‹ Œuvres complètes illustrées de Gustave FlaubertChapitre 33 sur 39 · A MADEMOISELLE GERTRUDE COLLIER · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE GERTRUDE COLLIER

[Début de novembre 1846.]

Est-ce que je ne vous re verrai plus? Votre départ est donc bien décidé. Mais pourquoi ne vous en allez- vous pas par Rouen? c'est la route qui vous mènerait le plus vite et je pourrais vous dire adieu. Si vous êtes triste de quitter Paris, je le suis aussi, moi, de votre départ. Je ne pourrai plus voir votre pauvre maison sans un serrement de cœur. Il y a ainsi maintenant, sur la terre, une foule de places où mon âme saignequand j'y passe. Tout m'abandonne; mes parents meurent, mes amis s'en vont. Il ne me reste plus de tout cela que le souvenir ; le vôtre me restera toujours cher. Jamais je n'oublierai ces longues heures de l'après-midi que j'allais passer au Rond-Point, nos bonnes lectures, nos causeries sans fin. Quand je demeurais dans ma triste rue de l'Est, je me promettais mes jours de visite chez vous comme des jours de vacances : c'a été dans ce temps-là mes meilleurs moments et, dans mon dernier séjour à Paris, avec quel plaisir encore ne me reportais-je pas à ce doux passé évanoui ! Nous y avons encore ri, vous le rappelez- vous? Pour moi ce voyage-là, fait entre la mort de mon père et celle de ma sœur, a laissé dans ma pensée comme le souvenir d'une heure de relâche entre deux ouragans ; et puis comment ne me souviendrais-je pas de vous tous avec tendresse, vous êtes mêlés à tant de choses de ma vie intime ! Je vous ai connus à Trouville, dans le temps que nous y étions tous. J'ai gardé pour moi le châle bariolé de rouge et de bleu que portait Henriette et qu'elle avait donné à Caroline.

Qui sait quand je vous reverrai, et si je vous reverrai, seulement ! Je doute

de tout et du bonheur plus que jamais. J'ai des défiances ombrageuses de l'avenir, et d'ailleurs si je vous revois, tout sera bien changé sans doute. Je ne dis pas que vous m'oublierez ; je crois bien à votre amitié, mais je me méfie du temps, voyez-vous, du temps qui pourrit tout, comme la pluie qui ronge les marbres les plus durs et les sentiments les plus solides... Vous serez mariée, peut-être, tant de choses seront survenues ! que le ciel vous rende heureuse, Gertrude ! c'est mon vœu le plus profond. Si je ne pensais pas que vous m'estimez trop pour me demander ici des mots convenus, je vous enverrais une foule de banalités dont je vous fais grâce, mais vous savez ce que je vous suis.

Peut-être l'année prochaine irai-je avec ma mère en Angleterre et en Ecosse : alors j'irais vous voir ; ce sera une grande joie. Comme nous causerons ! mais où serez-vous? où demeurerez- vous? Qu'allez-vous faire? Vous me donnerez bien un peu de vos nouvelles, n'est-ce pas? Tout ne sera pas laissé sur le rivage, tout ne s'enfuira pas avec la silhouette des arbres de la grande route. Il me semble que vous êtes partie il y a longtemps, que vous êtes loin, bien loin, que je ne vous reverrai plus.

Dites bien à votre mère, à Henriette, mille choses, c'est plus que je ne peux en dire, tout ce que vous trouverez. Si jamais, n'importe quand, vous aviez besoin de quelque chose en France, comptez sur moi, ne craignez rien, j'ai la mémoire longue.

Embrassez bien Herbert de ma part quand vous le verrez.

Adieu, adieu. Tout à vous (cela n'est pas une formule).

Il faudra que je sois à Paris du 15 au 20 de ce mois ; si, par hasard, votre départ se trouvait retardé, je vous verrai encore, sinon... encore un adieu de plus ! (^)

* A LOUISE COLET

Vendredi, 4 h. du soir. [Rouen, 11 décembre 1846.] (*)

[ ] Nier l'existence des sentiments tristes parce qu'ils sont tristes, c'est nier

le soleil tant qu'il n'est pas à midi ; la vérité est tout autant dans les demi-teintes que dans les tons tranchés. J'ai eu dans ma jeunesse un ami véritable qui m'était dévoué, qui eût donné pour moi sa vie et son argent ; mais il ne se serait pas levé, pour me plaire, une demi-heure plus tôt que de coutume, il n'aurait accéléré aucun de ses mouvements. Quand on observe avec un peu d'attention la vie, on y voit les cèdres moins hauts et les roseaux plus grands. Je n'aime pas pourtant l'habitude qu'ont certaines gens de rabaisser les grands enthousiasmes et d'atténuer les subhmités hors nature. Ainsi le livre de Vigny, Servitude et grandeur militaires, m'a un peu choqué au premier abord, parce que j'y ai vu une dépréciation systématique du dévouement aveugle (du culte de l'Empereur par exemple), du fanatisme de l'homme pour l'homme au profit de l'idée abstraite et sèche du devoir, idée que je n'ai jamais pu saisir et qui ne me paraît pas inhérante aux entrail es

(1) Entre cette lettre et la suivante, du 11 décembre, dix autres lettres, à Louise Colet, demeurent inédites. Elles datent des 3, 8, 13, 15, 17, 29 novembre et 2, 5, 7 et 8 décembre 1846.

(2) M™* Flaubert et son fils avaient pris, pour l'hiver, un appartement à Rouen, 25, rue Crosne-hors- VîUe. (Lettre inédite du 17 novembre.) |

humaines. Ce qu'il y a de beau dans l'empire c'est l'adoration de l'Empereur, amour exclusif, absurde, sublime, vraiment humain ; voilà pourquoi j'entends peu ce qu'est pour nous, aujourd'hui, la Patrie. Je saisis bien ce que c'était pour le Grec <jui n'avait que sa ville, pour le Romain qui n'avait que Rome, pour le sauvage qu'on vient traquer dans sa forêt, pour l'Arabe qu'on poursuit jusque sous sa tente. Mais nous, est-ce qu'au fond nous ne nous sentons pas aussi bien Chinois ou Anglais que Français? n'est-ce pas à l'étranger que vont tous nos rêves? Enfants, nous désirons vivre dans le pays des perroquets et des dattes confites, nous nous élevons avec Byron ou Virgile, nous convoitons l'Orient dans nos jours de pluie, ou bien nous désirons aller faire fortune aux Indes, ou exploiter la canne à sucre en Amérique. La Patrie, c'est la terre, c'est l'Univers, ce sont les étoiles, c'est l'air, c'est la pensée elle-même, c'est-à-dire l'inlini dans notre poitrine ; mais les querelles de peuple à peuple, de canton à arrondissement, d'homme à homme, m'intéressent peu et ne m'amusent que lorsque ça fait de grands tableaux avec des fonds rouges

A LA MÊME

Dimanche. [13 décembre 1846.]

Tu as été malade mon pauvre cœur ; tu as souffert ! ne fais plus de ces excès de travail qui usent et qui à cause de la lassitude même qu'ils laissent après eux, vous font en définitive perdre plus de temps qu'ils ne vous en ont fait gagner ; ce ne sont pas les grands dîners et les grandes orgies qui nourrissent, mais un régime suivi, continu. Travaille chaque jour patiemment un nombre d'heures égales, prends le pli d'une vie studieuse et calme, tu y goûteras d'abord un grand charme et tu en retireras de la force ; j'ai eu aussi la manie de passer des nuits blanches, ça ne mène à rien qu'à vous fatiguer. Il faut se méfier de tout ce qui ressemble à de l'inspiration et qui n'est soiivent que du parti pris et une exaltation factice, que l'on s'est donnée volontairement et qui n'est pas venue d'elle-même ; d'ailleurs on ne vit pas dans l'inspiration ; Pégase marche plus souvent qu'il ne galope, tout le talent est de savoir lui faire prendre les allures qu'on veut, mais pour cela ne forçons point ses moyens, comme on dit en équitation ; il faut lire, méditer beaucoup, toujours penser au style et écrire le moins qu'on peut, uniquement pour calmer l'irritation de l'Idée qui demande à prendre une forme et qui se retourne en nous jusqu'à ce que nous lui en ayons trouvé une exacte, précise, adéquate à elle-même ; remarque que l'on arrive à faire de belles choses à force de patience et de longue énergie. Le mot de Buffon est un blasphème, mais on l'a trop nié ; les œuvres modernes sont là pour le dire. Modère les emportements de ton esprit qui t'ont déjà fait tant souffrir, la fièvre ôte de l'esprit, la colère n'a pas de force, c'est un colosse dont les genoux chancellent et qui se blesse lui-même encore plus que les autres.

On m'a fait hier une petite opération à la joue à cause de mon abcès {^), j'ai la figure embobelinée de linge et passablement grotesque ; comme si ce n'était

(1) 11 avait un furoncle à la joue droite. (Lettre inédite du 8 décembre.)

pas assez de toutes les pourritures et de toutes les infections qui ont précédé notre naissance et qui nous reprendrons à notre mort, nous ne sommes pendant notre vie que corruption et putréfaction successives, alternatives, envahissantes l'une sur l'autre. Aujourd'hui on perd une dent, demain un cheveu, une plaie s'ouvre, un abcès se forme, on vous met des vésicatoires, on vous pose des sétons ; qu'on ajoute à cela les cors aux pieds, les mauvaises odeurs naturelles, les sécrétions de toute espèce et de toute saveur, ça ne laisse pas que de faire un tableau fort excitant de la personne humaine ; dire qu'on aime tout ça ! encore qu'on s'aime soi-même et que moi, par exemple, j'aie l'aplomb de me regarder dans la glace sans éclater de rire ! est-ce que la vue seule d'une vieille paire de bottes n'a pas quelque chose de profondément triste et d'une mélancolie amère ! Quand on pense à tous les pas qu'on a faits là dedans pour aller on ne sait plus où, à toutes les herbes qu'on a foulées, à toutes les boues qu'on a recueillies, le cuir crevé qui bâille a l'air de vous dire : «...après, imbécile, achètes-en d'autres, de vernies, de luisantes, de craquantes, elles en viendront là comme moi, comme toi un jour, quand tu auras sali beaucoup de tiges et sué dans beaucoup d'empeignes.» [ ] (^)

* A LA MÊME

[Rouen, début 1847.]

