ANATOLE FRANCE
vin. — 42
LES OPINIONS
M. JÉRÔME COIGNARD
Les Ministres d’État
C^ette après-dinée, M. l’abbé Jérôme Coignard fit visite, X comme il avait accoutumé, à M. Blaizot, libraire rue Saint-Jacques, à l'Image Sainte-Catherine. Avisant sur les tablettes les œuvres de Jean Racine, il se mit à feuilleter négligemment un des tomes de cet ouvrage.
— Ce poète, nous dit-il, n’était pas sans génie, et, s’il avait haussé son esprit à écrire ses tragédies en vers latins, il serait digne de louange, surtout à l’endroit de son Athalie , où il a montré qu’il entendait assez bien la politique. Corneille n’est, en regard de lui, qu’un vain
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COI G NARD
déclamateur. Cette tragédie de l’avènement de Joas découvre quelques-uns des ressorts dont le jeu élève et renverse les empires. Et il faut croire que monsieur Racine avait l’esprit de finesse dont nous devons faire plus de cas que de toutes les sublimités de la poésie et de l’éloquence, qui ne sont en réalité que des artifices de rhéteurs, propres à l'amusement des badauds. Tirer l’homme au sublime est le propre d’un esprit faible, qui se méprend sur la véritable nature de la race d’Adam, laquelle est tout entière misérable et digne de pitié. Je me retiens de dire que l'homme est un animal ridicule, par cette seule considération que Jésus-Christ l'a racheté de son précieux sang. La noblesse de l’homme réside uniquement dans ce mystère inconcevable, et les humains, petits ou grands, ne sont, par eux-mêmes, que des bêtes féroces et dégoûtantes.
M. Roman entra dans la boutique au moment où mon bon maître prononçait ces dernières paroles.
— Holà! monsieur l’abbé, s’écria cet habile homme. Vous oubliez que ces bêtes dégoûtantes et féroces sont soumises, tout au moins en Europe, à une police admirable, et que des Etats comme le royaume de France ou la république de Hollande sont bien éloignés de cette barbarie et de cette rudesse qui vous offensent.
Mon bon maître repoussa dans le rayon le tome de Racine et répondit à M. Roman, avec sa grâce coutumière :
— Je vous accorde, monsieur, que les actions des hommes d’Etat prennent quelque ordre et quelque clarté dans les écrits des philosophes qui en traitent, et j’admire dans votre ouvrage sur la Monarchie la suite et l’enchaî-
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
nement des idées. Mais souffrez, monsieur, que je fasse honneur à vous seul des beaux raisonnements que vous prêtez aux grands politiques des temps anciens et des jours présents. Ils n’avaient pas l’esprit que vous leur donnez, et ces illustres, qui semblent avoir mené le monde, étaient eux-mêmes le jouet de la nature et de la fortune. Ils ne s élevaient pas au-dessus de l’imbécillité humaine, et ce n était enfin que d’éclatants misérables.
En entendant impatiemment ce discours, M. Roman avait saisi un vieil atlas. Il se mit à 1 agiter avec un fracas qui se mêla au bruit de sa voix.
— Quel aveuglement! dit-il. Quoi, méconnaître l’action des grands ministres, des grands citoyens! Ignorez-vous à ce point l’histoire qu’il ne vous apparaisse pas qu’un César, un Richelieu, un Cromwell, pétrit les peuples comme un potier l’argile? Ne voyez-vous point qu’un État marche comme une montre aux mains de l’horloger?
— Je ne le vois point, reprit mon bon maître, et, depuis cinquante ans que j’existe, j’ai observé que ce pays avait plusieurs fois changé de gouvernement, sans que la condition des personnes y eût changé, sinon par un insensible progrès qui ne dépend point des volontés humaines. D’où je conclus qu’il est à peu près indifférent d’être gouverné d’une manière ou d’une autre, et que les ministres ne sont considérables que par leur habit et leur carrosse.
— Pouvez-vous parler ainsi, répliqua M. Roman, au lendemain de la mort d’un ministre d’Etat qui eut tant de part aux affaires, et qui, après une longue disgrâce, expire dans le moment qu’il ressaisissait le pouvoir avec les honneurs? Par le bruit qui poursuit son cercueil
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
vous pouvez juger de lefîet de ses actes. Cet effet dure après lui.
— Monsieur, répondit mon bon maître, ce ministre fut honnête homme, laborieux, appliqué, et 1 on peut dire de lui, comme de monsieur Vauban, qu’il eut trop de politesse pour en affecter les dehors, car il ne prit jamais soin de plaire à personne. Je le louerai surtout de s’être amélioré dans les affaires, au rebours de tant d’autres qui s y o-âtent. Il avait l’âme forte et un vif sentiment de la gran-
deur de son pays. Il est louable encore d’avoir porté tranquillement sur ses larges épaules les haines des colporteurs et des petits marquis. Ses ennemis mêmes lui accordent une secrète estime. Mais qu’a-t-il fait, monsieur, de considérable, et par quoi vous apparaît-il autre chose que le jouet des vents qui soufflaient autour de lui? Les jésuites qu’il a chassés sont revenus; la petite guerre de religion qu’il avait allumée afin de divertir le peuple s’est éteinte, ne laissant après la fête que la carcasse puante d’un méchant feu d’artifice. Il eut, je vous l’accorde, le génie du divertissement ou plutôt des diversions. Son parti, qui n’était que celui de l’occasion et des expédients, n’avait pas attendu sa mort pour changer de nom et de chef sans changer de doctrine. Sa cabale resta fidèle à son maître et à elle-même en continuant d’obéir aux circonstances. Estce donc là une œuvre dont la grandeur étonne?
— C’en est une admirable en effet, répondit M. Roman. Et ce ministre eût-il seulement tiré l’art du gouvernement des nuages de la métaphysique pour le ramener à la réalité des choses, que je l’en chargerais de louanges. Son parti, dites-vous, fut celui de l’occasion et des expédients.
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
Mais que faut-il pour exceller dans les affaires humaines? que saisir 1 occasion favorable et recourir aux expédients utiles. G est ce qu’il fit, ou du moins ce qu’il eût fait, si la mobilité pusillanime de ses amis et l’audace perfide de ses adversaires lui avaient laissé quelque repos. Mais il s’usa dans le vain ouvrage d’apaiser ceux-ci et de raffermir les premiers. Le temps et les hommes, instruments nécessaires, lui firent défaut pour établir son bienfaisant despotisme. Il forma du moins des desseins admirables pour la politique intérieure. Vous ne devez pas oublier que, à 1 extérieur, il dota sa patrie de vastes et fertiles territoires.
Et nous lui devons en cela d’autant plus de reconnaissance, qu’il fit ces heureuses conquêtes seul et malgré le parlement dont il dépendait.
— Monsieur, répondit mon bon maître, il montra de 1 énergie et de l’habileté dans les affaires des colonies, mais non beaucoup plus, peut-être, qu’un bourgeois n’en déploie pour acheter une terre. Et ce qui me gâte toutes . ces affaires maritimes, c’est la conduite que les Européens ont coutume de tenir avec les peuples de l’Afrique et de l’Amérique. Les blancs, quand ils sont aux prises avec des hommes jaunes ou noirs, se voient forcés de les exterminer. L’on ne vient à bout des sauvages que par une sauvagerie perfectionnée. C’est à cette extrémité qu’aboutissent toutes les entreprises coloniales. Je ne nie pas que les Espagnols, les Hollandais et les Anglais n’y aient trouvé quelque avantage; mais d’ordinaire on se lance au hasard et tout à fait à l’aventure dans ces grandes et cruelles expéditions. Qu’est-ce que la sagesse et la volonté d’un homme dans des entreprises qui intéressent le com-
vin. — 43
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
merce, 1 agriculture, la navigation, et qui, par conséquent, dépendent d une immense quantité d êtres minuscules i La part d’un ministre en de telles affaires est bien petite, et, si elle nous paraît notable, c est parce que notre espiit, tourné à la mythologie, veut donner un nom et une figure à toutes les forces secrètes de la nature. Qu a-t-il inventé, votre ministre, en fait de colonies, qui ne fût déjà connu des Phéniciens, au temps de Cadmus?
A ces mots, M. Roman laissa tomber son atlas, que le libraire alla ramasser doucement.
— Monsieur l’abbé, dit-il, je découvre à regret que vous êtes sophiste. Car il faut l’être pour offusquer avec Cadmus et les Phéniciens les entreprises coloniales du ministre défunt. Vous n’avez pu nier que ces entreprises fussent son ouvrage, et vous avez pitoyablement introduit ce Cadmus pour nous embrouiller.
— Monsieur, dit l’abbé, laissons là Cadmus puisqu’il vous fâche. Je veux dire seulement qu’un ministre a peu de part à ses propres entreprises et qu’il n’en mérite ni la gloire ni la honte; je veux dire que, si, dans la comédie pitoyable de la vie, les princes ont l’air de commander comme les peuples d’obéir, ce n’est qu’un jeu, une vaine . apparence, et que réellement ils sont les uns et les autres conduits par une force invisible.
Saint Abraham
En cette nuit d’été, tandis que les moucherons dansaient autour de la lanterne du Petit-Bacchus, M. l’abbé Goignard prenait le frais sous le porche de Saint- Benoît-le-Bétourné. Il y méditait, à sa coutume, lorsque Catherine vint s’asseoir à côté de lui sur le banc de pierre. Mon bon maître était enclin à louer Dieu dans ses œuvres. Il prit plaisir à contempler cette belle fille, et, comme il avait l’esprit riant et orné, il lui tint des propos agréables. Il la loua d’avoir de l’esprit non seulement sur la langue, mais encore à la gorge et dans le reste de sa
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
personne, et de sourire avec ses lèvres et ses joues, moins encore qu’avec toutes les fossettes et tous les jolis plis de sa chair, en sorte qu’on souffrait impatiemment les voiles qui empêchaient qu’on ne la vît sourire tout entière.
— Puisque enfin, disait-il, il faut pécher sur cette terre, et que nul ne peut, sans superbe, se croire infaillible, c’est avec vous, mademoiselle, que je voudrais que la grâce divine me fît défaut de préférence, si toutefois tel pouvait être votre bon plaisir. J’y rencontrerais deux avantages précieux, à savoir : premièrement, de pécher avec une joie rare et des délices singulières; secondement, de trouver ensuite une excuse dans la puissance de vos charmes, car il est sans doute écrit au livre du Jugement que vos attraits sont irrésistibles. Gela doit être considéré. L’on voit des imprudents qui forniquent avec des femmes laides et mal faites. Ces malheureux, en travaillant de la sorte, risquent fort de perdre leur âme ; car ils pèchent pour pécher, et leur faute laborieuse est pleine de malice. Tandis qu’une si belle peau que la vôtre, Catherine, est une excuse aux yeux de l’Éternel. Vos charmes allègent merveilleusement la faute, qui devient pardonnable, étant involontaire. Pour tout vous dire, mademoiselle, je sens que, près dë vous, la grâce divine m’abandonne et fuit à tire-d’aile. Au moment que je vous parle, ce n’est plus qu’un petit point blanc au-dessus de ces toits où, dans les gouttières, les chats font l’amour avec des cris furieux et des plaintes d’enfant, pendant que la lune s’assied effrontément sur un tuyau de cheminée. Tout ce que je vois de votre personne, Catherine, m’est sensible; et ce que je n’en vois pas m’est plus sensible encore.
LES OPINIONS DE M . JÉRÔME COIGNARD
En entendant ces mots, elle baissa le regard sur ses genoux, puis le coula tout luisant sur M. l’abbé Coignard.
Et, d’une voix très douce :
— Puisque vous me voulez du bien, monsieur Jérôme, dit-elle, promettez-moi de m’accorder la grâce que je vais vous demander, et dont je vous serai reconnaissante.
Mon bon maître promit. Qui n’en eût fait autant à sa place?
Catherine lui dit alors avec vivacité :
— Vous savez, monsieur Jérôme, que l’abbé La Perruque, vicaire à Saint-Benoît, accuse frère Ange de lui avoir volé son âne, et qu’il en a fait une plainte à l’official. Or, rien n’est plus faux. Ce bon frère avait emprunté l’âne pour porter des reliques dans les villages. L’âne s’est perdu en chemin. Les reliques ont été retrouvées. C’est l’essentiel, comme dit frère Ange. Mais l’abbé La Perruque réclame son âne et ne veut rien entendre. Il fera mettre le petit frère dans les prisons de l’archevêque. Vous seul pouvez fléchir sa colère et l’amener à retirer sa plainte.
— Mais, mademoiselle, dit l’abbé Coignard, je n’en ai ni le pouvoir ni l’envie.
