‹ Œuvres complètes [illustrées] (volume 5)Chapitre 8 sur 17 · ICI REPOSE · texte numérisé non relu

ICI REPOSE

dans l'espoir de la bienheureuse éternité,

MES SIRE JÉRÔME COIGNARD, prêtre ,

autrefois très éloquent professeur d’ éloquence au Collège de Beauvais, très zélé bibliothécaire de l’évêque de Séez,

auteur d’une belle traduction de Zozime le Panopolitain,

qu’il laissa malheureusement inachevée quand survint sa mort prématurée.

Il fut frappé sur la route de Lyon, dans la 53e année de son âge, par la main très scélérate d’un juif, et périt ainsi victime d'un neveu des bourreaux de Jésus-Christ.

Il était d’un commerce agréable, d’un docte entretien, d’un génie élevé,

abondait en riants propos et en belles maximes, et louait Dieu dans ses œuvres.

Il garda à travers les orages de la vie une foi inébranlable .

Dans son humilité vraiment chrétienne.

Plus attentif au salut de son âme qu'à la vaine et trompeuse opinion des hommes, c’est en vivant sans honneurs en ce monde,

qu il s achemina vers la gloire éternelle.

Trois jours après que mon bon maître eut rendu l’âme, M. d’Anquetil décida de se remettre en route. La voiture était réparée. Il donna l’ordre aux postillons d’être prêts pour le lendemain matin. Sa compagnie ne m’avait jamais été agréable. Dans l’état de tristesse où j’étais elle me devenait odieuse. Je ne pouvais supporter l’idée de le suivre avec Jahel. Je résolus de chercher un emploi à Tournus ou à Mâcon et d’y vivre caché jusqu’à ce que, l’orage étant apaisé, il me fût possible de retourner à Paris, où je savais que mes parents me recevraient les bras ouverts. Je fis part de ce dessein à M. d’Anquetil, et m’excusai de ne le point accompagner plus avant. Il s’efforça d’abord de me retenir, avec une bonne grâce à

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laquelle il ne m’avait guère préparé, puis il m’accorda volontiers mon congé. Jahel y eut plus de peine; mais, étant naturellement raisonnable, elle entra dans les raisons que j’avais de la quitter.

La nuit qui précéda son départ, tandis que M. d’Anquetil buvait et jouait aux cartes avec le chirurgien-barbier, nous allâmes sur la place, Jahel et moi, pour respirer l’air. Il était embaumé d’herbes et plein du chant des grillons.

— La belle nuit! dis-je à Jahel. L’année n’en aura plus guère de semblables ; et peut-être, de ma vie, n’en reverraije point de si douce.

Le cimetière fleuri du village étendait devant nous ses immobiles vagues de gazon, et le clair de la lune blanchissait les tombes éparses sur l’herbe noire. La pensée nous vint, à tous deux en même temps, d’aller dire adieu à notre ami. La place où il reposait était marquée par une croix semée de larmes, dont le pied plongeait dans la terre molle. La pierre qui devait recevoir l’épitaphe n’y avait point encore été posée. Nous nous assîmes tout auprès, dans l’herbe, et là, par un insensible et naturel penchant, nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre, sans craindre d’offenser par nos baisers la mémoire d'un ami que sa profonde sagesse rendait indulgent aux faiblesses humaines.

Tout à coup Jahel me dit dans l’oreille, où elle avait précisément sa bouche :

— Je vois monsieur d’Anquetil, qui, sur le mur du cimetière, regarde attentivement de notre côté.

— Nous peut-il voir dans cette ombre? demandai-je.

LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE

— Il voit sûrement mes jupons blancs, répondit-elle. C’est assez, je pense, pour lui donner envie d’en voir davantage.

Je songeais déjà à tirer l’épée et j’étais fort décidé à défendre deux existences qui, dans ce moment, étaient encore, peu s’en faut, confondues. Le calme de Jahel m’étonnait; rien, dans ses mouvements ni dans sa voix, ne trahissait la peur.

— Allez, me dit-elle, fuyez, et ne craignez rien pour moi. C’est une surprise que j’ai plutôt désirée. Il commençait à se lasser, et ceci est excellent pour ranimer son goût et assaisonner son amour. Allez et laissez-moi! Le premier moment sera dur, car il est d’un caractère violent. 11 me battra, mais je ne lui en serai ensuite que plus chère. Adieu !

— Hélas! m’écriai-je, ne me prîtes-vous donc, Jahel, que pour aiguiser les désirs d’un rival?

— J’admire que vous veuilliez me quereller, vous aussi! Allez! vous dis-je.

— Eh quoi! vous quitter de la sorte?

— Il le faut, adieu! Qu’il ne vous trouve pas ici. Je veux bien lui donner de la jalousie, mais avec délicatesse. Adieu, adieu !

A peine avais-je fait quelques pas dans le labyrinthe des tombes, que M. d’Anquetil, s’étant approché d’assez près pour reconnaître sa maîtresse, fît des cris et des jurements à réveiller tous ces morts de village. J’étais impatient d’arracher Jahel à sa rage. Je pensais qu’il l’allait tuer. Déjà je me glissais à son secours dans l’ombre des pierres. Mais, après quelques minutes, pendant lesquelles je les

observai très attentivement, je vis M. d’Anquetil la pousser hors du cimetière et la ramener à l’auberge de Gaulard avec un reste de fureur qu elle était bien capable d'apaiser seule et sans secours.

Je rentrai dans ma chambre lorsqu’ils eurent regagné la leur. Je ne dormis point de la nuit, et, les guettant à l’aube, par la fente des rideaux, je les vis traverser la cour de l’auberge dans une grande apparence d’amitié.

Le départ de Jahel augmenta ma tristesse. Je m'étendis à plat ventre au beau milieu de ma chambre et, le visage dans les mains, je pleurai jusqu’au soir.

A ce t endroit, ma vie perd 1 intérêt qu’elle empruntait des circonstances, et ma destinée, redevenant conforme à mon caractère, n’offre plus rien que de commun. Si j'en prolongeais les mémoires, mon récit paraîtrait bientôt insipide. Je l’achèverai en peu de mots. M. le curé de Vallars me donna une lettre de recommandation pour un marchand de vin de Mâcon, chez qui je fus employé pendant deux mois, au bout desquels mon père m écrivit qu il avait arrange mes affaires et que je pouvais sans danger revenir à Paris.

Aussitôt je pris le coche et fis le voyage avec des recrues. Mon cœur battit a se rompre quand je revis la rue Saint- Jacques, l’horloge de Saint-Benoît-le-Bétourné, l’enseigne

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des Trois-Pucelles et la Sainte-Catherine de M. Blaizot.

