LIER
Comme nous nous sommes séparés, cher Ernest ! où est le temps d'autrefois ! Où sont nos bons jeudis désirés toute la semaine? Te rappelles-tu notre pauvre théâtre et celle qui jouait avec nous, — et puis quand tu es venu au collège, nos excursions le soir à 4 heures chez cet estimable Beaufour, nos promenades sur les côtes voisines, la femme au goitre, l'engueulade de Duguernay... Qu'il faisait chaud et beau dans ce temps-là. Chose triste ! en être déjà à vivre dans le souvenir, à peine à moitié du chemin se retourner pour contempler la route parcourue, et regretter déjà tout ce qui n'est passé que d'hier. Un beau jour, tu es parti à Paris, moi je suis resté, et puis te voilà maintenant en Corse à trois cents lieues de moi, au delà de la France et de la mer, nous voyant une fois l'an et à peine ! — et autrefois nous causions ensemble toute la journée.
Quand viens-tu ici, quand te retrouverais-je? Ecris-moi toujours. Ma pauvre mère aura bien du plaisir à te voir, elle parle souvent de toi, elle y pense encore plus.
Adieu, mon vieil ami, je t'embrasse, ne m'oublie pas ; aime-moi toujours ; ton vieux.
A EMMANUEL VASSE
Croisset, 12 août 1846.
Je vais réclamer de toi un service que tu me rendras, je suis sûr, avec plaisir si cela est en ton pouvoir. N'as-tu pas la permission de prendre chez toi des livres à la Bibliothèque royale? Tu sais que je m'occupe aussi de l'Orient, dans un tout autre but que toi, il est vrai. J'ai lu, en fait de poèmes indiens, tout ce que j'ai pu recueillir à Rouen de traductions françaises, latines et anglaises, c'est pitoyable. On ne trouve ici rien du tout ; ne pourrais-tu pas demander pour toi et me l'envoyer VHistoria Orientalis de Nottinger (^), le Sakountala drame indien, et les Pouranas ; que la traduction de ces deux ouvrages soit latine, française ou anglaise, peu m'importe. Tu me ferais du tout un paquet que tu m'enverrais par le chemin de fer chez Achille, rue du Contrat-Social, 33. Mais les vacances des bibliothèques sont peut-être commencées, ou bien ne prête-t-on pas d'ouvrages pendant cette époque. Voilà, vieux, si tu pouvais faire cela, tu serais un estimable jeune homme.
Quant tu me répondras, tiens-moi au courant de tes travaux ; parle-moi de ton œuvre. J'aime ta constance ; avec l'âpreté que tu y as mise, tu dois arriver à faire quelque chose de solide.
Quant à moi, j'épelle toujours le grec ; Dieu sait quand je le lirai. Je me livre aussi présentement à la culture de Virgile et à la lecture du voyage de ce bon Chardin.
Adieu, vieux, je te serre les mains. A toi.
(1) Dans une lettre inédite du 3 octobre 1846, à Louise Colet, Flaubert dit avoir reçu ce livre de Nottinger, emprunté à la Bibliothèque royale par son camarade Vasse.
* A LOUISE COLET
?»Icicredi soir. [12 août 1846.]
[ ] J'arriverai à 4 heures à Paris ou 4 heures un quart. Ainsi avant 4 heures
et demie je serai chez toi. — Je me sens déjà montant ton escaher ; j'entends le bruit de la sonnette... — «Madame y est-elle? — Entrez». — Ah ! je les savoure d'avance, ces vingt-quatre heures-là. Mais pourquoi faut-il que toute joie m'apporte une peine? je pense déjà à notre séparation, à ta tristesse. — Tu seras sage, n'est-ce pas? car moi je sens que je serai plus chagrin que la première fois [ ].
Vis-à-vis de tout ce que j'ai eu de bon, je fais comme les Arabes qui, à un jour de l'année, se tournent encore du côté de Grenade et regrettent le beau pays où ils ne vivent plus. — Aujourd'hui, tantôt, j'ai passé par hasard, à pied, dans la rue du Collège ; j'ai vu du monde sur le perron de la chapelle ; c'était la distribution des prix ; j'entendais les cris des élèves, le bruit des bravos, de la grosse caisse et des cuivres. — Je suis entré, j'ai tout revu, comme de mon temps ; les mêmes tentures aux mêmes places ; j'ai rêvé à l'odeur des feuilles de chêne mouillées que l'on mettait sur nos fronts ; j'ai repensé au délire de joie qui s'emparait de moi, ce jour-là, car il m'ouvrait deux mois de liberté complète. — Mon père y était, ma sœur aussi, les amis morts, partis, ou changés, et je suis sorti avec un serrement de cœur affreux. La cérémonie aussi était plus pâle : il y avait peu de monde en comparaison de la foule d'il y a dix ans qui comblait l'église. On ne criait plus si fort, on ne chantait plus la Marseillaise que je hurlais avec tant de rage en cassant les bancs. Le beau public a perdu le goût d'y venir. Je me souviens qu'autrefois c'était plein de femmes en toilette ; il y venait des actrices et des femmes entretenues, titrées. — Elles se tenaient en haut dans les galeries. — Comme on était fier quand elles vous regardaient ! — A quelque jour j'écrirai tout cela. — Le jeune homme moderne, l'âme qui s'ouvre à seize ans par un amour immense qui lui fait convoiter le luxe, la gloire, toutes les splendeurs de la vie, cette poésie ruisselante et triste du cœur de l'adolescent, voilà une corde neuve que personne n'a touchée. O Louise, je vais te dire un mot dur, et pourtant il part de la plus immense sympathie, de la plus intime pitié. Si jamais vient à t'aimer un pauvre enfant qui te trouve belle, un enfant comme je l'étais, timide, doux, tremblant, qui ait peur de toi et qui te cherche, qui t'évite et qui te poursuive, sois bonne pour lui, ne le repousse pas, donne-lui seulement ta main à baiser, il en mourra d'ivresse. Perds ton mouchoir, il le prendra et il couchera avec ; il se roulera dessus en pleurant. — Ce spectacle de tantôt a rouvert le sépulcre où dormait ma jeunesse momifiée ; j'en ai ressenti les exhalaisons fanées, il m'est revenu dans l'âme quelque chose de pareil à ces mélodies oubliées — que l'on retrouve au crépuscule, durant ces heures lentes où la mémoire, ainsi qu'un spectre dans les ruines, se promène dans nos souvenirs. Non, vois-tu, jamais les femmes ne sauront tout cela. Elles le diront encore moins, jamais ; elles aiment bien, elles aiment peut-être mieux que nous, plus fort, mais pas si avant. Et puis suffit-il d'être possédé d'un sentiment pour l'exprimer? Y a-t-il une chanson de table qui ait été écrite par un homme ivre? Il ne faut pas toujours croire que le sentiment soit tout. — Dans les arts, il n'est rien sans la forme. — Tout cela est pour dire que les femmes qui ont tant aimé ne connaissent
pas l'amour pour en avoir été trop préoccupées ; elles n'ont pas un appétit désintéressé du Beau. — Il faut toujours, pour elles, qu'il se rattache à quelque chose, à un but, à une question pratique ; elles écrivent pour se satisfaire le cœur, mais non par l'attraction de l'Art, principe complet de lui-même et qui n'a pas plus besoin d'appui qu'une étoile. — Je sais très bien que ce ne sont pas là tes idées ; mais ce sont les miennes. Plus tard je te les développerai avec netteté et j'espère te convaincre, toi qui es née poète. — J'ai lu hier le Marquis d'Entrecasteaux (^). — C'est écrit d'un bon style animé et sobre, ça dit quelque chose, ça sent. — J'aime surtout le début, la promenade, et la scène de Madame d'Ent[recasteaux] seule dans sa chambre avant que son mari n'entre. — Quant à moi, je fais toujours un peu de grec. Je lis le voyage de Chardin (^) pour continuer mes études sur l'Orient, et m'aider dans un conte oriental que je médite depuis dix-huit mois. Mais depuis quelque temps j'ai l'imagination bien rétrécie. Comment volerait-elle, la pauvre abeille? elle a les pieds pris dans un pot de confitures, et elle s'y enfonce jusqu'au cou ! Adieu, toi que j'aime, reprends ta vie habituelle, sors, reçois, ne refuse pas ta porte aux gens qui y étaient le dimanche où j'y étais. — J'aimerais même à les revoir, je ne sais pourquoi. — Quand j'aime, mon sentiment est une inondation qui s'épanche tout à l'entour [ ].
* A LA MEME
Jeudi soir, 11 h. [13 août 1846.]
