Il est exact que l’Académie condamna cette locution
Je dis que la coutume, assez souvent trop forte,
Fait dire improprement que l’on ferme la porte.
L’usage tous les jours autorise des mots Dont on se sert pourtant assez mal à propos.
Pour avoir moins de froid à la fin de décembre
On va pousser LA porte et l’on ferme sa chambre.
(Saint-Evkemomd, les Académiciens.)
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
» La Compagnie se résigna vite à consigner dans un gros dictionnaire les progrès de l’usage. C’est l’unique soin des Immortels1. Quand ils y ont vaqué, ils trouvent tout loisir de se récréer entre eux. Il leur faut pour cela des compagnons plaisants, faciles, gracieux, des confrères aimables, des hommes entendus et sachant le monde. Ce n’est pas toujours le cas des grands talents. Le génie est parfois insociable. Un homme extraordinaire est rarement un homme de ressource. L’Académie a pu se passer de Descartes et de Pascal. Qui dit qu elle se serait aussi bien passée de monsieur Godeau ou de monsieur Conrart, ou de toute autre personne d’un esprit souple, liant et avisé?
— Hélas! soupirai-je, ce n’est donc point un sénat d’hommes divins, un concile d’immortels; ce n’est donc pas l’auguste aréopage de la poésie et de l’éloquence?
— Non point, mon fils. C’est une compagnie qui professe la politesse, et qui s’est attiré par là un grand renom chez les peuples étrangers et particulièrement parmi les Moscovites. Vous n’avez pas l’idée, mon fils, de l’admiration que l’Académie française inspire aux barons allemands, aux colonels de l’armée russe et aux milords anglais. Ces Européens n’estiment rien au-dessus de nos académiciens et de nos danseuses. J’ai connu une princesse sarmate d’une grande beauté qui, de passage à Paris, recherchait impatiemment un académicien, quel qu’il fût, pour lui immoler aussitôt sa pudeur.
— S’il en est ainsi, m’écriai-je, comment les académiciens risquent-ils de compromettre leur bonne renommée
1. L’Académie, en ce temps-là, ne faisait point de distribution de prix.
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par ces mauvais choix qu’on blâme si généralement ici?
— Holà! Tournebroche, mon fils, répliqua mon bon maître, ne disons pas de mal des mauvais choix. D’abord il faut, dans toutes les choses humaines, faire la part du hasard, qui est, à tout prendre, la part de Dieu sur la terre et le seul endroit par où la Providence divine se manifeste clairement en ce monde. Car vous entendez bien, mon fils, que ce qu’on appelle absurdités du sort et caprices de la fortune ne sont en réalité que les revanches que la sagesse divine prend, en se jouant, sur les conseils des faux sages. Il convient, en second lieu, d’accorder, dans les assemblées, quelque satisfaction au caprice et à la fantaisie. Une société tout à fait raisonnable serait tout à fait insupportable; elle languirait sous le froid empire de la justice. Elle ne se croirait ni puissante ni seulement libre, si elle ne goûtait pas de temps à autre le plaisir délicieux de braver le sens public et la raison. C’est le péché mignon des puissances de ce monde, de s’entêter dans des caprices bizarres. Pourquoi l’Académie n’auraitelle pas des lunes dans la tête comme le Grand Turc et comme les jolies femmes?
» Bien des passions contraires s’unissent pour inspirer ces mauvais choix dont s’irritent les âmes simples. C’est un plaisir pour des honnêtes gens que de prendre un malheureux homme et d’en faire un académicien. Ainsi le Dieu du Psalmiste tire le pauvre de son fumier : Erigens de stercore pauperem , ut collocet eum cum principibus, cum principibus populi sui. Ce sont là des coups qui étonnent les peuples, et ceux qui les frappent se doivent croire armés d’une puissance mystérieuse et terrible. Et quelle
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joie de tirer le pauvre d’esprit de son fumier, lorsqu’en même temps on laisse dans l’ombre quelque despote de l’intelligence! C’est boire, d’un seul trait, un mélange rare et délicieux de charité contente et d’envie satisfaite. C’est jouir par tous les sens et contenter tout l’homme. Et vous voulez que des académistes résistent à la douceur d’un tel philtre!
» Il faut considérer encore qu’en se procurant cette volupté savante, les académistes agissent au mieux de leurs intérêts. Une compagnie formée exclusivement de grands hommes serait peu nombreuse et semblerait triste. Les grands hommes ne peuvent se souffrir les uns les autres, et ils n’ont guère d’esprit. Il est bon de les mêler aux petits. Cela les amuse. Les petits y gagnent par le voisinage, les grands par la comparaison; il y a bénéfice pour les uns comme pour les autres. Admirons par quel jeu sûr, par quel mécanisme ingénieux, l’Académie française communique à quelques-uns de ses membres l’importance qu’elle reçoit des autres. C’est une assemblée de soleils et de planètes où tout brille d’un éclat propre ou emprunté.
» Je dirai plus. Les mauvais choix sont nécessaires à l’existence de cette assemblée. Si elle ne faisait pas, dans ses élections, la part de la faiblesse et de l’erreur, si elle ne se donnait pas quelquefois l’air de prendre au hasard, elle se rendrait si haïssable qu’elle ne pourrait plus vivre. Elle serait dans la république des lettres comme un tribunal au milieu de condamnés. Infaillible, elle semblerait odieuse. Quel affront pour ceux qu’elle n’accueillerait pas, si l’élu était toujours le meilleur! La fille de Richelieu
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doit se montrer un peu légère pour ne pas paraître trop insolente. Ce qui la sauve, c’est qu’elle a des fantaisies. Son injustice fait son innocence, et c’est parce que nous la savons capricieuse qu’elle peut nous repousser sans nous blesser. Il lui est parfois si avantageux de se tromper, que je suis tenté de croire, en dépit des apparences, qu’elle le fait exprès. Elle a des tours admirables pour ménager l’amour-propre des candidats qu’elle écarte. Telle de ses élections désarme l’envie. C’est dans ses fautes apparentes qu il faut admirer sa réelle sagesse. »
vin. — 56
Les Séditieux
Ce jour-là, ayant fait, mon bon maître et moi, notre visite accoutumée à l’Image Sainte-Catherine , nous trouvâmes, dans la boutique, le célèbre M. Rockstrong, monté au plus haut de l’échelle pour dénicher des bouquins dont il est curieux. Car on sait qu’il se plaît, dans sa vie agitée, à rassembler des livres précieux et de belles estampes.
Condamné par le Parlement d’Angleterre à la prison perpétuelle pour avoir participé à l’attentat de Monmouth, il habite la France, d’où il envoie incessamment des
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articles aux gazettes de son pays1. Mon bon maître se laissa choir, à son habitude, sur un escabeau, puis, levant les yeux sur lechelle où M. Rockstrong se démenait avec cette agilité d écureuil qu’il a gardée au déclin de l’âge :
— Dieu merci! dit-il, je vois, monsieur le rebelle, que vous vous portez bien et que vous êtes toujours jeune.
M. Rockstrong tourna vers mon bon maître des yeux ardents qui éclairaient un visage bilieux.
— Pourquoi, demanda-t-il, gros abbé, m’appelez-vous
rebelle?
— Je vous appelle rebelle, monsieur Rockstrong, parce que vous n’avez pas réussi. On est rebelle quand on est vaincu. Les victorieux ne sont jamais rebelles.
— L’abbé, vous parlez avec un cynisme dégoûtant.
— Prenez garde, monsieur Rockstrong! cette maxime n’est pas de moi, elle est d’un très grand homme : je l’ai trouvée dans les papiers de Jules César Scaliger.
— Eh bien! l’abbé, ce sont là de vilains papiers. Et cette parole est infâme. Notre perte, due à l’indécision de notre chef, et à une mollesse qu’il paya de sa vie, n’altère point la bonté de notre cause. *Et les honnêtes gens, vaincus par les coquins, demeurent honnêtes gens.
— Monsieur Rockstrong, il m’est pénible de vous entendre parler d’honnêtes gens et de coquins dans les affaires publiques. Ces termes simples pouvaient suffire à désigner le bon et le mauvais parti dans ces combats
1. Je n’ai pas trouvé mention de ce M. Rockstrong dans les mémoires relatifs à l’attentat de Monmoutk. (Note de l'éditeur.)
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d’anges qui furent livrés au Ciel, avant la création du monde, et que votre compatriote Jean Milton a chantés avec une excessive barbarie. Mais sur ce globe terraqué les camps ne sont jamais, tant s’en faut, si exactement divisés, qu’on puisse discerner, sans préjugé ou complaisance, 1 armee des purs de l’armée des impurs, ni seulement distinguer le côté du juste du côté de l’injuste. En sorte qu il faut bien que le succès demeure le seul juge de la bonté d’une cause. Je vous fâche, monsieur hockstrong, en disant qu’on est rebelle quand on est vaincu. Pourtant, lorsqu il vous arriva de monter au pouvoir, vous n’endurâtes point la rébellion.
L abbé, vous ne savez ce que vous dites. J’ai toujours eu hâte de passer du côté des vaincus.
— Il est vrai, monsieur Rockstrong, que vous êtes un naturel et constant ennemi de 1 Etat. Vous êtes endurci dans votre inimitié par la force de votre génie, qui se plaît aux ruines et s’amuse à détruire.
— L’abbé, m’en faites-vous un crime?
— Monsieur Rockstrong, si j’étais un homme d’État et un ami du prince, à la façon de monsieur Roman, je vous tiendrais pour un illustre criminel. Mais je ne professe pas avec assez de ferveur la religion des politiques pour être beaucoup épouvanté de l’éclat de vos forfaits, et de vos attentats qui font plus de bruit que de mal.
— L’abbé, vous êtes immoral.
— Ne m’en blâmez pas trop sévèrement, monsieur Rockstrong, si c’est seulement à ce prix qu’on peut être indulgent.
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
— Je n’ai que faire, mon gros abbé, d’une indulgence que vous partagez entre moi, qui suis une victime, et les scélérats du Parlement qui m’ont condamné avec une révoltante injustice.
— Vous êtes plaisant, monsieur Rockstrong, de parler de l’injustice des lords!
— N’est-elle point criante?
— Il est vrai, monsieur Rockstrong, que vous fûtes condamné, sur un réquisitoire ridicule du lord chancelier, pour une collection de libelles dont aucun, en particulier, ne tombait sous le coup des lois de l’Angleterre; il est vrai que, dans un pays où l’on peut tout écrire, vous fûtes puni pour quelques écrits pleins de sel ; il est vrai que vous fûtes frappé dans des formes inusitées et singulières dont la majestueuse hypocrisie cachait mal l’impossibilité de vous atteindre par des voies légales; il est vrai que les milords qui vous jugèrent étaient intéressés à votre perte, puisque le succès de Monmouth et le vôtre les eût infailliblement tirés à bas de leurs fauteuils. Il est vrai que votre perte était décidée d’avance dans les conseils de la Couronne. Il est vrai que vous échappâtes par la fuite à une sorte de martyre médiocre à la vérité, mais pénible. Car la prison perpétuelle est une peine, alors même qu’on peut raisonnablement espérer d’en sortir bientôt. Mais il n’y a là ni justice ni injustice. Vous fûtes condamné pour raison d’Etat, ce qui est extrêmement honorable. Et plus d’un parmi les lords qui vous condamnèrent avait conspiré avec vous vingt ans auparavant. Votre crime fut de faire peur aux gens en place, et c’est un crime impardonnable. Les
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ministres et leurs amis invoquent le salut de l’État quand ils sont menacés dans leur fortune et dans leurs emplois. Et ils se croient volontiers nécessaires à la conservation de 1 empire, car ce sont pour la plupart des gens intéressés et sans philosophie. Ce ne sont pas pour cela des méchants. Ils sont hommes,' et c’est assez pour expliquer leur pitoyable médiocrité, leur niaiserie et leur avarice. Mais qui donc leur opposiez-vous, monsieur Rockstrong? D autres hommes également médiocres et plus avides encore, étant plus affamés. Le peuple de , Londres les eût subis comme il subit les autres. 11 attendit votre victoire ou votre défaite pour se prononcer. En quoi il fit preuve d’une singulière sagesse. Le peuple est bien avisé, quand il estime qu’il n’a rien à gagner ni à perdre à changer de maître.