Ma mère pleura à ma vue; je pleurai, nous nous embrassâmes et nous pleurâmes encore. Mon père, accouru en grande hâte du Petit-Bacchus, me dit avec une dignité attendrie :

— Jacquot, mon fils, je ne te cache pas que je fus fort courroucé contre toi quand je vis les sergents entrer à la Reine Pédauque pour te prendre, ou, à ton défaut, m’emmener en ta place. Ils ne voulaient rien entendre, alléguant qu’il me serait loisible de m’expliquer en prison. Ils te recherchaient sur une plainte de monsieur de la Guéritaude. Je m’en formai une horrible idée de tes désordres. Mais, ayant appris, par tes lettres, que ce n’était que peccadilles, je ne pensai plus qu’à te revoir. J’ai maintes fois consulté le cabaretier du Petit-Bacchus sur les moyens d’étouffer ton affaire. Il me répondit toujours : « Maître Léonard, allez trouver le juge avec un gros sac d’écus, et il vous rendra votre gars blanc comme neige. » Mais les écus sont rares ici, et il n’est poule, oie, ni cane, dans ma maison, qui ponde des œufs d’or. C’est tout au plus si la volaille, à l’heure d’aujourd’hui, me paye le feu de ma cheminée. Par bonheur, ta sainte et digne mère eut l'idée d’aller trouver la mère de monsieur d’Anquetil, que nous savions occupée en faveur de son fils, recherché en même temps que toi, pour la même affaire. Car je reconnais, mon Jacquot, que tu as fait le polisson en compagnie d’un gentilhomme, et j’ai le cœur trop bien situé pour ne pas sentir l’honneur qui en rejaillit sur toute la famille. Ta mère demanda donc audience à madame d’Anquetil, en son hôtel du faubourg Saint-Antoine. Elle s’était proprement

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habillée, comme pour aller à la messe ; et madame d’Anquetil la reçut avec bonté,. Ta mère est une sainte femme, Jacquot, mais elle n’a pas beaucoup d usage, et elle parla d’abord sans cà-propos ni convenance. Elle dit : « Madame, à nos âges, il ne nous reste, après Dieu, que nos enfants. » Ce n était pas ce qu il fallait dire à cette grande dame qui a encore des galants.

Taisez-vous, Léonard, s’écria ma mère. La conduite de madame d Anquetil ne vous est point connue et il faut que j’aie assez bien parlé à cette dame, puisqu’elle m a répondu : « Soyez tranquille, madame Ménétrier; je m’emploierai pour votre fils comme pour le mien; comptez sut mon zèle. » Et vous savez, Léonard, que nous reçûmes, avant qu il fût deux mois, l’assurance que notre Jacquot pouvait rentrer à Paris sans être inquiété.

Nous soupâmes de bon appétit. Mon père me demanda si je comptais rester au service de M. d Astarac. Je répondis qu apres la mort à jamais déplorable de mon bon maître, je ne souhaitais point de me retrouver, avec le cruel Mosaïde, chez un gentilhomme qui ne payait ses domestiques qu en beaux discours. Mon père m invita obligeamment à tourner sa broche comme devant.

Dans ces derniers temps, Jacquot, me dit-il, j’avais donné cet emploi à frère Ange; mais il s’en acquittait moins bien que Miraut, et meme que toi. Ne veux-tu point, mon fils, reprendre ta place sur l’escabeau, au coin de la cheminée?

Ma mère, qui, toute simple qu elle était, ne manquait point de jugement, haussa les épaules et me dit :

— Monsieur Blaizot, qui est libraire à l’Image Sainte-

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Catherine , a besoin d’un commis. Cet emploi, mon Jacquot, t’ira comme un gant. Tu es de mœurs douces et tu as de bonnes manières. C’est ce qui convient pour vendre des Bibles.

J’allai tout aussitôt m’offrir à M. Blaizot, qui me prit à son service.

Mes malheurs m’avaient rendu sage. Je ne fus pas rebuté par l’humilité de ma tâche et je la remplis avec exactitude, maniant le plumeau et le balai au contentement de mon patron.

Mon devoir était de faire une visite à M. d’Astarac. Je me rendis chez ce grand alchimiste le dernier dimanche de novembre, après le dîner du midi. La distance est longue de la rue Saint-Jacques à la Croix-des-Sablons et l’almanach ne ment point, quand il annonce que les jours sont courts en novembre. Quand j’arrivai au Roule, il faisait nuit, et une brume noire couvrait la route déserte. Je songeais tristement, dans les ténèbres.

— Hélas! me disais-je, il y aura bientôt un an que pour la première fois je fis cette même route, dans la neige, en compagnie de mon bon maître, qui repose maintenant dans un village de Bourgogne, sur un coteau de vigne. Il s’endormit dans l’espérance de la vie éternelle. Et c’est là une espérance qu’il convient de partager avec un homme si docte et si sage. Dieu me garde de douter jamais de l’immortalité de l’âme! Mais il faut bien se l’avouer à soimême, tout ce qui tient à une existence future et à un autre monde est de ces vérités insensibles auxquelles on croit sans en etre touche et qui n ont ni goût, ni saveur aucune, en sorte qu on les avale sans s’en apercevoir.

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Pour ma part, je ne suis pas consolé par la pensée de revoir un jour monsieur l’abbé Coignard dans le paradis. Sûrement il n’y sera plus reconnaissable et ses discours n’auront pas l’agrément qu’ils empruntaient des circonstances.

En faisant ces réflexions, je vis devant moi une grande lueur qui s’étendait à la moitié du ciel; le brouillard en était roussi jusque sur ma tête, et cette lumière palpitait à son centre. Une lourde fumée se mêlait aux vapeurs de l’air. Je craignis tout de suite que ce ne fût l’incendie du château d’Astarac. Je hâtai le pas, et je reconnus bientôt que mes craintes n’étaient que trop fondées. Je découvris le calvaire des Sablons d’un noir opaque, sur une poudre de flamme, et je vis presque aussitôt le château, dont toutes les fenêtres flambaient comme en une fête sinistre. La petite porte verte était défoncée. Des ombres s’agitaient dans le parc et murmuraient d’horreur. C’étaient des habitants du bourg de Neuilly, accourus en curieux et pour porter secours. Quelques-uns lançaient par une pompe des jets d’eau qui, dans le foyer ardent, se convertissaient en vapeur. Une épaisse colonne de fumée s’élevait au-dessus du château. Une pluie de flammèches et de cendres tombait autour de moi et je m’aperçus bientôt que mes habits et mes mains en étaient noircis. Je songeai avec désespoir que cette poussière qui remplissait l’air était le reste de tant de beaux livres et de manuscrits précieux, qui avaient fait la joie de mon bon maître, le reste, peut-être, de Zozime le Panopolitain, auquel nous avions travaillé ensemble dans les plus nobles heures de ma vie.

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J’avais vu mourir M. l’abbé Jérôme Coignard. Cette fois, c’est son âme même, son âme étincelante et douce, que je croyais voir réduite en poudre avec la reine des bibliothèques. Je sentais qu’une part de moi-même était détruite en même temps. Le vent qui s’élevait attisait l’incendie, et les flammes faisaient un bruit de gueules voraces.

