‹ Œuvres complètes [illustrées]Chapitre 108 sur 119 · LA FIANCÉE DE CORINTHE · texte numérisé non relu

LA FIANCÉE DE CORINTHE

D’Athènes à Corinthe allait un jeune homme encore inconnu dans cette ville. Il comptait sur la bienveillance d’un des habitants. Les deux pères, unis par l’hospitalité, avaient fiancé leur fille et leur fils dès l’enfance.

Mais sera-t-il le bienvenu, s’il n’achète pas chèrement les bonnes grâces de ses hôtes? Il est encore païen, lui et les siens; eux sont déjà chrétiens et baptisés. Line foi nouvelle vient-elle à germer, souvent l’amour et la fidélité sont arrachés comme de l’ivraie.

Et déjà reposait dans le silence la maison tout entière, père et filles; seule veillait la mère. Elle accueille son hôte de très bonne grâce et le conduit aussitôt à la chambre de parade. Le. vin et les mets brillent avant qu’il en ait témoigné le désir; ayant ainsi pris soin de son hôte, la mère lui souhaite une bonne nuit.

Pourtant les mets étalés n’excitent pas sa faim; la fatigue lui fait oublier le boire et le manger, de sorte qu’il s’étend tout vêtu sur le lit; et il va s’assoupir, quand un convive étrange ouvre la porte et entre.

Alors il voit, à la lueur de sa lampe, une jeune fille, sous un voile et dans des vêtements blancs, s’avancer, modeste et silencieuse, dans la chambre, portant autour du front un bandeau noir et or. Quand elle aperçoit le jeune homme, elle lève, tremblante dans sa surprise, une blanche main.

« Suis-je, s’écria-t-elle, si étrangère dans la maison, que je n’aie pas entendu parler de l’hôte? Hélas! c’est ainsi qu’on me retient dans ma cellule! et maintenant je me trouve face à face avec la honte. Continue à reposer là sur cette couche, et je pars, rapide, telle que je suis venue.

Reste, belle vierge! » Ainsi appelle l’adolescent, et il s’arrache précipitamment à sa couche. « Voici les dons de Cérès et de Bacchus et tu

NOTES

apportes l’amour, chère enfant! Tu es pâle d’effroi! Très chère, viens et voyons, éprouvons combien les Dieux nous sont propices.

— Ne t approche pas, ô jeune homme! ne bouge pas. Je n’appartiens point à la joie. Déjà le dernier pas, hélas! est fait par la maladive illusion e ma bonne mère, qui dans sa convalescence a fait ce serment : Que la jeunesse et la nature soient désormais vouées au Ciel.

» Et la foule variée des anciens Dieux a déserté aussitôt la maison silencieuse. Invisible, un seul est maintenant adoré dans le ciel, un Sauveur sur la croix. Des victimes tombent ici : « ce ne sont ni agneaux ni taureaux, mais des créatures humaines, sacrifice ineffable! »

Et le jeune homme l’interroge ; il pèse tous les mots, aucun n’échappe à son esprit. « Est-il possible qu’en ce lieu tranquille la fiancée tant aimée soit debout devant moi? Maintenant sois mienne! Le serment de nos pères a imploré pour nous la bienveillance céleste.

Tu ne m obtiendras pas, chère âme! C’est ma seconde sœur qu’on te destine. Quand je me désolerai dans ma cellule silencieuse, hélas! entre ses bras pense à moi, qui ne pense qu’à toi, qui me meurs d’amour et qui bientôt me cacherai dans la terre.

Non! j en jure par cette flamme propice qui nous présage Hymen, tu n es pas perdue pour le bonheur et pour moi! tu me suivras dans la demeure paternelle. Bien-aimée, reste ici! Célèbre maintenant avec moi le festin des noces inattendues. »

Et déjà ils échangent des gages de fidélité; elle lui présente une chaîne d or, et il veut lui donner une coupe d’argent, travaillée avec art, comme il n y en avait pas d’autre. « Cela n’est pas pour moi; mais, je t’en prie, donne une boucle de ta chevelure. »

Aussitôt retentit, sourde, l’heure des Esprits; et c’est alors seulement qu elle parut à 1 aise; avidement elle huma d’une bouche pâle le sombre vin couleur de sang; mais du pain de froment, qu’il lui offrit avec amitié, elle ne prit pas le plus petit morceau.

POÉSIES

Et elle tendit la coupe au jeune homme; comme elle, il but, hâtif, gros de désir. C’est l’amour qu’il réclame au paisible repas; ah! son triste cœur était malade d’amour. Mais elle résiste, pendant qu’il persiste à la supplier, jusqu’à ce qu’il se laisse tomber pleurant sur le lit.

