A GOURGAUD-DUGAZON
Rouen, 22 janvier 1842 (»).
Mon cher Maître,
Je commence par vous déclarer que j'ai en\de d'avoir une réponse. Je compte vous voir au mois d'avril et comme vos lettres se font attendre des trimestres et des semestres, il se peut que je n'aie pas de nouvelles de vous avant ce temps. Vo3'ons, surprenez-moi, soyez exact, c'est une vertu scholaire [sic] dont vous devez vous piquer, puisque vous avez les autres. J'ai été à Paris au commencement de ce mois, j'y suis resté deux jours, ai été accablé d'affaires, de commissions, et n'ai point eu le loisir d'aller vous embrasser. Au printemps, j'irai vous trouver un dimanche matin et il faudra, bon gré, mal gré, que vous me fassiez cadeau de votre journée entière. Les heures passent vite quand nous sommes ensemble ; j'ai tant de choses à vous dire, et vous m'écoutez si bien.
Plus que jamais maintenant j'ai besoin de votre causerie, de votre compétence et de votre amitié. Ma position morale est critique ; vous l'avez comprise quand nous nous sommes vus la dernière fois ; — à vous je ne cache rien, et je vous parle non pas comme si vous étiez mon ancien maître, mais comme si vous n'aviez que vingt ans et vous fussiez-là, en face de moi, a.x\ coin de ma cheminée.
Je fais donc mon Droit, c'est-à-dire que j'ai acheté des livres de Droit et pris des inscriptions ; je m'y mettrai dans quelque temps et compte passer mon examen au mois de juillet — je continue à m'occuper de grec et de latin, et je m'en occuperai peut-être toujours, j'aime le parfum de ces belles langues-là : Tacite est pour moi comme des bas-reUefs de bronze et Homère est beau comme la Méditerranée — ce sont les mêmes flots purs et bleus, c'est le même soleil et le même horizon. Mais ce qui revient chez moi à chaque minute, ce qui m'ôte la plume des mains si je prends des notes, ce qui me dérobe le livre si je lis, c'est mon vieil amour, c'est la même idée fixe : écrire ! voilà pourquoi je ne fais pas grand'chose, quoique je me lève fort matin et sorte moins que jamais.
Je suis arrivé à un moment décisif : il faut reculer ou avancer, tout est là pour moi. C'est une question de vie et de mort. Quand j'aurai pris mon parti, rien ne m arrêtera, dussé-je être sifflé et conspué par tout le monde. Vous connaissez assez mon entêtement et mon stoïcisme pour en être convaincu ; je me ferai recevoir avocat, mais j'ai peine à croire que je plaide jamais pour un mur mitoyen ou pour quelque malheureux père de famille frustré par un riche ambitieux. Quand on me
(1) Publiée dans les Annales romantiques de janvier- février 1911, et dans le Radicai, 12 décembre 1921.
parle du barreau en me disant : ce gaillard plaidera bien, parce que j'ai les épaules larges et la voix vibrante, je vous avoue que je me révolte intérieurement et que je ne me sens pas fait pour toute cette vie matérielle et triviale ; — chaque jour au contraire j'admire de plus en plus les poètes, je découvre en eux mille choses que je n'avais pas aperçues autrefois. J'y saisis des rapports et des antithèses dont la précision m'étonne, etc. Voici donc ce que j'ai résolu : j'ai dans la tête trois romans, trois contes de genres tout différents et demandant une manière toute particulière d'être écrits. C'est assez pour pouvoir me prouver à moi-même si j'ai du talent, oui ou non.
J'y mettrai tout ce que je puis y mettre de style, de passion, d'esprit, et après nous verrons.
Au mois d'avril je compte vous montrer quelque chose. C'est cette ratatouille sentimentale et amoureuse dont je vous ai parlé, l'action y est nulle — je ne saurais vous en donner une analyse, puisque ce ne sont qu'analyses et dissections psychologiques, — c'est peut-être très beau, mais j'ai peur que ce ne soit très faux et passablement prétentieux et guindé.
Adieu, je vous quitte, car vous avez peut-être assez de ma lettre, où je n'ai fait que parler de moi et de mes misérables passions. Mais je n'ai point d'autres choses à vous entretenir, n'allant point au bal, et ne lisant pas de journaux.
Encore adieu, je vous embrasse.
P. -S. — Répondez-moi dans peu de temps. J'aurais fort envie de correspondre avec vous plus souvent, car, une lettre finie, je me trouve être au commencement de ce que j'ai à vous dire.
* A ERNEST CHEVALIER
Mercredi [Rouen, 23 février 1842]
Je ne f... rien, ne fais rien, ne lis et n'écris rien, ne suis propre à rien. [ ]
A ce qu'il paraît que tu pioches raide, brave homme. « C'est une belle partie que la science et ceux qui la méprisent tesmoignent assez leur bêtise», mais s'en rendre malade comme tu le fais, voilà ce que je blâme ou mieux ce que je ne blâme pas, car je ne sais pas bien quelle est mon opinion, ni si j'en ai une ; oui tu as tort, non tu as raison. Oui, non, oui, non, oui, non, oui ; au reste comme tu voudras. Pour moi, depuis six semaines, il m'est impossible de rien bâtir en quoi que ce soit, et pourtant j'ai commencé le Code civil dont j'ai lu le titre préliminaire que je n'ai pas compris et les Insti fuies dont j'ai lu les trois premiers articles que je ne me rappelle plus ; farce ! dans quelques -jours peut-être une fureur me reviendra, et je me mettrai à l'ouvrage dès 3 heures du matin ; en attendant je fume ma pipe et espère le printemps ; je passerai au mois d'avril 15 jours à Paris; là j'espère, nous nous verrons et pourrons faire un transon de chière lie. Tâche d'être en \'ie à cette époque. J'ai été samedi dernier au bal masqué, en bourgeois, bottes vernies etc., j'ai soupe rien qu'avec deux chameaux et Orlowski ; ce sont mes femmes, Orlowski non compris. Je les ai racolées, emmenées et régalées ; ce sont deux amies,
filles entretenues de l'aristocratie rouennaise. Je cultiverai l'une pour son esprit et comme étude du cœur humain; il faut s'habituer à ne voir dans les gens qui nous entourent que des livres, l'homme de sens les étudie, les compare et fait de tout cela une synthèse à son usage ; le monde n'est qu'un clavecin pour le véritable artiste, à lui d'en tirer des sons qui ravissent ou qui glacent d'effroi. La bonne et la inauvaise société doivent être étudiées, la vérité est dans tout, comprenons chaque chose et n'en blâmons aucune, c'est le moyen de savoir beaucoup et d'être calme, et c'est quelque chose que d'être calme, c'est presque être heureux.
J'ai rencontré hier Jean, il fumait sa pipe, nous nous sommes donné des poignées de main, il sortait du café. — Alfred travaille chez le Procureur Général et passe son après-midi à faire des actes d'accusation ; demain il débute dans une affaire de vol où un adolescent a dérobé quelques pièces de cinq francs.
Néo (^) est pleine.
• Que fais-tu de la vie? Te récrées-tu quelque peu? car le divertissement est une bonne chose quand il divertit ; modère ton ardeur pour la science et hvre-toi toujours à la pipe, c'est une chose pour laquelle je nourris une rehgion de plus en plus fervente, il n'y a rien dans le monde qui vaille la fumée qui s'en envole, ni le culot qui la garnit ; elle se casse il est vrai ; mais elle se remplace ; les illusions ne sont pas de même, et les amours sont moins blancs que la terre du n» 17, celui que les amateurs choisissent de préférence.
Adieu, écris-moi, maistre Barthole.
Alfred te présente ses civihtés, respects, très humbles salutations, congratulations, compliments, et ego sic.
* AU MÊME
[Rouen, 15 mars 1842.]
Comment, vieux bâtin ! dans quel état un homme comme toi est-il réduit ! calmez-vous, brave homme, calmez- vous ! au heu de tant faire du droit, faites un peu de philosophie. Usez Rabelais, Montaigne, Horace ou quelque autre gaillard qui ait vu la vie sous un jour plus tranquille, et apprenez une bonne fois pour toutes qu'il ne faut pas demander des oranges aux pommiers, du soleil à la France, de l'amour à la femme, du bonheur à la vie. Je t'écris tout de suite et je voudrais bien te faire passer un quart d'heure de gaudysserie et t'épanouir la face par une lettre un peu salée et furibonde. Tu m'as l'air d'un homme tout à fait à bas.
Un être absurde, un mort qui se réveille, un bœuf, un hidalgo de la Castille vieille ; pour peu que tu continues, tu deviendras comme Tasso que «j'ay veu à Ferrare en si piteux estât, survivant à soy-mesme, mescognoissant et soy et ses
ouvrages». Rappelle-toi Duguernay, Bocher ! le voyage à Vernon [ ] ! Daubi-
chon ! et autres imbéciles qui font que la terre n'est pas si ennuyeuse, quoiqu'elle le soit piéça.
Songe à la soupe, au bouilli, aux pâtés de foies gras, au chambertin. Comment se plaindre de la vie quand il existe encore un b... où se consoler de l'amour, et une
(1) Sa chienne terre-neuve.
bouteille de vin pour perdre la raison. Remonte-toi le moral, n... d... D..., suis un régime sévère, fais des farces la nuit, casse les réverbères, dispute-toi avec les
cochers de fiacre [ ] fume raide, va dans les cafés, f... le camp sans payer, donne
des renfoncements dans les chapeaux, rote au nez des gens, dissipe la mélancolie et remercie la Providence. Car le siècle où tu es né est un siècle heureux, les chemins de fer sillonnent la campagne, il y a des nuages de bitume et des pluies de charbon de terre, des trottoirs d'asphalte et des pavages en bois, des pénitenciers pour les jeunes détenus et des caisses d'épargne pour les domestiques économes qui viennent y déposer incontinent tout ce qu'ils ont volé à leurs maîtres. M. Hébert (•) fait des réquisitoires et les évêques des mandements, les p... vont à la messe, les filles entretenues parlent au moins de morale et le gouvernement défend la religion ! Ce malheureux Théophile Gautier est accusé d'immoralité par M. Faure, on met en prison les écrivains et on paye les pamphlétaires. Mais ce qu'il y a de plus grotesque c'est la magistrature qui protège les bonnes moeurs et les attentats aux idées orthodoxes. La justice humaine est d'ailleurs pour moi ce qu'il y a de plus bouffon au monde ; un homme en jugeant un autre est un spectacle qui me ferait crever de rire, s'il ne me faisait pitié, et si je n'étais forcé maintenant d'étudier la série d'absurdités en vertu de quoi il le juge. Je ne vois rien de plus bête que le Droit, si ce n'est l'étude du Droit ; j'y travaille avec un extrême dégoût et ça m'ôte tout cœur et tout esprit pour le reste. Mon examen même commence à m'inquiéter un peu, un peu, mais pas plus qu'un peu et je ne m'en foulerai pas la rate davantage pour cela. Voilà l'été qui revient, c'est tout ce qu'il me faut, que la Seine soit chaude pour que je m'y baigne, que les fleurs sentent bon et que les arbres aient de l'ombre. Connais-tu l'épitaphe d'Henri Heine? la voici : « Il aima les roses de la Brenta. » Ce serait bien la mienne. Epitaphe du Garçon : « Ci-gît un homme adonné à tous les vices. »
Souvent je hausse les épaules de pitié quand je songe à tout le mal que nous nous donnons, à toute l'inquiétude qui nous ronge pour être forts, pour se faire une fortune et un nom : que tout cela est vide et pitoyable.
A quoi bon toutes ces peines Secouez le gland des chênes, Buvez l'eau des fontaines, Aimez et rendormez-vous.