[ ] Tu veux faire de moi un païen, ô ma muse, toi qui as du sang romain dans
le sang. Mais j'ai beau m'y exciter par l'imagination et par le parti pris, j'ai au fond de l'âme le brouillard du Nord que j'ai respiré à ma naissance ; je porte en moi la mélancolie des races barbares, avec ses instincts de migrations et ses dégoûts innés de la vie qui leur faisaient quitter leur pays comme pour se quitter eux-mêmes. — Ils ont aimé le soleil, tous les barbares qui sont venus mourir en Italie ; ils avaient une aspiration frénétique vers la lumière, vers le ciel bleu, vers quelque existence chaude et sonore; ils rêvaient des jours heureux pleins d'amours, juteux pour leurs coeurs comme la treille mûre que l'on presse avec les mains. — J'ai toujours eu pour eux une sympathie tendre comme pour des ancêtres. Ne retrouvais-je pas dans leur histoire bruyante toute ma paisible histoire inconnue? — Les cris de joie d'Alaric entrant à Rome ont eu pour parallèle, quatorze siècles plus tard, les délires secrets d'un pauvre cœur d'enfant. — Hélas non ! je ne suis pas un homme antique ; les hommes antiques n'avaient pas de maladies de nerfs comme moi ! — Ni toi non plus, tu n'es ni la Grecque, ni la Latine ; tu es au delà : le romantisme y a passé. — Le christianisme, quoique nous voulions nous en défendre, est venu agrandir tout cela, mais le gâter, y mettre la douleur. Le cœur humain ne s'élargit qu'avec un tranchant qui le déchire. — Tu me dis ironiquement, à propos de l'article du
(1) Le Marquis d'Entrecasteaux, nouvelle, par Louise Colet. (Les Cœurs brisés, lonie L — Paris, 1843).
(2) ]'oyage du cltevalier Chardin en Perse et autres lieux de l'Orient..., Nouv. éo'it., par L. Langlès. — Paris, 1811, 10 vol. in-8".
Constitutionnel, que je fais peu cas du patriotisme, de la générosité et du courage ('). — Oh non, j'aime les vaincus, mais j'aime aussi les vainqueurs. — Cela est peut-être difficile à comprendre, mais c'est vrai. — Quant à l'idée de la patrie, c'est-à-dire d'une certaine portion de terrain dessinée sur la carte et séparée des autres par une ligne rouge ou bleue, non, la patrie est pour moi le pays que j'aime, c'est-à-dire celui que je rêve, celui où je me trouve bien. — Je suis autant Chinois que Français, et je ne me réjouis nullement de nos victoires sur les Arabes, parce que je m'attriste à leurs revers. — J'aime ce peuple âpre, persistant, vivace, dernier type des sociétés primitives, et qui, aux haltes de midi, couché à l'ombre, sous le ventre de ses chamelles, raille, en fumant son chibouk, notre brave civilisation, qui en frémit de rage. — Où suis-je? où vais-je? comme dirait un poète tragique de l'école de Delille ; en Orient, le diable m'emporte ! Adieu, ma sultane !... N'avoir pas seulement à t'offrir une cassolette de vermeil pour faire brûler des parfums quand tu vas venir ! [ ]
* A LA MÉ.ME
Xuit de vendredi, 1 heures. [14 août 1846.]
Qu'ils sont beaux, les vers que tu m'envoies ' — Leur rythme est doux comme les caresses de ta voix quand tu mêl^^s mon nom dans ton gazoïiillage tendre. — Pardonne-moi de les trouver des plus beaux que tu aies faits. — Ce n'est pas de l'amour-propre que j'ai senti en pensant qu'ils étaient faits pour moi, non, c'était de l'amour, de l'attendrissement. — Sais-tu que tu as des enlacements de sirène à prendre les plus durs? [ ]
Je comprends bien l'envie que tu as de me re^'oir dans ce même lieu, avec les mêmes personnes ; j'aimerais cela aussi. Ne nous accrochons-nous pas toujours à notre passé, si récent qu'il soit? — Dans notre appétit de la vie nous remangeons nos sensations d'autrefois, nous rêvons celles de l'avenir. — Le monde n'est pas assez large pour l'âme, elle étouffe dans l'heure présente. — Je pense souvent à la lampe d'albâtre, va, à son chaînon qui la tient suspensue. — Regarde-la quand tu liras ceci, et remercie-la de m'avoir prêté sa lumière. — • Du Camp (c'est cet ami dont je t'ai parlé dans une précédente lettre) est arrivé aujourd'hui ici, où il doit passer un mois. Adresse-lui toujours tes lettres comme celle de ce matin. Il m'a apporté ton portrait. Le cadre est en bois noir ciselé, la gravure saillit bien. — Il est là, ton bon portrait, en face de moi, posé doucement sur un coussin de mon sopha en perse, dans l'angle, entre deux fenêtres, à la place où tu t'assoierais si tu venais ici. — C'est sur ce meuble-là que j'ai passé tant de nuits dans la rue de l'Est. — Dans le jour, quand j'étais las, je me couchais dessus et je m'y rafraîchissais le cœur par quelque grand rêve poétique, ou par quelque vieux souvenir d'amour. — Je l'y laisserai comme cela, on n'y touchera pas — (l'autre est dans mon tiroir avec le sachet, sur tes pantoufles). — Ma mère l'a vu, ta figure lui a plu,
(1) Il s'agit vraisemblablement de l'article de tête du Consiitutionnd du 11 août, relatif aux élections législatives du 2 août, et plus particulièrement au cas de Jacques Lefèbvre et Agérwr de Gasparin. seuls candidats ministériels de toute la France, dit le journal, et qui n'avaient pas été réélus.
elle t'a trouvée jolie, l'air animé, ouvert et bon, ce sont ses mots. — (Je lui ai dit qu'on venait de tirer la gravure, comme j'étais à te faire visite, et qu'on t'en apportait plusieurs épreuves, qu'alors tu en avais fait cadeau aux personnes qui se trouvaient là).
Tu me demandes si les quelques lignes que je t'ai envoyées ont été écrites pour toi ; tu voudrais bien savoir pour qui, jalouse? — Pour personne, comme tout ce que j'ai écrit. ■ — Je me suis toujours défendu de rien mettre de moi dans mes oeuvres, et pourtant j'en ai mis beaucoup. — J'ai toujours tâché de ne pas rapetisser l'Art à la satisfaction d'une personnalité isolée. — J'ai écrit des pages fort tendres sans amour, et des pages bouillantes sans aucun feu dans le sang. — J'ai imaginé, je me suis ressouvenu et j'ai combiné. — Ce que tu as lu n'est le souvenir de rien du tout. — Tu me prédis que je ferai un jour de belles choses ; qui sait? (c'est là mon grand mot). • — ■ J'en doute, mon imagination s'éteint, je deviens trop gourmet. Tout ce que je demande, c'est à continuer de pouvoir admirer les maîtres avec cet enchantement intime pour lequel je donnerais tout, tout. — Mais quant à arriver à en devenir un, jamais, j'en suis sûr. — Il me manque énormément, l'innéité d'abord, puis la persévérance au travail. — On n'arrive au style qu'avec un labeur atroce, avec une opiniâtreté fanatique et dévouée. — Le mot de Bufïon est un grand blasphème : le génie n'est pas une longue patience. Mais il a du vrai, et plus qu'on ne le croit, de nos jours surtout.
J'ai lu ce matin des vers de ton volume avec un ami qui est venu me voir. C'est un pauvre garçon (^) qui donne ici des leçons pour vivre et qui est poète, un vrai poète, qui fait des choses superbes et charmantes, et qui restera inconnu, parce qu'il lui manque deux choses : le pain et le temps. Oui, nous t'avons lue, nous t'avons admirée [ ] (^).
* A LA MÊME
Vendredi soir minuit [21-22 août 1846,]
[ ] Aujourd'hui je n'ai rien fait. — Pas une ligne d'écrite, ou de lue. —
J'ai déballé ma Tentation de Saint-Antoine (^) et je l'ai accrochée à ma muraille, voilà tout — j'aime beaucoup cette œuvre. Il y avait longtemps que je la désirais. Le grotesque triste a pour moi un cViarmiC inouï ; il correspond aux besoins intimes de ma nature bouffonnement amère. Il ne méfait pas rire, mais rêver longuement. Je le saisis bien partout on il se trouve et comme je le porte en moi, ainsi que tout le monde. Voilà pourquoi j'aime à m'analyser ; c'est une étude qui m'amuse. Ce qui m'empêche de me prendre au sérieux, quoique j'aie l'esprit assez grave, c'est que je me trouve très ridicule, non pas de ce ridicule relatif qui est le comique théâtral, mais de ce ridicule intrinsèque à la vie humaine elle-même, et qui ressort de l'action la plus simple ou du geste le plus ordinaire. — Jamais, par exemple, je ne me fais la barbe sans rire, tant ça me paraît bête. — Tout cela est fort difficile
(1) Louis Bouilhct.
(2) Trois autres lettres, à Louise Colet, des 17 août, 18 août, et 20-21 août 1846 sont inédites.
(3) Gravure de Callot.
à expliquer et demande à être senti ; — tu ne le sentiras pas, toi qui es d'un seul morceau, comme un bel hymne d'amour et de poésie. — Moi je suis une arabesque en marqueterie ; il y a des morceaux d'ivoire, d'or et de fer ; il y en a de carton peint ; il y en a de diamant ; il y en a de fer-blanc [ ].
