XIV SOUVENIRS INTIMES
parlais de célébrité ou d'influence à exercer comme de choses désirables et que j'estimerais, il écoutait, souriait et semblait superbement indifférent. Il admirait ce qui était beau dans la nature, l'art et la littérature, et vivrait pour cela, disait-il, sans pensée personnelle. Il ne songeait nullement à la gloire ni à aucun gain. N'était-ce pas assez qu'une chose fût vraie et belle? Sa grande joie était de trouver quelque chose qu'il jugeât digne d'admiration. Le charme de sa société était dans son enthousiasme pour tout ce qui était noble, et le charme de son esprit dans une individualité intense. Il haïssait toute hypocrisie. Ce qui manquait à sa nature, c'était l'intérêt aux choses extérieures, aux choses utiles. S'il arrivait à quelqu'un de dire que la religion, la politique, les affaires avaient un intérêt aussi grand que la littérature et l'art, il ouvrait les yeux avec étonnement et pitié. Etre un lettré, un artiste, cela seul valait la peine de vivre. »
C'est à Trouville aussi qu'il connut l'éditeur de musique Maurice Schlésinger et sa femme. Plusieurs figures originales étaient restées gravées dans sa mémoire, de ses séjours au bord de la mer, entre autres celle d'un vieux marin, le capitaine Barbet, et de sa fille, la Barbette, petite bossue criant toujours contre ses marmots ; celle encore du docteur Billard, du père Couillère, maire de la commune et chez lequel on faisait des repas qui duraient six heures. En écrivant Un cœur simple, il s'est rappelé ces années-là. M™^ Aubain, ses deux enfants, la maison où elle demeure, tous les détails si vrais, si sentis de cette simple histoire, sont d'une exactitude frappante. M^^^ Aubain était une tante de ma grand'mère ; Félicité et son perroquet ont vécu.
Dans les dernières années, mon oncle avait un charme extrême à revivre sa jeunesse. Il a écrit Un cœur simple après la mort de sa mère. Peindre la ville où elle était née, le foyer où elle avait joué, ses cousins, compagnons de son enfance, c'était la retrouver, et cette douceur a contribué à faire sortir de sa plume ses plus touchantes pages, celles peut-être où il a laissé le plus deviner l'homme sous l'écrivain. Qu'on se rappelle seulement cette scène entre M"^^ Aubain et sa servante, quand elles rangent ensemble les menus objets ayant appartenu à Virginie. Un grand chapeau de paille noire que portait ma grand'mère éveillait en mon oncle une émotion semblable ; il prenait au clou la relique, la considérait en silence, ses yeux s'humectaient, et respectueusement il la replaçait.
Enfin l'heureuse époque de quitter le collège arriva, mais la terrible question de choisir une profession, d'embrasser une carrière, empoisonna sa joie. De vocation, il n'en avait que pour la httérature ; or, « la littérature » n'est pas une carrière ; elle ne mène à aucune «position». Mon grand-père aurait voulu que son fils fût un savant et un praticien. Se vouer à la recherche unique et exclusive du beau, de la forme, lui semblait presque une folie. Homme d'un caractère éminemment fort, d'habitudes très actives, il comprenait difficilement le côté nerveux et un peu féminin qui caractérise toutes les organisations artistiques. Près de sa mère, mon oncle eût trouvé plus d'encouragement, mais eUe tenait à ce qu'on obéit au père, et il fut résolu que Gustave ferait son droit à Paris. Il partit triste de quitter les siens, sa sœur surtout.
A Paris, il habitait rue de l'Est un petit appartement de garçon où il se trouvait