Ainsi parla l’abbé Coignard, et M. Rockstrong, le visage brûlé, les yeux en feu, la perruque flamboyante, lui cria avec de grands gestes du haut de son échelle :
— L abbé, je conçois les voleurs et toutes les espèces de coquins de la Chancellerie et du Parlement. Mais je ne vous conçois pas, vous qui, sans intérêt apparent, par malice pure, soutenez des maximes qu’ils ne professent eux-mêmes que pour leur profit. Il faut que vous soyez plus méchant qu’eux, puisque vous l’êtes avec désintéressement. Vous me passez, l’abbé!
— C’est signe que je suis philosophe, répondit doucement mon bon maître. Il est dans la nature des vrais sages de fâcher le reste des hommes. Anaxagore en fut un illustre exemple. Je ne parle pas de Socrate, qui n’était qu’un sophiste. Mais nous voyons qu’en tout temps
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et dans tous les pays, la pensee des âmes méditatives fut un sujet de scandale. Vous vous croyez, monsieur Rockstrong, très distinct de vos ennemis, et aussi aimable qu ils sont odieux. Souffrez que je vous dise que c’est là le pur effet de votre orgueil et de votre fier courage. En fait, vous avez en commun avec ceux qui vous ont condamné toutes les faiblesses et toutes les passions humaines. Si vous avez plus de probité que beaucoup d entre eux et un esprit d’une vivacité incomparable, vous êtes inspiré d’un génie de haine et de discorde qui vous rend très incommode dans un pays police. L état de gazetier, dans lequel vous excellez, a pousse jusqu à la dernière perfection la partialité merveilleuse de votre esprit, et, victime de l’injustice, vous n êtes point un juste. Ce que je dis là me brouille du coup avec vous et avec vos ennemis, et je suis bien sûr de n obtenir jamais du ministre de la feuille un gros bénéfice. Mais je prise la liberté de la pensée plus haut qu’une bonne abbaye ou qu’un gros prieuré. J’aurai fâché tout le monde, mais j’aurai contenté mon cœur, et je mourrai tranquille.
— L’abbé, répliqua M. Rockstrong en riant à demi, je vous pardonne, parce que je vous crois un peu fou. Vous ne faites pas de différence des coquins et des honnêtes gens et vous ne préférez point un Etat libre à un gouvernement despotique et prévaricateur. Vous êtes un lunatique d’une espèce particulière.
— Monsieur Rockstrong, dit mon bon maître, allons boire un pot de vin au Petit-Bacchus et je vous y expliquerai, en vidant mon gobelet, pourquoi je suis tout à fait indifférent à la forme du gouvernement et pour
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quelles causes je ne me soucie pas de changer de maître.
— Volontiers, dit M. Rockstrong. Je suis curieux de boire avec un si méchant raisonneur que vous.
Il sauta lestement en bas de son echelle et nous allâmes tous trois au cabaret.
Les Coups d’État
MRockstrong, qui était homme d’esprit, ne garda • point rancune à mon bon maître de sa sincérité. Quand 1 hôte du Petit-Bacchus eut apporté un pot de vin, le libelliste leva sa tasse et porta la santé de M. l’abbé Coignard qu’il nomma coquin, ami des bandits, suppôt de la tyrannie et vieille canaille, d’un air extrêmement jovial. Mon bon maître lui rendit sa politesse de bonne grâce en se félicitant de boire à la santé d’un homme dont l’humeur naturelle n’avait jamais été altérée par la philosophie.
— Pour moi, ajouta-t-il, je sens bien que mon esprit
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est tout gâté par la réflexion. Et, comme il n’est point dans la nature des hommes de penser avec quelque profondeur, je confesse que mon penchant à méditer est une manie bizarre et tout à fait incommode. Elle me rend premièrement malpropre à toute entreprise; car on n’agit jamais que sur des vues courtes et des pensées étroites. Vous seriez étonné vous-même, monsieur Rockstrong, si vous vous représentiez la pauvre simplicité des génies qui ont remué le monde. Les conquérants et les hommes d’Etat qui ont changé la face de la terre n’ont jamais fait réflexion sur l’essence des êtres qu’ils maniaient rudement. Ils s’enfermaient tout entiers dans la petitesse de leurs grands plans, et les plus sages n’envisageaient à la fois que très peu d’objets. Tel que vous me voyez, monsieur Rockstrong, il me serait impossible de travailler à la conquête des Indes, comme Alexandre, ni de fonder et de gouverner un empire, ni, plus généralement, de me jeter dans quelqu’une de ces vastes entreprises qui tentent la fierté d’une âme impétueuse. La réflexion m’y embarrasserait dès les premiers pas et je découvrirais à chacun de mes mouvements des raisons pour m’arrêter.
Puis, se tournant vers moi, mon bon maître dit en soupirant :
— C’est une grande infirmité que de penser. Dieu vous en garde, Tournebroche, mon fils, comme il en a gardé ses plus grands saints et les âmes que, chérissant d’une dilection singulière, il réserve à la gloire éternelle. Les hommes qui pensent peu ou ne pensent point du tout font heureusement leurs affaires en ce monde et dans 1 autre, tandis que les méditatifs sont menacés incessam-
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ment de leur perte temporelle et spirituelle, tant il est de malice dans la pensée ! Considérez, en frémissant, mon fils, que le Serpent de la Genèse est le plus antique des philosophes et leur prince éternel !
M. 1 abbé Coignard but un grand coup de vin et reprit à voix basse :
— Aussi, pour mon salut, est-il du moins un sujet sur lequel je n ai jamais exerce mon intelligence. Je n’ai point applique ma raison aux ventes de la foi. Malheureusement, j’ai médité les actions des hommes et les mœurs des cites; c est pourquoi je 11e suis plus digne de gouverner une île, comme Sancho Pança.
Cela est fort heureux, reprit M. Rockstrong en riant, car votre île serait un repaire de bandits et de malandrins, où les criminels jugeraient les innocents, s’il s’en trouvait d’aventure.
— Je le crois, monsieur Rockstrong, je le crois, reprit mon bon maître. Il est probable que, si je gouvernais une autre île de Barataria, les mœurs y seraient ce que vous dites. Vous avez peint là d’un trait tous les empires du monde. Je sens que le mien ne serait pas meilleur que les autres. Je n’ai point d’illusions sur les hommes, et, pour ne les point haïr, je les méprise. Monsieur Rockstrong, je les méprise tendrement. Mais ils ne m’en savent point de gré. Ils veulent être haïs. On les fâche quand on leur montre le plus doux, le plus indulgent, le plus charitable, le plus gracieux, le plus humain des sentiments qu’ils puissent inspirer : le mépris. Pourtant le mépris mutuel, c’est la paix sur la terre, et, si les hommes se méprisaient sincèrement entre eux, ils ne se feraient
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plus de mal et ils vivraient dans une aimable tranquillité. Tous les maux des sociétés polies viennent de ce que les citoyens s’y estiment excessivement et qu ils élèvent l’honneur comme un monstre sur les miseres de la chair et de l’esprit. Ce sentiment les rend fiers et cruels, et je déteste l’orgueil qui veut qu’on s’honore et qu’on honore autrui, comme si quelqu’un dans la postérité d’Adam pouvait être trouvé digne d’honneur! Un animal qui mange et qui boit (Donnez-moi à boire!) et qui fait l’amour est pitoyable, intéressant peut-être, et même agréable parfois. Il n’est honorable que par l’effet du préjugé le plus absurde et le plus féroce. Ce préjugé est la source de tous les maux dont nous souffrons. C’est une détestable espèce d’idolâtrie; et, pour assurer aux humains une existence un peu douce, il faudrait commencer par les rappeler à leur humilité naturelle. Ils seront heureux quand, ramenés au véritable sentiment de leur condition, ils se mépriseront les uns les autres, sans qu’aucun ne s’excepte soi-même de ce mépris excellent.
M. Rockstrong haussa les épaules.
— Mon gros abbé, dit-il, vous êtes un pourceau.
— Vous me flattez, répondit mon bon maître; je ne suis qu’un homme, et je sens en moi les germes de cette âcre fierté que je déteste et de cette superbe qui porte la race humaine aux duels et aux guerres. Il y a des moments, monsieur Rockstrong, où je me ferais couper la gorge pour mes opinions, ce qui serait une grande folie. Car enfin, qui me prouve que je raisonne mieux que vous, qui raisonnez excessivement mal? Donnez-moi à boire !
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M. Rockstrong remplit gracieusement le gobelet de mon bon maître.
— L abbé, lui dit-il, vous êtes hors de sens, mais je vous aime, et je voudrais bien savoir ce que vous blâmez dans ma conduite publique et pourquoi vous vous rangez, contre moi, du parti des tyrans, des faussaires, des voleurs et des juges prévaricateurs.
— Monsieur Rockstrong, répondit mon bon maître, souffrez que tout d abord je repande, avec une indifférence clémente, sur vous, sur vos amis et sur vos ennemis, ce sentiment si doux qui seul finit les querelles et donne 1 apaisement. Souffrez que je n’honore pas assez les uns ni les autres pour les désigner à la vindicte des lois et pour appeler les supplices sur leur tête. Les hommes, quoi qu’ils fassent, sont toujours de grands innocents, et je laisse au milord chancelier qui vous fit condamner les déclamations, imitées de Cicéron, sur les crimes d’État. J’ai peu de goût pour les Catilinaires, de quelque côté qu’elles viennent. Je suis attristé seulement de voir un homme tel que vous occupé de changer la forme du gouvernement. C’est l’emploi le plus frivole et le plus vain que l’on puisse faire de son esprit, et combattre les gens en place n’est qu’une niaiserie, quand ce n’est pas un moyen de vivre et de se pousser dans le monde. Donnezmoi à boire! Songez, monsieur Rockstrong, que ces brusques changements d’Etat que vous méditez sont de simples changements d’hommes, et que les hommes, considérés en masse, sont tous pareils, également médiocres dans le mal comme dans le bien, en sorte que remplacer deux ou trois cents ministres, gouverneurs de provinces,
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agents fiscaux et présidents à mortier par deux ou trois cents autres, c’est faire autant que rien et mettre seulement Philippe et Barnabe au lieu de Paul et de Xavier. Quant à changer en même temps la condition des personnes, comme vous l’espérez, voilà qui est bien impossible, car cette condition ne dépend pas des ministres, qui ne sont rien, mais de la terre et de ses fruits, de l’industrie, du négoce, des richesses amassées dans l’empire, de l’art des citoyens dans le trafic et dans l’échange, toutes choses qui, bonnes ou mauvaises, ne relèvent ni du prince ni des officiers de la couronne.
