‹ Œuvres complètes [illustrées]Chapitre 76 sur 119 · SCÈNE III HIPPIAS, DAPHNÉ · texte numérisé non relu

SCÈNE III HIPPIAS, DAPHNÉ

DAPHNÉ, devant le temple.

J’ai cueilli le dictame illustre entre les plantes Et les tiges en fleurs des herbes consolantes.

POÉSIES

J’en veux faire un breuvage, afin de secourir Celle dont je suis née et que je vois mourir.

Christ, messager divin de la bonne parole,

S’il est vrai qu’à ta voix l’essaim des Dieux s’envole Et qu’Apollon n’est plus le divin guérisseur,

Jésus, roi languissant aux yeux pleins de douceur, Puisque ton règne arrive, il me vient l’espérance Qu’un Dieu qui sut souffrir sait guérir la souffrance. Maître, sauve ma mère : elle est des tiens aussi,

Et donne-moi l’époux que mon père a choisi.

HIPPIAS, faisant quelques pas vers elle.

Daphné, ma douce gloire et toute mon envie,

Vois l’homme qui sera la moitié de ta vie,

L’époux promis selon les usages anciens.

Il est là; viens et mets tes deux bras dans les siens.

DAPHNÉ

Oui, c’est toi ; ce n’est pas ton insensible image,

Cher Hippias, qui vient raconter ton naufrage.

Je savais, voyageur qui portes mon amour,

Qu’il me serait donné le jour de ton retour. L’espérance habitait ma poitrine fidèle.

Viens, je te vais conduire à ma mère et, près d’elle Qui, triste, fait rouler la laine en éeheveaux,

Hôte du vieux foyer, tu diras tes travaux.

Un mal courbe ma mère et lui brûle le foie.

HIPPIAS

Tous nos jours sont mêlés de douleur et de joie.

Tes chagrins sont les miens ; mais, malgré ton accueil,

LES NOCES CORINTHIENNES

Je ne franchirai pas les dalles de ton seuil.

Vois : ce large chapeau noué contre la brise,

Cette ceinture étroite à ma tunique grise,

Ces guêtres à mes pieds, ce bâton à ma main,

Sont d’un homme pressé de suivre son chemin.

Mon navire, parti de ma ville natale,

Par l’ordre paternel, vers l’onde occidentale,

Au fond du port, déjà tourne son éperon.

Comme l’outre d’eau fraîche occupait le patron,

Je suis venu. Je pars : avec l’aile des voiles,

Gagnant la haute mer au retour des étoiles,

Sous leur choeur révéré qui me protégera,

Je vais vendre à Pæstum les vins noirs de Théra.

DAPHNÉ

Oh! ne me quitte pas encor : cette heure est belle. Reste : la mer est vaste et l’absence est cruelle.

H I P P I AS

Je venais, j’espérais, de ce sentier obscur,

Voir ta porte, et ton ombre un moment sur le mur.

Mais bientôt, au retour de ma route prospère,

Je reviendrai m’asseoir au foyer de ton père,

Je boirai dans sa coupe, afin que le vieillard,

Ainsi qu’il l’a promis, me laisse sans retard T’emmener sur ma nef, de myrtes couronnée,

Vers mon toit où luiront les torches d’Hyménée.

0 coupes, ô chansons, ô fleurs! Vienne ce jour!

Car j’ai connu par toi l’inévitable amour,

Et je sais qu’une main de vierge est prompte et sûre A faire au cœur d’un homme une douce blessure.

POÉSIES

J’aime. On dit que l'amour est un mal : je le sais,

Et j'aime. Le tourment m’est cher que tu me fais;

Celle qui put blesser saura guérir, ô femme,

Et tu me seras douce et semblable au dictame.

Aimer ne trouble pas à jamais la raison.

