‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 5)Chapitre 2 sur 17 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE

les parties qui sont vraiment propres à notre nourriture et celles, beaucoup plus abondantes, qu’il faudrait rejeter; et nous engloutissons dans notre ventre indistinctement le bon et le mauvais, l’utile et le nuisible. C’est ici pourtant qu’il conviendrait de faire une séparation, et, s’il se trouvait dans toute la faculté un seul médecin chimiste et philosophe, nous ne serions plus contraints de nous asseoir à ces festins dégoûtants.

» Il nous préparerait, messieurs, des viandes distillées, ne contenant que ce qui est en sympathie et affinité avec notre corps. On ne prendrait que la quintessence des bœufs et des cochons, que l’élixir des perdrix et des poulardes, et tout ce qui serait avalé pourrait être digéré. C’est à quoi, messieurs, je ne désespère point de parvenir un jour, en méditant sur la chimie et la médecine un peu plus que je n’ai eu le loisir de le faire jusqu’ici.

A ces mots de notre hôte, M. Jérôme Coignard, levant les yeux de dessus le brouet noir qui couvrait son assiette, regarda M. d’Astarac avec inquiétude.

Ce ne sera là, poursuivit celui-ci, qu’un progrès encore bien insuffisant. Un honnête homme ne peut sans dégoût manger la chair des animaux et les peuples ne peuvent se dire polis tant qu’ils auront dans leurs villes des abattoirs et des boucheries. Mais nous saurons un jour nous débarrasser de ces industries barbares. Quand nous connaîtrons exactement les substances nourrissantes qui sont contenues dans le corps des animaux, il deviendra possible de tirer ces memes substances des corps qui n ont point de vie et qui les fourniront en abondance. Ces corps contiennent, en effet, tout ce qui se rencontre dans les êtres

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animés, puisque l’animal a été formé du végétal, qui a luimême tiré sa substance de la matière inerte.

» On se nourrira alors d’extraits de métaux et de minéraux traités convenablement par des physiciens. Ne doutez point que le goût n'en soit exquis et l’absorption salutaire. La cuisine se fera dans des cornues et dans des alambics, et nous aurons des alchimistes pour maîtres-queux. N’êtesvous point bien pressés, messieurs, de voir ces merveilles? Je vous les promets pour un temps prochain. Mais vous ne démêlez point encore les effets excellents qu’elles produiront.

— A la vérité, monsieur, je ne les démêle point, dit mon bon maître en buvant un coup de vin.

— Veuillez, en ce cas, dit M. d’Astarac, m’écouter un moment. N’étant plus appesantis par de lentes digestions, les hommes seront merveilleusement agiles; leur vue deviendra singulièrement perçante, et ils verront des navires glisser sur les mers de la lune. Leur entendement sera plus clair, leurs mœurs s’adouciront. Ils s’avanceront beaucoup dans la connaissance de Dieu et de la nature.

» Mais il faut envisager tous les changements qui ne manqueront pas de se produire. La structure même du corps humain sera modifiée. C’est un fait que, faute de s’exercer, les organes s’amincissent et finissent même par disparaître . On a observé que les poissons privés de lumière devenaient aveugles; et j’ai vu, dans le Valais, des pâtres qui, ne se nourrissant que de lait caillé, perdent leurs dents de bonne heure; quelques-uns d’entre eux n’en ont jamais eu. Il faut admirer en cela la nature, qui ne souffre

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rien d’inutile. Quand les hommes se nourriront du baume que j’ai dit, leurs intestins ne manqueront pas de se raccourcir de plusieurs aunes, et le volume du ventre en sera considérablement diminué.

— Pour le coup! dit mon bon maître, vous allez trop vite, monsieur, et risquez de faire de mauvaise besogne. Je n’ai jamais trouvé fâcheux que les femmes eussent un peu de ventre, pourvu que le reste y fût proportionné. C’est une beauté qui m’est sensible. N y taillez pas inconsidérément.

