Le Jardin des Oliviers
ALFRED DE VIGNY
apprend à l’enfant qu’il doit mourir un jour, il ne se couche pas jusqu’à ce que la mort vienne le prendre1? »
Cette âme était stoïque et, par un étrange contraste, un peu féminine. Planant d’un vol serein au-dessus des faibles, elle se penchait vers eux avec une sympathie native et profonde. Elle entra dans la géhenne où mouraient les Chatterton et les Gilbert, un peu comme la fille des anges qu’elle avait rêvée descendit vers Satan qui souffrait. Sans être atteinte elle-même de leur mal, elle en ressentait l’impression avec l’exquise délicatesse d’une organisation de femme.
Le poète voyait avec tristesse les individus s’abîmer tour à tour dans ce gouffre de la Mort, dans ces vagues royaumes d’Hadès qui lui apparaissaient terribles, insondables, comme les voyait Byron2.
Il ne savait où vont les peuples, et il ne sut jamais bien comment il faut les mener ou comment ils doivent se conduire.
Sur le gouvernement des peuples, il eut des idées et des impressions, et les impressions n’étaient point conformes aux idées. Le dernier des Vigny avait, dans le sang, un attachement instinctif pour la monarchie. On n’a pas impunément des ancêtres gentilshommes, un oncle tué à Quiberon, un père soldat du roi et une mère dévotement royaliste. Le comte Alfred de Vigny aimait les royautés; c’était affaire de goût, de sentiment, d’impression. Mais l’auteur de Stello et de Chatterton ne trouvait point le régime de la Restauration conforme à ses maximes de penseur. Lui qui n’avait pas voulu voir la révolution dans les faits, il fut obligé,