Et elle vient et se jette a son cote : « Helas! avec quelle peine je te vois dans l’angoisse. Mais, hélas I si tu effleures mes membres, tu sentiras avec des frissons ce que je t’ai caché. Aussi blanche que la neige, mais froide comme la glace, est la bien-aimée que tu t’es choisie. »

Violemment il la saisit de ses bras vigoureux, pénétrés de la force virile d un jeune amour : « Espère donc de te réchauffer encore près de moi, quand tu me serais envoyée de la tombe! » Échange d’haleines et de baisers ! Surabondance d amour ! « Ne brûles-tu pas, et ne me sens-tu pas brûler? »

L’amour les lie plus étroitement l’un à l’autre, des larmes se mêlent à leur volupté. Avide, elle aspire les flammes de sa bouche, chacun n’a plus conscience de soi qu en l’autre. L’amoureuse fureur du jeune homme échauffe le sang figé de la vierge, mais il ne bat pas un cœur dans sa poitrine.

Cependant se glisse dans la galerie la mère encore occupée, à cette heure taidive, des soins de la maison. Elle écoute à la porte et longtemps écoute quel est ce bruit étrange. Soupirs plaintifs et cris d’ivresse des fiancés, bégaiements de l’amoureux délire.

Surprise, elle s’arrête à la porte, parce qu’elle doit d’abord se convaincre, et elle entend avec colère les suprêmes serments et les caressantes paroles d’amour... « Chut! le coq s’éveille!... Mais la nuit prochaine, seras-tu encore ici?... » Et baisers sur baisers.

La mère ne contient pas sa colère plus longtemps; elle ouvre, rapide, la serrure connue... « Y a-t-il dans cette maison des filles assez éhontées pour se mettre tout d’abord à la volonté d’un étranger?... » C’est ainsi

qu’elle entre. A la lueur de la lampe elle voit... Dieu! elle voit sa propre enfant.

NOTES

Et le jeune homme, dans son premier effroi, veut couvrir sa bien-aimée avec le voile virginal, et soi-même avec le tapis de sa couche. Mais elle se

etourne aussitôt, et, comme par la puissance de l’esprit, sa stature s’élève longtemps et lentement du lit à la voûte.

.(< Mère! mère! dit-elle d’une voix profonde, c’est ainsi que vous m’enviez ma belle nuit ! Vous me chassez de cette chaude place ; ne m’éveillezvous que pour le désespoir? Ne vous suffit-il pas de m’avoir ensevelie toute jeune dans le linceul et dans la tombe?

» Mais je suis poussée par un arrêt singulier hors de mon étroite demeure pesamment couverte. Les chants que murmurent vos prêtres et leur bénédiction n’ont aucun pouvoir. Le sel et l’eau ne refroidissent pas un cœur que fait palpiter la jeunesse; hélas! la terre ne refroidit pas l’amour.

» Ce jeune homme me fut d’abord promis, alors que le temple serein de Vénus était encore debout. Mère, vous avez pourtant manqué à votre parole, parce qu un vœu mauvais et contre nature vous enchaînait! Mais nul Dieu n’exauce la mère qui jure de refuser la main de sa fille.

» Hors du tombeau je suis poussée, pour revenir chercher ce bien que je n’ai pas eu, pour revenir aimer cet homme déjà voué à la mort, et pour sucer le sang de son cœur. Si maintenant c’en est fait de celui-là, il faut que j aille à d autres, et que ma rage immole le peuple des jeunes hommes.

» Bel adolescent! tu ne peux vivre plus longtemps; tu vas languir à cette place. Je t ai donne ma chaîne, j emporte avec moi la boucle de tes cheveux. Regarde-la bien : demain ta chevelure sera blanche et elle ne redeviendra brune que là-bas.

» Écoute, mere, ma dernière prière : fais dresser un bûcher, ouvre mon étroite demeure d’angoisse, et conduis par les flammes les amants au repos. Quand 1 etincelle jaillira, quand le bois s’embrasera, nous nous envolerons au sein des Dieux antiques. »

Tel est ce poème si touchant, si mystérieux et si profond.

J ai repris à mon tour et développé cette vieille histoire, car je n’ai rien trouvé qui peignît mieux le déclin des Dieux antiques et l’aube chrétienne dans un coin de la Grèce.

LEUCONOÉ

Il ne faut pas qu’un poème ait besoin de glose, et je ne crois pas qu’un commentaire soit utile pour l’intelligence de ma Leuconoé. Mais ceux qui s’intéressent en même temps aux conceptions poétiques et aux études d’histoire voudront peut-être bien lire ces quelques lignes sur les femmes d’Horace. Je les tire d’un article qui a paru dans le Temps du 5 janvier 1875 1 :

Ces femmes qu’aimait Horace étaient, sous leurs noms italiens ou grecs, pour la plupart des filles d’Orient, des Juives, des Syriennes. C’est par elles que l’Orient, avec ses folies, commença à envahir Rome et à

1. Je renvoie aussi le lecteur à une excellente étude de M. Jules Soury sur la Délia de T ibulle, qui, publiée d’abord dans la Revue des Deux Mondes , a précédé mon essai sur les femmes d’Horace. Michelet a jeté sur le même sujet quelques paroles fécondes dans sa Bible de l’Humanité (le Monde femme).

troubler le génie latin. Ces étrangères apportaient leur religion. Toute femme, à travers les plus folles aventures, garde un Dieu chéri dans un pli de sa robe. Ces âmes orientales remplirent Rome de divinités étranges, de rites barbares, de cultes énervants. C’était tout un monde secret et nouveau. Elles nourrissaient des troupes d’astrologues, de devins, de charlatans. Elles firent la fortune des Chaldéens immondes et de tout ce qui, dans la ville, tirait des horoscopes et vendait des miracles.