Quand tu seras entrée épouse en ma maison,

Nous connaîtrons la paix, le foyer, l’abondance, L’amitié, les enfants, la tardive prudence,

Et nous vivrons pareils à deux arbres jumeaux

Qui versent l’ombre fraîche en mêlant leurs rameaux.

Mais mon père le veut : je poursuis mon voyage.

Le fds obéissant vit heureux un long âge.

Invoque en ma faveur Hespéros, astre clair.

DAPHNÉ

J’invoquerai Jésus qui marchait sur la mer.

H I P P I AS

Ma Daphné, gardons-nous des paroles légères; N’invoquons point les Dieux des races étrangères,

Car la terre natale et nos bois et nos cieux Sont encor palpitants du souffle de nos Dieux.

On sent dans l’air sacré leurs signes, leurs présages. Je ne quitterai point le culte des vieux sages.

Les hommes d’autrefois, qui valaient mieux que nous, Acquittaient le tribut qu on doit aux Dieux jaloux.

Pieux observateur des coutumes antiques,

Moi, je prierai comme eux, debout sous les portiques. Nos Dieux, Daphné, sont bons et joignent en riant La belle vierge émue à l’homme impatient.

LES NOCES CORINTHIENNES

DAPHNÉ

Au cher jour que ma main fut prise dans la tienne,

Tu mis ton anneau d’or au doigt d’une chrétienne.

Un prêtre, ayant chassé les Nymphes d’un ruisseau, Enfant, me baptisa par le sel et par l’eau;

Et je devins ainsi la sœur et la compagne De Celui qui voulut mourir sur la montagne.

H I P P I AS

La nature des Dieux est obscure, il est vrai. Gardons-nous d'offenser jamais rien de sacré.

Plus d’ un Dieu vénérable, aux lèvres d ambroisie,

Nous est venu jadis de la terre d’Asie.

Et je crois, car mon cœur n’est ni léger ni vain,

Qu’en Jésus, roi des Juifs, quelque chose est divin.

Mais parce qu’il mourut quand vint la neuvième heure, Je le nomme Adonis que Cythéréia pleure,

Et je le nomme Hermès, parce qu’il a conduit Le peuple vain des morts par les champs de la Nuit. Aime et réjouis-toi de vivre, chère tête.

Dans le port, l’ancre hésite et la voile s’apprête : Laisse-moi d’un baiser effleurer tes cheveux.

DAPHNÉ

Tu le prendras un jour, ce baiser que tu veux.

HIPPIAS

Cueillons l’instant fleuri.

DAPHNÉ

Sachons attendre l’heure.

POÉSIES

Un souvenir est bon.

DAPHNÉ

L’espérance est meilleure.

H I P P I AS

L’air, les myrtes, tes yeux, tout m’enchaîne, et je pars!

DAPHNÉ

Va! nous avons choisi la meilleure des parts.

Sois heureux!

H I P P I AS

Tu souris, et la livide crainte Sur ton sourire, ô vierge, est tristement empreinte, i u redoutes pour moi l’avenir hasardeux.

DAPHNÉ, en pleurant.

Ah! je songe à la mer et je songe à nous deux!

Je songe aux jours d absence, aux nuits long'ues, aux rêves Tout pleins de ton image inerte sur les grèves.

HIPPIAS, après un long baiser.

Tes pleurs coulaient pour moi, ma levre a bu tes pleurs. L homme sage et pieux ne craint point de malheurs.

Après le cours entier d une changeante année,

Daphné, tu reverras ma tête fortunée.

DAPHNÉ

Ami, je t’attendrai de saison en saison,

Comme il sied a la femme, au fond de la maison.

J’en fais un grand serment : la mort, la mort jalouse, Peut seule en ses longs bras t’enlever ton épouse.

hippias.

Vis heureuse, ô Daphné!

DAPHNÉ

Hippias, sois en paix.

Il part.

Hippias !... sur mes yeux tombe un nuage épais. 0 ti istesse ! o frisson! inexplicable crainte!

Elle va au temple. Musique.

Page 1