— Oh! reprit Catherine, en se glissant près de lui et en le regardant avec une tendresse apprêtée, l’envie, je serais bien malheureuse si je ne parvenais pas à vous la donner. Quant au pouvoir, vous l’avez, monsieur Jérôme, vous l’avez. Et rien ne vous sera plus facile que de sauver le petit frère. Il vous suffira de donner à monsieur La Perruque huit sermons pour le carême et quatre pour Pavent. Vous faites si bien les sermons que ce doit être pour vous un plaisir d’en faire. Composez ces douze sermons,
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
monsieur Jérôme, composez-les tout de suite. J irai les chercher moi-même dans votre échoppe de Saint-Innocent. Monsieur La Perruque, qui se fait une grande idée de votre savoir et de votre mérite, estime qu’une douzaine de vos sermons vaut un âne. Dès qu’il aura la douzaine, il retirera sa plainte. Il l’a dit. Qu’est-ce que douze sermons, monsieur Jérôme? Et je vous promets d’écrire amen au bas du dernier. J’ai votre promesse, ajouta-t-elle en lui passant les bras autour du cou.
— Pour cela, dit rudement M. Goignard en dénouant les jolies mains agrafées à son épaule, je refuse net. Les promesses qu’on fait à une jolie fille n’engagent que la peau, et ce n’est point pécher que de s’en dédire. Ne comptez pas sur moi, la belle, pour tirer votre galant barbu des mains de l’official. Si je faisais un ou deux ou douze sermons, ce serait contre les mauvais moines qui sont la honte de l’Église et comme une vermine attachée à la robe de saint Pierre. Ce frère Ange est un fripon; il fait toucher aux bonnes femmes, en guise de reliques, quelque os de mouton ou de cochon, qu’il a lui-même rongé avec une avidité dégoûtante. 11 a porté, je gage, sur l’âne de monsieur La Perruque une plume de l’ange Gabriel, un rayon de l’étoile des mages, et, dans une petite fiole, un peu du son des cloches qui sonnaient dans le clocher du temple de Salomon. Il est ignare, il est menteur et vous l’aimez. Ce sont là trois raisons pour qu’il me déplaise. Je vous laisse à juger, mademoiselle, laquelle des trois est la plus forte. Ce peut bien être la moins honnête, car enfin j’étais porté vers vous tout à l’heure avec une violence qui n’est point de mon âge ni de mon état. Mais
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
ne vous y trompez pas : je ressens très vivement les outrages que votre greluchon encapuchonné fait à l’Église de Notre-Seigneur Jésus-Christ, dont je suis un membre très indigne. Et 1 exemple de ce capucin m’inspire un tel dégoût que je suis possédé d’une envie soudaine de méditer quelque bel endroit de saint Jean Chrysostome, au lieu de frotter mes genoux aux vôtres, mademoiselle, comme je fais depuis un quart d’heure. Car le désir du pécheur est périssable et la gloire de Dieu dure éternellement.
» Je ne me suis jamais fait une idée exagérée du péché de la chair. C est une justice qu’on peut me rendre. Je ne m’effarouche pas, à l’exemple de monsieur Nicodème, pour une si petite affaire que de prendre du plaisir avec une jolie fille. Mais ce que je ne puis souffrir, c’est la bassesse de l’âme, c’est l’hypocrisie, c’est le mensonge et cette crasse ignorance, qui font de votre frère Ange un capucin accompli. Vous prenez dans son commerce, mademoiselle, une habitude de crapule qui vous ravale bien au-dessous de votre condition, laquelle est celle de fille galante. J’en sais les hontes et les misères; mais c’est un état bien supérieur à celui de capucin. Ce coquin vous déshonore, comme il déshonore jusqu’aux ruisseaux de la rue Saint-Jacques, en y trempant les pieds. Songez, mademoiselle, à toutes les vertus dont vous pourriez encore vous orner, dans votre incertain métier, et dont une seule peut-être vous ouvrirait un jour le paradis, si vous n’étiez soumise et assujettie à cette bête immonde.
» Tout en vous laissant prendre çà et là ce qu’il faut bien finalement qu’on vous laisse quand on s’en va, vous pourriez, Catherine, fleurir en foi, en espérance et en
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNA RD
charité, aimer les pauvres et visiter les malades; vous pourriez être aumônière et compatissante, et vous délecter chastement à la vue du ciel, des eaux, des Lois et des champs; vous pourriez, le matin, ouvrant votre fenêtre, louer Dieu en écoutant chanter les oiseaux; vous pourriez, aux jours de pèlerinage, gravir la montagne de Saint- Yalérien et là, sous le calvaire, pleurer doucement votre innocence perdue ; vous pourriez faire en sorte que Celui qui seul lit dans les coeurs dise : « Catherine est ma crea- » ture, et je la reconnais aux restes d’une belle lumière » qui n’est point éteinte en elle. »
Catherine l’interrompit.
— Mais, l’abbé, fit-elle sèchement, c’est un sermon que vous me dégoisez là.
— Ne m’en avez-vous point demandé une douzaine? répondit-il.
Elle commençait à se fâcher :
— Prenez garde, l’abbé. Il dépend de vous que nous soyons amis ou ennemis. Voulez-vous faire les douze sermons? Réfléchissez avant de répondre.
— Mademoiselle, dit M. l’abbé Coignard, j’ai fait des actions blâmables dans ma vie, mais ce n’était pas après y avoir réfléchi.
— Vous ne voulez pas? C’est bien sûr? Une fois... deux fois... Vous refusez?... L’abbé, je me vengerai.
Elle bouda quelque temps, muette et rechignée sur le banc. Puis, tout à coup, elle se mit à crier :
— Finissez! monsieur l’abbé Coignard. A votre âge, avec cet habit respectable, me lutiner ainsi, fi! monsieur l’abbé, fi! Quelle honte, monsieur l’abbé!
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
Gomme elle glapissait le plus aigrement, l’abbé vit mademoiselle Lecœur, mercière aux Trois-Pucelles , qui passait sous le porche. Elle allait, à cette heure tardive, se confesser au troisième vicaire de Saint-Benoît, et détournait la tête en signe de grand dégoût.
Il avoua en lui-même que la vengeance de Catherine était pi ompte et sûre, car la vertu de mademoiselle Lecœur, fortifiée par 1 âge, était devenue si vigoureuse qu’elle s attaquait à toutes les impuretés de la paroisse et transpeiçait sept fois le jour, de la pointe de sa langue, les pécheurs charnels de la rue Saint-Jacques.
Mais Catherine elle-même ne savait pas combien sa vengeance était complète. Elle avait vu venir sur la place mademoiselle Lecœur. Elle n’avait pas vu mon père qui suivait de près.
Il venait avec moi chercher sous le porche l’abbé pour l’emmener au Petit-Bacchus . Mon père avait du goût pour Catherine. Rien ne le fâchait comme de la voir serrée de près par les galants. Il n’avait pas d’illusions sur sa conduite; mais, comme il disait, savoir et voir sont deux choses différentes. Or, les cris de Catherine lui étaient parvenus très clairs aux oreilles. Il était vif et incapable de se contraindre. J’eus grand peur que sa colère n’éclatât en propos grossiers et en menaces brutales. Je le voyais déjà tirant sa lardoire, qu il portait aux cordons de son tablier, comme une arme honorable, car il mettait sa gloire dans l’art de rôtisseur.
Mes craintes n’étaient qu’à demi fondées. Une circonstance où Catherine montrait de la vertu était pour le
LES OPINIONS DE M . JÉRÔME COIGNARD
surprendre, non pour lui déplaire, et le contentement l’emporta dans son âme sur la colère.
Il aborda mon bon maître assez civilement et lui dit avec une gravité moqueuse :
— Monsieur Coignard, tous les prêtres qui recherchent la société des femmes galantes y laissent leur vertu et leur bon renom. Et c’est justice, alors même qu’aucun plaisir n’a payé leur déshonneur.
Catherine quitta la place avec un bel air de pudeur offensée et mon bon maître répondit à mon père avec une éloquence douce et riante :
— Cette maxime, maître Léonard, est excellente; encore ne doit-on pas l’appliquer sans discernement et la coller en toute occasion comme l’étiquette « à six blancs » que le coutelier boiteux met à tous ses couteaux. Je ne rechercherai pas en quoi j’en ai pu tantôt mériter l’application. Ne suffit-il pas que j’avoue l’avoir méritée?
» Il est indécent de s’entretenir de soi-même, et ce serait faire trop de violence à ma pudeur que de m’obliger à discourir de ce qui m’est particulier. J’aime mieux vous opposer, maître Léonard, l’exemple du vénérable Robert d’Arbrissel, qui, fréquentant les filles de joie, y acquit de grands mérites. On peut citer aussi saint Abraham, anachorète de Syrie, qui ne craignit point de pénétrer dans une maison mal famée.
-Qui est ce saint Abraham? demanda mon père, dont toutes les idées étaient en déroute.
— Asseyons-nous devant votre porte, dit mon bon maître; apportez un pot de vin; et je vous conterai l’histoire
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
de ce grand saint, telle qu’elle nous a été enseignée par saint Ephrem lui-même.
Mon père fît signe qu'il le voulait bien. Nous prîmes place tous trois sous l’auvent, et mon bon maître parla comme il suit :
— Saint Abraham, déjà vieux, vivait seul au désert, dans une petite cabane, lorsque son frère mourut, laissant une fille d’une grande beauté, nommée Marie. Assuré que la vie qu’il menait serait excellente pour sa nièce, Abraham fît bâtir pour elle une cellule proche de la sienne, d’où il l’instruisait par une petite fenêtre qu’il avait percée.
» Il avait soin qu’elle jeûnât, veillât et chantât des psaumes. Mais un moine, qu’on croit être un faux moine, s’étant approché de Marie pendant que le saint homme Abraham méditait sur les Ecritures, induisit en péché la jeune fille qui se dit ensuite :
» — Il vaut bien mieux, puisque je suis morte à Dieu, que j’aille dans un pays où je ne sois connue de personne.
» Et, quittant sa cellule, elle s’en alla dans une ville voisine nommée Edesse, où il y avait des jardins délicieux et de fraîches fontaines, et qui est encore aujourd’hui la plus agréable des villes de Syrie.
» Cependant le saint homme Abraham restait plongé dans une méditation profonde. Sa nièce était déjà partie depuis plusieurs jours quand, ouvrant sa petite fenêtre, il demanda :
» — Marie, pourquoi ne chantes-tu plus les psaumes que tu chantais si bien?
» Et, ne recevant pas de réponse, il soupçonna la vérité et s’écria :
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
» — Un loup cruel a enlevé ma brebis!
» Il demeura dans l’affliction pendant deux ans; après quoi, il apprit que sa nièce menait une mauvaise vie. Agissant avec prudence, il pria un de ses amis d aller à la ville pour reconnaître exactement ce qu’il en était. Le rapport de cet ami fut qu’en effet Marie menait une mauvaise vie. A cette nouvelle, le saint homme pria son ami de lui prêter un habit de cavalier et de lui amener un cheval; et, ayant mis sur sa tête, afin de n’être point reconnu, un grand chapeau qui lui couvrait le visage, il se rendit dans l’hôtellerie où on lui avait dit que sa nièce était logée. Il jetait les yeux de tous côtés pour voir s’il ne l’apercevrait point; mais, comme elle ne paraissait pas, il dit à l’hôtelier en feignant de sourire :
» — Mon maître, on dit que vous avez ici une jolie fille. Ne pourrais-je pas la voir?
» L’hôtelier, qui était obligeant, la fît appeler, et Marie se présenta dans un costume qui, selon la propre expression de saint Ephrem, suffisait à révéler sa conduite. Le saint homme en fut pénétré de douleur.
» Il affecta pourtant la gaieté et commanda un bon repas. Marie était, ce jour-là, d’une humeur sombre. A donner le plaisir, on ne le goûte pas toujours; et la vue de ce vieillard, qu’elle ne reconnaissait pas, car il n’avait point tiré son chapeau, ne la tournait nullement à la joie. L’hôtelier lui faisait honte d’une si méchante attitude, et si contraire aux devoirs de sa profession; mais elle dit en soupirant :
» — Plût à Dieu que je fusse morte il y a trois ans!
» Le saint homme Abraham prit soin de prendre le
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
langage d’un galant cavalier comme il en avait pris l’habit :
» — Ma fille, dit-il, je viens ici non pour pleurer tes péchés, mais pour partager ton amour.
» Mais, quand l’hôtelier l’eut laissé seul avec Marie, il cessa de feindre et, levant son chapeau, il dit en pleurant :
» — Ma fille Marie, ne me reconnaissez-vous pas? Ne suis-je pas Abraham qui vous ai tenu lieu de père?