M. Rockstrong interrompit vivement mon bon maître.
— Qui ne voit, mon gros abbé, s’écria-t-il, que l’état de l’industrie et du commerce dépend du gouvernement, et qu’il n’y a de bonnes finances que dans un gouvernement libre?
— La liberté, reprit M. l’abbé Coignard, n’est que l’effet de la richesse des citoyens, qui s’affranchissent dès qu’ils sont assez puissants pour être libres. Les peuples prennent toute la liberté dont ils peuvent jouir, ou, pour mieux dire, ils réclament impérieusement des institutions en reconnaissance et garantie des droits qu’ils ont acquis par leur industrie.
» Toute liberté vient d’eux et de leurs propres mouvements. Leurs gestes les plus instinctifs élargissent le moule de l’Etat qui se forme sur eux1. En sorte qu’on peut
1. Au temps de M. 1 abbé Coignard les Français se croyaient déjà libres. Le sieur d’Alquié écrivait en 1670 :
k Trois choses rendent un homme heureux en ce monde, sçavoir la douceur de l’entretien, les mets délicats et la liberté entière et parfaite. Nous avons veu comme
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dire que, si détestable que soit la tyrannie, il n y a que des tyrannies nécessaires et que les gouvernements despotiques ne sont que l’étroite enveloppe d’un corps imbécile et trop chétif. Et qui ne voit que les apparences du gouvernement sont comme la peau qui révèle la structure d’un animal sans en être la cause?
>. Vous vous en prenez à la peau, sans vous intéresser aux viscères, en quoi vous montrez, monsieur Rockstrong, peu de philosophie naturelle.
— Ainsi vous ne faites point de différence d’un État libre à un gouvernement tyrannique, et tout cela, mon gros abbé, c’est pour vous le cuir de la bête? Et vous ne voyez point que les dépenses du prince et les déprédations des
quoy nostre illustre Royaume a parfaitement satisfait aux deux premiers ; ainsi qu’il ne reste maintenant qu’à montrer que le troisiesme ne luy manque pas, et que la liberté n’y est pas moins que les deux advantages précédans. La chose vous paroistra d’abord véritable, si vous considérés attentifvement le nom de nostre Estât, le sujet de sa fondation, et sa pratique ordinaire : car on remarque d’abord que ce mot de France ne signifie autre chose que Franchise et liberté, conformément au dessein des fondateurs de cette Monarchie, lesquels ayant une âme noble et généreuse et ne pouvant souffrir ny l’esclavage ny la moindre servitude se résolurent de secouer le joug de toute sorte de captivité, et d estre aussi libres que des hommes le peuvent estre : c'est pourquoy ils s’en vindrent dans les Gaules qui estoient un Pays dont les Peuples n estoient pas ny moins belliqueux ny moins jaloux de sa franchise qu’ils le pouvoient estre. Quant au second point, nous sçavons qu’outre les inclinations et les desseins qu ils ont eu, en fondant cet Estât, d’estre toujours maistres d’eux-mesmes, c’est qu’ils ont donné des loix à leurs Souverains, qui (limitant leur pouvoir) les maintiennent dans leurs privilèges : de sorte que quand on les en veut priver ils deviennent furieux et courent aux armes avec tant de vitesse que rien ne peust les retenir quand il s agit de ce point. Quant au troisiesme, je dis que la France est si amoureuse de la liberté, qu elle ne peût pas souffrir un Esclave : de sorte que les Turcs et les Mores, bien moins encore les Peuples Chrestiens, ne peuvent jamais porter des fers ny estre chargés de chaisnes, estant dans son pays : aussi arrive-t-il que, quand il y a des Esclaves en France , ils ne sont pas si tost à terre, qu’ils s’escrient pleins de joye : Vive la France avec son aymable Liberté. ( Les Délices de la France..., par François Savinien d’Alquié, Amsterdam , 1670, in-12. — Chapitre xvi, intitulé La France est un pays de liberté pour toute sorte de personnes , pp. 245-246.)
vin. — 58
ministres peuvent, en augmentant les tailles, ruiner
l’agriculture et fatiguer le négoce?
— Monsieur Rockstrong, il n y a jamais, dans un même âge, pour un même pays, qu’un seul gouvernement possible, comme une bête ne peut avoir à la fois qu un même pelage. D ou il resuite qu il faut laisser au temps qui est galant homme, comme disait l’autre, le soin de changer les empires et de refaire les lois. Il y travaille avec une lenteur infatigable et clémente.
— Et vous ne pensez pas, mon gros abbé, qu il faille aider le vieillard qui figure sur les horloges, sa faux à la main? Vous ne pensez pas qu’une révolution comme celle des Anglais ou celle des Pays-Bas ait eu quelque effet pour l’état des peuples? Non? Vous méritez, vieux fou, d’être coiffé du chapeau vert!
— Les révolutions, répliqua mon bon maître, se font pour conserver les biens acquis, non pour en gagner de nouveaux. C’est la folie des nations et c’est la vôtre, monsieur Rockstrong, de fonder sur la chute des princes de vastes espérances. Les peuples s’assurent de temps en temps, par la révolte, la conservation de leurs franchises menacées. Ils n’acquièrent jamais par cette voie des franchises nouvelles. Mais ils se payent de mots. Il est remarquable, monsieur Rockstrong, que les hommes se font tuer facilement pour des mots qui n’ont point de sens. Ajax en avait déjà fait la remarque : « Je croyais dans ma jeunesse, lui fait dire le poète, que l’action était plus puissante que la parole, mais je vois aujourd’hui que la parole est la plus forte. » Ainsi parlait Ajax, fils d'Oïlée. Monsieur Rockstrong, j’ai grand’soif!
L’Histoire
M Roman posa sur le comptoir une demi-douzaine • de volumes.
— Je vous prie, monsieur Blaizot, dit-il, de me faire envoyer ces livres. Il s’y trouve la Mère et le Fils , les Mémoires de la cour de France et le Testament de Richelieu. Je vous serai reconnaissant d’y joindre ce que vous avez reçu de nouveau en matière d’histoire et particulièrement ce qui concerne la France depuis la mort d’Henri IV. Ce sont là des ouvrages dont je suis extrêmement curieux. — Vous avez raison, monsieur, dit mon bon maître. Les
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livres d’histoire sont remplis de bagatelles très propres au divertissement d’un honnête homme, et 1 on est assure dy trouver une infinité de contes agréables.
— Monsieur l’abbé, répondit M. Roman, ce que je recherche chez les historiens, ce n’est point un divertissement frivole. C’est un grave enseignement, et je suis au désespoir si j’y découvre des fictions mêlées à la vérité. J’étudie les actions humaines en vue de la conduite des peuples et je cherche dans les histoires des maximes de gouvernement.
— Je ne l’ignore pas, monsieur, dit mon bon maître. Votre traité de la Monarchie est assez connu pour qu’on sache que vous avez conçu une politique tirée des histoires.
— De la sorte, dit M. Roman, j’ai, le premier, tracé aux princes et aux ministres des règles dont ils ne peuvent s’écarter sans danger.
— Aussi vous voit-on, monsieur, au frontispice de votre livre, sous la figure de Minerve, présentant à un roi adolescent le miroir que vous tend la muse Clio, éployée au-dessus de votre tête, dans un cabinet orné de bustes et de tableaux. Mais souffrez que je vous dise, monsieur, que cette muse est une menteuse et qu’elle vous tend un miroir trompeur. Il y a peu de vérités dans les histoires, et les seuls faits sur lesquels on s’accorde sont ceux que nous tenons d’une source unique. Les historiens se contredisent les uns les autres chaque fois qu’ils se rencontrent. Bien plus! Nous voyons que Flavius Josèphe, qui a suivi les mêmes événements dans ses Antiquités et dans sa Guerre des Juifs , les rapporte diversement en chacun de ces ouvrages. Tite-Live n’est qu’un assembleur de fables; et
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Tacite, votre oracle, me fait tout l’effet d’un menteur austère qui se moque du monde avec un air de gravité. J’estime assez Thucydide, Polybe et Cuichardin. Quant à notre Mézeray, il ne sait ce qu’il dit, non plus que Villaret et l’abbé Vély. Mais je fais le procès aux historiens et c’est à l’histoire qu’il le faut faire.
» Qu est-ce que l’histoire? Un recueil de contes moraux ou bien un mélange éloquent de narrations et de harangues, selon que l’historien est philosophe ou rhéteur. Il s’y peut trouver de beaux morceaux d’éloquence, mais
I on n’y doit point chercher la vérité, parce que la vérité consiste à montrer les rapports nécessaires des choses et que l’historien ne saurait établir ces rapports, faute de pouvoir suivre la chaîne des effets et des causes. Considérez que, chaque fois que la cause d’un fait historique est dans un fait qui n’est point historique, l’histoire ne la voit point. Et, comme les faits historiques sont liés étroitement aux faits qui ne sont pas historiques, il en résulte que les événements ne s’enchaînent point naturellement dans les histoires, mais qu’ils y sont liés les uns aux autres par de purs artifices de rhétorique. Et remarquez encore que la distinction entre les faits qui entrent dans l’histoire et les faits qui n’y entrent point est tout à fait arbitraire. Il en résulte que, loin d’être une science, l’histoire est condamnée, par un vice de nature, au vague du mensonge.
II lui manquera toujours la suite et la continuité sans lesquelles il n’est point de connaissance véritable. Aussi bien voyez-vous qu’on ne peut tirer des annales d’un peuple aucun pronostic pour son avenir. Or, le propre des sciences est d’être prophétiques, comme il se voit par les tables
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où les lunaisons, les marées et les éclipses se trouvent calculées à l’avance, tandis que les révolutions et les guerres échappent au calcul.
M. Roman représenta qu’il ne demandait à l’histoire que des vérités confuses, il est vrai, incertaines, mélangées d’erreur, mais infiniment précieuses par leur objet, qui est l’homme.
— Je sais, ajouta-t-il, combien les annales humaines sont mêlées de fables et tronquées. Mais, à défaut d’une suite rigoureuse de causes et d’effets, j’y découvre une sorte de plan qu’on perd et qu’on retrouve, comme les ruines de ces temples à demi ensevelis dans le sable. Gela seul serait pour moi d’un prix inestimable. Et je me flatte encore que l’histoire, à l’avenir, formée de matériaux abondants et traitée avec méthode, rivalisera d’exactitude avec les sciences naturelles.
— Pour cela, dit mon bon maître, n’y comptez point. Je croirais plutôt que l’abondance croissante des mémoires, correspondances et papiers d’archives rendra la tâche difficile aux historiens futurs. Monsieur Elward, qui consacre sa vie à étudier la révolution d’Angleterre, assure que la vie d’un homme ne suffirait pas à lire la moitié de ce qui fut écrit pendant les troubles. Il me souvient d'un conte que monsieur l’abbé Blanchet me fit à ce sujet, et que je vais vous dire tel qu’il se retrouvera dans ma mémoire, regrettant que monsieur l’abbé Blanchet ne soit pas ici pour le conter lui-même, car il a de l’esprit.
