‹ Œuvres complètes illustrées de Edmond RostandChapitre 4 sur 41 · DEUXIÈME OMBRE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME OMBRE

Isaac !

PREMIÈRE OMBRE

Jacob !

JACOB

Pour quelles sublimes alertes Retrouvent-ils, nos pieds inertes, La douce fermeté du sol ?

ISAAC C'est pour de grandes choses, certes, Qu'un ange noir aux ailes vertes A laissé, ce soir, entr'ouvertes Les portes pâles du Schéol !

JACOB, à Abraham.

Quelles espérances sont nées ?

Dis-nous, toi, ce qui souleva, Ce soir, nos ombres étonnées !

Tu dois savoir les destinées :

Tes cent soixante-dix années T'ont mis plus près de Jéhovah !

ABRAHAM, à Isaac.

Pourquoi baises-tu la poussière De la route, pieusement ?

ISAAC

Je me sens contraint de le faire Par un obscur pressentiment !

ABRAHAM, à Jacob.

Pourquoi baises-tu la margelle Du i)uits que tu creusas ici ?

JACOB

Une force surnaturelle

M'oblige à l'adorer ainsi !

— Toi-même, pourquoi, ce silence,

Si tendrement le respirer ?

ABRAHAM

Je baise dans cet air, d'avance, La Voix qui le fera vibrer !

ISAAC

Une voix, dis-tu, Patriarche ?

ABRAHAM

Il vient, il vient, il est en marclie, Et tenez-le pour assuré ; Car ce soir, au Schéol farouche, Quand j'ai passé près de sa couche, En mettant un doigt sur sa bouche.

Moïse me l'a murmuré !

PREMIER TABLEAU

JACOB, se prosternant avec Isaac.

Nos cœurs, tout bas, chantent des psaumes !

ABRAHAJI

Bien avant que sur l'or des chaumes

Ne retombe le bleu des nuits,

Ce seront, là même où je suis,

Des soupirs plus doux que des baumes.

Des mots plus grands que des royaumes !..

Voilà pourquoi nos trois fantômes

Viennent errer près de ce puits.

JACOB, à Isaac.

Est-il possible, sur la terre, Qu'entre tous les puits des humains Le Seigneur ait choisi, mon Père, Pour je ne sais quel grand m3'stère, Celui que creusèrent mes mains?

IbAAt. — Un ango noir aux ailes vertes A laissé, ce soir, entr' ouvertes Les portes pâles du Schéol !

ISAAC

Mon fils, que ton ombre soit fière !

C'est toi l'ouvrier qu'il voulut Pour creuser le puits de salut Où le blême avenir va boire ; Et c'est si beau, que l'honneur seul D'être ton père ou ton aïeul Fait qu'on sent soudain son linceul Se draper en manteau de gloire !

A ce moment, le théâtre se remplit d'ombres. JACOB

Mais voici tous ceux qui, depuis

Que ma main plus jamais ne puise,

Sont venus puiser à ce puits !

Une ombre, et puis une ombre, et puis

Une longue file indécise

D'ombres, qui, lente, a sinué,

Pour venir, saintement éprise,

Baiser cette margelle grise !

Toute la Tombe a remué :

Je vois Joseph et Josué.

ABRAHAM

Ombres dont tressaillent ces routes.

Tombez à genoux, toutes, toutes, Devant la Citerne d'amour !

Une lueur à l'Orient.

Mais voici que déjà le jour A doré la ville et sa tour...

Nos formes vont être dissoutes !

JACOB

Et bientôt il ne restera Des trois ombres qui furent là Que trois blancheurs diminuées, Trois grandes barbes \'oltigeant.

Puis trois petits flocons d'argent Qui fondront comme trois buées !

ISAAC

Une foule vient du lointain :

C'est le peuple samaritain

Abraham. — Ombres dont tressaillent ces routes, Tombez à genoux toutes, toutes.

LA SA M A R I T A I X E

Oui, dans le secret du matin, Vient s'entretenir de ses craintes.

ABRAHAM

Ce sont les hommes de Sicliem Oui \'iennent éclater en plaintes Et parler, sous les térébinthes, De leurs haines jamais éteintes Contre Rome et Jérusalem !

JACOB

Disparaissons à leur approche !

Et vous, choses, témoins rêvants, Terre aux sou\'enirs émou\-ants.

Ciel dont les astres sont savants, Monts sur lesquels à chaque roche La robe du Passé s'accroche, Et toi, puits que creusa ma pioche, Vous qui venez d'ouïr, fervents.

Comment, lorsque déjà les vents Propagent les pas arrivants D'un second Moïse plus tendre.

Comment les morts savent l'attendre.

Maintenant vous allez entendre Comment l'attendent les vivants !

Ils s'évanouissent et, dans les premières clartés, entrent les Samaritains.

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