Le plus sûr, dis-tu, quand on craint le feu, c'est de s'en tenir à distance. Voilà qui est juste au moins, mais moi j'ai l'habitude de me chauffer si fort que j'ai les jambes gril'ées, et pourtant je crie comme un âne à la moindre brûlure. J'ai à la peau du cœur et des jambes des taches indélébiles ; mais les chirurgiens disent qu'il est fort difficile de distinguer les cicatrices du feu de celles du froid ; les deux éléments glace et flamme ne sont peut-être pas si éloignés l'un de l'autre qu'on le pense ; y a-t-il tant de degrés de l'un à l'autre? tout se touche ! On se baigne en juillet dans la rivière qui glacera vos campagnes en janvier, et les glaçons qu'on y laisse,, fondus par le printemps, vous feront de l'eau trop chaude pour le mois de juin.

Le coeur de l'homme est encore plus variable que les saisons, tour à tour plus froid que l'hiver et plus brûlant que l'été ; si les fleuves ne renaissent pas, ses neiges reviennent souvent par bourrasques lamentables ; ça tombe ! ça tombe ! ça couvre tout de blancheur et de tristesse, et quand le dégel arrive c'est encore plus sale [ ].

Le drame avance-t-il? quant à moi je suis empêtré dans une foule de lectures que je me hâte de terminer ; je travaille le plus que je peux et je n'avance pas à grand'chose, il faudrait vivre deux cents ans pour avoir une idée de n'importe quoi. Je viens de finir aujourd'hui le Caïn de Byron. Quel poète ! Dans un mois environ j'aurai achevé Théocrite. A mesure que j'épelle l'antiquité, une tri.stesse démesurée m'envahit en songeant à cet âge de beauté magnifique et charmante passé sans retour, à ce monde vibrant, tout rayonnant, si coloré et si pur, si simple, si varié.

(1) Entre cette lettre et la suivante, une dizaine d'autres, à Louise Colet, inédites, s'intercalent, datées décembre 1846 et janvier-février 1847.

Que ne donnerais-] e pas pour voir un triomphe, que ne vendrais-je pas pour entrer un soir dans Suburre quand les flambeaux brûlaient aux portes des lupanars et que les tambourins tonnaient dans les tavernes. Comme si nous n'avions pas assez de notre passé, nous remâchons celui de l'humanité entière et nous nous délectons dans cette amertume voluptueuse. Qu'importe après tout, s'il n'y a que là qu'on puisse vivre ! S'il n'y a qu'à cela qu'on puisse penser sans dédain et sans pitié ! Adieu, à toi (i).

* A ERNEST CHEVALIER

[Rouen] 23 février 1847.

Permettez-moi, mon cher Monsieur, de vous féliciter sur le haut rang social où la bienveillance éclairée de S. E. le ministre de la justice vous appelle. J'avais su, vieux, par le canal des journaux, quoique je n'en lise jamais, que tu transférais ta boule et ta blague magistrales de Calvi à Ajaccio [ ].

J'ai vu par ta dernière lettre que tu allais assez bien. Le ton en était assez gaillard. Conserve-le toujours, ce vieil aplomb moral qui à lui seul vaut tout le reste et qui console de tout quand on n'a plus rien. Sois toujours gars, sois toujours aimable, et le soir, par le clair de lune, si tu vas te promener sur la terrasse du Cardinal-Fesch, donne-moi à travers la Méditerrannée et la France une bonne pensée, en regardant la baie et les montagnes noircies par le feuillage des maquis.

J'aurais bien envie à coup sûr de t'aller faire une visite, et de recommencer avec plus d'intelligence que je n'en ai mis et plus de loisir que je n'en ai eu, ces longues promenades à cheval à travers les forêts de pins et de châtaigniers. Mais est-ce que je le peux? Tu sais bien, tout comme moi, qu'il y a à cela mille impossibilités. Quand partirai-je, quand mettrai-je la clef sous la porte, un beau matin, en me murmurant à moi-même : «Bon voyage. Monsieur DumoUet». Je n'ose même pas souhaiter cela, puisque ce désir ne peut s'accomplir que dans la réalisation du plus grand malheur qui puisse m'advenir.

Tu n'auras pas l'insigne avantage de voir le drôle qui répond au nom de Maxime Du Camp. Le l^"" mai, nous partons tous les deux pour une pau\re petite excursion en Bretagne, à pied, le sac sur le dos. Ma mère nous rejoindra en route. Fasse le ciel que ce ne soit pas autre chose qu'un projet ! Je suis si habitué à voir tout me rater dans les mains que je ne compte sur rien.

Voilà ce pauvre bougre de d'Arcet [sic] qui a crevé au Brésil comme un mousquet, au moment où il touchait à la fortune, où il l'avait enfin après vingt ans de chasse ; il meurt tout d'un coup dans son lit par l'explosion d'une lampe à gaz. Le même paquebot qui a apporté la nouvelle de sa mort apportait deux lettres joyeuses de lui à sa mère et à sa sœur. Comme tout se dégarnit, comme tout s'en va, quel dégel continu que la vie ! joies, parents, amis, tout meurt, part, file : bonsoir, au revoir, oui, et on ne se revoit plus.

Il n'y a que moi qui reste, qui ne change pas de lieu, qui ne change pas d'exis-

(1) Entre cette lettre, et la suivante à Louise Colet, du 29 août 1847 (page 231), quatorze lettres inédites à la même prennent place.

166 CORKESPONDANCE [1847]

tence ni de rang. Si tu ne revenais ici que dans dix ans, et j'entends marié, décoré, considéré, procureur du roi et stupide, tu me retrouverais sans doute à ma table, dans la même posture, penché sur les mêmes livres, ou me rôtissant les jambes dans mon fauteuil et fumant une pipe, comme toujours. — Je continue mon grec, je lis Théocrite, Lucrèce, Byron, saint Augustin et la Bible. Voilà pour le moment les historiettes que je m'inculque dans le cerveau. Tous les trois mois à peu près, il se trouve que je vais à Paris pendant un jour ou deux me retremper, et puis je reviens ici. Je m'ennuie le premier jour que je suis de retour, comme on s'ennuie toutes les fois qu'on a rompu à ses habitudes et qu'il vous faut les reprendre. L'homme est une si triste machine qu'une paille mise dans le rouage suffit pour l'arrêter.

Rien de neuf ici, tout suit son train. Ma mère toujours triste. L'enfant marche, vit et vagit. Le sieur Alfred est à la Neuville en ne faisant pas grand'chose et étant toujours le même être que tu connais, et le bourgeois de Rouen est toujours quelque chose de gigantesquement assommant et de pyramidalement bête. Au reste je n'en vois guère, mais c'est néanmoins humiliant de penser qu'on respire le m.ême air. Adieu, cher ami, à toi, ton vieux.

* AU MÊME

Croisset. Mercredi, 28 avril 1847.

Je pars demain matin pour Paris, et samedi je commence mon voyage de Bretagne. Avant de m'en aller, cher Emest, je t'envoie un adieu comme si tu étais là. Si nous avions eu plus d'argent, plus de liberté surtout, en un mot si je ne me trouvais presque forcé de ne pas quitter ma mère qui est dans un vide si complet et si triste, au lieu de la Bretagne nous eussions pris la Corse. Je n'aurais pas été fâché d'aller voir la baie d'Ajaccio, la plage de Carghèse et encore plus l'aimable substitut que je connais par delà la Méditerranée.

Comme j'ai pensé à toi, à nous deux, lorsqu'il y a trois semaines est venu le temps de Pâques? J'ai songé à ce vieux Jean qui se faisait payer de si longues bouteilles de vin blanc, à la vallée de Cléry où je t'ai vu te tordre de rire, au Château- Gaillard où nous fumions des cigares au soleil, couchés sur les cailloux. — Te souviens-tu, vieux, du pââté d'Amiens que j'ai englouti à moi tout seul un Vendredi Saint, et du petit vin de Collioure que je humais si lestement? Etions-nous gais alors, et nous nous croyions tristes ! Nous l'étions aussi, mais que de bonnes bouffées de verve ! Maintenant tout ça s'est aplati, nivelé, il me semble que les angles de ma vie se sont usés, sous le frottement déjà nombreux de tout ce qui a passé dessus. Si tu savais l'existence monotone, plate (et dont la régularité tranquille fait le seul charme) que mène ton Gustave que tu as connu si turbulent d'idées et si criard ! Ma mère et moi nous sommes seuls maintenant à ce foyer jadis plein et chaud. On a beau dire, les souvenirs ne peuplent pas, au contraire, ils élargissent votre .solitude. Mais je travaille, je lis beaucoup. Je médite et je n'écris pas, devenant de plus en plus rechigné et dégoûté de tout ce que je ne trouve point parfait ; ainsi la journée se passe et le lendemain recommence.