Voici cet apologue :
« Quand le jeune prince Zémire succéda à son père sur le trône de Perse, il fit appeler tous les académi-
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ciens de son royaume, et, les ayant réunis, il leur dit :
» — Le docteur Zeb, mon maître, m’a enseigné que les souverains s’exposeraient à moins d’erreurs s’ils étaient éclairés par l’exemple du passé. C’est pourquoi je veux étudier les annales des peuples. Je vous ordonne de composer une histoire universelle et de ne rien négliger pour la rendre complète.
» Les savants promirent de satisfaire le désir du prince, et, s’étant retirés, ils se mirent aussitôt à l’œuvre. Au bout de vingt ans, ils se présentèrent devant le roi, suivis d’une caravane composée de douze chameaux, portant chacun cinq cents volumes. Le secrétaire de l’académie, s’étant prosterné sur les degrés du trône, parla en ces termes :
» — Sire, les académiciens de votre royaume ont l’honneur de déposer à vos pieds l’histoire universelle qu’ils ont composée à 1 intention de Votre Majesté. Elle comprend six mille tomes et renferme tout ce qu il nous a été possible de réunir touchant les mœurs des peuples et les vicissitudes des empires. Nous y avons inséré les anciennes chroniques qui ont été heureusement conservées et nous les avons illustrées de notes abondantes sur la géographie, la chronologie et la diplomatique. Les prolégomènes forment à eux seuls la charge d’un chameau et les paralipomènes sont portés à grand’peine par un autre chameau.
» Le roi répondit :
» — Messieurs, je vous remercie de la peine que vous vous êtes donnée. Mais je suis fort occupé des soins du gouvernement. D’ailleurs j’ai vieilli pendant que vous travailliez. Je suis parvenu, comme dit le poète persan, au milieu du chemin de la vie, et, à supposer que je meure
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plein de jours, je ne puis raisonnablement espérer d avoir le temps de lire une si longue histoire. Elle sera déposée dans les archives du royaume. Veuillez m en faire un abrégé mieux proportionné à la brièveté de 1 existence humaine.
» Les académiciens de Perse travaillèrent vingt ans encore; puis ils apportèrent au roi quinze cents volumes sur trois chameaux.
» — Sire, dit le secrétaire perpétuel d’une voix affaiblie, voici notre nouvel ouvrage. Nous croyons n’avoir rien omis d’essentiel.
» — Il se peut, répondit le roi, mais je ne le lirai point. Je suis vieux; les longues entreprises ne conviennent point à mon âge; abrégez encore et ne tardez pas.
» Ils tardèrent si peu qu’au bout de dix ans ils revinrent suivis d’un jeune éléphant porteur de cinq cents volumes.
» — Je me flatte d’avoir été succinct, dit le secrétaire perpétuel.
» — Vous ne l’avez pas encore été suffisamment, répondit le roi. Je suis au bout de ma vie. Abrégez, abrégez, si vous voulez que je sache, avant de mourir, l’histoire des hommes.
» On revit le secrétaire perpétuel devant le palais, au bout de cinq ans. Marchant avec des béquilles, il tenait par la bride un petit âne qui portait un gros livre sur son dos.
» — Hâtez-vous, lui dit un officier, le roi se meurt.
» En effet le roi était sur son lit de mort. Il tourna vers l’académicien et son gros livre un regard presque éteint, et dit en soupirant :
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mourrai donc sans savoir l’histoire des
hommes !
» Sire, répondit le savant, presque aussi mourant que lui, je vais vous la résumer en trois mots : Ils naquirent , ils souffrirent, ils moururent.
» G est ainsi que le roi de Perse apprit sur le tard l’histoire universelle.
vin. — 59
Monsieur Nicodème
Cependant qu’à l'Image Sainte-Catherine mon bon maître, assis sur le plus haut degré de l’échelle, lisait Cassiodore avec délices, un vieillard entra dans la boutique, l’air rogue et le regard sévère. Il alla droit à M. Blaizot qui allongeait la tête en souriant derrière son comptoir.
— Monsieur, lui dit-il, vous êtes libraire juré et je dois vous tenir pour homme de bonnes mœurs. Pourtant l’on voit à votre étalage un tome des Œuvres de Ronsard ouvert à l’endroit du frontispice qui représente une femme nue. Et c’est un spectacle qui ne peut se regarder en face.
— Pardonnez-moi, monsieur, répondit doucement M. Blaizot; ce frontispice est de Léonard Gautier, qui passait, en son temps, pour un graveur assez habile.
— Il m’importe peu, reprit le vieillard, que le graveur soit habile. Je considère seulement qu’il a représenté des nudités. Cette figure n’est vêtue que de ses cheveux, et je suis douloureusement surpris, monsieur, de voir un homme d’âge, et prudent, comme vous paraissez, l’exposer aux regards des jeunes hommes qui fréquentent dans la rue Saint-Jacques. Vous feriez bien de la brûler, à l’exemple du père Garasse, qui employa son bien à acquérir, pour les jeter au feu, nombre de livres contraires aux bonnes mœurs et à la Compagnie de Jésus. Tout au moins serait-il honnête à vous de la cacher dans l’endroit le plus secret de votre boutique, qui recèle, je le crains, beaucoup de livres propres, tant pour le texte que pour les figures, à exciter les âmes à la débauche.
M. Blaizot répondit en rougissant qu’un tel soupçon était injuste, et le désolait, venant d’un honnête homme.
— Je dois, reprit le vieillard, vous dire qui je suis. Vous voyez devant vous monsieur Nicodème, président de la compagnie de la pudeur. Le but que je poursuis est de renchérir de délicatesse, à l’endroit de la modestie, sur les règlements de monsieur le lieutenant de police. Je m’emploie, avec l’aide d’une douzaine de conseillers au Parlement et de deux cents marguilliers des principales paroisses, à faire disparaître les nudités exposées dans les lieux publics, tels que places, boulevards, rues, ruelles, quais, impasses et jardins. Et, non content d’établir la modestie sur la voie publique, je m’efforce de la faire
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régner jusque dans les salons, cabinets et chambres à coucher, d’où elle est trop souvent bannie. Sachez, monsieur, que la société que j’ai fondée fait faire des trousseaux pour les jeunes mariés, où il se trouve des chemises amples et longues, avec un petit pertuis qui permet aux jeunes époux de procéder chastement à l’exécution du commandement de Dieu relatif à la croissance et à la multiplication. Et, pour mêler, si j’ose le dire, les g’râces à l’austérité, ces ouvertures sont entourées de broderies agréables. Je me flatte d’avoir imaginé de la sorte des vêtements intimes extrêmement propres à faire de tous les nouveaux couples une autre Sarah et un autre Tobie, et à nettoyer le sacrement du mariage des impuretés qui y sont malheureusement attachées.
Mon bon maître, qui, le nez dans Gassiodore, écoutait ce discours, y répondit, le plus gravement du monde, du haut de son échelle, qu’il trouvait l’invention belle et louable, mais qu’il en concevait une autre plus excellente encore :
— Je voudrais, dit-il, que les jeunes époux, avant leur union, fussent frottés du haut jusques en bas d’un cirage très noir qui, rendant leur cuir semblable à celui des bottes, attristât beaucoup les délices et blandices criminelles de la chair, et fût un pénible obstacle aux caresses, baisers et mignardises que pratiquent trop communément, entre deux draps, les amoureux.
A ces mots, M. Nicodème, levant la tête, vit mon bon maître sur son échelle et reconnut à son air qu il se moquait.
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— Monsieur l’abbé, répondit-il avec une indignation attristée, je vous pardonnerais si vous versiez sur moi seul le ridicule. Mais vous raillez en même temps que moi la modestie et les bonnes mœurs, en quoi vous êtes bien coupable. En dépit des mauvais plaisants, la société que j’ai fondée a déjà accompli de grands et utdes travaux. Raillez, monsieur! Nous avons mis six cents feuilles de vigne ou de figuier aux statues des jardins du Roi.
— Gela est admirable, monsieur, répondit mon bon maître en ajustant ses besicles; et, du train que vous allez, toutes les statues seront bientôt feuillues. Mais (comme les objets n’ont de sens pour nous que par les idées qu’ils éveillent), en mettant des feuilles de vigne et de figuier aux statues, vous transportez le caractère de l’obscénité à ces feuilles, en sorte qu’on ne pourra plus voir de vigne ni de figuier dans la campagne, sans les concevoir tout remplis d’indécences; et c’est un grand péché, monsieur, que de charger ainsi d’impudeur des arbustes innocents. Souffrez que je vous dise encore qu’il est dangereux de s’attacher, comme vous le faites, à tout ce qui peut être sujet de trouble et d’inquiétude pour la chair, sans songer que, si telle figure est de sorte à scandaliser les âmes, chacun de nous, qui porte en soi la réalité de cette figure se scandalisera soi-même, à moins d’être eunuque, ce qui est affreux à penser.
— Monsieur, reprit le vieillard Nicodème, un peu échauffé, je connais à votre langage que vous êtes un libertin et un débauché.
— Monsieur, dit mon bon maître, je suis chrétien; et quant à vivre dans la débauche, je n’y puis penser, ayant
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assez à faire à gagner le pain, le vin et le tabac de chaque jour. Tel que vous me voyez, monsieur, je ne connais d’orgie que les silencieuses orgies de la méditation, et le seul banquet où je m’asseye est le banquet des Muses. Mais j’estime, étant sage, qu’il est mauvais de renchérir de pudeur sur les enseignements de la religion catholique, qui laisse, à ce sujet, beaucoup de liberté et s’en rapporte volontiers aux usages des peuples et à leurs préjugés. Je vous tiens, monsieur, pour entaché de calvinisme et penchant à l’hérésie des iconoclastes. Car, enfin, on ne sait si votre fureur n’ira pas jusqu’à brûler les images de Dieu et des saints en haine de l’humanité qui paraît en elles. Ces mots de pudeur, de modestie et de decence, dont vous avez la bouche pleine, n’ont, en fait, aucun sens précis et stable. C’est la coutume et le sentiment qui seuls les peuvent définir avec mesure et vérité. Je ne reconnais pour juges de ces délicatesses que les poètes, les artistes et les belles femmes. Quelle étrange idée que d’ériger une troupe de procureurs en juges des grâces et des voluptés!
Mais, monsieur, répliqua le vieillard Nicodème, nous ne nous en prenons ni aux Grâces ni aux Ris, et encore moins aux images de Dieu et des saints, et vous nous cherchez une mauvaise querelle. Nous sommes d’honnêtes gens qui voulons écarter des yeux de nos fils les spectacles déshonnêtes; et l’on sait bien ce qui est honnête et ce qui ne l’est pas. Souhaitez-vous donc, monsieur l’abbé, que nos jeunes enfants soient livrés, dans nos rues, à toutes les tentations?
