‹ Œuvres complètes [illustrées]Chapitre 77 sur 119 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

DAPHNÉ, KALLISTA, portée en litière.

Son esclave phrtgia l’accompagne. La musique cesse. KALLISTA.

Phrygia, soutiens-moi jusqu’à la maison sainte.

Je te cherchais, ma fille. Oh! certes, Dieu n’a pas Sans un profond dessein conduit ici tes pas.

DAPHNÉ

Vois, mère, je cueillais des plantes salutaires.

POÉSIES

KALLISTA

Enfant initiée aux augustes mystères,

Quittons la vanité de ces secours humains,

Et pour ma guérison prenons d autres chemins.

Ma fdle, écoute-moi : tu sais bien que ta mère N’a pas mis son espoir en la vie éphémère,

Que son sein n’est gonflé que du désir des cieux, Qu’elle trouve à la mort un goût délicieux.

Mais tu sais qu’il n’est pas encor temps qu’elle meure.

Et qui donc après moi garderait la demeure

Des discours des gentils, des pièges des Démons?

Qui donc arracherait l’homme que nous aimons, Ton vieux père, à l’abîme invisible que creuse,

Sous ses pas égarés, son ignorance affreuse?

Et toi-même, qui donc, en tes jours de langueur,

Du vin spirituel viendrait nourrir ton cœur Affaibli par le lait de la tendresse humaine?

Mes enclaves nombreux et soumis que je mène Dans tes chemins, Seigneur, avec sévérité,

Qui remettrait leurs pas dans le sillon quitté?

Quelle voix, en ce bourg plein d’idoles d’argile,

Aux fils des vignerons dirait ton évangile?

Et quelle main assez ferme dispenserait L’aumône aux pauvres gens, selon ton intérêt?

Ta volonté, mon Dieu, soit faite et non la mienne! Mais avant de m’ôter d ici, qu’il te souvienne Des âmes en péril dont tu me fis l’espoir.

Je suis ton ouvrière : il me faut jusqu’au soir,

Maître mystérieux, travailler dans ta vigne,

Afin que je t’apporte une vendange insigne.

LES NOCES CORINTHIENNES

DAPHNÉ , assise.

J u vivras, douce mère, et sur tes cheveux blancs Les jours s écouleront pacifiques et lents.

KALLISTA

Tu m aimes, mon enfant; ta tendresse craintive, bans oser 1 esperer, souhaite que je vive.

Dieu seul peut retarder l’heure du grand départ;

Mais dans ma guérison je te garde une part.

1 our qu à me laisser vivre ici-bas Dieu consente,

J espère en la vertu de ta tête innocente.

Daphné se lève. Kallista lui tient les mains.

Enfant, colombe intacte, agneau prédestiné, truit de dilection que le ciel m a donné,

Jeune plante qui croîs sous mon amour austère,

Non pas avec 1 espoir de fleurir sur la terre,

Mais afin de répandre au ciel ta bonne odeur Et de plaire au Dieu vierge à qui plaît la pudeur,

Ton âme qu’exalta l’espérance féconde

Ne saurait plus se prendre aux choses de ce monde,

Et tes lèvres, que brûle un immortel désir,

N ont soif que de la source impossible à tarir. Prenant la vie ainsi qu’une nuit sous la tente,

Tu veilles, en joignant les deux mains dans l’attente. Enfant, bien que peut-être un terrestre dessein Ait jadis un moment troublé ton jeune sein,

Dans les bras d’un époux tu ne veux pas descendre Ni goûter des baisers plus amers que la cendre;

POESIES

Tu ne veux pas semer dans le trouble et 1 effort Pour grossir la moisson du mal et de la mort!

Certes la veuve est bonne et la vierge est meilleure! Heureux qui, les yeux clos, prie en attendant l'heure! Heureux qui n’a pas mis son espoir en la chair!

DAPHNÉ

Mère, tu sais le nom de l’homme qui m’est cher.

Mon père m’a choisi le jeune époux que j’aime, Hippias de Théra, que tu chéris toi-même.