J'ai besoin cependant de prendre un peu l'air, de respirer à poitrine plus ouverte, et je pars avec Du Camp nous promener sur les grèves de Bretagne, avec de gros souliers, le sac au dos, à pied. Nous reviendrons à la fin de juillet. Dans un mois, ma mère viendra nous faire une visite à Vannes. Tâche au milieu de tes préoccupations magistrales de m'envoyer au moins une lettre pendant ce temps-là. Je serai à Brest vers le 10 juin, voilà l'endroit le plus sûr où tu peux m'adresser ton style, ou, si tu aimes mieux, adresse ta, ou tes (ce sera meilleur) lettres à Achille pour me la, ou les, faire parvenir.

J'ai vu Alfred jeudi dernier. Son épouse va l'enrichir d'un fils ou d'une fille d'ici à quelques semaines (^). Voilà un crapaud qui me fera rire rien qu'à le regarder. Son père a toujours la même balle ; il végète comme par le passé, et encore plus que par le passé, dans une paresse profonde. C'est déplorable [ ].

Je comprends bien, va, les ennuis que tu éprouves là-bas, et les aspirations qui te prennent, à tes heures de délaissement, vers le sol natal. La patrie est peutêtre comme la famille, on n'en sent bien le prix que lorsqu'on n'en a plus.

Adieu, cher ami, continue à poursuivre le crime et à protéger les mœurs. Porte-toi bien, voilà tout ce que je demande, et pense à ton vieux Flaubert (^).

* AU MÊME

Saint-Malo, 13 juUlet 1847.

J'ai reçu ici avant-hier ta lettre qui a voyagé avant de m'arriver de Croisset à Rouen, de Rouen à Croisset, et dans plusieurs villes de la Bretagne ; nous sommes aux deux bouts de la France, toi dans la baie d'Ajaccio, moi dans celle de Saint-Malo, toi en face de l'Italie, nous en face de l'Angleterre ; quoique ce pays soit fort beau, d'un chic âpre et superbe, j'aimerais mieux être de l'autre bord auprès de cette vieille Méditerrannée. Mais maintenant tout voyage m'est à peu près impossible, ma mère n'a plus que moi, que moi seul ; il y aurait cruauté à la quitter. Aussi la pauvre femme ne pouvant se passer de moi est venue (comme il en était convenu du reste) me rejoindre à Brest, et nous avons fait tous ensemble les bouts de route qu'il fallait faire en voiture, nous retrouvant ainsi et nous séparant quand il nous plaisait ; nous terminons (hélas !), Max et moi, un voyage qui pour n'être pas au long cours, ce que je regrette, a été une fort jolie excursion. Sac au dos et souliers ferrés aux pied, nous avons fait sur les côtes environ 160 lieues à pied, couchant quelquefois tout habillés faute de draps et de lit, et ne mangeant guère que des œufs et du pain faute de viande. Tu vois, vieux, qu'il y a aussi du sauvage sur le continent. Mais j'aime mieux la sauvagerie corse, celle-là du moins a moins de puces et plus de soleil ; or, chaque jour, j'ai de plus en plus besoin de soleil ! il n'y a guère que ça de beau au monde, ce grand bec de gaz suspendu là-haut par les ordres d'un Rambuteau inconnu !

En fait de monuments, nous en avons beaucoup vu, des celtiques ! et des dol-

(1) Le peintre Louis Le Poittevin, cousin germain de Maupassant, mort le 3 août 1909.

(2) Entre cette lettre et la suivante, du 13 juillet, à Chevalier, trois autres lettres, à Louise Colet, prennent place. Inédites, elles sont datées Nantes, 17 mai ; Quimper, 11 juin ; Saint-Brieuc, 7 juillet [1347]

mens ! et des menhirs ! et des peulwens ! Mais rien n'est plus fastidieux que l'archéologie celtique, ça se ressemble d'une manière désespérante. En revanche, nous avons eu de beaux moments à l'ombre des vieux châteaux, nous avons fumé de longues pipes dans mainte douve effondrée, toute couverte d'herbes et parfumée par la senteur des genêts, et puis la mer, la mer ! le grand air, les champs, la liberté, j'entends la vraie liberté, celle qui consiste à dire ce qu'on veut, à penser tout haut à deux, et à marcher à l'aventure, en laissant derrière vous le temps passer sans plus s'en soucier que de la fumée de votre pipe qui s'envole.

Il paraît, toi, mon pauvre vieux ministère public, que tes amis les bandits t'embêtent toujours démesurément et que tu en as plein le c..., avant qu'un de ces beaux matins il ne t'arrive d'en avoir plein le dos ou plein la poitrine, ce que je ne souhaite nullement ; aux vacances enfin nous pourrons tailler une petite bavette et contempler réciproquement nos deux balles ; réponds-moi à Croisset où je serai dans environ 3 semaines ; j'y vais reprendre mon train de vie habituelle, mon grec et mes bouquins, mes savates et mon pantalon large.

Si la Corse te possède encore l'été prochain, tu auras l'honneur probablement d'y recevoir le jeune Maxime Du Camp, qui se propose de voir en même temps la Sardaigne. Je voudrais bien l'accompagner et tomber un beau matin dans ton parquet pour casser et briser tout, roter derrière la porte, renverser les encriers et ch... devant le buste de S. M., faire enfin l'entrée du «Garçon». A propos, pendant que j'y pense, connais-tu quelqu'un qui voudrait faire avec Paris le commerce de gourdes corses? c'est un drôle de ma connaissance, M. Godillot, fondateur du bazar du voyage, qui voudrait lier des relations avec ce pays. Comme je lui ai dit que j'y avais été, que j'y avais un ami, il m'a prié de m'informer à qui s'adresser.

Adieu, mon cher Ernest, je t'embrasse.

A toi.

* A LOUISE COLET (^)

Dimanche, M h. du soir. [La Bouille, 29 août 1847.]

Non, je suis encore ici à La Bouille et ta lettre écrite mercredi au soir et timbrée de Paris du 26 ne m'a été renvoyée que hier dans la matinée ; mais, Dieu merci, à la fin de cette semaine nous déménageons, aussi tu peux m'écrire à Croisset. A propos de lettre il me semblait que je t'avais répondu relativement à celle de Fougères que je l'avais reçue, sois sans crainte [ ].

Ce ne sont pas en effet les grands malheurs qui sont à craindre dans la vie, mais les petits, j'ai plus peur de piqûres d'épingle que de coups de sabre ; de même on n'a pas besoin à toute heure de dévouements et de sacrifices, mais il nous faut toujours de la part d'autrui des semblants d'amitié et d'affection, des attentions et des manières. Enfin j'éprouve la vérité de ceci fort cruellement dans ma famille, où je subis maintenant tous les embêtements, toutes les amertumes possibles.

(1) Immédiatement avant celle-ci, quatre autres lettres à Louise Colet demeurent inédites. EUes sont datées : Pontorson, mercredi, 1 heures [14 juillet 18471 ; La Bouille, vendredi soir [6 août] ; mardi soir [La BouUle, 10 août] ; 16 [août], La Bouille.

Oh ! le désert ! le désert ! une selle turque ! un défilé dans la montagne et l'aigle qui crie dans un nuage ! As-tu vu quelquefois en te promenant sous les falaises, appendue au haut d'un rocher, quelque plante svelte et folâtre qui épanchait sur l'abîme sa chevelure remuante? le vent la secouait comme pour l'enlever, et elle se tendait dans l'air comme pour partir avec lui, une seule racine imperceptible la clouait sur la pierre, tandis que tout son être semblait se dilater, s'irradier à l'entour pour voler au large ; eh bien, que le vent plus fort un jour l'emporte, que deviendra-t-elle? le soleil la séchera sur le sable, la pluie la pourrira en lambeaux. Moi aussi je suis attaché à un coin de terre, à un point circonscrit dans le monde, et plus je m'y sens attaché, et plus je me tourne et me retourne avec fureur du côté du soleil et de l'air [ ].

* A LA MEME

Vendredi soir, 11 h. [Début septembre 1847.]

[ ] J'ai feuilleté ce livre de Thoré (^) : quel bavardage ! que je m'estime

heureux de vivre loin de tous ces gaillards ! quelle fausse instruction ! quel placage, quel vide ! je suis las de tout ce qu'on dit sur l'Art, sur le Beau, sur l'idée, sur la forme ; c'est toujours la même chanson et quelle chanson ! plus je vais et plus j'ai en pitié tous ces gens-là et tout ce qu'on fait maintenant. Il est vrai que je passe toutes mes matinées avec Aristophane. Voilà qui est beau et verveux et bouillant ; mais ce n'est pas décent, ce n'est pas moral, ce n'est même pas convenable, c'est tout bonnement sublime.

Du haut de l'Arc de triomphe, les Parisiens, même ceux qui sont à cheval, ne paraissent pas grands ; quand on est huche sur l'antiquité, les modernes non plus ne vous semblent pas fort élevés de stature ; quand je me sonde là-dessus, je ne crois pas qu'il y ait chez moi sécheresse ni endurcissement, à cette restriction graduelle de mes admirations. A mesure que je me détache des artistes, je m'enthousiasme davantage pour l'Art. J'en arriverai pour mon propre compte à ne plus oser écrire une ligne, parce que, de jour [en jour] je me sens de plus en plus petit, mince et faible. La Muse est une vierge qui a un p... de bronze, et il faut être un luron pour... \sic].