Avisant un homme de Neuilly, plus noirci encore que moi, et n’ayant que sa veste, je lui demandai si l’on avait sauvé M. d’Astarac et ses gens.

— Personne, me dit-il, n’est sorti du château, hors un vieux juif qu’on vit s’enfuir avec des paquets, du côté des marécages. Il, habitait le pavillon du garde, sur la rivière, et était haï pour son origine et pour les crimes dont on le soupçonnait. Des enfants le poursuivirent. Et en fuyant il tomba dans la Seine. On l’a repêché mort, pressant sur son cœur un grimoire et six tasses d’or. Vous pourrez le voir sur la berge, dans sa robe jaune. Il est affreux, les yeux ouverts.

— Ah! répondis-je, cette fin était due à ses crimes. Mais sa mort ne me rend pas le meilleur des maîtres qu’il a assassiné! Dites-moi encore : n’a-t-on pas vu monsieur d’Astarac?

Au moment où je faisais cette question, j’entendis près de moi une des ombres agitées pousser un cri d’angoisse :

— Le toit va s’effondrer!

Alors je reconnus avec horreur la grande forme noire de M. d’Astarac qui courait dans les gouttières. L alchimiste cria d’une voix éclatante :

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— Je m’élève sur les ailes de la flamme, dans le séjour de la vie divine.

Il dit; soudain le toit s’abîma avec un fracas horrible, et des flammes hautes comme des montagnes enveloppèrent 1 ami des Salamandres.

Il n'est pas d’amour qui résiste à l’absence. Le souvenir de Jahel, d’abord cuisant, s’adoucit peu à peu et il ne m’en resta qu’une irritation vague, dont elle n’était plus même l’unique objet.

M. Blaizot se faisait vieux. Il se retira à Montrouge, dans sa maisonnette des champs, et me vendit son fonds, moyennant une rente viagère. Devenu, en son lieu, libraire juré, à l’Image Sainte-Catherine , j’y fis retirer mon père et ma mère, dont la rôtisserie ne flambait plus depuis quelque temps. Je me sentis du goût pour mon humble boutique, et je pris soin de l’orner. Je clouai aux portes de vieilles cartes vénitiennes et des thèses ornées de gravures allégoriques qui y font un ornement ancien et

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baroque, sans doute, mais plaisant aux amis des bonnes études. Mon savoir, à la condition de le cacher avec soin, ne me fut pas trop nuisible dans mon trafic. Il m’eût été plus contraire, si j’eusse été libraire-éditeur, comme Marc- Michel Rey, et obligé, comme lui, de gagner ma vie aux dépens de la sottise publique.

Je tiens, comme on dit, les auteurs classiques, et c’est une denrée qui a cours dans cette docte rue Saint-Jacques dont il me plairait d’écrire un jour les antiquités et illustrations. Le premier imprimeur parisien y établit ses presses vénérables. Les Gramoisy, que Guy Patin nomme les rois de la rue Saint-Jacques, y ont édité le corps de nos historiens. Avant que s’élevât le Collège de France, les lecteurs du roi, Pierre Danès, François Vatable, Ramus, y donnèrent leurs leçons dans un hangar d’où l’on entendait les querelles des crocheteurs et des lavandières. Et comment oublier Jean de Meung qui, dans une maisonnette de cette rue, composa le Roman de la Rosex?

J’ai la jouissance de toute la maison, qui est vieille et date pour le moins du temps des Goths, comme il y paraît aux poutres de bois qui se croisent sur l’étroite façade, aux deux étages en encorbellement et à la toiture penchante, chargée de tuiles moussues. Elle n’a qu’une fenêtre par étage. Celle du premier est fleurie en toute saison et garnie de Ficelles où grimpent au printemps les liserons et les capucines. Ma bonne mère les sème et les arrose.

1. Jacques Tournebroche ignorait que François Villon habita dans la rue Saint- Jacques, au Cloître-Saint-Benoît, la maison dite de la Porte verte. L’élève de M. Jérôme Coignard aurait pris sans doute plaisir à rappeler le souvenir de ce vieux poète qui, comme lui, connut diverses espèces de gens.

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G est la fenêtre de sa chambre. On l’y voit de la rue, lisant ses prières dans un livre imprimé en grosses lettres, au-dessus de l’image de sainte Catherine. L’âge, la dévotion et 1 orgueil maternel lui ont donné grand air, et, à voir son visage de cire sous la haute coiffe blanche, on jurerait une riche bourgeoise.

Mon père, en vieillissant, a pris aussi quelque majesté. Comme il aime 1 an et le mouvement, je 1 occupe à porter des ln res en ville. J y avais d abord employé frère Ange, mais il demandait 1 aumône a mes clients, leur faisait baiser des reliques, leur volait leur vin, caressait leur servante, et laissait la moitié de mes livres dans tous les ruisseaux du quartier. Je lui retirai sa charge au plus vite. Mais ma bonne mère, à qui il fait croire qu’il a des secrets pour gagner le ciel, lui donne la soupe et le vin. Ce n’est pas un méchant homme, et il a fini par m’inspirer une espèce d’attachement.

Plusieurs savants et quelques beaux esprits fréquentent dans ma boutique. Et c’est un grand avantage de mon état que d’y être en commerce quotidien avec des gens de mérite. Parmi ceux qui viennent le plus souvent feuilleter chez moi les livres nouveaux et converser familièrement entre eux, il est des historiens aussi doctes que Tillemont, des orateurs sacrés qui égalent en éloquence Bossuet et même Bourdaloue, des poètes comiques et tragiques, des théologiens en qui la pureté des mœurs s’unit à la solidité de la doctrine, des auteurs estimés de nouvelles espagnoles, des géomètres et des philosophes, capables, comme M. Descartes, de mesurer et de peser les univers. Je les admire, je goûte leurs moindres paroles. Mais aucun, à

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mon sens, n’égale en génie le bon maître que j eus le malheur de perdre sur la route de Lyon; aucun ne me rappelle cette incomparable elegance de pensée, cette douce sublimité, cette etonnante richesse d une ame toujours épanchée et ruisselante, comme 1 urne de ces fleu\es qu’on voit représentés en marbre dans les jardins; aucun ne me rend cette source inépuisable de science et de morale, où j’eus le bonheur d abreuver ma jeunesse, aucun ne me donne seulement l’ombre de cette grâce, de cette sagesse, de cette force de pensee qui brillaient en M. Jérôme Goignard. Je le tiens, celui-là, pour le plus gentil esprit qui ait jamais fleuri sur la terre.

LES OPINIONS

DE

M. JÉRÔME COIGNARD

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L’ABBE JEBOME COIGNABD

A Octave Mirbeau.

