‹ Œuvres complètes illustrées de Gustave FlaubertChapitre 13 sur 39 · SOUVENIRS INTIMES XVII · texte numérisé non relu

SOUVENIRS INTIMES XVII

en décachetait une avant d'avoir tiré quelques bouffées de sa pipe, puis tout en lisant il tapait à la cloison voisine pour appeler sa mère, qui accourait aussitôt s'asseoir près de son lit jusqu'à ce qu'il se levât.

Il faisait lentement sa toilette, s'interrompant parfois pour aller relire à sa table un passage qui le préoccupait. Bien que fort peu compliquée, sa mise ne manquait pas de soin et sa propreté touchait au raffinement.

A 11 heures, il descendait au déjeuner où ma grand'mère, l'oncle Parain, l'institutrice et moi nous étions déjà réunis. Nous aimions tous infiniment l'oncle Parain. Il avait épousé la sœur de mon grand-père et passait une grande partie de l'année avec nous. A cette époque mon oncle mangeait peu, surtout le matin, trouvant qu'une nourriture abondante alourdit et dispose mal au travail ; presque jamais de viande ; des œufs, des légumes, un morceau de fromage ou un fruit et une tasse de chocolat froid. Au dessert, il allumait sa pipe, une petite pipe en terre, se levait et allait au jardin, où nous le suivions. Sa promenade favorite était la terrasse adossée à la roche et bordée d'un côté par de vieux tilleuls taillés droits comme une gigantesque muraille. Elle menait à un petit pavillon de style Louis XV dont les fenêtres donnaient sur la Seine. Bien souvent, par les soirs d'été, nous nous asseyions tous sur le balcon aux gracieuses ciselures et nous restions des heures calmes, l'écoutant causer ; la nuit venait petit à petit, les derniers passants avaient disparu ; sur le chemin de halage en face, la silhouette d'un cheval, traînant un bateau qui glissait sans bruit, se distinguait à peine, la lune commençait à briller, et ses mille paillettes, comme une fine poussière de diamant, scintillaient à nos pieds ; une vapeur légère envahissait la rivière, deux ou trois barques se détachaient du rivage. C'étaient les pêcheurs d'anguilles qui se mettaient en route et jetaient leurs nasses. Ma grand'mère, très déhcate, toussait, mon oncle disait : «Il est temps de retourner à la Bovary.)) La Bovary? qu'était-ce? Je ne savais pas. Je respectais ce nom, ces deux mots, comme tout ce qui venait de mon oncle, je croyais vaguement que c'était synonyme de travailler, et travailler, c'était écrire, bien entendu. En efïet, c'est pendant ces années, de 1852 à 1856, qu'il composa cette œuvre.

Nous allions rarement au Pavillon après le déjeuner. Fuyant le soleil du midi, nous montions à un endroit surnommé «le Mercure» à cause d'une statue de ce dieu qui jadis l'ornait. C'était une seconde avenue située au-dessus de la terrasse, et à laquelle conduisait un sentier charmant très ombragé ; de vieux ifs aux formes bizarres sortaient du rocher, montrant à nu leurs racines et leurs troncs déchiquetés ; ils semblaient suspendus, ne tenant que par de minces radicelles aux parois éboulés de la côte. Tout en haut de l'allée, à une sorte de rond-point, un banc circulaire se cachait sous des marronniers. A travers leurs branches, on apercevait les eaux tranquilles et au-dessus de soi de larges plaques de ciel. De temps à autre un nuage rapidement évanoui. C'était la fumée d'un bateau à vapeur ; aussitôt apparaissaient entre les troncs élancés des arbres les mâts pointus des navires qui se faisaient remorquer jusqu'à Rouen ; leur nombre allait jusqu'à sept et neuf. Rien de majestueux et de beau comme ces convois de maisons flottantes qui vous parlaient de pays au loin. Vers une heure, on entendait un sifflet aigu ; c'était «la vapeur»

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