* A LA MEME
[Croisset, 24 août 1846.]
Quand le soir est venu, que je suis seul, bien sûr de n'être pas dérangé, et qu'autour de moi tout le monde dort, j'ouvre le tiroir de l'étagère dont je t'ai parlé et j'en tire mes reliques que je m'étale sur ma table ; les petites pantoufles d'abord, le mouchoir, tes cheveux, le sachet où sont tes lettres ; — je les relis, je les retouche ; il en est d'une lettre comme d'un baiser, la dernière est toujours la meilleure. — Celle de ce matin est là, entre ma dernière phrase et celle-ci qui n'est pas finie ; je viens de la relire afin de te revoir de plus près et de sentir plus fort le parfum de toi-même. — Je rêve à la pose que tu dois avoir en m'écrivant et aux longs regards vagues que tu jettes en retournant les pages. — C'est sous cette lampe qui a donné sa lumière à nos premiers baisers, et sur cette table où tu écris tes vers. — Allume-la le soir, ta lampe d'albâtre ; regarde sa lueur blanche et pâle en te ressouvenant de ce soir où nous nous sommes aimés. Tu m'as dit que tu ne voulais plus t'en servir. — Pourquoi? Elle est quelque chose de nous. Moi je l'aime [ ].
L'amour, comme le reste, n'est qu'une façon de voir et de sentir. C'est un point de vue un peu plus élevé, un peu plus large ; on y découvre des perspectives infinies
et des horizons sans bornes. [ ] Tu me parles toujours de tes douleurs ; j'y crois,
j'en ai vu la preuve, je la sens en moi, ce qui est mieux. Mais j'en vois une autre douleur, une douleur qui est là, à mon côté et qui ne se plaint jamais, qui sourit même et auprès de laquelle la tienne, si exagérée qu'elle puisse être, ne sera jamais qu'une piqûre auprès d'une brûlure, une convulsion à côté d'une agonie. — Voilà l'étau où je suis. — Les deux femmes que j'aime le mieux ont passé dans mon cœur un mors à double guide, par lequel elles me tiennent, elles me tirent alternativement, par l'amour et par la douleur. Pardonne-moi si ceci te fâche encore. — Je ne sais plus que te dire, — j'hésite maintenant; — quand je te parle, j'ai peur de te faire pleurer, et quand je te touche, de te blesser [ ].
Tu me reproches l'analyse, mais toi tu mets dans mes mots une subtilité funeste ; tu n'aimes pas mon esprit, ses fusées te déplaisent ; tu me voudrais plus uni de ton, plus monotone de tendresse et de langage. — Et c'est toi ! toi I qui fais comme les autres, comme tout le monde, qui blâmes en moi la seule chose bonne, mes soubresauts et mes élans naïfs ! — Oui, toi aussi tu veux tailler l'arbre et, de ses rameaux sauvages mais touffus, qui s'élancent en tous sens pour aspirer l'air et le soleil, faire un bel et doux espalier que l'on collerait contre un mur et qui alors, il est vrai, rapporterait d'excellents fruits qu'un enfant pourrait venir cueillir sans échelle. — Que veux-tu que j'y fasse? — J'aime à ma manière ; plus ou moins que toi? Dieu le sait. — Mais je t'aime, va, et quand tu me dis que j'ai peut-être fait pour des femmes vulgaires ce que je fais pour toi, je ne l'ai fait pour personne,
personne — je te le jure ; — tu es bien la seule et la première pour laquelle seulement j'aie fait un voyage, et que j'aie assez aimée pour cela, puisque tu es la première qui m'aime comme tu m'aimes. Mais jamais avant toi une autre n'a pleuré des mêmes larmes, et ne m'a regardé de ce regard tendre et triste. — Oui, le souvenir de la nuit de mercredi est mon plus doux souvenir d'amour. C'est celui-là, si je devenais vieux demain, qui me ferait regretter la vie.
Merci de l'envoi de la lettre du Philosophe (^). J'ai compris le sens de cet envoi. C'est encore un hommage que tu me rends, un sacrifice que tu voudras me faire. C'est me dire : c Encore un que je mets à tes pieds : vois comme je n'en veux pas, car c'est toi que j'aime.» — Tu me donnes tout, pauvre ange, ta gloire, ta jwésie, ton cœur, ton corps, l'amour des gens qui te convoitent ; tu me prodigues tes richesses pour ma satisfaction et pour mon orgueil. — Eh bien, sois contente : je suis heureux et je suis fier de toi. — Oui, heureux, je le répète ; — tu m'apparais toujours dans ma pensée avec une douceur exquise [....] P),.
* A LA MÊME
Mercredi, 10 h. du soir. [Croisset, 26 août 1846.]
C'est une attention douce que tu as de m'envoyer chaque matin le récit de la journée de la veille. Quelque uniforme que soit ta vie, tu as au moins quelque chose à me dire. Mais la mienne est un lac, une mare stagnante, que rien ne remue et où rien n'apparaît. Chaque jour ressemble à la veille, je puis dire ce que je ferai dans un mois, dans un an, et je regarde cela non seulement comme sage, mais comme heureux. Aussi n'ai-je presque jamais rien à te conter, je ne reçois aucune visite, je n'ai à Rouen aucun ami, rien du dehors ne pénètre jusqu'à moi. Il n'y a pas d'ours blanc sur son glacier du pôle qui vive dans un plus profond oubli de la terre. Ma nature m'y porte démesurément, et en second lieu, pour arriver là, j'y ai mis de l'art. Je me suis creusé mon trou et j'y reste, ayant soin qu'il y fasse toujours la même température. Qu'est-ce que m'apprendraient ces fameux journaux que tu désires tant me voir prendre le matin avec une tartine de beurre et une tasse de café au lait? Qu'est-ce que tout ce qu'ils disent m'importe? — Je suis peu curieux des nouvelles ; la pohtique m'assomme ; le feuilleton m'empeste : tout cela m'abrutit ou m.'irrite. Tu me parles d'un tremblement de terre à Livourne (^). Quand je serais à ouvrir la bouche là-dessus pour en laisser sortir les phrases consacrées en pareil usage : « C'est bien fâcheux ! quel affreux désastre ! est-il possible ! Oh ! mon Dieu ! » cela rendra-t-il la vie aux morts, la fortune aux pauvres? il y a, dans tout cela, un sens caché que nous ne comprenons pas, et d'une utilité supérieure sans doute, comme la pluie et le vent ; ce n'est pas parce que nos cloches à melons ont été cassées par la grêle qu'il faut vouloir supprimer les ouragans. Oui sait si le coup de vent qui abat un toit ne dilate pas toute une forêt?
(1) Victor Cousin.
(2) Une lettre à la même, du 24-25 août 1846, est inédite.
(3) Voir les journaux, notamment La Presse des 23-25 août 1846.
Pourquoi le volcan qui bouleverse une ville ne féconderait-il pas une province? Voilà encore de notre orgueil : nous nous faisons le centre de la nature, le but de la création, et sa raison suprême. Tout ce que nous ne voyons pas s'y conformer nous étonne, tout ce qui nous est opposé nous exaspère. Que j'en ai entendu, miséricorde ! que j'en ai subi, l'an dernier de ces magnifiques dissertations sur la trombe de Monville ! — «Pourquoi cela est-il venu? Comment ça se fait-il? Conçoit-on ça? Est-ce l'électricité d'en haut ou celle d'en bas? En une seconde, trois fabriques de renversées et deux cents hommes de tués ! Quelle horreur ! » Et les mêmes gens, qui disaient cela, parlaient tout en tuant des araignées, en écrasant des limaces ou, pour respirer seulement, absorbaient peut-être par l'aspiration de leurs narines des myriades d'atomes animés. Monville, vois-tu, a été une infirmité pour moi ; j'ai vu ça de trop près ; j'en ai entendu causer, discuter et baver tout un hiver ; j'en suis saoul !
Quant à la seconde chose dont tu me parles, la proclamation de Schamyl (^) ! ça peut être curieux, c'est vrai, mais il y a tant de choses curieuses en ce monde , surtout pour un homme qui peut dire comme l'Angéli : «moi, je \ds par curiosité», qu'on n'y suffirait pas s'il fallait les voir toutes. — Oui, j'ai un dégoût profond du journal, c'est-à-dire de l'éphémère, du passager, de ce qui est important aujourd'hui et de ce qui ne le sera pas demain. — Il n'y a pas d'insensibilité à cela, seulement je sympathise tout aussi bien, peut-être mieux, aux misères disparues des peuples morts auxquelles personne ne pense maintenant, à tous les cris qu'ils ont poussés, et qu'on n'entend plus. Je ne m'apitoye pas davantage sur le sort des classes ouvrières actuelles que sur les esclaves antiques qui tournaient la meule, pas plus ou tout autant ; — je ne suis pas plus moderne qu'ancien, pas plus Français que Chinois, et l'idée de la patrie, c'est-à-dire l'obligation où l'on est de vivre sur un coin de terre marqué en rouge ou en bleu sur la carte, et de détester les autres coins, en vert ou en noir, m'a paru toujours étroite, bornée, et d'une stupidité infinie. — Je suis le frère en Dieu de tout ce qui vit, de la girafe et du crocodile comme de l'homme, et le concitoyen de tout ce qui habite le grand hôtel garni de l'Univers. Je n'ai pas compris ton étonnement à la beauté de cette proclamation. Pour moi, je pense que c'est parce que 1° il est barbare, 2^ musulman, et surtout fanatique, qu'il a dit de belles choses. La poésie est une plante libre ; elle croît partout sans avoir été semée. Le poète n'est pas autre chose que le botaniste patient qui gravit les montagnes pour aller la cueillir. Et maintenant que j'ai déchargé mon cœur, — car voilà plusieurs fois que nous revenons sur ce sujet que tu ne veux pas comprendre, — parlons de nous, et embrassons-nous doucement, longuement, sur les deux lèvres.