Ces créatures troublées, inquiètes, lasses de tout, parce que tout leur était facile, se sentaient prises d’un incurable ennui, d’un grand mal de cœur. Leur souffrance était la pire de toutes, le désir dans la fatigue. C’est le mal qui fait les grandes pénitentes. Rien n’était assez divin pour elles, rien assez hors de la nature; rien ne donnait assez d’ombre et de mystère à leur piété sensuelle.

Horace, malade des nerfs et ayant déjà employé aux trois quarts la somme de vie qui était en lui, vint chercher à Baïa un hiver tiède et clément. Il y rencontra une courtisane dont il devint l’ami avec la discrétion que donnent, dans la maturité de l’âge, la connaissance des voluptés jointe à l’habitude de la pensée. Le poète la nomme du nom tout hellénique de Leuconoe. Il se peut qu elle portât ce nom, soit qu’elle l’eût pris par goût et pour plaire, soit qu’elle l’eût reçu de ses parents et qu’elle fût Hellène. Leuconoé, que travaillait, comme ses pareilles, une curiosité maladive, interrogeait les astrologues ; tout l’avait trompée; elle se prenait à la science décevante des Chaldéens. Horace le lui reprocha avec son sens latin si net et si clair :

Tu ne quæsieris, scire nefas, quem mihi, quem tibi Finem Di dederint, Leuconoe, nec Babylonios Tentaris numéros. Ut melius, quidquid erit, pati!

Seu plures hiemes, seu tribuit Juppiter ultimam,

Quæ nunc oppositis débilitât pumicibus mare Tyrrhenum, sapias, vina liques ; et spatio brevi Spem longam reseces. Dum loquimur, fugerit invida Ætas. Carpe diem, quam minimum credula postero.

Voilà la sagesse d’Horace. La pauvre fille de Baïa n’est si parfaite ni si tranquille : elle ne veut pas d’une mort irrévocable. L’intérêt des choses futures l’occupe et la tourmente. Qu’importent à l’étrangère Jupiter Capitolinus, gardien de la Ville éternelle, et les Dieux immuables comme les lois? Ses divinités à elle sont cachées dans l’ombre impure des faubourgs.

NOTES

c est la qu avec Délia, lavée d’eau lustrale et vêtue de lin, elle va s’asseoir evant les portes de la Déesse égyptienne et s’enivrer du bruit des sistres d mrain Mais ce ne sera pas assez pour elle de ces Dieux rigides de l’Afrique d Isis, bonne comme la nature, indifférente comme elle, du noir Sérapis! d Osms qui meurt pourtant, et qu’on peut pleurer; ce ne sera pas assez du beau Mithra, de toutes les douces figures du ciel perse et des adorables mutiles venus des sanctuaires phrygiens.

Il faut à ces femmes une foi plus attendrie et des Dieux plus humains. Leur inquiétude et leur douleur s’accroîtront jusqu’aux jours d’Acté et es pudiques prostituées, jusqu’à l’heure de rémission, alors qu’il leur sera donné de goûter la douceur des larmes, la joie des expiations, les delices du martyre. Horace, en formant sa science des voluptés, a méconnu la plus nécessaire à l’homme, la volupté des larmes. Horace voulait croire qye e pontife gravirait éternellement le Capitole, accompagné de la vierge silencieuse. Il ne savait pas que bientôt les jeunes sœurs de sa Tyndaris et de sa Leuconoé, les premières, frapperaient mortellement ces Dieux latins vers qui le Chant séculaire ne monterait pas deux fois; il ne savait pas que des femmes malades abattraient le grand édifice romain, changeraient le monde et seraient les premières chrétiennes.

ALFRED DE VIGNY

BIBLIOGRAPHIE

Édition originale.

1. — Anatole France || Alfred || de Vigny M || Étude || Eau-forte par

G. Staal || Paris <b) || Librairie Bachelin-Deflorenne || 3, quai Malaquais 3 || MDCCCLXVIII (cK

(a, b, c = imprimé en rouge.)

Imprimerie J. Bonaventure. In-16. Couverture ocre jaune, imprimée, avec la mention : « Collection du Bibliophile français ».

2 ff. (faux-titre et titre); 1 f. (Préface de Anatole France); 152 pages, et 1 f. non chiffré. Au verso de ce feuillet :

« Achevé d’imprimer || le 20 Mai 1868 || aux frais de la librairie || Bachelin-Deflorenne || par || Jules Bonaventure. »

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