songe de Scipion que de ces noirs traités de démonologie dont les auteurs se disent chrétiens et catholiques.
— Monsieur l’abbé, prenez-y garde, dit le philosophe. Votre Cicéron parlait avec abondance et facilité, mais c’était un esprit banal, et il n’était pas beaucoup avancé dans les sciences sacrées. Avez-vous jamais ouï parler d’Hermès Trismégiste et de la Table d’Emeraude?
— Monsieur, dit l'abbé, j’ai trouvé un très vieux manuscrit de la Table d’Emeraude dans la bibliothèque de monsieur l’évêque de Séez, et je l’aurais déchiffré un jour ou l’autre sans la chambrière de madame la baillive qui s’en
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fut à Paris chercher fortune et me fit monter dans le coche avec elle. Il n’y eut point là de sorcellerie, monsieur le philosophe, et je n’obéis qu’à des charmes naturels :
Non facit hoc verbis; facie tenerisque lacertis Devovet et j "lavis nostra puella comis.
— C’est une nouvelle preuve, dit le philosophe, que les femmes sont grandes ennemies de la science. Aussi le sage doit-il se garder de tous rapports avec elles.
— Même en légitime mariage? demanda mon père.
Surtout en légitime mariage, répondit le philosophe.
— Hélas! demanda encore mon père, que reste-t-il donc à vos pauvres sages, quand ils sont d humeur à rire un peu?
Le philosophe dit :
— Il leur reste les Salamandres.
A ces mots, frère Ange leva de dessus son assiette un nez épouvanté.
Ne parlez pas ainsi, mon bon monsieur, murmura-tîl ; au nom de tous les saints de mon ordre, ne parlez pas ainsi ! Et ne perdez point de vue que la Salamandre n’est autre que le diable, qui revêt, comme on sait, les formes les plus diverses, tantôt agréables, quand il parvient à déguiser sa laideur naturelle, tantôt hideuses, s’il laisse voir sa vraie constitution.
— Prenez garde à votre tour, frère Ange, répondit le philosophe ; et, puisque vous craignez le diable, ne le fâchez pas trop et, ne l’excitez pas contre vous par des propos inconsidérés. Vous savez que le vieil Adversaire, que le giand Contradicteur garde, dans le monde spirituel, une
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telle puissance, que Dieu même compte avec lui. Je dirais plus : Dieu, qui le craignait, en a fait son homme d’affaires. Méfiez-vous, petit frère ; ils s’entendent.
En écoutant ce discours, le pauvre capucin crut ouïr et voir le diable en personne, à qui l’inconnu ressemblait précisément par ses yeux de feu, son nez crochu, son teint noir et toute sa longue et maigre personne. Son âme, déjà étonnée, acheva de s’abîmer dans une sainte terreur. Sentant sur lui la griffe du Malin, il se mit à trembler de tous ses membres, coula dans sa poche ce qu’il put ramasser de bons morceaux, se leva tout doucement et gagna la porte à reculons, en marmonnant des exorcismes.
Le philosophe n’y prit pas garde. Il tira de sa veste un petit livre couvert de parchemin racorni, qu’il tendit tout ouvert à mon bon maître et à moi. C’était un vieux texte grec, plein d’abréviations et de ligatures, et qui me fît tout d’abord l’effet d’un grimoire. Mais M. l’abbé Coignard, ayant chaussé ses besicles et placé le livre à la bonne distance, commença de lire aisément ces caractères, plus semblables à des pelotons de fil à demi dévidés par un chat, qu’aux simples et tranquilles lettres de mon saint Jean Chrysostome où j’apprenais la langue de Platon et de l’Évangile. Quand il eut terminé sa lecture :
— Monsieur, dit-il, cet endroit s’entend de cette sorte :
« Ceux qui sont instruits parmi les Egyptiens apprennent avant tout les lettres appelées épistolographicjues, en second lieu V hiératique, dont se servent les hiérogrammates, et enfin l’hiéroglyphique. »
Puis, tirant ses besicles et les secouant d’un air de triomphe :
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— Ah! ah! monsieur le philosophe, ajouta-t-il, on ne me prend pas sans vert. Ceci est tiré du cinquième livre des Stromates , dont l'auteur, Clément d’Alexandrie, n’est point inscrit au martyrologe, pour diverses raisons que Sa Sainteté Benoit XI a savamment déduites, et dont la principale est que ce Père errait souvent en matière de foi. Cette exclusion doit lui être médiocrement sensible, si l’on considère quel éloignement philosophique, durant sa vie, lui inspirait le martyre. Il y préférait l’exil et avait soin d’épargner un crime à ses persécuteurs, car c’était un fort honnête homme. Il écrivait avec elegance; son génie était vif, ses mœurs étaient pures, et même austères. Il avait un goût excessif pour les allégories et pour la laitue.
