‹ Œuvres complètes illustrées de Edmond RostandChapitre 34 sur 41 · SCÈNE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIERE

JESUS, LES Disciples.

PIERRE, à voix basse, avec indignation.

-\NDRÉ, de même.

Il lui parlait !

J.\CQl'ES, de même.

Il lui parlait !

PIERRE

Je n'oserai jamais le blâmer. Mais il est Parfois, avouons-le, d'une imprudence étrange.

LA SAMARITAINE

AXDRÉ

Et pourquoi jeûne-t-il quand tout le monde mange ?

PIERRE

C'est pour nous étonner qu'il n'aura pas mangé !

JÉSUS

Ce n'est pas pour cela, Pierre.

JEAN

Il nous entend.

PIERRE

J'ai Parlé trop haut.

NATHANAËL

Pourquoi jeûner ?

PIERRE, de même.

Je me iîgure Que c'est pour nous prouver qu'il vit sans nourriture !

JÉSUS

Je me nourris d'un mets que ^'ous ne savez pas.

PIERRE, baissant la voix.

Quelqu'un a di'i venir lui porter un repas.

JEAN

Les Anges peuvent le servir, sans qu'on les voie !

JÉSUS

Faire la \'olonté de Celui qui m'envoie, — Voilà cet aliment secret qui me nourrit.

PIERRE, plus bas encore, avec humeur.

C'est pour faire cette volonté que l'on prit Par ce chemin !...

JEAN

Mais pour gagner la Galilée...

PIERRE

Il aurait mieux \-alu passer par la vallée De Sâron !

N.ATHANAËL

Certe, ou par la plaine du Jourdain !

TROISIÈME TABLEAU

André. — Et pourquoi jeûne-t-il quand tout le monde mange .

ANDRÉ

Mais par la Samarie !... Horreur ! Tâtez ce pain

C'est du granit !

Il le lance loin de lui.

Maudite ville !

PIERRE

Est-ce la peine D'aller chez ceux qui sont ignorants, pleins de haine, Endurcis, et que la souffrance rend mauvais ?

JÉSUS

C'est chez ceux-là qu'il faut aller, et que je vais.

JEAN

Parlons plus bas.

JACQUES

C'est son idée. Il sera cause Qu'on nous massacrera.

JEAN

Mais lui-même s'expose.

PIERRE

A quoi cela sert-il ? Qu'est-il venu chercher ? Que fait-il sur ce puits ? A qui veut-il prêcher ? Il n'a trouvé pour l'écouter que cette femme. Vous savez que jamais, certes, je ne le blâme ;

Mais s'il voulait gagner ce peuple, il aurait dû Se faire un partisan digne d'être entendu !

JACQUES

Des mains pures pourront seules semer l'Idée.

1'ii-:kivE Mais une courtisane !

jACUl'ES

On l'aura lapidée Dès qu'elle aura paru, pour prêcher, sur son toit !

PIERRE

Si j'avais à gagner une \ille, moi !...

JACQUES

Toi ?

PIERRE

Je me renseignerais. J'irais voir les notables,

Le prêtre à son autel, les changeurs à leurs tables.

Chacun \()us sert selon l'importance c]u'il a.

Je convaincrais une âme importante. Voilà

Comment je m'v prendrais, moi, pour prendre une ville.

.\X1)R1'-, s'jcouant la tête.

Parler à cette femme était bien inutile.

PIERRE

Il semble quelquefois railler, en vérité. Songez qu'il a choisi la dernière cité Du dernier peuple, et, dans la cité tout entière, Une femme et, parmi les femmes, la dernière !

JÉSUS

Il faudra que pourtant vous vous accoutumiez

A ce que les derniers, pour moi, soient les premiers !

PIERRE

Il entend tout : c'est bon, je garde le silence.

II se lève, et va regarder un champ de blé. — Silence.

JÉSUS

Non !

TROISIÈME TABLEAU

JÉSUS — // faudra que fiounani vous vous accoutumiez A ce que les derniers, pour moi, soient les premiers I

LA SA .1/ ART T AINE

JACQUES

A quoi dis-tu ; « Non ? »

JÉSUS

A ce que Pierre pense.

PIERRE, se retournant, étonné.

Seigneur !...

JEAN, criant tout à coup.

Je meurs de soif !

ANDRÉ

Oui, c'est un jeu cruel Des païens ! Ils ont mis dans le riz trop de sel !

NATHANAËL

Comment boire ?

ANDRÉ

On n'a rien pour puiser !

JEAN

Cette femme A bien laissé...

j.\cguES

Quoi donc ?

JEAN

Sa cruche !

PIERRE

Son infâme Cruche ? C'est un objet de scandale et d'effroi ! N'y portez pas les mains !

JE.-\N, les deux mains sur la cruche.

Elle a le ventre froid.

Et j'ai bien soif.

PIERRE

Je ne boirais pour rien au monde Cette eau nauséabonde !

JEAN

Elle est nauséabonde ?

i'IEKKE

Doublement ! car le goût du vice est dans cette eau.

TROISIÈME TABLEAU

Et de l'impiété

JEAN

Tant pis ! J'ai trop soif !

Il boit.

Ho!...

NATHANAËL

Eh bien ?

Goûte !

JEAN, lui passant la cruche.

N.\TH-\N-\EL, après avoir goijté.

Ho !...

JEA.N. — Tant pis! J'ai trop soift

L A S A M A R I T A I N E ANDRÉ

Quoi ?

