‹ Œuvres complètes [illustrées]Chapitre 24 sur 119 · Alfred de Vigny · texte numérisé non relu

Alfred de Vigny

ALFRED DE VIGNY

Alfred de Vigny s’arrêta épouvanté. Il demeura silencieux et s’en tint à ses trois ouvrages : Cinq-Mars , Stello, Servitude, grande trilogie qui forme, comme l’auteur l’a dit luimême, l’épopée de la Désillusion.

Alfred de Vigny portait, dans sa vie comme dans ses écrits, le sentiment profond du mal universel. Les préoccupations du poète sur le sort des poètes étaient continuelles et vraies; il apprit avec douleur, en 1839, que Lassailly venait de succomber à une fièvre chaude causée par la surexcitation d’un cerveau excessif et supérieur. Il parla de ce malheur à M. de Lamartine, qui fit une quête pendant une séance de la Chambre, et M. de Vigny eut la joie d’en porter le produit à la sœur du poète.

Une préoccupation du même genre, et également généreuse, lui fit écrire, le 15 janvier 1841, aux députés, une lettre sur mademoiselle Sedaine et la propriété littéraire.

Il n’appartenait qu’à une âme aussi désintéressée que la sienne de plaindre la misère dont souffrent les autres, sans avoir jamais eu à l’éprouver pour son propre compte, ni même à la redouter. Quant aux souffrances morales, il devait à la délicatesse de son organisation de les percevoir avec une intensité particulière.

« Stabat Mater. »

UN jour de l’année 1817, M. Léon de Vigny, âgé de soixante-quatorze ans, malade et courbé par les blessures, se redressa sur son lit et prit rudement la main de son fils Alfred. « Mon enfant, lui dit-il, je ne veux pas faire de phrases, mais je sens que je vais mourir; c’est une vieille machine qui se détraque. Rends ta mère heureuse et garde toujours ceci. »

Et il mourut.

11 avait remis à î’enfant le portrait de madame Léon de Vigny.

ALFRED DE VIGNY

Nous avons vu, penché sur le berceau de l’enfant, le profil triste jusqu’à la sévérité de cette mère dont il avait 1 âme grave et les beaux cheveux blonds. Madame Léon de Vigny, fdle de l’amiral de Baraudin, cousine de Bougainville et petite-nièce dn poète Regnard, était bien du sang de ces hommes forts et sains. 11 y avait entre Alfred et sa mère une sympathie profonde. Alfred était, de ses quatre fils, le * dernier et le seul qui ait vécu : les autres étaient morts avant sa naissance; et la mère avait enseigné à l’enfant qu’il avait trois anges gardiens dans le ciel, Léon, Adolphe, Emmanuel, dont il fallait mêler le nom à ses prières.

Alfred de Vigny, après qu’il eut quitté le service et qu’il se fut marié, prit sa mère avec lui; elle était souffrante, il se fît son garde-malade; il lui lisait de bons livres très sérieux, il se faisait porter chez elle son déjeuner, il veillait à ce qu’elle entendît la musique qu’elle aimait. Il passait quelquefois la nuit debout près du lit de la malade qui le payait, au matin, d’une parole comme celle-ci :

— Tu me fais plus de bien que les médecins.

Alfred de Vigny n’avait qu’une médiocre fortune : les nuits de travail payaient les dépenses de la malade. Pieux tribut du génie, les éditions de Cinq-Mars prolongèrent l’existence d’une mère.

Au printemps de l’année 1833, madame Léon de Vigny eut une attaque de paralysie; elle mit quatre ans à achever de mourir.

Un soir de décembre 1837, assise dans son fauteuil, les pieds sur son tabouret, elle se mit à chantonner sur un vieil air :

ALFRED DE VIGNY

Une humble chaumière isolée Cachait l’innocence et la paix.

Là vivait, c’est en Angleterre,

Une mère dont le désir Etait de laisser sur la terre Sa fille heureuse, et puis mourir.