Je n’ai pas besoin de retracer ici la vie de M. l’abbé Jérôme Goignard, professeur d’éloquence au collège de Beauvais, bibliothécaire de M. de Séez, Sagiensis episcopi bibliothecarius solertissimus , comme le porte son épitaphe, plus tard secrétaire au charnier Saint-Innocent, puis enfin conservateur de cette Astaracienne, la reine des bibliothèques, dont la perte est à jamais déplorable. Il périt assassiné, sur la route de Lyon, par un juif cabbaliste du nom de Mosaïde ( Judæa manu nefandissima) , laissant plusieurs ouvrages interrompus et le souvenir de beaux

L'ABBÉ JÉRÔME COIGNARD

entretiens familiers. Toutes les circonstances de son existence singulière et de sa fin tragique ont été rapportées par son disciple, Jacques Ménétrier, surnommé Tournebroche parce qu il était fils d’un rôtisseur de la rue Saint- Jacques. Ce Tournebroche professait pour celui qu’il avait l’habitude de nommer son bon maître une admiration vive et tendre. « C’est, disait-il, le plus gentil esprit qui ait jamais fleuri sur la terre. » Il rédigea avec modestie et fidélité les mémoires de M. l’abbé Coignard, qui revit dans cet ouvrage comme Socrate dans les Mémorables de Xénophon.

Attentif, exact et bienveillant, il fit un portrait plein de vie et tout empreint d’une amoureuse fidélité. C’est un ouvrage qui fait songer à ces portraits d’Érasme, peints par Holbein, qu’on voit au Louvre, au musée de Bâle et à Hampton-Court, et dont on ne se lasse point de goûter la finesse. Bref, il nous laissa un chef-d’œuvre.

On sera surpris, sans doute, qu il n’ait pas pris soin de le faire imprimer. Pourtant il pouvait l’éditer lui-même, étant devenu libraire, rue Saint-Jacques, à l’Image Sainte- Catherine , où il succéda à M. Blaizot. Peut-être, vivant dans les livres, craignit-il d’ajouter seulement quelques feuillets à cet amas horrible de papier noirci qui moisit obscurément chez les bouquinistes. Nous partageons ses dégoûts en passant sur les quais devant la boîte à deux sous où le soleil et la pluie dévorent lentement des pages écrites pour l’immortalité. Comme ces têtes de mort assez touchantes, que Bossuet envoyait à l’abbé de la Trappe pour le divertissement d’un solitaire, ce sont là des sujets de réflexions propres à faire concevoir à un homme de

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L'ABBÉ JÉBÔME C O I G N A BD

lettres la vanité d’écrire. J’ose dire que, pour ma part, entre le Pont-Royal et le Pont-Neuf, j’ai éprouvé cette vanité tout entière. Je serais tenté de croire que l’élève de M. 1 abbé Coignard ne fît point imprimer son ouvrage parce que, formé par un si bon maître, il jugeait sainement de la gloire littéraire, et l’estimait à sa valeur, c est-à-dire autant comme rien. Il la savait incertaine, capricieuse, sujette à toutes les vicissitudes et dépendant de circonstances en elles-mêmes petites et misérables. Voyant ses contemporains ignorants, injurieux et médiocres, il n’y trouvait point de raison d’espérer que leur postérité devînt tout à coup savante, équitable et sûre. Il augurait seulement que l’avenir, étranger à nos querelles, nous accorderait son indifférence à défaut de justice. Nous sommes presque assurés que, grands et petits, elle nous réunira dans l’oubli et répandra sur nous tous 1 égalité paisible du silence. Mais, si cette espérance nous trompait par grand hasard, si la race future gardait quelque mémoire de notre nom ou de nos écrits, nous pouvons prévoir qu’elle ne goûterait notre pensée que par ce travail ingénieux de faux sens et de contre-sens qui seul perpétue les ouvrages du génie à travers les âges. La longue durée des chefs-d’œuvre est assurée au prix d’aventures intellectuelles tout à fait pitoyables, dans lesquelles le coq-à-l’âne des cuistres prête la main aux calembours ingénus des âmes artistes. Je ne crains pas de dire qu’à l’heure qu’il est, nous n’entendons pas un seul vers de V Iliade ou de la Divine Comédie dans le sens qui y était attaché primitivement. Vivre c’est se transformer, et la vie posthume de nos pensées écrites n’est pas

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affranchie de cette loi : elles ne continueront d’exister qu’à la condition de devenir de plus en plus différentes de ce qu’elles étaient en sortant de notre âme. Ce qu’on admirera de nous dans l’avenir nous deviendra tout à fait étranger.

Il est probable que Jacques Tournebroche, dont on connaît la simplicité, ne se posait pas toutes ces questions au sujet du petit livre sorti de sa main. Ce serait lui faire injure que de penser qu’il avait de lui-même une opinion exagérée.

Je crois le connaître. J’ai médité son livre. Tout ce qu’il dit et tout ce qu’il tait trahit l’exquise modestie de son âme. Si pourtant il n’était pas sans savoir qu'il avait du talent, il savait aussi que c’est ce qui se pardonne le moins; on passe aisément aux gens en vue la bassesse de l’âme et la perfidie du cœur; on souffre volontiers qu’ils soient lâches ou méchants, et leur fortune même ne le*ur fait pas trop d’envieux si l’on voit qu’elle est imméritée. Les médiocres sont tout de suite soulevés et portés par les médiocrités environnantes qui s’honorent en eux. La gloire d’un homme ordinaire n’offense personne. Elle est plutôt une secrète flatterie au vulgaire; mais il y a dans le talent une insolence qui s’expie par les haines sourdes et les calomnies profondes. Si Jacques Tournebroche renonça sciemment au pénible honneur d’irriter par un éloquent écrit la foule des sots et des méchants, on ne peut qu’admirer son bon sens et le tenir pour le digne élève d’un maître qui connaissait les hommes. Quoi qu’il en soit, le manuscrit de Jacques Tournebroche, resté inédit, fut perdu pendant plus d’un siècle. J ai eu l’extraordinaire bonheur de le retrouver chez

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un brocanteur du boulevard Montparnasse qui étale derrière les carreaux salis de son échoppe des croix du Lis, des médailles de Sainte-Hélène et des décorations de Juillet, sans se douter qu’il donne ainsi aux générations une mélancolique leçon d’apaisement. Ce manuscrit a été publié par mes soins en 1893, sous ce titre : la Rôtisserie de la Reine Pedauque (1 vol. in-18 jésus). J’y renvoie le lecteur, qui y trouvera plus de nouveautés qu’on n’en cherche d’ordinaire dans un vieux livre. Mais ce n’est pas de cet ouvrage qu’il s’agit ici.

Jacques Tournebroche ne se contenta pas de faire connaître les actions et les maximes de son maître dans un récit suivi. Il prit soin encore de recueillir plusieurs discours et entretiens de M. l’abbé Goignard qui n’avaient point trouvé place dans les mémoires (c’est le vrai nom qu il convient de donner à la Rôtisserie de la Reine Pedauque ), et il en forma un petit cahier qui m’est tombé entre les mains avec ses autres papiers.