NATHAXAËL, même jeu.

Goûte !

ANDKÉ, même jeu.

Ho:...

JACQUES

Qu'est-ce ?

ANDRÉ

Goûte !

JACQUES

Quelle perle di\ine est, dans cette eau, dissoute ?

N.A.THANAËL

C'est du miel !

AN'DRÉ

Non ! des fleurs !

JEAN

On pleure, en y goûtant !

PIERRE

Qu'a-t-elle dune laissé dans sa cruche en partant ?

Elle a laissé dans cette cruche Le souci du cœur insensé, L'orgueil cruel d'être une embûche Vivante et rose ; elle a laissé

Ses péchés lourds, ses rêves pires, Ses bonheurs bavards et méchants, La frivolité de ses rires.

L'inconscience de ses chants.

Ses soupirs pour d'indignes causes, Tout le mal de son âme, tout !...

PIERRE

Et ce sont ces mauvaises choses Oui donnent à l'eau ce bon goût ?

JÉSUS

Le goût que vous trouvez à l'eau de cette cruche, Ne l'attribuez pas à des pleurs blonds de ruche,

TROISIÈME TABLEAU

Pierre. — Quelle est cette moisson qui s'avance en chantant?...

A des pleurs blancs de lys broyés ; Ce goût, — avec en moins la saveur infinie ! — C'est celui que je trouve aux fautes d'une vie

Qu'on vient d'oublier à mes pieds !

l'IERRE, buvant à son lour.

Par quels mots exprimer une fraîcheur pareille ? Ma lèvre entend ta voix que buvait mon oreille !

Reposant la cruche.

Mais tout à l'heure, là, lorsque tu m'as dit non, Devant ce champ, à quoi rèvais-je ?

JÉSUS

A la moisson.

Tu rêvais, comparant ce champ à ma pensée, An triste et long sommeil de la graine lancée.

PIERRE

Oui, quatre mois encore avant que sous les cieux La moisson...

JÉSUS

J'ai dit non.

PIERRE

Pourquoi ?

JÉSUS

Levez les yeux !

PIERRE

Pourquoi, Seigneur ?

JÉSUS

Levez les yeux. La moisson brille.

On a semé pour \ous, prenez votre faucille ! Autre le laboureur, autre le moissonneur ; Et cependant il faut toujours que le bonheur

— Oui, car cette injustice est bonne ! — soit le même Pour celui qui moissonne et pour celui qui sème. Afin de moissonner vous êtes envoyés ;

Mais d'autres ont semé. Leurs blés sont mûrs. Voyez !

PIERRE

On croit \oir, en effet, là-bas, sous le ciel rouge, Les champs blanchir pour la moisson !...

T RO I s I È M E TABLEAU

Photine. — Oui, Seigneur et la mile entière est avec moi! JEAX

Leur blancheur bouge !

LA FOULE, au loin.

... Sur le nchcl... sur le kinnor...

NATHAXAËL

Et l'on entend...

PIERRE

Quelle est cette moisson qui s'avance en chantant ?...

Tous ont grimpé sur le talus et regardent au loin. AXnRÉ

C'est la ville qui vient !

JEAN

Blanche, elle coule toute Par le trou noir tjue fait la porte à haute voûte !

PIERRE

On croirait (}u'in\isible une puissante main, Pressant ses murs, la fait jaillir sur le chemin I

LA FOULE

... Et chantons sur la flûte eucor .'...

PIERRE

Et, toute hère, Quelle est donc celle-là qui marche la première ?

JÉSUS, assis, immobile, sur le puits.

Il faudra que pourtant vous vous accoutumiez

LA SAMARITAINE

A ce que les derniers, pour moi, soient les premiers.

LA FOULE, se rapprochant.

... Qu'en l'hoiiiiciiy de celui qui vient/...

JEAN

Écoute, écoute !.

PIERRE

Maître, daigneras-tu me pardonner mon doute ?

LA FOULE, se rapprochant.

... Dansent toute la Terre et tous ses habitants !...

JEAN

Oh ! lève-toi ! Viens voir ?

NATHANAiÏL

Les prés sont éclatants !

PIERRE

Mais où donc ont-ils pu trouver toutes ces roses ?

JACQUES

Viens les voir !

JÉSUS

Je les vois.

PIERRE

Tes paupières sont closes.

JÉSUS

Je les vois dans mon cœur venir depuis longtemps !

LA FOULE, toujours plus près.

... Toute la Mer et tout ce qu'il y a dedans...

ANDRÉ

Ils approchent !

LA VOIX DE PHOTINE, chantant tout près.

... Que les monts cessent d'être inertes, Et que les fleuves transportés, Sortant de leurs grands lits leurs bras de tous côtés, Applaudissent de leurs mains vertes !

PIERRE

Et cette voix qui monte !...

Ah ! Photine, est-ce toi ?

TROISIEME TABLEAU

PHOTINE, paraissant en haut du talus, haletante, échevelée, couverte de fleurs cueillies en courant,

les yeux splendides.

Oui, Seigneur, et la ville entière est avec moi !

Elle a été précédée d'une course éperdue d'enfants qui dégringolent de toutes ports les sentiers, se laissent glisser au bas des talus en agitant des rameaux d'oliviers. Et elle est suivie par la foule qui envahit la scène, se précipite vers Jésus, en criant. Jésus se lève. La foule s'arrête brusquement : plus un cri.

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