Le philosophe étendit le bras, qui, s’allongeant d’une maniéré piodigieuse, autant du moins qu il me parut, traversa toute la table pour reprendre le livre des mains de mon savant maître.
11 suffît, dit-il en remettant les Stromates dans sa poche. Je vois, monsieur 1 abbe, que vous entendez le grec. Vous avez assez bien rendu ce passage, du moins quant au sens vulgaire et littéral. Je veux faire votre fortune et celle de votre élève. Je vous emploierai tous deux à traduire, dans ma maison, des textes grecs que j’ai reçus d’Égypte,
Et, se tournant vers mon père :
Je pense, monsieur le rôtisseur, que vous consentirez à me donner votre fils pour que j’en fasse un savant et un homme de bien. S’il en coûte trop à votre amour paternel de me l’abandonner tout à fait, j’entretiendrai de mes
deniers un marmiton pour le remplacer dans votre rôtisserie.
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— Puisque Votre Seigneurie l’entend ainsi, répondit mon père, je ne l’empêcherai point de faire du bien à mon fils.
A condition, dit ma mère, que ce ne soit point aux dépens de son âme. Il faut me jurer, monsieur, que vous êtes bon chrétien.
Barbe, lui dit mon père, vous êtes une sainte et digne femme, mais vous m obligez a faire des excuses à ce seigneur sur votre impolitesse, qui provient moins, à la vente, de votie naturel qui est bon que de votre éducation négligée.
Laissez parler cette bonne femme, dit le philosophe, et qu’elle se tranquillise : je suis un homme très religieux.
— Voilà qui est bon! dit ma mère. Il faut adorer le saint nom de Dieu.
— J’adore tous ses noms, ma bonne dame, car il en a plusieurs. Il se nomme Adonaï, Tetragrammaton, Jéhovah, Theos, Athanatos, Ischyros. Et il a beaucoup d’autres noms encore.
Je n en savais rien, dit ma mère. Mais ce que vous en dites, monsieur, ne me surprend pas; car j’ai remarqué que les personnes de condition portaient beaucoup plus de noms que les gens du commun. Je suis native d’Auneau, proche la ville de Chartres, et j’étais bien petite quand le seigneur du village vint à trépasser de ce monde à l’autre; or, je me souviens très bien que, lorsque le héraut cria le décès du défunt seigneur, il lui donna autant de noms, peu s’en faut, qu’il s’en trouve dans les litanies des saints. Je crois volontiers que Dieu a plus de noms que le seigneur d Auneau, puisqu’il est d’une condition encore plus haute. Les gens instruits sont bien heureux de les savoir
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tous. Et, si vous avancez mon fils Jacques dans cette connaissance, je vous en aurai, monsieur, beaucoup d’obligation.
— C’est donc une affaire entendue, dit le philosophe. Et vous, monsieur l’abbé, il ne vous déplaira pas sans doute de traduire du grec; moyennant salaire, s’entend.