Etre en habit noir du matin au soir, avoir des bottes, des bretelles, des gants, des livres, des opinions, se pousser, se faire pousser, se présenter, saluer, et faire son chemin. Ah mon Dieu !
Où est mon rivage de Fontarabie où le sable est d'or, où la mer est bleue, les maisons sont noires, les oiseaux chantent dans les ruines.
Je connais encore les chemins dans la neige, l'air est vif, le vent chante dans les trous des montagnes.
Le pâtre y siffle seul ses chiens vagabonds, la poitrine ouverte y respire à
(1) Hébert (Michcl-Pierre-Alexis), procureur général à la Cour de Cassation depuis 1841, ministre de la justice en 1847.
l'aise l'air embaumé de l'odeur du mélèze. Oui me rendra les brises de la Méditerranée, car sur ses bords le cœur s'ouvre, le myrte embaume, le flot murmure.
Vive le soleil, vivent les orangers, les palmiers, les lotus, les nacelles avec des banderoles, les pavillons frais pavés de marbre où les lambris exhalent l'amour.
O si j'avais une tente faite de joncs et de bambous au bord du Gange, comme j'écouterais toute la nuit le bruit du courant dans les roseaux, et le roucoulement des oiseaux qui perchent sur des arbres jaunes.
Mais, n... d... D... ! est-ce que jamais je ne marcherai avec mes pieds sur le sable de Syrie? quand l'horizon rouge éblouit, quand la terre s'enlève en spirales ardentes et que les ailges planent dans le ciel en feu. Ne verrai-je jamais les nécropoles embaumées où les hyènes glapissent, nichées sous les momies des rois, quand le soir arrive, à l'heure où les chameaux s'asseoient près des citernes. On les entend roter et fienter.
Dans ces pays-là, les étoiles sont quatre fois larges comme les nôtre, le soleil y brûle, les femmes s'y tordent et bondissent dans les baisers, sous les étreintes. Elles ont aux pieds, aux mains, des bracelets et des anneaux d'or et des robes en gaze blanche.
Seulement, quelquefois, quand le soleil se couche, je songe que j'arrive tout à coup à Arles, le crépuscule illumine le cirque et dore les tombeaux de marbre des Alyscamps et je recommence mon voyage, je vais plus loin, plus loin, comme une feuille poussée par la brise :
Ah ! je veux m'en aller dans mou île de Corse, Par le bois dont la chèvre en passant mord l'écorce,
Par le ravin profond, Le long du sentier creux où chante la cigale, Suivre nonchalamment en sa marche inégale
Mon troupeau vagabond.
C'est une belle chose qu'un souvenir, c'est presque un désir qu'on regrette. [ ]
'^ AU MEME
[Rouen, 10 avril 1842.]
J'ai bien l'honneur d'avertir Monsieur Ernest Chevalier que mardi prochain il ait à se tenir chez lui, devant y recevoir la visite d'un homme comme moi ; j'exige qu'il y ait du tabac, n'importe lequel, et des pipes blanches ou culottées, je m'en f... pas mal ; on sera flatté d'y trouver un rafraîchissement quelconque, et de plus ledit sieur est prié de me réserver un jour de la semaine prochaine pour dîner, déjeuner, souper ou autre chose.
Ah ça ! boTigre, tu te f... de moi légèrement, tu me vexes par ton oubh, tu m'insultes par tes dédains, tu m'ironises par ton indolence, ah mais !
Tu fais le Monsieur, tu fais l'homme ; tu dis : il se passera de moi, j'ai à travailler, j'ai mal à la tête, il faut que je fasse du Droit, je n'ai pas le temps, adieu, revenez une autre fois, travaillons, morbleu ! mon examen, f... sacré Dieu, je n'ai pas trop de temps, etc.
Je n'ai point su où tu étais depuis enxàron un mois, aussi je me résigne à aller voir à Paris si tu n"v es pas. Ainsi mardi prochain vers les midi je demanderai à ton portier : « Monsieur Chev'alier est-il chez lui? )> et si on me dit « non •>, je pousserai un sacré n... d... D... bien conditionné. Je resterai dans cette bonne vieille ville de Paris environ 15 jours ; il fait assez beau temps depuis hier et il doit y avoir le soir sur le boulevard bon nombre de prostituées décolletées entre la rue de Grammont et la rue Richelieu surtout ; c'est là le beau, le moment suprême à Paris, et l'heure de 8 heures du soir me fait songer à l'antiquité, c'est là une vue qui console de bien des misères, et n'est-ce pas être bien organisé que de se réjouir d'une chose qui afflige les moralistes et les philanthropes. — Bienfait des philanthropes et des moraHstes : deux jeunes garçons sont morts à Rouen dans la maison pénitentiaire, par suite d'une punition assez gaillarde qui consistait à les faire tenir debout plusieurs jours de suite dans une boîte à horloge (peut-être pour leur apprendre combien le temps était précieux) ; leur faute était d'avoir ri pendant la leçon, leur faute d'avoir ri ! [ ]
Adieu, étudie bien, médite la moralité humaine et la justice des Codes et gagne de l'appétit en prenant de l'absinthe.
Je t'embrasse de tout cœur.
* AU MÊME
[21 mai 1842.] (')
Je suis dans un état d'embêtement prodigieux, et je ne sais trouver pour le Droit assez de formules de malédiction ; je suis au titre XIV du 11^ livre des Institutes et j'ai encore tout le Code civil dont je ne sais pas un article. Sacré n... d... D... de m... de nom d'une pipe, de vingt-cinq mille p... du tonnerre de D...,
sacré nom [ ] que le diable étrangle la jurisprudence et ceux qui l'ont inventée !
Ne faut-il pas être condamné par la cour d'assises pour faire de la httérature pareille, et dire les mots iisncapion, agnats, cognais ! parlez-moi de cognac plutôt ! — J'irai donc à Paris vers le] 2 ou 3 de juillet et j'y resterai jusque lin août, août, époque où je compte passer mon examen. Ne m'as-tu pas dit que je pourrais avoir un logement dans ta cahute? Dis-moi si tu penses que c'est faisable, et qu'un homme comme moi s'y trouve bien? J'avoue que ton voisinage me ferait passer par-dessus beaucoup de choses, et que le plaisir de voir tous les jours un Monsieur tel que toi sera pour beaucoup dans les agréments du bocal où je compte séjourner du 15 juillet au 15 août. Ainsi retiens mon logement pour cet espace de temps, si tu trouves une chambre logeable et garnie de meubles quelconques. Je tiens à être au midi, aimant à me chauffer les [ ] au soleil en fumant ma pipe.
A ce qu'il paraît que t'as été malade, mon pov' vieux, tu travailles tropp, t'as tort. Il est vrai que l'étude du Droit n'est pas quelque chose de fort amusant, et que je suis aux trois quarts tué. Heureux les gens qui trouvent ça curieux, intéressant, instructif, qui y voient des rapports avec la philosophie et l'histoire et autres !
{]) Datée 21 juin dans les éditions antérieures par suite d'une mauvaise lecture de la date inscrite à la fin de la lettre. Il n'y a de iamedi 21 qu'au mois de mai 1842.
Moi j'y vois de l'embêtement à dose excessive. — Le citoyen Le Poittevin a débuté brillamment dans deux causes où il a fait acquitter ses gens (^). — Axiome sur l'étude et le métier d'avocat ; l'étude en est embêtante et le métier ignoble. C'est là mon avis, c'est mon opinion, c'est là mon idée, brrr... psittt...
Orlowski Avokourvlask (prononciation de Cadel) est parti aujourd'hui chasser le renard dans la Forêt Verte, il couche à Ouincampoix. Quel gars ! Nous consommons assez souvent de l'absinthe ensemble, il m'en a fait cadeau de deux flacons d'excellente qui venait de la Forêt Noire. Ne pas confondre avec la ^^ Forêt Noire^t, chanson que ton grand-papa nous chantait.
Adieu, vieux F ], réponds-moi de suite et récrée-moi par quelque facétie,
drôlerie, plaisanterie, gaillardise.
Samedi soir, 21, je crois.
Je compte, étant à Paris au mois de juillet prochain, faire un banquet avec toi pour y célébrer les glorieuses, «sauf vot, respect».
* AU MÊME
Samedi [25 juin 1S42.]
Je ne t'écrivais pas parce que j'attendais chaque jour une lettre de toi qui m'annonçât ta réception. Le sieur Hamard m'avait écrit mercredi que tu avais passé ton examen et que tu étais malade aux Andelys ; je me disposais donc à t'envoyer un paquet de sottises. Je te dirai que je pars jeudi prochain de Rouen pour Paris où je resterai jusqu'à la fin du mois d'août. Je ne sais où donner de la tête ; tu me demandes de longues lettres, j'en suis incapable, le Droit me tue. m'abrutit, me disloque, il m'est impossible d'y travailler ; quand je suis resté trois heures le nez sur le Code, pendant lesquelles je n'y ai rien compris, il m'est impossible d'aller au delà, je me suiciderais (ce qui serait bien fâcheux, car je donne les plus belles espérances) ; le lendemain j'ai à recommencer ce que j'ai fait la veille, et de ce pas-là on n'avance guère, semblable aux nageurs dans les forts courants ; j'ai beau faire une brasse, la rapidité du courant m'en fait descendre deux, ce qui fait que j'arrive plus bas que je ne suis parti. A propos de nager, c'est là ma seule consolation : tous les soirs à 5 heures,' quelque temps qu'il fasse, je décampe chez mon vieux Fessart (^), je fume ma pipe, je nage raide, puis j'absorbe avec lui le verre de rhum. Il m'estime toujours, mais bientôt je vais le quitter ;
que je vais m'embêter à Paris, à préparer mon examen ! [ ]. Ce qui me semble
le plus beau de Paris c'est le boulevard ; chaque fois que je le traverse, quand j'arrive le matin, j'éprouve aux pieds une contraction galvanique que me donne le trottoir d'asphalte, sur lequel chaque soir tant de p... font traîner leurs souliers et flotter leur robe bruyante ; à l'heure où les becs de gaz brillent dans les glaces, où les couteaux retentissent sur les tables de marbre, j'y vais m'y promenant,
(1) L'inscription de Le Poittevin au staec du barreau de l'Ordre des avocats de Rouen est du 13 mai 1S42.
(2) Professeur de natation. Habitait l'île du Petit-Guay, à Rouen.
[1842] CORRESPONDANXE 61
paisible, enveloppé de la fumée de mon cigare et regardant à travers les femmes qui passent ; c'est là que la prostitution s'étale, c'est là que les yeux brillent ! — Je ne sais pas où je vais loger, Hamard s'est chargé de cela.
Il paraît, mon vieux, que nous ne nous verrons pas d'ici longtemps ; qu'est-ce donc que tu f... aux Andelys pour [y] rester cinq ou six mois? Tu vas y vivre en bourgeois, allant fumer au Château-Gaillard et regardant de là les carrioles qui passent sur le pont, te piétant sur le seuil de la porte et te chauffant au soleil. Tu auras, j'espère, bien le temps de m'écrire. Quant à moi, je crois que je ferais bien de renoncer à passer mon examen au mois d'août, je ne sais presque rien, pour mieux dire, rien. Il me faut encore bien une quinzaine de jours pour le Droit romain, et quant au Droit français, j'en suis à l'article 100, mais je serais joliment coUé si on m'en demandait un seul de ces 100-là ; quand je pense que j'ai encore 3 ans d'une aussi jolie perspective, c'est à crever de rage.