— Ah! monsieur, répondit mon bon maître, il faut être
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tenté! C’est la condition de l’homme et du chrétien sur la terre. Et la tentation la plus redoutable vient du dedans et non du dehors. Vous ne prendriez pas tant de peine à faire décrocher des étalages quelques crayons de femmes nues, si vous aviez, comme moi, médité les vies des Pères du désert. Vous y auriez vu que, dans une solitude affreuse, loin de toute figure taillée ou peinte, déchirés par le cilice, macérés dans la pénitence, épuisés par le jeûne, se roulant sur un lit d’épines, les anachorètes se sentaient percés jusqu’aux moelles des aiguillons du désir charnel. Ils voyaient, dans leur pauvre cellule, des images plus voluptueuses mille fois que cette allégorie qui vous offusque à la vitrine de monsieur Blaizot. Le diable (les libertins disent la Nature) est plus grand peintre de scènes lascives que Jules Romain lui-même. Il passe tous les maîtres de l’Italie et des Flandres pour les attitudes, le mouvement et le coloris. Hélas! vous ne pouvez rien contre ses ardentes peintures. Celles qui vous scandalisent sont peu de chose en comparaison, et vous feriez sagement de laisser à monsieur le lieutenant de police le soin de veiller à la pudeur publique, au gré des citoyens. Vraiment, votre candeur m’étonne; vous avez peu l’idée de ce qu’est l’homme, de ce que sont les sociétés, et du bouillonnement de la chair dans une grande ville. Oh! les innocents barbons qui, dans toutes les impuretés de Babylone, où les rideaux se soulèvent de toutes parts pour laisser voir l’œil et le bras des prostituées, où les corps trop pressés se frottent et s’échauffent les uns les autres sur les places publiques, vont se plaindre et gémir de quelques méchantes images suspendues aux échoppes des libraires, et portent jusqu’au
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Parlement du royaume leurs lamentations, quand dans un bal une fdle a montré à des garçons sa cuisse, qui est précisément pour eux l’objet le plus commun du monde.
Ainsi parlait mon bon maître, debout sur son échelle. Mais M. Nicodème se bouchait les oreilles pour ne pas 1 entendre et criait au cynisme.
Ciel! soupirait-il, quoi de plus dégoûtant qu’une femme nue, et quelle honte de s accommoder, comme fait cet abbe, de 1 immoralité, qui est la fin d’un pays, car les peuples ne subsistent que par la pureté des mœurs!
Il est vrai, monsieur, répondit mon bon maître, que les peuples ne sont forts que lorsqu’ils ont des mœurs; mais cela s entend de la communauté des maximes, des sentiments et des passions, et d une sorte d’obéissance généreuse aux lois, et non pas des bagatelles qui vous occupent. Prenez garde aussi que la pudeur, quand elle n est pas une grâce, n’est qu’une niaiserie, et que la sombre candeur de vos effarouchements donne un spectacle ridicule, monsieur Nicodème, et quelque peu indécent.
Mais M. Nicodème avait déjà quitté la place.
vin. — 60
La Justice
Monsieur l abbé Coignard, qui devait plutôt être nourri au prytanée par la république reconnaissante, gagnait son pain en écrivant des lettres pour les servantes dans une échoppe du cimetière Saint-Innocent. Il lui advint d’y servir de secrétaire à une dame portugaise, qui traversait la France avec son petit nègre. Elle donna un liard pour une lettre à son mari et un écu de six livres pour une autre à son amant. C’était le premier écu que mon bon maître touchait depuis la Saint-Jean. Comme il était magnifique et libéral, il me mena tout aussitôt
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à la Pomme d'or, sur le quai de Grève, proche la Maison de ville, où le vin est naturel et les saucisses excellentes. Aussi les gros marchands, qui achètent les pommes sur le Mail, ont-ils coutume d’y aller, vers midi, en partie fine. C’était le printemps; il était doux de respirer le jour. Mon bon maître nous fit servir sur la berge et nous dînâmes en écoutant le frais clapotis de l’eau battue par l’aviron des bateliers. Un air riant et léger nous baignait dans ses ondes subtiles et nous étions heureux de vivre à la clarté du ciel. Tandis que nous mangions des goujons frits, un bruit de chevaux et d’hommes, s’élevant à notre côté, nous fit tourner la tête.
Devinant le sujet de notre curiosité, un petit vieillard noir, qui dînait à la table prochaine, nous dit avec un sourire obligeant :
— Ce n’est rien, messieurs, c’est une servante qu’on mène pendre pour avoir volé à sa maîtresse des barbes de dentelles.
Au moment qu’il parlait, nous vîmes en effet, assise au cul d’une charrette, entre des sergents à cheval, une assez belle fille, l’air étonné et la poitrine tendue par l’écart des bras liés sur le dos. Elle passa tout aussitôt et pourtant j’aurai toujours dans les yeux l'image de cette figure blanche et de ce regard qui déjà ne voyait plus rien.
— Oui, messieurs, reprit le petit vieillard noir, c’est la servante de madame la conseillère Josse, qui, pour se faire brave chez Ramponneau, au côté de son amant, déroba à sa maîtresse une coiffe de point d’Alençon, et s’enfuit après avoir fait ce larcin. Elle fut prise dans un logis du Pont-au- Ghange, et tout d’abord elle avoua son crime. Aussi ne fut-
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elle soumise à la torture que pendant une heure ou deux. Ce que je vous dis, messieurs, je le sais, étant huissier de la chambre du Parlement où elle fut jugée.
Le petit vieillard noir entama une saucisse, qu’il ne fallait pas laisser refroidir; puis il reprit :
— En ce moment, elle doit être à l’échelle et dans cinq minutes, peut-être un peu plus, peut-être un peu moins, la coquine aura rendu 1 âme. H y a des pendus qui ne donnent point de peine au bourreau. Aussitôt qu’ils ont la corde au cou, ils meurent tranquillement. Mais il en est d’autres qui font, c est le cas de le dire, une vie de pendu, et qui se démènent furieusement. Le plus endiablé de tous fut un prêtre, qu on justicia l’an passé pour avoir imité la signature du roi sur des billets de loterie. Pendant plus de vingt minutes, il dansa comme une carpe au bout de la corde.
» Hé! hé! ajouta le petit homme noir en ricanant, monsieur 1 abbé était modeste et n’enviait point l’honneur de devenir évêque des champs. Je le vis quand on le tira de la charrette. Il pleurait et se débattait tant, que le bourreau lui dit : « Monsieur l’abbé, ne faites pas l’enfant! » Le plus étrange est que, conduit de compagnie avec un autre larron, il avait été pris d’abord pour le confesseur par le bourreau, que l’exempt eut toutes les peines du monde à détromper. N’est-ce pas plaisant, monsieur?
— Non, monsieur, répondit mon bon maître, en laissant tomber dans son assiette un petit poisson qu’il tenait depuis quelque temps suspendu à ses lèvres, non, cela n est point plaisant; et l’idée que cette belle fille rend l’âme en ce moment me gâte le plaisir de manger des
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goujons et cle voir le beau ciel, qui me riait tout à l’heure.
— Ah! monsieur l’abbé, dit le petit huissier, si vous êtes à ce point délicat, vous n’auriez pu voir sans défaillir ce que mon père vit de ses yeux, étant encore enfant, dans la ville de Dijon, dont il était natif. Avez-vous jamais entendu parler d’Hélène Gillet?
— Non point, dit mon bon maître.
— En ce cas, je vais vous conter son histoire, telle que mon père me l’a maintes fois contée.
Il but un coup de vin, s’essuya les lèvres avec un coin de la nappe, et fit le récit que je vais rapporter.
Récit de l’Huissier
Au mois d’octobre 1624, la fille du châtelain royal de Bourg-en-Bresse, Hélène Gillet, âgée de vingt-deux ans, qui vivait dans la maison paternelle avec ses frères encore enfants, laissa paraître des signes si visibles d’une grossesse, que ce fut la fable de la ville et que les demoiselles de Bourg cessèrent de la fréquenter. On prit garde ensuite que ses flancs s’étaient abaissés et l’on fît de telles gloses que le lieutenant criminel ordonna qu’elle serait visitée par des matrones. Celles-ci constatèrent qu’elle avait été grosse et que sa délivrance remontait à
vin. — 61
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moins de quinze jours. Sur leur rapport, Hélène Gillet fut mise en prison et interrogée par les juges du présidial. Elle leur fit des aveux :
» 11 y a quelques mois, leur dit-elle, un jeune homme,
d’un lieu voisin, demeurant au logis de mon oncle, venait chez mon père pour apprendre à lire et à écrire aux garçons. Une fois seulement il me connut. Ce fut par le moyen d’une servante qui m’enferma dans une chambre avec lui. Là, il me prit de force.
» Et, comme on lui demanda pourquoi elle n’avait pas appelé au secours, elle répondit que la surprise lui avait ôté la voix. Pressée par les juges, elle ajouta qu’à la suite de cette violence elle devint grosse et fut délivrée avant terme. Loin d’avoir contribué à cette délivrance, elle l’eût ignorée, disait-elle, sans une servante qui lui révéla la vraie nature de cet accident.
» Les magistrats, mal satisfaits de ses réponses, ne savaient toutefois comment y contredire, quand un témoignage inattendu vint fournir à l’accusation des preuves certaines. Un soldat qui passait, en se promenant, le long du jardin de messire Pierre Gillet, châtelain royal, père de l’accusée, vit dans un fossé, au pied du mur, un corbeau s’efforçant de tirer un linge avec son bec. Il s’approcha pour reconnaître ce que c’était et trouva le corps d’un petit enfant. Il en avertit aussitôt la justice. Cet enfant était enveloppé dans une chemise marquée au col des lettres IL G. On constata qu’il était venu à terme, et Hélène Gillet, convaincue d’infanticide, fut condamnée, selon la coutume, à la peine de mort. A raison de la charge honorable que tenait son père, elle fut admise à jouir du privilège accordé
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aux nobles et la sentence porta qu’elle aurait la tête tranchée.
» Ayant fait appel au Parlement de Dijon, elle fut conduite, sous la garde de deux archers, dans la capitale de la Bourgogne et mise à la Conciergerie du Palais. Sa mère, qui lavait accompagnée, se retira chez les dames Bernardines. L affaire fut entendue par messieurs du Parlement, le lundi 12 mai, dans la dernière audience avant les fêtes de la Pentecôte. Sur le rapport du conseiller Jacob, les juges confirmèrent la sentence du présidial de Bourg, disposant que la condamnée serait conduite au supplice la hart au col. On remarqua dans le public que cette circonstance infamante avait été ajoutée d’une façon étrange et insolite à un supplice noble, et une telle sévérité, qui allait contre les formes, fut blâmée. Mais l’arrêt était sans appel et devait être exécuté tout de suite.
» En effet, le même jour, à trois heures et demie de relevée, Hélène Gillet fut conduite à l’échafaud, au son des cloches, dans un cortège précédé par des trompettes qui sonnaient avec un tel éclat, que toutes les bonnes gens de la ville les entendirent dans leurs maisons, et, tombant à genoux, prièrent pour l’âme de celle qui allait mourir. Monsieur le substitut du procureur du Roi s’avançait à cheval, suivi de ses huissiers. Puis venait la condamnée, dans une charrette, la corde au col, comme le voulait l’arrêt du Parlement. Elle était assistée de deux pères jésuites et de deux frères capucins, qui lui montraient Jésus expirant sur la croix. Près d’elle se tenaient le bourreau avec son coutelas et la bourrelle avec une paire de ciseaux. Une compagnie d’archers entouraient la char-
rette. Derrière se pressait une foule de curieux où se trouvaient des gens de petits métiers, boulangers, bouchers et maçons, et d’où montait une grande rumeur.
» Le cortège s’arrêta sur la place dite le Morimont, non, comme il semble, parce que c’est le lieu de mort des criminels, mais en souvenir des abbés crossés et mitrés de Morimont qui y eurent jadis leur hôtel. L’échafaud de bois y était dressé sur des degrés de pierre attenant à une chapelle basse où les religieux ont coutume de prier pour l’âme des suppliciés.