C’est ce cahier que je fais imprimer aujourd’hui sous ce titre : les Opinions de M. Jérôme Coignard. Le bon et gracieux accueil fait par le public au précédent ouvrage de Jacques Tournebroche m’encourage à donner tout de suite ces dialogues dans lesquels l’ancien bibliothécaire de M. de Séez se retrouve avec son indulgente sagesse et cette sorte de scepticisme généreux où tendent ses considérations sur l’homme, si mêlées de mépris et de bienveillance. Je ne saurais prendre la responsabilité des idées exprimées par ce philosophe sur divers sujets de politique et de morale; mes devoirs d’éditeur m’engagent seulement à présenter la pensée de mon auteur sous le jour le plus favorable.

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Sa libre intelligence foulait aux pieds les croyances vulgaires et ne se rangeait point sans examen à la commune opinion, hors en ce qui touche la foi catholique, dans laquelle il fut inébranlable. Pour tout le reste, il ne craignait point de tenir tête à son siècle. Or, cela seul le rend digne d’estime. Nous devons de la reconnaissance aux esprits qui ont combattu les préjugés. Mais il est plus aisé de les louer que de les imiter. Les préjugés se défont et se reforment sans cesse, avec l’éternelle mobilité des nuées. Il est dans leur nature d’être augustes avant de paraître odieux, et les hommes sont rares qui n’ont point la superstition de leur temps et qui regardent en face ce que le vulgaire n’ose voir. M. l’abbé Goignard fut un homme libre dans une condition humble, et c’est assez, je crois, pour qu’on le mette bien au-dessus d’un Bossuet, et de tous ces grands personnages qui brillent à leur rang dans la pompe traditionnelle des coutumes et des croyances.

Mais, s’il faut estimer que M. l’abbé Goignard vécut libre, affranchi des communes erreurs, et que les spectres de nos passions et de nos craintes n’eurent point d’empire sur lui, on doit reconnaître encore que cet esprit excellent eut des vues originales sur la nature et sur la société, et que, pour étonner et ravir les hommes par une vaste et belle construction mentale, il lui manqua seulement l’adresse ou la volonté de jeter à profusion les sophismes comme un ciment dans l’intervalle des vérités. C’est de cette manière seulement qu’on édifie les grands systèmes de philosophie qui ne tiennent que par le mortier de la sophistique. L’esprit de système lui fit défaut, ou (si l’on veut) l’art des ordonnances symétriques. Sans quoi il paraîtrait

L'ABBÉ JÉRÔME COIGNARD

ce qu il était en effet, c’est-à-dire le plus sage des moralistes, une sorte de mélange merveilleux d’Épicure et de saint François d’Assise.

Ce sont là, à mon sens, les deux meilleurs amis que

I humanité souffrante ait encore rencontrés dans sa marche désorientée. Épicure affranchit les âmes des vaines terreurs et les instruisit à proportionner l’idée de bonheur à leur misérable nature et à leurs faibles forces. Le bon saint François, plus tendre et plus sensuel, les conduisit à la félicité par le rêve intérieur, et voulut qu’à son exemple les âmes se répandissent en joie dans les abîmes d’une solitude enchantée. Ils furent bons tous deux, l’un de détruire les illusions décevantes, 1 autre de créer les illusions dont on ne s’éveille pas.

Mais il ne faut rien exagerer. M. 1 abbé Coignard n’égala certes ni par 1 action ni même par la pensée le plus audacieux des sag'es et le plus ardent des saints. Les vérités qu’il découvrait, il ne savait pas s’y jeter comme dans un gouffre. Il garda en ses explorations les plus hardies l’attitude d’un promeneur paisible. Il ne s’exceptait pas assez du mépris universel que lui inspiraient les hommes.

II lui manqua cette illusion précieuse, qui soutenait Bacon et Descartes, de croire en eux-mêmes après n’avoir cru en personne. Il douta de la vérité qu’il portait en lui, et il répandit sans solennité les trésors de son intelligence. Cette confiance lui fit défaut, commune pourtant à tous les faiseurs de pensées, de se tenir soi-même pour supérieur aux plus grands génies. C’est une faute qui ne se pardonne pas, car la gloire ne se donne qu’à ceux qui la sollicitent. Chez M. l’abbé Coignard, c’était de plus une faiblesse et

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une inconséquence. Puisqu’il poussait à ses dernières limites l’audace philosophique, il n’eût pas dû se faire scrupule de se proclamer le premier des hommes. Mais son cœur restait simple et son âme candide, et cette insuffisance d'un esprit qui ne sut pas se tendre au-dessus de l’univers lui fit un tort irréparable. Dirai-je pourtant que je l’aime mieux ainsi?

Je ne crains pas d’affirmer que, philosophe et chrétien, M. l’abbé Coignard unit dans un mélange incomparable l’épicurisme qui nous garde de la douleur et la simplicité sainte qui nous mène à la joie.

Il est remarquable que non seulement il accepta l’idée de Dieu telle qu’elle lui était fournie par la foi catholique, mais encore qu’il tenta de la soutenir sur des arguments d’ordre rationnel. Il n’imita jamais cette habileté pratique des déistes de profession qui font à leur usage un Dieu moral, philanthrope et pudique, avec lequel ils goûtent la satisfaction d’une parfaite entente. Les rapports étroits qu’ils établissent avec lui donnent à leurs écrits beaucoup d’autorité et à leur personne une grande considération dans le public. Et ce Dieu gouvernemental, modéré, grave, exempt de tout fanatisme et qui a du monde, les recommande dans les assemblées, dans les salons et dans les académies. M. l’abbé Coignard ne se représentait point un Eternel si profitable. Mais, considérant qu’il est impossible de concevoir l’univers autrement que sous les catégories de l’intelligence et qu’il faut tenir le cosmos pour intelligible, même en vue d’en démontrer l’absurdité, il en rapportait la cause à une intelligence qu’il nommait Dieu, laissant à ce terme son vague infini, et s en rapportant pour le

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surplus à la théologie cpii, comme on sait, traite avec une minutieuse exactitude de l’inconnaissable.

Cette réserve, qui marque les limites de son intelligence, fut heureuse si, comme je le crois, elle lui ôta la tentation de mordre à quelque appétissant système de philosophie et le garda de donner du museau dans une de ces souricières où les esprits affranchis ont hâte de se faire prendre. A l’aise dans la grande et vieille ratière, il trouva plus d’une issue pour découvrir le monde et observer la nature. Je ne partage pas ses croyances religieuses et j’estime qu’elles le décevaient, comme elles ont déçu, pour leur bonheur ou leur malheur, tant de siècles d’hommes. Mais il semble que les vieilles erreurs soient moins fâcheuses que les nouvelles, et que, puisque nous devons nous tromper, le meilleur est de s’en tenir aux illusions émoussées.

