‹ Œuvres complètes illustrées de Gustave FlaubertChapitre 18 sur 39 · XXII SOUVENIRS INTIMES · texte numérisé non relu

XXII SOUVENIRS INTIMES

comparer, d'analyser. A l'âge même des jouissances les plus absolues, il les dissèque tellement qu'il n'en voit que le cadavre.

Quand il écrit, en descendant le Nil, les pages intitulées Aîi, bord de la cange, il regrette sa mainson des bords de la Seine. Les pa5/sages qu'il a sous les yeux ne semblent pas le captiver ; c'est plus tard qu'il se les rappellera. Par exemple l'homme, son ineptie, ses conversations, l'intéressent avidement. «La bêtise», disait-il, «entre dans mes pores.» Et quand on lui reprochait de ne pas sortir davantage, de ne pas se délasser dans la campagne : « Mais la nature me mange ! » s'écriait-il indigné ; «si je reste étendu longtemps sur l'herbe, je crois sentir pousser des plantes sur mon corps» ; et il ajoutait : «Vous ne savez pas le mal que tout dérangement me procure. »

Sur lui-même il a, dans les événements les plus douloureux de sa vie, écrit ses sentations, cherchant, scrutant dans le fond de sa nature les recoins les plus voilés, les plus intimes. Un fait dans un journal, une historiette drôle sur des gens qu'il connaissait, des âneries dites par des plumes autorisées, la manifestation de leur amour-propre ou de leur cupidité, étaient autant de sujets d'expérience qu'il consignait et glissait dans des cartons ; il ne comprenait pas que l'Art amenât la préoccupation du lucre, l'argent ne pouvant payer selon lui l'effort de l'artiste, et entre les cinq cents francs que l'éditeur Michel Lévy lui remit pour l'exploitation pendant cinq ans de Madame Bovary et les dix miUe francs qu'il recevait quelques années plus tard pour Salammbô, il ne voyait guère de différence.

Dans ses carnets de voyage, à dix-sept ans, aux Pyrénées, il relève, au lac de Gaube et à l'auberge près de Gavarnie, les réflexions les plus ineptes écrites par des voyageurs. C'est déjà le commencement du Dictionnaire des idées reçues, de Bouvard et Pécuchet. Cette compréhension si forte du comique était l'utile opposition de son amour de l'idéal, comme son goût pour les farces corrigeait sa mélancolie native.

En 1875, des pertes d'argent considérables changèrent notre position. Mon mari vit tout son avoir disparaître dans des opérations commerciales. Mariée sous le régime dotal si commun en Normandie, je ne pouvais disposer que d'une partie de mes biens en sa faveur ; mon oncle me remplaça, et avec une générosité toute spontanée donna tout ce qu'il possédait pour sauver notre situation. Il ne lui resta plus pour vivre que la rente que nous nous engagions à lui faire, et le produit très médiocre de ses œuvres. Vendre Croisset se présenta tout d'abord à notre esprit ; cette propriété m'avait été donnée en propre par ma grand'mère, avec le désir exprimé que son fils Gustave continuât à y vivre. Cette considération, jointe à la répugnance qu'aurait éprouvée mon oncle à s'en séparer, nous fit prendre la résolution de la garder ; l'isolement pesait à sa nature tendre, aussi

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