» Hélène Gillet monta les degrés avec les quatre religieux, le bourreau, et sa femme, la bourrelle. Celle-ci, ayant retiré à la patiente la corde qui lui ceignait le cou, lui coupa les cheveux avec ses ciseaux longs d’un demipied, et lui banda les yeux; les religieux récitaient des prières. Cependant le bourreau commença de pâlir et de trembler. Il se nommait Simon Grandjean; c’était un homme d’apparence débile, et aussi craintif et doux que sa femme la bourrelle semblait féroce. Il avait communié le matin dans la prison, et pourtant il se sentait troublé, sans courage pour faire mourir cette jeune fille. Il se pencha vers le peuple.
» — Pardonnez-moi, vous tous, dit-il, si je fais mal ce qu il me faut faire. J’ai une fièvre qui me tient depuis trois mois.
» Puis, chancelant, se tordant les bras et levant les yeux au ciel, il alla se mettre à genoux devant Hélène Gillet, et lui demanda pardon deux fois. Il pria les religieux de le bénir, et, quand la bourrelle eut arrangé la patiente sur le billot, il haussa son coutelas.
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
» Les jésuites et les capucins crièrent : Jésus Maria! et un grand soupir sortit de la foule. Le coup, qui devait trancher le col, fît une large entaille à lépaule gauche et la malheureuse tomba sur le côté droit.
» Simon Grandjean, se retournant vers la foule, dit :
» — Faites-moi mourir!
» Les huees montaient, et quelques pierres furent lancées sur 1 échafaud pendant que la bourrelle replaçait la victime sur le billot.
» Le mari reprit son coutelas. Frappant une seconde fois, il entailla profondément le cou de la pauvre fille, qui tomba sur le coutelas échappé des mains du bourreau.
» Cette fois, la rumeur qui s’éleva de la foule fut terrible, et une telle grêle de pierres tomba sur l’échafaud, que Simon Grandjean, les deux jésuites et les deux capucins sautèrent en bas. Ils purent gagner la chapelle et s y enfermer. La bourrelle, restée seule en haut avec la patiente, chercha le coutelas. Ne le trouvant pas, elle prit la corde avec laquelle Hélène Gillet avait été menée, la lui noua au cou et, lui mettant le pied sur la poitrine, essaya de l’étrangler. Hélène, saisissant la corde à deux mains, se défendit, toute sanglante; alors la femme Grandjean la traîna par la corde, la tête en bas, au pied de l’estrade et, parvenu sur les degrés de pierre, elle lui tailla la gorge avec ses ciseaux.
» Elle y travaillait quand les bouchers et les maçons, culbutant sergents et archers, envahirent les abords de l’échafaud et de la chapelle; une douzaine de bras robustes enlevèrent Hélène Gillet et la portèrent évanouie dans la boutique de maître Jacquin, chirurgien barbier.
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
» La foule du peuple, qui se ruait sur la porte de la chapelle, aurait eu bientôt fait de l’enfoncer. Mais les deux frères capucins et les deux pères jésuites l’ouvrirent, épouvantés. Et, tenant leurs croix au bout de leurs bras levés, ils se firent passage à grand’peine, au milieu de l’émeute.
» Le bourreau et sa femme furent assommés à coup de pierres et de marteaux et leurs corps traînés par les rues. Cependant Hélène Gillet, reprenant connaissance chez le chirurgien, demanda à boire. Puis, tandis que maître Jacquin la pansait, elle dit :
» — N’aurai-je pas d’autre mal que celui-là?
» On trouva qu elle avait reçu deux coups d’épée, six coups de ciseaux qui lui avaient traversé les lèvres et la gorge, que ses reins avaient été profondément entamés par le coutelas sur lequel la bourrelle l’avait traînée en voulant l’étrangler, et qu’enfîn tout son corps était contus par des pierres que la foule avait lancées sur l’échafaud.
» Elle guérit pourtant de toutes ses blessures. Laissée chez le chirurgien Jacquin, à la garde d’un huissier, elle répétait sans cesse :
» — Est-ce que ce n’est pas fini? Est-ce qu’on me fera mourir?
» Le chirurgien et quelques âmes charitables qui l’assistaient s’efforçaient de la rassurer. Mais le Roi seul pouvait lui faire grâce de la vie. L’avocat Févret rédigea une requête qui fut signée par plusieurs notables de Dijon et portée à Sa Majesté. On donnait alors à la Cour des réjouissances pour le mariage d'Henriette-Marie de France avec le roi d’Angleterre. En faveur de ce mariage, Louis le
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Juste octroya la grâce demandée. Il accorda un entier pardon à la pauvre fdle, estimant, disent les lettres de rémission, qu'elle avait souffert des supplices qui égalent, voire même surpassent la peine de sa condamnation.
» Hélène Gillet, rendue à la vie, se retira dans un couvent de la Bresse où elle pratiqua jusqu’à sa mort la plus exacte piété.
» Telle est, ajouta le- petit huissier, l’histoire véritable d’Hélène Gillet, que tout le monde sait à Dijon. Ne la trouvez-vous point divertissante, monsieur l’abbé?
La Justice
(SUITE
Hélas! dit mon bon maître, mon déjeuner ne pourra point passer. J’ai le cœur retourné tant par cette horrible scène que vous avez, monsieur, contée si froidement, que par la vue de cette servante de madame la conseillère Josse qu’on mène pendre, quand on pouvait mieux en faire.
— Mais, monsieur, répliqua l’huissier, ne vous ai-je point dit que cette fille avait volé sa maîtresse et ne voulez-vous point qu’on pende les larrons?
— Il est vrai, dit mon bon maître, que c’est l’usage; et, comme la force de l’accoutumance est irrésistible, je n’y
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prends point garde dans le cours ordinaire de ma vie. De même Sénèque le Philosophe, qui pourtant était enclin à la douceur, composait des traités pleins d’élégance pendant qu’à Rome, près de lui, des esclaves étaient mis en croix pour des fautes légères, comme il se voit par l’exemple de l'esclave Mithridate qui mourut les mains clouées, coupable seulement d’avoir blasphémé la divinité de son maître, l’infâme Trimalcion. Notre esprit est ainsi fait que rien ne le trouble ni ne le blesse de ce qui est ordinaire et coutumier. Et l’usage use, si je puis dire, notre indignation aussi bien que notre émerveillement. Je m’éveille chaque matin, sans songer, je l’avoue, aux malheureux qui seront pendus ou roués pendant le jour. Mais, quand l’idée du supplice m’est rendue plus sensible, mon cœur se trouble, et, pour avoir vu cette belle fille conduite à la mort, ma gorge se serre au point que ce petit poisson n’y saurait entrer.
— Qu’est-ce qu’une belle fille? dit l’huissier. Il n’est pas de rue à Paris où, dans une nuit, on n’en fasse à la douzaine. Pourquoi celle-ci avait-elle volé sa maîtresse, madame la conseillère Josse?
— Je n’en sais rien, monsieur, répondit gravement mon bon maître; vous n’en savez rien, et les juges qui l’ont condamnée n’en savaient pas davantage, car les raisons de nos actions sont obscures et les ressorts qui nous font agir demeurent profondément cachés. Je tiens l’homme pour libre de ses actes, puisque ma religion l’enseigne; mais, hors la doctrine de l’Église, qui est certaine, il y a si peu de raison de croire à la liberté humaine, que je frémis en songeant aux arrêts de la justice qui punissent
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COI GNARD
des actions dont le principe, l’ordre et les causes nous échappent également, où la volonté a souvent peu de part, et cpii sont parfois accomplies sans connaissance. S il faut enfin que nous soyons responsables de nos actes, puisque l’économie de notre sainte religion est fondée sur 1 accord mystérieux de la liberté humaine et de la grâce divine, c est un abus que de déduire de cette obscure et délicate liberté toutes les gênes, toutes les tortures et tous les supplices dont nos codes sont prodigues.
— Je vois avec peine, monsieur, dit le petit homme noir, que vous êtes du parti des fripons.
Hélas! monsieur, dit mon bon maître, ils sont une paît de 1 humanité souffrante et membres, comme nous, de Jésus-Christ, qui mourut entre deux larrons. Je crois apercevoir dans nos lois des cruautés, qui paraîtront distinctement dans 1 avenir, et dont nos arrière-neveux s’indigneront.
Je ne vous entends pas, monsieur, dit l’autre en buvant un petit coup de vin. Toutes les barbaries gothiques ont été retranchées de nos lois et coutumes, et la justice est aujourd’hui d’une politesse et d’une humanité excessives. Les peines sont exactement proportionnées aux crimes et vous voyez que les voleurs sont pendus, les meurtriers roués, les criminels de lèse-majesté tirés à quatre chevaux, les athées, les sorciers et les sodomites brûlés, les faux-monnayeurs bouillis, en quoi la justice criminelle marque une extrême modération et toute la douceur possible.
— Monsieur, de tout temps les juges se sont estimés bienveillants, équitables et doux. Aux âges gothiques de
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saint Louis et même de Charlemagne, ils admiraient leur propre bénignité, qui nous semble rudesse aujourd’hui; je devine que nos fils nous jugeront rudes à leur tour, et qu’ils trouveront encore quelque chose à retrancher sur les tortures et sur les supplices dont nous usons.
— Monsieur, vous ne parlez pas comme un magistrat. La torture est nécessaire pour tirer les aveux qu’on n’obtiendrait point par la douceur. Quant aux peines, elles sont réduites à ce qui est nécessaire pour assurer la vie et les biens des citoyens.
— Vous convenez donc, monsieur, que la justice a pour objet, non le juste, mais l'utile, et qu’elle s’inspire seulement des intérêts et des préjugés des peuples. Rien n’est plus vrai, et les fautes sont punies non point en proportion de la malignité qui y est attachée, mais en vue du dommage qu’elles causent ou qu’on croit qu’elles causent à la société. C’est ainsi que les faux-monnayeurs sont mis dans une chaudière d’eau bouillante, bien qu’il y ait en réalité peu de malice à frapper des écus. Mais les financiers en particulier et le public y éprouvent un dommage sensible. C’est ce dommage dont ils se vengent avec une impitoyable cruauté. Les voleurs sont pendus, moins pour la perversité qu’il y a à prendre un pain ou des hardes, laquelle est excessivement petite, qu’à cause de l’attachement naturel des hommes à leur bien. Il convient de ramener la justice humaine à son véritable principe qui est l’intérêt matériel des citoyens et de la dégager de toute la haute philosophie dont elle s’enveloppe avec une pompeuse et vaine hypocrisie.
— Monsieur, répliqua le petit huissier, je ne vous conçois
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pas. Il me semble que la justice est d’autant plus équitable quelle est plus utile, et que cette utilité même, qui vous fait la mépriser, vous la devrait rendre auguste et sacrée.
— Vous ne m’entendez point, dit mon bon maître.
Monsieur , dit le petit huissier, j observe que vous ne buvez point. Votre vin est bon, si j’en juge à la couleur. N’y pourrai-je goûter?
Il est vrai que mon bon maître, pour la première fois de sa vie, laissait du vin au fond de la bouteille. Il le versa dans le verre du petit huissier.