Mon bon maître, qui rassemblait depuis quelques moments les rares esprits de sa cervelle qui n’étaient point déjà mêlés désespérément aux fumées des vins, remplit son gobelet, se leva et dit :
— Monsieur le philosophe, j’accepte de grand cœur vos offres généreuses. Vous êtes un mortel magnifique; je m’honore, monsieur, d’être à vous. Il y a deux meubles que je tiens en haute estime, c’est le lit et la table. La table qui, tour à tour chargée de doctes livres et de mets succulents, sert de support à la nourriture du corps et à celle de l’esprit; le lit, propice au doux repos comme au cruel amour. C’est assurément un homme divin qui donna aux fils de Deucalion le lit et la table. Si je trouve chez vous, monsieur, ces deux meubles précieux, je poursuivrai votre nom, comme celui de mon bienfaiteur, d’une louange immortelle et je vous célébrerai dans des vers grecs et latins de mètres divers.
Il dit, et but un grand coup de vin.
— Voilà donc qui est bien, reprit le philosophe. Je vous attends tous deux demain matin chez moi. Vous suivrez la route de Saint-Germain jusqu’à la croix des Sablons. Du pied de cette croix vous compterez cent pas en allant vers l’Occident et vous trouverez une petite porte verte dans un mur de jardin. Vous soulèverez le marteau qui est formé
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d'une figure voilée tenant un doigt sur la bouche. Au vieillard qui vous ouvrira cette porte vous demanderez monsieur d'Astarac.
— Mon fils, me dit mon bon maître, en me tirant par la manche, rangez tout cela dans votre mémoire, mettez-y croix, marteau et le reste, afin que nous puissions trouver demain cette porte fortunée. Et vous, monsieur le Mécène...
Mais le philosophe était déjà parti sans que personne l’eût vu sortir.
Le lendemain, nous cheminions de bonne heure, mon maître et moi, sur la route de Saint-Germain. La neige qui couvrait la terre, sous la lumière rousse du ciel, rendait l’air muet et sourd. La route était déserte. Nous marchions dans de larges sillons de roues, entre des murs de potagers, des palissades chancelantes et des maisons basses dont les fenêtres nous regardaient d’un œil louche. Puis, ayant laissé derrière nous deux ou trois masures de terre et de paille à demi écroulées, nous vîmes, au milieu d’une plaine désolée, la croix des Sablons. A cinquante pas au delà commençait un parc très vaste, clos par un mur en ruines. Ce mur était percé d’une petite porte verte dont le marteau représentait une figure
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horrible, un doigt sur la bouche. Nous la reconnûmes facilement pour celle que le philosophe nous avait décrite et nous soulevâmes le marteau.
Après un assez long temps, un vieux valet vint nous ouvrir, et nous fit signe de le suivre à travers un parc abandonné. Des statues de Nymphes, qui avaient vu la jeunesse du feu roi, cachaient sous le lierre leur tristesse et leurs blessures. Au bout de l’allée, dont les fondrières étaient recouvertes de neige, s’élevait un château de pierre et de brique, aussi morose que celui de Madrid, son voisin, et qui, coiffé tout de travers d’un haut toit d’ardoises, semblait le château de la Belle au Bois dormant.
Tandis que nous suivions les pas du valet silencieux, l’abbé me dit à l’oreille :
— Je vous confesse, mon fils, que le logis ne rit point aux yeux. Il témoigne de la rudesse dans laquelle les mœurs des Français étaient encore endurcies au temps du roi Henri IV, et il porte l’âme à la tristesse et même à la mélancolie, par l’état d’abandon où il a été laissé malheureusement. Qu’il nous serait plus doux de gravir les coteaux enchanteurs de Tusculum, avec l’espoir d’entendre Cicéron discourir de la vertu sous les pins et les térébinthes de sa villa, chère aux philosophes ! Et n’avez-vous point observé, mon fils, qu’il ne se rencontre sur cette route ni cabaret, ni hôtellerie d’aucune sorte, et qu’il faudra passer le pont et monter la côte jusqu’au rondpoint des Bergères pour boire du vin frais? Il se trouve en effet à cet endroit une auberge du Cheval-Rouge où il me souvient qu un jour madame de Saint-Ernest m’emmena
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dîner avec son singe et son amant. Vous ne pouvez concevoir, Tournebroche, à quel point la chère y est fine. Le Cheval-Rouge est autant renommé pour les dîners du matin qu’on y fait, que pour l’abondance des chevaux et des voitures de poste qu’on y loue. Je m’en suis assuré par moi-même, en poursuivant dans l’écurie une certaine servante qui me semblait jolie. Mais elle ne l’était point; on l’eût mieux jugée en la disant laide. Je la colorais du feu de mes désirs, mon fils. Telle est la condition des hommes livrés à eux-mêmes : ils errent pitoyablement. Nous sommes abusés par de vaines images; nous poursuivons des songes et nous embrassons des ombres; en Dieu seul est la vérité et la stabilité.