— Qu’à cela ne tienne! Nous laisserons la taille et les flancs des femmes se former sur le canon des sculpteurs grecs. Ce sera pour vous faire plaisir, monsieur l’abbé, et en considération des travaux de la maternité; bien que, à vrai dire, j aie dessein d opérer aussi de ce côté divers changements dont je vous entretiendrai quelque jour. Pour revenir à notre sujet, je dois vous avouer que tout ce que je vous ai annoncé jusqu’à présent n’est qu’un acheminement à la véritable nourriture, qui est celle des Sylphes et de tous les Esprits aériens. Ils boivent la lumière, qui suffit à communiquer à leur corps une force et une souplesse merveilleuses. C’est leur unique potion. Ce sera un jour la nôtre, messieurs. Il s’agit seulement de rendre potables les rayons du soleil. Je confesse ne pas voir avec une suffisante clarté les moyens d’y parvenir et je prévois de nombreux embarras et de grands obstacles sur cette route. Si toutefois quelque sage touche le but, les hommes égaleront les Sylphes et les Salamandres en intelligence et en beauté. »

Mon bon maître écoutait ces paroles, replié sur lui-

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même et la tête tristement baissée. Il semblait méditer les changements qu’apporterait un jour à sa personne la nourriture imaginée par notre hôte.

— Monsieur, dit-il enfin, ne parlâtes-vous pas hier à la rôtisserie d’un certain élixir qui dispense de toute autre nourriture?

— Il est vrai, dit M. d’Astarac, mais cette liqueur n’est bonne que pour les philosophes, et vous concevez par là combien l’usage s’en trouve restreint. Il vaut mieux n’en point parler.

Cependant, un doute me tourmentait; je demandai à mon hôte la permission de le lui soumettre, certain qu’il l’éclaircirait tout de suite. Il me permit de parler, et je lui dis :

— Monsieur, ces Salamandres, que vous dites si belles et dont je me fais, sur votre rapport, une si charmante idée, ont-elles malheureusement gâté leurs dents à boire de la lumière, comme les paysans du Valais ont perdu les leurs en ne mangeant que du laitage? Je vous avoue que j’en suis inquiet.

— Mon fils, répondit M. d’Astarac, votre curiosité me plaît et je veux la satisfaire. Les Salamandres n’ont point de dents, à proprement parler. Mais leurs gencives sont garnies de deux rangs de perles, très blanches et très brillantes, qui donnent à leur sourire une grâce inconcevable. Sachez encore que ces perles sont de la lumière durcie.

Je dis à M. d’Astarac que j’en étais bien aise. Il poursuivit :

— Les dents de l’homme sont un signe de sa férocité.

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Quand on se nourrira comme il faut, ces dents feront place à quelque ornement semblable aux perles des Salamandres. Alors on ne concevra plus qu’un amant ait pu voir sans horreur et sans dégoût des dents de chien dans la bouche de sa maîtresse.

Après le dîner, notre hôte nous conduisit dans une vaste galerie contiguë à son cabinet et qui servait de bibliothèque. On y voyait, rangée sur des tablettes de chêne, une armée innombrable ou plutôt un grand concile de livres in-douze, in-octavo, in-quarto, in-folio, vêtus de Veau, de basane, de maroquin, de parchemin, de peau de truie. Six fenêtres éclairaient cette assemblée silencieuse, qui s’étendait d’un bout de la salle à l’autre, tout le long des hautes murailles. De grandes tables, alternant avec des sphères célestes et des machines astronomiques, occupaient le milieu de la galerie. M. d’Astarac nous pria de choisir l’endroit qui nous parût le plus commode pour travailler.

Mais mon bon maître, la tête renversée, du regard et du souffle aspirant tous les livres, bavait de joie.