» 11 lui prit la main et l’exhorta toute la nuit au repentir et à la pénitence. Surtout il eut soin de ne point la désespérer. Il lui répétait sans cesse : « Ma fille, il n’y a « que Dieu d’impeccable! »
» Marie avait l’âme naturellement douce. Elle consentit à retourner auprès de lui. Quand le jour se leva, ils partirent. Elle voulait emporter ses robes et ses bij oux. Mais le saint homme lui fit entendre qu’il était plus convenable de les laisser. Il la fît monter sur son cheval et la ramena aux cellules où ils reprirent tous deux leur vie passée. Seulement le saint homme prit soin, cette fois, que la chambre de Marie ne communiquât point avec le dehors et qu’on n’en pût sortir sans passer par la chambre qu’il habitait lui-même, moyennant quoi, avec la grâce de Dieu, il garda sa brebis.
» Telle est l’histoire de saint Abraham, dit mon bon maître en prenant sa tasse de vin. »
— Elle est parfaitement belle, dit mon père, et le malheur de cette pauvre Marie m’a tiré les larmes des yeux.
Les Ministres d’Etat
(SUITE ET FIN
CE jour-là, nous fûmes bien surpris, mon bon maître et moi, de rencontrer chez M. Blaizot, à l’Image Sainte-Catherine , un petit homme maigre et jaune qui n’était pas autre que le célèbre libelliste Jean Hibou. Nous avions tout lieu de croire qu’il était à la Bastille, où il avait accoutumé de vivre. Et, si nous n’hésitâmes pas à le reconnaître, c’est qu’il gardait encore sur le visage l’ombre et l’humidité des cachots. Il feuilletait d’une main frémissante, sous l’œil inquiet du libraire, les écrits politiques nouvellement venus de Hollande. M. l’abbé Jérôme
vin. — 45
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
Coignard lui tira son chapeau avec une grâce naturelle, qui eût été plus sensible si le chapeau de mon bon maître n’avait pas été défoncé, la veille au soir, dans une rixe sans conséquence, sous la treille du Petit-Bacchus.
M. l’abbé Goignard ayant témoigné qu’il avait joie à revoir un si habile homme :
— Ce ne sera pas pour longtemps, répondit M. Jean Hibou. Je quitte ce pays où je ne puis vivre. Je ne saurais respirer plus longtemps l’air corrompu de cette ville. Dans un mois, je serai établi en Hollande. Il est cruel de subir Fleury après Dubois, et j’ai trop de vertu pour être Français. Nous sommes gouvernés, sur de mauvais principes, par des imbéciles et des coquins. C’est ce que je ne puis souffrir.
— Il est vrai, dit mon bon maître, que les affaires publiques sont mal conduites et qu’il y a beaucoup de voleurs en place. Les sots et les méchants se partagent la puissance et, si j’écris jamais sur les affaires du temps, j’en ferai un petit livre à la façon de Y Apokolokyntose de Senèque le Philosophe ou de notre Satire Ménippée , qui est assez savoureuse. Cette façon légère et plaisante convient mieux à la matière que la roideur morose d’un Tacite ou que la gravite patiente d’un de Thou. Je ferais de ce libelle des manuscrits qu’on passerait sous le manteau, et 1 on y verrait un mépris philosophique des hommes. Les gens en place, pour la plupart, en seraient fort irrites; mais quelques-uns, je crois, goûteraient un secret plaisir a s y voir couverts d’infamie. J’en juge par ce que j ouis dire à une dame de bonne naissance que je connus à Séez, du temps que j’y étais bibliothécaire
LES OPINIONS DE mM. JÉRÔME COIGNARD
de monsieur l’évêque. Elle était sur le retour et toute frémissante encore de ses débauches effrénées. Car il faut vous dire qu elle avait été pendant vingt ans la meilleure haquenée de la province de Normandie. Et, comme je 1 interrogeais sur le plaisir qu elle avait le plus vivement ressenti dans sa vie :
® G esG me répondit-elle, celui de me sentir déshonorée.
» Je reconnus à cette réponse quelle avait de la délicatesse. J en veux supposer autant à tel ou tel de nos ministres, et, si jamais j'écris contre ceux-là, ce sera pour les flatter curieusement dans leur vice et dans leur infamie. Mais pourquoi différer l’exécution d’un si beau dessein? Je veux demander tout de suite à monsieur Blaizot un cahier de papier pour écrire le premier chapitre de la nouvelle Ménippée. »
Il tendait déjà le bras vers M. Blaizot étonné. M. Jean Hibou 1 arrêta vivement.
— Gardez, monsieur l’abbé, lui dit-il, ce beau projet pour la Hollande et venez avec moi à Amsterdam, où je vous trouverai un emploi chez quelque limonadier ou baigneur. Là, vous serez libre; vous pourrez écrire la nuit votre Ménippée au bout d’une table, tandis qu’à l’autre bout je composerai mes libelles. Ils seront virulents, et qui sait si par nos efforts nous n’amènerons point un changement dans les affaires du royaume? Les libellistes ont plus de part qu’on ne croit à la chute des empires ; ils préparent les catastrophes que les peuples mutinés consomment.
» Quel triomphe, ajouta-t-il d’une voix qui sifflait entre
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COI GNARD
ses dents noires, rongées par l’âcre humeur de sa bouche, quelle joie si je parvenais à détruire un de ces ministres qui m’ont lâchement enferme a la Bastille ! Ne voulezvous pas, monsieur 1 abbé, vous associer à un si bel ouvrage?
Point du tout, répondit mon bon maître. Je serais
bien fâché de rien changer à la forme de l’Etat, et, si je pensais que mon Apokolokyntose ou Menippee pût avoir un pareil effet, je ne l’écrirais jamais.
— Quoi ! s’écria le libelliste déçu, ne me disiez-vous pas ici, tout à l’heure, que ce gouvernement était mauvais?
— Sans doute, dit l’abbé. Mais j’imite la sagesse de cette vieille de Syracuse qui, au temps où Denys était le plus exécrable à son peuple, allait tous les jours dans le temple prier les dieux pour la vie du tyran. Instruit d’une piété si singulière, Denys voulut en connaître les raisons. Il fît venir la bonne femme et l’interrogea :
» — Je ne suis pas jeune, répondit-elle, j’ai vécu sous beaucoup de tyrans, et j’ai toujours observé qu’à un mauvais succédait un pire. Tu es le plus détestable que j’aie encore vu. D’où je conclus que ton successeur sera, s’il est possible, plus méchant que toi, et je prie les dieux de nous le donner le plus tard possible.
» Cette vieille était fort sensée, et j’estime comme elle, monsieur Jean Hibou, que les moutons font sagement de se laisser tondre par leur vieux berger, de peur qu’il n’en vienne un plus jeune qui les tonde de plus près.
La bile de M. Jean Hibou, mise en mouvement par ce discours, se répandit en paroles amères :
— Quels lâches propos! quelles indignes maximes! Oh!
LES OPINIONS DE M . JÉRÔME COIGNARD
monsieur l'abbé, que vous êtes peu amateur du bien public et que vous méritez mal la couronne de chêne promise par les poètes aux vaillants citoyens! Il vous fallait naître chez les Tartares, chez les Turcs, esclave d’un Gengiskan ou d’un Bajazet, plutôt qu’en Europe où l’on enseigne les principes du droit public et de la philosophie. Quoi! vous subissez un mauvais gouvernement sans l’envie même d’en changer! De tels sentiments, dans une république de ma façon, seraient punis, pour le moins, de l’exil et de la relégation. Oui, monsieur l’abbé, dans la constitution que je médite et qui sera réglée d’après les maximes de l’antiquité, j’ajouterai un article pour la punition des mauvais citoyens tels que vous. Et j’édicterai des châtiments contre quiconque, pouvant améliorer l’Etat, ne le ferait pas.
— Eh ! eh ! dit l’abbé en riant, vous ne me donnez pas de la sorte l’envie d’habiter votre Salente. Ce que vous m’en faites connaître me porte à croire que l’on y sera fort contraint.
M. Jean Hibou répondit sentencieusement :
— On n'y sera contraint qu’à la vertu.
— Ah! dit l’abbé, que la vieille de Syracuse avait raison et qu’il faut craindre d’avoir monsieur Jean Hibou après Dubois et Fleury! Vous me promettez, monsieur, le gouvernement des violents et des hypocrites, et c’est pour hâter l’effet de vos promesses que vous m’engagez à me faire limonadier ou baigneur sur un canal d’Amsterdam! Grand merci! Je reste rue Saint-Jacques où l’on boit du vin frais en frondant les ministres. Croyez-vous me séduire par le mirage de ce gouvernement des honnêtes
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
gens, qui entoure les libertés de telles défenses, qu’on n’en peut plus jouir?
— Monsieur l’abbé, dit Jean Hibou qui s’échauffait, est-ce de la bonne foi, que d’attaquer une police de l’État que j’ai conçue à la Bastille et que vous ne connaissez pas?
— Monsieur, reprit mon bon maître, je me défie des gouvernements que l’on conçoit dans la cabale et la mutinerie. L’opposition est une très mauvaise école de gouvernement, et les politiques avisés, qui se poussent par ce moyen aux affaires, ont grand soin de gouverner par des maximes tout à fait opposées à celles qu’ils professaient auparavant. Gela s’est vu en Chine et ailleurs. Les mêmes nécessités auxquelles étaient soumis leurs prédécesseurs les conduisent. Et ils n’apportent de nouveau que leur inexpérience. C’est une des raisons, monsieur, qui me fait augurer qu’un gouvernement nouveau sera plus importun que celui qu’il remplacera sans être beaucoup différent. Ne Lavons-nous pas déjà éprouvé?
— Ainsi, dit M. Jean Hibou, vous êtes pour les abus?
— Vous l’avez dit, répondit mon bon maître. Les gouvernements sont comme les vins qui se dépouillent et s’adoucissent avec le temps. Les plus durs perdent à la longue un peu de leur rudesse. Je crains un empire dans sa première verdeur. Je crains l’âpre nouveauté d’une république. Et, puisqu’il faut être mal gouverné, je préfère des princes et des ministres chez qui les premières ardeurs sont tombées.
M. Jean Hibou rencogna son chapeau sur son nez et nous dit adieu d’une voix irritée.
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
Quand il fut parti, M. Blaizot leva les yeux de dessus ses registres et, assurant ses besicles, il dit à mon bon maître :
— Je suis libraire à l’Image Sainte-Catherine depuis bientôt quarante ans et ce m est une joie toujours nouvelle d’entendre les propos des savants cpii fréquentent dans ma boutique. Mais je n’aime pas beaucoup les discours sur les affaires publiques. On s’y échauffe, on s’y querelle vainement.
— C’est aussi, dit mon bon maître, qu’en cette matière il n y a guère de principes solides.
11 y en a du moins un, que personne ne s’avisera de contester, répondit M. Blaizot, libraire, c’est qu’il faudrait être mauvais chrétien et mauvais Français pour nier la vertu de la sainte ampoule de Reims, par Fonction de laquelle nos rois sont institués vicaires de Jésus- Christ pour le royaume de France. C’est le fondement de la monarchie qui ne sera jamais ébranlé.
Affaire du Mississipi.
On sait qu’en l’année 1722, le Parlement de Paris jugea l’affaire du Mississipi dans laquelle furent impliqués, avec les directeurs de la Compagnie, un ministre d’Etat, secrétaire du roi, et plusieurs sous-intendants de provinces. La Compagnie était accusée d’avoir corrompu les officiers du royaume et du roi, qui l’avaient en réalité dépouillée avec l’avidité ordinaire aux gens en place dans les gouvernements faibles. Et il est certain qu’à cette époque tous les ressorts du gouvernement étaient détendus ou faussés. A l’une des audiences de ce procès mémo-
viii. — 46
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
râble, la dame de la Morangère, femme d lin des directeurs de la Compagnie du Mississipi, fut entendue en la grand’chambre par messieurs du Parlement. Elle déposa qu’un sieur Lescot, secrétaire de M. le lieutenant-criminel. Payant mandée secrètement au Châtelet, lui fit sentir qu il .ne dépendait que d’elle de sauver son mari, qui était bel homme et de bonne mine. Il lui avait parlé à peu près en ces termes : « Madame, ce qui fâche les vrais amis, du roi en cette affaire, c’est que les jansénistes n’y sont point impliqués. Ces jansénistes sont des ennemis de la couronne autant que de la religion. Donnez-nous, madame, les moyens de perdre l’un d’eux, et nous reconnaîtrons ce service d’État en vous rendant votre mari avec tous ses biens. » Quand madame de la Morangère eut rapporté ce discours, qui n’était pas fait pour le public, M. le président du Parlement fut bien obligé d’appeler en la grand’chambre le sieur Lescot, qui d’abord essaya de nier. Mais madame de la Morangère avait de beaux yeux limpides, dont il ne put soutenir le regard. Il se troubla et fut confondu. C’était un grand vilain homme roux, comme Judas Iscariote.