Mais l'épouvante du pauvre artiste devant la beauté, si c'est impuissance, n'est ni dureté, ni scepticisme. La mer paraît immense vue du rivage ; montez sur le sommet des montagnes, la voilà plus grande encore ; embarquez-vous dessus, tout diparaît ; des flots, des flots ! Que suis-je moi dans ma petite chaloupe? « Préservez-moi, mon Dieu, la mer est si grande et ma barque si petite ! » C'est une chanson bretonne qui dit cela, et je le dis aussi en songeant à d'autres abîmes

Je vais demain voir cet ami malade dont je t'ai parlé {^) ; il est pire ; ça m'assombrit, un ami qui meurt c'est quelque chose de vous qui meurt.

(1) Probablement Le Salon de 1847, précédé d'une lettre à Firmin Barrion, par T. [Théophile] Thoré. (Paris, Alliance des .Art«, 1847.)

(2) Alfred Le Poittevin.

Adieu, chère amie, je t'embrasse tendrement, à toi.

Tu ferais bien, pour tes maux de cœur, d'aller à la campagne, chez ces bons bourgeois. Prends beaucoup de bains tièdes, fais-toi soigner, bois de la camomille.

Adresse-moi les lettres que tu m'écriras au nom de Du Camp.

* A LA MÊME

Dimanche soir [septembre 1847.]

[ ] Penser que peut-être jamais je ne verrai la Chine, que jamais je ne

m'endormirai au pas cadencé des chameaux ! que jamais peut-être je ne verrai dans les forêts luire les yeux d'un tigre accroupi dans les bambous ! tu peux traiter tout cela comme des appétits d'imagination qui ne méritent pas de pitié, mais j'en souffre tant quand j'y pense, ce qui malheureusement m'arrive souvent, que tu en serais émue si tu pouvais voir ce qu'il y a là de lamentable et d'irrémédiable. Je vis dans une fosse et quand je lève la tête pour regarder le Ciel c'est toi que je vois en haut, penchée sur le bord et pleurant. Y a-t-il du nouveau pour le drame? à quand? qu'a-t-on décidé? J'ai bien envie de le voir, allez, mon cœur en bat d'avance comme si je voyais se lever le rideau du premier acte.

J'ai fini le premier chapitre de la Bretagne (^), il me faut bien encore six belles semaines pour corriger l'ensemble, enlever des répétitions de mots et élaguer quantité de redites. C'est un travail délicat, long et ennuyeux. Maintenant que je n'écris plus, je vais reprendre ce brave Aristophane et mes lectures religieuses. Mon copiste va si lentement, est si bête et si sot, que je ne sais quand il aura fini et quand je pourrai vous prêter le manuscrit qui sera mien, des deux que nous ferons faire. Si nous cassions eu deux mille francs dans notre poche, au lieu de faire copier, nous en eussions fait tirer deux exemplaires imprimés pour nous seuls, ce qui eût été plus commode à lire. Adieu, ma chère Louise, je vous embrasse sur le cœur de tout le mien.

* A LA MEME

Jeudi soir. [Fin septembre 1847.]

[ ] Le travail que je fais maintenant ne contribue pas peu à me mettre dans

un état peu normal ; voilà pourquoi je n'ai pas répondu à ta lettre, encore moins aimable que les autres, mais j'ai assez de bourrasques aussi pour tolérer les orages chez les autres ; convenons que l'homme (ou la femme, l'un et l'autre vaut mieux) est une triste machine. Je suis furieusement lassé de la mienne ; il y a des saisons où il vous prend des redoublements de lassitude, comme on a après le dîner des envies de vomir. La vie après tout n'est-elle pas une indigestion continuelle? Je te renverrai d'ici à peu les papiers Praslin, je ne les ai pas lus. car M. et M™^ de Praslin m'assomment également, mais quelque chose de sublime c'est le discours du sieur

(1) Titre primitif de Par les Champs et par les Grèves.

Pasquier ; est-ce fin? miséricorde ! quelle honnêteté de sentiments, quelle bénignité de style ! 0 pair de France, que nos morales et nos littératures diffèrent '

Nous sommes occupés maintenant à écrire notre voyage et quoique ce travail ne demande ni grands raffinements d'effets, ni dispositions préalables de masses, j'ai si peu l'habitude d'écrire et je deviens si hargneux là-dessus, surtout vis-à-vis de moi-même, qu'il ne laisse pas de me donner assez de souci. C'est comme un homme qui a l'oreille juste et qui joue faux du violon, ses doigts se refusent à reproduire juste le son dont il a conscience. Alors les larmes coulent des yeux du pauvre racleur et l'archet lui tombe des doigts.

Quand ce livre sera fini (dans 6 semaines environ), ce sera peut-être drôle à cause de sa bonne foi et de son sans-façon, mais bon? Au reste, comme nous le ferons recopier pour en avoir chacun un exemplaire, tu poiuTcis le lire si tu veux.

Voilà bientôt le mois d'octobre. Quand est-ce que les Français rouvrent? Quand présentes-tu ton drame? Je suis fort impatient de cela ; si je ne veux pas de bruit pour moi (faisant un peu peut-être comme le renard?), si de jour en jour j'en deviens plus reculé, plus insoucieux et plus insensible, toute ma vanité s'est reportée sur les autres.

Oh, pauvre amie, si l'on t'applaudit bien, crois-tu que les bravos ne retentiront pas encore plus fort dans mon cœur que dans la salle?

Adieu. A toi !" 1.

* A LA MÊME

Nuit du samedi, 2 h. Octobre 1847.]

J'ai remis hier moi-même au chemin de fer un paquet contenant les papiers de Praslin (^), le livre de Thoré et la Jeunesse de Gœthe (-). Tu as dû le recevoir hier ou aujourd'hui. Je t'eusse envoyé tout cela plus tôt, mais j'ai préféré faire ma commission moi-même pour qu'elle fût mieux faite ; et comme je ne vais presque jamais à Rouen, voilà la cause de ce retard dont, au reste, je te demande pardon.

Comment vas-tu, chère amie, que devient le corps et l'âme ? Pégase et le pot au feu? je veux dire l'Art et la vie. J'ai été assez vexé pour toi de l'engrossement de Rachel. Que décides-tu? Si j'ai un conseil à te donner, c'est d'attendre qu'elle ait pondu son enfant pour lui donner le tien ; on n'a presque pas d'exemple d'une pièce jouée par elle qui soit tombée ; si sans elle ton œuvre triomphe, avec elle le triomphe sera plus complet ; si elle doit échouer, son aide la fera toujours vivre quelque temps. Je n'ai d'ailleurs, quand j'y réfléchis, et j'y rêve souvent, rien de vraiment solide à te communiquer là-dessus ; consulte les gens habitués aux chances dramatiques ; en fait de succès et de chutes à prédire, je n'y entends goutte. J'aurais en poche VHamlet de Shakespeare et les Odes d'Horace que j'hésiterais à les pubUer, mais tout le monde n'est pas tenu d'avoir sur l'intelligence du public le préjugé que j'en ai.

(1) Lettres de Af "« la duckesse de Praslin (édition complète). Paris, 1847. — L'assassinat de la duchesse de Praslin par son mari eut lieu le 17 août 1847.

(2) La Jeunesse de Gœthe, comédie en 1 acte, en vers, par Louise Colet. (Paris, Renaissance, 20 juin 1839.)

Tu me demandes des renseignements sur notre travail à nous deux, Max et moi ; sache donc que je suis harassé d'écrire, le style, qui est une chose que je prends à cœur, m'agite les nerfs horriblement. Je me dépite, je me ronge, il y a des jours où j'en suis malade et où la nuit j'en ai la fièvre. Plus je vais et plus je me trouve incapable de rende l'Idée. Quelle drôle de manie que celle de passer sa vie à s'user sur des mots et à suer tout le jour pour arrondir des périodes ; il 3;' a des fois, il est vrai, où l'on jouit démesurément, mais par combien de découragements et d'amertumes n'achète-t-on pas ce plaisir ! Aujourd'hui, par exemple, j'ai employé huit heures à corriger cinq pages, et je trouve que j'ai bien travaillé ; juge du reste, c'est pitoyable. Quoi qu'il en soit, j'achèverai ce travail qui est par son objet même un rude exercice, puis l'été prochain je verrai à tenter Saint-Antoine ; si ça ne marche pas dès le début je plante le style là, d'ici à de longues années. Je ferai du grec, de l'histoire, de l'archéologie, n'importe quoi, toutes choses plus faciles enfin. Car je trouve souvent bête la peine inutile que je me donne.

Voici donc ce que nous faisons : ce livre (^) aura XII chapitres, j'écrirai tous les chapitres impairs, 1, 3, etc., Maxime tous les pairs ; c'est une oemre, quoique d'une fidélité fort exacte sous le rapport des descriptions, de pure fantaisie et de digressions ; écrivant dans la même pièce, il ne peut se faire autrement que les deux plumes ne se trempent un peu l'une dans l'autre ; l'originalité distincte y perd peut-être, ce serait mauvais pour toute autre chose, mais ici l'ensemble y gagne en combinaisons et en harmonie. Quand il sera recopié et corrigé, je te prêterai mon exemplaire. Si ça t'ennuie tu ne le liras pas, mais je te prierai de ne pas le jeter au feu, c'est une faiblesse.

J'irai à ta pièce, comme je te l'avais promis il me semble, et comme tu m'y invites. Doutes-tu du tressaillement que j'aurai au lever du rideau? J'irai de toute façon et n'importe comment, à moins d'impossibilité dont je ne puis prévoir même l'hypothèse [ ].

Dis-moi que tu es sinon heureuse, du moins calme. Le bonheur est un mensonge dont la recherche cause toutes les calamités de la vie. Mais il y a des paix sereines qui l'imitent et qui sont supérieures peut-être [ ].