— Par Apollon ! s’écria-t-il , voilà une magnifique librairie ! La bibliothèque de monsieur l’évêque de Séez, bien que riche en ouvrages de droit canon, ne peut être comparée à celle-ci. Il n’est point de séjour plus plaisant, à mon gré, non point même les Champs Elysées décrits par Virgile. J’y distingue, à première vue, tant d’ouvrages rares et tant de précieuses collections, queje doute presque, monsieur, qu’aucune bibliothèque particulière l’emporte sur celle-ci, qui le cède seulement, en France, à la Mazarine et à la Royale. J ose dire même qu’à voir ces manuscrits latins et grecs, qui se pressent en foule à cet angle, on peut, après la Bodleienne, 1 Ambroisienne, la Laurentienne, et la Vaticane, nommer encore, monsieur, l’Astaracienne. Sans me flatter, je flaire d’assez loin les truffes et les livres, et je vous tiens, dès à présent, pour l’égal de Peiresc, de Groslier et de Canevarius, princes des bibliophiles.

— Je l’emporte de beaucoup sur eux, répondit doucement M. d’Astarac, et cette bibliothèque est infiniment plus précieuse que toutes celles que vous venez de nommer. La bibliothèque du Roi n’est qu’une bouquinerie auprès de la mienne, à moins que vous considériez uniquement le nombre des volumes et la masse du papier noirci. Gabriel Naude et votre abbe Bignon, bibliothécaires renommés, n’étaient près de moi que les pasteurs indolents d’un vil troupeau de livres moutonniers. Quant aux Bénédictins, j accorde qu ils sont appliques, mais ils n’ont point d’esprit et leurs bibliothèques se ressentent de la médiocrité des âmes qui les ont formées. Ma galerie, monsieur, n’est

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point sur le modèle des autres. Les ouvrages que j’y ai rassemblés composent un tout qui me procurera sans faute la Connaissance. Elle est gnostique, œcuménique et spirituelle. Si toutes les lignes tracées sur ces innombrables feuilles de papier et de parchemin vous entraient en bon ordre dans la cervelle, monsieur, vous sauriez tout, vous pourriez tout, vous seriez le maître de la nature, le plasmateur des choses ; vous tiendriez le monde entre les deux doigts de votre main, comme je tiens ces grains de tabac.

A ces mots, il tendit sa boîte à mon bon maître.

— Vous êtes bien honnête, dit M. l’abbé Coignard.

Et, promenant encore ses regards ravis sur ces murailles

savantes :

— Voici, s’écria-t-il, entre la troisième fenêtre et la quatrième, des tablettes qui portent un illustre faix. Les manuscrits orientaux s’y sont donné rendez-vous et semblent converser ensemble. J’en vois dix ou douze très vénérables sous les lambeaux de pourpre et de soie brochée d’or qui les revêtent. Il en est qui portent à leur manteau, comme un empereur byzantin, des agrafes de pierreries. D’autres sont renfermés dans des plaques d’ivoire.

— Ce sont, dit M. d’Astarac, les cabbalistes juifs, arabes et persans. Vous venez d’ouvrir la Puissante Main. Vous trouverez à côté la Table couverte , le Fidele Pasteur , les Fragments du Temple et la Lumière dans les ténèbres. Une place est vide : celle des Eaux lentes, traité précieux, que Mosaïde étudie en ce moment. Mosaïde, comme je vous l’ai dit, messieurs, est occupé dans ma maison à découvrir les plus profonds secrets contenus dans les écrits des Hébreux et, bien qu’âgé de plus d’un siècle, ce rabbin

vin. — 10

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consent à ne point mourir avant d’avoir pénétré le sens de tous les symboles cabbalistiques. Je lui en ai beaucoup d’obligation, et je vous prie, messieurs, de lui montrer, quand vous le verrez, les sentiments que j’ai moi-même.

» Mais laissons cela, et venons-en à ce qui vous regarde particulièrement. J’ai songé à vous, monsieur l’abbé, pour transcrire et mettre en latin des manuscrits grecs d’un prix inestimable. J’ai confiance en votre savoir et dans votre zèle, et je ne doute point que votre jeune élève ne vous soit bientôt d’un grand secours.