J'ai vu hier Narcisse, il vient en partie à Rouen pour consulter mon père, il est maigri et n'a guère bonne mine, il m'a donné des nouvelles de vous tous, car
jamais on ne voit un membre de ta famille [ ] et si ce n'est le vieux [ ] de père
Motte, personne de vous ne nous honore de la moindre visite. Néanmoins, embrasse bien les tous de ma part, ton père, ta mère, la mère Mignot, Madame Motte pour laquelle j'ai toujours un bout de passion. Je suis furieux de ne pas nous voir plus souvent, c'est ridicule d'avoir d'excellents amis à dix lieues de chez vous et de ne les voir qu'à peine une fois par an, tandis qu'on est embêté chaque jour par un tas de crétins et d'imbéciles qui vous agacent les ongles ; n'importe, m... pour le Droit, c'est là mon «Delenda Carthago».
Adieu, écris-moi, pour que je reçoive ta lettre jeudi matin au plus tard, ou sinon hôtel de l'Europe, rue Le Peletier, 5.
A SA SŒUR
[Paris], 3 juiUet (?) 1842.
Ta lettre m'a fait bien plaisir, mon pauvre rat, puisqu'elle m'a donné de toi de bonnes nouvelles ; je souhaite que celles qui succéderont se ressemblent. J'ai vu avec plaisir pour vous qu'il y avait peu de monde à Trouville, de sorte que vous n'êtes pas embêtés du bourgeois.
Si tu savais comme on s'ennuie l'été à Paris et comme on pense aux arbres et aux flots, tu te trouverais encore bien plus heureuse. Te rassasies-tu à plaisir de la vue de la dune? savoures-tu bien tous les déhces du cottage? etc., etc. Répondsmoi des lettres détaillées.
Je quitte demain le quartier bon ton et je m'en vais loger rue de l'Odéon, 35, dans l'ancien logement d'Ernest ; mardi matin je commence donc ma vie féroce.
M. Cloquet viendra probablement à la fin du mois d'août passer quatre ou cinq jours avec sa fille à Trouville ; M^i^ Lise part pour Toulon le 15 juillet.
Quel grand homme c'est qu'Ernest Delamarre ! ! ! Il monte des chevaux pvir sang sur le boulevard, déjeune chez Tortoni, va parler à des grooms chez des marchands de vin et fait sa correspondance d'assurance. Il est indigné de ce que je
porte les cheveux longs et il voulait à toute force, hier, m'entraîner chez un perruquier pour me les faire couper à la mode. Il a une balle et un genre de plus en plus divertissant. J'ai été deux fois déjà aux écoles de natation. J'ai haussé les épaules de pitié ; tous crétins ! une eau sale, des moutards ridicules ou des vieillards stupides qui y clapotent. Il n'y en avait pas un qui fût digne seulement de me regarder nager !
A ERNEST CHEVALIER
[Paris, 22 juiUet 1842.] (>)
Jolie science que le Droit ! ah c'est beau ! c'est littéraire surtout. Cré coquin, les beaux styles que ceux de MM. Oudot et Ducoudray, la belle tête d'artiste que celle de M. Duranton {^). Ah ! joh physique ! c'est tout à fait grec. Dire que depuis un mois je n'ai pas lu un vers, écouté une note, rêvé trois heures tranquille, vécu une minute. Enfin, mon pauvre vieux, figure-toi que j'en suis vexé à ce point que l'autre nuit j'ai rêvé du Droit. J'en ai été humilié pour l'honneur des rêves. Je sue sang et eau, mais si je ne peux parvenir à trouver des cahiers d'Oudot, c'est foutu, je suis rejeté pour l'année prochaine. J'ai été voir hier passer des examens, c'est, je crois, ce que j'ai de mieux à faire. Il me faudra aussi, moi, endosser bientôt ce harnais crasseux. Je me f... pas mal du Droit, pourvu que j'aie celui de fumer ma pipe et de regarder les nuages rouler au ciel, couché sur le dos et fermant à demi les yeux. C'est tout ce que je veux. Est-ce que j'ai envie de devenir fort, moi, d'être un grand homme, un homme connu dans un arrondissement, dans un département, dans trois provinces, un homme maigre, un homme qui digère mal? est-ce que j'ai de l'ambition, comme les décrotteurs qui aspirent à être bottiers, les cochers à devenir palefreniers, les valets à faire les maîtres, l'ambition d'être député ou ministre, décoré et conseiller municipal? tout cela me semble fort triste et m'allèche aussi peu qu'un dîner à 40 sous ou un discours humanitaire. Mais c'est la manie de tout le monde, et ne fût-ce que par distinction et non par goût, par bon ton et non par penchant, il est bien maintenant de rester dans la foule et de laisser tout cela à la canaiUe, qui se pousse toujours en avant et court dans les rues. Nous, demeurons chez nous, du haut de notre balcon regardons passer le public, et si parfois nous nous ennuyons trop fort, eh bien, crachons-lui sur la tête, et puis continuons à causer tranquillement et à contempler le soleil couchant à l'horizon.
Bien le bonsoir.
A SA SŒUR
Paris, 26 juillet 1842.
Ta lettre de ce matin, mon bon Carolo, m'a fait beaucoup plus de plaisir encore que les autres, parce que M. T*** que j'ai vu hier m'avait appris que tu avais été fatiguée d'une course un peu trop longue. Dieu merci, cette fatigue n'a
(1) L'autographe de cette lettre n'a pas été retrouvé.
(2) Professeurs h la Faculté de Droit de Paris.
été que passagère, ménage-toi bien, ma chère enfant, pense toujours à ceux qui t'aiment et à toute la peine que nous cause la plus petite douleur pour toi.
J'ai dîné hier chez M. T*** avec M. et M°i« D***. Je me suis très bien conduit pendant tout le dîner (toujours distingué dans ma tenue et dans mes manières, comme Murât), mais le soir voilà qu'on s'avise de parler de Louis- Philippe, et que je déblatère contre lui à propos du musée de Versailles. Figure-toi en effet que ce porc-là, trouvant qu'un tableau de Gros n'était pas assez grand pour remplir un panneau de muraille, a imaginé d'arracher un côté du cadre et de faire ajouter deux ou trois pieds de toile peinte par un artiste quelconque. Je voudrais voir la mine de cet artiste-là. Donc M. et M^^ d***, qui sont phiHppistes enragés, qui vont à la cour et qui conséquemment, comme M^a^ ^e Sévigné après avoir dansé avec Louis XIV, disent : quel grand roi, ont été très choqués de la manière dont je traitais celui-ci. Mais tu sais que plus j'indigne les bourgeois plus je suis content ; ainsi j'ai été très satisfait de ma soirée, ils m'auront sans doute pris pour un légitimiste, parce que je me suis également «gaudy» sur le compte des hommes de l'opposition.
L'étude du Droit m'aigrit le caractère au plus haut point, je bougonne toujours, je rognonne, je maugrée, je grogne même contre moi-même et tout seul. Avant-hier soir j'aurais donné cent francs (que je n'avais pas) pour pouvoir administrer une pile n'importe à qui.
* A ERNEST CHEVALIER
[Paris, ler août 1842.]
Pourquoi n'ai-je pas de tes nouvelles, mon père Ernest? voici bientôt trois semaines que je n'ai reçu de te lettres. Mon voisin Coutil m'a dit que tu étais indisposé, à ce qu'il paraît que tu n'étais pas assez malade pour ne pas le lui dire, mais trop pour me le faire savoir. Je suis piqué, oh ! très piqué. J'espère que tu n'es pas encore mort et je mets sur les soins du barreau et les embarras débutants de ton éloquence un retard auquel je ne devais pas m'attendre, puisque je t'avais tant prié de m'égayer un peu ; j'en aurais grand besoin, le Droit me met dans un état de castration morale étrange à concevoir ; c'est étonnant comme j'ai l'usucapion de la bêtise, comme je jouis de l'usufruit de l'emm..., comme je possède le bâillement à titre onéreux, etc.
Enfin bref, pour achev'er, j'en serai quitte dans vingt jours, c'est le 20 août que je passe mon examen {^) ; reste à savoir si mes examinateurs seront doux (plaisanteries, farce, gaudriole, histoire de rire !). Je me couche tous les jours à une heure du matin et après avoir pioché régulièrement depuis 7 heiu-es du soir ; dans la journée en effet, je suis plus ou moins dérangé.
Le jeune Nion, que je vois très souvent, passe sa thèse dans quelques jours et Coutil son examen samedi prochain. Cré nom d'un coquin, quelle bosse je me f... en arrivant à Trouville, comme je m'y repraîtrai un peu de soleil, d'horizons
(1) Flaubert n'a pas passé en août 1842 soa premier examen de Droit, tuais seulement le 28 décembre de cette même année.
larges, comme je humerai l'odeur des vagues et du varech, comme je me coucherai sur le sable, comme je digérerai sur le sable. S'il fallait continuer plus longtemps le métier que je mène, j'en deviendrais féroce comme le chien de Montargis.
Rien de nouveau à Paris. Sous prétexte du duc d'Orléans (^) on a travesti la cathédrale en domino noir, et on a planté sur ces deux respectables tours deux espèces d'étendards noirs supportés par des bâtons ; voilà le goût des hommes et ce qu'on appelle rendre les honneurs aux grands. Je serais bien humilié qu'à mon enterrement on fit de semblables bêtises.
Adieu, écris-moi, j'attends une lettre immédiatement.
Je t'embrasse.
A SA SŒUR
Paris, 5 août 184 2.
Ta lettre de ce matin m'a fait grand plaisir, mon bon raton, j'avais peur que tu ne fusses malade.
Je serai bien aise que mon examen se passe, bien ou mal, n'importe, mais que j'en sois débarrassé. Pour peu que je continue, tu ne trouverais plus en moi qu'un résidu de Gustave. Il m'arrive de passer une journée sans avoir pensé au Garçon, sans avoir gueulé tout seul dans ma chambre pour me divertir, comme ça m'arrive tous les jours dans mon état normal. Du reste, ma santé est toujours excellente.
Samedi prochain on me donnera jour définitif pour passer mon examen, je vous l'écrirai aussitôt et vous saurez ainsi la date certaine de mon arrivée. Je grille, ma bonne Caroline, je grille, comme toi il y a deux mois et je crois encore plus.
J'aurais voulu être avec toi sur le «passager» pour voir les balles des Rouennais, tu as dû observer bien des bêtises. As-tu ri quand tu as vu le cap de la mère Lambert sur le quai? Avait-elle toujours des fourrures? Mais ta vanité a dû être satisfaite en te baignant au Havre. Je suis sûr que tu nageais de la manière la plus poissonnière et que tu as fait pâlir tes rivales. Pour moi, je ne vais plus aux écoles de natation ; on y fait trop de tapage : on y pue trop et surtout ça coûte cher. Un bain vous revient à près de 40 sols, et juge si par cette chaleur c'est une privation pour moi.
Je vais t'apprendre quelque chose d'assez risible ; le père T*** a demandé la croix (papa était bien informé), on la lui a refusée, il est indigné. De plus, pour montrer son attachement pour le gouvernement, il fait le deuil du duc d'Orléans ainsi que M™^ j*** q^^ gg^ toute en noir. Le père Guetier i^) a-t-il poussé aussi loin l'amour de la famille royale? Pour moi je suis également très fâché de cet accident ; on en parle trop, on ne parle que de ça. C'est à faire vomir les honnêtes gens.
Puisque tu daignes approuver les choses spirituelles que je t'ai envoyées, en
(1) Fils aîné de Louis- Philippe, mort accidentellement, à la suite d'un accident de voiture, au pont de Neuilly, le 13 juillet 1842. Son corps fut exposé cinq jours à Notre-Dame.