Nous avons fait hier et aujourd'hui une belle promenade ; j'ai vu des ruines, des ruines aimées de ma jeunesse, que je connaissais déjà, où j'étais venu souvent avec ceux qui ne sont plus. — J'ai repensé à eux, et aux autres morts que je n'ai pas connus et dont mes pieds foulaient les tombes vides. J'aime surtout
(1) Chamyl ou Schémyl (Ben-Mohammed-Schamyl-Effendi), surnommé « le prince des croyants », chef des montagnards du Caucase, 1797-1871. — Dans les Chants des vaincus (Paris, 1846), poésies de Louise Colet, une pièce est intitulée Schamil.
la végétation qui pousse dans les ruines : cet envahissement de la nature, qui arrive tout de suite sur l'œuvre de l'homme quand sa main n'est plus là pour la défendre, me réjouit d'une joie profonde et large. La vie vient se replacer sur la mort ; elle fait pousser l'herbe dans les crânes pétrifiés et, sur la pierre où l'un de nous a sculpté son rêve, réapparaît l'Eternité du Principe dans chaque floraison des ravenelles jaunes. — Il m'est doux de songer que je servirai un jour à faire croître des tulipes. Oui sait ! l'arbre au pied duquel on me mettra donnera peut-être d'excellents fruits ; je serai peut-être un engrais superbe, un guano supérieur [ ].
A LA MEME
[27 août 1846.] (')
Nous sommes donc toujours triste, pauvre ange ! pourquoi t'affecter à plaisir, t'affliger outre mesure? A trente-trois lieues de distance, je ne peux pas essuyer les larmes qui coulent de tes bons yeux, tu ne peux pas voir mes sourires quand je reçois tes lettres, ni la joie sans doute qui doit être sur mon visage quand je pense à toi ou quand je regarde ton portrait, ton portrait avec ses longues papillottes caressantes, celles-là mêmes qui m'ont passé sur les joues. De moi à toi il y a trop de plaines, de prairies et de collines pour que nous puissions nous voir. — Je ne comprends pas toutes les peines que je te cause ; tu crois qu'une autre est encore dans mon cœur, qu'elle y est restée, et si éclairée que tu n'as fait que passer dans son ombre. Oh ! non pas, non pas ! sois en donc convaincue une fois pour toutes. Tu parles de ma franchise cynique ; sois conséquente, crois-y, à cette franchise ; cela est vieux, bien vieux, oublié presque ; à peine si j'en ai le souvenir ; il me semble même que ça s'est passé dans l'âme d'un autre homme, celui qui vit maintenant et qui est moi ne fait que contempler l'autre qui est mort. — J'ai eu deux existences bien distinctes ; des événements extérieurs ont été le symbole de la fin de la première et de la naissance de la seconde, tout cela est mathématique. Ma vie active, passionnée, émue, pleine de soubresauts opposés et de sensations multiples, a fini à vingt-deux ans. A cette époque, j'ai fait de grands progrès tout d'un coup, et autre chose est venu. Alors, j'ai fait nettement pour mon usage deux parts dans le monde et dans moi, d'un côté l'élément externe, que je désire varié, multicolore, harmonique, immense, et dont je n'accepte rien que le spectacle, d'en jouir ; de l'autre l'élément interne, que je concentre afin de le rendre plus dense et dans lequel je laisse pénétrer, à pleins effluves, les plus purs rayons de l'Esprit, par la fenêtre ouverte de l'intelhgence. Tu ne trouveras pas cette phrase très claire, il faudrait un volume pour la développer. Néanmoins je n'ai renoncé à rien de la vie, comme tu semblés le croire. J'ouvre, tout comme les autres, les narines pour sentir les roses et les yeux pour contempler la lune. Amour et amitié, je n'ai rien rejeté. J'ai au contraire pris des lunettes pour les distinguer plus nettement. Fouille-moi tant qu'il te plaira, tu ne découvriras rien qui doive t'attrister, ni dans le passé ni dans le présent. Je souhaiterais que tu pusses lire dans mon cœur.
(1) L'autographe de cette lettre n'a pas été retrouvé.
Portrait de Louise Colet.
les larmes de doute et d'accablement que tu répands se changeraient en larmes de joie et de bonheur. Oui, je t'aime, je t'aime, entends-tu? faut-il le crier plus fort encore? Mais si je n'ai pas l'amour ordinaire qui ne sait que sourire, est-ce ma faute si tout mon être n'a rien de doux dans ses allures? Je te l'ai déjà dit, j'ai la peau du cœur comme celle des mains, assez calleuse : ça vous blesse quand on y touche ; le dessous peut-être n'en est que plus tendre. Quand tu seras toujours, chère amie, à me reprocher de ne pas venir te voir, que puis-je te répondre? C'est me tourmenter à plaisir en me rappelant (ce qui est inutile, grand Dieu ! car je me le figure assez) que tu en souffres et t'en tourmentes. Si je pouvais... si... si... toujours ce maudit conditionnel, inode atroce par lequel tous les temps du verbe passent !
Je suis bien bête ce soir. C'est peut-être l'effet du beau clair de lune qu'il fait. Je viens de me promener sous les arbres et je t'ai souhaitée, appelée, nous eussions fait une belle promenade sans nous rien dire, en te tenant par la taille ; je rêvais à la blancheur de ta figure se détachant sur l'herbe verte paiement éclairée, au bleu de tes yeux humides et pétillants de lumière, comme le bleu tendre du ciel de cette nuit. Aime-moi toujours, va, prends-moi pour un bourru, pour un fou, pour tout ce que tu voudras, mais aime-moi encore, laisse-là mes idées en paix. Qu'est-ce qu'elles te font? elles ne font de mal à personne et elles font peut-être du bien. D'ailleurs, comme toute chose, n'ont-elles pas leur raison d'être? A quoi bon les mauvaises herbes? disent les braves gens, pourquoi poussent-elles? Mais pour elles-mêmes, pardieu ! Pourquoi poussez- vous, vous? — Merci encore des petites fleurs d'oranger, tes lettres en sont parfumées. Quand j'irai à Paris, je veux garnir ta jardinière des plantes que tu aimes le mieux, ces pauvres fleurs du moins n'auront pas d'épines. Celles de mon amour ne sont pas de même, à ce qu'il paraît.
Allons, adieu, adieu.
* A LA MÊME
Dimanche, 2 h. d'après-midi [Croisset, 30 août 1846.]
[ ] Je regrette que Phidias ne vienne pas.
C'est un excellent homme et un grand artiste ; oui, un grand artiste, un vrai Grec, et le plus ancien de tous les modernes, un homme qui ne se préoccupe de rien, ni de la politique, ni du sociahsme, ni de Fourier, ni des jésuites, ni de l'Université, et qui comme le bon ouvrier, les bras retroussés, est là, à faire sa tâche du matin au soir, avec l'envie de la bien faire et l'amour de son art. Tout est là, l'amour de l'Art. Mais je m'arrête. — Ceci t'irrite encore : tu n'aimes pas à m'entendre dire que je m'inquiète plus d'un vers que d'un homme, et que je porte plus de reconnaissance aux poètes qu'aux saints et aux héros. Qu'aurait-on pensé à Rome, du temps d'Horace, si quelqu'un fût venu lui dire :
— « O bon Flaccus, qu'est-ce que devient votre ode à Melpomène : parlez-moi de votre passion pour le petit garçon perse que Pollion vous a cédé : est-ce en asclépiades ou en ïambiques que vous allez nous entretenir de lui? Tout ce que vous dites me préoccupe bien plus que la guerre des Parthes, que le collège des flamines et que la loi Valeria qu'on veut remettre sur le tapis...»
Il y avait donc cependant quelque chose de plus sérieux que les hommes qui mouraient pour la patrie, que ceux qui priaient pour elle, que ceux qui travaillaient à la rendre heureuse, c'étaient ceux qui chantaient, puisque ceux-là seuls survivent. On a découvert des mondes nouveaux pour les lire, on a inventé l'imprimerie pour les y répandre. — Ah ! oui, l'amour de Glycère ou de Lycoris passera encore pardessus les civilisations futures. L'Art, comme une étoile, voit la terre rouler sans s'en émouvoir, scintillant dans son azur ; le Beau ne se détache pas du ciel.