Et, s’adressant à moi :

— Oui, mon fils, je mets sur vous de grandes espérances. Elles sont fondées en bonne partie sur l’éducation que vous avez reçue. Car vous fûtes nourri, pour ainsi dire, dans les flammes, sous le manteau d’une cheminée hantée par les Salamandres. Cette circonstance est considérable.

Tout en parlant, il saisissait une brassée de manuscrits qu’il déposa sur la table.

— Ceci, dit-il, en désignant un rouleau de papyrus, vient d’Egypte. C’est un livre de Zozime le Panopolitain, qu’on croyait perdu, et que j’ai trouvé moi-même dans le cercueil d’un prêtre de Sérapis.

» Et ce que vous voyez là, ajouta-t-il en nous montrant des lambeaux de feuilles luisantes et fibreuses sur lesquelles on distinguait à peine des lettres grecques tracées au pinceau, ce sont des révélations inouïes, dues, l’une à Sophar le Perse, l’autre à Jean, l’archiprêtre de la Sainte- Evagie.

» Je vous serai infiniment obligé de vous occuper d abord de ces travaux. Nous étudierons ensuite les manuscrits

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de Synésius, évêque de Ptolémaïs, d’Olympiodore et de Stéphanus, que j’ai découverts à Ravenne dans un caveau où ils étaient renfermés depuis le règne de l’ignare Théodose, qu’on a surnommé le Grand.

» Prenez, messieurs, s’il vous plaît, une première idée de ce vaste travail. Vous trouverez au fond de la salle, à droite de la cheminée, les grammaires et les lexiques que j’ai pu rassembler et qui vous donneront quelque aide. Souffrez que je vous quitte ; il y a dans mon cabinet quatre ou cinq Sylphes qui m’attendent. Criton veillera à ce qu’il ne vous manque rien. Adieu ! »

Dès que M. d’Astarac fut dehors, mon bon maître s’assit devant le papyrus de Zozime et, s’armant d’une loupe qu’il trouva sur la table, il commença le déchiffrement. Je lui demandai s’il n’était pas surpris de ce qu’il venait d’entendre.

Il me répondit sans relever la tête :

— Mon fils, j’ai connu trop de sortes de personnes et traversé des fortunes trop diverses pour m’étonner de rien. Ce gentilhomme paraît fou, moins parce qu’il l’est réellement que parce que ses pensées diffèrent à l’excès de celles du vulgaire. Mais, si l’on prêtait attention aux discours qui se tiennent communément dans le monde, on y trouverait moins de sens encore que dans ceux que tient ce philosophe. Livrée à elle-même, la raison humaine la plus sublime fait ses palais et ses temples avec des nuages, et vraiment monsieur d’Astarac est un assez bel assembleur de nuées. Il n’y a de vérité qu’en Dieu ; ne l’oubliez pas, mon fils. Mais ceci est véritablement le livre Imouth, que Zozime le Panopolitain écrivit pour sa sœur Théosébie. Quelle gloire et

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quelles délices de lire ce manuscrit unique, retrouvé par une sorte de prodige! J’y veux consacrer mes jours et mes veilles. Je plains, mon fils, les hommes ignorants que l’oisiveté jette dans la débauche. Ils mènent une vie misérable. Qu’est-ce qu’une femme auprès d’un papyrus alexandrin ? Comparez, s’il vous plaît, cette bibliothèque très noble au cabaret du Petit-Bacchus et l’entretien de ce précieux manuscrit aux caresses que l’on fait aux filles sous la tonnelle, et dites-moi, mon fils, de quel côté se trouve le véritable contentement. Pour moi, convive des Muses et admis à ces silencieuses orgies de la méditation que le rheteur de Madaura célébrait avec éloquence, je rends grâce à Dieu de m’avoir fait honnête homme.

