SCÈNE PREMIERE
JESUS, LES Disciples.
PIERRE, à voix basse, avec indignation.
-\NDRÉ, de même.
Il lui parlait !
J.\CQl'ES, de même.
Il lui parlait !
PIERRE
Je n'oserai jamais le blâmer. Mais il est Parfois, avouons-le, d'une imprudence étrange.
LA SAMARITAINE
AXDRÉ
Et pourquoi jeûne-t-il quand tout le monde mange ?
PIERRE
C'est pour nous étonner qu'il n'aura pas mangé !
JÉSUS
Ce n'est pas pour cela, Pierre.
JEAN
Il nous entend.
PIERRE
J'ai Parlé trop haut.
NATHANAËL
Pourquoi jeûner ?
PIERRE, de même.
Je me iîgure Que c'est pour nous prouver qu'il vit sans nourriture !
JÉSUS
Je me nourris d'un mets que ^'ous ne savez pas.
PIERRE, baissant la voix.
Quelqu'un a di'i venir lui porter un repas.
JEAN
Les Anges peuvent le servir, sans qu'on les voie !
JÉSUS
Faire la \'olonté de Celui qui m'envoie, — Voilà cet aliment secret qui me nourrit.
PIERRE, plus bas encore, avec humeur.
C'est pour faire cette volonté que l'on prit Par ce chemin !...
JEAN
Mais pour gagner la Galilée...
PIERRE
Il aurait mieux \-alu passer par la vallée De Sâron !
N.ATHANAËL
Certe, ou par la plaine du Jourdain !
TROISIÈME TABLEAU
André. — Et pourquoi jeûne-t-il quand tout le monde mange .
ANDRÉ
Mais par la Samarie !... Horreur ! Tâtez ce pain
C'est du granit !
Il le lance loin de lui.
Maudite ville !
PIERRE
Est-ce la peine D'aller chez ceux qui sont ignorants, pleins de haine, Endurcis, et que la souffrance rend mauvais ?
JÉSUS
C'est chez ceux-là qu'il faut aller, et que je vais.
JEAN
Parlons plus bas.
JACQUES
C'est son idée. Il sera cause Qu'on nous massacrera.
JEAN
Mais lui-même s'expose.
PIERRE
A quoi cela sert-il ? Qu'est-il venu chercher ? Que fait-il sur ce puits ? A qui veut-il prêcher ? Il n'a trouvé pour l'écouter que cette femme. Vous savez que jamais, certes, je ne le blâme ;
Mais s'il voulait gagner ce peuple, il aurait dû Se faire un partisan digne d'être entendu !
JACQUES
Des mains pures pourront seules semer l'Idée.
1'ii-:kivE Mais une courtisane !
jACUl'ES
On l'aura lapidée Dès qu'elle aura paru, pour prêcher, sur son toit !
PIERRE
Si j'avais à gagner une \ille, moi !...
JACQUES
Toi ?
PIERRE
Je me renseignerais. J'irais voir les notables,
Le prêtre à son autel, les changeurs à leurs tables.
Chacun \()us sert selon l'importance c]u'il a.
Je convaincrais une âme importante. Voilà
Comment je m'v prendrais, moi, pour prendre une ville.
.\X1)R1'-, s'jcouant la tête.
Parler à cette femme était bien inutile.
PIERRE
Il semble quelquefois railler, en vérité. Songez qu'il a choisi la dernière cité Du dernier peuple, et, dans la cité tout entière, Une femme et, parmi les femmes, la dernière !
JÉSUS
Il faudra que pourtant vous vous accoutumiez
A ce que les derniers, pour moi, soient les premiers !
PIERRE
Il entend tout : c'est bon, je garde le silence.
II se lève, et va regarder un champ de blé. — Silence.
JÉSUS
Non !
TROISIÈME TABLEAU
JÉSUS — // faudra que fiounani vous vous accoutumiez A ce que les derniers, pour moi, soient les premiers I
LA SA .1/ ART T AINE
JACQUES
A quoi dis-tu ; « Non ? »
JÉSUS
A ce que Pierre pense.
PIERRE, se retournant, étonné.
Seigneur !...
JEAN, criant tout à coup.
Je meurs de soif !
ANDRÉ
Oui, c'est un jeu cruel Des païens ! Ils ont mis dans le riz trop de sel !
NATHANAËL
Comment boire ?
ANDRÉ
On n'a rien pour puiser !
JEAN
Cette femme A bien laissé...
j.\cguES
Quoi donc ?
JEAN
Sa cruche !
PIERRE
Son infâme Cruche ? C'est un objet de scandale et d'effroi ! N'y portez pas les mains !
JE.-\N, les deux mains sur la cruche.
Elle a le ventre froid.
Et j'ai bien soif.
PIERRE
Je ne boirais pour rien au monde Cette eau nauséabonde !
JEAN
Elle est nauséabonde ?
i'IEKKE
Doublement ! car le goût du vice est dans cette eau.
TROISIÈME TABLEAU
Et de l'impiété
JEAN
Tant pis ! J'ai trop soif !
Il boit.
Ho!...
NATHANAËL
Eh bien ?
Goûte !
JEAN, lui passant la cruche.
N.\TH-\N-\EL, après avoir goijté.
Ho !...
JEA.N. — Tant pis! J'ai trop soift
L A S A M A R I T A I N E ANDRÉ
Quoi ?