* A LA MÊME

Mardi, minuit. [Octobre, 1847.]

[ ] Qu'est-ce que ça veut dire? si j'avais quatre sous j'irais à Paris le mois

prochain, j'ai absolument besoin de quelques renseignements que je ne peux trouver qu'à la bibliothèque Sainte-Geneviève. Mais pour aller à ta pièce je vendrais plutôt mes bottes, j'irais plutôt à pied.

Il est triste de n'être pas libre, de ne pouvoir aller où l'on veut et que la fortune toujours nous lie les pieds. L'hippogriffe, c'est l'argent ! A mesure que je vais pourtant, je me fais à l'idée de la misère et par anticipation, je m'y habitue. Autrefois j'avais là-dessus des désirs fort beaux, féconds et d'où sortaient parfois de grandes

(1) Par les Champs et par les Grèves.

choses, comme il en jaillit de toute aspiration démesurée. Je vois que je me modère, j'en arrive à souhaiter presque le confortable. Cent mille li\res de rentes, comme tout le monde, de quoi vivre enfin ! C'est bien canaille ! Ne ris pas de cette confidence, et ne me méprise pas pour te l'avoir faite. Elle touche à des choses de mon intérieur très profondes.

J'aurai fini la Bretagne dans un mois, j'ai encore deux chapitres, après quoi je reprendrai ce vieux drôle d'Aristophane ; je serai content quand je serai débarrassé de ce travail. Au reste, j'ai envie. de te le lire pour savoir ce que tu en penses, c'est une ratatouille assez farce, composée sans prétention, mais avec conscience. Heureux ceux qui ne doutent pas d'eux et qui allongent au courant de la plume tout ce qui leur sort du cerveau ; moi j'hésite, je me trompe, je me dépite, j'ai peur, mon goût s'augmente à mesure que décroît ma verve et je m'afflige beaucoup plus d'un mot louche que je ne me réjouis de toute une bonne page. J'ai relu hier au soir le chapitre Du cœur, de La Bruyère ; c'est beau, bien beau, mais tout n'y est pas dit. Je n'y ai rien trouvé, par exemple, de relatif à nous deux.

Adieu, pauvre chère amie, je t'embrasse tendrement sur tes beaux yeux (').

* A LA MÊME

Rouen [fin novembre 18.47.]

Je VOUS aurais répondu plus tôt, ma chère amie, si je n'étais tellement harassé de ma Bretagne (que j'ai grande hâte de finir) que je ne suis guère en état d'écrire même un bout de lettre. Répondez-moi, je vous en prie ; comment va votre santé d'abord et le drame ensuite. Quant à moi, les nerfs me tourmentent toujours un peu, et de plus j'ai pour le moment un rhumatisme dans le cou qui me donne un air assez ridicule ; mais tout cela serait peu de chose sans le style, qui me gêne beaucoup plus que toutes les maladies du monde. Voilà trois mois et demi que j'écris sans discontinuer du matin au soir. Je suis à bout de l'agacement permanent que cela me procure, dans l'impossibilité incessante où je me trouve de rendre. Les bourgeois auront beau dire, cette crème fouettée n'est pas facile à battre ; plus je vais, et plus je découvre de difficultés à écrire les choses les plus simples, et plus j'entrevois le vide de celles que j'avais jugé les meilleures. Heureusement que mon admiration des maîtres grandit à mesure et, loin de me désespérer par cet écrasant parallèle, cela avive au contraire l'indomptable fantaisie que j'ai d'écrire.

Vous parlez de la Cléopâtre de M™® de Girardin i^), j'ai lu cette ratatouille et je trouve que votre jugement est encore bien favorable sur elle. Où diable aussi s'aller attaquer à des sujets pareils? il y a des idées tellement lourdes d'elles-mêmes qu'elles écrasent quiconque essaie de les soulever ; les beaux sujets font les œuvres médiocres.

Byron a échoué à Sardanapale. Quel est le peintre qui rendra la figure de César?

(1) Entre cette lettre et la suivante, trois autres, inédites, également à Louise Colet, s'intercalent ; elles sont d'octobre et du début de novembre 1847, sans dates déterminées d'une façon précise.

(2) Cléopâtre, tragédie en 5 actes, en vers, par M°>» Emile de Girardin. [Théâtre Français, 13 novembre 1847.]

€t puis il a été donné à l'antiquité de produire des êtres qui ont, du fait de leur seule vie, dépassé tout rêve possible ; ceux qui les veulent reproduire ne les connaissent pas, voilà ce que ça prouve. Quand on est jeune, on se laisse tenter volontiers par ces resplendissantes figures dont l'auréole arrive jusqu'à vous, on tend les bras pour les rejoindre, on court vers elles... et elles reculent, elles reculent ; «lies montent dans leurs nuages, elles grandissent, elles s'illuminent et, comme le ■Christ aux apôtres, vous crient de ne pas chercher à les atteindre.

Je suis curieux de voir les remarques du Philosophe sur votre drame (et le drame lui-même, bien entendu). C'est un homme de goût, dans ce qu'il écrit du moins, ■et auquel il me semble que j'aurais confiance. Ne négligez rien, travaillez, refaites ■et ne laissez là l'œuvre que lorsque vous aurez la conviction de l'avoir amenée à tout le point de perfection qu'il vous était possible de lui donner. Le génie n'est pas rare maintenant, mais ce que personne n'a plus et ce qu'il faut tâcher d'avoir, c'est la conscience.

Je relis maintenant Don Quichotte dans la nouvelle traduction de Damas Hinard, j'en suis ébloui, j'en ai la maladie de l'Espagne. Quel livre ! quel livre ! •comme cette poésie-là est gaiement mélancolique !

Le temps est gris, le ciel blanchâtre et sale, terne et tiède comme l'ennui. J'ai pour horizon, toute la journée, en travaillant, les pans de murs de la boutique d'un épicier. Mon Dieu, que la vie est bête !

Vous ne me dites pas si l'officiel (^) est toujours le même insupportable personnage? Après ne pas vivre avec ceux qu'on aime, le plus grand supplice est de vivre avec ceux que l'on n'aime pas, c'est-à-dire avec plus des trois quarts du genre humain.

Adieu, ma chère Louise. Je vous embrasse tendrement sur le cœur. A vous (^).

* A ERNEST CHEVALIER

Li.mdi soir [décembre 1847.]

Mon CHER Ernest,

Je te renvoie la lettre adressée à ta grand'mère, car nous ignorons son adresse à Forges et, n'entendant pas parler d'elle, nous ne savons pas non plus si elle n'est pas retournée aux Andeiys.

Rien de nouveau ici, tout le monde a le rhume, Henri IV est mort, la vertu ■est plus précieuse que les richesses, etc.

Il va y avoir un banquet réformiste dans ma patrie, j'irai, le pouvoir va me regarder d'un mauvais œil, je serai couché sur les registres, et ce sera un précédent fâcheux pour moi, quand plus tard tu réclameras ce vieux glaive et ces bonnes balances contre celui qui t'embrasse.

A toi.

(1) Son mari, Hippolyte Colet.

(2) Une autre lettre à Louise Colet, datée samedi soir [1 heuie du matin, 11-12 décembre 1847], demem-e inédite. Flaubert l'écrit la nuit même de l'anniversaire de sa naissance, et à l'iieure où il vient d'avoir 26 ans.

* A LOUISE COLET

Rouen [fin décembre 1847.]

Parlons de choses sérieuses, de votre cher drame. Je n'ai jamais eu tant souci d'aucune de mes œuvres (je n'ai eu souci d'aucune du reste, c'est donc peu dire) : eh bien, je n'ai jamais tant pensé à rien de ce que j'ai pu faire qu'à votre pièce ; son avenir, son succès m'intéressent infiniment et j'en suis préoccupé comme je le serais de la nuit de noces de ma fille. Si Rachel ne peut jouer le rôle de Madeleine, U serait plus sage d'attendre à l'année prochaine ; mais si l'année prochaine, comme celle-ci, elle ne peut ou ne veut le jouer, il faut, je crois, le donner le plus tôt possible aux Français et pas ailleurs, un demi-succès aux Français vaut mieux qu'un succès à rOdéon ; si vous le donnez à un théâtre secondaire, il n'y aurait selon moi que la promesse d'une belle mise en scène qui me ferait céder, et encore ! Il y a du reste trop longtemps que je n'ai de nouvelles du monde civilisé pour vous donner aucun avis bien bon ; tâcliez avant tout et par n'importe quels moyens que Rachel prenne le rôle.

Depuis ma dernière lettre, j'ai encore eu un accroc à ma casaque, il m'a poussé sous le bras un anthrax qui m'a fait souffrir pendant quelques jours et empêché de dormir pendant quelques nuits. C'est à peu près passé et j'ai recommencé d'aujourd'hui à faille des armes. J'étudie avec conscience cet art compliqué qui nous apprend la manière de se débarrasser du prochain ; le prochain d'aiUeurs me gêne peu et je n'en vois guère.