A voti e santé, monsieur 1 abbe, dit le petit huissier. Votre vin est bon, mais vos raisonnements ne valent rien. La justice, je le répète, est d’autant plus équitable quelle est plus utile, et cette utilité même, que vous dites être dans son origine et dans son principe, vous la devrait rendre auguste et sacrée. Mais il vous faut convenir encore que l’essence même de la justice est le juste, ainsi que le mot l’indique.
— Monsieur, dit mon bon maître, quand nous aurons dit que la beauté est belle, la vérité vraie et la justice juste, nous n’aurons rien dit du tout. Votre Ulpien, qui s’exprimait avec précision, a proclamé que la justice est la ferme et perpétuelle volonté d’attribuer à chacun ce qui lui appartient, et que les lois sont justes quand elles sanctionnent cette volonté. Le malheur est que les hommes n ont rien en propre et qu’ainsi l’équité des lois ne va qu à leur garantir le fruit de leurs rapines héréditaires ou nouvelles. Elles ressemblent à ces conventions des enfants qui, après qu’ils ont gagné des billes, disent à ceux qui veulent les leur reprendre : « Ce n’est plus de jeu. »
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
La sagacité des juges se borne à discerner les usurpations qui ne sont pas de jeu d’avec celles dont on était convenu en engageant la partie, et cette distinction est à la fois délicate et puérile. Elle est surtout arbitraire. La grande fille qui, dans ce moment môme, pend au bout d’une corde de chanvre, avait, dites-vous, volé à madame la conseillère Josse une coiffe de dentelle. Mais sur quoi établissez-vous que cette coiffe appartenait à madame la conseillère Josse? Vous me direz qu’elle l’avait ou achetée de ses deniers, ou trouvée dans son coffre de mariage, ou reçue de quelque galant, tous bons moyens d’acquérir des dentelles. Mais, de quelque façon qu’elle les eût acquises, je vois seulement qu’elle en jouissait comme d’un de ces biens de fortune qu’on trouve et qu’on perd d’aventure et sur lesquels on n’a point de droit naturel. Pourtant je consens que les barbes lui appartenaient, conformément aux règles de ce jeu de la propriété que jouent les hommes en société comme les pauvres enfants à la marelle. Elle tenait à ces barbes et, dans le fait, elle n’y avait pas moins de droits qu’un autre. Je le veux bien. La justice était de les lui rendre, sans les mettre à si haut prix que de détruire, pour deux méchantes barbes de point d’Alençon, une créature humaine.
— Monsieur, dit le petit huissier, vous ne considérez qu’un côté de la justice. Il ne suffisait pas de faire droit à madame la conseillère Josse, en lui rendant ses barbes. Il était nécessaire de faire droit aussi à la servante en la pendant par le col. Car la justice est de rendre à chacun ce qui lui est dû. En quoi elle est auguste.
— En ce cas, dit mon bon maître, la justice est plus
LL S OPINIONS DE M. JÉRÔME COI CNA RD
méchante encore que je ne croyais. Cette pensée quelle doit le châtiment au coupable est extrêmement féroce. C’est une barbarie gothique.
Monsieur, dit le petit huissier, vous connaissez mal la justice. Elle frappe sans colère, et elle n’a pas de haine pour cette fille qu’elle envoie à la potence.
— A la bonne heure! dit mon bon maître. Mais j’aimerais mieux que les juges fissent 1 aveu qu’ils punissent les coupables par pure nécessité et seulement pour faire des exemples sensibles. Dans ce cas ils s’en tiendraient au nécessaire. Mais, s’ils s’imaginent, en punissant, payer au coupable son dû, on voit jusqu’où cette délicatesse peut les entraîner, et leur probité même les rend inexorables, car on ne saurait refuser aux gens ce qu’on sait leur devoir. Cette maxime, monsieur, me fait horreur. Elle a été établie avec la dernière rigueur par un philosophe habile, du nom de Menardus, qui prétend que ne pas punir un malfaiteur, c est lui faire tort et le priver méchamment du droit qu il a d expier sa faute. Il a soutenu que les magistrats d Athènes, en faisant boire la ciguë à Socrate, avaient excellemment travaillé à la purification de l’âme de ce sage. Ce sont là d’épouvantables rêveries. Je souhaite que la justice criminelle ait moins de sublimité. L’idée de pure vengeance qu’on attache plus communément à la peine des malfaiteurs, bien que basse et mauvaise en soimême, est moins terrible dans ses conséquences que cette furieuse vertu des philosophes tourmenteurs. J’ai connu jadis à Séez un bourgeois d’humeur joviale et bon homme, qui mettait tous les soirs ses petits enfants sur ses genoux et leur faisait des contes. Il menait une vie exemplaire,
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s’approchait des sacrements et se piquait d une exacte probité dans le commerce des grains qu’il exerçait depuis soixante ans ou plus. 11 lui arriva d’être volé par sa servante de quelques doublons, ducassons, nobles à la rose et autres belles pièces d’or qu’il gardait curieusement dans un étui, au fond d’un tiroir. Dès qu’il s’aperçut de ce dommage, il en fit aux juges une plainte sur laquelle la servante fut questionnée, jugée, condamnée et suppliciée. Le bonhomme, qui savait son droit, exigea qu’on lui remît la peau de sa voleuse, dont il se fit faire une paire de chausses. Et il lui arrivait souvent de frapper sur sa cuisse en s’écriant : « La coquine ! la coquine ! » Cette fille lui avait pris des pièces d’or; il lui prenait sa peau; du moins se vengeait-il sans philosophie, dans la candeur de sa férocité rustique. 11 ne songeait point à remplir un devoir auguste en tapotant joyeusement sa culotte humaine. Il vaudrait mieux convenir que, si l’on pend un larron, c’est par prudence et dans le but d’effrayer les autres par l’exemple, et non pas du tout pour attribuer à chacun, comme dit l’autre, ce qui lui appartient. Car, en bonne philosophie, rien n’appartient à personne, si ce n’est la vie elle-même. Prétendre qu’on doit l’expiation aux criminels, c’est tomber dans un mysticisme féroce, pis que la violence nue et que la simple colère. Quant à punir les voleurs, c’est un droit issu de la force et non de la philosophie. La philosophie nous enseigne au contraire que tout ce que nous possédons est acquis par violence ou par ruse. Et vous voyez aussi que les juges approuvent qu’on nous dépouille de nos biens quand le ravisseur est puissant. C’est ainsi qu’on permet au roi de nous prendre
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notre vaisselle d’argent pour faire la guerre, comme il s’est vu sous Louis le Grand, alors que les réquisitions furent si exactes qu’on enleva jusqu’aux crépines des lits, pour en tirer l’or tissu dans la soie. Ce prince mit la main sur les biens des particuliers et sur les trésors des églises, et, voilà vingt ans, faisant mes dévotions à Notre-Dame-de-Liesse, en Picardie, j ouïs les doléances d’un vieux sacristain qui déplorait que le feu roi eût enlevé et fait fondre tout le trésor de l’église, et ravi même le sein d’or émaillé déposé jadis en grande pompe par madame la princesse Palatine, après qu elle eut été guérie miraculeusement d’un cancer. La justice seconda le prince dans ses réquisitions et punit sévèrement ceux qui dérobaient quelque pièce aux commissaires du roi. C’est donc qu’elle n’estimait pas que ces biens fussent si attachés aux personnes qu’on ne pût les en séparer.
Monsieur, dit le petit huissier, les commissaires agissaient au nom du roi qui, possédant tous les biens du royaume, en peut disposer à son gré pour la guerre ou pour les bâtiments, ou de toute autre manière.
— Il est vrai, dit mon bon maître, et cela a été mis dans les règles du jeu. Les juges y vont comme à VOie, en regardant ce qui est écrit sur le tableau. Les droits du prince, soutenus par les Suisses et par toutes sortes de soldats, y sont écrits. Et la pauvre pendue n’avait pas de gardes suisses pour faire mettre sur le tableau du jeu qu’elle avait droit de porter les dentelles de madame la conseillère Josse. Gela est parfaitement exact.
— Monsieur, dit le petit huissier, vous ne comparez point, je pense, Louis le Grand, qui prit la vaisselle de
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LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COI GNARD
ses sujets pour payer des soldats, et cette créature qui vola une coiffe pour s’en parer?
— Monsieur, dit mon bon maître, il est moins innocent de faire la guerre que d’aller à Ramponneau avec une coiffe de dentelle. Mais la justice assure à chacun ce qui lui appartient, selon les règles de ce jeu des sociétés qui est le plus inique, le plus absurde et le moins divertissant des jeux. Et le malheur est que tous les citoyens sont obligés d’être de la partie.
— Gela est nécessaire, dit le petit huissier.
— Aussi bien, dit mon bon maître, les lois sont-elles utiles. Mais elles ne sont point justes et ne sauraient l’être, car le juge assure aux citoyens la jouissance de ce qui leur appartient, sans faire le discernement des vrais et des faux biens; cette distinction n’est pas dans les règles du jeu, mais seulement dans le livre de la justice divine, où personne ne peut lire. Connaissez-vous l’histoire de l’ange et de l’anachorète? Un ange descendit sur la terre avec un visage d’homme et en l’habit d’un pèlerin; cheminant par l’Egypte, il frappa, le soir, à la porte d’un bon anachorète qui, le prenant pour un voyageur, lui offrit à souper et lui donna du vin dans une coupe d’or. Puis il le fît coucher dans son lit et s’étendit lui-même à terre, sur quelques poignées de paille de mais. Pendant qu’il dormait, son hôte céleste se leva, prit la coupe dans laquelle il avait bu, la cacha sous son manteau et s’enfuit. Il agissait de la sorte, non point pour faire tort au bon ermite, mais au contraire dans l’intérêt de l'hôte qui l’avait reçu charitablement. Car il savait que cette coupe aurait causé la perte de ce saint homme, qui y avait mis son cœur,
COI GNARD
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME
tandis que Dieu veut qu’on n’aime que lui et ne souffre nas qu un religieux soit attaché aux biens de ce inonde. Cet ange, qui participait de la sagesse divine, distinguait les faux biens des biens véritables. Les juges ne font pas cette distinction. Qui sait si madame la conseillère Josse ne perdra point son âme avec les barbes de dentelle que sa servante lui avait prises et que les juges lui ont rendues? — En attendant, dit le petit huissier en se frottant les
mains, il y a a cette heure une coquine de moins sur la terre.
