‹ Œuvres complètes [illustrées]Chapitre 30 sur 119 · Madame Sand · texte numérisé non relu

Madame Sand

ALFRED DE VIGNY

l’amante longtemps inanimée de son génie et de son ciseau? Ne peut-il confondre, dans une idée d’union et de possession, sa pensée qui est à lui, avec l’intelligence, l’organe docile qui l’anime et la réalise? Une confusion de ce genre est faite, en pleine inconscience, par la plupart des spectateurs d’un drame, tout étrangers qu’ils en soient, et l’on a pu dire que, pour une actrice, il y a plus d’amants que de critiques dans une salle de spectacle.

Le charme de la comédienne vraiment inspirée ne s’évanouit pas au sortir de la scène; il change, il devient plus intime, mais non moins pénétrant, dans la vie réelle. Derrière l’œuvre d’art, on retrouve l’artiste tout entière, nature mobile, multiple, d’une sensibilité exquise, être incertain, tout prêt à planer, tout prêt à tomber, éternel objet d’angoisses et de ravissements.

Les moindres détails captivent, parce qu’ils touchent en même temps aux choses du cœur, de l’art et de l’intelligence. Alfred de Vigny, quittant la loge d’une actrice qu’il ne nomme pas, et qu’il n’a pas besoin de nommer pour qu’on la reconnaisse, se souvient de la toilette qu’il lui a vu faire, et écrit ce petit poème intime :

« Une actrice vraiment inspirée est charmante à voir à sa toilette avant d’entrer en scène. Elle parle de tout avec une exagération ravissante; elle se monte la tête sur de petites choses, crie, gémit, rit, soupire, se fâche, caresse, en une minute; elle se dit malade, souffrante, guérie, bien portante, faible, forte, gaie, mélancolique, en colère; et elle n’est rien de tout cela, elle est impatiente comme un petit cheval de course qui attend qu’on lève la barrière, elle piaffe à sa manière, elle se regarde dans la glace,

ALFRED DE VIGNY

met son rouge, l’ôte ensuite; elle essaye sa physionomie et laiguise; elle essaye sa voix en parlant haut, elle essaye son âme en passant par tous les tons et tous les sentiments. Elle s’étourdit de l’art et de la scène par avance, elle s’enivre. »

Et alors se réalise le poème de Sylvia.

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