(2) Maire de Trouville, contribua avec dévouement à révasion de Louis- Philippe en 1848.
voici d'autres qui, je pense, exciteront un enthousiasme encore plus grand : Quels sont les Espagnols les moins généreux? Ce sont les Navarrois, parce qu'ils vivent en Navarre. Quels sont les Suisses les plus étourdis? Ce sont ceux qui sont à Uri. Adieu, vieux rat.
* A ERNEST CHEVALIER
[Trouville, 6 septembre 1842.]
Il y a longtemps que je n'ai pris une plume, aussi la main me tremble-t-elle ; j'ai les articulations des doigts raides, on dirait un vieillard ; voici ma \'ie : je me lève à huit heures, je déjeune, je fume, je me baigne, je redéjeune, je fume, je m'étends au soleil, je dîne, je refume et je me recouche pour redîner, refumer, redéjeuner ; il m'ennuyait néanmoins de ne pas t'écrire et tu devais commencer à me trouver un paltoquet assez insipide ; enfin, aujourd'hui je m'y mets, n'ayant rien à te dire, sinon bonjour. Tu dois aller dans le Midi, écris-moi souvent dans ton voyage, je voudrais pouvoir le faire avec toi; il y a deux ans, juste à cette époque-ci, je marchais sur l'herbe des Pyrénées, j'entendais la neige des glaciers craquer sous mes pas, la fumée des cascades me mouillait la figure. Si tu vas à Marseille, descends de ma part à V Hôtel Richelieu, rue de la Darse.
Je lis du Ronsard, du Rabelais, de l'Horace, mais peu et rarement comme l'on fait de truffes. C'est de journaux, d'histoire et de philosophie que se compose pour presque tous la nourriture littéraire ; de même que les bourgeois mangent journellement des pommes de terre frites, du bouilli, des haricots, des côtelettes de veau, le tout accompagné de cidre ou d'eau et de vin, les gourmets de style, les becs fins, veulent de plus hautes épices, des sauces moins délayées, des vins plus hauts. Quel homme que ce Ronsard ! pour ne pas en dire tant, lis-moi ça, vieil amateur :
...Quand au lit nous serons Entrelassés, nous ferons Les lascifs selon les guises Des amants qui librement Practiquent folâtrement Dans les draps cent mignardises.
Ce qui n'empêche pas que M. Oudot, professeur de Code civil, n'aime d'un amour furieux l'emphythéose et ne soit acharné pour les obligations. O usufruit ! ô servitude, comme je vous emm... présentement, mais comme vous allez bientôt me ré-emm...
J'avais trouvé dans Montaigne une fort belle phrase sur les lois dont je comptais faire une épigraphe à mon Code, mais je l'ai perdue.
Sur ce, bonsoir.
Ma sœur va mieux. Mille choses à ta famille.
* AU MÊME
[Rouen, 21 octobre 1842.]
Tu as bien raison d'appréhender les ennuis du retour (i) ; il y a plus d'un pays à qui le proverbe Castillan puisse être appliqué : «Qui ne l'a pas vu est aveugle, qui l'a vu est ébloui. » J'ai éprouvé par moi-même ce que c'est que l'amour du soleil, pendant les longs crépuscules d'hiver. Je te souhaite qu'ils te soient plus légers qu'à moi ; le spleen occidental n'est pas facétieux ; crede ah experto. Quand re verrai-] e la Méditerranée? Envoie-lui de ma part tous les baisers que mon cœur contient. As-tu vu des palmiers à Toulon? Réponds-moi de suite et donne-moi beaucoup de détails. Je t'écris ceci le dos tourné au feu, vêtu de laine, la pipe au bec et les fenêtres fermées, il fait plus beau où tu es. Je voudrais être muletier en Andalousie, lazzarone de Naples ou seulement conducteur de la diligence qui va de Nîmes à Marseille. Que ne suis-je dans la peau de l'un de ces bateliers qui vous conduisent de la Santé au Château d'If ! Les bourgeois vont en Italie. Je crois que Ch. Darcet est maintenant à Constantinople ! n'est-ce pas à faire crever ceux qui portent le Bosphore dans leur âme. Juge du parallèle qui existe maintenant entre toi et moi. On donne aujourd'hui à la maison un grand dîner où les Crépet vont venir manger ! Quelle soirée d'artistes ! Heureusement que le père Orlowski va y être ; ce sera le seul homme capable d'apprécier les bons mets et les bons vins dont on va régaler les pourceaux ; il est vrai que ce sont les cochons qui découvrent les truffes, mais il ne les mangent pas. Je retourne à Paris dans une quinzaine de jours, vers le 10 novembre ; à quelle époque y seras-tu? Je vais tâcher d'y trouver un logement. J'y passerai tout l'hiver où je me divertirai à faire de la procédure, mon examen au mois de décembre commencera cette réjouissante série d'embêtements. N'importe, nous fumerons ensemble quelques petites pipes, tâchant de nous rendre l'existence la moins lourde possible.
Adieu, écris-moi, voyage bien [ ], rappelle-toi qu'Arles est la ville des langues
fourrées.
Encore adieu.
A SA SŒUR
Paris, 12 novembre 1842.
J'ai enfin un logement et je viens d'acheter des meubles. Le logis est à l'entrée de la rue de l'Est i^) et coûte 300 francs par an. Quand j'y serai installé, je vous en ferai une description complète qui vous ravira. Le prix des meubles est d'environ 200 francs. La largeur du ht de fer est de trois pieds sur six de long. On n'a plus qu'à m'envoyer les matelas, les couvertures, draps, flambeaux, etc. Le S^" Hamard m'a aidé beaucoup dans mes courses et il débattait les prix avec une manière admirable qui lui a valu, de la part des marchands, des compliments sur ses connaissances en mobilier.
(1) L'adresse porte : Monsieur Ernest Chevalier, poste restante. Saint- Affrique (Aveyron).
(2) La maison portait le numéro 19.
Herbert (^) a sauté à mon cou avec de grands transports de joie et toute sa famille m'a parfaitement reçu. Je suis invité à dîner pour aujourd'hui, ce que j'ai accepté.
Pourquoi ne dessines-tu pas, mon pauvre rat? Est-ce que l'Art ne doit pas consoler de tout ? ce qui est facile à dire. Rappelle-toi l'arrière-boutique de Montaigne que tu as admirée, et tâche de t'en faire une. Travaille, lis, dévore du Lingard, le temps passera plus vite. Pour moi, dès mardi ou mercredi, je vais me mettre à piocher raide et j'espère en un mois avoir fini mon examen et retourner avec vous pour quelque temps.
A LA MEME
Paris, 16 novembre 1842.
Quand j'ai fini ma journée et avant de me coucher, je vous donne à tous pour la nuit une bonne et dernière pensée. C'est ce que je fais maintenant. Dors-tu bien à cette heure-ci, mon bon rat? Il me semble que je te vois couchée dans ton petit Ht, les rideaux fermés, le poêle brûlant, et toi ronflant avec ta bonne mine sous ton bonnet.
Quand tu étais couchée et malade, tu n'avais personne pour te lire, pour te faire des «Lugartin >, des Antony» et des «journaUstes de Nevers)' {^). Dans trois semaines tu me verras revenir plus disposé que jamais à continuer tous mes rôles, car l'absence de mon public m'ennuie. Voici quelle est ma vie. Je me lève à 8 heures, je vais au cours, je rentre et je déjeune d'une manière très frugale, je travaille jusqu'à 5 heures du soir, heure à laquelle je vais dîner ; avant 6 heures je suis de refour dans ma chambre, où je m'y divertis jusqu'à minuit ou une heure du matin. A peine si une fois par semaine je descends de l'autre côté de l'eau pour aller voir nos amis.
J'ai trouvé tantôt la carte d'Henry Collier, capitaine de vaisseau de Sa Majesté Britannique, qui probablement s'ennuyait de ne pas me voir et était venu avec Herbert me faire une visite. J'irai chez eux vendredi. Henriette est toujours couchée dans son lit ou sur un canapé, on lui apporte ses repas, elle ne se lève point.
Le gros Vasse (^), qui n'est plus du tout gros, m'a invité à dîner pour jeudi. Je n'aurai qu'à traverser le Luxembourg, à tâcher de m'empiffrer, à sortir ensuite, allumer un cigare, et me retasser dans mon chenil.
J'ai fait marché avec un gargotier du quartier pour qu'il me nourrisse, j'ai devant moi, et payés, trente dîners, si on peut appeler cela des dîners. Maman sera peut-être émerveillée de mon idée économique : elle n'est point gastronomique, mais commode et à bon marché. Je surpasse tous les amateurs du lieu en rapidité pour
(1) Herbert Collier, frère de Henriette et Gertrude Collier. Famille de l'amiral anglais Collier ; voir Souvenirs intimes. Ils habitaient a.\\ Rond-Point des Champs-Elysées.
(2) Personnages grotesques, dans le genre du Garçon, imaginés par Flaubert, et dont il s'amusait à mimer les rôles. De même le ^pèrc CouilUre» dont il est question plus loin ; toutefois celui-ci était la charge d'uu être vivaut, ancien maire de la cotomune de TrouviUe. Voir Souvenirs intimes.
(3) I.a mère d'Emmanuel Vassc était l'amie d'enfance de M™« Flaubert ; son père fut consul en Orient.
manger. J'y affecte un genre préoccupé, sombre et dégagé tout à la fois, qui me fait beaucoup rire quand je suis tout seul dans la rue. Le maître est pour moi plein d'égards, ma haute stature l'a prévenu en faveur de mon estomac. Tu me demandes si j'ai un fauteuil, je n'ai pour sièges que trois chaises et une manière de divan qui peut servir à la fois de coffre, de Ht, de bibHothèque et d'endroit pour mettre les souliers. Je crois aussi qu'on pourrait en faire une loge à chien ou une écurie pour un poney. C'est le lit que je destine à mes parents quand ils viendront me voir. Je m'aperçois que j'ai dit une malhonnêteté en voulant dire quelque chose de spirituel et faire l'agréable.
Dans toutes les comédies du monde, les fils inventent un tas de blagues pour carotter leur père, afin d'en soutirer de l'argent. Je n'ai aucune blague à inventer mais j'ai besoin d'argent (de l'argent, toujours de l'argent, ils n'ont que ce mot-là à la bouche). Il me reste la somme de 36 francs et quelques centimes. Tu feras observer que j'ai payé mes meubles et qu'il m'a fallu encore acheter une infinité de choses, telles que pelles, pincettes, bois pour chauffer un homme comme moi, et que de plus je suis resté huit jours à l'hôtel, etc. Je prie donc papa de me dire où je peux aller toucher du blanc.
A LA MEME
[Paris, fin novembre 1S42.]
Je m'attendais à une lettre de Rouen ce matin, rien. J'aurais pourtant besoin de consolations et de doléances. J'ai passé récemment deux nuits à marcher de long en large dans ma chambre, en me tenant les mâchoires, jurant, pestant et pleurant presque. Enfin hier matin j'ai été trouver le dentiste, il m'a mis du nitrate d'argent sur une dent. J'irai le revoir dans quelques jours si je continue à souffrir. Tout ça est bien commode quand on a à travailler. Pendant que je souffre, je me dépite du temps que ça me fait perdre ; la douleur me reprend pendant que je suis en train, et m'obhge d'interrompre. Avec ça je n'avance pas, je recule, j'ai tout à apprendre. Je ne sais où donner de la tête ; j'ai envie d'envoyer promener l'Ecole de Droit une bonne fois et de ne plus y remettre les pieds. Quelquefois il m'en prend des sueurs froides à crever. N... d... D... comme je m'amuse à Paris, et l'agréable vie de jeune homme que j'y mène ! Je ne vois personne, je ne vais nulle part. Hier je devais dîner chez M. Cloquet, mais je lui ai fait fiasco ; j'ai une répétition à huit heures du soir et ça me l'aurait fait manquer.
