A ACHILLE FLAUBERT
Tréport, vendredi 26 [septembre 1845.]
Nous voilà piétés au Tréport depuis hier soir — c'est un pays charmant, c'est-à-dire c'est une mer superbe, car le pays par lui-même est assez laid — mais la mer, mon vieux, la mer ! — Trouville est enfoncé — nous te regrettons tous, cela gâte un peu le plaisir que nous avons à être ici. — Il y a des rochers superbes, un ciel tout bleu et presque asiatique, tant le soleil brille — enfin nous sommes enchantés.
Le vénérable père Parain reste avec nous jusqu'à dimanche matin — vous le verrez dimanche soir ; — revêtu du twine anglais, il se promène sur la jetée d'un air maritime — interroge les pêcheurs, assiste à la vente du poisson et rêve à faire de l'effet quand il sera de retour à Nogent.
Nous sommes logés chez Michel Laumeille et Catherine Legris son épouse, baigneurs brevetés de S. A. R. le comte de Paris, car il n'est question que de la famille royale — on en est tanné — un patriote ne saurait vivre longtemps dans un semblable pays ; — le sieur Wall, ami de l'infâme ravisseur de nos hbertés pubHques, nous a pilotés dans le château d'Eu et a mis à notre disposition le canot des souverains ; — nous en avons profité déjà pour venir d'Eu ici, mais nous ne ferons pas de promenade en mer. — Caroline a toujours son mal de gorge, elle s'en plaint surtout la nuit. Papa souffre de temps en temps des dents, cependant il va bien, ses yeux sont en bon état et le jacies est meilleur qu'en partant de Rouen ; ma mère a eu ce matin la migraine, elle est levée et pense que ça va diminuer ; quant à moi, mon vieux, je vais bien ; je me suis ce matin fait la barbe avec ma main droite, quoique le séton me tiraillant et la main ne pouvant se pher, j'aie eu quelque mal.
Il a été question de Baptiste — voici où en sont les choses : papa, qui trouve qu'on doit avoir de la reconnaissance pour les gens qui vous ont servi longtemps, veut à toute force l'employer ; mais la bourgeoise a formellement dit qu'elle ne voulait pas de son épouse ni de lui à la maison ; on l'emploierait de temps à autre pour faire des journées ; j'ai fait ob.server qu'il faudrait mieux prendre, pour aider le jardinier, un homme du pays qui pût avoir soin du canot, qui sût le diriger quand nous ne voudrions pas ramer nous-mêmes ; — la question en est restée là.
Papa te prie d'acheter ou de charger V. O. d'acheter un cent de bon trèfle ou
de luzerne pour sa jument ; n'oublie pas cette commission, il tient à ce qu'elle soit faite.
Adieu, mon cher Achille, embrasse bien pour moi et pour nous tous ta bonne femme et ton joli enfant. Adieu, nous vous regrettons et pensons à vous, portezvous bien et donnez-nous de vos nouvelles.
Tout à toi.
Ton Frère.
A maxime du camp (1),
Rouen, mars 1846.
Hamard sort de ma chambre où il sanglotait debout, au coin de ma cheminée ; ma mère est une statue qui pleure. Caroline parle, sourit, nous caresse, nous dit à tous des mots doux et affectueux ; elle perd la mémoire ; tout est confus dans sa tête, elle ne savait pas si c'était moi ou Achille qui était parti pour Paris. Quelle grâce il y a dans les malades, et quels singuliers gestes ! Le petit enfant tette et crie. Achille ne dit rien et ne sait que dire. Quelle maison ! quel enfer ! Et moi? J'ai les yeux secs comme un marbre. C'est étrange. Autant je me sens expansif, fluide, abondant et débordant dans les douleurs fictives, autant les vraies restent dans mon cœur acres et dures ; elles s'y cristallisent à mesure qu'elles y viennent. Il semble que le malheur est sur nous et qu'il ne s'en ira qu'après s'être gorgé de nous. Encore une fois je vais revoir les draps noirs et j'entendrai l'ignoble bruit des souliers ferrés des croque-morts qui descendent les escaliers. J'aime mieux n'avoir pas d'espoir et entrer au contraire par la pensée dans le chagrin qui va venir. — Marjolin arrive ce soir ; que fera-t-il ? Adieu ! j'ai eu hier un pressentiment que, quand je te reverrais, je ne serais pas gai.
AU MEME
Croisset, mars 1846 [23 ou 24 mars.]
Je n'ai pas voulu que tu vinsses ici ; j'ai redouté ta tendresse. J'avais assez de la vue de Hamard sans la tienne. Peut-être eûsses-tu été encore moins calme que nous. Dans quelques jours je t'appellerai et je compte sur toi. C'est hier, à onze heures, que nous l'avons enterrée, la pauvre fille. On lui a mis sa robe de noce, avec des bouquets de roses, d'immortelles et de violettes. J'ai passé toute la nuit à la garder. Elle était droite, couchée sur son lit, dans cette chambre où tu l'as entendue faire de la musique. Elle paraissait bien plus grande et bien plus belle que vivante, avec ce long voile blanc qui lui descendait jusqu'aux pieds. Le matin, quand tout a été fait, je lui ai donné un dernier baiser dans son cercueil, et j'ai senti le plomb me plier sous les mains. C'est moi qui l'ai fait mouler. J'ai vu les grosses pattes de ces rustres la manier et la recouvrir de plâtre. J'aurai sa main et sa face.
(1) Texte conforme, pour cette lettre et les autres lettres à Du Camp, aux Soturniis littéraires, tome !«', de cet auteur. — Caroline Hamard est morte le 20 mars 1846. Le D' Flaubert, père de Gustave, était mort le 15 janvier de la même année.
Je prierai Pradier de me faire son buste et je le mettrai dans ma chambre. — J"ai à moi son grand châle bariolé, une mèche de cheveux, la table et le pupitre sur lequel elle écrivait. — Voilà tout ; — voilà tout ce qui reste de ceux que l'on a aimés ! Hamard a voulu venir avec nous. Arrivés là-haut, dans ce cimetière, derrière les murs duquel j'allais en promenade avec le collège, Hamard sur les bords de la fosse s'est agenouillé et lui a envoyé des baisers en pleurant. La fosse était trop étroite, le cercueil n'a pas pu y entrer. On l'a secoué, tiré, tourné de toutes les façons ; on a pris un louchet, des leviers, et enfin un fossoyeur a marché dessus, — c'était la place de la tête — pour le faire entrer. J'étais debout, à côté, mon chapeau à la main ; je l'ai jeté en criant. Je te dirai le reste de vive voix, car j'écrirais trop mal tout cela. J'étais sec comme la pierre d'une tombe, mais horriblement irrité. J'ai voulu te raconter ce qui précède, pensant que cela te ferait plaisir. Tu as assez d'inteUigence et tu m'aimes assez pour comprendre ce mot (plaisir» qui ferait rire les bourgeois. — Nous voilà revenus à Croisset depuis dimanche. — Quel \'oyage ! seul a\'ec ma mère et l'enfant qui criait ! — La dernière fois que j'en étais parti, c'était avec toi, tu t'en souviens. Des quatre qui y habitaient, il en reste deux. Les arbres n'ont pas encore de feuilles, le vent souffle, la rivière est grosse ; les appartements sont froids et dégarnis. Ma mère va mieux qu'elle ne pourrait aller. Elle s'occupe de l'enfant de sa fille, la couche dans sa chambre, la berce, la soigne, le plus qu'elle peut. Elle tâche de se refaire mère ; y arrivera-t-elle? La réaction n'est pas encore venue et je la crains fort. Je suis accablé, abruti ; j'aurais bien besoin de reprendre ma vie calme, car j'étouffe d'ennui et d'agacement. Quand retrouverai-] e ma pauvre vie d'art tranquille et de méditation longue ! Je ris de pitié sur la vanité de la volonté humaine, quand je songe que voilà six ans que je veux me remettre au grec et que les circonstances sont telles que je n'en suis pas encore arrivé aux verbes.