Cette affaire, connue par les gazettes, fît l’entretien de Paris. On en parla dans les salons, dans les promenades, chez le barbier et chez le limonadier. Et partout madame de la Morangère inspirait autant de sympathie que le Lescot donnait de dégoût.
La curiosité publique était vive encore quand j’accompagnai M. l’abbé Jérôme Coignard, mon bon maître, chez M. Blaizot qui, comme vous savez, est libraire, rue Saint-Jacques, à l’Image Sainte-Catherine.
LES OPINIONS DE M. JÉRÔMÇ COIGNARD
Nous trouvâmes dans la boutique le secrétaire particulier d’un ministre d’Etat, M. Gentil, qui se cachait le visage dans un livre nouvellement venu de Hollande, et le célèbre M. Roman, qui a traité de la raison d’Etat en divers ouvrages estimés. Le vieux M. Blaizot, derrière son comptoir, lisait la gazette.
M. Jérôme Coignard se coula jusqu’à lui pour attraper par-dessus ses épaules les nouvelles dont il était friand. Ce savant homme, et d’un si beau génie, ne possédait aucune part des biens de ce monde et, quand il avait bu une chopine au Petit-Bacchus , il ne lui restait pas un sou dans sa poche pour acheter les feuilles publiques. Ayant lu sur le dos de M. Blaizot la déposition de la dame de la Morangère, il s’écria que cela était bien, et qu’il lui plaisait de voir l'iniquité crouler du haut de sa tour sous la faible main d’une femme, comme il en est des exemples
merveilleux rapportés dans l’Ecriture.
— Cette dame, ajouta-t-il, bien qu’alliée à des publicains que je n’aime point, est semblable à ces femmes fortes, si vantées au livre des Rois. Elle plaît par un rare mélange de droiture et de finesse et j’applaudis à sa piquante victoire.
M. Roman l’interrompit :
— Prenez garde, monsieur l’abbé, dit-il en étendant le bras, prenez garde que vous considérez cette affaire sous un aspect individuel et particulier, sans vous inquiéter, comme vous devriez le faire, des intérêts publics qui y sont liés. Il faut voir en tout la raison d’Etat et il est clair que cette raison souveraine exigeait que madame de la Morangère ne parlât pas ou que ses paroles ne trouvassent pas de créance.
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
M. Gentil leva le nez de dessus son livre.
— On a beaucoup exagéré, dit-il, l’importance de cet incident.
— Ah! monsieur le secrétaire, reprit M. Roman, nous ne croirons pas qu’un incident qui vous fera perdre votre place soit sans importance. Car vous en périrez, monsieur, vous et votre maître. Pour ma part, j’en suis aux regrets. Mais ce qui me consolerait de la chute des ministres que le coup atteint, c’est l’impuissance où ils furent de le prévenir.
M. Gentil fit entendre, par un petit clignement d’œil, qu’il entrait, sur ce point, dans les vues de M. Roman.
Celui-ci poursuivit :
— L’État est comme le corps humain. Toutes les fonctions qu’il accomplit ne sont pas nobles. Aussi en est-il qu’il faut cacher, je dis des plus nécessaires.
— Ah! monsieur, dit l’abbé, était-il donc nécessaire que le Lescot agît de la sorte avec la pauvre femme d’un prisonnier? C’était une infamie!
— Oh! dit M. Roman, ce fut une infamie quand on le sut. Avant, ce n’était rien. Si vous voulez jouir de ce bienfait d’être gouvernés, qui seul met les hommes au-dessus des animaux, il faut laisser aux gouvernants les moyens d’exercer le pouvoir. Et le premier de ces moyens est le secret. C’est pourquoi le gouvernement populaire, qui est le moins secret de tous, en est aussi le plus faible. Croyez-vous donc, monsieur l’abbé, qu’on puisse conduire les hommes par la vertu? Ce serait une grande rêverie.
— Je ne le crois pas, répondit mon bon maître. J’ai observé, dans les fortunes diverses de ma vie, que les
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
hommes étaient de méchantes bêtes, qu’on ne parvient à contenir que par force et par ruse. Mais encore y faut-il mettre quelque mesure, et ne point trop offenser le peu de bons sentiments qui est mçlé dans leur âme aux mauvais instincts. Car enfin, monsieur, l’homme, tout lâche, bête et cruel qu’il est, fut formé à l’image de Dieu, et il lui reste quelques traits de sa première figure. Un gouvernement qui, sortant de la médiocre et commune honnêteté, scandalise les peuples, doit être déposé.
— Parlez plus bas, monsieur l’abbé, dit le secrétaire.
— Le souverain n’a jamais tort, dit M. Roman, et vos maximes, monsieur l’abbé, sont d’un séditieux. Vous mériteriez, vous et vos pareils, de n’être plus gouvernés du tout.
— Oh! dit mon bon maître, si le gouvernement, comme vous nous le donnez à entendre, consiste dans la fourbe, la violence, et les exactions de toutes sortes, il n’y a pas
beaucoup à craindre que cette menace soit suivie d’effet; *
et nous trouverons longtemps encore des ministres d’État et des gouverneurs de provinces pour faire nos affaires.
Seulement je voudrais bien qu’il en vînt d’autres à la place de ceux-ci. Les nouveaux ne pourraient être plus mauvais que les anciens, et qui sait si même ils ne seraient pas un peu meilleurs?
— Prenez garde, dit M. Roman, prenez garde! Ce qu’il y a d’admirable dans l’État, c’est la suite et la continuité et, s’il ne se trouve pas au monde un Etat parfait, c’est, à mon sens, qu’au temps de Noé, le déluge jeta du trouble dans la transmission des couronnes. C’est un désordre dont nous ne sommes pas encore bien remis aujourd’hui.
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
— Monsieur, reprit mon bon maître, vous êtes plaisant avec vos théories. L’histoire du monde est pleine de révolutions; on n’y voit que des guerres civiles, tumultes, séditions causés par la méchanceté des princes, et je ne sais ce qu’il faut admirer le plus à cette heure de l’impudence des gouvernants ou de la patience des peuples.
Le secrétaire se plaignit alors que M. l’abbé Coignard méconnût les bienfaits de la royauté et M. Blaizot nous représenta qu’il n’était pas séant de disputer des affaires publiques dans l’échoppe d’un libraire.
Quand nous fûmes dehors, je tirai mon bon maître par la manche.
— Monsieur l’abbé, lui dis-je, avez-vous donc oublié la vieille de Syracuse, que vous voulez maintenant changer le tyran?
— Tournebroche, mon fils, me répondit-il, j’en conviens de bonne grâce, je suis tombé dans la contradiction. Mais cette ambiguïté que vous relevez justement dans mes discours n’est pas aussi maligne que celle nommée antinomie par les philosophes. Charron, dans son livre de la Sagesse, affirme qu’il existe des antinomies qu’on ne peut résoudre. Pour ma part, à peine suis-je plongé dans la méditation de la nature, que je vois apparaître à mon esprit une demi-douzaine de ces diablesses qui se prennent de bec devant moi et font mine de s’entr’arracher les yeux; et l’on sait bien tout de suite qu’on ne viendra jamais à bout de réconcilier entre elles ces obstinées mégères. Je perds tout espoir de les mettre d’accord, et c’est leur faute si je n’ai pas fait beaucoup avancer la métaphysique. Mais, dans le cas présent, la
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
contradiction, Tournebroche, mon fils, n’est qu’apparente. Ma raison est toujours avec la vieille de Syracuse. Je pense aujourd’hui ce que je pensais hier. Seulement je viens de me laisser emporter par le cœur et de céder à la passion, comme le vulgaire.
Les OEufs de Pâq ues
Mon père était rôtisseur dans la rue Saint-Jacques, vis-à-vis de Saint-Benoît-le-Bétourné. Je ne vous dirai pas qu’il aimât le carême; ce sentiment n’eût point été naturel chez un rôtisseur. Mais il en observait les jeûnes et abstinences en bon chrétien qu’il était. Faute d’argent pour acheter des dispenses à l’archevêché, il soupait de merluche aux jours maigres, avec sa femme, son fils, son chien et ses hôtes ordinaires, dont le plus assidu était mon bon maître, M. l’abbé Jérôme Coignard. Ma sainte mère n’eût point souffert que Miraut, notre
vin. — 47
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNA RD
gardien, rongeât un os le vendredi saint. Ce jour-là, elle ne mêlait ni chair ni graisse à la pâtée du pauvre animal. En vain, M. l’abbé Coignard lui représentait-il que c était là mal faire et qu’en bonne justice Miraut, qui n’avait point de part aux sacrés mystères de la rédemption, n’en devait point souffrir dans sa pitance.
Ma bonne femme, disait ce grand homme, il est
convenable que nous mangions de la merluche comme membres de l’Église; mais il y a quelque superstition, impiété, témérité, voire sacrilège, à associer, comme vous le faites, un chien à des macérations infiniment précieuses par l’intérêt que Dieu lui-même y prend, et qui seraient sans cela méprisables et ridicules. C’est un abus que votre simplicité rend innocent, mais qui serait criminel chez un docteur ou seulement chez un chrétien d’un esprit judicieux. Une telle pratique, ma bonne dame, va droit à la plus épouvantable des hérésies. Elle ne tend pas à moins qu’à soutenir que Jésus-Christ est mort pour les chiens comme pour les fils d’Adam. Et rien n’est plus contraire aux
Ecritures.
— Il se peut, répondait ma mère. Mais, si Miraut faisait gras le vendredi saint, je m’imaginerais qu’il est juif et je le prendrais en horreur. Est-ce là faire un péché, monsieur l’abbé?
Et mon bon maître reprenait avec douceur, en buvant un coup de vin :
— Ah! chère créature, sans décider ici si vous péchez ou si vous ne péchez pas, je vous dis en vérité que vous n’avez point de malice et que je croirais à votre salut éternel plutôt qu'à celui de cinq ou six évêques et cardinaux
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
de ma connaissance, qui pourtant ont écrit de beaux traités de droit canon.
Miraut avalait en reniflant sa pâtée et mon père s’en allait avec M. l’abbé Coignard faire un tour au Petit- Bac chus.
G est ainsi qu’à la rôtisserie de la Reine Pédauque , nous passions le saint temps du carême. Mais, dès le matin de Pâques, quand les cloches de Saint-Benoît-le-Bétourné annonçaient la joie de la Résurrection, mon père embrochait poulets, canards et pigeons par douzaines, et Miraut, au coin de la cheminée flambante, respirait la bonne odeur de la graisse en remuant la queue avec une allégresse pensive et grave. Vieux, fatigué, presque aveugle, il goûtait encore les joies de cette vie dont il acceptait les maux avec une résignation qui les lui rendait moins cruels. C’était un sage, et je ne suis pas surpris que ma mère associât à ses œuvres pies une créature si raisonnable.
Après avoir entendu la grand’messe, nous dînions dans la boutique bien odorante. Mon père apportait à ce repas une joie religieuse. Il avait communément pour convives quelques clercs de procureur et mon bon maître, M. l’abbé Coignard. A Pâques de l’an de grâce 1725, il m’en souvient, mon bon maître nous amena M. Nicolas Cerise, qu’il avait tiré d'une soupente de la rue des Maçons où ce savant homme écrivait tout le jour et toute la nuit, pour les éditeurs de Hollande, des nouvelles de la république des lettres. Sur la table une montagne d’œufs rouges s’élevait dans un panier de fîl de fer. Et, quand M. l’abbé Coignard eut dit le Bénédicité , ces œufs fournirent la matière de l’entretien.
— On lit dans Ælius Lampridus, dit M. Nicolas Cerise, qu’une poule appartenant au père d Alexandre Sévère pondit un œuf rouge le jour de la naissance de cet enfant destiné à l’Empire.
— Ce Lampride, qui n’avait pas beaucoup d’esprit, répondit mon bon maître, devait laisser ce conte aux bonnes femmes qui le répandaient. Vous avez trop de jugement, monsieur, pour faire sortir de cette fable absurde la coutume chrétienne de servir des œufs rouges le jour de Pâques.
— Je ne crois pas, en effet, répliqua M. Nicolas Cerise, que cet usage vienne de l’œuf d’Alexandre Sévère. La seule conclusion que je veuille tirer du fait rapporté par Lampridus, c’est qu’un œuf rouge présageait chez les païens le pouvoir suprême. Au reste, ajouta-t-il, il fallait que cet œuf eût été rougi de quelque manière, car les poules ne pondent pas d’œufs rouges.
— Pardonnez-moi, dit ma mère, qui, debout près de la cheminée, garnissait les plats, j’ai vu, dans mon enfance, une poule noire qui donnait des œufs tirant sur le brun ; c’est pourquoi je croirais volontiers qu’il y a des poules dont les œufs sont rouges ou d’une couleur approchant le rouge, telle, par exemple, que la couleur de la brique.