Mais un jour nous viendra plus propice et plus doux, Quand tu seras guérie, à parler de l’époux.

KALLISTA

Enfant, l’amour terrestre est un amour fragile :

Les amants sont unis par des chaînes d’argile,

Mais la vierge chrétienne, à l’ombre de l’autel,

Sait trouver dans l’extase un époux immortel.

Alors qu’elle est choisie, épousée aux blancs voiles,

Le cœur percé du glaive et le front ceint d'étoiles,

Elle entend sur la harpe et le psaltérion Les anges célébrer sa mystique union ;

Elle boit au festin la grâce à pleins calices,

Et goûte avec amour d’ineffables délices A noyer ses regards dans le rayonnement De l’époux dont le cœur saigne, ouvert largement. Gloire à celle, ô Daphné, qu’un tel maître réclame! Ecoute ce que j’ai résolu dans mon âme.

LES NOCES CORINTHIENNES

Ouvrez la porte auguste aux deux battants d’airain, Femmes, je veux parler au Maître souverain.

Elle s’agenouille sur le seuil du temple. Musique.

A ta face, ô Seigneur, et dans tes sanctuaires Le juste vient chercher les vrais électuaires.

Au seuil de ta maison, sous tes sept lampes d’or,

Je t’implore à genoux pour que je vive encor Et qu il me soit donné d’achever sur la terre,

Dans le jeûne et l’exil, ma tâche salutaire.

Si tu reçus le vœu de l’antique Jephté,

Ton fils exaucera mon vœu, dans sa bonté.

Je ne lui promets pas de sanglante victime.

Tu recevras, ô Christ, mon holocauste intime.

Je jure sur le Livre inspiré par l’Esprit,

Je jure devant toi, sur le quadruple écrit De l’Aigle, du Taureau, du Lion et de l’Ange,

De t’offrir une épouse agréable en échange De ma force rendue et de ma guérison.

Christ! je prendrai pour toi l’épouse en ma maison. Que je vive ! et l’enfant que tu m’avais donnée,

Daphné, ma fille heureuse, à l’autel amenée,

Pour que soit accompli le plus sacré des vœux, Recevant ton anneau, coupant ses longs cheveux, S’offrira toute à toi, sans qu’un fils de la femme Ait pour elle chanté l’impur épithalame.

DAPHNÉ

0 ma mère!

POÉSIES

KALLISTA

Elle ira, te prenant pour époux, Consacrer sa ceinture à ton autel jaloux.

DAPHNÉ

0 ma mère!

KALLISTA

Et jurer d’une bouche fidèle Que jamais fils d’Adam ne s’approchera d’elle.

DAPHNÉ

0 ma mère!

KALLISTA

Il est fait, l’indéliable vœu.

Roi d’Orient assis à la droite de Dieu,

Christ, ne refuse pas celle que je te donne! Accorde à son front pur le voile et la couronne,.

Pour que je sorte un jour de ce monde, les mains Pleines d’œuvres, les pieds usés dans tes chemins, Et pour que devant moi, vers le Seigneur, un ange Porte ma gerbe d’or dans la céleste grange.

Elle est là, tu la vois, mon offrande, en mes bras. J’eus soin de la nourrir pour toi; tu la prendras!

Si dans quatre-vingts jours je suis debout, vivante, Forte comme il convient pour être ta servante,

Tu m’auras fait entendre, ô Roi, qu’elle te plaît,

La vierge que nourrit ta crainte avec mon lait.

LES NOCES CORINTHIENNES

Et dans un an, au mois des terrestres vendanges, Je te 1 amènerai, doux spectacle à tes anges, Fiancée, ayant mis au doigt l’anneau d’or fin,

Belle, et le front voilé pour les noces sans fin.

DAPHNÉ, à genoux.