Ce n'est rien que de souffrir des dents, et les larmes qui m'en viennent aux yeux dans les pires accès ne sont pas comparables aux spasmes atroces que me donne la charmante science que j'étudie. Quand, après avoir ainsi passé la journée partagée par ces deux sortes de plaisirs, cinq heures arrivent, je descends la rue de La Harpe et je vais dîner pour 30 sous avec du bœuf coriace, du vin aigre et de l'eau chauffée dans les carafes par le soleil. Après quoi je vais à ma répétition de Droit et entre dans mon éternelle chambre, pour recommencer de plus belle. Il me semble que je vis comme ça depuis vingt ans, que ça n'a pas eu de commencement et que ça n'aura- jamais de fin. Je ne fume plus, à peine une pipe par jour.
ma seule distraction c'est de temps à autre de me lever de ma chaise et d'aller regarder et ranger mes bottes dans mon armoire. Que ne suis-je un cheval, cheval de course, j'entends ; au moins il a un groom pour le soigner et de la paille jusqu'au ventre.
Adieu, bon rat, je t'embrasse de toute la fureur dont je me mange le sang.
A L.\ MEME
Paris, décembre 1842.]
Je suis tellement agacé qu'il faut que je me dilate un peu en vous écrivant. Je prends jour définitivement vendredi prochain ; je veux en finir le plus tôt possible parce que ça ne peut pas durer plus longtemps comme ça ; je finirais par tomber dans un état d'idiotisme ou de fureur. Ce soir, par exemple, je ressens simultanément ces deux agréables états d'esprit. Je rage tellement, je suis si impatient d'avoir passé mon examen, que j'en pleurerais. Je crois que je serais même content si j'étais refusé, tant la vie que je mène depuis six semaines me pèse sur les épaules. Il y a des jours pires que les autres ; hier, par exemple, il faisait un temps doux comme au mois de mai ; j'ai eu toute la matinée une envie atroce de prendre une carriole et d'aller me promener à la campagne : je pensais que si j'avais été à Déville, je me serais mis sous la charreterie avec Néo et que j'aurais regardé la pluie tomber en fumant tranquillement ma pipe. Il ne faut pas songer à tout ce qui vient à l'esprit de bon et de doux quand on prépare un examen : je me reproche, comme temps perdu, toutes les fois que j'ouvre ma fenêtre pour regarder les étoiles (car il y a maintenant un beau clair de lune) et me distraire un peu. Figure-toi que depuis que je t'ai quittée je n'ai pas lu une ligne de français, pas six malheureux vers, pas une phrase honnête. Les Institutes sont écrites en latin et le Code civil est écrit en quelque chose d'encore moins français. Les messieurs qui l'ont rédigé n'ont pas beaucoup sacrifié aux Grâces. Ils ont fait quelque chose d'aussi sec, d'aussi dur, d'aussi puant et platement bourgeois, que les bancs de bois de l'Ecole où on va se durcir les fesses à entendre l'explication. Les gens peu délicats en fait de confortable intellectuel trouvent peut-être qu'on n'y est pas mal, mais pour les aristocrates comme moi qui ont coutume d'asseoir leur imagination à des places plus ornées, plus riches, plus moelleuses surtout, c'est crânement désagréable et humiliant. « Il n'est rien si pleinement et si largement faultier que les loys, et cuyde que l'homme y a assez montré sa bestise, par leur inconstance, mutations et diversitez.» Pendant que je suis à m'éreinter sur les rentes, servitudes et autres facéties, toi, mon vieux rat, tu pianotes du Chopin, du Spohr, du Beethoven, ou bien tu mêles le bitume à la terre de Sienne et fais chier les vessies de blanc ; tu as une vie moins canaille que la mienne et qui sent plus son gentilhomme !
A LA MEME
[Paris, décembre 1842.]
Tu n'es donc pas plus drue, mon bon rat? et le plaisir de m'écrire ne peut te faire oublier tes douleurs, puisque tu m'avoues à moi-même que tu en as à peine
le cœur? Je vous pré\iens cependant d'une chose, toi et maman ; c'est qu'il faut pendant le séjour que je vais faire à Rouen, que v^ous soyez aimables, que vous ayez de bonnes figures ; le même avis peut être aussi adressé à la jeune Fargues {^) ; souffrez tant que vous voudrez des reins, de la tête et des engelures ou des piqûres, peu m'importe, mais faites en sorte de me rendre le logis agréable. De quelque manière que vous vous y preniez je serai toujours mieux qu'ici ; Paris n'est pas un pays de Cocagne pour tout le monde et j'y mène une vie assez juridiquement sombre. La capitale pour les bons provinciaux est quelque chose de très amusant, remplie de cafés, de restaurants, de glaces, de spectacles et de becs de gaz qui éclairent beaucoup. On est vite fatigué de semblables merveilles. Pour ma part j'en suis tanné. Puisque ce mot tanné vient de couler sur mon papier, sais-tu, vieux Carolo, dans quelle viUe une femme qui voyage est la plus ennuyeuse? C'est quand elle est à Nantes.
Je respire un peu plus maintenant et je regarde mon affaire comme à peu près bâclée. Je suis joyeux, facétieux, je grille de monter dans la diligence, je me vois arrivant à Rouen le mardi matin, montant l'escaher en courant, gueulant et vous embrassant. Je pousse de temps en temps quelques rires du «Garçon» pour me distraire et je fais «le père Couillère» en me regardant dans la glace. Un peu de vacances avec vous me fera un grand bien, sous tous les rapports. On me trouve généralement maigri et mauvaise mine, ce qui ne m'étonne pas beaucoup, vu que, depuis que papa est parti, je me couche régulièrement à 3 heures du matin et me lève à 8 heures et demie. Mercredi dernier je ne me suis point couché, par farce. Néanmoins je me porte bien et j'ai bon appétit. Je suis par exemple toujours crispé et prêt à donner une calotte «t deux ou trois coups de pied à propos de rien, au premier homme qui passe. Bref, si je ne suis pas reçu, personne ne peut se vanter de l'être, car je crois savoir ma première année de Droit aussi bien que qui que ce soit {^).
On a fait le portrait d'Henriette à la miniature pour l'envoyer à son frère aîné. Il est assez joli et ressemblant. On commence maintenant celui de Gertrude et d'Henriette ensemble. Elles voulaient à toute force que je fasse aussi faire le mien afin de vous l'envoyer. J'ai résisté à cette ridicule action qu'elles voulaient m'imposer et j'ai bien fait. A ce seul mot de portrait, une sueur froide m'a glacé le dos comme cent articles du Code civil. Elles sont toutes dans les arts. Adehne moule avec du mastic, et Gertrude fait le portrait de la cuisinière. On a expulsé le chien du salon, il pissait trop et trop souvent.
A LA MEME
[Palis, fin janvier 1843?]
Bonjour, vieux rat. Il paraît que la petite santé est bonne, et que tu commences à prendre une bonne constitution. Soigne-toi toujours bien afin que, dans un mois, quand j'irai à Rouen, je te trouve plus florissante et plus gaillarde que jamais.
(1) Institutrice de Caroline Flaubert. Ailleurs Miss Jane.
(2) Flaubert fut reçu, en effet, le 28 décembre 1842, avec trois rouges. Examinateurs : Beniat-Saint- Pri.x, Bravard, Ortolan.
Si tu continues à bien aller, comme nous nous en donnerons cet été, à Trouville. Tu sais que dès le mois de juin je prends mes vacances. Dieu veuille qu'elles soient aussi bonnes que je compte les faire longues.
Tu me demandes des nouvelles sur les Collier, il y a longtemps que je n'ai été les voir. Il me faut pour y aller une grande heure et autant pour revenir, ce qui fait deux belles lieues et demie sur le pavé. Quand il pleut et qu'il y a de la boue, ce n'est pas tenable ; mes moyens ne me permettant pas de prendre un cabriolet et m.es goiits un omnibus, je n'y vais qu'à pied et quand il fait sec.
Jeudi dernier j'ai vu Gertrude chez Madame Pradier (^), Achille te l'a dit, mais elle s'en est allée comme nous arrivions.
Tu t'attends à des détails sur Victor Hugo, que veux-tu que je t'en dise? C'est un homme comm.e un autre, d'une figure assez laide et d'un extérieur assez commun. Il a de magnifiques dents, un front superbe, pas de cils ni sourcils. Il parle peu, a l'air de s'observer et de ne vouloir rien lâcher ; il est très poli et un peu guindé. J'aime beaucoup le son de sa voix. J'ai pris plaisir à le contempler de près ; je l'ai regardé avec étonnement, comme une cassette dans laquelle il y aurait des millions et des diamants royaux, réfléchissant à tout ce qui était sorti de cet homme assis alors à côté de moi sur une petite chaise, et fixant ses yeux sur sa main droite qui a écrit tant de belles choses. C'était là pourtant l'homme qui m'a le plus fait battre le cœur depuis que je suis né, et celui peut-être que j'aimais le mieux de tous ceux que je ne connais pas. On a parlé de supplices, de vengeances, de \'oleurs, etc. C'est le grand homme et moi qui avons le plus causé ; je ne me souviens plus si j'ai dit des choses bonnes ou bêtes, mais j'en ai dit d'assez nombreuses. Comme tu vois, je vais assez souvent chez les Pradier, c'est une maison que j'aime beaucoup, où l'on n'est pas gêné et qui est tout à fait dans mon genre.
* A ERNEST CHEVALIER
[Paris, 10 février 1843.]
Quand on t'écrit, on ne sait jamais à qui on a affaire, si c'est à un mort ou à un vivant, à un gaillard en bonne santé ou à un valétudinaire, ce qui embarrasse grandement l'auteur sur le genre à prendre de son style. Il est en eiïet peu convenable d'envoyer des doléances à un homme qui se porte bien, ou des plaisanteries, gaillardises et facéties à un pauvre bougre qui ne prend que des lavements et des bouillons, qui ribote avec de la tisane et bamboche avec le clysoir. La dernière fois que j'ai reçu une lettre de toi, la fin était de ta mère, ta faible main n'avait pu aller plus loin. Oh jeune homme ! que tu as besoin de lait d'ânesse !
Et moi, je suis un fameux mulet, mulet à grelots, mulet à housse et à pompons, mulet à longues oreilles, mulet ferré et portant un poids qui ne me rend pas si fier que si c'était l'argent de la gabelle.
C'est l'Ecole de Droit que j'ai sur les épaules; tu trouveras peut-être la métaphore ambitieuse ; il est vrai que si je la portais sur mes épaules, je me roulerais bien vite par terre pour briser mon fardeau.
(1) Madame Pradier, femme du sculpteur.
J'ai revu Paris puisque j'y suis arrivé d'hier matin. O ! la belle ville et la jolie chose que d'y être étudiant. Comme on s'amuse tout seul dans sa chambre avec Ducaurroy, Lagrange et Boileux, et les ombres de Delvincourt, Boitard, etc. (^).