Adieu, cher Maxime, je t'embrasse tendrement.
* A ERNEST CHEVALIER
[Croisset], 5 avril [1816.]
Eh bien, pauvre vieux, encore un ! Tu n'as pas eu le temps de répondre à la lettre où je te parlais de la mort de mon père, que je t'en envoie une autre où je te parle de celle de ma sœur ! la prochaine sera peut-être pour te dire celle de ma mère ! qui sait ! je m'attends à tout, je suis comme un pavé de grande route, le malheur marche sur moi et piétine à plaisir.
Quel changement depuis que nous ne nous sommes vus. Mon père parti d'abord, puis elle ensuite, ma pauvre Caroline que j'aimais tant, dont j'étais si fier ! Tu l'as connue toi, mon bon Ernest, nous avons joué ensemble autrefois, quand nous étions enfants. Ton souvenir est lié au sien dans toutes les scènes tendres qui me reviennent maintenant à l'esprit.
Si tu étais là, que de choses j'aurais à te dire! mon vieil ami, mon vieux camarade. Toi qu'elle confondait dans ses jeux et qu'elle ne distinguait pas de son frère.
Le Docteiu- Achille-Cléophas Flaubert, père de Gustave. (Communiqué par 3/. G.-A. Le Roy, Constrvateur du Musée de Croisset.)
Quelques jours avant de mourir, elle a parlé de toi dans son délire ; elle croyait que tu étais à la maison. Elle parlait aussi de son père, elle s'étonnait de ne le pas voir. Comme elle a souffert, comme elle a souffert ! Tantôt elle poussait des cris déchirants ou geignait douloureusement. Il n'y a ni mot ni description qui te puisse donner une idée de l'état de ma mère... J'ai un triste pressentiment sur son compte, et malheureusement je suis payé pour croire à mes pressentiments.
Ecris-moi donc longuement, souvent, le plus longuement possible. Où est le temps où nous nous voyions tous les jours. Nos pauvres jeudis du collège, où sont-ils?
Adieu, je t'embrasse bien tendrement.
Fais-moi le plaisir d'envoyer la lettre ci-jointe en y mettant l'adresse. C'est pour Lorelli ; je ne lui avais pas encore répondu.
A EMMANUEL VASSE
[Croisse t] 5 avril 1846.
Quand tu m'as quitté la dernière fois, quand tu m'as vu repartir pour Rouen, tu t'es dit sans doute que, le temps venant, les jours s'écoulant, ma douleur allait passer, que je me consolerais à la longue de la mort de mon père et que je finirais enfin par rentrer dans le calme dont il y a si longtemps que je suis privé. Ah oui ! du calme ! y en a-t-il pour les pavés de la grande route qui sont broyés par les roues des chariots? y en a-t-il pour l'enclume?
En plaçant ma vie au delà de la sphère commune, en me retirant des ambitions et des vanités vulgaires pour exister dans quelque chose de plus solide, j'avais cru que j'obtiendrais, sinon le bonheur, du moins le repos. Erreur ! il y a toujours en nous l'homme, avec toutes ses entrailles et les attaches puissantes qui le relient à l'humanité. Personne ne peut échapper à la douleur, j'en sais quelque chose ; notre dernier malheur a été encore plus horrible que l'autre en ce qu'il était moins prévu, moins probable ; et puis, voir mourir un être jeune dans toute la plénitude de sa beauté et de son intelligence, c'est quelque chose qui révolte, on éprouve le sentiment d'une atroce injustice.
Reste toujours comme tu es, ne te marie pas, n'aie pas d'enfants, aie le moins d'affections possible, offre le moins de prise à l'ennemi.
J'ai vu de près ce qu'on appelle le bonheur et j'ai retourné sa doublure ; c'est une dangereuse manie que de vouloir le posséder.
Ecris-moi quelquefois, tiens-moi au courant de tes travaux ; je ne sais maintenant quand j'irai à Paris. Adieu.
A MAXIME DU CAMP
[Croisset], 7 avril 1846.
J'ai pris une feuille de grand papier avec l'intention de t'écrire une longue lettre ; peut-être ne vais-je pas t'envoyer trois lignes ; c'est comme ça viendra. Le temps est gris, la Seine est jaune, le gazon est vert ; les arbres ont à peine de
feuilles, elles commencent, c'est le printemps, l'époque de la joie et des amours. — «Mais il n'y a pas plus de printemps dans mon cœur que sur la grande route, où le hâle fatigue les yeux, où la poussière se lève en tourbillons. » — .Te rappelles-tu où cela est? C'est de Novembre. J'avais dix-neuf ans quand j'ai écrit cela, il y a bientôt six ans. C'est étrange comme je suis né avec peu de foi au bonheur. J'ai eu, tout jeune, un pressentiment complet de la vie. C'était comme une odeur de cuisine nauséabonde qui s'échappe par un soupirail. On n'a pas besoin d'en avoir mangé pour savoir qu'elle est à faire vomir. Je ne me plains pas de cela, du reste, mes derniers malheurs m'ont attristé, mais ne m'ont pas étonné. Sans rien ôter à la sensation, je les ai analysés en artiste. Cette occupation a mélancoliquement récréé ma douleur. vSi j'avais attendu de meilleures choses de la vie, je l'aurais maudite ; c'est ce que je n'ai pas fait. Tu me regarderais peut-être comme un homme sans cœur, si je te disais que ce n'est pas l'état présent que je considère comme le plus pitoyable de tous. Dans le temps que je n'avais à me plaindre de rien, je me trouvais bien plus à plaindre. Après tout, cela tient peut-être à l'exercice. A force de s'élargir pour la souffrance, l'âme en arrive à des capacités prodigieuses ; ce qui la comblait naguère à la faire crever, en couvre à peine le fond maintenant. J'ai au moins une consolation énorme, une base sur laquelle je m'appuie ; c'est celle-ci : je ne vois plus ce qui peut m'arriver de fâcheux. Il y a la mort de ma mère que je prévois plus ou moins prochaine ; mais, avec moins d'égoïsme, je devrais l'appeler pour elle. Y a-t-il de l'humanité à secourir les désespérés? As-tu réfléchi combien nous sommes organisés pour le malheur. On s'évanouit dans la volupté, jamais dans la peine ; les larmes sont pour le cœur ce que l'eau est pour les poissons. Je suis résigné à tout, prêt à tout ; j'ai serré mes voiles et j'attends le grain, le dos tourné au vent et la tête sur ma poitrine. On dit que les gens religieux endurent mieux que nous les maux d'ici-bas ; mais l'homme convaincu de la grande harmonie, celui qui espère le néant de son corps, en même temps que son âme retournera dormir au sein du grand Tout, pour animer peut-être le corps des panthères ou briller dans les étoiles, celui-là non plus n'est pas tourmenté. On a trop vanté le bonheur mystique. Cléopâtre est morte aussi sereine que saint François. Je crois que le dogme d'une vie future a été inventé par la peur de la mort ou l'envie de lui rattraper quelque chose. — C'est hier (^) que l'on a baptisé ma nièce. L'enfant, les assistants, moi, le curé lui-même qui venait de dîner et était empourpré, ne comprenaient pas plus l'un que l'autre ce qu'ils faisaient. En contemplant tous ces symboles insignifiants pour nous, je me faisais l'effet d'assister à quelque cérémonie d'une rehgion lointaine, exhumée de la poussière. C'était bien simple et bien connu, et pourtant je n'en revenais pas d'étonnement. Le prêtre marmottait au galop un latin qu'il n'entendait pas ; nous autres, nous n'écoutions pas ; l'enfant tenait sa petite tête nue sous l'eau qu'on lui versait ; le cierge brûlait et le bedeau répondait : Amen ! Ce qu'il y avait de plus inteUigent à coup sûr, c'étaient les pierres qui avaient autrefois compris tout cela et qui peut-être en avaient retenu quelque chose.
