‹ Œuvres complètes illustrées de Gustave FlaubertChapitre 27 sur 39 · QUESTIONS SOCIALES · texte numérisé non relu

QUESTIONS SOCIALES

Quel est le saint que tu préfères? C'est le saint Péray. [ ]

QUESTIONS d'algèbre.

Quand le bey de Constantine fut expulsé de cette ville, on le réduisit à l'état

de rafraîchissement, on lui dit «sors-bey» (sorbet) [ ].

Les Français sont très élevés en Afrique, ils y tiennent Oran.

Tout à toi.

(1) M^e Bonenfant, née Olympe Parain, cousine germaine de Gustave Flaubert, mariée à un avoue de Nogent-sur-Seine.

* AU MÊME

Trouville, mardi 21 septembre- 1841.

Mon cher Ernest,

Tu dois maudire ma crasse paresse et mon entier oubli ; c'est que je m'ennuie, m'ennuie, m'ennuie, c'est que je suis bête, sot, inerte ; c'est que je n'ai pas la vigueur nécessaire pour remplir trois feuilles de papier ; depuis un mois que je suis à Trou%alle, je ne fais absolument rien que manger, boire, et dormir et fumer.

Il est maintenant marée pleine, la mer est à 15 pas de moi au bas de l'escalier de Notre-Dame. Je suis assis sur une chaise à t'écrire sur mes genoux, il est midi, le soleil brille en plein, je sors de table et je me suis considérablement bourré, les yeux me piquent, je rote et je digère en contemplant le bel océan vert et la grandeur des oeuvres de Dieu, qui a tout fait pour le mieux dans le meilleur des mondes

possible, ayant créé [ ] la nuit pour les amants, les hommes pour le malheur

et la vue de l'Océan pour réjouir les gens à moitié ivres. La brise fait bien après déjeuner, peu importe qu'elle casse les mâts des navires et engloutisse des gens ; elle souffle dans les chevaux d'un homme qui fume et cela le divertit.

Pourtant la terre était belle, elle le serait encore ; les jours sont beaux quand le soleil couchant les dore, la femme est toujours belle quand un frisson d'amour la fait vibrer et trembler sous les baisers, mais pour qui? qui est-ce qui est heureux maintenant? Les gens du bagne, peut-être, qui ont de l'orgueil !

Le temps n'est plus où les cieux et la terre se mariaient dans un immense hymen, le soleil pâht et la lune devient blême à côté des becs de gaz ; chaque jour quelqu'astre s'en va ; hier c'était Dieu, aujourd'hui l'amour, demain l'Art. Dans cent ans, dans un an peut-être, il faudra que tout ce qui est grand, que tout ce qui est beau, que tout ce qui est poète enfin, se coupe le cou de désœuvrement ou aille se faire renégat en Turquie.

Je suis légèrement empiffré, pardonne-moi tout ceci. Tu es venu à Rouen, je n'y étais pas ; sort heureux ! dans dix jours environ je serai de retour, tu reviendras, j'y compte.

Adieu [ ], je t'embrasse, mon vieil ami.

Tout à toi.

* AU MÊME

[Rouen, 25 novembre 1841.] (')

Il me semble que tu deviens bien élégiaque ; est-ce que tu te livrerais à la lecture de M. de Bouilly ou à celle du vénérable Tissot? Tu parles des ennuis de la capitale comme un sage, et les plaisirs de famille te semblent préférables aux plaisirs du monde ; s'ils sont plus vertueux, ils sont un peu moins vifs, conviens-en t'

[ ] J'ai été fâché de ne pas trinquer ensemble avant mon départ, d'autant plus

que je t'avais donné la veille une assez pitoyable idée de moi, en ne buvant pas et en ne mangeant pas. J'étais horriblement fatigué aux mollets et ma verve s'en

(1) Une autre lettre au même, datée [Rouen, 23 octobre 1841] reste inédite.

ressentait [ ]. J'espère réparer ma réputation dans les premiers jours de janvier

en nous f... une culotte dans les règles (culotte qui sera sans revers) pour fêter la nouvelle année et la session qui s'ouvrira et qui doit renverser le ministère de l'étranger ; on y votera la réforme électorale et un bœuf truffé au beurre d'anchois pour chaque citoyen ; dans six semaines environ, nous nous re verrons, et enfin l'année prochaine tant que nous voudrons. Dis-moi ce que tu comptes faire, si tu penses rester à Paris, ou aller aux Andelys?

Tu pioches? C'est un peu humihant, le travail est ce qui rabaisse l'homme, les sots prétendent que c'est sa gloire, mais pour moi, c'est bien le signe de la malédiction divine, la marque d'une décadence.