Il est certain du moins que M. l’abbé Coignard, en admettant les principes chrétiens et catholiques, ne s’interdit pas d’en tirer des conclusions très originales. Sur les racines de l’orthodoxie, son âme luxuriante fleurit singulièrement en épicurisme et en humilité. Je l’ai déjà dit : il s’efforça toujours de chasser ces fantômes de la nuit, ces vaines terreurs, ou, comme il les appelait, ces diableries gothiques, qui font de la vie pieuse d’un simple bourgeois une espèce de sabbat mesquin et journalier. Des théologiens l’ont, de nos jours, accusé de porter l’espérance à l’excès, et jusqu’au dérèglement. Je retrouve ce reproche sous la plume d’un éminent philosophe1. Je ne sais si vraiment

1. M. Jean Lacoste a écrit dans la Gazette de France du 20 mai 1893:

« M. l’abbé Jérôme Coignard est un prêtre plein de science, d’humilité et de foi. Je ne dis pas que sa conduite ait toujours honoré son petit collet et que sa robe n’ait

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M. Coignard se reposait avec une confiance exagérée sur la bonté divine. Mais il est certain qu’il concevait la grâce dans un sens large et naturel, et que le monde, à ses yeux, ressemblait moins aux déserts de laThébaïde qu’aux jardins d’Épicure. 11 s’y promenait avec cette audacieuse ingénuité qui est le trait essentiel de son caractère et le principe de sa doctrine.

Jamais esprit ne se montra tout ensemble si hardi et si pacifique et ne trempa ses dédains de plus de douceur. Sa morale unit la liberté des philosophes cyniques à la candeur des premiers moines de la sainte Portioncule. Il méprisa les hommes avec tendresse. Il tenta de leur enseigner que, n’ayant d’un peu grand que leur capacité pour la douleur, ils ne peuvent rien mettre en eux d’utile ni de beau que la pitié ; qu’habiles seulement à désirer et à souffrir, ils doivent se faire des vertus indulgentes et voluptueuses. Il en vint à considérer l’orgueil comme la source des plus grands maux et comme le seul vice contre nature.

pas reçu maint accroc. . . Mais, s’il succombe à la tentation, si le diable a en lui une proie facile, jamais il ne perd confiance, il espère par la grâce de Dieu ne plus rechuter et arriver aux gloires du Paradis. Et de fait il nous donne le spectacle d’une mort fort édifiante. Donc un grain de toi embellit la vie et l’humilité chrétienne sied aux faiblesses de l’humanité.

» M. l’abbé Coignard, s’il n’est pas un saint, mérite peut-être le purgatoire. Mais il le mérite fort long et il a risqué l’enfer. Car à ses actes d’humilité sincère ne se mêlait presque pas de repentir. Il comptait trop sur la grâce de Dieu et ne faisait nul effort pour favoriser l’action de la grâce. C’est pourquoi il retombait dans son péché. La foi ainsi lui servait de peu et il était presque hérétique, car le saint concile de Trente, dans les canons VI et IX de sa sixième session, a déclaré l’anathème à tous ceux qui prétendent « qu il n est pas au pouvoir de l’homme de rendre ses voies » mauvaises » et qui ont une telle confiance en la foi qu’ils s’imaginent qu’elle seule peut sauver « sans aucun mouvement de la volonté ». C’est pourquoi la miséricorde divine s étendant sur 1 abbé Coignard est vraiment miraculeuse et en dehors des voies ordinaires. »

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Il semble bien, en effet, que les hommes se rendent malheureux par le sentiment exagéré qu’ils ont d’eux et de leurs semblables, et que, s’ils se faisaient une idée plus humble et plus vraie de la nature humaine, ils seraient plus doux à autrui et plus doux à eux-mêmes. C’est donc sa bienveillance qui le poussait à humilier ses semblables dans leurs sentiments, leur savoir, leur philosophie et leurs institutions. 11 avait à cœur de leur montrer que leur imbécile nature n’a rien imaginé ni construit qui vaille la peine d être attaqué ni défendu bien vivement, et que, s’ils connaissaient la rudesse fragile de leurs plus grands ouvrages, tels que les lois et les empires, ils s’y battraient seulement en jouant, et pour le plaisir, comme les enfants qui élèvent des châteaux de sable au bord de la mer.

Aussi ne faut-il ni s’étonner ni se scandaliser de ce qu’il abaissât toutes ces idees par lesquelles l’homme érige sa gloire et ses honneurs aux dépens de son repos. La majesté des lois n imposait pas à son âme clairvoyante et il déplorait que des malheureux fussent soumis à tant d’obligations dont on ne peut, le plus souvent, découvrir l’origine et le sens. Tous les principes lui semblaient également contestables. Il en était venu à croire que les citoyens ne condamnent un si grand nombre de leurs semblables à 1 infamie que pour goûter par contraste les joies de la considération. Cette vue lui faisait préférer la mauvaise compagnie à la bonne, sur l’exemple de Celui qui vécut parmi les publicains et les prostituées. Il y garda la pureté du cœur, le don de la sympathie et les trésors de la miséricorde. Je ne parlerai pas ici de ses actions, qui sont contées dans la Rôtisserie de la Reine Pédauque . Je n’ai

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pas à savoir si, comme on l a dit de madame de Mouchy, il valait mieux que sa vie. Nos actions ne sont pas tout à fait nôtres; elles dépendent moins de nous que de la fortune. Elles nous sont données de toutes mains; nous ne les méritons pas toujours. Notre insaisissable pensée est tout ce que nous possédons en propre. De là cette vanité des jugements du monde. Toutefois, je constate avec plaisir que tous les gens d’esprit, sans exception, ont trouvé M. l’abbé Goignard aimable et plaisant. Aussi faudrait-il être un pharisien pour ne pas voir en lui une belle créature de Dieu. Gela dit, j’ai hâte d’en revenir à ses doctrines qui, seules, importent ici.

Ce qu’il avait le moins, c’était le sens de la vénération. La nature le lui avait refusé, et il ne fit rien pour l’acquérir. Il eût craint, en exaltant les uns, d’abaisser les autres, et sa charité universelle s’étendait également sur les humbles et sur les superbes. Elle se portait vers les victimes avec plus de sollicitude, mais les bourreaux eux-mêmes lui semblaient trop misérables pour valoir quelque haine. Il ne leur souhaitait pas de mal, et les plaignait seulement d’être méchants.

Il ne croyait pas que les représailles, ou légales ou spontanées, fissent autre chose qu’ajouter le mal au mal. Il ne se complaisait ni dans l’à-propos piquant des vengeances privées, ni dans la majestueuse cruauté des lois, et, s’il lui arrivait de sourire quand on rossait les sergents, c’était l’effet d’un pur mouvement de la chair et du sang, et par naturelle bonhomie.