Cependant nous montâmes, à la suite du vieux valet, les degrés disjoints du perron.
— Hélas! me dit l’abbé dans le creux de l’oreille, je commence à regretter la rôtisserie de monsieur votre père, où nous mangions de bons morceaux en expliquant Quintilien.
Après avoir gravi le premier étage d’un large escalier de pierre, nous fûmes introduits dans un salon, où M. d’Astarac était occupé à écrire près d’un grand feu, au milieu de cercueils égyptiens, de forme humaine, qui dressaient contre les murs leur gaine peinte de figures sacrées et leur face d’or, aux longs yeux luisants.
M. d’Astarac nous invita poliment à nous asseoir et dit :
— Messieurs, je vous attendais. Et, puisque vous voulez bien tous deux m’accorder la faveur d’être à moi, je vous prie de considérer cette maison comme vôtre. Vous y serez occupés à traduire des textes grecs que j’ai rapportés
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d’Égypte. Je ne doute point que vous ne mettiez tout votre zèle à accomplir ce travail quand vous saurez qu il se rapporte à l’œuvre que j’ai entreprise et qui est de retrouver la science perdue, par laquelle 1 homme sera rétabli dans sa première puissance sur les éléments. Bien que je n’aie pas dessein aujourd’hui de soulever à vos yeux les voiles de la nature et de vous montrer Isis dans son éblouissante nudité, je vous confierai 1 objet de mes études, sans craindre que vous en trahissiez le mystère, car je m’assure en votre probité, et, aussi, dans ce pouvoir que j’ai de deviner et de prévenir tout ce qu’on pourrait tenter contre moi, et de disposer, pour ma vengeance, de forces secrètes et terribles. A défaut d’une fidélité dont je ne doute point, ma puissance, messieurs, m’assure de votre silence, et je ne risque rien à me découvrir à vous. Sachez donc que l’homme sortit des mains de Jéhovah avec la science parfaite, qu’il a perdue depuis. Il était très puissant et très sage à sa naissance. C’est ce qu'on voit dans les livres de Moïse. Mais encore faut-il les comprendre. Tout d’abord, il est clair que Jéhovah n’est pas Dieu, mais qu’il est un grand Démon, puisqu’il a créé ce monde. L’idée d’un Dieu à la fois parfait et créateur n’est qu’une rêverie gothique, d’une barbarie digne d’un Welche ou d’un Saxon. On n’admet point, si peu qu’on ait l’esprit poli, qu’un être parfait ajoute quoi que ce soit à sa perfection, fût-ce une noisette. Cela tombe sous le sens. Dieu n a point d’entendement. Car, étant infini, que pourrait-il bien entendre? Il ne crée point, car il ignore le temps et 1 espace, conditions nécessaires à toute construction. Moïse était trop bon philosophe pour enseigner que le monde a
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été créé par Dieu. Il tenait Jéhovah pour ce qu’il est en réalité, c’est-à-dire pour un puissant Démon, et, s’il faut le nommer, pour le Démiurge.