Mon cousin Armand Allais (^), que tu connais, vient d'hériter ; si l'on ne découvre pas de testament vendredi prochain, mon homme empoche environ 700,000 francs et plus. O fortune ! Voilà de tes coups ! et tu laisses un grand artiste comme moi végéter dans une médiocrité imbécile. Horace parle quelque part d'une médiocrité dorée ; ce serait, pour nous, un luxe de roi, une médiocrité dorée qui nous donnerait des miUions. O Amérique, que ne m'envoies-tu des oncles du fond de tes forêts ! qu'ils soient tatoués oui ou non, de chair rouge avec des plumes, Osages ou Iroquois, n'importe ! pourvu qu'ils soient riches, qu'ils soient oncles et qu'ils meurent ! Comme j'échangerais mes cartes de Droit ('^) contre des cartes de restaurant, comme j'allumerais des cigares de dix sous avec mi code, etc..

Je ne travaille point encore à la noble science dont tu gravis l'échelle avec des

jarrets si sohdes, et dans laquelle tu auras [ ] le titre de Docteur ; la science du

juste et de l'injuste me flatte peu, la justice des hommes m'a toujours paru plus bouffonne que leur méchanceté n'est hideuse, l'idée d'un juge me paraît la conception la plus cocasse qu'il soit possible d'avoir.

Adieu mon vieux.

Ton numéro est-il 35 ou 55? Forme tes chiffres hsiblement, cela te nuirait si tu voulais plus tard entrer dans une administration — comme disent les maîtres d'écriture — tel que commis aux barrières, à l'enregistrement, etc..

* AU MÊME

Vendredi 31 décembre 1841, 3 h. d'après-midi.

On n'y voit déjà plus et à coup sûr je ne finirai pas ma lettre sans chandelle ou plutôt sans bougie dite de l'Etoile, car elle n'éclaire pas comme les étoiles.

Jadis, nous étions en congé à cette époque-ci, d'hier au soir, nous étions déjà sortis ; aujourd'hui, nous eussions resté là au coin de ce même feu ; comme nous fumions, comme nous gueuhons ! Comme nous parlions du collège, des pions et de l'avenir, de Paris, de ce que nous ferions à 20 ans ; et le lendemain, le jour du

(1) Fils de la «tante Allais» de Pont-l'Evêque, qui aurait été, d'après M"» Commanvilte, le prototype de la Madame .Cubain, de Un Cœur simple.

(2) Je dois à l'extrême obligeance de M. le Doyen de la Faculté de Droit de Paris les renseignements qui vont suivre. — La première inscription de Flaubert est du 10 novembre 1841.

jour de l'an, éveiUés avant 5 heures au son des clairons qui salueront encore demain matin mon voisin Foucher, tu te levais le premier, tu faisais mon feu, etc., etc. Te rappelles-tu que jamais nous ne nous endormions avant minuit que nous voulions voir arriver la nouvelle année en fumant et que chacun dans notre lit, nous entendions réciproquement le bruit de nos brûle-gueules brûlant dans l'ombre, et comme nous déclamions sur le jour de l'an qui nous faisait tant de plaisir et que nous aimions tant !

Mais demain je serai seul, tout seul, et comme je ne veux pas commencer l'année par voir des joujoux, faire des vœux et des visites, je me lèverai comme de coutume à 4 heures, je ferai de l'Homère et je fumerai à ma fenêtre en regardant la lune qui reluit sur le toit des maisons d'en face, et je ne sortirai pas de toute la journée ! ! ! et je ne ferai pas tine seule visite ! Tant pis pour ceux qui se fâcheront, je ne vais nulle part, ne vois personne et ne suis vu de personne ; le commissaire de pohce ignore mon existence, je voudrais qu'elle le fût encore beaucoup plus, comme dit le sage ancien : «Cache ta vie et abstiens-toi». Aussi trouve-t-on que j'ai tort, je devrais aller dans le monde, je suis un drôle d'original, un ours, un jeune homme comme il n'y en a pas beaucoup, j'ai sûrement des mœurs infâmes et je ne sors pas des cafés, estaminets, etc., telle est l'opinion du bourgeois sur mon compte. — A propos de bourgeois, c'est demain qu'il y en aura dans les rues ; que de rosettes, de cravates blanches ! comme il y en aura, des chemises phssées, et d'habits du dimanche et de chapeaux neufs ! Le port étincellera de Rouennais et de Rouennaises avec leurs petits qu'on bourrera de marrons glacés, et dont on collera les entrailles avec du sucre de pomme.

Hélas, mon pauvre ami, tu t'attendais peut-être à une belle lettres monstre coûtant 30 sous de port? Je n'en ai pas la vigueur, le sujet ne fournit pas, ou plutôt c'était un sujet unique que celui de l'année dernière ; demain d'ailleurs je ne dîne pas en ville, vu que tous ces dîners me déplaisent fort, je f... même le camp de Rouen vendredi prochain pour ne point faire les Rois et manger de la brioche froide, tant je suis désireux de ces vénérables fêtes dont les poètes du Musée des familles déplorent la perte ; non, je ne veux pas faire les Rois, ni les défaire non plus ; pourvu qu'ils me laissent tranquille, c'est tout ce que je demande d'eux.

