‹ Œuvres complètes [illustrées]Chapitre 29 sur 119 · Alfred de Vigny · texte numérisé non relu

Alfred de Vigny

ALFRED DE VIGNY

révélation ni pour Vigny, ni pour le public. Madame Dorval avait déjà passé par une brillante série de créations, et Kitty Bell fut une des plus touchantes et une des dernières incarnations de cette âme ardente qui créa « la femme du drame nouveau, l’héroïne romantique au théâtre1 ». Deux ans avant, elle avait, dans Quitte pour la peur, prêté sa pudeur naïve à cette jeune duchesse que le poète avait si finement dessinée. En 1824 déjà, elle avait reçu d’Alfred de Vigny, avec un exemplaire du More de Venise, ces vers empreints d’une admiration voilée :

Quel fut jadis Shakespeare? — On ne répondra pas.

Ce livre est à mes yeux l’ombre d’un de ses pas,

Rien de plus. — Je le fis en cherchant sur sa trace Quel fantôme il suivait de ceux que l’homme embrasse,

Gloire, — fortune, — amour, — pouvoir ou volupté?

Rien ne trahit son cœur, hormis une beauté

Qui toujours passe en pleurs parmi d’autres figures

Comme un pâle rayon dans les forêts obscures,

Triste, simple et terrible, ainsi que vous passez,

Le dédain sur la bouche et vos grands yeux baissés.

C’est sans doute un enivrement profond de voir son idée, la création chérie de sa pensée, s’animer dans une femme de génie, palpiter dans son sein, s’enrichir des splendeurs d’un beau sang, marcher, rire, pleurer, être chair.

Quand son rêve se meut ainsi devant lui, le poète ne peut-il parfois sentir ce que sentit Pygmalion, alors qu’il vit descendre, tiède et rougissante, du froid piédestal,

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