J'ai vu dernièrement quelque chose de beau et je suis encore dominé par l'impression grotesque et lamentable à la fois que ce spectacle m'a laissée. J'ai assisté à un banquet réformiste ! quel goiit ! quelle cuisine ! quels vins ! et quels discours ! Rien ne m'a plus donné un absolu mépris du succès, à con.sidérer à quel prix on l'obtient. Je restais froid et avec des nausées de dégoût au milieu de l'enthousiasme patriotique qu'excitaient : « le timon de l'état — l'abîme où nous courons — l'honneur de notre pavillon — l'ombre de nos étendards — la fraternité des peuples'^ — et autres galettes de cette farine. Jamais les plus belles œuvres des maîtres n'auront le quart de ces applaudissements-là ; jamais le Frank de Musset ne fera pousser les cris d'admiration qui partaient de tous les côtés de la salle aux hurlements vertueux de M. Odilon Barot et aux éplorements de M^ Crémieux sur l'état de nos finances. Et après cette séance de 9 heures passées devant du dindon froid, du cochon de lait et dans la compagnie de mon serrurier qui me tapait sur l'épaule aux beaux endroits, je m'en suis revenu gelé jusque dans les entrailles. Quelque triste opinion que l'on ait des hommes, l'amertume vous vient au cœur quand s'étalent devant vous des bêtises aussi délirantes, des stupidités aussi échevelées. On a fait l'éloge de Béranger dans presque tous les discours. Quel abus on en a fait, de ce bon Béranger ! je lui garde rancune du culte que les esprits bourgeois lui portent. Il y a des gens de grand talent qui ont la calamité d'être admirés par de petites natures ; le bouilli est désagréable surtout parce que c'est la base des petits ménages. Béranger est le bouilli de la poésie moderne ; tout le monde peut en manger et trouver ça bon.

Voilà le jour de l'an qui vient, encore un an de passé ' allons, du courage, pauvre amie, cette année sera meilleure, espérons-le [ ] {^).

A MAXIME DU €AMP {^).

Croisset, 7 avril 1848.

Alfred est mort lundi soir, à minuit ; je l'ai enterré hier. Je l'ai gardé pendant deux nuits ; je l'ai enseveli dans son drap, je lui ai donné le baiser d'adieu et j'ai vu souder son cercueil. J'ai passé là deux jours larges : en le gardant, je lisais les Religions de l'antiquité de Kreutzer. La fenêtre était ouverte, la nuit était superbe, on entendait les chants du coq et un papillon de nuit voltigeait autour du flambeau. Jamais je n'oublierai tout cela, ni l'air de sa figure, ni le premier soir, à minuit, le son éloigné d'un cor de chasse qui m'est arrivé à travers les bois. Le mercredi j'ai été me promener tout l'après-midi avec une chienne qui m'a suivi sans que je l'aie appelée. Cette chienne l'avait pris en affection et l'accompagnait toujours quand il sortait seul. La nuit qui a précédé sa mort, elle a hurlé horriblement sans qu'on ait pu la faire taire. Je me suis assis sur la mousse à diverses places ; j'ai fumé, j'ai regardé le ciel, je me suis couché derrière un tas de bourrées de genêts et j'ai dormi. La dernière nuit, j'ai lu les Feuilles d'automne : je tombais toujours sur les pièce.= qu'il aimait le mieux ou qui avaient trait pour moi aux choses présentes. De temps à autre j'allais lever le voile qu'on lui avait mis sur le visage pour le regarder. — - J'étais enveloppé d'un manteau qui a appartenu à mon père et qu'il n'a mis qu'une fois, le jour du mariage de Caroline. — Quand le jour a paru, vers 4 heures, moi et la garde nous nous sommes mis à la besogne. Je l'ai soulevé, retourné et enveloppé. L'impression de ses membres froids et raidis m'est restée toute la journée au bout des doigts. Il était affreusement décomposé, nous lui avons mis deux linceuls. Quand il a été ainsi arrangé, il ressemblait à une momie égyptienne serrée dans ses bandelettes, et j'ai éprouvé je ne puis dire quel sentiment énorme de joie et de liberté pour lui. Le brouillard était blanc, les bois commençaient à se détacher sur le ciel, les deux flambeaux brillaient dans cette blancheur naissante ; des oiseaux ont chanté et je me suis dit cette phrase de son Bélial : ail ira, joyeux oiseau, saluer dans les pins le soleil levant», ou plutôt j'entendais sa voix qui me la disait et tout le jour j'en ai été délicieusement obsédé. On l'a placé dans le vestibule ; les portes étaient décrochées et le grand air du matin venait avec la fraîcheur de la pluie, qui s'était mise à tomber. On l'a porté à bras au cimetière ; la course a duré plus d'une heure. Placé derrière, je voyais le cercueil osciller avec un mouvement de barque qui remue au roulis. L'office a été atroce de longueur. Au cimetière, la terre était grasse ; je me suis approché sur le bord et j'ai regardé une à une toutes les pelletées tomber ; il m'a semblé qu'il en tombait cent mille. Pour revenir à Rouen,

(1) Après cette lettre, deux autres à Louise Colet, dont la seconde est un billet de quatre lignes, me sont encore connues ; elles datent toutes les deux de 1848, la première de février, l'autre, probablement de mars. Elles terminent cette première série de lettres de Flaubert à son amie. Leur correspondance ne reprendra maintenant qu'en juillet 1851.

(2) Texte conforme à celui des Souvenirs littéraires de Du Camp, J, p. 271. — Alfred Le Poitteviii mourut à La Neuville-Champ-d'Oisel, dans la nuit du 3 au 4 avril 1848.

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Fac-simUé du manuscrit de Bélial (premier brouiUon, folio 1).

je suis monté sur le siège avec Bouilhet ; la pluie tombait raide ; les chevaux allaient au galop, je criais pour les animer. L'air m'a fait grand bien. J'ai dormi toute cette nuit et je puis dire toute cette journée. Voilà ce que j'ai vécu depuis mardi soir. J'ai eu des aperceptions inouïes et des éblouissements d'idées intraduisibles ; un tas de choses me sont revenues, avec des choeurs de musique et des bouffées de parfums. — Jusqu'au moment oii il lui a été impossible de rien faire, il lisait Spinoza jusqu'à une heure du matin, tous les soirs, dans son lit. Un de ces derniers jours, comme la fenêtre était ouverte et que le soleil entrait dans sa chambre, il a dit : « Fermez-la, c'est trop beau ! c'est trop beau !» — Il y a des moments, cher Max, où j'ai singulièrement pensé à toi et où j'ai fait de tristes rapprochements d'images.

Adieu, je t'embrasse et j'ai grande envie de te voir, car j'ai besoin de dire des choses incompréhensibles.

* A ERNEST CHEVALIER

Croisset, lundi 10 [10-11 avril 1848.]

J'attendais toujours à t'écrire, mon brave Ernest, pour te donner des nouvelles définitives de ce pauvre Alfred, tout est fini maintenant ! il est mort il y a aujourd'hui 8 jours, à cette heure-ci (minuit) ; je l'ai enterré jeudi dernier, il a horriblement souffert et s'est vu finir ; tu sais, toi qui nous a connus dans notre jeunesse, si je l'aimais et quelle peine cette perte m'a dû faire. Encore un de moins, encore un de plus qui s'en va, tout tombe autour de moi, il me semble parfois que je suis bien vieux ; à chaque malheur qui vous arrive, on semble défier le sort de vous en donner plus, et à peine on a le temps de croire que c'était impossible qu'il en arrive de nouveaux auxquels on ne s'attendait pas ; et toujours, et toujours.

Quelle plate boutique que l'existence ; je ne sais pas si la République 3^ portera remède, j'en doute fort.

Et toi, vieil ami, que deviens-tu dans ta Corse? Se dispose-t-on à te donner ton congé? Crois-tu que tu resteras? J'avais envoyé à ton père une lettre de recommandation pour quelqu'un de la connaissance de Crémieux, il ne m'a donné aucune nouvelle de ses démarches, je ne sais où en sont les choses. Ici, tout est fort plat et très tranquille, quoiqu'assez sombre ; je monte demain ma première garde, hier j'ai été de «revue» pour planter un arbre de la Liberté ! Hei mihi !

Mon intérieur, pauvre vieux, n'est pas plus gai que par le passé ; la mort d'Alfred n'est pas venue, comme tu penses, pour me ragaillardir. Les farces du «vrai Garçon» comme c'est loin ! et comme ça me paraît amer maintenant.

Je travaille toujours, je lis, je culotte une masse de pipes, la journée passe et le lendemain vient.

Adieu, cher Ernest, je t'embrasse, à toi.

A MAXIME DU CAMP

[Fin mai 1848.] (')

r j J'ai reçu ton chapitre ; il est meilleur que le précédent ; il faudrait peu

de chose pour le rendre bon ; ce serait quelques ciels à retrancher ; il y a trop de couleurs semblables, trop de petits détails, voilà tout. Ah ! cher Max ! j'ai été bien attendri, va, en lisant une certaine page de regrets et en y resongeant, à ce pauvre bon petit voyage de Bretagne. Oui ! il est peu probable que nous en refassions un. pareil ; ça ne se renouvelle pas une seconde fois ; il y aurait même peut-être de la bêtise à l'essayer. Ah ! comme il m'en est venu tantôt une volée de souvenirs dans la tête. De la poussière, des tournants de route, des montées de côte au soleil, et encore, comme il y a un an, des songeries à deux au bord des fossés ! Et dire que lorsque tu iras boire l'eau du Nil, je ne serai pas avec toi ! [ ].

* A ERNEST CHEVALIER

Croisset, dimanche 6 mai [1849.]

J'ai du nouveau à t'apprendre, mon cher Ernest ; au mois d'octobre prochain, je (n'aie pas peur de ce qui suit, ce n'est point mon mariage, mais mieux), au mois d'octobre prochain ou à la fin de septembre je f... le camp pour l'Egypte. Je vais faire un voyage dans tout l'Orient : je serai parti de quinze à dix-huit mois. Nous remonterons le Nil jusqu'à Thèbes, de là en Palestine ; puis la Syrie, Bagdad, Bassora, la Perse jusqu'à la mer Caspienne, le Caucase, la Géorgie, l'Asie Mineure par les côtes, Constantinople et la Grèce s'il nous reste du temps et de l'argent. Qiiid dicis? Je te vois de là ouvrir de grands yeux et te demander comment je fais pour partir. Voici, vieux, les raisons qui m'on décidé [ ].

