XX SOUVENIRS INTIMES
s'étendre sur son lit. Narcisse alors d'un air suppliant : «Ah Monsieur ! mettez le comble à vos bontés, retirez-moi mes bottes. » Et ce fut fait par le maître si indulgent.
Les amis s'amusaient des réflexions de ce garçon et de ses réparties ; certains lui envoyaient leurs livres. On le trouvait assis dans le cabinet de travail ou devant la bibliothèque, un plumeau sous le bras, un livre dans la main ; il lisait à haute voix, imitant son maître. Mais ce lyrisme artistique, joint à l'abus des petits verres, détraqua complètement la cervelle du pauvre diable ; il fut obligé de retourner aux champs.
Pendant ces mois d'hiver, je regrettais les jours d'été, car le grand succès de Madame Bovary, suivi d'un procès retentissant, avait de suite donné à mon oncle une célébrité qui le faisait rechercher. Il sortait beaucoup, je le voyais moins.
L'appartement du boulevard du Temple se fleurissait à certains jours ; c'était un plaisir d'y donner des petits repas intimes ; je me souviens de ceux auxquels je prenais part et qui réunissaient autour de la table Sainte-Beuve, M. et M°^^ Sandeau, M. et M™^ Cornu, ces derniers amenés par Jules Duplan, le si fidèle ami de Gustave Flaubert ; Charles d'Osmoy, Théophile Gautier venaient aussi très souvent, et le dimanche la porte s'ouvrait plus grande, les amis étaient nombreux.
Cette époque fut pour mon oncle le début de plusieurs relations qu'il conserva jusqu'à sa mort. Il fréquentait assidûment le salon de la princesse Mathilde ; il y trouvait réunis des savants, des artistes, quelques amis intimes et goûtait fort ce milieu intellectuel et mondain. Il alla aussi aux Tuileries et fut invité à Compiègne ; de son séjour au château lui était venue la pensée d'un grand roman, qui devait mettre en présence la civilisation française et la turque.
Puis il y avait aussi les dîners chez Magny qui, au début, ne comptaient qu'une dizaine de personnes : Sainte-Beuve, Théophile Gautier, les deux Goncourt, Gavarni, Renan, Taine, le marquis de Chennevières, Bouilhet et mon oncle. Les conversations y étaient débordantes et d'un haut intérêt.
Enfin, le mois de mai arrivait, et nous rendait à la bonne vie tranquille de Croisset.
S'étant mis en 1860 à écrire Salammbô, mon oncle s'aperçut bientôt qu'un voyage sur l'emplacement de ce qui fut Carthage lui était nécessaire et il partit pour la Tunisie. A son retour, il accompagna sa mère à Vichy ; nous y allâmes deux années de suite.
La santé de ma grand'mère ne lui permettant pas de sortir avec moi, mon oncle la remplaçait ; il m'accompagnait dans mes promenades et le dimanche me menait même à l'église, malgré l'indépendance de ses croyances, ou plutôt à cause de cette indépendance. Nous allions souvent, quand il faisait beau, nous asseoir sous de petits peupliers à feuilles blanches le long de l'Allier ; il lisait pendant que je dessinais, et interrompant sa lecture, il me parlait de ce qu'elle lui suggérait ou se mettait à réciter des vers ; il savait aussi par cœur des pages entières de prose ; celles qu'il citait le plus souvent étaient de Montesquieu et de Chateaubriand. Cette mémoire se révélait également par rapport aux dates ou aux faits historiques. Mais s'agissait-il d'un souvenir littéraire, alors il était vraiment