(1) Désirée-Caroline Hamard a été baptisée en effet dans l'église de Saint-Martin de Canteleu, le tj avril 1846.
Je vais me mettre à travailler, enfin ! enfin ! J'ai envie, j'ai espoir de piocher démesurément et longtemps. Est-ce d'avoir touché du doigt la vanité de nousmêmes, de nos plans, de notre bonheur, de la beauté, de la bonté, de tout? mais je me fais l'effet d'être borné et bien médiocre. Je deviens d'une difficulté artiste qui me désole ; je finirai par ne plus écrire une ligne. Je crois que je pourrais faire de bonnes choses, mais je me demande toujours à quoi bon? C'est d'autant plus drôle que je ne me sens pas découragé ; je rentre, au contraire, plus que jamais dans l'idée pure, dans l'infini. J'y aspire, il m'attire, je deviens brahmane, ou plutôt je deviens un peu fou. Je doute fort que je compose rien cet été. Si c'était quelque chose, ce serait du théâtre ; mon conte oriental est remis à l'année prochaine, peut-être à la suivante et peut-être jamais. Si ma mère meurt, mon plan est fait : je vends tout et je vais vivre à Rome, à Syracuse, à Naples. Me suis-tu? Mais fasse le ciel que je sois un peu tranquille ! Un peu de tranquillité, grand Dieu ! un peu de repos ; rien que cela ; je ne demande pas de bonheur. Tu me parais heureux, c'est triste. La félicité est un manteau de couleur rouge qui a une doublure en lambeaux ; quand on veut s'en recouvrir, tout part au vent, et l'on reste empêtré dans ces guenilles froides que l'on avait jugées si chaudes.
AU MEME
Avril 1846.
L'ennui n'a pas de cause ; vouloir en raisonner et le combattre par des raisons, c'est ne pas le comprendre. Il fut un temps où je regorgeais d'éléments de bonheur et où j'étais véritablement très à plaindre ; les deuils les plus tristes ne sont pas ceux que l'on porte sur son chapeau. Je sais ce que c'est que le vide : mais qui sait? La grandeur y est peut-être ; l'avenir y germe. Prends garde seulement à la rêverie : c'est un vilain monstre qui attire et qui m'a déjà mangé bien des choses. C'est la sirène des âmes ; elles chante, elle appelle ; on y va et l'on n'en revient plus. J'ai grande envie ou plutôt grand besoin de te voir. J'ai mille choses à te dire, et de tristes ! Il me semble que je suis maintenant dans un état inaltérable ; c'est une illusion, sans doute, mais je n'ai plus que celle-là, si c'en est une. Quand je pense à tout ce qui peut survenir, je ne vois pas ce qui pourrait me changer ; j'entends le fond, la vie, le train ordinaire des jours ; et puis je commence à prendre une habitude du travail dont je remercie le ciel. Je lis ou j'écris régulièrement de huit à dix heures par jour, et si l'on me dérange, j'en suis tout malade. Bien des jours se passent sans que j'aille au bout de la terrasse, le canot n'est seulement pas à flot. J'ai soif de longues études et d'âpres travaux. La vie interne, que j'ai toujours rêvée, commence enfin à surgir. Dans tout cela, la poésie y perdra peut-être, je veux dire l'inspiration, la passion, le mouvement instinctif. J'ai peur de me dessécher à force de science et pourtant, d'un autre côté, je suis si ignorant que j'en rougis vis-à-vis de moi-même. Il est singuher comme, depuis la mort de mon père et de ma sœur, j'ai perdu tout amour d'illustration. Les moments où je pense aux succès futurs de ma vie d'artiste sont les moments exceptionnels. Je doute bien souvent si jamais je ferai imprimer une ligne. Sais-tu que ce serait une belle idée
que celle du gaillard qui, jusqu'à cinquante ans, n'aurait rien publié et qui d'un seul coup ferait paraître, un beau jour, ses œuvres complètes et s'en tiendrait là? Hélas ! je rêve, comme toi, de grands voyages, et je me demande si dans dix ans, dans quinze ans, ce ne serait pas plus sage que de rester à Paris à faire l'homme de lettres, à faire le pied de grue devant le comité des Français, à saluer messieurs les critiques, à me disputer avec mes éditeurs et à payer des gens pour écrire ma biographie parmi les grands hommes contemporains. Un artiste qui serait vraiment artiste et pour lui seul, sans préoccupation de rien, cela serait beau, il jouirait peut-être démesurément. Il est probable que le plaisir qu'on peut avoir à se promener dans une forêt vierge ou à chasser le tigre est gâté par l'idée qu'on doit en faire une description bien arrangée pour plaire à la plus grande masse de bourgeois possible. Je vis seul, très seul, de plus en plus seul. Mes parents sont morts ; mes amis me quittent ou changent. «Celui, dit Çakia Mouni, quia compris que la douleur vient de l'attachement, se retire dans la solitude comme le rhinocéros. » Oui, comme tu le dis, la campagne est belle, les arbres sont verts, les lilas sont en fleurs ; mais de cela, comme du reste, je ne jouis que par ma fenêtre. Tu ne saurais croire comme je t'aime ; de plus en plus l'attachement que j'ai pour toi augmente. Je me cramponne à ce qui me reste, comme Claude Frollo suspendu au-dessus de l'abîme. Tu me parles de scénario ; envoie-moi celui que tu veux me montrer. Alfred Le Poittevin s'occupe de tout autre chose, c'est un bien drôle d'être. J'ai relu l'Histoire Romaine de Michelet ; non ! l'antiquité me donne le vertige. J'ai vécu à Rome, c'est certain, du temps de César ou de Néron. As-tu pensé quelquefois à un soir de triomphe, quand les légions rentraient, que les parfums brûlaient autour du char du triomphateur et que les rois captifs marchaient derrière? — Et le cirque ! — C'est là qu'il faut vivre ; vois-tu, on n'a d'air que là et on a de l'air poétique, à pleine poitrine, comme sur une haute montagne, si bien que le cœur vous en bat ! Ah ! quelque jour, je m'en donnerai une saoulée avec la Sicile et la Grèce. En attendant, j'ai des clous aux jambes et je garde le lit.
* A ERNEST CHEVALIER
[Croisset], 4 juin [1846], jeudi soir.