Mais allons ! tout cela te fâche ; que te dire donc? que je t'embrasse. Je n'ai guère de place, mais je t'envoie tout de même, à travers ces lignes pressées, un long et tendre baiser, comme à travers des barreaux.
Croisset, lundi soir 10 h. [31 août 1846.]
Je prends cette feuille de papier, tout mon papier à lettres est bordé de noir, je n'en ai pas là d'autre, et je ne veux pas que ce que je t'envoie soit entouré de deuil. C'est bien assez, n'est-ce pas, pauvre ange que je fais souffrir déjà tant sans le vouloir, et qu'il y en ait souvent au fond de la chose, sans qu'il y en ait dessus. Je voudrais ne t'envoyer que de douces paroles et de tendres mots, de ces mots suaves comme un baiser, que quelques-uns trouvent, mais qui chez moi restent au fond du cœur et expirent sur les lèvres. Si je pouvais, chaque matin ton réveil serait parfumé par une page embaumée, recréé par une mélopée divine qui te tiendrait tout le jour dans une extase céleste — mais j'ai trop crié dans ma jeunesse pour pouvoir chanter, ma voix est rauque. — Merci de la petite fleur d'oranger. Toute ta lettre en sent bon. Qu'elle ait été cueillie sur un arbuste, donnée par une femme ou un homme, elle n'en est pas moins belle pour moi, va ; — elle est venue de toi, envoyée par toi, c'est tout ce qu'il me faut. — Cette attention du reste m'a ému. Je t'ai bien reconnue là. Comment fais-tu pour avoir tant de volupté dans des niaiseries, pour donner un ragoût si puissant à des riens? Je me sens pour toi une tendresse étrange, profonde, intime, mais ce qui m'afflige, c'est la pensée que je ne te vaux pas, que tu étais digne d'un autre homme et d'un autre amour. Je cherche pourtant à faire quelque chose pour te prouver le mien, et les preuves que tu m'en demandes sont justement les seules que je ne puis donner. Ma vie est rivée à une autre, et cela sera tant que cette autre durera. Algue marine secouée au vent, je ne tiens plus au rocher que par un fil vivace. — Une fois rompu, où voler a-t-elle, la pauvre plante inutile? Mais d'ici là, qu'elle demeure où Dieu veut qu'elle soit, où il faut qu'elle reste.
J'ai lu cette nuit ton travail sur M™^ du Châtelet (^), qui m'a beaucoup intéressé. Il y a de beaux fragments de lettres. En voilà encore une qui a aimé et qui n'a pas été heureuse. La faute n'en était ni à M. de Voltaire, ni à Saint-Lambert, ni à elle, ni à personne, mais à la vie elle-même, qui n'est complète que du côté de l'infortune.
(1) Deux femmes célèbres, par Louise Colet : tome /, Madame Du Châtelet ; Thomas Campanella... — (Coulommiers, imp. de Moussin, 1846.) [Journal de la Librairie, 14 novembre 1846.]
— J'aime beaucoup là dedans le rôle de Voltaire. — Quel homme intelligent ! et bon ! Ceci t'indigne. Mais y en a-t-il beaucoup qui eussent fait comme lui, et sacrifié leur vanité à la tendresse que leur maîtresse a pour un autre. — C'est qu'il ne l'aimait plus, dira-t-on. — Qui l'a su? personne. Pas même lui, peut-être. — Et puis, ceux qu'on ne croit ne plus aimer [sic], on les aime encore. — Rien ne s'éteint complètement. — Après le feu, la fumée, qui dure plus longtemps que lui. — Je suis sûr qu'il l'a plus regrettée que tout le monde. — Plus qu'elle ne l'eût regretté peut-être s'il fût mort avant elle. — Il a dû se passer alors quelque chose d'énorme et de complexe dans l'âme de ce prodigieux homme. — J'aurais voulu te voir développer, analyser ce point, bien indiqué du reste, et lumineux pour moi ; la figure de M^^ du Châtelet, leur vie à Cirey, ces phases successives de leur passion, tout cela est assez en relief, ferme et sobre. — C'est une bonne chose [ ].
* A LA MEME
11 h. du soir, mercredi. [2 septembre 1846.]
Que ta lettre de ce matin était bonne et douce, pauvre amie ! J'y ai vu les larmes que tu avais versées en l'écrivant, et qui çà et là avaient taché certains mots. Ta douleur m'afflige, tu m'aimes trop, ton cœur est trop prodigue ; il y a d'excellentes choses dans les conseils de Phidias, il est fâcheux seulement que ses conseils presque toujours aient cela de fâcheux qu'on ne puisse les suivre. Si tu pouvais l'imiter, ce bon Phidias, tu serais plus tranquille, sinon plus heureuse. C'est un homme sage, celui-là, qui ne demande pas à la vie plus de joies qu'elle n'en comporte et qui ne va pas chercher le parfum des orangers sous les pommiers à cidre. Aussi, quel ordre dans son être ! comme il continue son œuvre, serein et fort. L'Art, tu le vois, lui en sait gré et le récompense par les mâles satisfactions qu'il lui procure.
Comme il fait beau ce soir ! Comme tout repose ! je n'entends que le battement de ma pendule et à peine le bruit de l'air qui passe dans les arbres. La rivière brille sous la lune, les îles sont noires, le gazon vert émeraude. Tu veux venir ici, mon
héroïne, c'est par une nuit semblable qu'il ferait bon te recevoir [ ]. Sais-tu que
ce serait royal et magnifiquement beau, — toi faisant 60 lieues pour passer quelques heures dans ce petit kiosque de là-bas... Mais à quoi bon songer à de pareilles folies ! C'est impossible, tout le pays le saurait le lendemain, ce serait d'odieuses histoires à n'en plus finir.
Un long baiser cependant pour y avoir pensé, merci de cet élan [ ]. Quand
je te reverrai, n'est-ce pas, tu ne pleureras pas trop, tu ne m'affligeras pas trop ; tu seras sage, j'en ai besoin, sois-le. J'en vois tant couler, de larmes, que vraiment j'ai besoin de sourires. Bientôt, j'espère, d'ici à peu de jours nous pourrons nous voir [ ].
Oh ! va, aime plutôt l'Art que moi. Cette affection-là ne te manquera jamais, ni la maladie ni la mort ne l'atteindront. Adore l'Idée, elle seule est vraie parce qu'elle seule est éternelle. — Nous nous aimons maintenant, nous nous aimerons plus encore peut-être, mais qui sait? un temps viendra où nous ne nous rappellerons
peut-être pas nos visages. As-tu entendu quelquefois des vieillards te raconter l'histoire de leur jeunesse?
J'en connais un qui m'a, il 3^ a quelques mois, narré tout au long un grand amour qui lui avait duré près de vingt ans. Pendant les premières sept années de sa séparation d'avec sa maîtresse, il s'échappait de chez lui le matin, avant le jour, et il allait à 4 lieues de là. à pied, pour voir à un bureau de poste s'il n'était pas venu de lettres. Les lettres venaient irrégulièrement, comme cela se trouvait,, quand la pauvre femme avait pu écrire ; l'amant s'en retournait donc comme il était venu, quelquefois avec son cher butin, le plus souvent sans rien du tout ; il rentrait chez lui en sautant par-dessus les murs, et se remettait au lit pour que rien n'y. parût. — Cela a duré sept ans, sept ans sans la voir ! ils se sont revus une fois et puis ne se sont plus revus. Peu à peu ne se sont plus écrit et se sont oubliés ; la femme est morte, l'homme ensuite a eu d'autres amours, et voilà ! telle est la vie ; il raconte ça lui-même comme une chose toute simple et elle est toute simple en effet ; les nœuds les plus solidement faits se dénouent d'eux-mêmes, parce que la corde s'use — tout s'en va, tout passe, l'eau coule et le cœur oublie.
C'est une grande misère, mais il faut remercier Dieu qui n'a pas jugé l'âme de sa créature assez vaste pour contenir la somme de chaque jour accumulée par-dessus celle des jours précédents. Puis un chagrin en enlève un autre, on ne sent pas ses engelures quand on a mal aux dents ; — reste à choisir le mal le plus léger — toute la sagesse est là [ I.
* A LA MÊME
Vendredi soir, minuit. [4-5 septembre 1846.]