NATHAXAËL, même jeu.
Goûte !
ANDKÉ, même jeu.
Ho:...
JACQUES
Qu'est-ce ?
ANDRÉ
Goûte !
JACQUES
Quelle perle di\ine est, dans cette eau, dissoute ?
N.A.THANAËL
C'est du miel !
AN'DRÉ
Non ! des fleurs !
JEAN
On pleure, en y goûtant !
PIERRE
Qu'a-t-elle dune laissé dans sa cruche en partant ?
Elle a laissé dans cette cruche Le souci du cœur insensé, L'orgueil cruel d'être une embûche Vivante et rose ; elle a laissé
Ses péchés lourds, ses rêves pires, Ses bonheurs bavards et méchants, La frivolité de ses rires.
L'inconscience de ses chants.
Ses soupirs pour d'indignes causes, Tout le mal de son âme, tout !...
PIERRE
Et ce sont ces mauvaises choses Oui donnent à l'eau ce bon goût ?
JÉSUS
Le goût que vous trouvez à l'eau de cette cruche, Ne l'attribuez pas à des pleurs blonds de ruche,
TROISIÈME TABLEAU
Pierre. — Quelle est cette moisson qui s'avance en chantant?...
A des pleurs blancs de lys broyés ; Ce goût, — avec en moins la saveur infinie ! — C'est celui que je trouve aux fautes d'une vie
Qu'on vient d'oublier à mes pieds !
l'IERRE, buvant à son lour.
Par quels mots exprimer une fraîcheur pareille ? Ma lèvre entend ta voix que buvait mon oreille !
Reposant la cruche.
Mais tout à l'heure, là, lorsque tu m'as dit non, Devant ce champ, à quoi rèvais-je ?
JÉSUS
A la moisson.
Tu rêvais, comparant ce champ à ma pensée, An triste et long sommeil de la graine lancée.
PIERRE
Oui, quatre mois encore avant que sous les cieux La moisson...
JÉSUS
J'ai dit non.
PIERRE
Pourquoi ?
JÉSUS
Levez les yeux !
PIERRE
Pourquoi, Seigneur ?
JÉSUS
Levez les yeux. La moisson brille.
On a semé pour \ous, prenez votre faucille ! Autre le laboureur, autre le moissonneur ; Et cependant il faut toujours que le bonheur
— Oui, car cette injustice est bonne ! — soit le même Pour celui qui moissonne et pour celui qui sème. Afin de moissonner vous êtes envoyés ;
Mais d'autres ont semé. Leurs blés sont mûrs. Voyez !
PIERRE
On croit \oir, en effet, là-bas, sous le ciel rouge, Les champs blanchir pour la moisson !...
T RO I s I È M E TABLEAU
Photine. — Oui, Seigneur et la mile entière est avec moi! JEAX
Leur blancheur bouge !
LA FOULE, au loin.
... Sur le nchcl... sur le kinnor...
NATHAXAËL
Et l'on entend...
PIERRE
Quelle est cette moisson qui s'avance en chantant ?...
Tous ont grimpé sur le talus et regardent au loin. AXnRÉ
C'est la ville qui vient !
JEAN
Blanche, elle coule toute Par le trou noir tjue fait la porte à haute voûte !
PIERRE
On croirait (}u'in\isible une puissante main, Pressant ses murs, la fait jaillir sur le chemin I
LA FOULE
... Et chantons sur la flûte eucor .'...
PIERRE
Et, toute hère, Quelle est donc celle-là qui marche la première ?
JÉSUS, assis, immobile, sur le puits.
Il faudra que pourtant vous vous accoutumiez
LA SAMARITAINE
A ce que les derniers, pour moi, soient les premiers.
LA FOULE, se rapprochant.
... Qu'en l'hoiiiiciiy de celui qui vient/...
JEAN
Écoute, écoute !.
PIERRE
Maître, daigneras-tu me pardonner mon doute ?
LA FOULE, se rapprochant.
... Dansent toute la Terre et tous ses habitants !...
JEAN
Oh ! lève-toi ! Viens voir ?
NATHANAiÏL
Les prés sont éclatants !
PIERRE
Mais où donc ont-ils pu trouver toutes ces roses ?
JACQUES
Viens les voir !
JÉSUS
Je les vois.
PIERRE
Tes paupières sont closes.
JÉSUS
Je les vois dans mon cœur venir depuis longtemps !
LA FOULE, toujours plus près.
... Toute la Mer et tout ce qu'il y a dedans...
ANDRÉ
Ils approchent !
LA VOIX DE PHOTINE, chantant tout près.
... Que les monts cessent d'être inertes, Et que les fleuves transportés, Sortant de leurs grands lits leurs bras de tous côtés, Applaudissent de leurs mains vertes !
PIERRE
Et cette voix qui monte !...
Ah ! Photine, est-ce toi ?
TROISIEME TABLEAU
PHOTINE, paraissant en haut du talus, haletante, échevelée, couverte de fleurs cueillies en courant,
les yeux splendides.
Oui, Seigneur, et la ville entière est avec moi !
Elle a été précédée d'une course éperdue d'enfants qui dégringolent de toutes ports les sentiers, se laissent glisser au bas des talus en agitant des rameaux d'oliviers. Et elle est suivie par la foule qui envahit la scène, se précipite vers Jésus, en criant. Jésus se lève. La foule s'arrête brusquement : plus un cri.