‹ Œuvres complètes illustrées de Gustave FlaubertChapitre 11 sur 39 · SOUVENIRS INTIMES XV · texte numérisé non relu

SOUVENIRS INTIMES XV

mal installé. Les plaisirs bruyants et faciles de ses camarades lui semblaient bêtes, il n'y participait guère. Alors il restait seul, s'enfermait, ouvrait un livre de droit, le rejetait aussitôt, s'étendait sur son lit, fumait et rêvait beaucoup. Il s'ennuyait démesurément et devenait sombre.

Seul, l'atelier de Pradier le réchauffait un peu ; il y voyait tous les artistes de l'époque et, à leur contact, il sentit grandir ses instincts. Un jour il y rencontre Victor Hugo. Des femmes y viennent, c'est là qu'il voit pour la première fois M™^ Louise Colet. Il fréquentait aussi souvent les jolies Anglaises de Trouville, le salon de l'éditeur Maurice Schlésinger et la maison hospitalière de l'ami de son père, le docteur Jules Cloquet, qui un été l'entraîna dans les Pyrénées et en Corse. L'Education sentimentale a été composée avec des souvenirs de cette époque.

Mais malgré l'amitié, malgré l'amour sans doute, l'ennui, un ennui sans bornes, l'envahissait. Ce travail contraire à ses goûts lui devenait intolérable, sa santé s'en altéra sérieusement, il revint à Rouen.

Le mariage de ma mère, l'année suivante sa mort, et peu de temps après celle de mon grand-père (^), laissèrent ma grand 'mère dans un tel chagrin qu'elle fut heureuse de conserver son fils près d'elle. Paris et l'Ecole de droit furent abandonnés. C'est alors qu'il fit, accompagné de Maxime Du Camp, le voyage en Bretagne qu'ils ont écrit ensemble sous le titre : A travers les Champs et les Grèves \sic].

De retour, il se mit à Saint Antoine, sz. première grande oeuvre : elle avait été précédée de bien d'autres dont quelques fragments ont été publiés depuis sa mort. Le Saint Antoine composé alors n'est pas celui connu du public. Cette oeuvre fut reprise à trois époques différentes, avant d'être terminée définitivement.

En 1849, Gustave Flaubert fit un second voyage avec Maxime Du Camp. Cette fois, c'était vers l'Orient que se dirigeaient les deux amis, l'Orient depuis si longtemps rêvé !

Mes réminiscences personnelles datent de son retour. Il revint le soir ; j'étais couchée ; on m'éveiUa. Il me prit dans mon petit lit, m'enleva brusquement et me trouva drôle avec ma longue robe de nuit ; je me rappelle qu'elle flottait plus bas que mes pieds. Il se mit à rire très fort, puis m'imprima sur les joues de gros baisers qui me firent crier ; je sentis le froid de sa moustache humide de rosée et je fus très satisfaite quand on me recoucha. J'avais alors cinq ans, nous étions chez les parents de Nogent. Trois mois plus tard, en Angleterre, je le revois encore distinctement. C'était le moment de la première Exposition de Londres ; on m'y conduisit ; la foule me faisant peur, mon oncle m'assit sur son épaule ; je traversai

(1) Le docteur Flaubert est mort, en fait, trois mois avant sa fille Caroline, (R. D.)

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