‹ Œuvres complètes illustrées de Gustave FlaubertChapitre 1 sur 39 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

■Univ«r»f^

La mort a emporté René Descharmes au moment où l'on commençait l'impression du dernier tome de cette Correspondance. C'est dire que le classement des lettres à leurs dates, la revision du texte et la rédaction des notes étaient entièrement achevés quand il disparut si prématurément. C'est dire aussi que tout le mérite de l'énorme labeur que représente cette mise au point revient à celui qui n'est plus là pour recueillir les justes éloges que lui vaudront cette œuvre de science et d' amour .

Il stiffit d'ouvrir ces volumes pour apercevoir l'importance de ce travail, que, dans sa modestie, Descharmes seul trouvait tout simple. Comme il avait pour unique dessein de bien servir les lettres, il s'était mis tout entier au service du maître auquel il avait dévoué sa vie, car Flaubert, pour lui comme pour tous ceux qui l'ont bien compris, personnifiait précisément l'amour des lettres. Ainsi, à l'exemple du grand romancier, René Descharmes prit-il à tâche de cacher le plus possible ses propres efforts. Mais, pour peu qu'on y réfléchisse, on a tôt fait de se rendre compte que ces documents si nombreux et toujours contrôlés, ces notes si substantielles, ces matériaux jusqu'alors épars dans les journaux et dans les revues, il a fallu, pour les découvrir, pour les rassembler et les confronter, puis pour en tirer tant de déductions ingénieuses et probantes, non seulement des démarches innombrables et une patience acharnée, mais surtout une vaste culture, un sens critique aigu, une discipline et une méthode intransigeantes, et puis encore beaucoup de talent. C'est pourquoi, bien que sa modestie s'en fût effarouchée, on peut dire aujourd'hui toute la peine que lui donna cette tâche qu'il n'eut pas même la joie d'achever. J'ai sous les yeux les dossiers qu'il a laissés ; ils mon rent que nul détail n'échappait à sa diligence. Pour éclairer ses doutes, il n'avait souvent qu'une allusion faite par Flaubert à un événement contemporain de la lettre qu'il s'agissait de dater, ou quelques réflexions sur un livre, lu à ce moment par le romancier. Il rechercha les mentions des prêts consignés sur les registres des bibliothèques, dépouilla les collections de périodiques et jusqu'aux almanachs. Quelques articles qu'il publia pndant qu'il procédait au classement de la Correspondance montrent bien l'étendue de son labeur. Celui qui parut dans les Marges, par exemple, et qui raconte les pourparlers engagés entre Flaubert et son éditeur Michel Lévy pour Salammbô (^), n'est pour ainsi dire que l'utilisation anecdotique des matériaux réunis pour la mise en place des lettres écrites par Flaubert entre le moment où, celui-ci achevait son roman carthaginois et la publication de ce livre, c' est-à-dire entre avril et novembre 1862. Or la Correspondance embrasse plus d'un demi-siècle Qu'on juge par là de l'effort accompli par celui qui la classa. Et n'oublions pas qu'il s'agissait non seulement de dater les quelque dix-huit-cents lettres du recueil, mais encore de corriger les innombrables fautes de lecture dont fourmillent les précédentes éditions.

L'activité de René Descharmes était prodigieuse. A tout instant il m'écrivait ou venait me voir pour me conter ses soucis, car il apportait à l' accomplissement

(1) La publication de Salammbô, Les Marges, 15 juillet et 15 août 1923.

de la besogne dont il s'était chargé cette conscience scrupuleuse qui donne tant de prix à ses précédents ouvrages.

Il avait débuté dans la vie littéraire par deux volumes — sa thèse principale pour le doctorat ès-lettres, Flaubert avant 1857, et sa thèse complémentaire, Un ami de Flaubert : Alfred Le Poittevin, soutenues en 1909 à Lille, et publiées la même année à Paris chez Ferroud (^). Ces deux ouvrages eurent un grand retentissement. Ce n'étaient pas seulement, en effet, des travaux d'une érudition hors de pair, mais aussi des livres profondément humains qu'on ne peut lire sans émotion.

Quelque temps avocat à Charleville, où, son père fut. bâtonnier, René Descharmes revint vite à Paris et entra à la Bibliothèque Nationale. Il y fut attaché au département des Imprimés et il lui échut de préparer la '(tranche» Flaubert du catalogue. C'est à ce moment qu'il réunit les documents qui, joints à ceux que je possédais, nous donnèrent l'idée d'écrire les deux volumes parus en 1912 sous le titre ^'Autour de Flaubert (2).

La guerre ruina sa santé : déprimé par un long séjour dans la région de Verdun, il dut entrer au Val-de- Grâce, fut mis en disponibilité, et reprit sa place dans les cadres de la Nationale, jusqu'au moment où, en 1918, il fut nommé bibliothécaire en chef du Muséum d'Histoire Naturelle, poste qu'il occupa jusqu'à son dernier jour et où l'attendait une besogne administrative et bibliographique fort lourde.

Il trouva moyen, néanmoins, de continuer ses travaux littéraires, et l'année même où fut célébré le centenaire de Flaubert, il publiait (à la Librairie de France) Autour de Bouvard et Pécuchet, ouvrage d'un intérêt capital car la mort avait enlevé Flaubert avant qu'il eût terminé ce roman, ce qui empêche d' apercevoir clairement le dessein de l'auteur. Le volume de Descharmes propose des solutions satisfaisantes à tous les problèmes, fournit des réponses péremptoires à toutes les questions qui demeuraient posées depuis 1880. Il est l'indispensable complément de Bouvard et Pécuchet.

C'est alors que Descharmes prit en mains la publication de la présente édition du Centenaire. Il n'est pas un lecteur qui n'en ait apprécié les mérites ; il n'en est pas non plus qui ne sente quelle perte la littérature a faite à la mort de ce grand et modeste lettré.

En déférant à la demande des éditeurs qui me confient le soin de revoir les épreuves de cet ouvrage, j'obéis en même temps au désir exprimé par l'ami dont ^e fus, il y a quinze ans, le collaborateur.

Et c'est une collaboration qu'il me semble aujourd'hui reprendre, une collaboration posthume, où mon rôle est réduit aux seuls devoirs que m'impose une fraternelle affection. Mais j'y retrouve le même cœur que naguère. Et tout me donne, en accomplissant cette tâche, l'illusion d'une présence très chère, qui ne doit plus être désormais, hélas, qu'un souvenir.

Paris, 27 février 1925. RENÉ DU M ESN IL.

(1) Revue et corrigée, la thèse complémentaire de Descharmes a été réimprimée dans la Bibliothèque Romantique que dirige avec tant de goût M. Henri Girard, sons le titre : Alfred Le Poittevin, Une promenade de Déliai, et Œuvres inédites, Paris 1924.

(2) Autour de Flaubert, 2 volumes, Mercure de France, 1912.

Page 1