Voici quelques pointes de mon invention que tu peux répandre dans Paris, dès demain ; je te les envoie, te sachant amateur des arts et partisans de la civilisation : Comment l'auteur des « Guêpes'^) ressemble-t-il à un poisson? — parce que c'est tin carlet (Karr-laid) . — Quelle est la partie de la philosophie la plus maigre, la plus sèche? — c'est l'éthique. — Le style le plus brûlant c'est celui de Brazier. 0 Ernest, ô Richard, ô mon roi, ô mon ami, en voici deux autres qui vont te terrasser, ôte ta casquette, à genoux, à genoux ! Quel était le peuple de l'antiquité le plus farceur, le plus noceur, le plus en train de boire, de bambocher , etc.? — ce sont les Parthes, parce qu'ils étaient toujours en partie. Euh ! mon vieux, qu'é que t'en dis?... Quel est le personnage de Molière qui ressemble à une figure de rhétorique ?-? ? — c'est Alceste parce qu'il est mis en trope ! Euh ! mon vieux, qu'é que t'en dis? Tu comprends n'est-ce pas?

Ton oncle Motte est venu hier à Rouen, il a déjeuné à la maison, mais je ne l'ai point vu, étant à déjeuner chez le sieur Jacquart où je me suis repassé une bosse

conditionnée pour me consoler des tracasseries qu'on fait endurer à la presse, et des humiliations que l'Angleterre fait subir à la France.

L'avocat est aussi venu à Rouen il y a une huitaine pour baptiser un petit R***, il a tenu l'enfant sur les fonts baptismaux, le soir il y a eu un dîner. Cela n'empêche pas le sieur R***, droguiste de la rue de la Savonnerie, d'être toujours sourd et d'avoir la mine d'un fier imbécile !

O plût à Dieu que le tonnerre écrasât Rouen, et tous les imbéciles qui y habitent, moi y compris.

Je descendrai toujours rue Lepeletier, n^ 5 ; la moralité du quartier a pour moi des attraits. J'arriverai probablement à Paris le 8 au matin ; j'irai incontinent te voir, nous déjeunerons, dînerons, souperons ensemble, mais d'ici là tu auras de mes nouvelles. Adieu, bonne année, bonnes pipes [ ].

Adieu.

* AU MÊME

[Rouen, 22 janvier 1S42.J

Sacré n... d... D... ! Xous commencions à causer gentillement dimanche aprèsmidi en fumant dans ta chambre qui a des rideaux rouges [ ] lorsque 4 heures sont

venues et que je me suis en allé. C'est tout de même embêtant de ne pas nous être vus plus longtemps, et de ne pas avoir même pris un petit verre ensemble, n'eût-ce été qu'un verre de cassis (et on eût pardonné dans ce cas-ci) ; mais je m'en console en pensant que l'année prochaine nous habiterons le même paj's et le même quartier, voire même au mois de juin ou de juillet prochains que je passerai à Paris pour mon examen. Je dirai adieu à Rouen, au port et aux restaurations du Palais de Justice ; en fait de restaurations, je n'aime que les restaurateurs, et quant au port, pourvu qu'il soit frais, c'est tout ce qu'il me faut, avec des choux même, c'est assez bon quand on a faim ; je dirai adieu à Rouen avec autant de satisfaction que Thomas en avait en quittant le collège. Thomas était une chanson de mon ami Catillon, hymne célébrant la joie de l'homme qui sort du collège ; il y avait ces deux beaux vers :

Vous autres citoyens du collège

Vous allez nu-pieds, nu-pattes dans la neige, etc.

A propos d'examen, je n'ai point encore ouvert mes livres de Droit, ça viendra vers le mois d'avril ou de mai ; alors je travaillerai quinze heures, serai refusé et traiterai ensuite mes examinateurs de canailles, de ganaches, de pairs de France ; ou bien je serai reçu et je dirai que j'ai considérablement pioché, les bourgeois me regarderont comme un homme fort et destiné à illustrer le barreau de Rouen, et à devoir défendre les murs mitoyens, les gens qui secouent des tapis par les fenêtres, assassinent le roi ou hachent leurs parents en morceaux et les mettent dans des pouches [sic], toutes choses que se permettent les Français.

Le Français, né malin, créa la guillotine ; mais je ne suis pas encore avocat, je n'ai point la soutane, ni la bavette. Nous méditons mieux que ça pour quand nous aurons l'âge, c'est de f... le camp et d'aller vivre tout bonnement avec quatre

mille livres de rentes en Sidle ou à Naples, où je \'ivrai comme à Paris avec vingt. Bon voyage, Monsieur Du Mollet !

Adieu, mon vieux, réponds-moi [ ]. Je suis ennuyé, ennuyeux, ennuyant,

embêté, embêtant [ ]. Fume bien...

Homme supérieur.

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