Romps ce vœu sacrilège, ô ma mère ! délie Ion enfant cpn t adjure et pleure et te supplie Afin de n être pas prise éternellement Dans le réseau d’un vœu sans accomplissement. Hâte-toi, romps ce vœu, de crainte que j’expie Par ma perte et la tienne une parole impie. Souviens-toi, souviens-toi de ce que j’ai promis, Devant mon père auguste, au plus cher des amis. Mère, ne livre pas mon innocente vie Au spectre du remords qui suit la foi trahie. Mère, vois cet anneau fidèle entre mes doigts :

Il est un fils d’Adam, mère, à qui je me dois.

J’ai juré qu’Hippias délierait ma ceinture.

KALLISTA

Nous devons tout à Dieu, rien à la créature.

DAPHNÉ

Si tu m’aimes...

KALLISTA

Je t’aime en Dieu.

POÉSIES

DAPHNÉ, debout.

Mère, entends-moi.

Arrache le filet de remords et d’effroi,

Le filet de ton vœu qui m’a prise : délivre,

Délivre-moi! Je veux respirer, je veux vivre.

Écoute : j’ai revu tantôt l’époux futur Et j’ai promis encor, ici, sous le ciel pur,

De le suivre, fidèle, en sa chambre d’ivoire Ou de dormir avec Caron, dans la nef noire.

Oh! prends pitié de moi, te souvenant du jour Où ton cœur virginal fut parfumé d’amour.

KALLISTA

Je ne me souviens plus des vanités du monde.

Mais le divin amour est comme une belle onde,

Où le cœur dans l’ivresse et le ravissement,

Épris de l’infini, s’abîme infiniment.

Si le besoin d’aimer te brûle et te tourmente,

Plonge dans le torrent d’amour, heureuse amante!

Ce que j’ai fait est fait, et nul, selon la loi,

Ne peut s’interposer entre le Christ et moi.

DAPHNÉ

Mère, c’en est donc fait, tu m’as prise en ton piège!

KALLISTA

J’ai dit. S’il se pouvait qu’impie et sacrilège,

Ma fille violât l’inviolable vœu,

Qu’elle ne voulût pas payer ma dette à Dieu,

LES NOCES CORINTHIENNES

Epargne, ô Justicier! sa tête consacrée Et fais tomber sur moi la vengeance assurée.

Seule je me dévoue aux ténébreux troupeaux Des Démons qui dans l’air nous guettent sans repos; Que je perde ta grâce et qu’à ta sainte table Je ne tende jamais ma bouche détestable; Qu’étrangère, sans part aux œuvres des chrétiens,

Tu ne me comptes plus, Jésus, parmi les tiens;

Que l’âpre désespoir dessèche mes paupières Et cuise comme un feu mes lèvres sans prières;

Et quand je hanterai, pendant mes nuits d’effroi,

Les tombeaux des martyrs qui gémiront sur moi,

Que les noirs Séraphins, les Princes des ténèbres Me lancent, sous le choc de leurs ailes funèbres,

Le souffle sulfureux des imprécations;

Que je meure sans l’huile et sans les onctions,

Et n’ayant point baisé la croix expiatoire,

Et que l’enfer soit clos pour l’éternité noire

Sur mon âme et mon corps, plongés soixante fois

Dans des fleuves ardents de bitume et de poix...

Ils viennent! les voici, les Anges de l’abîme,

Car j’ai commis par toi l’irrémissible crime,

Ma fille. Ils m’ont saisie entre leurs bras velus.

Je meurs. Je suis damnée et comme n’étant plus...

Elle tombe inanimée.

L’ESCLAVE PHRYGIA, à genoux.

Elle est inerte et froide et telle qu’une morte. Réveille-toi, maîtresse! 0 femmes, qu’on la porte

POÉSIES

En sa litière! Hélas! voyez-vous sa pâleur? Cette méchante enfant l a tuée. 0 douleur!

Musique.

DAPHNÉ

Qu on apporte l’anneau, le voile et la couronne. Jésus, prince jaloux, prends celle qu’on te donne. Rends la vie et l’espoir, mère, à ton front pâli;

Mère, rassure-toi, ton vœu sera rempli.

Les femmes esclaves emportent Kallista.

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