C’est qu’il s’était formé du mal une idée simple et sensible. Il la rapportait uniquement aux organes de l’homme et à ses

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sentiments naturels, sans la compliquer de tous les préjugés qui prennent clans les codes une consistance artificielle. J’ai dit qu’il n’avait pas formé de système, étant peu enclin à résoudre les difficultés par les sophismes. Il est visible qu’une première difficulté l’arrêta net dans ses méditations sur les moyens d établir le bonheur ou seulement la paix sur la terre. Il était persuadé que l’homme est naturellement un très méchant animal, et que les sociétés ne sont abominables que parce qu il met son génie à les former. IJ n’attendait par conséquent aucun bien d’un retour à la nature. Je doute qu’il eût changé de sentiment s’il avait assez vécu pour lire Y Emile. Quand il mourut, Jean-Jacques n’avait pas encore remué le monde par l’éloquence de la sensibilité la plus vraie unie à la logique la plus fausse. Ce n’était alors qu'un petit vagabond, qui, malheureusement pour lui, trouvait d’autres abbés que M. Jérôme Coignard, sur les bancs des promenades désertes de Lyon. On peut regretter que M. Coignard, qui connut toute espèce de personnes, n’ait pas rencontré d’aventure le jeune ami de madame de Warens; mais cela n’eût fait qu’une scène amusante, un tableau romantique : Jean-Jacques aurait peu goûté la sagesse désabusée de notre philosophe. Rien ne ressemble moins à la philosophie de Rousseau que celle de M. l’abbé Coignard. Cette dernière est empreinte d’une bienveillante ironie. Elle est indulgente et facile. Fondée sur l’infirmité humaine, elle est solide par la base. A l’autre, manque le doute heureux et le sourire léger. Comme elle s’assied sur le fondement imaginaire de la bonté originelle de nos semblables, elle se trouve dans une posture gênante, dont elle ne sent pas elle-même tout le comique. C’est la

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doctrine des hommes qui n’ont jamais ri. Son embarras se trahit par de la mauvaise humeur. Elle est mal gracieuse. Ce ne serait rien encore; mais elle ramène l’homme au singe et se fâche hors de propos quand elle voit que le singe n’est pas vertueux. En quoi elle est absurde et cruelle. On le vit bien quand des hommes d’Etat voulurent appliquer le Contrat social à la meilleure des républiques.

Robespierre vénérait la mémoire de Rousseau. Il eût tenu M. l’abbé Coignard pour un méchant homme. Je n’en ferais pas la remarque, si Robespierre était un monstre. Mais c’était au contraire un homme d'une haute intelligence et de mœurs intègres. Par malheur, il était optimiste et croyait à la vertu. Avec les meilleures intentions, les hommes d’Etat de ce tempérament font tout le mal possible. Si l’on se mêle de conduire les hommes, il ne faut pas perdre de vue qu’ils sont de mauvais singes. A cette condition seulement on est un politique humain et bienveillant. La folie de la Révolution fut de vouloir instituer la vertu sur la terre. Quand on veut rendre les hommes bons et sages, libres, modérés, généreux, on est amené fatalement à vouloir les tuer tous. Robespierre croyait à la vertu : il fit la Terreur. Marat croyait à la justice : il demandait deux cent mille têtes. M. l’abbé Coignard est, peut-être, de tous les esprits du xvme siècle, celui dont les principes sont le plus opposés aux principes de la Révolution. 11 n’aurait pas signé une ligne de la Déclaration des droits de 1 homme, à cause de l’excessive et inique séparation qui y est établie entre l’homme et le gorille.

J ai reçu la semaine dernière la visite d’un compagnon

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anarchiste qui m'honore de son amitié et que j’aime parce que, n ayant pas encore eu de part au gouvernement de son pays, il a gardé beaucoup d’innocence. Il ne veut tout faire sauter que parce qu’il croit les hommes naturellement bons et vertueux. Il pense que, délivrés de leurs biens, affranchis des lois, ils dépouilleront leur égoïsme et leur méchanceté. Il a été conduit à la férocité la plus sauvage par l’optimisme le plus tendre. Tout son malheur et tout son crime est d’avoir porté dans l’état de cuisinier où il fut condamné une âme élyséenne, faite pour l’âge dor. G est un Jean-Jacques très simple et très honnête qui ne s est point laissé troubler par la vue d’une madame d Houdetot, ni adoucir par la générosité polie d’un maréchal de Luxembourg. Sa pureté le laisse à sa logique et le rend terrible. Il raisonne mieux qu’un ministre, mais il part d’un principe absurde. Il ne croit pas au péché originel, et pourtant c’est là un dogme d’une vérité si solide et stable qu’on a pu bâtir dessus tout ce qu’on a voulu.

Que n'étiez-vous avec lui dans mon cabinet, monsieur l’abbé Coignard, pour lui faire sentir la fausseté de sa doctrine? Vous n’eussiez pas parlé à ce généreux utopiste des bienfaits de la civilisation et des intérêts de l’État. Vous saviez que ce sont là des plaisanteries qu’il est indécent de faire aux malheureux; vous saviez que l’ordre public n’est que la violence organisée et que chacun est juge de l’intérêt qu’il y doit porter. Mais vous lui eussiez fait un tableau véritable et terrible de cet ordre de nature qu’il veut rétablir; vous lui eussiez montré dans l’idylle qu’il rêve une infinité de tragédies domestiques

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et sanglantes et dans sa bienheureuse anarchie le commencement d’une tyrannie épouvantable.

Gela m’amène à préciser l’attitude que M. 1 abbe Coignard prenait, au Petit-Bacchus , en face des gouvernements et des peuples. Il ne respectait ni les assises de la société ni l’arche de l’empire. Il tenait pour sujette au doute et objet de disputes la vertu même de la sainte Ampoule, qui était de son temps le principe de l’État, comme aujourd’hui le suffrage universel. Cette liberté, qui eût alors scandalisé tous les Français, ne nous choque plus. Mais ce serait mal pomprendre notre philosophe que d’excuser la vivacité de ses critiques sur les abus de l’ancien régime. M. l’abbé Coignard ne faisait pas grande différence des gouvernements qu’on nomme absolus à ceux qu’on nomme gouvernements libres, et nous pouvons supposer que, s’il avait vécu de nos jours, il aurait gardé une forte dose de ce généreux mécontentement dont son cœur était plein.

Gomme il remontait aux principes, il eût découvert sans doute la vanité des nôtres. J’en juge par un de ses propos qui nous a été conservé. « Dans une démocratie, disait M. l’abbé Coignard, le peuple est soumis à sa volonté, ce qui est un dur esclavage. En fait, il est aussi étranger et contraire à sa propre volonté qu’il pouvait l’être à celle du Prince. Car la volonté commune ne se retrouve que peu ou point dans chaque personne, qui pourtant en subit la contrainte tout entière. Et l’universel suffrage n’est qu’un attrape-nigaud, comme la colombe qui apporta le Saint Chrême dans son bec. Le gouvernement populaire, ainsi que le monarchique, repose sur des Fictions et vit

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d’expédients. Il importe seulement que les fictions soient acceptées et les expédients heureux. »

Cette maxime suffit à nous faire croire qu’il eût gardé de nos jours cette riante et fière liberté dont il embellit son âme au temps des rois. Pourtant il n’eût jamais été révolutionnaire. Il avait trop peu d’illusions pour cela, et il ne pensait pas que les gouvernements dussent être détruits autrement que par ces forces aveugles et sourdes, lentes et irrésistibles, qui emportent tout.

il croyait qu un même peuple ne peut être gouverné que d une seule façon dans le même temps pour cette raison que, les nations étant des corps, leurs fonctions dépendent de la structure des membres et de l’état des organes, c est-à-dire de la terre et du peuple, et non des gouvernements, qui sont ajustés à la nation comme des habits au corps d'un homme.