Tu voulais que je vinsse dimanche, moi j'ai pensé aussi, tu le vois, à nous réunir, nous nous rencontrons toujours dans nos souhaits, dans nos désirs. — Quand on s'aime, on est comme les frères Siamois attachés l'un à l'autre — deux corps pour une âme, mais si l'un meurt avant l'autre, il faut traîner un cadavre à sa remorque ; n'aie pas peur pour moi, je ne sens pas l'agonie venir. Ce sera donc bientôt que nous nous re verrons ; il est arrangé que je ferai ce petit voyage aux Andelys (Usez Mantes). Comme il faut une heure et demie pour s'y rendre, et qu'une heure est suffisante pour voir le Château-Gaillard, je reviendrai coucher ici, c'est impossible autrement, mais par le dernier convoi qui me prendra là-bas vers 10 heures. Nous aurons tout un grand après-midi à nous. Je dis nous aurons sans savoir si tu as accepté mon projet, mais je m'attends bien demain à mon réveil à une bonne lettre de toi, toute pétillante de joie, 011 tu me dises : Accours. — Es-tu contente de moi, est-ce cela? Tu vois bien que lorsque je peux te voir je me jette sur la plus petite occasion comme un voleur à jeun, que je la prends à deux mains et que je ne la lâche pas. — Du Camp part d'ici probablement mercredi prochain (ou jeudi au plus tard) ; ainsi donc à mercredi, je t'enverrai l'heure des convois pour qu'il n'y ait pas de malentendus entre nous et je t'écrirai l'heure exacte où il faudra partir de Paris. Te figures-tu nous, nous attendant, nous cherchant dans la foule, nous retrouvant, partant ensemble seuls ; il faudra nous contenir, j'aurai bien du mal à m'empêcher
de t'embrasser devant tout le monde. Nous irons dans quelque bonne auberge bien tranquille. Nous serons à nous, rien qu'à nous ! ce sera de bonnes minutes encore, va, qu'importe l'avenir ! — Viendra-t-il seulement? qui sait si demain se lèvera? Je n'ai pas encore reçu l'envoi de Phidias qu'il m'a, et que tu m'as, annoncé. Tu as d'abord voulu y mettre ta statuette, mais je n'aurais aucune place secrète où la fourrer. J'ai déjà tant de choses de toi que ça pourrait finir par devenir suspect — la moindre plaisanterie là-dessus me blesserait au vif et je me découvrirais peut-être ! Ton portrait est là, tout à côté de moi, à trois pas devant mon regard. J'ai assez ri ce matin au récit de ton dialogue avec Phidias relativement à M*** et à son modèle. — Est-il possible que ce que notre ami t'a dit sur cette créature ait pu te causer un moment d'ombrage? — Il faut être toi, vTaiment, pour avoir de semblables idées ; — de la jalousie maintenant, et de qui? de ça ! j'aurais bien voulu être là pour voir ta figure et te faire rire aussitôt sur ton compte. — D'abord cette femme est atrocement laide, elle n'a pour elle qu'un très grand cynisme plein de naïv'eté qui m'a beaucoup réjoui ; j'y ai vu aussi l'expansion des furies de sa nature, ce qui est toujours une belle chose à voir, et puis tu sais que j'aime assez ce genre de tableaux, c'est un goût inné — l'ignoble me plaît — c'est le sublime d'en bas — quand il est vrai, il est aussi rare à trouver que celui d'en haut. Le cynisme est une merveilleuse chose, en cela qu'étant la charge du vice il en est en même temps le correctif et l'annihilation ; tous les grands voluptueux sont très pudiques, jusqu'à présent je n'ai pas vu d'exception. Et puis j'y repense, car j'ai été très étonné de ton aveu, quand elle serait belle après tout, cette femme, et quand même il y aurait eu, comme dit le maître dans son chaste langage, quelque chose entre nous deux, est-ce que ça te ferait peine? Les femmes ne comprennent pas qu'on puisse aimer à des degrés différents, elles parlent beaucoup de l'âme, mais le corps leur tient fort au cœur, car elles voient tout l'amour mis en jeu dans l'acte du corps ; on peut adorer une femme et aller coucher chaque soir chez les filles, ou a\-oir une autre maîtresse, que l'on aime même ! ce qui paraîtra plus drôle, mais qui est pourtant vrai ! Allons, ne te renfrogne pas, ce n'est pas, je crois, une allusion à moi que je fais ici, je vis, comme un chartreux, mais jusqu'à mercredi ! Adieu, cher amour, mille baisers, sur tes doux veux.
Samedi, 5 heure? du soir. [5 septembre 1846,]
Je serais tenté de me battre quand je reçois tes lettres. Sais-tu l'effet qu'elles me font? c'est de la haine pour moi ; tu veux donc que je me méprise, que tu prends toujours plaisir à me ravaler dans le parallèle que tu fais incessamment entre nous? — eh bien oui, méprise-moi, accable-moi, dis que je ne t'aime pas, tu mentiras, mais dis-le, je recevrai tout de toi — tout, vois-tu. Tu peux tout faire, je ne m'en fâcherai pas. Tu es bonne, belle, douce, intelligente, dévouée, tu me prouves que je ne suis rien de tout cela, tu as peut-être raison, car je ne fais rien en effet pour le paraître. Moi qui m'attendais que tu allais m'embrasser pour l'idée que j'ai eue de notre voyage à Mantes !... Ah bien oui !... tu me reproches déjà d'avance de n'y
pas rester plus longtemps. Et si je ne l'avais pas eue, cette idée, si cette occasion ne s'était pas présentée, qu'est-ce donc que tu dirais? Ma foi tant pis, je m'y perds. Je cherche partout et je ne trouve rien ; ce n'est pourtant pas ma faute ; tu me gourmandes de tout ce que j'écris, sur toutes mes idées, même sur celles qui n'ont aucun rapport à nous deux ; mais dis ce que tu voudras, j'aime ton écriture, écris n'importe quoi, j'aime les lignes que ta main a tracées, le papier sur lequel tu t'es penchée et qu'a peut-être frôlé le bout de tes cheveux odorants. Envoie-moi tout ce que tu voudras, va, je ne me fâcherai pas, ça m'est impossible avec toi, je vois bien que tu souffres trop, mais je n'en parlerai pas et je continuerai ; tu as cru prendre ma vanité au défaut de la cuirasse en me disant : « Tu es donc gardé comme une jeune fille?» Cette phrase m'aurait été adressée il y a cinq ou six ans qu'elle m'aurait fait faire quelque sottise épouvantable, c'est sûr, je me serais fait tuer pour m'en effacer l'effet à moi-même ; mais elle a glissé sur moi comme l'eau sur le cou d'un cygne, elle ne m'a seulement pas humilié ; crois-tu que pour moi, pour moi seul, pour l'homme, il ne me serait pas doux de te recevoir, dis ; qu'est-ce que je risque, moi? absolument rien du tout.
Ma mère s'en apercevrait qu'elle ne m'en parlerait pas ; je la connais, elle pourrait être jalouse de toi (quand ta fille aura dix-huit ans tu sauras qu'on peut être jaloux de son enfant et tu haïras son mari : c'est la règle) ; mais tout s'arrêterait là, c'est pour toi que je t'ai dit de ne pas venir, pour ton nom, pour ton honneur, pour ne pas te voir salie par les plaisanteries banales du premier venu, pour ne pas te faire rougir devant les douaniers qui se promènent le long du mur, pour qu'un domestique ne te ricane pas au visage ! mais tu n'a pas compris ! non ! rien ! Un sarcasme là-dessus ! Allons ! c'est bien ! n'en parlons plus ! [ ].
* A LA MÊME
Dimanche, 1 1 heures du soir. [6 septembre 1846.]
Encore demain et après-demain, puis nous allons nous revoir. Quand tu liras ceci, il y aura 24 heures pour toi à passer avant que tu ne reçoives un baiser de celui que tu aimes et qui t'aime. Savoures-tu cette pensée comme moi, la respires-tu avec joie comme une fleur écartée, qui nous envoie son vague parfum avant qu'on s'en réjouisse à pleines narines? Ah ! nous serons seuls, bien seuls à nous dans ce village au milieu de la campagne (autour de nous le silence) ; pourquoi es-tu triste? Moi j'ai le pressentiment d'une journée de bonheur ; une journée c'est bien peu, n'est-ce pas, mais un beau jour illumine toute une année et on a si peu de jours à vivre que, quand il arrive, un beau jour vaut la peine qu'on s'en réjouisse ; mais seras-tu sage? pleureras-tu encore? Oh ! si j'étais si sensuel que tu le crois, comme
je les aimerais, tes pleurs ! Elles te rendent si belle ! [ ]. — Il me semble qu'il
fera beau certainement et qu'il y aura un grand soleil. Ta pensée est un soupirail par où il me vient un peu de lumière et d'air, et tu crois que quand je peux je ne vais pas au-devant pour vivre et respirer ! Autour de moi tout est triste et sombre ; ma mère est dans un bien épouvantable état, ce que j'attribue au buste de notre
ami (^) qui l'a bouleversée. Jamais encore je ne l'ai vue si désolée ! non, tu n'as pas vu de douleurs pareilles, pauvre amie, non jamais, que le ciel t'épargne celles-là, et s'il faut que tu en aies, qu'il te donne plutôt toutes les autres [ ].
* A LA MÊME (2)
Jeudi soir, 11 heures. [10 septembre 1846.]
[ ] Quand nous re verrons-nous ?