De l'autre côté de l'eau, il y a une jeunesse à trente mille francs par an qui va en voiture, dans sa voiture ; l'étudiant va à pied ou en mylord, où l'on se mouille tout le corps, si ce n'est les pieds, quand il fait de la neige comme aujourd'hui. La jeunesse de là-bas va tous les soirs à l'Opéra, aux Italiens, elle va en soirée, elle sourit à de jolies femmes, qui nous feraient mettre à la porte par leurs portiers si nous nous avisions de nous montrer chez elles avec nos redingotes grasses, nos habits noirs d'il y a trois ans et nos guêtres élégantes. Leurs habits de tous les jours, à eux, ce sont nos habits des fêtes et dimanches. Ceux-là vont dîner au Rocher de Cancale et au Café de Paris ; le joyeux étudiant se repaît pour 35 sous chez Barilhaut. Ils font l'amour avec des marquises ou avec des catins de prince ; ce farceur d'étudiant aime des demoiselles de boutique qui ont des engelures aux mains [ ], car
le pauvre diable a des sens comme un autre, mais pas trop souvent, comme moi, par exemple, parce que ça coûte de l'argent, et que quand il a payé son tailleur, son bottier, son propriétaire, son hbraire, l'Ecole de Droit, son portier, son cafetier, son restaurant, il faut qu'il s'achète des bottes, une redingote, des livres, qu'il paye une inscription, qu'il paye un terme, qu'il achète bientôt du tabac, et il ne lui reste plus rien, il a l'esprit tracassé. N'importe, c'est amusant comme tout de faire son Droit à Paris. Comme c'est bien mon opinion, je vais me coucher immédiatement.
Adieu, mon vieux. Réponds-moi. Bien des choses à tes bons parents.
* AU MÊME
[Paris, 11 mars 1843.]
A mon retour de Rouen, j'ai enfin trouvé une lettre de toi, je commençais à désespérer d'en avoir et j'avais envie de te faire mettre dans les petites affiches pour savoir ce que tu -étais devenu. Voilà le beau temps maintenant, il doit faire bon se promener en barque aux Andelys, sur la Seine. On emporterait avec soi de quoi boire et fumer, on se coucherait le dos au fond du canot et on regarderait le ciel...
Va t'en voir Jean
S'ils y viennent (bis).
Avant un mois, il va falloir songer à un autre examen ; c'est comme des coups sur une enclume, quand un cesse, l'autre reprend, c'est moi qui fais l'enclume. Depuis le mois de janvier je vis assez tranquille, ayant l'air de faire du grec, tirant çà et là quelques lignes de latin pour ne pas lire de français, disant que je vais à l'Ecole de Droit et n'y f... pas les pieds, fumant beaucoup, dormant très bien, dînant volontiers en ville, surtout chez les gens qui me reçoivent bien, faisant de la littérature et de l'art à toute heure du jour et de la nuit, bâillant, doutant, niaisant
(1) Professeurs de Droit, et auteurs de Manuels et d'ouvrages juridiques.
et fantastiquant. L'été que je vais passer dans le Code et dans la procédure m'épouvante déjà. J'aimerais autant le passer en Espagne ou en Italie, ou même à Rouen ma stupide patrie, j'aurais au moins Fessart qui est un des meilleurs nageurs du monde, et qui sait absorber le rhum et l'anisette autant qu'homme de France. Je trouve que tout s'est arrangé pour le mieux afin que j 'enrage ; à l'époque où il fait beau, où il fait bon fumer sa petite pipe à l'ombre, sous les noyers ou sous les saules, où le soir il est doux de rester jusqu'à minuit à sa fenêtre à regarder les étoiles et le bleu du ciel, je me livrerai aux limpidités du contrat de mariage, aux douceurs de l'hypothèque, aux clartés de la vente ! M... !
La présente me quitte en bonne santé ; je vous désire qu'elle vous trouve pareillement. Cette fin m'a été fournie par mon honorable ami le baron Maxime Du Camp, ci-présent pendant que je t'écris cette belle lettre et qui m'empêche de la finir. Il fait du reste tout aussi bien, car je n'ai plus rien à te dire ; mais toi, jeune homme, qui te livres au soûlas dans ta province de Vexin, envoie-moi quelque chose.
Addio.
A SA SŒUR
[Paris, fin mars 1S43.] (')
Toi, mon vieux rat, m'ennuyer, allons donc ! tu badines, tu plaisantes ; dis plutôt que tu t'ennuyais de m'écrire, et non pas que tu t'es arrêtée dans la crainte de m'ennuyer. Tu sais bien que plus tes lettres sont longues, plus je les aime. Il me semble qu'il y a longtemps que je ne t'ai vue et j'ai bien besoin de t'embrasser. Il y a trois semaines que j'ai quitté Rouen ; dans quinze jours, le jour des Rameaux, vous me verrez arriver. Je resterai jusqu'au 22 avril, époque à laquelle je retournerai bien vite à Paris pour bâcler mon examen, qui commence à me talonner. \'^ous ne me reverrez plus alors qu'au mois de juin pendant trois ou quatre jours.
J'ai été au Rond-Point mardi ; Henriette avait une grande robe rose qui la rendait plus jolie et plus gracieuse encore que de coutume. Elle est toujours la même et d'une humeur égale, tandis que Gertrude a toujours du nouveau à vous apprendre. Elle aime beaucoup la famille royale et a été désolée de la mort du duc d'Orléans. Les Collier à ce sujet se sont aperçus à Trouville que nous n'aimions pas beaucoup la dynastie régnante, et cela parce que maman ne paraissait pas très affectée de la descente chez Pluton du prince royal.
Darcet (^) pioche comme un enragé pour le concours du bureau central ; mais il se fera probablement enfoncer. Il juge à propos, pour se rendre fort dans la discussion, de lire Spinoza, Descartes et beaucoup d'honnêtes gens de cette trempe qu'il n'entend guère, comme il est très facile de s'en convaincre quand on a la moindre idée de la philosophie. Entre nous soit dit, il y patauge un peu.
(1) Datée par erreur, dans les précédentes éditions, mars 1842. L'allusion faite par Flaubert à la mort du duc d'Orléans (13 juillet 1842) prouve que cette lettre ne peut être que de 1843. Pâques tombait, cette année-là, le 16 avril.
(2) Darcet était le frère de Madame Pradier. — Flaubert écrit parfois : d'Arcet.
Je suis in\'ité pour samedi prochain à un grand souper annuel chez mon ami Maurice (^). J'ai accepté, ça me remettra un peuMes nerfs.
Dialogue (passé il y a une heure) :
Moi, ma Portière. (J'entends du bruit.)
La Portière (de dedans l'antichambre). — C'est moi, Monsieur ne vous dérangez pas. (La portière ouvre la porte. Ordinairement ce sont les portières qui. s'ouvrent.) Je vous apporte des allumettes, Monsieur, car vous en avez besoin.
Moi. — Oui.
La Portière. — Monsieur en brûle beaucoup. Monsieur travaille tant. Ah ! comme Monsieur travaille ! Je ne pourrais en faire autant, moi qui vous parle.
Moi. — Oui.
La Portière. — Monsieur va bientôt s'en aller cheux lui. Vous avez raison.
Moi. — Oui.
La Portière. — Ça vous fera du bien de prendre un peu l'air, car depuis que vous êtes ici, bien sûr, bien sûr...
Moi (avec intention). — Oui.
La Portière (élevant la voix). — Vos parents doivent être contents d'avoir un fils comme vous (c'est son idée fixe, car elle l'a déjà dit à Hamard).
Moi. — Oui.
La Portière. — • C'est que, voyez-vous, rien ne contente plus les parents comme de voir leurs enfants bien travailler. Eh bien ! quand je vois Alphonsine à l'ouvrage, y a rien qui me fasse plaisir comme ça. Veux-tu bien travailler, veux-tu bien travailler, que je lui dis comme ça tous les jours, vilaine paresseuse. Veux-tu pas rester comme ça à ne rien faire. Mais je vais vous dire, elle est un peu molle, cette pauvre Alphonsine. Oui, elle a maintenant un petit bobo, ça l'empêche de coudre. Elle n'a pas tant de mal que moi, allez. Oui, quand j'étais jeune, j'avais les traits plus fins qu'elle, oh ! oui, voui, elle n'a pas les traits aussi fins que moi, c'est ce que je lui dis tous les jours : Alphonsine, t'as pas les traits aussi fins que moi. Mais vous, c'est pas ça. Monsieur, c'est la tête qui travaille, c'est la mémoire qui faut. Bien sûr que oui, vous aurez besoin de prendre l'air.
Je ne l'écoutais plus qu'elle parlait encore.
Ah ! rat, mon bon rat, mon vieux rat, ayez soin d'avoir de bonnes joues pour l'autre semaine, car j'ai faim de vous les embrasser. C'est moi qui m'en donnerai. Décidément, quand j'y pense, je ne pourrai pas m'empêcherde te faire un peu de mal, comme les fois où mes gros baisers de nourrice font tant de bruit que maman dit : (' Mais laisse-là cette pauvre fille ! >> et que toi-même, harassée et me repoussant avec les deux mains, tu dis : « Ah ! bonhomme ! »
En attendant, voilà le jom- qui baisse, je n'y vois presque plus. C'est encore un de moins, Je m'en vais fermer ma lettre, la mettre à la poste, dîner et m'en revenir à l'usufruit, que je repasse et repasse toujours, mais ça me surpasse.
(1) Maurice Schlésinger, éditeur de musique.
[Paris, fin avril 1843.] (•)
Comme je m'ennuie de toi, mon pauvTe rat ! il me semble qu'il }- a quinze jours que je vous ai quittés. Le temps aussi est d'une tristesse affreuse ; il a neigé toute la journée, je suis maintenant tout seul à penser à vous et à me figurer ce que vous faites. Vous êtes là tous rangés au coin du feu, où moi seul je manque. On joue aux dominos, on crie, on rit, on est tous ensemble, tandis que je suis ici comme un imbécile, les deux coudes sur ma table à ne savoir que faire. Le mois qui s'est écoulé a été si bon que j'y pense toujours et je désire qu'il en vienne bien vite de pareils. Je m'étais refait à la maison, je m'étais si bien habitué de nouveau àt'embrasser quand je \'oulais, à être avec mon pauvre rat à toute minute, que la pri\^ation de tout ça me semble plus dure que jamais. J'ai revu aujourd'hui les éternelles rues de mon quartier et la mine de ces trottoirs sur lesquels je passe deux ou trois fois par jour ; j'ai retrouvé sur ma table les bienheureux livres de Droit que j'y avais laissés. J'aime bien mieux ma vieille chambre de Rouen, oii j'ai passé des heures si tranquilles et si douces, quand j'entendais autour de moi toute la maison remuer, quand tu venais à quatre heures pour faire de l'histoire ou de l'anglais, et qu'au lieu d'histoire ou d'anglais tu causais avec moi jusqu'au dîner. Pour qu'on se plaise quelque part, il faut qu'on y vive longtemps. Ce n'est pas en un jour qu'on échauffe son nid et qu'on s'y trouve bien. Dans la journée ça va encore, mais c'est le soir, quand je suis rentré et que je me trouve dans cette chambre vide, que je pense à Rouen. Réponds-moi tout de suite, mon pauvre rat. Dis-moi comment tu vas, si tu n'as point souffert, etc. Dessine, peins, pianote, tâche de passer le t>emps à ton goût, et quoique tu dises que tu n'aimes pas écrire, écris-moi de longues lettres.
A LA MEME
Paris, 11 mai 1843.
Si tu crois à lire mes lettres que je ne m'ennuie pas, mon pauvre rat, tu te trompes on ne peut plus ; quand je pense à vous et que je vous écris, je m'égaye le plus possible, et d'ailleurs je suis si agacé, si embêté, si furieux, que souvent je suis obligé de me battre les flancs pour ne pas me laisser tomber de découragement. Je me remonte le moral, comme on dit, et j'ai besoin de me le remonter à chaque minute. Si tu avais une idée de la vie que je mène, tu le concevrais sans peine. Montaigne, mon vieux Montaigne disait : « Il nous faut abestir pour nous assagir. » Je suis toujours si abesti que cela peut passer pour sagesse et même pour vertu. Quelquefois, j'ai envie de donner des coups de poing à ma table et de faire tout voler en éclats, puis, quand l'accès est passé, je m'aperçois à ma pendule que j'ai perdu une demi-heure en jérémiades, et je me remets à noircir du papier et à tourner des pages avec plus de vitesse que jamais. Le soir arrive, je m'en vais m'attabler
(1) Date douteuse. Celle du 14 avril, donnée dans les éditions antérieures, est certainement fausse; Pâques étant le 16 a\Til en 1843, il est impossible que Flaubert ait pu rentrer à Paris l'avant- veille, après un séjour d'un ntois cn%irou à Rouen.
au fond d'un restaurant tout seul et la mine renfrognée, en pensant à la bonne table de famille entourée de figures amies et où l'on est chez soi, dans soi, oii l'on mange de bon cœur, où l'on rit tout haut. Après quoi je rentre, je ferme mes volets pour que le jour ne me blesse pas les yeux et je me couche. J'ai pourtant maintenant une grande consolation. C'est un bocal d'excellent tabac turc que m'a donné M. Cloquet et qui me sert à charmer mes loisirs.
