‹ Œuvres complètes illustrées de Gustave FlaubertChapitre 15 sur 39 · SOUVENIRS INTIMES XIX · texte numérisé non relu

SOUVENIRS INTIMES XIX

Très large certainement dans les lectures qu'il me recommandait, il était cependant fort sévère à ne rien me donner où l'amusement seul eût été mon guide, et ne me permettait jamais de laisser un ouvrage inachevé. «Continue à lire l'histoire de la Conquête,» m'écrivait-il, «ne t'habitue pas à commencer des lectures et à les planter là pour quelque temps. Quand on a pris un livre, il faut l'avaler d'un seul coup. C'est le seul moyen de voir l'ensemble et d'en tirer du profit. Accoutume-toi à poursuivre une idée. Puisque tu es mon élève, je ne veux pas que tu aies ce décousu dans les pensées, ce peu d'esprit de suite, qui est l'apanage des personnes de ton sexe. »

Il tenait à cette discipline intellectuelle, la jugeant fort utile ; son éducation cherchait à l'imprimer le plus possible à mon esprit. Lui, si débonnaire, était sur quelques points très rigoureux ; ainsi il voulait que l'honnêteté d'une femme ne consistât pas seulement dans la pureté de ses mœurs, mais qu'elle y joignît les qualités qu'on exige d'un honnête homme. Ma leçon finie, mon oncle s'asseyait à sa table, dans le haut fauteuil à dossier de chêne, ne se donnant de repos que pour aller de temps en temps respirer à sa fenêtre une large bouffée d'air ; il y restait jusqu'à 7 heures. On dînait alors, et la causerie intime reprenait comme après le déjeuner. A 9 heures, 10 au plus tard, il se remettait avec empressement au travail qu'il prolongeait bien avant dans la nuit. Il n'était jamais plus en train qu'en ces heures sohtaires où aucun bruit ne venait le troubler.

Il restait ainsi plusieurs mois de suite, ne voyant personne que Louis Bouilhet, son intime ami, qui, chaque dimanche, venait jusqu'au lundi matin. Une partie de la nuit se passait à lire le travail de la semaine. Quelles bonnes heures d'expansion ! C'étaient de grands cris, des exclamations san fin, des controverses pour le rejet ou le maintien d'une épithète, des enthousiasmes réciproques ! Trois ou quatre fois par an, il allait à Paris passer quelques jours et descendait à l'Hôtel du Helder. Toutes ses distractions se bornaient à ces courtes absences.

Cependant, en 1856, se décidant à publier Madame Bovary, Gustave Flaubert vint habiter, 42, boulevard du Temple, dans une maison appartenant à M. Mourier, directeur du théâtre des Délassements-Comiques. Bouilhet, cette année-là, devait faire représenter sa première pièce, Madame de Montarcy, à l'Odéon. Il avait déjà précédé son ami, quitté Rouen et sa profession de répétiteur pour se livrer uniquement aux lettres. Ma grand'mère ne tarda pas à les rejoindre ; elle venait quelques mois d'hiver dans un appartement meublé et s'installa définitivement, deux ans plus tard, dans la même maison que son fils, l'étage au-dessous.

Bien qu'habitant si près, nous étions fort indépendants. Mon oncle avait emmené à son ser\àce, comme valet de chambre, un nommé Narcisse, le plus bizarre individu possible. Ce garçon avait été domestique chez mon grand-père ; sa drôlerie et son zèle décidèrent mon oncle à l'appeler près de lui. Narcisse, établi cultivateur, marié et père de six enfants, avait quitté avec le plus grand empressement femme et famille pour suivre le fils de son ancien maître, pour lequel il avait un respect mêlé de fanatisme, mais joint à cela le plus grand oubli des distances. Un jour, il était rentré complètement ivre, mon oncle l'aperçut assis ou plutôt tombé sur une chaise dans sa cuisine. Il l'aida à gagner sa chambre et à

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