— Cela est bien possible, dit mon bon maître, et la nature est beaucoup plus diverse et variée dans ses productions que nous ne le croyons communément. Il y a dans la génération des animaux des bizarreries de toute sorte, et l’on voit dans les cabinets d’histoire naturelle des monstres plus étranges qu’un œuf rouge.
— C’est ainsi, reprit M. Nicolas Cerise, qu’on garde
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
dans le cabinet du roi un veau à cinq pattes et un enfant à deux têtes.
- J ai vu mieux encore à Auneau, près Chartres, dit ma mère en posant sur la table une douzaine d’aunes de saucisses aux choux dont la fumée agréable montait aux solives du plancher. J’ai vu, messieurs, un enfant nouveauné avec des pattes d’oie et une tête de serpent. La sage-
femme qui le reçut en eut tant d’horreur quelle le ieta au feu.
Prenez garde, s écria M. 1 abbé Jérôme Coignard, prenez garde que 1 homme naît de la femme pour servir Dieu et qu il est inconcevable qu on le puisse servir avec une tête de serpent, et qu’en conséquence il n’y a pas d’enfants de cette sorte, et que votre sage-femme rêvait ou qu’elle s’est moquée de vous.
— Monsieur l’abbé, dit M. Nicolas Cerise avec un petit sourire, vous avez vu comme moi, dans le cabinet du roi, un fétus à quatre jambes et deux sexes conservé dans un bocal rempli d’esprit-de-vin et, dans un autre bocal, un enfant sans tête avec un œil au-dessus du nombril. Ces monstres pouvaient-ils mieux servir Dieu que l’enfant à tête de serpent dont parle notre hôtesse? Et que dire de ceux qui ont deux têtes, en sorte qu’on ne sait s’ils ont aussi deux âmes? Avouez, monsieur l’abbé, que la nature, en s’amusant à ces jeux cruels, embarrasse quelque peu les théologiens.
Mon bon maître ouvrait déjà la bouche pour répondre, et sans doute il eût détruit tout à fait l’objection de M. Nicolas Cerise, mais ma mère, que rien n’arrêtait quand elle avait envie de parler, le devança en disant très haut que l’enfant
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
d’Auneau n’était pas une créature humaine et que c’était le diable qui l’avait fait à une boulangère.
— Et la preuve, ajouta-t-elle, c’est que personne ne songea à le baptiser et qu’on l’enterra dans une serviette au fond du courtil. Si ç’avait été une créature humaine, on l’aurait mise en terre sainte. Quand le diable fait un enfant à une femme, il le fait en forme d’animal.
— Ma bonne femme, lui répondit M. l’abbé Goignard, il est merveilleux qu’une villageoise en sache sur le diable plus long qu’un docteur en théologie et j’admire que vous vous en rapportiez à la miatrone d’Auneau sur le point de savoir si tel fruit d’une femme appartient ou non à l’humanité rachetée par le sang de Dieu. Croyez-m’en : ces diableries ne sont que de sales imaginations dont vous devez nettoyer votre esprit. On ne lit point dans les Pères que le diable fasse des enfants aux fdles. Toutes ces histoires de fornications sataniques sont des rêveries dégoûtantes, et c’est une honte que des jésuites et des dominicains en aient fait des traités.
— Vous parlez bien, l’abbé, dit M. Nicolas Cerise, en piquant une saucisse dans le plat. Mais vous ne répondez point à ce que je disais, que les enfants qui naissent sans tête ne sont pas bien appropriés aux fins de l’homme, qui sont, dit l’Eglise, de connaître, de servir et d’aimer Dieu, et qu’en cela, comme dans la quantité des germes qui se perdent, la nature n’est pas, à vrai dire, suffisamment théologique et chrétienne. J’ajouterai qu elle n’est guère religieuse dans aucun de ses actes et qu elle semble ignorer son Dieu. Voilà ce qui m’effraye, l’abbé.
— Oh ! s’écria mon père, en agitant au bout de sa
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
fourchette un pilon de la volaille qu’il découpait, oh ! que voilà des discours ténébreux, maussades et mal appropriés à la fête que nous célébrons aujourd’hui. Aussi bien est-ce la faute de ma femme, qui nous sert un enfant à tête de serpent, comme si ce plat était agréable à d’honnêtes convives. Faut-il que de mes beaux œufs rouges soient sorties tant d’histoires diaboliques!
— Ah! notre hôte, dit M. l’abbé Coignard, il est vrai que de l’œuf sortent toutes choses. Sur cette idée les païens ont imaginé des fables très philosophiques. Mais que d’œufs aussi chrétiens sous leur pourpre antique, que ceux que nous venons de manger, s’échappe une telle' volée d’impiétés sauvages, c’est ce dont je demeure confondu.
M. Nicolas Cerise regarda mon bon maître d’un œil clignotant et lui dit avec un rire mince :
— Monsieur l’abbé Coignard, ces œufs, dont les coquilles teintes de betterave jonchent le plancher sous nos pieds, ne sont point, dans leur essence, aussi chrétiens et catholiques qu’il vous plaît de le croire. Les œufs de Pâques sont, au contraire, d’origine païenne et rappellent, au moment de l’équinoxe de printemps, l’éclosion mystérieuse de la vie. C’est un vieux symbole qui s’est conservé dans la religion chrétienne.
— On peut soutenir tout aussi raisonnablement, dit mon bon maître, que c’est un symbole de la résurrection du Christ. Pour moi, qui n’ai nul goût à charger la religion de subtilités symboliques, je croirais volontiers que la joie de manger des œufs, dont on a été privé durant le carême, est la seule cause qui les fait paraître
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
en ce jour sur les tables avec honneur et vêtus de la pourpre royale. Mais il n importe, et ce ne sont la que des bagatelles dont s’amusent les esprits érudits et les bibliothécaires. Ce qu’il y a de considérable dans vos propos, monsieur Nicolas Cerise, c’est que vous opposez la nature à la religion et que vous les voulez faire ennemies l’une de l’autre. Impiété, monsieur Nicolas Cerise, si horrible que ce bonhomme de rôtisseur lui-même en a frémi sans la comprendre! Mais je n’en suis point troublé, et de tels arguments ne peuvent séduire une minute un esprit qui sait se diriger.
» En effet, vous avez procédé, monsieur Nicolas Cerise, par cette voie rationnelle et scientifique, qui n’est qu’une étroite, courte et sale impasse, au fond de laquelle on se casse le nez inglorieusement. Vous avez raisonné à la manière d’un apothicaire méditatif, qui croit connaître la nature parce qu’il en flaire quelques apparences. Et vous avez jugé que la génération naturelle, qui produit des monstres, n’est pas dans le secret de Dieu qui crée des hommes pour célébrer sa gloire : Pulcher hymnus Dei homo immortalis. Vous étiez bien généreux de ne point parler aussi des nouveau-nés qui meurent sitôt le jour, des fous, des imbéciles et de toutes personnes qui ne vous semblent point, selon l’expression de Lactance, un bel hymne de Dieu, pulcher hymnus Dei. Mais qu'en savezvous et qu’en savons-nous, monsieur Nicolas Cerise? Vous me prenez pour un de vos lecteurs d’Amsterdam ou de la Haye, de vouloir me faire entendre que l’inintelligible nature est une objection à notre très sainte foi chrétienne. La nature, monsieur, n’est à nos yeux qu’une suite
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
d’images incohérentes auxquelles il nous est impossible de trouver une signification, et je vous accorde que, selon elle, et en la suivant à la piste, je ne puis discerner dans l’enfant qui naît ni le chrétien, ni l’homme, ni seulement 1 individu, et que la chair est un hiéroglyphe parfaitement indéchiffrable. Mais cela n’est rien et nous ne voyons que l'envers de la tapisserie. Ne nous y attachons pas, et sachons que, de ce côté, nous ne pouvons rien connaître. Tournons-nous tout entiers vers l’intelligible qui est l’âme humaine unie à Dieu.
» Vous êtes plaisant, monsieur Nicolas Cerise, avec la nature et la génération. Vous me faites l’effet d’un bourgeois qui croirait avoir surpris les secrets du roi, parce qu’il a vu les peintures qui décorent la salle du conseil. De même que les secrets sont dans les discours du souverain et des ministres, la destinée de l’homme est dans la pensée, qui procède à la fois de la créature et du créateur. Le reste n’est qu’amusement et niaiseries propres à divertir les badauds, dont on voit beaucoup dans les Académies. Ne me parlez pas de la nature, si ce n’est de ce qu’on en voit au Petit-Bacchus , dans la personne de Catherine la dentellière, qui est ronde et bien formée.
» Et vous, mon hôte, ajouta M. l’abbé Coignard, donnezmoi à boire, car j’ai la pépie par la faute de monsieur Nicolas Cerise, qui croit que la nature est athée. Et, par tous les diables, elle l’est et le doit être en quelque manière, monsieur Nicolas Cerise; et, si toutefois elle narre la gloire de Dieu, c’est sans connaissance, car il n’est point de connaissance si ce n’est dans l’esprit de l’homme, qui seul procède du fini et de l’infini. A boire!
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
Mon père versa un rouge-bord à mon bon maître, M. l’abbé Goignard, et à M. Nicolas Cerise, et il les obligea à trinquer, ce qu’ils firent de bon cœur, car ils étaient honnêtes gens.
Le Nouveau Ministère
MShippen, qui exerçait à Greenwich l’état de serrurier, • dînait chaque jour, durant son passage à Paris, à la rôtisserie de la Reine Pédauque , en compagnie de son hôte et de M. l’abbé Jérôme Goignard, mon bon maître. Ce jour-là, au dessert, ayant, selon sa coutume, demandé une bouteille de vin, allumé sa pipe et tiré de sa poche la Gazette de Londres , il se mit à fumer, à boire et à lire avec tranquillité. Puis, repliant sa gazette et posant sa pipe sur le bord de la table :
— Messieurs, dit-il, le ministère est renversé.
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
— Oh ! dit mon bon maître, ce n’est pas une affaire de conséquence.
— Pardonnez-moi, répondit M. Shippen, c’est une affaire de conséquence, car, le précédent ministère étant tory, le nouveau sera whig, et d’ailleurs tout ce qui se fait en Angleterre est considérable.
— Monsieur, répondit mon bon maître, nous avons vu en France des changements plus grands que celui-là. Nous avons vu les quatre charges de secrétaire d’Etat remplacées par six ou sept conseils de dix membres chacun et messieurs les secrétaires d’Etat coupés en dix morceaux, puis rétablis dans leur forme première. A chacun de ces changements les uns juraient que tout était perdu, les autres que tout était sauvé. Et l’on en fît des chansons. Pour ma part je prends peu d’intérêt à ce qui se fait dans le cabinet du prince, observant que le train de la vie n’en est pas changé, qu’après les réformes les hommes sont, comme devant, égoïstes, avares, lâches et cruels, tour à tour stupides et furieux, et qu’il s’y trouve toujours un nombre à peu près égal de nouveau-nés, de mariés, de cocus et de pendus, en quoi se manifeste le bel ordre de la société. Cet ordre est stable, monsieur, et rien ne saurait le troubler, car il est fondé sur la misère et l’imbécillité humaine, et ce sont là des assises qui ne manqueront jamais. Tout l’édifice en acquiert une solidité qui défie l’effort des plus mauvais princes et de cette foule ignare de magistrats, dont ils sont assistés.
Mon père, qui, la lardoire à la main, écoutait ce discours, y fit avec une fermeté déférente cet amendement, qu’il peut se trouver de bons ministres et qu’il se rappelait notamment
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
l'un d’eux, récemment décédé, comme l’auteur d’une ordonnance très sage protégeant les rôtisseurs contre l’ambition dévorante des bouchers et des pâtissiers.
— Il se peut, monsieur Tournebroche, reprit mon bon maître, et c'est une affaire à examiner avec les pâtissiers. Mais ce qu il importe de considérer, c’est que les empires subsistent, non par la sagesse de quelques secrétaires d'Etat, mais par le besoin de plusieurs millions d’hommes qui, pour vivre, travaillent à toutes sortes d’arts bas et ignobles, tels que l’industrie, le commerce, l’agriculture, la guerre et la navigation. Ces misères privées forment ce qu'on appelle la grandeur des peuples, et le prince ni les ministres n’y ont point de part.
— Vous vous trompez, monsieur, dit l’Anglais; les ministres y ont une part en faisant des lois dont une seule peut enrichir ou ruiner la nation.