Pauvre vieux ! je sais bien qu'à 300 lieues de moi il y a des yeux pleins de larmes quand les miens pleurent, un cœur gros d'angoisses quand le mien se déchire. Je comprends, je plains ton isolement, la solitude d'affections où tu te trouves ; je souhaite comme toi et pour toi que tu reviennes en France. Il faut espérer que d'ici à quelque temps on te fera cette grâce ou plutôt cette justice, car tu commences vraiment à avoir mérité de l'avancement pour l'embêtement que te donnent tes fonctions. N'est-ce pas qu'il faut avoir demeuré à l'étranger pour aimer son pays? et n'avoir plus de famille pour en sentir le prix? J'attends avec impatience les vacances pour pouvoir passer ensemble quelques bonnes heures. Ma pauvre mère te reverra avec bien du plaisir : elle te reverra avec joie, car tu es mêlé à trop de choses tendres du temps de son bonheur pour que tu ne lui sois pas cher.
[1846] CORRESPOXDANXE 113
N'aimons-nous pas à retrouver sur les gens, et même sur les meubles et les vêtements, quelque chose de ceux qui les ont approchés, aimés, connus, ou usés?
Des nouvelles de ce qui se passe ici, je vais t'en donner. Achille a le logement de l'Hôtel-Dieu. Le voilà en pied et avec la plus belle position médicale de la Normandie. Nous autres, nous vivons à Croisset, d'où je ne sors et où je travaille le plus que je peux, ce qui n'est pas beaucoup, mais un acheminement à plus. L'hiver, nous passerons quatre mois à Rouen. Nous y avons pris un logement au coin de la rue de Buffon. Notre déménagement est à peu près fini. Dieu merci ! c'est encore là une triste besogne. J'y ai une chambre assez propre, avec un petit balcon pour fumer la pipe matinale.
Veux-tu que je t'apprenne quelque chose qui va te faire pousser un Oh ! avec plusieurs points d'exclamation? c'est le mariage, de qui? d'un jeune homme de ta connaissance — pas de moi, rassure-toi ; mais bien d'un nommé Le Poittevin avec Mlle ^q Maupassant (^). Ici tu vas te livrer à l'étonnement et à la rêverie [....]. Les «justes nopces» se feront dans, je crois, une quinzaine. Le contrat a dû être signé mardi dernier. Après le mariage, on fera un voyage en Italie et l'hiver prochain on habitera Paris. En voilà encore un de perdu pour moi et doublement, puisqu'il se marie d'abord et ensuite puisqu'il va vivre ailleurs. Comme tout s'en va ! comme tout s'en va ! les feuilles repoussent aux arbres ; mais pour nous, où est le mois de mai qui nous rende les belles fleurs enlevées et les parfums mâles de notre jeunesse? Cela te fait-il le même effet? mais je me fais à moi-même l'effet d'être démesurément âgé et plus vieux qu'un obéhsque. J'ai vécu énormément et il est probable que, quand j'aurai soixante ans je me trouverai très jeune, c'est là ce qu'il y a d'amèrement farce.
Ma pauvre mère est toujours désolée. — Tu n'as pas l'idée d'un pareil chagrin. S'il y a un Dieu, il faut avouer qu'il n'est pas toujours dans des accès de bonhomie. Madame Mignot m'a écrit ce matin pour me dire qu'elle viendrait passer quelques jours ici prochainement ; je lui en ai une grande reconnaissance. Mon courage faiblit quelquefois à porter tout seul le fardeau de ce grand désespoir que rien n'allège. Adieu, cher vieil ami, je t'embrasse de tout mon cœur. Ton vieux.
A EMMANUEL VASSE
4 juin, jeudi soir [1846.]
Je te remercie beaucoup, mon cher ami, de me tenir au courant de tes travaux, j'y prends, je t'assure, une part bien vive. Ce que j'aime en toi, c'est que tu les continues avec persévérance et âpreté, choses rares à notre époque où petits et grands ne travaillent que par fragments, sans avoir les uns ni la vue, les autres ni le courage de l'ensemble. La méthode, tout est là dans les œuvres scientifiques et c'est ce qui manque même aux plus belles de notre génération. Je compatis, comme un homme qui y a passé, aux misères de ta vie extérieure, c'est-à-dire au boulet que tu traînes sous le nom de Ministère de la marine royale et des colonies.
(1) Le mariage de Le Poittevin avec M"« Aglace- Julie- Louise de Maupassant eût lieu le 6 juillet 1846.
114 CORRESPON'DANXE [1846]
Mais tu as encore quelques heures libres, rêveuses et remplies le soir ; combien n'en ont pas ! Quand tu es rentré chez toi, dans ta chambre, au milieu de tes livres et de tes travaux, ne jouis-tu pas d'un calme exquis, et comme d'une brise fraîche qui vient enlever de toi-même les exhalaisons fades de l'ennui du bureau?
Pour vivre, je ne dis pas heureux (ce but est une illusion funeste), mais tranquille, il faut se créer en dehors de l'existence visible, commune et générale à tous, une autre existence interne et inaccessible à ce qui rentre dans le domaine du contingent, comme disent les philosophes. Heureux les gens qui ont passé leurs jours à piquer des insectes sur des feuilles de liège ou à contempler avec une loupe les médailles rouillées des empereurs romains ; quand il se mêle à cela un peu de poésie ou d'entrain, on doit remercier le ciel de vous avoir fait ainsi naître. Je suis bien curieux de voir ta rédaction et je te sais bon gré de me demander là-dessus mes avis ; tout ce que je pourrai faire pour cela je le ferai, non pas par complaisance, mais par plaisir. Entreprise et continuée avec tant de conscience, il ne peut manquer d'y avoir beaucoup de bon dans ton œuvre ; le tout est de faire saillir tout ce que tu sais, de mettre en rehef ce que tu vois.
Pour moi, malgré les chagrins, les soucis, les embarras d'un tas d'affaires, je travaille assez raisonnablement, c'est-à-dire environ huit heures par jour ; je fais du grec, de l'histoire ; je lis du latin, je me culotte un peu de ces braves anciens pour lesquels je finis par avoir un culte artistique ; je m'efforce de vivre dans le monde antique, j'y arriverai. Dieu aidant.
Ne sortant jamais et ne voyant personne, j'ai jugé sensé de me faire meubler un cabinet à ma guise, duquel je ne compte sortir d'ici à longtemps, à moins que le vent ne me pousse ailleurs.
D'ici à quelques jours il est probable que j'irai à Paris passer une huitaine ; je t'y verrai bien entendu. Achille, grâce un peu à mes soins, soit dit sans présomption diplomatique, a obtenu le logement de l'Hôtel-Dieu, le ser\'ice de chirurgie de mon père, sauf peu de chose, et la moitié de la chaire de clinique. Voilà un gars heureux ! et servi par les circonstances ; il le méritait certainement, mais le nom de mon père a été un bon génie qui l'a couvert de ses ailes.
Adieu, mon vieux, continue à travailler sans préoccupation du reste de l'univers ; l'égoïsme intellectuel est peut-être l'héroïsme de la pensée. A bientôt j'espère. Tout à toi.
* A LOUISE COLET
Mardi soir, minuit [4 août 1846.]
Il y a douze heures nous étions encore ensemble [ ]. Comme c'est déjà
loin ! La nuit maintenant est chaude et douce ; j'entends le grand tuhpier, qui est sous ma fenêtre, frémir au vent et, quand je lève la tête, je vois la lune se mirer
dans la rivière [ ]. Je viens de ranger tout seul et bien enfermer tout ce que tu
m'as donné; tes deux lettres sont dans le sachet brodé; je vais les relire quand j'aurai cacheté la mienne. — Je n'ai pas voulu prendre pour t'écrire mon papier à lettres ; il est bordé de noir ; que rien de triste ne vienne de moi vers toi. — Je voudrais ne
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te causer que de la joie et t'entourer d'une félicité calme et continue, pour te payer un peu tout ce que tu m'as donné à pleines mains dans la générosité de ton amour. J'ai peur d'être froid, sec, égoïste, et Dieu sait pourtant ce qui. à cette heiure. se passe en moi. Quel souvenir ! et quel désir ! — Ah ! nos deux bonnes promenades en calèche, qu'elles étaient belles, la seconde surtout avec ses éclairs ! — Je me rappelle la couleur des arbres éclairés par les lanternes et le balancement des ressorts : nous étions seuls, heureux. Je contemplais ta tète dans la nuit, je la voyais malgré les ténèbres, tes yeux t'éciairaient toute la figure.