» Or donc, quand Jéhovah créa l’homme, il lui donna la connaissance du monde visible et du monde invisible. La chute d’Adam et d’Eve, que je vous expliquerai un autre jour, ne détruisit pas tout à fait cette connaissance chez le premier homme et chez la première femme, dont les enseignements passèrent à leurs enfants. Ces enseignements, d’où dépend la domination de la nature, ont été consignés dans le livre d’Enoch. Les prêtres égyptiens en avaient gardé la tradition, qu’ils fixèrent, en signes mystérieux, sur les murs des temples et dans les cercueils des morts. Moïse, élevé dans les sanctuaires de Memphis, fut un de leurs initiés. Ses livres, au nombre de cinq et même de six, renferment, comme autant d’arches précieuses, les trésors de la science divine. On y découvre les plus beaux secrets, si toutefois, après les avoir purgés des interpolations qui les déshonorent, on dédaigne le sens littéral et grossier pour ne s’attacher qu’au sens plus subtil, que j’ai pénétré en grande partie, ainsi qu’il vous apparaîtra plus tard. Cependant, les vérités, gardées, comme des vierges, dans les temples de l’Egypte, passèrent aux sages d’Alexandrie, qui les enrichirent encore et les couronnèrent de tout l’or pur légué à la Grèce par Pythagore et ses disciples, avec qui les puissances de l’air conversaient familièrement. Il convient donc, messieurs, d’explorer les livres des Hébreux, les hiéroglyphes des Égyptiens et les traités de ces Grecs qu’on nomme gnostiques, précisément parce qu’ils eurent la connaissance.
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LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE
Je me suis réservé, comme il était juste, la part la plus ardue de ce vaste travail. Je m’applique à déchiffrer ces hiéroglyphes, que les Egyptiens inscrivaient dans les temples des dieux et sur les tombeaux des prêtres. Ayant rapporté d’Egypte beaucoup de ces inscriptions, j’en pénètre le sens au moyen de la clé que j’ai su découvrir chez Clément d’Alexandrie.
» Le rabbin Mosaïde, qui vit retiré chez moi, travaille à rétablir le sens véritable du Pentateuque. C’est un vieillard très savant en magie, qui vécut enfermé pendant dix-sept années dans les cryptes de la grande Pyramide, où il lut les livres de Toth. Quant à vous, messieurs, je compte employer votre science à lire les manuscrits alexandrins que j’ai moi-même recueillis en grand nombre. Vous y trouverez, sans faute, des secrets merveilleux, et je ne doute point qu’à l’aide de ces trois sources de lumières, 1 égyptienne, l’hébraïque et la grecque, je ne parvienne bientôt à acquérir les moyens qui me manquent encore de commander absolument à la nature tant visible qu’invisible. Croyez bien que je saurai reconnaître vos services en vous faisant participer de quelque manière à ma puissance.
» Je ne vous parle pas d’un moyen plus vulgaire de les reconnaître. Au point où j’en suis de mes travaux philosophiques, l’argent n’est pour moi qu’une bagatelle.
Quand M. d’Astarac en fut à cet endroit de son discours, mon bon maître l’interrompit :
Monsieur, dit-il, je ne vous cèlerai point que cet argent, qui vous semble une bagatelle, est pour moi un cuisant souci, car j ai éprouvé qu’il était malaisé d'en gagner en demeurant honnête homme, ou même différemment. Je
vous serai donc reconnaissant des assurances que vous voudrez bien me donner à ce sujet.
M. d’Astarac, d’un geste qui semblait écarter quelque objet invisible, rassura M. Jérôme Coignard. Pour moi, curieux de tout ce que je voyais, je ne souhaitais que d’entrer dans ma nouvelle vie.
A l’appel du maître, le vieux serviteur, qui nous avait ouvert la porte, parut dans le cabinet.
— Messieurs, reprit notre hôte, je vous donne votre liberté jusqu’au dîner de midi. Je vous serais fort obligé cependant de monter dans les chambres que je vous ai fait préparer et de me dire s’il n’y manque rien. Griton vous conduira.