— Oh! pour cela, répondit l’abbé, c’est une chance à courir. Comme les affaires d’un Etat sont d’une étendue que l'esprit d’un homme n’embrasse point, il faut pardonner aux ministres d’y travailler aveuglément, ne garder aucun ressentiment du mal ou du bien qu’ils ont fait, et concevoir qu’ils agissaient comme à Colin-Maillard. Au reste, ce mal et ce bien nous sembleraient petits à les estimer sans superstition, et je doute, monsieur, qu’une loi ou ordonnance puisse avoir l’effet que vous dites. J’en juge par les filles de joie, qui sont à elles seules, en une année, l’objet de plus d’édits qu’il ne s'en rend dans un siècle pour tous les autres corps du royaume et qui n’en exercent pas moins leur négoce avec une exactitude qui tient des forces naturelles. Elles se rient des candides noirceurs qu’un
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
magistrat du nom de Nicodème médite à leur endroit, et se moquent du maire Baiselance \ qui a formé pour leur ruine, avec plusieurs fiscaux et procureurs, une ligue impuissante. Je puis vous dire que Catherine la dentellière ignore jusqu’au nom de ce Baiselance et qu elle 1 ignorera jusqu’à sa fin, qui sera chrétienne, du moins je l’espère. Et j’en induis que toutes les lois, dont un ministre gonfle son portefeuille, sont de vaines paperasses qui ne peuvent ni nous faire vivre, ni nous empêcher de vivre.
— Monsieur Coignard, dit le serrurier de Greenwich, on voit bien par la bassesse de votre langage, que vous êtes façonné à la servitude. Vous parleriez autrement des ministres et des lois si vous aviez le bonheur de jouir, comme moi, d’un gouvernement libre.
— Monsieur Shippen, dit l’abbé, la liberté vraie est celle d’une âme affranchie des vanités de ce monde. Quant aux libertés publiques, je m’en moque comme d’une guigne. Ce sont là des illusions dont on amuse la vanité des ignorants.
— Vous me confirmez, dit M. Shippen, dans cette idée que les Français sont des singes.
— Permettez ! s’écria mon père en agitant sa lardoire, il se trouve aussi parmi eux des lions.
— Il n’y manque donc que des citoyens, reprit M. Shippen. Tout le monde, dans le jardin des Tuileries, y dispute des affaires publiques, sans qu il sorte jamais de ces querelles une idée raisonnable. Votre peuple n’est qu une ménagerie turbulente.
1. M. Baiselance ou Baisselance vient beaucoup après Montaigne comme maire de Bordeaux. ( Note de l'éditeur.)
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME C01GNARD
— Monsieur, dit mon bon maître, il est vrai que les sociétés humaines, quand elles atteignent un degré de politesse, deviennent des manières de ménageries, et que le progrès des mœurs est de vivre en cage, au lieu d’errer misérablement dans les bois. Et cet état est commun à tous les pays d’Europe.
— Monsieur, dit le serrurier de Greenwich, l’Angleterre n’est pas une ménagerie, car elle a un Parlement, dont ses ministres dépendent.
— Monsieur, dit l’abbé, il se pourra faire qu’un jour la France ait aussi des ministres soumis à un Parlement. Mieux encore. Le temps apporte beaucoup de changements aux constitutions des empires, et l’on peut imaginer que la France adopte, dans un siècle ou deux, le gouvernement populaire. Mais, monsieur, les secrétaires d’Etat, qui sont peu de chose aujourd’hui, ne seront plus rien alors. Car, au lieu de dépendre du monarque, dont ils tiennent la puissance et la durée, ils seront soumis à l’opinion du peuple et participeront de son instabilité. Il est à remarquer que les ministres n’exercent le pouvoir avec quelque force que dans les monarchies absolues, comme il se voit par les exemples de Joseph, fils de Jacob, ministre de Pharaon, et d’Aman, ministre d’Assuérus, qui eurent une grande part au gouvernement, le premier en Egypte et le second chez les Persans. Il fallut l’occasion d’une royauté forte et d’un roi faible pour armer en France le bras d’un Richelieu. Dans l’état populaire les ministres deviendront si débiles que leur méchanceté même et leur sottise ne causeront plus de mal.
» Ils ne recevront des états généraux qu’une autorité
LES OPINIONS DE M . JÉRÔME COIGNARD
incertaine et précaire; ne pouvant se permettre de longs espoirs ni de vastes pensées, ils useront en expédients misérables leur éphémère existence. Ils jauniront dans le triste effort de lire sur les cinq cents visages d’une assemblée des ordres pour agir. Cherchant en vain leur propre pensée dans la pensée d’une foule d’hommes ignorants et divisés, ils languiront en une impuissance inquiète. Ils se déshabitueront de rien préparer ni de rien prévoir, et ne s’étudieront plus qu’à l’intrigue et au mensonge. Ils tomberont de si bas que leur chute ne leur fera point de mal, et leurs noms, charbonnés sur les murs par les petits grimauds d’école, feront rire les bourgeois.
A ce discours, M. Shippen haussa les épaules.
— C’est possible, dit-il; et je vois assez bien les Français dans cet état.
— Oh! dit mon bon maître, en cet état le monde ira son train. Il faudra manger. C’est la grande nécessité qui engendre toutes les autres.
M. Shippen dit en secouant sa pipe :
— En attendant, on nous promet un ministre qui favorisera les agriculteurs, mais qui ruinera le commerce si on le laisse faire. C’est à moi d’y prendre garde, puisque je suis serrurier à Greenwich. J’assemblerai les serruriers et je les haranguerai.
Il mit sa pipe dans sa poche et sortit sans nous donner le bonsoir.
Le Nouveau Ministère
(SUITE ET FIN
Après le souper, comme la soirée était belle, M. l’abbé Jérôme Coignard lit quelques pas dans la rue Saint- Jacques où s’allumaient les lanternes, et j’eus l'honneur de l’accompagner. Il s’arrêta sous le porche de Saint- Benoît-le-Bétourné, et, me montrant de sa belle main grasse, faite pour les démonstrations scolastiques aussi bien que pour les caresses délicates, l’un des bancs de pierre rangés des deux côtés sous des statues très gothiques accompagnées de barbouillages obscènes :
— Tournebroche, mon fils, me dit-il, si vous m’en
croyez, nous prendrons le frais un moment sur ces vieilles pierres luisantes, où tant de gueux sont venus, avant nous, reposer leurs misères. Il se peut que deux ou trois de ces innombrables malheureux y aient échangé entre eux des propos excellents. Nous risquerons d’y attraper des puces. Mais, étant, mon fds, dans l’âge des amours, vous croirez que ce sont celles de Jeannette la vielleuse ou de Catherine la dentellière, qui ont coutume d’y amener leurs galants à la bçune, et leur piqûfe vous sera douce. C’est une illusion permise à votre jeunesse. Pour moi, qui ai passé l’âge des charmantes erreurs, je me dirai qu’il ne faut pas trop accorder aux délicatesses de la chair et que le philosophe ne doit pas
s’inquiéter des puces, qui sont, comme le reste de l’univers, un grand mystère de Dieu.
Ce disant, il s’assit en prenant soin de ne point
déranger un petit Savoyard et sa marmotte qui dormaient leur sommeil innocent sur le vieux banc de pierre. Je
pris place à son côté. L’entretien qui avait rempli le
dîner de midi me revenant à l’esprit :
— Monsieur l’abbé, demandai-je à ce bon maître, vous parliez tantôt des ministres. Ceux du roi n’imposaient à votre esprit ni par leur habit et leur carrosse, ni par leur génie, et vous les jugiez avec la liberté d’une âme que rien n’étonne. Puis, considérant le sort de ces officiers dans l’état populaire (s’il venait jamais à s’établir), vous nous les représentiez misérables à l’excès, et moins dignes de louanges que de pitié. Seriez-vous contraire aux gouvernements libres, renouvelés des républiques de l’antiquité?
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
— Mon fils, répondit mon bon maître, je suis de moimême enclin à aimer le gouvernement populaire. L’humilité de ma condition m’y porte, et les Saintes Écritures, dont j’ai fait quelque étude, m’affermissent dans cette préférence, car le Seigneur a dit dans Ramatha : « Les anciens d’Israël veulent un roi afin que je ne règne point sur eux. Or, voici quel sera le droit du roi qui vous gouvernera : Il prendra vos enfants pour conduire ses chariots, et il les fera courir devant son char. Il fera de vos filles ses parfumeuses, ses cuisinières et ses boulangères. Filias quoque vestras faciet sibi unguentarias et focarias et panificas. Gela est dit expressément au livre des Rois, où l’on voit encore que le monarque apporte à ses sujets deux présents funestes, la guerre et la dîme. Et, s’il est vrai que les monarchies sont d’institution divine, il est également vrai qu’elles présentent tous les caractères de l’imbécillité et de la méchanceté humaines. Il est croyable que le Ciel les a données aux peuples pour leur châtiment : Et tribuit eis petitionem eorum.
Souvent dans sa colère il reçoit nos victimes;
Ses présents sont souvent la peine de nos crimes.
» Je pourrais, mon fils, vous rapporter plusieurs beaux endroits des auteurs anciens où la haine de la tyrannie est rendue avec une admirable vigueur. Enfin, je crois avoir toujours montré quelque force d’âme en méprisant les grandeurs de chair et j’ai, tout autant que le janséniste Biaise Pascal, le dégoût des trognes à épée. Toutes ces raisons parlent dans mon cœur et dans mon esprit pour le gouvernement populaire. J’en ai fait le sujet de
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
méditations que je mettrai quelque jour par écrit dans un ouvrage de ce genre dont on dit qu il faut casser l’os pour trouver la moelle; je veux vous faire entendre que je composerai un nouvel Eloge de la Folie , qui semblera frivole à la frivolité, mais où les sages reconnaîtront la sagesse prudemment cachée sous la marotte et le bonnet vert. Bref, je serai un autre Érasme; j’instruirai, à son exemple, les peuples par un docte et judicieux badinage. Et vous trouverez, mon fils, dans un chapitre de ce traité, tous les éclaircissements au sujet qui vous intéresse ; vous y connaîtrez la condition des ministres placés dans la dépendance des états ou assemblées populaires.
— Ah! monsieur l’abbé, m’écriai-je, combien j’ai hâte de lire ce livre! Quand pensez-vous qu’il sera écrit?
— Je ne sais, répondit mon bon maître. Et, à vrai dire, je crois que je ne l’écrirai jamais. Les desseins que forment les hommes sont souvent traversés. Nous ne disposons pas de la moindre parcelle de l’avenir, et cette incertitude, commune à toute la race d'Adam, est chez moi portée à l’extrême par un long enchaînement d’infortunes. C’est pourquoi, mon fds, je désespère de pouvoir jamais composer cette facétie respectable. Sans vous faire sur ce banc un traité politique, je vous dirai du moins comment j’eus l’idée d’introduire dans mon livre imaginaire un chapitre où paraîtraient la faiblesse et la malice des serviteurs que prendra le bonhomme Démos, quand il sera le maître, s’il le devient jamais, ce dont je ne décide point : car je ne me mêle pas de prophétiser, laissant ce soin aux pucelles, qui vaticinent à l’exemple des sibylles telles que la Cumane,
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
la Persique et la Tiburtine, quarum insigne virginitas est et virgimtatis præmium divinatio. Venons-en donc à notre sujet. Il y a de cela vingt ans environ, j’habitais la plaisante ville de Séez, où j’étais bibliothécaire de monsieur l’évêque.
» Des comédiens errants, qui passaient d’aventure, jouèrent, dans une grange, une tragédie assez bonne. J’y allai et vis paraître un empereur romain dont la perruque était ornée de plus de lauriers qu’un jambon de la foire Saint- Laurent. Il s’assit dans un fauteuil de chanoine; ses deux ministres, en habit de cour, avec leurs grands cordons, prirent place à ses côtés sur des tabourets; et tous trois formèrent le Conseil d’État sur les quinquets qui puaient excessivement. Dans la suite des délibérations, l’un des conseillers traça un portrait satirique des consuls aux derniers temps de la République. Il les montrait impatients d user et d’abuser de leur puissance passagère, ennemis du bien public, jaloux de leurs successeurs, en qui ils étaient seulement assurés de trouver les complices de leurs rapines et de leurs concussions. Voici comme il parlait :
Ces petits souverains qu’on fait pour une année,
Voyant d’un temps si court leur puissance bornée,
Des plus heureux desseins font avorter le fruit,
De peur de le laisser à celui qui les suit;
Comme ils ont peu de part aux biens dont ils ordonnent,
Dans le champ du public largement ils moissonnent,
Assurés que chacun leur pardonne aisément,
Espérant à son tour un pareil traitement.