Il me semble que j'écris mal, tu vas lire ça froidement : je ne dis rien de ce que je veux dire. C'est que mes phrases se heurtent comme des soupirs ; pour les comprendre, il faut combler ce qui sépare l'une de l'autre : tu le feras n'est-ce pas?
[ ] Ma mère m'attendait au chemin de fer ; elle a pleuré en me voyant revenir ;
toi, tu as pleuré en me voyant partir. Notre misère est donc telle que nous ne pouvons nous déplacer d'un heu sans qu'il en coûte des larmes des deux côtés ! C'est d'un grotesque bien sombre. — J'ai retrouvé ici les gazons verts, les arbres grands et l'eau coulant comme lorsque je suis parti. Mes li\Tes sont ouverts à la même place ; rien n'est changé. La nature extérieure nous fait honte, elle est d'une sérénité désolante pour notre orgueil. N'importe, ne songeons ni à l'avenir, ni à nous, ni à rien. Penser, c'est le moyen de souffrir. Laissons-nous aller au vent de notre cœur tant qu'il enflera la voile : qu'il nous pousse comme il lui plaira, et quant aux écueils... ma foi tant pis î Nous verrons. [ ]
* .\ LA MÊME
l'7 ou S août iS4p.]
[ j Depuis que nous nous sommes dit que nous nous aimions, tu te demandes
d'où \dent ma réserve à ajouter ^ pour toujours». Pourquoi? C'est que je deN^ine l'avenir, moi ; c'est que sans cesse l'antithèse se dresse devant mes yeux. Je n'ai jamais \ti un enfant sans penser qu'il de\"iendrait vieillard, ni un berceau sans songer à une tombe. La contemplation d'une femme nue me fait rêver à son squelette. C'est ce qui fait que les spectacles joj'eux me rendent triste, et que les spectacles tristes m'affectent peu. — Je pleure trop en dedans pour verser des larmes au dehors; une lecture m'émeut plus qu'un malheur réel. Quand j'a\'ais une famille, j'ai souvent souhaité n'en avoir pas, pour être libre, pour aller vivre en Chine ou chez les sauvages. Maintenant que je n'en ai plus, je la regrette et je m'accroche aux murs où son ombre reste encore. D'autres seraient fiers de l'amour que tu me prodigues, leur vanité y boirait à l'aise, et leur égoïsme de mâle en serait flatté jusqu'en ses replis les plus intimes ; mais cela me fait défailUr le cœur de tristesse, quand les moments bouillants sont passés ; car je me dis : Elle m'aime et moi, qui l'aime aussi, je ne l'aime pas assez. Si elle ne m'avait pas connu, je lui aurais épargné toutes les larmes qu'elle verse ! [ ]
Tu crois que tu m'aimeras toujours, enfant ; toujours ! quelle présomption dans une bouche humaine ! Tu as aimé déjà, n'est-ce pas, comme moi ; souvienstoi qu'autrefois aussi tu as dit toujours. Mais je te rudoie, je te chagrine. Tu sais
que j'ai les caresses féroces. N'importe, j'aime mieux inquiéter ton bonheur maintenant que de l'exagérer froidement, comme ils font tous, pour que sa perte ensuite te fasse souffrir davantage... Oui sait? tu me remercieras peut-être plus tard d'avoir eu le courage de n'être pas plus tendre. Ah ! si j'avais vécu à Paris, si tous les jours de ma vie avaient pu se passer près de toi, oui, je me laisserais aller à ce courant sans crier au secours. J'aurais trouvé en toi pour mon cœur, mon corps et ma tête, un assouvissement quotidien qui ne m'eût jamais lassé. Mais séparés, destinés à nous voir rarement, c'est affreux, quelle perspective ! et que faire pourtant... je ne conçois pas comment j'ai fait pour te quitter. C'est bien moi, cela ! C'est bien dans ma pitoyable nature ; tu ne m'aimeras pas, j'en mourrais, tu m'aimes et je suis à t'écrire de t'arrêter. Ma propre bêtise me dégoûte moi-même ; c'est que, de tous les côtés que je me retourne, je ne vois que malheur ! J'aurais voulu passer dans ta vie comme un frais ruisseau qui en eût rafraîchi les bords altérés, et non comme un torrent qui la ravage ; mon souvenir aurait fait tressaiUir ta chair et sourire ton cœur. Ne me maudis jamais ! va, je t'aurai bien aimée, avant que je ne t'aime plus. Moi, je te bénirai toujours ; ton image me restera tout imbibée de poésie et de tendresse, comme l'était hier la nuit dans la vapeur laiteuse de son brouillard argenté. — Ce mois-ci je t'irai voir, je te resterai un grand jour entier
Je te dois une explication franche de moi-même, pour répondre à une page de
ta lettre qui me fait voir les illusions que tu as sur mon compte. Il serait lâche à moi (et la lâcheté est un vice qui me dégoûte sous quelque face qu'il se montre) de les faire durer plus longtemps.
Le fonds de ma nature est, quoi qu'on dise, le saltimbanque. J'ai eu dans mon enfance et ma jeunesse un amour effréné des planches. J'aurais été peut-être un grand acteur, si le ciel m'avait fait naître plus pauvre. Encore maintenant, ce que j'aime par-dessus tout, c'est la forme, pourvu qu'elle soit belle et rien au delà. Les femmes qui ont le cœur trop ardent et l'esprit trop exclusif ne comprennent pas cette religion de la beauté, abstraction faite du sentiment. Il leur faut toujours une cause, un but. Moi, j'admire autant le chnquant que l'or. La poésie du cHnquant est même supérieure en ce qu'elle est triste. Il n'y a pour moi dans le monde que les beaux vers, les phrases bien tournées, harmonieuses, chantantes, les beaux couchers de soleil, les clairs de lune, les tableaux colorés, les marbres antiques et les têtes accentuées. Au delà, rien. J'aurais mieux aimé être Talma que Mirabeau, parce qu'il a vécu dans une sphère de beauté plus pure. — Les oiseaux en cage me font tout autant de pitié que les peuples en esclavage. De toute la politique, il n'y a qu'une chose que je comprenne, c'est l'émeute. Fatahste comme un Turc, je crois que tout ce que nous pouvons faire pour le progrès de l'humanité ou rien, c'est absolument la même chose. Quant à ce progrès, j'ai l'entendement obtus pour les idées peu claires. Tout ce qui appartient à ce langage m'assomme démesurément. Je déteste assez la tyrannie moderne parce qu'elle me paraît bêt», faible et timide d'ellemême, mais j'ai un culte profond pour la tyrannie antique, que je regarde comme la plus belle manifestation de l'homme qui ait été. Je suis avant tout l'homme de la fantaisie, du caprice, du décousu. J'ai songé longtemps et très sérieusement (ne va pas rire, c'est le souvenir de mes plus belles heures) à aller me faire renégat à
Smyrne. A quelque jour j'irai vivre loin d'ici, et l'on n'entendra plus parler de moi. — Quant à ce qui d'ordinaire touche les hommes de plus près, et ce qui pour moi est secondaire, en fait d'amour physique, je l'ai toujours séparé de l'autre. Je t'ai vue railler cela l'autre jour à propos de B***, c'était mon histoire. Tu es
bien la seule femme que j'ai aimée et que j'ai eue [sic]. [ ]
J'en ai aimé une depuis quatorze ans jusqu'à vingt sans le lui dire, sans la toucher ; et j'ai été près de trois ans ensuite sans sentir mon sexe. J'ai cru un moment que je mourrais ainsi, j'en remerciais le Ciel. [ ]
— Tu es la seule à qui j'aie osé vouloir plaire et peut-être la seule à qui j'aie plu. Merci, merci. Mais me comprendras-tu jusqu'au bout, supporteras-tu le poids de mon ennui, mes manies, mes caprices, mes abattements et mes retours emportés? Tu me dis par exemple de t'écrire tous les jours, et si je ne le fais, tu vas m'accuser.
