DEUXIÈME OMBRE
Isaac !
PREMIÈRE OMBRE
Jacob !
JACOB
Pour quelles sublimes alertes Retrouvent-ils, nos pieds inertes, La douce fermeté du sol ?
ISAAC C'est pour de grandes choses, certes, Qu'un ange noir aux ailes vertes A laissé, ce soir, entr'ouvertes Les portes pâles du Schéol !
JACOB, à Abraham.
Quelles espérances sont nées ?
Dis-nous, toi, ce qui souleva, Ce soir, nos ombres étonnées !
Tu dois savoir les destinées :
Tes cent soixante-dix années T'ont mis plus près de Jéhovah !
ABRAHAM, à Isaac.
Pourquoi baises-tu la poussière De la route, pieusement ?
ISAAC
Je me sens contraint de le faire Par un obscur pressentiment !
ABRAHAM, à Jacob.
Pourquoi baises-tu la margelle Du i)uits que tu creusas ici ?
JACOB
Une force surnaturelle
M'oblige à l'adorer ainsi !
— Toi-même, pourquoi, ce silence,
Si tendrement le respirer ?
ABRAHAM
Je baise dans cet air, d'avance, La Voix qui le fera vibrer !
ISAAC
Une voix, dis-tu, Patriarche ?
ABRAHAM
Il vient, il vient, il est en marclie, Et tenez-le pour assuré ; Car ce soir, au Schéol farouche, Quand j'ai passé près de sa couche, En mettant un doigt sur sa bouche.
Moïse me l'a murmuré !
PREMIER TABLEAU
JACOB, se prosternant avec Isaac.
Nos cœurs, tout bas, chantent des psaumes !
ABRAHAJI
Bien avant que sur l'or des chaumes
Ne retombe le bleu des nuits,
Ce seront, là même où je suis,
Des soupirs plus doux que des baumes.
Des mots plus grands que des royaumes !..
Voilà pourquoi nos trois fantômes
Viennent errer près de ce puits.
JACOB, à Isaac.
Est-il possible, sur la terre, Qu'entre tous les puits des humains Le Seigneur ait choisi, mon Père, Pour je ne sais quel grand m3'stère, Celui que creusèrent mes mains?
IbAAt. — Un ango noir aux ailes vertes A laissé, ce soir, entr' ouvertes Les portes pâles du Schéol !
ISAAC
Mon fils, que ton ombre soit fière !
C'est toi l'ouvrier qu'il voulut Pour creuser le puits de salut Où le blême avenir va boire ; Et c'est si beau, que l'honneur seul D'être ton père ou ton aïeul Fait qu'on sent soudain son linceul Se draper en manteau de gloire !
A ce moment, le théâtre se remplit d'ombres. JACOB
Mais voici tous ceux qui, depuis
Que ma main plus jamais ne puise,
Sont venus puiser à ce puits !
Une ombre, et puis une ombre, et puis
Une longue file indécise
D'ombres, qui, lente, a sinué,
Pour venir, saintement éprise,
Baiser cette margelle grise !
Toute la Tombe a remué :
Je vois Joseph et Josué.
ABRAHAM
Ombres dont tressaillent ces routes.
Tombez à genoux, toutes, toutes, Devant la Citerne d'amour !
Une lueur à l'Orient.
Mais voici que déjà le jour A doré la ville et sa tour...
Nos formes vont être dissoutes !
JACOB
Et bientôt il ne restera Des trois ombres qui furent là Que trois blancheurs diminuées, Trois grandes barbes \'oltigeant.
Puis trois petits flocons d'argent Qui fondront comme trois buées !
ISAAC
Une foule vient du lointain :
C'est le peuple samaritain
Abraham. — Ombres dont tressaillent ces routes, Tombez à genoux toutes, toutes.
LA SA M A R I T A I X E
Oui, dans le secret du matin, Vient s'entretenir de ses craintes.
ABRAHAM
Ce sont les hommes de Sicliem Oui \'iennent éclater en plaintes Et parler, sous les térébinthes, De leurs haines jamais éteintes Contre Rome et Jérusalem !
JACOB
Disparaissons à leur approche !
Et vous, choses, témoins rêvants, Terre aux sou\'enirs émou\-ants.
Ciel dont les astres sont savants, Monts sur lesquels à chaque roche La robe du Passé s'accroche, Et toi, puits que creusa ma pioche, Vous qui venez d'ouïr, fervents.
Comment, lorsque déjà les vents Propagent les pas arrivants D'un second Moïse plus tendre.
Comment les morts savent l'attendre.
Maintenant vous allez entendre Comment l'attendent les vivants !
Ils s'évanouissent et, dans les premières clartés, entrent les Samaritains.