‹ Œuvres complètes illustrées de Gustave FlaubertChapitre 19 sur 39 · SOUVENIRS INTIMES XXIII · texte numérisé non relu

SOUVENIRS INTIMES XXIII

cet arrangement de vie en commun lui convenait-il. Il passerait la majeure partie de l'année à la campagne ; et, à Paris, ayant remis son appartement de la rue MuriUo, il en prit un sur le même palier que le nôtre, au cinquième étage d'une maison située à l'angle de la rue du Faubourg-Saint-Honoré et de l'avenue de la Reine-Hortense.

Nous voici donc ensemble comme jadis, et les causeries reprennent plus abondantes, plus profondes, plus intimes encore qu'au temps de mon enfance. Dans la vie retirée que nous menons, mon oncle s'adresse à moi comme à un ami ; nous parlons de toutes choses, mais ce sont de préférences les sujets littéraires, religieux et philosophiques que nous discutons, sans jamais, quoique d'opinion souvent différente, qu'il en résulte entre nous rien de fâché, rien de pénible.

Il est facile de voir que l'homme qui a écrit Saint Antoine s'est préoccupé surabondamment de la pensée religieuse dans l'humanité et de ses manifestations si multiples. Les vieilles théogonies l'intéressaient extrêmement, et il avait un attrait infini pour les excessifs dans tous les genres : l'arnachorète, le solitaire de la Thébaïde, provoquaient son admiration, il se sentait porté vers eux comme vers le Bouddha des bords du Gange. Il relisait souvent la Bible. Ce verset d'Isaïe : « Qu'ils sont beaux, sur les montagnes, les pieds du messager qui apporte de bonnes nouvelles ! > lui paraissait sublime. <( Réfléchis, creuse-moi ça », me disait-il, enthousiasmé.

Païen par ses côtés artistiques, il était, par les besoins de son âme, panthéiste, Spinoza, qu'il admirait fort, n'avait pas été sans laisser en lui son empreinte. D'ailleurs, aucune des croyances de son esprit, en dehors de la croyance au Beau, n'était assez solidement enracinée pour qu'il ne fût pas capable d'écouter et d'admettre même, jusqu'à un certain point, la manière de voir adverse. Il aimait à répéter avec Montaigne, ce qui était peut-être le dernier mot de sa philosophie, qu'il fallait s'endormir sur l'oreiller du doute.

Puis nous revenions à son travail de la journée. Là, il est heureux de me lire, toute fraîche éclose, la phrase qu'il vient de terminer ; j'assiste, témoin immobile, à la lente création de ces pages si durement élaborées. Le soir, la même lampe nous «claire ; moi, assise au bord de la large table, je m'occupe à quelque ouvrage d'aiguille, ou je lis ; lui se débat sous l'effort du travail ; tantôt, penché en avant, il écrit fiévreusement, se renverse en arrière, empoigne les deux bras de son fauteuil et pousse un gémissement, c'est par instants comme un râle. Mais tout à coup sa voix module doucement, s'enfle, éclate : il a trouvé l'expression cherchée, il se répète la phrase à lui-même. Alors il se lève vivement et parcourt à grands pas son cabinet, il scande les syllabes en marchant, il est content, c'est un moment de triomphe après un labeur épuisant.

Arrivé à une fin de chapitre, souvent il se donnait un jour de repos pour nous le lire tout à l'aise, en voir «l'effet». Il lisait d'une façon unique, chantante et dont l'emphase, qui au commencement paraissait exagérée, finissait par plaire extrêmement. Ce ne sont pas seulement ses œuvres qu'il nous lit ; de temps en temps il nous donnait de vraies séances littéraires, se passionnant aux beautés qu'il rencontrait ; son enthousiasme était communicatif, impossible de rester froid, ■on vibrait avec lui.

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