— Eh bien, l'idée que tu veux une lettre chaque matin m'empêchera de le faire. Laisse-moi t'aimer à ma guise, à la mode de mon être, avec ce que tu appelles mon originalité. Ne me force à rien, je ferai tout. Comprends-moi et ne m'accuse pas. Si je te jugeais légère et niaise comme les autres femmes, je te paierais de mots, de promesses, de serments. — Qu'est-ce que cela me coûterait? Mais j'aime mieux rester en dessous qu'au-dessus de la vérité de mon cœur.
Les Numides, dit Hérodote, ont une coutume étrange. On leur brûle tout petits la peau du crâne avec des charbons, pour qu'ils soient ensuite moins sensibles à l'action du soleil qui est dévorante dans leur pays. Aussi sont-ils, de tous les peuples de la terre, ceux qui se portent le mieux. Songe que j'ai été élevé à la Numide. N'avait-on pas beau jeu à leur dire : — \'ous ne sentez rien, le soleil même ne vous chauffe pas. — Oh ! n'aie pas peur : pour avoir du cal au cœur, il n'est pas moins bon. r 1
- .\ LA MEME
Xuit du samedi au dimanche, minuit [8-9 août 1846,]
Le ciel est pur ; la lune brille. — J'entends des marins chanter qui lèvent l'ancre pour partir avec le flot qui va venir. Pas de nuages, pas de vent. La rivière est blanche sous la lune, noire dans l'ombre. Les papillons se jouent autour de mes bougies, et l'odeur de la nuit arrive par mes fenêtres ouvertes. Et toi, dors-tu? — Es-tu à ta fenêtre? Penses-tu à celui qui pense à toi ? Rêves-tu ? Quelle est la couleur de ton songe? — Il y a huit jours que s'est passée notre belle promenade au bois de Boulogne. Quel abîme depuis ce jour-là ! Ces heures charmantes, pour les autres, sans doute, se sont écoulées comme les précédentes et comme les suivantes, mais pour nous c'a été un moment radieux dont le reflet éclairera toujours notre cœur. C'était beau de joie et de tendresse, n'est-ce pas, ma pauvre âme? Si j'étais riche, j'achèterais cette voiture-là et je la mettrais dans ma remise, sans jamais plus m'en servir. — Oui, je reviendrai, et bientôt, car je pense à toi toujours, toujours je rêve à ton visage, à tes épaules, à ton cou blanc, à ton sourire, à ta v^oix passionnée, violente^et douce à la fois comme un cri d'amour. — Je te l'ai dit, je crois, que c'était ta voix surtout que j'aimais.
;118 CORRESPONDAKCE [1846]
J'ai attendu ce matin le facteur une grande heure sur le quai. Il était aujourd'hui en retard. Que cet imbécile-là, avec son collet rouge, a sans le savoir fait battre de cœurs ! Merci de ta bonne lettre, mais ne m'aime pas tant, ne m'aime pas tant, tu me fais mal ! Laisse-moi t'aimer, moi ; tu ne sais donc pas qu'aimer trop, ça porte malheur à tous deux ; c'est comme les enfants que l'on a trop caressés étant petits, ils meurent jeunes ; la vie n'est pas faite pour cela ; le bonheur est -une monstruosité ! punis sont ceux qui le cherchent.
Ma mère a été hier et avant-hier dans un état affreux, elle avait des hallucination funèbres. J'ai passé mon temps auprès d'elle. Tu ne sais pas ce que c'est que le fardeau d'un tel désespoir à porter seul. Souviens-toi de cette hgne, si jamais tu te trouves la plus malheureuse de toutes les femmes. Il y en a une qui l'est plus qu'on ne peut l'être, le degré au-dessus est la mort ou la folie furieuse. —
Avant de te connaître j'étais calme, je l'étais devenu [ ]. Je marchais avec la
rectitude d'un S3'stème particuher fait pour un cas spécial. J'avais tout compris en moi, séparé, classé, si bien qu'il n'y avait pas jusqu'alors d'époque dans mon existence où j'aie été plus tranquille, tandis que tout le monde au contraire trouvait que c'était maintenant que j'étais à plaindre. — Tu es venue du bout de tes doigts remuer tout cela. La vieille lie a rebouilli, le lac de mon cœur a tressailh. Mais c'est pour l'Océan que la tempête est faite ! — Des étangs quand on les trouble il ne s'exhale que de malsaines odeurs. — Il faut que je t'aime pour te dire cela. Oublie-moi si tu peux, arrache ton âme avec tes deux mains, et marche dessus pour effacer l'empreinte que j'y ai laissée. — Allons, ne te fâche pas [ ].
La déplorable manie de l'analyse m'épuise. Je doute de tout, et même de mon doute. — Tu m'as cru jeune et je suis vieux. — J'ai souvent causé avec les vieillards des plaisirs d'ici-bas, et j'ai toujours été étonné de l'enthousiasme qui ranimait alors leurs yeux ternes, de même qu'ils ne revenaient pas de surprise à considérer ma façon d'être, et ils me répétaient : A votre âge ! à votre âge ! vous ! vous ! — Qu'on ôte l'exaltation nerveuse, la fantaisie de l'esprit, l'émotion de la minute, il me restera peu. — Voilà l'homme dans sa doublure. — Je ne suis pas fait pour jouir. — Il ne faut pas prendre cette phrase dans un sens terre à terre, mais en saisir l'intensité métaphysique. ■ — Je me dis toujours que je vais faire ton malheur, que sans moi ta vie n'aurait pas été troublée, qu'un jour viendra où nous nous séparerons (et je m'en indigne d'avance). Alors la nausée de la vie me remonte sur les lèvres, et j'ai un dégoût de moi-même inouï, et une tendresse toute chrétienne pour toi [ ].
Il n'y a, en fait d'infini, que le ciel qui le soit à cause de ses étoiles, la mer à cause de ses gouttes d'eau, et le cœur à cause de ses larmes. — Par là seul il est grand, tout le reste est petit. — Est-ce que je mens? Réfléchis, tâche d'être calme. — Un ou deux bonheurs le remplissent, mais toutes les misères de l'humanité peuvent s'y donner rendez-vous ; elles y vivront comme des hôtes.
