COLLETET
Votre magnificence
Me permet, monseigneur, une telle licence?
godeau.
Rien ne sauroit changer le commerce entre nous :
Je suis évêque ailleurs, ici Godeau pour vous.
M. l'abbé Coignard vivait sous l’ancien régime. En ce temps-là on disait que 1 Académie française avait le mérite d'établir entre tous ses membres une égalité qu’ils ne trouvaient pas devant la loi. Pourtant elle fut détruite en 1793 comme « le dernier refuge de l’aristocratie ».
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
Diogène ou, comme moi, dans une échoppe de Saint-Innocent? C’est seulement dans un tonneau ou dans une échoppe qu’on domine les grandeurs de ce monde. C’est là seulement qu on est vrai prince et seul seigneur. Heureux qui n’a pas mis son espoir en l’Académie ! Heureux qui vit exempt de craintes et de désirs et qui connaît le néant de toutes choses! Heureux qui sait qu’il est également vain d’être académicien et de ne pas l’être! Celui-là mène sans trouble une vie obscure et cachée. La belle liberté le suit partout. Il célèbre dans l’ombre les silencieuses orgies de la sagesse, et toutes les Muses lui sourient comme à leur initié.
Ainsi parla mon bon maître, et j’admirais le chaste enthousiasme qui enflait sa voix et brillait dans ses yeux. Mais l’inquiétude de la jeunesse m’agitait. Je voulais prendre parti, me jeter au combat, me déclarer pour ou contre l'Académie.
— Monsieur l’abbé, demandai-je, l’Académie n’a-t-elle pas le devoir d’appeler à elle les meilleurs esprits du royaume plutôt que l’oncle de l’évêque de la feuille1?
— Mon fils, répondit doucement mon bon maître, si monsieur de Séez se montre austère dans ses mandements, magnifique et galant dans sa vie, s’il est enfin le parangon des prélats et s’il a prononcé ce panégyrique de saint Maclou, dont l’exorde, relatif à la guérison des écrouelles par le roi de France, a paru noble, vouliez-vous que la Compagnie l’écartât pour cette seule raison qu’il a un neveu aussi puissant qu’aimable? C’eût été montrer une vertu barbare et punir avec inhumanité monsieur de Séez
1. Il veut dire : de l’évêque à qui le roi a donné la feuille des bénéfices ecclésiastiques.
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
des grandeurs de sa famille. La Compagnie a voulu les oublier. Cela seul, mon fds, est assez magnanime.
J’osai répliquer à ce discours, tant le feu de la jeunesse m’avait donné d’emportement.
— Monsieur l’abbé, dis-je, souffrez que mon sentiment résiste à vos raisons. Tout le monde sait que monsieur de Séez n’est considérable que par la facilité du caractère et qu’on admire seulement en lui l’art de glisser entre les partis. On l’a vu se couler doucement entre les jésuites et les jansénistes et colorer sa pâle prudence des roses de la charité chrétienne. Il croit avoir assez fait quand il n’a mécontenté personne et met tout son devoir à soutenir sa fortune. Ce n’est donc pas son grand cœur qui lui a valu les suffrages des illustres protégés du roi1. Ce n’est pas non plus son bel esprit. Car, hors ce panégyrique de saint Maclou qu’il n’eut (tout le monde le sait) que la peine de lire, ce paisible évêque n’a fait entendre que les tristes mandements de ses vicaires. Il ne se recommandait que par l’aménité de son langage et par la politesse de son commerce. Sont-ce là des titres suffisants pour l’immortalité?
— Tournebroche, répondit obligeamment M. l’abbé Coignard, vous pensez avec cette simplicité que madame votre mère vous donna avec le jour, et je vois que vous garderez longtemps votre candeur native. Je vous en fais mon compliment. Mais il ne faudrait pas que l’innocence vous rendît injuste : il suffit qu elle vous laisse ignorant. L’immortalité qu’on vient de décerner à monsieur de Séez ne veut ni un Bossuet ni un Belzunce; elle n’est point