Tout le long d’un mois ou de six semaines, M. Coignard demeura appliqué, jours et nuits, comme il l’avait promis, à la lecture de Zozime le Panopolitain. Pendant les repas que nous prenions à la table de M. d’Astarac, l’entretien ne roulait que sur les opinions des gnostiques et sur les connaissances des anciens Egyptiens. N’étant qu’un écolier fort ignorant, je rendais peu de services à mon bon maître. Mais je m’appliquais à faire de mon mieux les recherches qu’il m’indiquait; j’y prenais quelque plaisir. Et il est vrai que nous vivions heureux et tranquilles. Vers la septième semaine, M. d’Astarac me donna congé d’aller voir mes parents à la rôtisserie. La boutique me parut étrangement rapetissée. Ma

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mère y était seule et triste. Elle fit un grand cri en me voyant équipé comme un prince.

— Mon Jacques, me dit-elle, je suis bien heureuse!

Et elle se mit à pleurer. Nous nous embrassâmes. Puis, s’étant essuyé les yeux avec un coin de son tablier de serpillière :

— Ton père, me dit-elle, est au Petit-Bacchus. Il y va beaucoup depuis ton départ, en raison de ce que la maison lui est moins plaisante en ton absence. Il sera content de te revoir. Mais, dis-moi, mon .Jacquot, es-tu satisfait de ta nouvelle condition? J’ai eu du regret de t’avoir laissé partir chez ce seigneur; même je me suis accusée en confession, à monsieur le troisième vicaire, d’avoir préféré le bien de ta chair a celui de ton âme et de n avoir pas assez pensé à Dieu dans ton établissement. Monsieur le troisième vicaire m’en a reprise avec bonté, et il m’a exhortée à suivre l’exemple des femmes fortes de l’Écriture, dont il m’a nommé plusieurs; mais ce sont là des noms que je vois bien que je ne retiendrai jamais. Il ne s’est pas explique tout au long, parce que c’était le samedi soir et que 1 église était pleine de pénitentes.

Je rassurai ma bonne mère du mieux qu’il me fut possible, et lui représentai que M. d’Astarac me faisait travailler dans le grec, qui est la langue de l’Évangile. Cette idée lui fut agréable. Pourtant elle demeura soucieuse.

— Tu ne devinerais jamais, mon Jacquot, me dit-elle, qui m’a parlé de monsieur d’Astarac. C’est Cadette Saint- Avit, la servante de monsieur le curé de Saint-Benoît. Elle est de Gascogne, et native d un lieu nommé Laroque-Timbaut, tout proche Sainte-Eulalie, dont monsieur d Astarac

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est seigneur. Tu sais que Cadette Saint- Avit est ancienne, comme il convient à la servante d’un curé. Elle a connu dans sa jeunesse, au pays, les trois messieurs d’Astarac, dont l’un, qui commandait un navire, s’est noyé depuis dans la mer. C’était le plus jeune. Le cadet, étant colonel d un régiment, s’en alla en guerre et y fut tué. L’aîné, Hercule d’Astarac, est seul survivant des trois. C’est donc celui à qui tu appartiens, pour ton bien, mon Jacques, du moins je l’espère. Il était, durant sa jeunesse, magnifique en ses habits, libéral dans ses mœurs, mais d’humeur sombre. Il se tint éloigné des emplois publics et ne se montra point jaloux d’entrer au service du Roi, comme avaient fait messieurs ses frères, qui y trouvèrent une fin honorable. Il avait coutume de dire qu’il n’y avait pas de gloire à porter une épée au côté, qu’il ne savait point de métier plus ignoble que le noble métier des armes et qu'un rebouteux de village était, à son avis, bien au-dessus d’un brigadier ou d’un maréchal de France. Tels étaient ses propos. J’avoue qu’ils ne me semblèrent ni mauvais ni malicieux, mais plutôt hardis et bizarres. Pourtant il faut bien qu’ils soient condamnables en quelque chose, puisque Cadette Saint-Avit disait que monsieur le curé les reprenait comme contraires à l’ordre établi par Dieu dans ce monde et opposés aux endroits de la Bible où Dieu est nommé d’un nom qui veut dire maréchal de camp. Et ce serait un grand péché. Ce monsieur Hercule avait tant d’éloignement pour la cour, qu’il refusa de faire le voyage de Versailles pour être présenté à Sa Majesté, selon les droits de sa naissance. Il disait : « Le Roi ne vient point chez moi, je ne vais pas chez lui. » Et il tombe sous le

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sens, mon Jacquot, que ce n’est pas là un discours naturel.