Tu me parles de travail ; oui, travaille, aime l'Art. — De tous les mensonges, c'est encore le moins menteur. Tâche de l'aimer d'un amour exclusif, ardent, dévoué. — Cela ne te faillira pas. — L'Idée seule est éternelle et nécessaire. — Il n'y en a plus, de ces artistes comme autrefois, de ceux dont la vie et l'esprit étaient l'instrument aveugle de l'appétit du Beau, organes de Dieu par lesquels
[1846] CORRESPONDANCE * llô
il se prouvait à lui-même. Pour ceux-là le monde n'était pas ; personne n'a rien su de leurs douleurs ; chaque soir ils se couchaient tristes, et ils regardaient la vie humaine avec un regard étonné, comme nous contemplons des fourmilières.
Tu me juges en femme. — Dois-je m'en plaindre? — Tu m'aimes tant que tu t'abuses sur moi ; tu me trouves du talent, de l'esprit, du style... — Moi ! moi ! — Mais tu vas me donner de la vanité, moi qui avais l'orgueil de n'en pas avoir. — Regarde comme tu perds déjà à avoir fait ma connaissance. Voilà la critique qui t'échappe, et tu prends pour un grand homme le monsieur qui t'aime. — Que n'en suis-je un ! pour te rendre lîère de moi (car c'est moi qui suis fier de toi. Je me dis : C'est elle pourtant qui t'aime ! est-il possible ! c'est celle-là). — Oui, je voudrais écrire de belles choses, de grandes choses et que tu en pleures d'admiration. Je ferais jouer une pièce, tu serais dans une loge, tu m'écouterais, tu entendrais m'applaudir. — Mais, au contraire, me montant toujours à ton niveau, est-ce que la fatigue ne va pas te prendre?... Quand j'étais enfant, j'ai rêvé la gloire comme tout le monde, ni plus, ni moins ; le bon sens m'a poussé tard, mais solidement planté. Aussi est-il fort problématique que jamais le public jouisse d'une seule ligne de moi et, si cela arrive, ce ne sera pas avant dix ans au moins.
Je ne sais pas comment j'ai été entraîné à te lire qvielque chose, passe-moi cette faiblesse. Je n'ai pas pu résister à la tentation de me faire estimer par toi. N'étais-je pas sûr du succès? quelle puérilité de ma part ! — Ton idée était tendre de vouloir nous unir dans un livre ; elle m'a ému ; mais je ne veux rien publier. C'est un parti pris, un serment que je me suis fait à une époque solennelle de ma vie. Je travaille avec un désintéressement absolu et sans arrière-pensée, sans préoccupation ultérieure. — Je ne suis pas le rossignol, mais la fauvette au cri aigu qui se cache au fond des bois pour n'être entendue que d'elle-même. — Si un jour je parais, ce sera armé de toutes pièces, mais je n'en aurai jamais l'aplomb. Déjà mon imagination s'éteint, ma verve baisse, ma phrase m'ennuie moi-même, et si je garde celles que j'ai écrites, c'est que j'aime à m'entourer de souvenirs, de même que je ne vends pas mes vieux habits. — Je vais les revoir quelquefois dans le grenier où ils sont, et je songe au temps où ils étaient neufs et à tout ce que j'ai fait en les portant. [ ]
* A LA MÊME
Dimanche matin 10 heures. [9 août 1846.]
Enfant, ta folie t'emporte. Calme-toi ; tu t'irrites contre toi-même, contre la vie. Je t'avais bien dit que j'avais plus de raison que toi. Crois-tu aussi que je ne sois pas à plaindre? Ménage tes cris, ils me déchirent. — Que veux-tu faire? puis-je quitter tout et aller vivre à Paris? C'est impossible. Si j'étais entièrement libre, j'irais ; — oui, car toi étant là, je n'aurais pas la force de m'exiler, projet de ma jeunesse et qu'un jour j'accomplirai. Car je veux vivre dans un pays où personne ne m'aime, ni ne me connaisse, où mon nom ne fasse rien tressaillir, où ma mort, où mon absence ne coûte pas une larme. J'ai été trop aimé, vois-tu, tu m'aimes trop. Je suis rassasié de tendresses, et j'en veux toujours, hélas ! —
Tu me dis que c'est un amour banal qu'il me fallait : il ne m'en fallait aucun, ou le tien, car je ne puis en rêver un plus complet, plus entier, plus beau. — Il est maintenant dix heures, je viens de recevoir ta lettre et d'envoyer la mienne, celle que j'ai écrite cette nuit. — A peine levé, je t'écris encore sans savoir ce que je vais te dire. — Tu vois bien que je pense à toi. — Ne m'en veux pas quand tu ne recevras pas de lettres de moi. Ce n'est pas ma faute. Ces jours-là sont ceux où je pense peut-être le plus à toi. Tu as peur que je ne sois malade, chère Louise. Les gens comme moi ont beau être malades, ils ne meurent pas. J'ai eu toute espèce de maladies et d'accidents : des chevaux tués sous moi, des voitures versées, et jamais je n'ai été écorché. Je suis fait pour vivre vieux, et pour voir tout périr autour de moi et en moi. J'ai déjà assisté à mille funérailles intérieures ; mes amis me quittent l'un après l'autre, ils se marient, s'en vont, changent... à peine si l'on se reconnaît et si l'on trouve quelque chose à se dire. Quel irrésistible penchant m'a donc poussé vers toi? J'ai vu le gouffre un instant, j'en ai compris l'abîme, puis le vertige m'a entraîné. Comment ne pas t'aimer, toi si douce, si bonne, si supérieure, si aimante, si belle ! Je me souviens de ta voix, quand tu me parlais le soir du feu d'artifice {^). C'était une illumination pour nous, et comme l'inauguration flamboyante de notre amour. [ ] — Un jour, si j'écris mes mémoires, la
seule chose que j'écrirai bien, si jamais je m'y mets, ta place y sera, et quelle place ! car tu as fait dans mon existence une large brèche. Je m'étais entouré d'un mur stoïque ; un de tes regards l'a emporté comme un boulet. — Oui. souvent il me semble entendre derrière moi le froufrou de ta robe sur mon tapis. Je tressaille et je me retourne au bruit de ma portière que le vent remue comme si tu entrais. Je vois ton beau front blanc ; sais-tu que tu as un front sublime? — trop beau même pour être baisé, un front pur et élevé, tout brillant de ce qu'il renferme. — Retournes-tu chez Phidias (2), dans ce bon ateher où je t'ai vue pour la première fois, au milieu des marbres et des plâtres antiques? [ ]
* A LA MÊME
Mardi dans l'après-midi [11 août 1846.]
Tu donnerais de l'amour à un mort. Comment veux-tu que je ne t'aime pas? Tu as un pouvoir d'attraction à faire dresser les pierres à ta voix. Tes lettres me remuent jusqu'aux entrailles. N'aie donc pas peur que je t'oubhe ! Tu sais bien qu'on ne quitte pas les natures comme la tienne, ces natures émues, émouvantes, profondes. Je m'en veux, je me battrais de t'avoir fait peine. Oubhe ce que je t'ai dit dans la lettre de dimanche. — Je m'étais adressé à ton intelhgence virile, j'avais cru que tu saurais t'abstraire de toi-même et me comprendre sans ton cœur. Tu as vu trop de choses là où il n'y en avait pas tant, tu as exagéré tout ce que j'ai dit. Tu as peut-être cru que je posais, que je me donnais pour un Antony de bas
(1) Feu d'artifice du 30 juillet 1846, tiré sur le quai d'Orsay pour fêter l'anni\ersaire des journées de juiUet 1830. (Voir Moniteur du 31 juillet 1846.)
(2) Surnom qu'ils donnaient au sculpteur Pradier.