Paris n'est pas plus favorisé que Rouen sous le rapport du chemin de fer (^) et si tu t'ennuies d'en entendre parler, tu es tout à fait comme moi. Il est impossible d'entrer n'importe où sans qu'on entende des gens qui disent : Ah ! je m'en vais à Rouen ! Je viens de Rouen ! irez-vous à Rouen? Jamais la capitale de la Neustrie n'avait fait tant de bruit à Lutèce ; on en est tanné.
Je te prierai, mon bon rat, de changer un peu votre manière de m'envoyer vos lettres. Celle que j'ai reçue ce matin était datée de mardi. C'est deux bons jours de vieiUesse qu'elle avait sur le dos. Il est étonnant que « maintenant qu'il y a le chem.in de fer et que c'est si commode pour aller à Paris, car on peut y aUer dîner et revenir le soir pour se coucher. Ah ! vraiment, c'est une chose incroyable ! etc.,» et que conséquemment les «voies de communication» sont si rapides, je reçoive des nouvelles de vous comme si vous habitiez au fond de la Basse-Bretagne. Tâchez de vous arranger autrement.
Que fais-tu dans la maison de campagne, ma chère Carolo ! y peinturelures-tu bien? y pianotes-tu raide? Vas-tu dans le bosquet avec Néo, miss Jane et maman, un livre et de l'ouvrage dans ton tablier, t 'asseoir sur un banc? Quel beau soleil il fait ! Comme je voudrais être avec vous ! mais je pioche comme un enragé et d'ici au moi d'août je serai dans un état de fureur permanente. Il m'en prend quelquefois des crispations et je me démène avec mes livres et mes notes comme si j'avais la danse de saint Guy, patron des tailleurs.
Je n'ai pas vu les Collier, car je ne descends plus de mon antre qu'une fois par semaine. J'ai en effet l'air d'une bête plus ou moins fauve ; donc je n'ai pas grande nouvelle à t'annoncer, ou, pour mieux dire, je ne sais rien du tout.
Adieu, vieux rat, vieux coquin de rat.
[Paris, 16 mais 1843.] (=)
Je te remercie bien, mon bon rat, de la lettre que tu m'as envoyée hier ; elle était gentille et spirituelle comme toi, abondante en traits d'esprit que j'ai appris par cœur, et que je donnerai à la première occasion comme étant de moi. Il paraît que les Maupassant {^) sont toujours en belle humeur et que les facéties découlent
(1) La ligne du chemin de fer de Paris à Rouen a été ouverte à l'exploitation le 9 mai 1843.
(2) Date douteuse. Il ne me paraît pas possible que cette lettre soit d'une autre année que 1843. Faute de pouvoir vérifier l'autographe, il faut bien admettre le quantième indiqué dans les éditions antérieures.
(3) Gustave et Louise de Maupassant. Gustave épousa, le 9 novembre 1846, Laure Le Poittevin, sœur d'Alfred. De leur mariage naquirent Guy et Hervé de Maupassant. — Louise de Maupassant épousa, le 6 juillet 1846, Alfred Le Poittevin.
mieux que jamais de leurs lèvres. Je regrette de n'avoir pas assisté au déjeuner où ils en ont tant dit, j'aurais fait ma partie.
J'ai été hier chez les Collier, Gertrude avait commencé une lettre pour toi : elle ne sort pas des bals, c'est un devoir pour elle de n'en pas manquer un seul.
Courage, mon vieux rat, pour samedi prochain. Allons, de l'aplomb, nom d'un tonnerre ! Là, un, deux, un, deux, pas trop vite ! ferme les trilles ! brrr les petites gammes ! ne perdons pas la tête.
Puisque tu fais de la géométrie et de la trigonométrie, je vais te donner un problème : Un navire est en mer, il est parti de Boston chargé de coton, il jauge 200 tonneaux. Il fait voile vers le Havre, le grand mât est cassé, il y a un mousse sur le gaillard d'avant, les passagers sont au nombre de douze, le vent souffle N.-E.-E., l'horloge marque 3 heures un quart d'après-midi, on est au mois de mai... On demande l'âge du capitaine?
A LA MEME
Paris, juin 1843.
Cette lettre vous parviendra par l'ami Florimont (^), qui est chargé de la porter. Il s'embanjue pour la Neustrie non sans peur, car Hautot (^) est là qui le menace et il a une venette horrible d'être obligé d'y subir une journée. Quant à moi, je ne demanderais pas mieux que d'aller même à Hautot, tant je suis embêté du lieu où je suis. L'univers est grand et le voyageur en est le vrai roi. Que ne suis-je voyageur ! Il y a sur la terre des mers énormes et des forêts vier^^es, des déserts à lasser le pied des chevaux, des horizons sans fin, des vallées profondes, des plaines qui n'en finissent, on peut aller partout là ; eh bien, non, il existe aussi sur la terre un petit point restreint qu'on appelle Paris, et dans ce point une autre imperceptibilité qui est l'Ecole de Droit. C'est justement là qu'il me faut vivre, c'est là que je suis à me durcir les fesses sur des bancs de bois et à endurer un professeur qui fait tomber sur vos épaules sa parole de plomb ou d'airain, comme on voudra. Je vais bien encore au cours, mais je n'écoute plus, c'est du temps perdu. J'en ai trop, j'en suis saoul. J'admire les gaillards qui sont là patiemment à prendre des notes et qui ne sentent pas des bouillonnements de rage et d'ennui leur monter à la tête. Quand j'ai avalé deux cours de suite, ce qui m'arrive souvent, juge dans quel état je dois être. La haine que je porte à la science découle, je crois, sur ceux qui l'enseignent, à moins que ce ne soit le contraire, et si j'avais le pouvoir absolu, à coup sûr j'enverrais M. Oudot et compagnie travailler aux fortifications, à grands renforts de coups de pied. En attendant je travaille comme un désespéré pour passer mon examen le plus tôt et le plus infailliblement possible. Mais celui qui pourrait me voir quand je suis seul à m'inoculer tout le français du Code civil dans le cerveau et à savourer la poésie du Code de procédure, celui-là pourrait se vanter d'avoir
(1) Chef du contentieux de la maison de l'Empereur et « répondant » de Flaubert à Paris pour la Faculté de Droit.
(2) Propriété du beau-père d'Achille Flaubert.
VU quelque chose de lamentablement grotesque. Nom d'un nom ! j'aime mieux faire le u journaliste de Nevers» ou le «père Couillère», parole d'honneur.
Quand je pense à vous autres, au moins quelque chose de bon et de doux me ranime et me rafraîchit, mille tendresses gaies m.e reviennent au cœur, et je vais de l'une à l'autre vous regardant tous d'ici, aller, venir, parler avec le son de votre voix, vous lever et vous asseoir dans vos habits que je connais. Ici, par exemple, mon bon raton, j'ai dans les oreilles ton rire sonore et doux, ce rire pour lequel je me ferais crever en bouffonneries, pour lequel je donnerais jusqu'à ma dernière facétie, jusqu'à ma dernière goutte de salive. Si bien que seul, parfois, dans ma chambre, je fais des grimaces dans la glace ou pousse le cri du « Garçon », comme si tu étais là pour me voir et m'admirer, car je m'ennuie bien de mon public.
Paris, [juillet] 1843.
Je suis bien aise, vieux biquet, que les deux courses que tu as faites à la Neuville ne t'aient pas fatiguée. Ça donne bon espoir pour le voyage, ménage-toi d'ici là, chère enfant, reste couchée tard et soigne bien la pauvre fille de ta mère. Si vous m'avez regretté samedi et dimanche dernier, vous n'étiez pas les seules et je ne me suis pas précisément amusé. Ah ! qu'il est temps que tout cela finisse ; je crois que quand même je serais refusé j'en serais content, car au moins j'en serais débarrassé. Je prie maman de ne pas engager M. Getillat à solliciter pour moi auprès des messieurs qui peuvent être de sa connaissance ; j'en serais fort humilié et tous ces tripotages-là ne sont pas de mon genre. Passe encore de se faire recommander par les amis, mais par des dames c'est un peu canaille, un peu trop pour moi ; d'ailleurs les hommes comme moi ne sont pas faits pour être refusés à des examens. Je tâche de me remonter le toupet et de faire le crâne, néanmoins je ne suis pas raide. Peut-être est-ce un excès de modestie?
L'ami Hamard a passé vingt-quatre heures en prison pour n'avoir pas voulu monter la garde. J'ai été le voir. Il pourrissait sur la paille humide des cachots et étudiait les lois dans ce séjour où l'on met ceux qui y contreviennent. Il passe son examen dans quelques jours et file après pour les Pyrénées.
A LA MEME
Paris, [août] 1843.
Le marquis de Saint-Andrieux a dû vous aller donner de mes nouvelles hier. Il vous aura dit sans doute que je me portais bien, que j'avais bonne mine, etc. Mais il n'a pas pu vous dire, car cela est impossible, combien je suis embêté, vexé, irrité, tanné. S'il fallait que mon examen, au lieu d'avoir lieu dans la semaine {^) ne se passât seulement que dans deux mois, je crois que je l'enverrais bouler. Je
(1) Flaubert a passé son deuxième examen de Droit le 24 août 1843. Il a été refusé, par deux noires et deux rouges. Examinateurs : Duranton, Blondeau (doyen), Rossi.
commence en effet à être fourbu. Définitivement, c'est trop d'embêtement pour un homme seul. Si par malheur j'étais refusé, je te jure bien, ma parole d'honneur, que je n'en ferais pas plus pour la seconde fois et que je me présenterais toujours avec ce que je sais jusqu'à ce qu'on m'admette. J'ai commencé à étudier mon examen avec trop de détails, de sorte que maintenant j'en suis encombré. Joins à ça que mes maux de dents me reprennent de plus belle. Jeudi j'ai souffert toute la soirée de façon à m'empêcher de travailler, et la nuit de façon à m'empêcher de dormir. Autre agacement : M. Bonhomme, menuisier, mon voisin, juge à propos de venir tous les jours limer ses scies sur le trottoir qui est en face de moi, ce qui fait une musique très agréable. Il y a de quoi en avoir le rire sardonique et satanique. O combien j'envie l'heureux Narcisse qui, loin des cités, fane en paix la luzerne dans les champs paternels, et qui boit le cidre sous les pommiers avec une innocence digne de l'âge d'or. Il méprise tout examen, et le Code civil n'est pour lui qu'un livre comme un autre, c'est-à-dire un hvre qu'on ne Ht pas.