J'ai besoin de prendre l'air, dans toute l'extension du mot. Ma mère, voyant que cela m'était indispensable, a consenti à ce voyage, et voilà. Je ne pense qu'avec angoisse aux inquiétudes que je vais lui faire subir, mais je crois que c'est un mal pour en éviter un moins grand [sic]. Je ne suis pas encore parti ; d'ici là il se passera peut-être bien des choses ; cependant, quant à moi, mon parti est pris, et j'ai été longtemps à le prendre, un an, un an à lutter contre cette passion des champs qui me dévorait, si bien que j'en ai fort maigri. Dans ce moment on commence à préparer nos affaires, à Du Camp et à moi, et nous sommes en pourparlers pour un domestique. Donc, mon vieux, vers le mois d'octobre il est probable que je te saluerai de la main en passant, et quand nous nous reverrons j'en aurai de belles à te raconter.

Tu auras au mois de juin la visite d'un ancien camarade : je t'adresse le sieur Fauvel qui va se promener en Corse. Donne-lui toutes espèces de facilités et de recommandations, tu m'obligeras.

Comment, pauvre bougre, n'as-tu pas plus de chance que ça et ne peux-ta sortir de ton île, qui pour être le berceau du grand homme n'en doit pas moins

(1) Fragment. Texte conforme aux Souvenirs littéraires de Du Camp, I, p. 265.

commencer à te sembler fastidieuse? Je ne sais si les Corses sont aussi stupides que les Français, mais ici c'est déplorable. Républicains, réactionnaires, rouges, bleus, tricolores, tout cela concourt d'ineptie. Il y a de quoi faire vomir les honnêtes gens, comme disait le Garçon. Les patriotes ont peut-être raison, la France est abaissée. Quant à l'esprit, c'est certain. La politique achève d'en tirer la dernière

goutte [ ].

Quant te verrai-je maintenant? Si tu viens aux Andelys en septembre, je ne serai pas encore parti. Si tu te trouves à Marseille, peut-être nous y rencontreronsnous. Ecris-moi de temps à autre d'ici-là. Adieu, vieil ami, je t'embra.sse.

A PARAI N (^)

Croisset, samedi soir. [Mai 1849.]

J'ai une grande nouvelle à vous annoncer, mon cher oncle (ce n'est point mon mariage) : je pars au mois d'octobre prochain avec Du Camp pour l'Egypte, la Syrie et la Perse. Ma santé, qui loin de s'améliorer empire, m'a forcé à aller consulter à Paris M. Cloquet qui m'a fortement conseillé les pays chauds. Quand vous viendrez, je vous conterai tout cela plus au long ; j'en ai beaucoup à vous dire. C'est à vous autres que je recommanderai ma pauvre mère pendant mon absence, qui durera de quinze à dix-huit mois. Ma mère va louer sa maison de Rouen, car elle a l'intention de passer une bonne partie de son temps à Nogent. De toutes façons c'est ce qu'elle pourra faire de mieux.

En attendant mon départ nous sommes convenus, ma mère et moi, de ne pas ouvrir la bouche de ce voyage pour deux raisons : la première, c'est qu'il est inutile de se tracasser d'avance et d'exciter sa tristesse par anticipation ; la seconde, c'est que n'ayant pas fini mon maudit Saint-Antoine (^) (car il dure toujours le polisson ! quoique je maigrisse dessus) ça me troublerait et m'empêcherait de travailler. Vous savez, vieux compagnon, que l'idée que je dois être dérangé me dérange, et j'ai bien assez de besogne sans avoir en outre l'Orient qui danse au bout de ma table, et les grelots des dromadaires qui me bourdonnent dans les oreilles par-dessus le bruit de mes phrases. Donc, quoique ce voyage soit conclu on n'en dit mot ici, comprenez-vous?

Nous avons calculé, le sieur Du Camp et moi, que nos moyens nous permettaient très largement d'avoir un domestique, chose à peu près indispensable. Il nous faut un gars solide, au moral comme au physique, habitué à la fatigue sachant

(1) Oncle de Gustave Flaubert. Parain avait épousé la sœur du D'' Flaubert. — La communication des autographes des lettres de Flaubert à Parain, à Madame Bonenfant et à M. Bonenfant (fille et gendre de Parain) contenues dans la Correspondance, a été refusée par l'héritière de la famille Bonenfant. Des motifs intéressant le secret familial ont été invoques. Nous n'avons pu que nous incliner devant eux ; mais il résulte clairement, des réponses que j'ai reçues à ce sujet, que de nombreuses coupures ont été pratiquées dans ces lettres. C'est déjà une indication précieuse pour le lecteur et qu'il faut signaler, tout en exprimant le regret de ne pouvoir même pas pointer, sur le texte déjà public par MM. Fasquelle et Conard, l'existence de ces mutilations avouées. [R. D.]

(2) Le manuscrit de la première version de la Tentation de Saint-Antoine porte : mai 1848-septembre

manier un fusil, intelligent et vif. J'ai songé au jeune Leclerc (^), dont la dernière escapade n'a fait que me confirmer dans la bonne opinion que j'avais de sa personne. Si on le retrouvait, pensez-vous qu'il veuille venir?

Croyez- vous que le choix soit bon? En cas qu'il soit à Nogent maintenant, je vous reécrirais pour poser mes conditions ; s'il est à Paris, y a-t-il moyen d'avoir son adresse? Dans ce dernier cas il irait parler à Du Camp. Occupez-vous de cela, je vous prie.

J'ai vu chez M. Walkenaer (^) une Bible compacte en un volume in-S^ dont je désirerais savoir l'éditeur et l'année de la publication. Quand Bonenfant (^) verra le susdit particulier, je lui serai fort obligé de m'obtenir ce renseignement. Et vous, vieux brave, avez-vous toujours peur du choléra? Je ne sais s'il y en a à Rouen, mais on n'en parle guère. Je crois que vous pourriez vous aventurer sans péril. Au reste, je ne veux vous donner aucun conseil, de peur qu'à la moindre colique qui vous prendrait vous ne vous imaginiez trépasser ; mais j'ai tout de même bien envie de vous voir, je vous assure.

Adieu, cher vieil oncle, je vous embrasse comme je vous aime.

AU MEME

Croisset, samedi soir [été 1849.]

Je vous remercie, mon brave père Parain. de la célérité que vous avez mise dans l'affaire Leclerc. Pour en finir de suite, qu'il sache à quoi s'en tenir et nous aussi. Voici quelles sont nos conditions : il nous accompagnera partout, ne nous quittera pas et nous obéira ponctuellement.

1° Il aura, soir et matin, lorsque nous serons en route, à faire et défaire notre tente, ce qui ne lui demandera pas cinq minutes de temps au bout de trois jours qu'il en aura pris l'habitude.

2° 11 aura soin de nos armes, les charger, les nettoyer, etc., ainsi que la surveillance de nos chevaux et de nos bagages qui seront spécialement sous sa garde.

3° Il brossera nos habits et nos bottes et nous fera la cuisine, ce qui se bornera à faire cuire de la viande (quand nous en aurons) ou des œufs, à vider une volaille, à plumer du gibier (cela n'aura lieu ordinairement qu'en campagne).

4° Il portera le costume que nous jugerons convenable de lui donner. Comme on n'est considéré à l'étranger qu'en rapport de la considération que l'on s'attribue soi-même, cela est important.

Voilà quelles seront ses principales charges. Du reste, il faut qu'il soit décidé d'avance à tout faire et à ne jamais dire, comme les domestiques ordinaires : ça n'est pas de mon devoir, ça sort de mes fonctions.

Maintenant pour sa gouverne il faut qu'il sache :

1° Qu'il peut y avoir du danger de diverses natures : pri\'ation de choses nécessaires, chaleur excessive, mauvaise nourriture bien souvent, maladies, coups de

(1) Garde-chasse de Parain aux environs de Nogent.

(2) Le Baron Walkenaer possédait, dans les environs de Nogent-sur-Seine, le Paraclet.

(3) Gendre de Parain.

fusil, mal de mer, etc. (la plus grande prudence est exigée tant pour lui que pour nous, quelque incartade de sa part pourrait nous attirer de mauvaises affaires).

2° Il sera privé complètement, ou à peu près, de femelles, sous peine, s'il voulait s'en passer la fantaisie, de se faire couper la gorge et à nous aussi.

3° Il n'aura plus ni vin, ni eau-de-vie, mais du café plusieurs fois par jour (en campagne) et du tabac tant qu'il en voudra, nous lui en fournirons.

Du reste il ira à cheval comme nous, sera armé de pied en cap et aura du gibier à tuer de toute nature, depuis des perdrix rouges jusqu'à des lions et des crocodiles. Ce sera même en route sa principale occupation. Quand il aura besoin de quelque chose, nous le lui donnerons et subviendrons à tous ses besoins. Bref, il partagera complètement notre genre de vie. Que Bonenfant ait l'obligeance, tant qu'il est en lui et que Leclerc pourra le comprendre, de l'initier un peu à ce que c'est qu'un voyage pareil, pour qu'il s'en fasse quelque idée et qu'il ne nous accuse pas plus tard de l'avoir trompé. Une fois qu'il sera avec nous, il n'y aura pas à revenir, ni à regretter Courtavant, il faudra aller jusqu'au bout.