Ma bonne mère m’interrogea du regard avec inquiétude et poursuivit de la sorte :

— Ce qu’il me reste à t’apprendre, mon Jacquot, est moins croyable encore. Pourtant Cadette Saint-Avit m’en a parlé comme d’une chose certaine. Je te dirai donc que monsieur Hercule d’Astarac, demeuré sur ses terres, n’avait d’autres soins que de mettre dans des carafes la lumière du soleil. Cadette Saint-Avit ne sait pas comme il s’y prenait, mais ce dont elle est sûre, c’est qu’avec le temps, il se formait dans ces carafes, bien bouchées et chauffées au bain-marie, des femmes toutes petites, mais faites à ravir, et vêtues comme des princesses de théâtre... Tu ris, mon Jacquot; pourtant on ne peut pas plaisanter de ces choses, quand on en voit les conséquences. C’est un grand péché de fabriquer ainsi des créatures qui ne peuvent être baptisées et qui ne sauraient participer à la béatitude éternelle. Car tu n’imagines pas que monsieur d’Astarac ait porté ces marmousets au prêtre, dans leur bouteille, pour les tenir sur les fonts baptismaux. On n’aurait pas trouvé de marraine.

— Mais, chère maman, répondis-je, les poupées de monsieur d’Astarac n’avaient pas besoin de baptême, n’ayant pas eu de part au péché originel.

— C’est à quoi je n’avais pas songé, dit ma mère, et Cadette Saint-Avit elle-même ne m’en a rien dit, bien qu’elle soit la servante d'un curé. Malheureusement, elle quitta toute jeune la Gascogne pour venir en France, et elle n’eut plus de nouvelles de monsieur d’Astarac, de ses

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carafes et de ses marmousets. J’espère bien, mon Jacquot, qu’il a renoncé à ces œuvres maudites, qu’on ne peut accomplir sans l aide du démon.

Je demandai :

— Dites-moi, ma bonne mère, Cadette Saint-Avit, la servante de monsieur le curé, a-t-elle vu de ses yeux les dames dans les carafes?

— Non point, mon enfant. Monsieur d’Astarac était bien trop secret pour montrer ces poupées. Mais elle en a ouï parler par un homme d’église, du nom de Fulgence, qui hantait le château et jurait avoir vu ces petites personnes sortir de leur prison de verre pour danser un menuet. Et elle n’avait en cela que plus de raison d’y croire. Car on peut douter de ce qu’on voit, mais non pas de la parole d’un honnête homme, surtout quand il est d église. Il y a encore un malheur à ces pratiques, c’est qu’elles sont extrêmement coûteuses et l’on ne s’imagine point, m’a dit Cadette Saint-Avit, les dépenses que fît ce monsieur Hercule pour se procurer les bouteilles de diverses formes, les fourneaux et les grimoires dont il avait rempli son château. Mais il était devenu par la mort de ses frères le plus riche gentilhomme de sa province, et, pendant qu’il dissipait son bien en folies, ses bonnes terres travaillaient pour lui. Cadette Saint-Avit estime que, malgré ses dépenses, il doit encore être fort riche aujourd’hui.

Sur ces mots, mon père entra dans la rôtisserie. Il m’embrassa tendrement et me confia que la maison avait perdu la moitié de son agrément par suite de mon départ et de celui de M. Jérôme Coignard, qui était honnête et

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