« Le malheur, ajoutait-il, est qu’il en va des peuples comme d’Arlequin et de Gilles à la foire. Leur habit est d’ordinaire ou trop lâche ou trop serré, incommode, ridicule, miteux, couvert de taches, et tout grouillant de vermine. On y peut remédier en le secouant avec prudence, et en y portant çà et là l’aiguille et au besoin les ciseaux très délicatement, pour n’avoir pas à faire les frais d’un autre aussi mauvais, mais sans s’obstiner non plus à garder l’ancien après que le corps a changé de forme avec l’âge. »

On voit par là que M. l’abbé Goignard conciliait l’ordre et le progrès et qu’il n’était pas, en somme, un mauvais citoyen. Il n’excitait personne à la révolte et souhaitait que les institutions fussent usées et limées par un

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frottement continu plutôt que renversées et brisées à grands coups. Il faisait observer sans cesse à ses disciples que les plus âpres lois se polissaient merveilleusement par l’usage, et que la clémence du temps est plus sûre que celle des hommes. Quant à voir refaire d’une fois le corps informe des lois, il ne l’espérait ni ne le souhaitait, comptant peu sur les bienfaits d’une législation soudaine. Parfois Jacques Tournebroche lui demandait s’il ne craignait pas que sa philosophie critique, s’exerçant sur des institutions nécessaires, et que lui-même estimait telles, n’eût pour effet inopportun d’ébranler ce qu’il faut conserver.

— Pourquoi, lui disait son disciple fidèle, pourquoi donc, ô le meilleur des maîtres, réduire en poussière les fondements du droit, de la justice, des lois, et généralement de toutes les magistratures civiles et militaires, puisque vous reconnaissez qu’il faut un droit, une justice, une armée, des magistrats et des sergents?

— Mon fils, répondait M. l’abbé Goignard, j’ai toujours observé que les maux des hommes leur viennent de leurs préjugés, comme les araignées et les scorpions sortent de l’ombre des caveaux et de l’humidité des courtils. Il est bon de promener la tête-de-loup et le balai un peu à 1 aveuglette dans tous les coins obscurs. Il est bon même de donner çà et là quelque petit coup de pioche dans les murs de la cave et du jardin; cela fait peur à la vermine et prépare les ruines nécessaires.

J y consens volontiers, répondait le doux Tournebroche, mais, quand vous aurez détruit tous les principes, ô mon maître, que subsistera-t-il?

L'ABBÉ JÉRÔME COIGNARD

A quoi le maître répondait :

— Après la destruction de tous les faux principes, la société subsistera, parce qu elle est fondée sur la nécessité, dont les lois, plus vieilles que Saturne, régneront encore quand Prométhée aura détrôné Jupiter.

Depuis le temps où l’abbé Coignard parlait ainsi, Prométhée a plusieurs fois détrôné Jupiter, et les prophéties du sage se sont vérifiées si littéralement qu’on doute aujourd hui, tant le nouvel ordre ressemble à l’ancien, si 1 empire n est point reste a 1 antique Jupiter. Plusieurs même nient l’avènement du Titan. On ne voit plus, disentils, sur sa poitrine la blessure par où l’aigle de l in j ustice lui arrachait le cœur et qui devait saigner éternellement. 11 ne sait rien des douleurs et des révoltes de l’exil. Ce n’est pas le dieu ouvrier qui nous était promis et que nous attendions, c’est le gras Jupiter de l’ancien et risible Olympe. Quand donc paraîtra-t-il, le robuste ami des hommes, l’allumeur du feu, le Titan encore cloué sur son rocher? Un bruit effrayant venu de la montagne annonce qu’il soulève de dessus le roc inique ses épaules déchirées et . nous sentons sur nous les flammes de son souffle lointain.

Etranger aux affaires, M. Coignard inclinait aux spéculations pures et se répandait volontiers en idées générales. Cette disposition de son esprit, qui pouvait lui nuire auprès de ses contemporains, donne à ses réflexions, après un siècle et demi, quelque prix et une certaine utilité. Nous y pouvons apprendre à mieux connaître nos propres mœurs et à démêler le mal qui s’y trouve.

Les injustices, les sottises et les cruautés ne frappent

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pas quand elles sont communes. Nous voyons celles de nos ancêtres et nous ne voyons pas les nôtres. Or, comme il n est pas une seule époque, dans le passe, où 1 homme ne nous paraisse absurde, inique, feroce, il serait miraculeux que notre siècle eût, par spécial privilège, dépouillé toute bêtise, toute malice et toute férocité. Les opinions de M. l’abbé Goignard nous aideraient à faire notre examen de conscience, si nous n’étions semblables à ces idoles dont les yeux ne voient point et les oreilles n’entendent point. Avec un peu de bonne foi et de désintéressement, nous reconnaîtrions bien vite que nos codes sont encore un nid d’injustices, que nous gardons dans nos mœurs l’héréditaire dureté de l’avarice et de l’orgueil, que nous estimons la seule richesse et n’honorons point le travail; notre ordre de choses nous apparaîtrait ce qu’il est en effet, un ordre précaire et misérable, que ' condamne la justice des choses, à défaut de celle des hommes, et dont la ruine est commencée; nos riches nous sembleraient aussi stupides que ces hannetons qui continuent de manger la feuille de l’arbre, pendant que le petit scarabée, introduit dans leur corps, leur dévore les entrailles; nous ne nous laisserions plus endormir par les fausses et plates déclamations de nos gens d’Etat; nous prendrions en pitié nos économistes qui se disputent entre eux sur le prix des meubles dans la maison qui brûle. Les propos de l’abbé Coignard nous font paraître un dédain prophétique de ces grands principes de la Révolution et de ces droits de la démocratie sur lesquels nous avons établi pendant cent ans, avec toutes les violences et toutes les usurpations, une suite incohérente de gou-

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vernements insurrectionnels, condamnant sans ironie les insurrections. Si nous commencions à sourire un peu de ces sottises, qui parurent augustes et furent parfois sanglantes; si nous nous apercevions que les préjugés modernes ont comme les anciens des effets ou ridicules ou odieux; si nous nous jugions les uns les autres avec un scepticisme charitable, les querelles seraient moins vives dans le plus beau pays du monde et M. l’abbé Goignard aurait travaillé pour sa part au bien universel.

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