Après s’être assuré que nous le suivions, le silencieux Griton sortit et commença de monter l’escalier. Il le gravit jusqu’aux combles. Puis, ayant fait quelques pas dans un long couloir, il nous désigna deux chambres très propres où brillait un bon feu. Je n’aurais jamais cru qu’un château aussi délabré au dehors, et qui ne laissait voir sur sa façade que des murs lézardés et des fenêtres borgnes, fût aussi habitable dans quelques-unes de ses parties. Mon premier soin fut de me reconnaître. Nos chambres donnaient sur les champs, et la vue, répandue sur les pentes marécageuses de la Seine, s’étendait jusqu’au Calvaire du mont Valérien. En donnant un regard à nos meubles, je vis, étendu sur le lit, un habit gris, une culotte assortie, un chapeau et une épée. Sur le tapis, des souliers a boucles se tenaient gentiment accouplés, les talons réunis et les pointes séparées, comme s’ils eussent d eux-mêmes le sentiment du beau maintien.
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J’en augurai favorablement de la libéralité de notre maître. Pour lui faire honneur, je donnai grand soin à ma toilette et je répandis abondamment sur mes cheveux de la poudre dont j’avais trouvé une boîte pleine sur une petite table. Je découvris à propos, dans un tiroir de la commode, une chemise de dentelle et des bas blancs.
Ayant vêtu chemise, bas, culotte, veste, habit, je me mis à tourner dans ma chambre, le chapeau sous le bras, la main sur la garde de mon épée, me penchant, à chaque instant, sur mon miroir et regrettant que Catherine la dentellière ne pût me voir en si galant équipage.
Je faisais depuis quelque temps ce manège, quand M. Jérôme Coignard entra dans ma chambre avec un rabat neuf et un petit collet fort respectable.
— Tournebroche, s’écria-t-il, est-ce vous, mon fils? N oubliez jamais que vous devez ces beaux habits au savoir que je vous ai donné. Ils conviennent à un humaniste comme vous, car humanités veut dire élégances. Mais regardez-moi, je vous prie, et dites si j’ai bon air. Je me sens fort honnete homme dans cet habit. Ce monsieur d Astarac semble assez magnifique. Il est dommage qu’il soit fou. Mais il est sage du moins par un endroit, puisqu’il nomme son valet Criton, c’est-à-dire le juge. Et il est bien vrai que nos valets sont les témoins de toutes nos actions. Ils en sont parfois les guides. Quand milord Verulam, chancelier d’Angleterre, dont je goûte peu la philosophie, mais qui était savant homme, entra dans la grand’chambre pour y être jugé, ses laquais, vêtus avec une richesse qui témoignait assez du faste avec lequel le chancelier gouvernait sa maison, se levèrent pour lui
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faire honneur. Mais le milord Verulam leur dit : « Asseyezvous! Votre élévation fait mon abaissement. » En effet, ces coquins l’avaient, par leur dépense, poussé à la ruine et contraint à des actes pour lesquels il était poursuivi comme concussionnaire. Tournebroche, mon fils, que l’exemple du milord Verulam, chancelier d’Angleterre, et auteur du Novurn organum, vous soit toujours présent. Mais, pour en revenir à ce seigneur d’Astarac, à qui nous sommes, c’est grand dommage qu’il soit sorcier, et adonné aux sciences maudites. Vous savez, mon fils, que je me pique de délicatesse en matière de foi. Il m’en coûte de servir un cabbaliste qui met nos saintes Ecritures cul par-dessus tête, sous prétexte de les mieux entendre ainsi. Toutefois, si, comme son nom et son parler l’indiquent, c’est un gentilhomme gascon, nous n’avons rien à craindre. Un Gascon peut faire un pacte avec le diable : soyez sûr que c’est le diable qui sera dupé.
La cloche du déjeuner interrompit nos propos.
— Tournebroche, mon fils, me dit mon bon maître en descendant les escaliers, songez, pendant le repas, à suivre tous mes mouvements, afin de les imiter. Ayant mangé à la troisième table de monsieur l’évêque de Séez, je sais comment m’y prendre. C’est un art difficile. Il est plus malaisé de manger comme un gentilhomme que de parler comme lui.