Oh ! je t'en prie, je t'en conjure, ne m'accuse jamais de ne pas te voir plus souvent. Tu ne t'imagines pas combien cela m'afflige et me blesse. Est-ce que c'est ma faute? Ça ne le sera jamais, mais je ne vois pas de circonstances prochaines, ce sera dans longtemps ; maintenant résignons-nous d'avance, fais-toi à cette idée [ ]. (3)
* A LA MÊME
Dimanche soir. [13 septembre 1846.]
[ ] Il faut que je te gronde d'une chose qui me choque et qui me scandalise,
c'est du peu de souci que tu as de l'Art maintenant. De la gloire, soit, je t'approuve ; mais de l'Art, de la seule chose vraie et bonne de la vie, peux-tu lui comparer un amour de la terre, peux-tu préférer l'adoration d'une beauté relative au culte de la vraie? eh bien, je te dis, je n'ai que ça de bon ! il n'y a que ça en moi que j'estime : j'admire. Toi, tu mêles au Beau un tas de choses étrangères, l'utile, l'agréable, que sais-je? Tu diras au Philosophe de t'expliquer l'idée du Beau pur. telle qu'il l'a émise dans son cours de 1819 et telle que je la conçois ; nous recauserons de ça la prochaine fois.
Je lis maintenant un drame indien, Sakoiintala, et je fais du grec ; il ne va pas fort, mon pauvre grec, ta figure vient toujours se placer entre le Hvre et mes veux [ ]•
* A LA MÊME
Lundi, 10 h. du soir. [14 septembre 1846]
Quelle étrange fille tu fais ! on ne sait jamais que te dire ni que penser. Tes lettres rient d'un côté et pleurent de l'autre, tu es pleine de boutades et d'excentricités, quoi que tu dises. Tu m'envoies encore ce matin des choses passablement dures. Tu veux que je m'y fasse, — c'est ma ration quotidienne maintenant. Mais si j'allais finir par m'y habituer? A force de frapper à la même place, la meurtrissure
(1) Le buste de Caroline Flaubert, par Pradier.
(2) Fragment. Le texte publié dans les éditions antérieures de la Correspondance comme étant la suite de cette lettre, appartient en réalité à une autre lettre du 13 septembre, dont nous reproduisons ci-dessus un autre fragment. Entre les deux, une lettre du samedi soir [12 septembre], à Louise Colet reste inédite.
(3) Une autre lettre à la même, du 12 septembre 1846, est inédite.
vient, puis le sang, puis le cal ! Parle-moi donc d'autre chose, au nom du ciel, au nom de moi, puisque tu m'aimes, que de venir à Paris. On dirait que c'est un parti pris chez toi de me tourmenter avec ce refrain. Mais je me le redis toute la journée, moi, mais qu'y faire cependant?
[ ] la vie (^), et c'est là la vie, aimer, jouir, aimer, ou bien quelque chose qui
en a l'apparence et qui en est la négation, c'est-à-dire l'Idée, la contemplation de l'immuable, et pour tout dire par im mot, la Religion dans sa plus large extension.
Je trouve que tu en manques trop, mon amour. Je veux dire qu'il me semble que tu n'adores pas beaucoup le Génie, que tu ne tressailles pas jusque dans tes entrailles à la contemplation du Beau ; ce n'est pas tout que d'avoir des ailes, il faut qu'elles vovis portent.
Un de ces jours, je t'écrirai une longue lettre littéraire ; aujourd'hui j'ai fini Sakonntala ; l'Inde m'éblouit : c'est superbe. Les études que j'ai faites cet hiver sur le brahmanisme n'ont pas été loin de me rendre fou ; il y avait des moments où je sentais que je n'avais pas bien ma tête. On m'a annoncé aujourd'hui que d'ici à quinze jours je recevrai de Smyrne des ceintures de soie : ça m'a fait plaisir. J'avoue cette faiblesse. Il y a ainsi pour moi un tas de niaiseries qui sont sérieuses. Adieu [ ] (2).
A EMMANUEL VASSE
16 septembre 1846.
Merci, mon cher ami, de ton envoi, il m'est arrivé en bon état, j'espère te le restituer de même ; avant la fin d'octobre bien sûr j'aurai fini ces deux bouquins. Quant à ceux que tu peux me prêter encore et que tu m'offres avec une générosité digne d'un gouvernement français, je remets cela à ton obligeance et à ta science. Je m'occupe un peu de l'Orient pour le quart d'heure, non dans un but scientifique, mais tout pittoresque ; je recherche la couleur, la poésie, ce qui est sonore, ce qui est chaud, ce qui est beau. J'ai lu la Bagavad-Gitâ, le Nala, un grand travail de Burnouf sur le Bouddhisme, les hymnes du Rig-Véda, les lois de Manou, le Koran, et quelques livres chinois, voilà tout. Si tu peux me dénicher quelque recueil de poésies ou de vaudevilles plus ou moins facétieux, composés par des Arabes, des Indiens, des Perses, des Malais, des Japonais ou autres, tu peux me l'envoj^er ; si tu connais quelque bon travail (revue des livres) sur les religions ou les philosophies de l'Orient, indique-le-moi. Tu vois que le champ est vaste, mais on trouve encore bien moins qu'on ne le croit ; il faut hre beaucoup pour arriver à un résultat nul. Beaucoup de bavardage dans tout cela et pas autre chose.
Je lis maintenant le voyage de Chardin. Dans le premier volume il y est question de relations diplomatiques sur Candie, mais au reste ce n'est presque rien. Je fais toujours' un peu de grec et je me bourre des poètes latins.
(1) Avant CCS mots, un très long fragment inédit où Flaubert définit la vie par la passion, même poussée à l'extrême, à l'excès de la sensation et de la jouissance, et conclut : «...pas de milieu, la vie, etc. »
(2) I.e texte publiée à la suite de cette phrase dans les éditions antérieures de la Correspondance appartient en réalité à la lettre du jeudi soir [17 septembre 1846] que l'on trouvera ci-dessus. Entre les deux, une autre, à Louise Colet, nuit dit. mardi au mercredi, 1 h. [15-16 septembre], reste inédite.
Adieu, mon cher Vasse, quand tu t'ennuies pense à moi pour te distraire et aux anciennes nuits de la rue de l'Est, quand nous faisions une si démesurée consommation de café
* A LOUISE COLET
Jeudi sok. fl? septembre 1846.]
[ j Cent fois le jour je me retiens, prêt à dire ton nom, à propos de rien il
me vient toujours des comparaisons, des rapports, des antithèses dont tu es le centre ; toutes les petites étoiles de mon cœur convergent autour de ta planète, ô mon bel astre.
Je travaille le plus que je peux ; je sms resté cet après-midi sept heures sans bouger de mon fauteuil, et ce soir trois ; tout cela ne vaut pas deux heures d'un travail raisonnable ; ton image vient toujours comme un brouillard léger (tu sais, une de ces vapeurs matinales qui dansent et montent lumineuses, aériennes, rosées) entre mes yeux et les hgnes qu'ils parcourent. — Je relis l'Enéide dont je me répète à satiété quelques vers, il ne m'en faut pas plus pour longtemps ; je m'en fatigue l'esprit moi-même, il y a des phrases qui me restent dans la tête et dont je suis obsédé, comme de ces airs qm vous reviennent toujours et qui vous font mal tant on les aime. Je lis toujours mon drame indien, et le soir je reUs ce bon Boileau, le législateur du Parnasse. Voilà ma vie, dis-moi toute la tienne — tout — rien ne m'est insignifiant ou inutile. Tu me parles de chagrins que tu veux me cacher. — Oh ! je t'en prie, au nom de notre amour, dis-les-moi tous ; peut-être aurais-je un mot pour les adoucir? Je suis mûr, tu sais. J'ai quelque expérience — confie-toi à moi sur tout cela, non pas comme à un amant, comme à un vieil ami ; je veux être tout pour toi, je voudrais que ta vie matérielle dépendît de moi pour te l'entourer de soins, de luxe et de délicatesses recherchées. Je voudrais te voir écraser les autres, comme tu les écrases dans m.on cœur quand je te compare à elles.
Ah ! si nous étions libres, nous voyagerions ensemble. C'est un rêve que je fais souvent, va ; quels rêves n'ai-je pas faits d'ailleurs? c'est là mon infirmité à moi — dis-moi donc tout, conte-moi tes peines, tes soucis ; est-ce que je ne t'ai pas déjà donné assez des miens? je veux t'être utile à quelque chose enfin, puisque chaque jour s'écoule sans que je te puisse apporter une joie [ ].
Vendredi, 10 h. du soir. [18 septembre 1846.]
