XVIII SOUVENIRS INTIMES
comme disent les gens du pays. Trois fois par jour, ce bateau fait le trajet de Rouen à La Bouille. Le signal du départ était donné.
«Allons,» disais mon oncle, «viens à la leçon, mon Caro», et, m'entraînant. nous rentrions tous deux dans le large cabinet où les persiennes soigneusement closes n'avaient pas laissé pénétrer la chaleur ; il y faisait bon, on respirait une odeur de chapelets orientaux mêlée à celle du tabac et à un reste de parfums, venant parla porte laissée entr'ouverte du cabinet de toilettes D'un bon je m'élançais sur une grande peau d'ours blanc que j'adorais ; je couvrais sa grosse tête de baisers. Mon oncle, pendant ce temps, remettait sa pipe sur la cheminée, en choisissait une autre, la bourrait, l'aUumait, puis s'asseyait sur un fauteuil de cuir vert à l'autre bout de la pièce ; il croisait une de ses jambes sur l'autre, se renversait en arrière, prenait une Hme et se poHssait les ongles. «Voyons, y es-tu? Eh bien ! que te rappelles-tu d'hier? — Oh ! je sais très bien l'histoire de Pélopidas et d'Epaminondas. — Raconte, alors. » Je commençais, puis, naturellement, je m'embrouillais ou j'avais oublié. «Je vais te la redire.» Je m'étais approchée et j'étais assise en face de lui sur une chaise longue, ou sur le divan. J'écoutais avec un intérêt palpitant les récits qu'il rendait pour moi si amusants.
Il m'a ainsi appris toute l'histoire ancienne, rapprochant les faits les uns des autres, faisant des réflexions à ma portée, mais restant toujours dans l'observation vraie, profonde ; des esprits mûrs auraient pu l'entendre sans trouver rien de puéril à son enseignement. Je l'arrêtais quelquefois en lui demandant : «Etait-il bon?» Et cette question, s'appliquant à des hommes tels que Cambyse, Alexandre ou Alcibiade, il était embarrassé pour y répondre. «Bon?... dame, ce n'étaient pas des messieurs très commodes. Qu'est-ce que cela te fait?» Mais je n'étais pas satisfaite et je trouvais que «mon vieux», comme je l'appelais, aurait dû savoir jusqu'aux plus petits détails de la vie des gens dont il me parlait.
La leçon d'histoire terminée, on passait à la géographie. Jamais il n'a voulu que je l'apprisse dans un livre. «Des images, le plus possible,» disait-il, «c'est le moyen d'apprendre à l'enfance. » Nous avions donc des cartes, des sphères, des jeux de patience que nous faisions et défaisions ensemble ; puis, pour bien expliquer la différence entre une île, une presqu'île, une baie, un golfe, un promontoire, il prenait une pelle, un seau d'eau et, dans une allée du jardin, on faisait des modèles en nature.
A mesure que je grandissais, les leçons devinrent plus longues, plus sérieuses ; il me les a continuées jusqu'à ma dix-septième année, jusqu'à mon mariage. Quand j'eus dix ans, il m'obligea à prendre des notes pendant qu'il parlait et, lorsque mon esprit fut capable de le comprendre, il commença à me faire remarquer le côté art en toutes choses, surtout dans mes lectures.
Il jugeait qu'aucun livre n'est dangereux, s'il est bien écrit ; cette opinion venait chez lui de l'union intime qu'il faisait du fond et de la forme, quelque chose de bien écrit ne pouvant pas être mal pensé, conçu bassement. Ce n'est pas le détail cru, le fait brut, qui est pernicieux, nuisible, qui peut souiller l'intelligence, tout est dans la nature ; rien n'est moral ou immoral, mais l'âme de celui qui représente la nature la rend grande, belle, sereine, petite, ignoble ou tourmentante. Des livres obscènes bien écrits, il ne pouvait en exister, selon lui.