Il secoua les miettes qui restaient sur son habit, salua la compagnie et partit allègrement. \
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La Justice
(SUITE
Mon bon maître, se tournant vers moi, reprit de la sorte :
— Je n’ai rapporté l’histoire de l’ange et de l’ermite que pour montrer l’abîme qui sépare le temporel du spirituel. Or, c’est seulement dans le temporel que la justice humaine s’exerce, et c’est un lieu bas où les grands principes ne sont point de mise. La plus cruelle offense qu’on ait pu faire à Notre-Seigneur Jésus-Christ est de mettre son image dans les prétoires, où les juges absolvent les pharisiens qui l'ont crucifié et condamnent
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LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COI GNARD
la Madeleine qu’il releva de ses mains divines. Que fait-il, le Juste, parmi ces hommes qui ne pourraient pas se montrer justes, même s’ils le voulaient, puisque leur triste devoir est de considérer les actions de leurs semblables non en elles-mêmes et dans leur essence, mais au seul point de vue de l’intérêt social, c’est-àdire en raison de cet amas d’égoïsme, d avarice, d erreurs et d’abus qui forme les cités, et dont ils sont les aveugles conservateurs? En pesant la faute, ils y ajoutent le poids de la peur ou de la colère qu elle inspira au lâche public. Et tout cela est écrit dans leur livre, en sorte que le texte antique et la lettre morte leur servent d’esprit, de cœur et d âme vivante. Et toutes ces dispositions, dont quelquesunes remontent aux âges infâmes de Byzance et de Théodora, s’accordent seulement sur ce point qu’il faut tout sauver, vertus et vices, d un monde qui ne veut pas changer. La faute aux yeux des lois est si peu de chose en soi, et les circonstances extérieures en sont si considérables, qu’un même acte, légitime dans telle condition, devient impardonnable dans telle autre, comme il se voit par 1 exemple d un soufflet qui, donné par un homme sur la joue d un autre, parait seulement chez un bourgeois l’effet d’une humeur irascible et devient, pour un soldat, un crime puni de mort. Cette barbarie, qui subsiste encore, fera de nous 1 opprobre des siècles futurs. Nous n y prenons pas garde; maison se demandera un jour quels sauvages nous étions pour punir du dernier supplice l’ardeur généreuse du sang quand elle jaillit du cœur d’un jeune homme assujetti par les lois aux périls de la guerre et aux dégoûts de la caserne. Et il est clair que, s’il y avait une justice,
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nous n’aurions pas deux codes, l’un militaire, l’autre civil. Ces justices soldatesques, dont on voit tous les jours les effets, sont d’une cruauté atroce, et les hommes, s’ils se policent jamais, ne voudront pas croire qu’il fut jadis, en pleine paix, des conseils de guerre vengeant par la mort d’un homme la majesté des caporaux et des sergents. Ils ne voudront pas croire que des malheureux furent passés par les armes pour crime de désertion devant l’ennemi, dans une expédition où le gouvernement de la France ne reconnaissait pas de belligérants. Ce qu’il y a d’admirable, c est que de telles atrocités se commettent chez des peuples chrétiens qui honorent saint Sébastien, soldat révolté, et ces martyrs de la légion thébaine dont la gloire est seulement d’avoir encouru jadis les rigueurs des conseils de guerre, en refusant de combattre les Bagaudes. Mais laissons cela, ne parlons plus de ces justices de gens à sabres, qui périront un jour, selon la prophétie du Fils de Dieu ; et revenons-en aux magistrats civils.
» Les juges ne sondent point les reins et ne lisent point dans les cœurs; aussi leur plus juste justice est-elle rude et superficielle. Encore s’en faut-il de beaucoup qu ils s’en tiennent à cette grossière écorce d’équité, sur laquelle les codes sont écrits. Ils sont hommes, c’est-àdire faibles et corruptibles, doux aux forts et impitoyables aux petits. Ils consacrent par leurs sentences les plus cruelles iniquités sociales, et il est malaisé de distinguer dans cette partialité ce qui vient de leur bassesse personnelle, de ce qui leur est imposé par le devoir de leur profession, qui est, en réalité, de soutenir l’Etat dans ce qu’il a de mauvais autant que dans ce qu’il a de bon, de
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veiller à la conservation des mœurs publiques, ou excellentes ou détestables, et d’assurer, avec les droits des citoyens, les volontés tyranniques du prince, sans parler des préjugés ridicules et cruels qui trouvent sous les fleurs de lis un asile inviolable.
» Le magistrat le plus austère peut être amené, par son intégrité même, à rendre des arrêts aussi révoltants et peut-être plus inhumains encore que ceux du magistrat prévaricateur, et je ne sais, pour ma part, qui des deux je redouterais le plus, ou du juge qui s’est fait une âme avec des textes de loi, ou de celui qui emploie un reste de sentiment à torturer ces textes. Celui-ci me sacrifiera à son intérêt ou à ses passions; l’autre m’immolera froidement à la chose écrite.
. » Encore faut-il observer que le magistrat est défenseur, par fonction, non pas des préjugés nouveaux, auxquels nous sommes tous plus ou moins soumis, mais des préjugés anciens qui sont conservés dans les lois alors qu’ils s’effacent de nos âmes et de nos mœurs. Et il n'est pas d’esprit quelque peu méditatif et libre qui ne sente tout ce qu’il y a de gothique dans la loi, tandis que le juge n’a pas le droit de le sentir.
» Mais je parle comme si les lois, encore que barbares et grossières, étaient du moins claires et précises. Et il s’en faut de beaucoup qu’il en soit ainsi. Le grimoire d’un sorcier semble facile à comprendre en comparaison de plusieurs articles de nos codes et de nos coutumiers. Ces difficultés d’interprétation ont beaucoup contribué à faire établir divers degrés de juridiction, et l’on admet que ce que le bailli n’a pas entendu, messieurs du Parlement
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1 éclairciront. C'est beaucoup attendre de cinq hommes en robe rouge et en bonnet carré, qui, même après avoir récité le Veni Creator , demeurent sujets à l'erreur; et il vaut mieux convenir que la plus haute juridiction juge sans appel pour cette seule raison qu’on avait épuisé les autres avant de recourir à celle-là. Le prince est de cet avis ; car il a des lits de justice au-dessus des Parlements.
vin. — 64
La Justice
(SUITE ET FIN
Mon bon maître regarda tristement couler l’eau comme 1 image de ce monde où tout passe et rien ne change. Il demeura quelque temps songeur et reprit d’une voix plus basse :
Gela seul, mon fils, me cause un insurmontable embarras, qu’il faille que ce soit les juges qui rendent la justice. Il est clair qu’ils ont intérêt à déclarer coupable celui qu’ils ont d’abord soupçonné. L’esprit de corps, si puissant chez eux, les y porte ; aussi voit-on que, dans toute leur procédure, ils écartent la défense comme une impor-
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tune, et ne lui donnent accès que lorsque 1 accusation a revêtu ses armes et compose son visage, et qu enfin, à force d’artifices, elle a pris l’air d’une belle Minerve. Par l’esprit même de leur profession, ils sont enclins à voir un coupable dans tout accusé, et leur zèle semble si effrayant à certains peuples européens qu’ils les font assister, dans les grandes causes, par une dizaine de citoyens tirés au sort. En quoi il apparaît que le hasard, dans son aveuglement, garantit mieux la vie et la liberté des accusés que ne le peut faire la conscience éclairée des juges. Il est vrai que ces magistrats bourgeois, tirés à la loterie, sont tenus en dehors de l’affaire dont ils voient seulement les pompes extérieures. Il est vrai encore, qu’ignorant les lois, ils sont appelés, non à les appliquer, mais seulement à décider d un seul mot s il y a lieu de les appliquer. On dit que ces sortes d’assises donnent parfois des résultats absurdes, mais que les peuples qui les ont établies y sont attachés comme à une espèce de garantie très précieuse. Je le crois volontiers. Et je conçois qu’on accepte des arrêts rendus de la sorte, qui peuvent être ineptes ou cruels mais dont l’absurdité du moins et la barbarie ne sont, pour ainsi dire, imputables à personne. L’iniquité semble tolérable quand elle est assez incohérente pour paraître involontaire.
» Ce petit huissier de tantôt, qui a un si grand sentiment de la justice, me soupçonnait d’être du parti des voleurs et des assassins. Au rebours, je réprouve à ce point le vol et l’assassinat, que je n’en puis souffrir même la copie régularisée par les lois, et il m’est pénible de voir que
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les juges n’ont rien trouvé de mieux, pour châtier les larrons et les homicides, que de les imiter; car, de bonne foi, Tournebroche, mon fds, qu’est-ce que l’amende et la peine de mort, sinon le vol et l’assassinat perpétrés avec une auguste exactitude? Et ne voyez-vous point que notre justice ne tend, dans toute sa superbe, qu’à cette honte de venger un mal par un mal, une misère par une misère, et de doubler, pour l’équilibre et la symétrie, les délits et les crimes? On peut dépenser dans cette tâche une sorte de probité et de desinteressement. On peut s’y montrer un l’Hospital tout aussi bien qu’un Jefîreys, et je connais pour ma part un magistrat assez honnête homme. Mais j’ai voulu, remontant aux principes, montrer le caractère véritable d’une institution que l’orgueil des juges et l’épouvante des peuples ont revêtue à l’envi d’une majesté empruntée; j’ai voulu montrer l’humilité originelle de ces codes qu’on veut rendre augustes et qui ne sont en réalité qu’un amas bizarre d’expédients.
» Hélas! les lois sont de l’homme; c’est une obscure et misérable origine. L’occasion les fît naître pour la plupart. L’ignorance, la superstition, l’orgueil du prince, l’intérêt du législateur, le caprice, la fantaisie, voilà la source de ces grands corps de droit qui deviennent vénérables quand ils commencent à n’être plus intelligibles. L’obscurité qui les enveloppe, épaissie par les commentateurs, leur communique la majesté des oracles antiques. J’entends dire à chaque instant et je lis tous les jours dans les gazettes, que maintenant nous faisons des lois de circonstance et d’occasion. Cette vue appartient à des myopes qui ne découvrent pas que c’est la suite d’un usage immémorial et
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que, de tout temps, les lois sont sorties de quelque hasard. On se plaint aussi de l’obscurité et des contradictions où tombent sans cesse nos législateurs contemporains. Et l’on ne remarque pas que leurs prédécesseurs étaient tout aussi épais et embrouillés.
» En fait, Tournebroche, mon fds, les lois sont bonnes ou mauvaises, moins par elles-mêmes que par la façon dont on les applique, et telle disposition très inique ne fait pas de mal si le juge ne la met point en vigueur. Les mœurs ont plus de force que les lois. La politesse des habitudes, la douceur des esprits sont les seuls remèdes qu’on puisse raisonnablement apporter à la barbarie légale. Car de corriger les lois par les lois, c’est prendre une voie lente et incertaine. Les siècles seuls défont l’œuvre des siècles. Il y a peu d espoir qu un jour un Numa français rencontre dans la forêt de Compiègne ou sous les rochers de Fontainebleau une autre nymphe Égérie qui lui dicte des lois sages.
Il regarda longtemps vers les collines qui bleuissaient à
I horizon. Son air était grave et triste. Puis, posant doucement la main sur mon épaulé, il me parla avec un accent
si profond que je me sentis pénétré jusqu’au fond de l’âme.
II me dit :
Tournebroche, mon fils, vous me voyez tout à coup incertain et embarrassé, balbutiant et stupide, à la seule idée de corriger ce que je trouve détestable. Ne croyez point que ce soit timidité d esprit : rien n’étonne l’audace de ma pensée. Mais prenez bien garde, mon fils, à ce que je vais vous dire. Les vérités découvertes par l’intelligence demeurent stériles. Le cœur est seul capable de féconder
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ses rêves. Il verse la vie dans tout ce qu’il aime. C’est par le sentiment que les semences du bien sont jetées sur le monde. La raison n’a point tant de vertu. Et je vous confesse que j ai été jusqu'ici trop raisonnable dans la critique des lois et des mœurs. Aussi cette critique va-t-elle tomber sans fruits et se sécher comme un arbre brûlé par la gelée d avril. Il faut, pour servir les hommes, rejeter toute raison, comme un bagage embarrassant, et s’élever sur les ailes de l’enthousiasme. Si l’on raisonne, on ne s’envolera jamais.