Nous trouvâmes dans la salle à manger une table de trois couverts où M. d’Astarac nous fît prendre place. Criton, qui faisait office de maître d’hôtel, servit des gelées, des coulis et des purées douze fois passées au tamis. Nous ne vîmes point venir le rôti. Bien que nous fûmes, mon bon maître et moi, très attentifs à cacher notre surprise, M. d’Astarac la devina et nous dit :
— Messieurs, ceci n’est qu’un essai et, pour peu qu’il vous semble malheureux, je ne m’y entêterai point. Je vous ferai servir des mets plus ordinaires, et je ne dédaignerai pas moi-même d'y toucher. Si les plats que je vous offre aujourd’hui sont mal préparés, c’est moins la faute de mon cuisinier que celle de la chimie, qui est encore
LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAU QUE
dans l’enfance. Ceci peut toutefois vous donner quelque idée de ce qui sera à l’avenir. Pour le présent, les hommes mangent sans philosophie. Ils ne se nourrissent point comme des êtres raisonnables. Ils n’y songent même pas. Mais à quoi songent-ils? Ils vivent presque tous dans la stupidité, et ceux mêmes qui sont capables de réflexion occupent leur esprit à des sottises, telle que la controverse ou la poétique. Considérez, messieurs, > les hommes dans leurs repas depuis les temps reculés où ils cessèrent tout commerce avec les Sylphes et les Salamandres. Abandonnés par les Génies de l’air, ils s’appesantirent dans l'ignorance et dans la barbarie. Sans police et sans art, ils vivaient nus et misérables dans les cavernes, au bord des torrents, ou dans les arbres des forêts. La chasse était leur unique industrie. Quand ils avaient surpris ou gagné de vitesse un animal timide, ils dévoraient cette proie encore palpitante.
» Ils mangeaient aussi la chair de leurs compagnons et de leurs parents infirmes, et les premières sépultures des humains furent des tombeaux vivants, des entrailles affamées et sourdes. Après de longs siècles farouches, un homme divin parut, que les Grecs ont nommé Prométhée. Il n est point douteux que ce sage n’ait eu commerce, dans les asiles des Nymphes, avec le peuple des Salamandres. Il apprit d’elles et enseigna aux malheureux mortels l’art de produire et de conserver le feu. Parmi les avantages innombrables que les hommes tirèrent de ce présent celeste, un des plus heureux fut de pouvoir cuire les aliments et de les rendre par ce traitement plus légers et plus subtils. Et c’est en grande partie par l’effet d’une nourriture soumise à l'action de la flamme, que les humains
LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÈDAUQUE
devinrent lentement et par degrés intelligents, industrieux, méditatifs, aptes à cultiver les arts et les sciences. Mais ce n’était là qu’un premier pas, et il est affligeant de penser que tant de millions d’années se sont écoulées sans qu’on en ait fait un second. Depuis le temps où nos ancêtres cuisaient des quartiers d’ours sur un feu de broussailles, à l’abri d’un rocher, nous n’avons point accompli de véritable progrès en cuisine. Car sûrement vous ne comptez pour rien, messieurs, les inventions de Lucullus et cette tourte épaisse à laquelle Vitellius donnait le nom de bouclier de Minerve, non plus que nos rôtis, nos pâtés, nos daubes, nos viandes farcies, et toutes ces fricassées qui se ressentent de l’ancienne barbarie.
» A Fontainebleau, la table du Roi, où l’on dresse un cerf entier dans son pelage, avec sa ramure, présente au regard du philosophe un spectacle aussi grossier que celui des troglodytes accroupis dans les cendres et rongeant des os de cheval. Les peintures brillantes de la salle, les gardes, les officiers richement vêtus, les musiciens jouant dans les tribunes des airs de Lambert et de Lulli, les nappes de soie, les vaisselles d’argent, les hanaps d’or, les verres de Venise, les flambeaux, les surtouts ciselés et chargés de fleurs, ne peuvent vous donner le change ni jeter un charme qui dissimule la véritable nature de ce charnier immonde, où des hommes et des femmes s’assemblent devant des cadavres d’animaux, des os rompus et des chairs déchirées, pour s’en repaître avidement. Oh ! que c’est là une nourriture peu philosophique! Nous avalons avec une gloutonnerie stupide les muscles, la graisse, les entrailles des bêtes, sans distinguer dans ces substances