Tu me demandes des nouvelles d'Henriette, cher rat, je n'en ai pas et je ne suis pas prêt à t'en donner. Les Collier sont maintenant à Chaillot, c'est derrière le bois de Boulogne. Je n'ai pas le temps d'y aller souvent. Gertrude m'a écrit pour me donner son adresse et me dire qu'Henriette allait mieux. L'opinion de M. Cloquet c'est qu'elle est très malade, voilà tout ce qu'il m'en a dit. Elles lui ont plu extrêmement, il les trouve charmantes. Herbert n'est pas venu me voir, il a peur de se perdre dans Paris. Mais je l'ai vu chez sa mère ; il n'est pas changé et m'a dit comme par le passé : «Arthémise, la brosse, la brosse. Bonjour, voisin.»
Si tu savais, vieux rat, combien je pense à cette bienheureuse fin du mois d'août et à la manière dont je me précipiterai hors l'Ecole de Droit quand je serai reçu ! quelles bêtises je dirai et je ferai dans la voiture avec toi ! quelles grimaces et quelles bouffonneries ! je te promets un rire comme tu n'en as jamais entendu.
* A ERNEST CHEVALIER
[Nogent, 2 septembre 1S43.]
Ah ! sans la pipe, la vie serait aride, sans le cigare elle serait incolore, sans la chique elle serait intolérable ! les imbéciles vous disent toujours : «Singulier plaisir, tout s'en va en fumée ! » Comme si tout ce qu'il y a de plus beau ne s'en allait pas en fumée, et la gloire, et l'amour? et les rêves, où vont-ils, où vont-ils, mes amis? Dites-moi donc si les plus beaux spasmes des adolescents, les plus larges baisers des Italiennes, si les plus grands coups d'épée des héros ont laissé autre chose dans le monde que n'en a laissé ma dernière pipe ; il faut convenir que les gens braves sont grotesques et que le peu d'éléments comiques que possède le siècle vient encore d'eux. Il n'y a pas pour moi de prêtre à l'autel, d'âne chargé de fumier, de poète hérissé de métaphores ni de femme honnête, qui me semble aussi comique qu'un homme sérieux.
Je disais donc que je fumais ; j'ajoute que je lis un peu de Ronsard, de mon grand et beau Ronsard pour lequel je ne suis pas le seul qui nourrisse une religion particulière. Singulière chose que la renommée, quand je pense qu'un pédant
SO CORRESPOyDAXCZ !1844'
comme Malherbe et mi passe-froid co:r.~e Boileau ont en:e :f: " :~.~r-i : : i^ le Français, ce peuple spiritael. est encore de leux a\-i5 '. ; 5: u: : : ::.- i n^ rn habit, porcs à deux panes et à paletot.
Je te disais donc que je lisais du Ronsard, et puis après qu'est-ce que je fais encofe? Eh bien, je me baigne dans la Seine, héias ! au heu de la mer, dans un raidnMt qu'on appelle le Livon et sous une chute qu'il y a là, près d'un moulin ; je vais aller ces jouis-d dans la campagne faire quelques excuisions et puis dans huit jours, je crois, nous renirtons pour Rouer, ir : r ca{xtale de la Normandie, dief-lîeu du départei:- r: îr i Serne-Inférienre. -o! —portante par ses manufactures, patrie de Du^uerni. ce Carbonnier. de r.Jle. de Jouvenet, de Hégouay, ptHtier du celr^e de FoateneDe, de Ger. lul: ie Crépet père et fils ; il s'y fait un grand commerce de cotons filés ; elle e ir : rll- 1 5 et des halHtants stujHdes. Je l'exècre, je la hais, jattire sur elle toutes les in; : r .5 du ciel, parce qu'elle
m'a vu naître. Malheur aux murs qui m : r.: 1': ri - ^ e : - : ui m'cmt connu
moutard, et aux pavés où j'ai commence ^ r:r i : :: . 3 Attila, quand
reviendras-tu, aimaWe humanitaire, avec G-i:re :-:.' : :^ers. pour ineen-
dier cette bdle France, pa\"5 des dessous de jHeds et des hretdles ? et conmnence je te prie par Paris d'abord e: 7 : r F uer. er. ~ r~e temps.
Adieu, vieux trenbai. .ir
* AU MÊME
rZ 1544
Me» vieil Err.e-: tu as manqué sans t en n;n:er lire le ien 1 i- 1 :. :.rte homme qui t écrit tes liâmes. Oui, l'ancien, oui jeure ne 1: : . aiier vmt
Pluton, Rhadamante et Minos. Je sms enitr au 11: :: n - : : iin~ le cou, ce qui est un hmffe-::! —rlns pliant -n: tr :ne ce^n. c nn ^m er ie 1^ ?=Tde nationale, avec ; tt tilnlef tisanes, et fnntnt avec ce ^)ectrc n ;: - ttre que toutes les n:^ iie^ in n :.ie :n :. irtlle régime. Sadie donc, dbex ami, que j'ai eu une rnrr n :. n rt n^n :n ee: ^ ir- : nmeuneattaene i'it tdexie en miniature e t : nv enenen: e n n : i nrri- rue je gari tr nirce
que c'est bon ^rntr ^ n n__r z.-: in- r- n:^n~ ie ~2 fa: - ; rtais
venu passer deux ou trois jours pour me tTnnettre des se m :1 f i at j'avais
ététém<Mnchez H***).Onm"afaittr(MS 5 nrer- en niT: : .r : r idrouvert
l'œiL Mon père veut me garderie: Inrtennre e: ne 5 n en: T ::7: n^que
le moral soit bon, jjarce que je ne en:^ me :e :n7 : e^: ct e T::r trn..,c . '.e suis dans un f... état ; à la moindre senee: nn : nr : f n nr :rerrn Lent connue des c<»des à violcMi. mes genoux, mes rteniee et ni:n ventre tremWent comme la feuille. Enfin, c'est là la vie, sic «/ itia. suck is tiu. Il est |Mt>baUe que je ne suis
(1) Edite an caysML. — D'apcès im fic^ment inédit d'une ktne à LooÊe Colet, du 2 septantare 1853. ^ ^***^ ^ I)RI^iè^e^ attaque qoi tmaaha Flaubert sur la route de Font-Andemer et le nai»Tisa an fand d*aa tabôoiet qu'A oonrtni«ait en oanqngnie de son ficèie AriiiHt» est jautïg ISU. — lyantie port, la der- AJ^eiBSLiltHiuM de Droit pose par Flanbert, la nenvième. oertanement antéiienre à ceXbt attaqne. est da \5 jasTisr 1S44 ; ce qui pennet de dater avec une j|ni««wîii»arin« très grande, la lettre ô-dessos.
pas près de retourner à Paris, si ce n'est peut-être deux ou trois jours vers le mois d'avril, pour donner congé à mon propriétaire et régler quelques petites affaires ; on me fera prendre de bonne heure cette année l'air de la mer, on me fera faire beaucoup d'exercice et surtout beaucoup de calme. Je dois joliment t'embêter, n'est-ce pas, avec le récit de mes douleurs ; mais que veux-tu, si j'ai déjà les maladies des vieillards, il me sera bien permis de radoter comme eux.
Et toi, que deviens-tu? Comment ça va? Comment roules-tu ta bosse dans la nouvelle Athènes? écris-moi. Quand tu viendras aux Andelys, n'oublie pas de pousser jusqu'à Rouen. Adieu, miUe compliments aux amis, aux sieurs Dumont {^) et Coutil.
Adieu, vieux.
Jeudi matin.
* AU MÊME
[Rouen, 9 février 1844.]
Nos deux lettres se sont croisées, mon bonhomme ; tu m'en envoyais une assez facétieuse qui m'a fait rire et m'a déplissé le front, tu en as reçu une de moi qui t'aura fait de la peine et t'aura fait dire des sacré n... d... D... Ton brave oncle Motte est venu ici savoir de mes nouvelles, et sans doute qu'il t'en aura donné. Oui, mon vieux, j'ai un séton qui coule et me démange, qui me tient le cou raide et m'agace au point que j'en ai des suées. On me purge, on me saigne, on me met des sangsues, la bonne chère m'est interdite, le vin m'est défendu, je suis un homme mort.
Je ribote avec l'eau de fleurs d'oranger, je me f... des bosses de pilules, je me fais socratiser par la seringue et j'ai un hausse-col sous la peau. Quelle existence voluptueuse ! Ah que je m'emm... !
J'ai horriblement souffert, cher Ernest, depuis que tu ne m'as vu et j'ai considéré combien la vie humaine était diaprée de fleurs et festonnée d'agréments ; je passerai tout l'été à la campagne, à Trouville, je voudrais y être. Je soupire après le soleil.
Sais-tu jusqu'où doit aller ma tristesse, et comprends-tu que je vive... La pipe, oui la pipe, oui, tu as bien lu, la pipe, cette vieille pipe :
LA PIPE m'est défendue ! ! !
moi qui l'aimais tant, moi qui n'aimais que ça ! avec le grog froid en été et le café en hiver.
J'irai probablement à Paris avant six semaines, deux mois, pour mettre ordre à mes affaires, puis je reviendrai ici. Je suis comme un melon ; heureusement que ce melon ne coule pas, il ne manquerait plus que cela.
Et toi, vieux? toujours la thèse de l'usufruit? C'est aussi une fière maladie, mais tu en seras bientôt débarrassé. Adieu, présente mes respects, ou plutôt dis des cochonneries de ma part aux sieurs Dumont et Coutil, et si l'on demande comment je vais, dis : très mal ; il suit un régime stupide ; quant à la maladie elle-même, il s'en f... bien.
Adieux, vieux.
(1) D' Dumont, camarade et ami de Flaubert.
* AU MÊME
7 juin [1844.]
Eh quoi ! pau\Te vieux bougre, tu es toujours c... par ta sacrée santé, embêté par la maladie, fortement vexé par les indispositions, tu continues ton système d'être malade au moment de tes examens, et de retarder par là tes prodigieux succès, tes ovations universitaires ! quant à ton serviteur, il va mieux, sans précisément aller bien ; il ne se passe pas de jour sans que je ne voie, de temps à autre, passer devant mes yeux comme des paquets de cheveux ou des feux du Bengale, cela dure plus ou moins longtemps. Néanmoins, ma dernière grande crise a été plus légère que les autres. Je possède toujours mon séton, agrément que je te souhaite peu, ainsi que la privation de la pipe, souffrance horrible à laquelle n'ont pas été condamnés les premiers chrétiens ; et on dira que les empereurs ont été cruels ! ! ! voilà comme on écrit l'histoire, môssieu ! Sic scribiiur historia. Je ne suis pas près de naviguer seul, d'avoir cette liberté, de sorte qu'il se passera encore du temps avant que je n'aille me piéter avec toi sur la Roche-à-l'Hermite et me rouler dans le bois de Cléry... Ah ! les beaux jours que ceux où, amplement muni de tabac et de cigares, j'ascendais la voiture de Jean et je m'en allais aux Andelys ! Oui dira toutes les blagues qui ont été servies, toute la salive qui a juté de nos lèvres [ ].
Mon père a acheté une froprillété aux environs de Rouen, à Croisset ; nous y allons habiter la semaine prochaine, tout est bouleversé par ce déménagement ; nous y serons assez mal logés cet été et au milieu des ouvriers, mais l'été prochain je crois que ce sera superbe. Je me pourmène en canot avec Achille, me rappelant ces mots classiques du père Giffard : V'ià le pilote comme ça qui dit : V'ià la mer qui bat nos flancs.
Ecris-moi comment tu vas et ce que tu fais ; vois-tu quelquefois Oudot dans tes rêves? Duranton te pèse-t-il sur la poitrine quand tu as des cauchemars? Quelle belle invention que l'Ecole de Droit pour vous emm... ; c'est à coup sûr la plus enkikinante de la création.
Adieu, vieux, bonne santé, mille choses à tes bons parents.
Tout à toi.
Ne m'oublie pas auprès du jeune Coutil si tu le vois. C'est du reste de saison i comment oublier le coutil en été?