)> Or, mon fds, ces vers qui, par l’exactitude sentencieuse, rappellent les quatrains de Pibrac, sont plus
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
excellents, pour le sens, que le reste de la tragédie, qui sent un peu trop les frivolités pompeuses de la Fronde des princes et qui est toute gâtée par les galanteries héroïques d’une manière de duchesse de Longueville, qui y paraît sous le nom d’Émilie. J’ai pris soin de les retenir afin de les méditer. Car on trouve de belles maximes, même dans les ouvrages de théâtre. Ce que le poète dit en ces huit vers des consuls de la République romaine s’applique également aux ministres des démocraties, dont le pouvoir est précaire.
» Ils sont faibles, mon fils, parce qu’ils dépendent d’une assemblée populaire incapable également des vues grandes et profondes d’un politique et de l’imbécillité innocente d’un roi fainéant. Les ministres ne sont grands que s’ils secondent, comme Sully, un prince intelligent ou s'ils tiennent, comme Richelieu, la place du monarque. Et qui ne sent que le Démos n’aura ni la prudence obstinée d’un Henri IV, ni l’inertie favorable d’un Louis XIII? A supposer qu’il sache ce qu’il veut, il ne saura ni comment sa volonté doit être faite ni seulement si elle est faisable. Commandant mal, il sera mal obéi et se croira toujours trahi. Les députés qu’il enverra à ses états généraux entretiendront par d’ingénieux mensonges ses illusions jusqu’au moment de tomber sous ses soupçons injustes ou légitimes. Ces états procéderont de la médiocrité confuse des foules dont ils seront issus. Ils rouleront d’obscures et multiples pensées. Ils donneront pour tâche aux chefs du gouvernement d’exécuter des volontés vagues dont ils n’auront pas euxmêmes conscience, et leurs ministres, moins heureux que l’Œdipe de la Fable, seront dévorés tour à tour par le
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
Sphinx aux cent têtes, pour n’avoir pas deviné l’énigme dont le Sphinx lui-même ignorait le mot. Leur plus grande misère sera de se résigner à l’impuissance, et de parler au lieu d agir. Ils deviendront des rhéteurs, et de très mauvais rhéteurs, car le talent, apportant avec lui quelque clarté, les perdrait. Ils devront s’étudier à parler pour ne rien dire, et les moins sots d entre eux seront condamnés à mentir plus que les autres. En sorte que les plus intelligents deviendront les plus méprisables. Et, s’il s’en trouve encore d’assez habiles pour conclure des traités, régler les finances et pourvoir aux affaires, leurs connaissances ne leur serviront de rien, car le temps leur manquera, et le temps est l’étoffe des grandes entreprises.
» Cette condition humiliante découragera les bons et donnera de l’ambition aux mauvais. De toutes parts, les incapacités ambitieuses s’élèveront du fond des bourgades aux premiers emplois de l’État, et, comme la probité n’est pas naturelle à 1 homme, mais qu elle doit y être cultivée par de longs soins et par des artifices continus, on verra des nuées de concussionnaires s’abattre sur le trésor public. Le mal sera beaucoup accru par l’éclat du scandale, puisqu’il est difficile de rien cacher dans le gouvernement populaire, et, par la faute de plusieurs, tous deviendront suspects.
» Je n’en conclus point, mon fils, que les peuples seront alors plus malheureux qu’ils ne sont aujourd’hui. Je vous ai fait assez entendre dans nos précédents entretiens que je ne crois pas que le sort de la nation dépende du prince et de ses ministres, et que c’est accorder trop de vertu aux lois que d’en faire les sources de la prospérité ou de la misère publiques. Néanmoins la multitude des lois est
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
funeste, et je crains encore que les états généraux n’abusent de leur faculté législatrice.
» C’est le péché mignon de Colin et de Jeannot de faire des ordonnances en gardant leurs moutons et de dire : « Si j 'étais roi!... » Quand Jeannot sera roi, il promulguera plus d’édits en un an que n’en colligea dans tout son règne l’empereur Justinien. C’est par cet endroit encore que le règne de Jeannot me semble redoutable. Mais celui des rois et des empereurs fut généralement si mauvais qu’on n’en peut craindre un pire, et Jeannot ne fera pas beaucoup plus de sottises, sans doute, ni de méchancetés que tous ces princes ceints de la double ou triple couronne, qui depuis le déluge couvrent le monde de sang et de ruines. Son incapacité même et sa turbulence auront cela d’excellent, qu’elles rendront impossibles ces savantes correspondances d’État à État, qu’on nomme diplomatiques et qui n’aboutissent qu’à allumer artistement des guerres inutiles et désastreuses. Les ministres du bonhomme Démos, sans cesse talonnés, bousculés, humiliés, bourrés, culbutés et plus assaillis de pommes cuites et d’œufs durs que le pire arlequin du théâtre de la foire, n’auront point de loisirs pour préparer poliment dans la paix et le secret du cabinet, sur le tapis vert, des carnages, en considération de ce qu’on appelle l’équilibre européen et qui n’est que la fortune des diplomates. Il n’y aura plus de politique étrangère et ce sera un grand bonheur pour la malheureuse humanité.
A ces mots, mon bon maître se leva et reprit de la sorte :
— Il est temps de rentrer, mon fils, car à cette heure le
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COI GNARD
serein me pénètre par le défaut de mes habits, qui sont percés en divers endroits. Aussi bien, à demeurer plus longtemps sous ce porche, nous risquerions d’effaroucher
les galants de Catherine et de Jeannette qui attendent ici l’heure du berger.
Messieurs les Echevins
Ce soir-là, nous allâmes, mon maître et moi, sous la tonnelle du Petit-Bacchus, où nous trouvâmes Catherine la dentellière, le coutelier boiteux et le père qui m’engendra. Ils étaient assis tous trois à la même table devant un pot de vin dont ils avaient pris assez pour être plaisants et sociables.
On venait d’élire dans les formes deux échevins sur quatre, et mon père en discourait selon son état et son génie.
— Le malheur, disait-il, est que les échevins sont gens
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
de robe et non point rôtisseurs, et qu’ils tiennent leur magistrature du roi et non des marchands, notamment de la corporation des rôtisseurs parisiens dont je suis portebannière. S’ils étaient de mon choix, ils aboliraient la dîme et la gabelle et nous serions tous heureux. A moins que le monde ne marche à reculons comme les écrevisses, un jour viendra où les échevins seront élus par les marchands.
— N’en doutez point, dit M. l’abbé Coignard, les échevins seront élus un jour par les patrons et par les apprentis.
— Prenez garde à ce que vous dites là, monsieur l’abbé, répliqua mon père, inquiet et fronçant les sourcils. Quand les apprentis se mêleront de nommer les échevins, tout sera perdu. Du temps que j’étais apprenti, je ne songeais qu’à mettre à mal le bien et la femme de mon patron. Mais, depuis que j’ai une boutique et une femme, j’entends les intérêts publics, qui sont liés aux miens.
Lesturgeon, notre hôte, apporta un pot de vin. C’était un petit homme roux, agile et rude.
— Vous parlez des nouveaux échevins, dit-il, les poings sur les hanches. Je souhaite seulement qu’ils en sachent autant que les anciens, qui pourtant n’étaient pas bien connaisseurs de l’intérêt public. Mais ils commençaient d’apprendre leur état. Vous savez, maître Léonard (il parlait à mon père), que l’école où les enfants de la rue Saint- Jacques vont apprendre leur Croix-de-Dieu est bâtie de bois et qu’il suffirait d’un fusil et d’un copeau pour la faire flamber comme un feu de la Saint-Jean. J’en avisai messieurs de l’Hôtel de Ville. Ma lettre ne péchait pas par
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COI GNARD
le style, car je l’avais fait écrire, pour six blancs, à un secrétaire qui tient échoppe sous le Val-de-Grâce. J’y représentais à messieurs les échevins que tous les petits gars du quartier étaient en danger quotidien de griller comme des andouilles, ce qui était à considérer, eu égard à la sensibilité des mères. Monsieur l’échevin qui s’occupe des écoles me répondit poliment, au bout de trois mois, que le danger que couraient les petits gars de la rue Saint- Jacques éveillait toute sa sollicitude, et qu’il était jaloux de le conjurer; qu’en conséquence, il envoyait aux écoliers ci-dessus désignés une pompe à incendie. « Le roi, ajoutait-il, ayant, dans sa bonté, construit une fontaine en commémoration de ses victoires à deux cents pas de l’école, l’eau ne saurait manquer, et les enfants apprendront en peu de jours à manier la pompe que la Ville consent à leur octroyer. » En lisant cette lettre, je sautai au plafond. Et, retournant au Val-de-Grâce, je dictai au secrétaire une réponse qui était tournée comme ceci :
« Monseigneur l’Edile, Monseigneur, il y a dans la » maison d’école de la rue Saint-Jacques deux cents mar- » mots dont le plus ancien est âgé de sept ans. Voilà de » beaux pompiers, Monseigneur, pour faire jouer votre » pompe! Reprenez-la et faites bâtir une maison d’école » en pierre et moellon. »
» Cette lettre, comme la première, me coûta six blancs, avec le cachet. Mais je ne perdis point mon argent, car je reçus, après vingt mois, une réponse par laquelle monsieur l’échevin m’assurait que les marmots de la rue Saint- Jacques étaient dignes de la sollicitude de l’échevinage parisien, qui aviserait à leur sûreté. J’en suis là. Si mon
échevin quitte la place, il me faudra tout recommencer et payer encore douze blancs au secrétaire du Val-de-Grâce. C’est pourquoi, maître Léonard, bien que persuadé qu’il se trouve à la maison de ville des figures qui seraient mieux placées à la foire, pour y faire Jocrisse, je n’ai guère envie d’y voir entrer de nouveaux visages et je tiens a garder l’échevin à la pompe.
— Moi, dit Catherine, c’est au lieutenant-criminel que j’en veux. Il laisse Jeannette la vielleuse rôder chaque jour, entre chien et loup, sous le porche de Saint-Benoît-le- Bétourné. C’est une honte. Elle va par les rues en marmotte et traîne des jupes salies dans tous les ruisseaux. On devrait réserver les lieux publics aux filles assez bien nippées pour s’y montrer avec honneur.
— Oh! dit le coutelier boiteux, j’estime que le trottoir est à tout le monde et j’irai quelque jour, à l’exemple de Lesturgeon, notre hôte, chez le secrétaire du Val-de-Grâce pour qu’il rédige en mon nom une belle supplique en faveur des pauvres colporteurs. Je ne puis pousser ma voiture aux bons endroits sans être tout de suite inquiété par les sergents, et, dès qu’un laquais ou deux servantes s’arrêtent à mon étalage, survient un grand coquin noir qui m’ordonne, au nom de la loi, d’aller vendre ma pacotille ailleurs. Tantôt je suis sur le terrain loué par les gens du marché, tantôt je me trouve proche monsieur Leborgne, coutelier juré. Une autre fois je dois céder la chaussée au carrosse d’un évêque ou d’un prince. Et me voilà endossant le harnais et tirant la bricole, heureux si, profitant de mon embarras, le laquais et les chambrières ne m'ont pas emporté, sans payer, un étui, des ciseaux ou quelque bel
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
eustache de Châtellerault. Je suis las de souffrir la tyrannie; je suis las d’éprouver l’injustice des gens de justice. Je sens un grand besoin de révolte.
— Je connais à ce signe, dit mon bon maître, que vous êtes un coutelier magnanime.
— Je ne suis point magnanime, monsieur l’abbé, reprit modestement le boiteux, je suis vindicatif, et le ressentiment m’a poussé à vendre en secret des chansons contre le roi, ses maîtresses et ses ministres. J’en garde un assez bel assortiment dans la bâche de ma voiture. Ne me trahissez pas. Celle des douze mirlitons est admirable.
— Je ne vous trahirai pas, répondit mon père ; pour moi une bonne chanson vaut un verre de vin et même davantage. Je ne dis rien non plus des couteaux, et je suis aise, bonhomme, que vous vendiez les vôtres; car il faut que tout le monde vive. Mais convenez qu’on ne peut souffrir que les vendeurs ambulants fassent concurrence aux marchands qui ont pris boutique à loyer et payent la taxe. Rien n’est plus contraire à l’ordre et à la bonne police. L’audace de ces traîne-misère est inouïe. Jusqu’où irait-elle si on ne la réprimait? L’an passé, un paysan de Montrouge ne venait-il pas arrêter devant la rôtisserie de la Reine Pédauque sa charrette pleine de pigeons qu’il vendait tout cuits deux sous moins cher que je ne vends les miens? Et le rustre criait d’une voix à briser les vitres de ma boutique : « A cinq sous les beaux pigeons! » Je le menaçai vingt fois de ma lardoire. Mais il me répondait stupidement que la rue est à tout le monde. J’en portai plainte à monsieur le lieutenant-criminel, qui me fit justice en me débarrassant du vilain. Je ne sais ce qu’il est devenu;
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
mais je lui garde rancune du mal qu’il m’a fait; car, avoir mes pratiques ordinaires lui acheter ses pigeons par couples, voire par demi-douzaines, je pris une jaunisse dont je restai longtemps mélancolique. Je voudrais qu’on lui mît sur le corps, avec de la glu, autant de plumes qu’il en a tirées aux volatiles qu’il vendait toutes cuites à ma barbe, et qu'ainsi emplumé de la tête aux pieds, il fût conduit par les rues, au cul de sa charrette.