— De qui est donc ceci, maman? demanda son fils.

— De Jean-Jacques, dit-elle, « sa fille heureuse, et puis mourir, » entends-tu?

Une autre fois elle lui disait :

— Je serais bien égoïste de ne te pas donner mes livres; je ne les lirai plus.

— Elle me tue avec ces mots-là! soupirait son fils, qui disputait pieusement cette mère adorée à la mort qui venait.

Madame de Vigny mourut dans les bras de son fils le 21 décembre 1837.

Après avoir longuement pleuré, Alfred de Vigny écrivit ceci :

« 29 décembre. Son visage était angélique dans la mort; j’ai pleuré à genoux devant elle, j’ai pleuré amèrement, et cependant je sentais que son âme sans péché était délivrée, et, revêtue d’une splendeur virginale, planait au-dessus de moi et de son beau visage, dont les yeux étaient doucement entr’ouverts comme dans le sommeil des bienheureux. Pourquoi donc ai-je tant pleuré? Ah! c’est qu’elle ne m’entendait plus et qu’il me fallait garder dans mon cœur tout ce que je lui aurais dit. »

Le souvenir de sa mère ne le quitta jamais; agenouillé sur la tombe qu’il lui avait élevée, il la voyait vivante et endormie; une nuit qu’il lisait le Stabat mater , il la sentit étendue à ses pieds et « pleura amèrement ».

Xï

Un désespoir paisible est la sagesse même.

ALFRED DE VÏGNY.

L’ame d’Alfred de Vigny était profondément religieuse et même un peu mystique. Le poète méditait de donner à un nouveau recueil le titre d 'Elévation, qui, par une mystérieuse ressemblance des mots, impliquait l’idée d’un office divin. Il y avait en lui du prêtre; il avait tout l’hiératisme qui peut entrer dans une âme moderne, la conscience du sacerdoce qu’exerce l’intelligence.

Aussi un poète comme Vigny, n’est-ce pas vraiment un prêtre de la nouvelle loi, un initiateur? Sa foi se bornait à un petit nombre de convictions négatives lentement amas-

ALFRED DE VIGNY

sées et sur lesquelles il asseyait un désespoir calme. Ayant cherché Dieu dans la nature et ne l’ayant pas trouvé, il voulait que l’être humain se tînt seul et debout, ayant son Dieu présent en lui : l’honneur.

Le sage, selon lui, ne devait pas s’obstiner à appeler sans cesse un Dieu toujours caché ou toujours absent.

Il écrivit un jour ces mots sur son journal :

« La terre est révoltée des injustices de la création; elle dissimule par frayeur de l’éternité, mais elle s’indigne en secret contre le Dieu qui a créé le mal et la mort. Quand un contempteur des dieux paraît, comme Ajax, fils d’Oïlée, le monde l’adopte et l’aime; tel est Satan, tels sont Oreste et don Juan.

» Tous ceux qui luttèrent contre le ciel injuste ont eu l’admiration et l’amour secret des hommes. »

Celui qui traça ces lignes lança, dans une de ses plus fortes poésies1, le défi de la créature au créateur. Tout est sincère, tout se lie et s’enchaîne dans la vie et dans l’œuvre d’Alfred de Vigny. Jamais, au plus lourd instant de lassitude, il ne tenta de s’appuyer sur une religion étrangère, si froide et si sévère que fût la sienne. Mais il sentait bien que l’honneur ne peut être Tunique religion de tous, et que, si toute foi périssait, les nations ne pourraient se prendre à l’honneur pour se tirer du désespoir.

« 0 céleste illusion de la foi, s’écriait-il alors, reste dans les contrées qui t’ont cultivée comme une fleur sacrée! car, lorsque tu auras quitté la terre entière, que feront les hommes encore? N est-il pas merveilleux que, lorsqu’on

Page 1