[ ] Tu me juges donc un homme très gai, que tu m'envoies toutes les facéties
que tu peux recueilHr? C'est une attention qui me touche, car il est vrai que je les aime, surtout quand elles sont aussi bonnes que celles de M™^ G*** et de son vaillant époux. Mais il me semble que tu me prends tour à tour pour ce que je ne suis pas ; tantôt tu fais de moi une espèce de maudit de mélodrame et la fois suivante tu m'assimiles au commis voyageur ; entre nous, je ne suis ni si haut ni si bas, tu me vulgarises ou me poétises trop, c'est toujours la rage féminine de nier
les demi-teintes et de ne pas vouloir, ou pouvoir, rien entendre aux natures complexes — et il y a si peu de natures simples ! Tu me dis sans le sentir un mot d'une portée sublime : « Je crois que tu n'aimes sérieusement que les charges. » Si on le prend à la lettre, il est horriblement faux, car aimant beaucoup le grotesque je sens peu le ridicule, ce comique convenu ; mais si on veut lui donner, à ce mot, une signification plus vaste, il se peut qu'il y ait du vrai. Eh bien non ! quand j'y repense, autrefois je saisissais assez nettement dans la vie les choses bouffonnes des sérieuses, j'ai perdu cette faculté ! l'élément pathétique est venu pour moi se placer sous toutes les surfaces gaies, et l'ironie plane sur tous les ensembles sérieux. Ainsi donc le sens dans lequel tu dis que je me plais aux farces n'est pas vrai, car, où en trouve-t-on, de la farce, du moment que tout l'est? Je sais bien, ma pauvre vieille (ne t'indigne pas pour ce mot, c'est une expression du cœur), que tout ça ne te plaît pas trop à entendre, mais que veux-tu? tel je suis ! Quant à mon fatalisme que tu me reproches, il est ancré en moi. J'y crois fermement, je nie la liberté individuelle parce que je ne me sens pas libre, et quant à l'humanité, on n'a qu'à lire l'histoire pour voir assez clairement qu'elle ne marche pas toujours comme on le désirerait. Si tu désires entamer une discussion à ce sujet (qui ne sera pas amusant) je ne bouderai pas. Mais finissons toutes ces niaiseries, et embrassons-nous, car je veux te remercier encore de ta bonne lettre de ce matin.
Tu me dis que je ne t'ai pas initiée à ma vie intime, à mes pensées les plus secrètes ; sais-tu ce qu'il y a de plus intime, de plus caché dans tout mon cœur et ce qui est le plus moi dans moi? ce sont deux ou trois pauvres idées d'art couvées avec amour, voilà tout ; les plus grands événements de ma vie ont été quelques pensées, des lectures, certains couchers de soleil à Trouville au bord de la mer, et des causeries de cinq ou six heures consécutives avec un ami qui est maintenant marié et perdu pour moi. La différence que j'ai toujours eue, dans les façons de voir la vie, avec celles des autres, a fait que je me suis toujours (pas assez, hélas !) séquestré dans une âpreté solitaire d'où rien ne sortait. On m'a si souvent humilié, j'ai tant scandahsé, fait crier, que j'en suis venu, il y a déjà longtemps, à reconnaître que pour vivre tranquille il faut vivre seul et calfeutrer toutes ses fenêtres, de peur que l'air du monde ne vous arrive. Je garde toujours malgré moi quelque chose de cette habitude ; voilà pourquoi j'ai, pendant plusieurs années, fui systématiquement la société des femmes. Je ne voulais pas d'entrave au développement de mon principe natif, pas de joug, pas d'influence, j'avais fini par n'en plus désirer du tout, je vivais sans les palpitations de la chair et du cœur, et sans m'apercevoir seulement de mon sexe. J'ai eu, je te l'ai dit, presque enfant, une grande passion. Quand elle a été finie, j'ai voulu alors faire deux parts, mettre d'un côté l'âme que je gardais pour l'Art, de l'autre le corps, qui devait vivre n'importe comment. Puis tu es venue, tu as dérangé tout cela ; voilà que je rentre dans l'existence de l'homme !
Tu as réveillé en moi tout ce qui y sommeillait ou pourrissait peut-être ! J'ai déjà été aimé et beaucoup, quoique je sois de ces gens qu'on oublie vite, et plus propres à faire naître l'émotion qu'à la faire durer ; on m'aime toujours un peu comme quelque chose de drôle. L'amour, après tout, n'est qu'une curiosité supérieure, un appétit de l'inconnu qui vous pousse dans l'orage, poitrine ouverte et tête en avant.
Je reprends et je dis qu'on m'a aimé, mais jamais comme toi, et jamais non plus il n'y a eu entre moi et une femme l'union qui existe entre nous deux ; jamais je ne me suis senti envers aucune un dévouement aussi profond, une propension aussi irrésistible, une communion aussi complète. Pourquoi dis-tu sans cesse que j'aime le clinquant, le chatoyant, le pailleté ! poète de la forme ! c'est là le grand mot à outrages que les utilitaires jettent aux vrais artistes. Pour moi, tant qu'on ne m'aura pas, d'une phrase donnée, séparé la forme du fond, je soutiendrai que ce sont là deux mots vides de sens. Il n'y a pas de belles pensées sans belles formes, et réciproquement. La Beauté transsude de la forme dans le monde de l'Art, comme dans notre monde à nous il en sort la tentation, l'amour ; de même que tu ne peux extraire d'un corps physique les quaUtés qui le constituent, c'est-à-dire couleur, étendue, solidité, sans le réduire à une abstraction creuse, sans le détruire en un mot, de même tu n'ôteras pas la forme de l'Idée, car l'Idée n'existe qu'en vertu de sa forme. Suppose une idée qui n'ait pas de forme, c'est impossible, de même qu'une forme qui n'exprime pas une idée. Voilà un tas de sottises sur lesquelles la critique vit. On reproche aux gens qui écrivent en bon style de négliger l'Idée, le but moral, comme si le but du médecin n'était pas de guérir, le but du peintre de peindre, le but du rossignol de chanter, comme si le but de l'Art n'était pas le Beau avant tout.
On va, accusant de sensualisme les statuaires qui font des femmes véritables avec des seins qui peuvent porter du lait et des hanches qui peuvent concevoir ; mais s'ils faisaient au contraire des draperies bourrées de coton et des figures plates comme des enseignes, on les appellerait idéalistes, spiritualistes. Oh oui ! c'est vrai il néglige les formes, dirait-on, mais c'est un penseur ! et les bourgeois, là-dessus, de se récrier et de se forcer à admirer ce qui les ennuie ; il est facile, avec un jargon convenu, avec deux ou trois idées qui sont de cours, de se faire passer pour un écrivain socialiste, humanitaire, rénovateur et précurseur de cet avenir évangélique rêvé par les pauvres et par les fous. C'est là la manie actuelle, on rougit de son métier. Faire tout bonnement des vers, écrire un roman, creuser du marbre, oh ! fi donc ! C'était bon autrefois, quand on n'avait pas la mission sociale du poète ; il faut que chaque œuvre maintenant ait sa signification morale, son enseignement gradué, il faut donner une portée philosophique à un sonnet, qu'un drame tape sur les doigts aux monarques et qu'une aquarelle adoucisse les mœurs. L'avocasserie se glisse partout, la rage de discourir, de pérorer, de plaider ; la muse devient le piédestal de mille convoitises. O pauvre Olympe ! ils seraient capables de faire sur ton sommet un plant de pommes de terre ! et s'il n'y avait que les médiocres qui s'en mêlassent, on les laisserait faire, mais la vanité a chassé l'orgueil et établi mille petites cupidités là où régnait une large ambition. Les forts aussi, les grands, se sont dit à leur tour : pourquoi mon jour n'est-il pas venu déjà, pourquoi ne pas agiter à chaque heure cette foule, au lieu de la faire rêver plus tard. Et alors ils sont montés à la tribune, ils sont entrés dans un journal, et les voilà appuyant de leur nom immortel des théories éphémères.
Ils travaillent à renverser un ministre qui tombera sans eux, quand ils pouvaient, par un seul vers de satire, attacher à son nom une illustration d'opprobre; ils s'occupent d'un projet de douanes, de lois, de paix et de guerre ! mais que tout
cela est petit ! que tout cela passe ! que tout cela est faux et relatif ! et ils s'animent pour toutes ces misères, ils crient contre tous les filous, ils s'enthousiasment à toutes les bonnes actions communes, ils s'apitoient sur chaque innocent qu'on tue, sur chaque chien qu'on écrase, comme s'ils étaient venus pour cela au monde. Il est plus beau, ce me semble, d'aller à plusieurs siècles de distance faire battre le cœur des générations et l'emphr de joies pures ; qui dira tous les tressaillements divins qu'Homère a causés, tous les pleurs que le bon Horace a fait en aller dans un souvenir ; pour moi seulement j'ai de la reconnaissance à Plutarque à cause de ces soirs qu'il m'a donnés au collège, tout pleins d'ardeurs belliqueuses comme si alors j'eusse porté dans mon âme l'entraînement de deux armées.
Je ne sais pas si tout cela est lisible, j'écris trop vite.
Adieu, cher amour, il n'y a pas moyen de te faire la moindre surprise, je voulais te donner une ceinture turque et tu la demandes avant que je l'ai reçue pouvais-tu imaginer que je n'y pensais pas ! Mille baisers. Merci des autographes, ce n'est pas que j'en sois amateur, mais tout ce qui te touche m'intéresse.