— Maître Léonard, dit le coutelier boiteux, vous êtes dur aux pauvres gens. C’est ainsi qu’on pousse à bout les malheureux.
— Monsieur le coutelier, je vous conseille, dit en riant mon bon maître, de faire faire à Saint-Innocent, par quelque écrivain à gages, une satire de maître Léonard et de la vendre avec vos chansons sur les douze mirlitons du roi Louis. Il conviendrait de blasonner un peu notre ami qui, dans un état quasi servile, aspire non point à la liberté, mais à la tyrannie. Je conclus de tous vos discours, messieurs, que la police des villes est d’un art difficile, qu’il y faut concilier des intérêts opposés et souvent contraires, que le bien public est formé d’un grand nombre de maux particuliers, et qu’enfin il est déjà merveilleux que des gens enfermés dans des murailles ne s’y entre-dévorent pas. C’est un bonheur qu’il faut attribuer à leur poltronnerie. La paix publique est fondée uniquement sur le faible courage des citoyens qui se tiennent en respect les uns les autres par la peur qu’ils se font réciproquement. Et le prince, en inspirant à tous l’épouvante, leur assure l’inestimable bienfait de la paix. Quant à vos échevins, dont le pouvoir est faible, et qui ne
4oo
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
sont pas capables de vous nuire ni de vous servir beaucoup, et dont le mérite consiste surtout dans leur grande canne et leur perruque, ne vous plaignez point trop de ce qu’ils soient choisis par le roi et placés, peu s’en faut, depuis le dernier règne, au rang d officiers de la couronne. Amis du prince, ils sont les ennemis de tous les citoyens indistinctement, et cette inimitié est rendue supportable à chacun par l égalité parfaite avec laquelle elle se répand sur tous. ù est une pluie dont nous ne recevons, les uns et les autres, que quelques gouttes. Un jour, quand ils seront nommés par le peuple (comme on dit qu’ils le furent aux premiers temps de la monarchie), les échevins auront dans la cité même des amis et des ennemis. Élus par les marchands payant loyer et dîme, ils maltraiteront les colporteurs. Élus par les colporteurs, ils vexeront les marchands. Élus par les artisans, ils seront contraires aux maîtres, qui font travailler les artisans. Ce sera une cause incessante de disputes et de querelles. Ils formeront un conseil tumultueux, où chacun agitera les intérêts et les passions de ses électeurs. Pourtant j’imagine qu’ils ne feront pas regretter nos échevins actuels, qui ne dépendent que du prince. Leur vanité turbulente amusera les citoyens qui s’y contempleront comme dans un miroir grossissant. Ils useront médiocrement d’une médiocre puissance. Sortis de l’état populaire, ils seront aussi incapables de le développer que de le contenir. Les riches s’épouvanteront de leur audace et les misérables accuseront leur timidité, quand il eût fallu seulement reconnaître leur bruyante impuissance. Au reste, capables de tâches communes et administrant le bien public avec cette insuffisance
4oi
vin. — 51
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
suffisante qu’on atteint toujours et qu’on ne dépasse jamais. *
— Ouf! dit mon père, vous avez bien parlé, monsieur l’abbé. Maintenant, buvez!
La Science
Ce jour-là, nous poussâmes, mon bon maître et moi, jusqu'au Pont-Neuf, dont les demi-lunes étaient couvertes de ces tréteaux sur lesquels les bouquinistes étalent des romans mêlés à des livres de piété. On y trouve pour deux sols YAstrée tout entière et le Grand Cyrus , usés et graissés par des lecteurs de province, avec Y Onguent pour la brûlure et divers ouvrages des jésuites. Mon bon maître avait coutume de lire en passant quelques pages de ces écrits, dont il ne faisait point emplette, étant démuni d’argent, et gardant raisonnablement pour l’hôte du Petit-
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
Bacchus les six blancs qu’il lui advenait, par extraordinaire, de tenir dans la poche de sa culotte. Au reste, il n’était point avide de posséder les biens de ce monde, et les meilleurs ouvrages ne lui faisaient point envie, pourvu qu’il en pût connaître les bons endroits, dont il dissertait ensuite avec une sagesse admirable. Les tréteaux du Pont- Neuf lui plaisaient en cela que les livres y étaient parfumés d’une odeur de friture, par le voisinage des marchandes de beignets; et ce grand homme y respirait en même temps les chères odeurs de la cuisine et de la science.
Chaussant ses lunettes, il examina l’étalage d’un brocanteur avec le contentement d’une âme heureuse à qui tout est gracieux parce que tout se reflète en elle avec grâce.
— Tournebroche, mon fils, me dit-il, il se trouve sur l’étal de ce bon homme des livres fabriqués alors que l’imprimerie était encore, autant dire, dans les langes; et ces livres se ressentent de la rudesse de nos aïeux. J’y rencontre une chronique barbare de Monstrelet, auteur qu’on a dit plus baveux qu’un pot de moutarde, et deux ou trois vies de sainte Marguerite, que les commères mettaient jadis en compresse sur leur ventre dans les douleurs de l’enfantement. 11 serait inconcevable que les hommes eussent été si sots que d’écrire et de lire de pareilles inepties, si notre sainte religion ne nous enseignait qu’ils naissent avec un germe d’imbécillité. Et, comme les lumières de la foi ne m’ont jamais fait défaut, non point même, par bonheur, dans les erreurs du lit et de la table, je conçois mieux leur stupidité passée que leur intelligence présente, qui, pour tout dire, me semble illusoire et déce-
vante, telle qu’elle semblera aux générations futures, car 1 homme est, par essence, une sotte bête et les progrès de son esprit ne sont que les vains effets de son inquiétude. G est pour cette raison, mon fils, que je me défie de ce qu ils nomment science et philosophie, et qui n’est, à mon sentiment, qu’un abus de représentations et d’images fallacieuses, et, dans un certain sens, l’avantage du malin Esprit sur les âmes. Vous entendez bien que je suis très éloigné de croire a toutes les diableries dont s’effraie la créance populaire. J estime, avec les Pères, que la tentation est en nous, et que nous sommes à nous-mêmes nos démons et nos maléfices. Mais j’en veux à monsieur Descartes et à tous les philosophes qui, sur son exemple, ont cherché dans la connaissance de la nature une règle de vie et un principe de conduite. Car enfin, Tournebroche, mon fils, qu’est-ce que la connaissance de la nature, sinon la fantaisie de nos sens? Et qu’est-ce qu’y ajoute, je vous prie, la science, avec les savants depuis Gassendi, qui n’était point un âne, et Descartes et ses disciples, jusqu’à ce joli sot de monsieur de Fontenelle? Des besicles, mon fils, des besicles comme celles qui chaussent mon nez. Tous les microscopes et lunettes d’approche dont on fait vanité, qu’est-ce, en réalité, que des besicles plus nettes que les miennes que j’achetai l’an passé à l’opticien de la foire Saint-Laurent et dont le verre de l’œil gauche, qui est celui dont je vois le mieux, s’est malheureusement fendu cet hiver d’un tabouret que me jeta à la tête le coutelier boiteux, qui croyait que j’embrassais Catherine la dentellière, car c’est un homme grossier et tout à fait offusqué par les impressions du désir charnel? Oui, Tournebroche,
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
mon fils, que sont ces instruments dont les savants et les curieux emplissent leurs galeries et leurs cabinets? Que sont les lunettes, astrolabes, boussoles, sinon des moyens d’aider les sens dans leurs illusions et de multiplier l’ignorance fatale où nous sommes de la nature, en multipliant nos rapports avec elle? Les plus doctes d entre nous diffèrent uniquement des ignorants par la faculté qu’ils acquièrent de s'amuser à des erreurs multiples et compliquées. Ils voient l’univers dans une topaze taillée à facettes au lieu de le voir, comme madame votre mère par exemple, avec l’œil tout nu que le bon Dieu lui a donné. Mais ils ne changent point d’œil en s’armant de lunettes; ils ne changent point de dimensions en usant d'appareils propres à mesurer l’espace ; ils ne changent pas de poids en employant des balances très sensibles; ils découvrent des apparences nouvelles et sont par là le jouet de nouvelles illusions. Voilà tout! Si je n’étais pas persuadé, mon fils, des saintes vérités de notre religion, il ne me resterait, par cette persuasion où je suis que toute connaissance humaine n’est qu’un progrès dans la fantasmagorie, qu’à me jeter de ce parapet dans la Seine, qui vit d’autres noyés, depuis le temps qu’elle coule, ou d’aller demander à Catherine cette espèce d’oubli des maux de ce monde qu’on trouve dans ses bras et qu’il est indécent de chercher dans ma condition et surtout à mon âge. Je ne saurais que croire, au milieu des appareils dont les mensonges puissants grandiraient démesurément les mensonges de ma vue, et je serais un académicien tout à fait misérable.
Mon bon maître parlait de la sorte devant la première demi-lune de gauche, à compter de la rue Dauphine, et il
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
commençait d’effrayer le marchand qui le prenait pour un exorciste. Tout à coup, saisissant une vieille géométrie ornée d’assez méchantes ligures de Sébastien Leclerc1 :
Peut-être, reprit-il, au lieu de me noyer dans l’amour ou dans 1 eau, si je n’étais chrétien et catholique, prendrais-je le parti de me jeter dans la mathématique, où 1 esprit trouve les aliments dont il est le plus avide, à savoir : la suite et la continuité. Et j’avoue que ce petit livre, tout commun qu il est, me donne quelque estime du génie de l'homme.
A ces mots, il ouvrit si largement le traité de Sébastien Leclerc, à l’endroit des triangles, qu’il faillit le rompre net. Mais bientôt il le rejeta avec dégoût.
— Hélas! murmura-t-il, les nombres dépendent du temps, les lignes, de l’espace, et ce sont là encore des illusions humaines. En dehors de l’homme, il n’y a ni mathématique, ni géométrie, et c’est en définitive une connaissance qui ne nous fait pas sortir de nous-mêmes, bien qu’elle affecte un air d’indépendance assez magnifique.
Ayant dit, il tourna le dos au bouquiniste soulagé, et respira largement.
— Ah! Tournebroche, mon fils! reprit-il. Tu me vois souffrant d’un mal que je me suis donné et brûlé par la tunique ardente dont j’ai pris soin moi-même de me vêtir et de me parer.
Il parlait de la sorte par image, étant vêtu, en réalité,
1. La géométrie dont parle Jacques Tournebroche est ornée de figures de Sébastien Leclerc dont j’admire au contraire la précise élégance et la fine exactitude. Mais il faut souffrir la contradiction. ( Note de l'éditeur.) ’
LES OPINIONS DE M. JÉRÔME COIGNARD
d’une méchante souquenille qui ne tenait plus que par deux ou trois boutons. Encore n’étaient-ils pas engagés dans les boutonnières correspondantes; et c’était, comme il avait coutume de dire en riant, quand on l’en avisait, un ajustement adultère, image des mœurs dans les cités.
Il parlait avec chaleur :
— Je hais la science, disait-il, pour l’avoir trop aimée, à la façon des voluptueux qui reprochent aux femmes de n’avoir pas égalé le rêve qu'ils se faisaient d’elles. J’ai voulu tout connaître et je souffre aujourd’hui de ma coupable folie. Heureux, ajouta-t-il, oh! bien heureux les bonnes gens assemblés autour de ce vendeur d’orviétan!
Et il montra de la main les laquais, les chambrières et les forts du port Saint-Nicolas, formant un cercle autour d’un opérateur qui donnait la parade avec son valet.
— Vois, Tournebroche, me dit-il, ils rient de bon cœur quand le drôle donne un coup de pied au cul de cet autre drôle. Et c’est en effet un spectacle plaisant, qui est tout gâté pour moi par la réflexion, car, lorsqu’on recherche l’essence de ce pied et du reste, on ne rit plus. J’aurais dû, étant chrétien, concevoir plus tôt tout ce qu’il y a de malignité dans cette maxime d’un païen : « Heureux qui put connaître les causes! » J’aurais dû m’enfermer dans la sainte ignorance comme dans un verger clos, et rester semblable aux petits enfants. Je me serais amusé, non point, à vrai dire, des jeux grossiers de ce Mondor (le Molière du Pont-Neuf aurait peu d’attrait pour moi, quand 1 autre me semble déjà trop scïirrile1); mais je me serais