étage. Tu me traites de voltairien et de matérialiste. Dieu sait si pourtant je le suis ! Tu me parles aussi de mes goûts exclusifs en littérature, qui auraient dû te faire deviner ce que je suis en amour. Je cherche vainement ce que cela veut dire. Je n'y entends rien. J'admire tout au contraire dans la bonne foi de mon cœur, et si je vaux quelque chose, c'est en raison de cette faculté panthéistique et aussi de cette âpreté qui t'a blessés. Allons, n'en parlons plus. J'ai eu tort, j'ai été sot. J'ai fait avec toi ce que j'ai fait en d'autres temps avec mes mieux aimées, je leur ai montré le fond du sac, et la poussière acre qui en sortait les a prises à la gorge. Que de fois, sans le vouloir, n'ai-je pas fait pleurer mon père, lui si intelligent et si fin ! mais il n'entendait rien à mon idiome, lui comme toi ! comme les autres. J'ai l'infirmité d'être né avec une langue spéciale dont seul j'ai la clef. — Je ne suis pas malheureux du tout, je ne suis blasé sur rien, tout le monde me trouve d'un caractère très gai, et jamais de la vie je ne me plains. Au fond je ne me trouve pas à plaindre, car je n'envie rien et ne veux rien. Va, je ne te tourmenterai plus, je te coucherai doucement comme un enfant qu'on a peur de blesser, je rentrerai en dedans de moi les pointes qui en sortent. Avec un peu de bonne volonté, le porc-épic ne déchire pas toujours. — Tu dis que je m'analyse trop, moi je trouve que je ne me connais pas assez ; chaque jour j'y découvre du nouveau. Je voyage en moi comme dans un pays inconnu, quoique je l'aie parcouru cent fois. — Tu ne me sais pas gré de ma franchise (les femmes veulent qu'on les trompe, elles vous y forcent, et si vous résistez, elles vous accusent). Tu me dis que je ne m'étais pas montré comme cela d'abord ; rappelle-toi au contraire tes souvenirs. J'ai commencé par montrer mes plaies. Rappelle-toi tout ce que je t'ai dit à notre premier dîner ; tu t'es écriée même : «Ainsi vous excusez tout ! il n'y a plus ni bien ni mal pour vous. )' — Non, je ne t'ai jamais menti, je t'ai aimée instinctivement, et je n'ai pas voulu te plaire de parti pris. Tout cela est arrivé parce que cela devait arriver. Moque-toi de mon fatalisme, ajoute que je suis arriéré d'être Turc. Le fatalisme est la Providence du mal, c'est elle qu'on voit, j'y crois.
Les larmes que je retrouve sur tes lettres, ces larmes causées par moi, je voudrais les racheter par autant de verres de sang. Je m'en veux, cela augmente le dégoût de moi-même. Sans l'idée que je te plais, je me ferais horreur. — Au reste, il en est toujours ainsi : on fait souffrir ceux qu'on aime, ou ils vous font souffrir. Comment se fait-il que tu me reproches cette phrase : «Je voudrais ne jamais t'avoir connue ! » Je n'en sais pas de plus tendre. — Veux-tu que je te dise celle que j'y mettrais en parallèle? C'en est une que j'ai poussée la veille de la mort de ma sœur, partie comme un cri et qui a révolté tout le monde. On parlait de ma mère : « Si elle pouvait mourir ! » Et comme on se récriait : « Oui, si elle voulait se jeter par la fenêtre je la lui ouvrirais tout de suite. » A ce qu'il paraît que tout cela n'est pas de mode et paraît drôle ou cruel. Oue diable dire quand le cœur vous crève de plénitude? Demande-toi s'il y a beaucoup d'hommes qui t'auraient écrit cette lettre qui t'a fait tant de mal. — Peu, je crois, auraient eu ce courage et cette abnégation gratuite d'eux-mêmes. — Cette lettre-là, amour, il faut la déchirer,
n'y plus penser ou la reUre de temps à autre quand tu te sentiras forte. [ ] Allons,
ris ; aujourd'hui je suis gai, je ne sais pas pourquoi, la douceur de tes lettres de ce matin me passe dans le sang. Mais ne me conte plus des lieux communs comme
celui-ci : que c'est l'argent qui m'a empêché d'être heureux ; que si j'avais travaillé, j'aurais été mieux : comme s'il suffisait d'être garçon apothicaire, boulanger ou négociant en vins pour ne pas s'ennuyer ici-bas ! — Tout cela m'a été trop dit par une foule de bourgeois pour que je veuille l'entendre dans ta bouche, ça la gâte ; elle n'est pas faite pour cela. — Mais je te sais gré d'approuver mon silence littéraire. Si je dois dire du neuf, quand le temps sera venu, il se dira de lui-même. — Oh ! que je voudrais faire de grandes oeuvres pour te plaire, que je voudrais te voir tressaillir à mon style, moi qui ne désire pas la gloire (et plus naïvement que le renard de la fable) ; je voudrais en avoir pour toi, pour te la jeter comme un bouquet, afin que ce soit une caresse de plus et une litière douce où s'étalerait ton esprit quand il rêverait à moi. Tu me trouves beau ; je voudrais être beau, je voudrais avoir des cheveux bouclés, noirs, tombant sur des épaules d'ivoire, comme les adolescents grecs ; je voudrais être fort, pur, mais quand je me regarde dans la glace et que je pense que tu m'aimes, je me trouve d'un commun révoltant. — J'ai les mains dures, les genoux cagneux et la poitrine étroite. — Si j'avais seulement de la voix, si je savais chanter, oh ! comme je modulerais ces longues aspirations qui sont obligées de s'envoler en soupirs ! — Si tu m'avais connu il y a dix ans, j'étais frais, embaumant, j'exhalais la vie et l'amour ; mais maintenant je vois la maturité toucher à la flétrissure [ ].
J'ai regret de tout mon passé, il me semble que j'aurais dû le tenir en réserve, dans une vague attente, pour te le donner au jour venu. Mais je ne me doutais pas qu'on pût m'aim.er, encore maintenant cela me paraît hors nature. — Pour moi de l'amour ! que c'est drôle ! et j'ai donné, comme un prodigue qui veut se ruiner en un seul jour, toutes mes richesses petites et grandes [ ].
* A ERNEST CHEVALIER
Croisset, 12 août 1846.
Je n'entends pas plus parler de toi que si tu étais mort. C'est mal, c'est mal, vieux, à toi, de ne pas le faire, à rtioi de ne pas te le rappeler plus souvent. Combien nous sommes de temps sans nous écrire? Ce n'est pas pourtant la quantité d'amis qui m'entoure qui peut me faire oublier les anciens, car je suis seul — seul comme le mâtin ; — tu es donc bien occupé à tes réquisitoires que tu ne peux trouver une minute pour envoyer une page de souvenir à ton pauvre vieux. Ici tout s'en va et me quitte, jusqu'à mon domestique qui probablement me trouve trop ennuyeux maintenant et désire une société plus facétieuse. Alfred est marié, comme tu sais, il est en Italie avec sa femme, à son retour il habitera Paris. Sa sœur se marie avec le frère de sa femme. Le mariage pleut, le temps est à l'orage, il fait jaune ; moi je reste tel que tu m'as connu, sédentaire et calme dans ma vie bornée, le c... sur mon fauteuil et la pipe au bec. Je travaille, je hs, je fais un peu de grec, je rumine du Virgile ou de l'Horace, et je me vautre sur un divan de maroquin vert que j'ai fait confectionner récemment ; destiné à me mariner sur place, j'ai fait orner mon bocal à ma guise et j'y vis comme une huître rêveuse.
Fac-similé de la lettre du 12 août 1846 à Cheva