Pour ce qui est de ses gages, nous serons partis de quinze à dix-huit mois au plus. Nous le prendrions à notre service le l^'^ septembre prochain, et au retour nous lui compterions 1.500 francs. S'il aimait mieux en laisser d'avance 500 à sa femme, libre à lui. Qu'il réfléchisse; il y aura du hasard, de l'aventure, beaucoup de fatigue, un peu de péril et considérablement de choses cocasses et nouvelles pour lui.

J'oublie un dernier point, mon cher oncle ; vous me dites que le gaillard est un tant soit peu vaniteux ; il devra, dans l'intérêt de notre sécurité, garder visà-vis de nous (en présence d'étrangers surtout) le plus grand respect. Il ira, bien entendu, aux secondes places et en campagne couchera à la porte de notre tente. Du reste il lui arrivera d'avoir des gens sous ses ordres. Quand nous prendrons des escortes en Syrie, il en sera le capitaine. D'ici là, s'il accepte, qu'il s'exerce à monter à cheval et à tirer tout en allant. Qu'il apprenne même à faire la barbe s'il peut, ce ne serait pas inutile.

Je n'ai plus de place, mon cher vieux compagnon, pour vous dire que nous vous attendons. Adieu, vieux solide, embrassez tout votre monde pour moi.

AU MEME

Croisset, vendredi soir [été 1849.]

J'ai reçu ce matin, mon cher oncle, une lettre de Leclerc à laquelle je n'ai rien compris. Au lieu de me dire s'il accepte, oui ou non, les conditions que je lui ai posées dans la dernière lettre que je vous ai écrite, il me fait beaucoup de protestations et de doléances. Je crois que son désir est que vous le repreniez comme garde. Il a l'air d'implorer mon intervention pour cela. Si vous en étiez content, en effet, vous feriez bien de lui pardonner son escapade et de le réintégrer dans ses fonctions. Il me dit qu'il ne va pas vous voir, car il ne ferait que pleurer et ne saurait que vous dire. Il m'a l'air d'un homme abattu et très humilié. Dans tout cela je ne sais s'il veut venir avec moi en Orient. Mais voilà un autre incident : Du Camp a déniché je ne sais où un gars superbe, un Corse, un ancien troupier qui a déjà été en Egypte

et paraît, d'après ce qu'il m'écrit, un drôle roué. 11 penche pour lui, de même que moi je penche pour Leclerc, Le choix d'un domestique pour un tel voyage est une affaire trop grave pour se décider à la légère. De sorte que nous ne ferons notre choix et ne donnerons notre parole à l'un ou à l'autre qu'après avoir vu, moi Sassetti (c'est le nom de l'ex-voltigeur) et lui, Du Camp, Leclerc.

En conséquence, si maître Leclerc veut voyager aux conditions que je vous ai ■envoyées, il fera bien d'accompagner Dupont (^) jusqu'à Paris, quand celui-ci se mettra en route, et d'aUer place de la Madeleine, 30, causer avec mon collègue afin •qu'il en juge. Bien entendu que je paierai ce petit voyage dont la dépense ne peut être grande ; vous la fixerez vous-même, s'il vous plaît, cher oncle.

Voilà donc l'état de la question, comme on dit en pohtique. Plus tôt Leclerc ira se montrer à Du Camp, et plus tôt nous serons décidés sur l'homme que nous devrons prendre. Du Camp, de son côté, doit m'envoyer un de ces jours Sassetti.

Du reste rien de nouveau, cher vieux compagnon. Je travaille toujours ma Tentation comme dix nègres. J'en ai encore pour deux grands mois. Ça et le voyage à l'horizon, vous voyez que je ne manque pas de choses qui me trottent dans la tête.

Adieu, je vous embrasse vous et tout le monde de là-bas.

A SA MÈRE

Paris, 26 octobre 1849, 1 h. du matin.

[Nuit du 25 au 26.]

Tu dors sans doute maintenant, pauvre vieille chérie. Comme tu as dû pleurer ce soir, et moi aussi, va ! Dis-moi comment tu vas, ne me cache rien ; songe, pauvre vieille, que ça me serait un remords épouvantable si ce voyage te faisait trop de mal. Max est bien bon, sois sans crainte. J'ai trouvé nos passe-ports prêts. Tout a été comme sur des roulettes, c'est bon signe. — Adieu, voilà la première lettre, les autres succéderont bientôt. Je t'en enverrai demain une plus longue ; et toi? écris-moi des volumes, dégorge-toi.

Adieu, je t'embrasse de tout mon cœur plein de toi. Mille caresses i^).

A LA MEME

Paris, vendredi, 26 octobre 1849.

Une journée de passée, pauvre vieille, c'est sans doute la pire. Comme tu as ■dû t'ennuyer aujourd'hui ! Je me figure ta bonne mine pensive... J'attends demain matin une lettre de toi... Il est bien convenu entre Max et moi que si, une fois l'Egypte vue, nous nous sentons fatigués ou que l'ennui de toi me prenne ou que tu me rappelles, je reviens ; ainsi ne te tourmente pas par avance, sois sans crainte ; il me semble que l'envie de te revoir me ferait revenir à travers tout. Oh ! comme je t'embrasserai au retour, pauvre vieille !...

(1) Fermier des parents de Flaubert.

(2) A propos de cette lettre et de la séparation de Flaubert d'avec sa mère, voir'iVo/« de voyage (Egypte), au début. — M"»» Flaubert était alors à Nogent oti son fils l'avait conduite.

A LA MÊME

Paris, samedi, 27 octobre [1849.]

La journée d'aujourd'hui m'a semblé moins longue que celle d'hier, pauvre chère vieille, quoique j'aie été moins occupé ; ainsi j'espère peu à peu me faire à notre absence ; mais toi? J'attendais avec impatience ta bonne lettre. Quoique par métier je fasse du style, je ne sais que te dire, car j'aurais tant de choses à te dire !

Hier au soir, après t'avoir écrit, j'ai été à l'Opéra voir le Prophète ; c'est magnifique ; ça m'a fait du bien, j'en suis sorti rafraîchi, émerveillé, et plein de vie. Devine qui est-ce qui est venu s'asseoir à côté de moi? un Persan en costume !... Je viens de passer une partie de mon après-midi chez ce brave Pradier qui m'a fait de belles théories sur les voyages... Quand cette lettre t'arrivera, tu auras déjà dû recevoir une carte d'Egypte que j'ai recommandée au père Molard... Je pense à toi sans cesse, ton idée m'accompagne partout. Oui, pauvre chérie, va, aie bon espoir, je te ferai de beaux récits de voyage, nous causerons du désert au coin du feu ; je te raconterai mes nuits sous la tente, mes courses au grand soleil... Nous nous dirons : oh ! te rappelles-tu comme nous étions tristes, — et nous nous embrasserons, nous rappelant nos angoisses du départ.

Allons, à demain, tu voulais prendre le chemin de fer pour venir ici, et moi donc, quelles tentations j'avais de descendre aux stations !

Adieu, pauvre chérie, encore un bon baiser ; bonne nuit.

A LA MEME

Paris, 28 octobre [1849.]

Tu me parles de la bêtise que tu as eue de croire à la prédiction du petit morceau de papier ; je la comprends, car je la partage, quoiqu'en général, en fait de présages, l'esprit est ainsi fait que l'on croit surtout aux mauvais. (Quand on en a de bons on en doute, quand il vous en arrive de mauvais, cela vous fait peur...) Bouilhet est arrivé ce matin à 11 h. ; nous dînons ce soir tous les trois ensemble avec Théophile Gautier, qui a remis une invitation pour venir avec nous. Pradier viendra demain nous embrasser à l'heure du départ dans la cour des diligences.

J'ai été dire adieu à M. Cloquet, il m'a promis, quand tu viendras à Paris, de te faire faire la connaissance de gens qui ont voyagé pour en causer le plus possible.

Comme je crois que mon manuscrit de la Bretagne te ferait plaisir à avoir près de toi, il sera à la disposition de H***, tu t'adresseras à lui pour qu'il te l'envoie par un moyen sûr... Nous avons été tout à l'heure, Bouilhet et moi, voir au Louvre les bas-reliefs Assyriens que Botta a rapportés de Ninive ; vas-y quand tu viendras ici, cela te fera plaisir en songeant que j'en verrai de pareils ; tâche, pauvre vieille, de te mettre à ma place quand je serai en route, songe aux belles choses que je vais voir, à toutes les gueulades que je pousserai ; il y a un danger que nous n'avons pas prévu, c'est que j'en revienne fou, ce serait une bonne charge.

La mère de Gustave Fi.AL'Br.RT, \ers 1831.

(D'aprcs un portrait conservé au Mitscc de Croisset, communique par M. G.- A. Le Roy, conservateur, et gravé sur bois par A. Ouvré.)

Adieu, pauvre vieille adorée, c'est demain que je pars ; dans 24 heures je roulerai, tu n'auras donc pas de lettre avant la fin de la semaine (probablement), puis deux ou trois, puis de Malte, puis d'Egypte ; une fois en Egypte tu t'y feras, elles arriveront régulièrement, sois-en sûre.

Quant à la Perse, ne t'en inquiète pas d'avance, il sera temps d'y penser plus tard.

Adieu, mille baisers, pauvre mère, je t'embrasse de tout mon cœiir. Ton fils qui t'aime.

A LA MEME

Paris, lundi, 29 octobre [1849.]

Tout est prêt — nous partons — il fait beau temps, je suis plutôt gai que triste, plutôt serein que sérieux — le soleil brille, j'ai le cœur plein d'espoir.

Le dîner d'hier avec Gautier et Bouilhet a été charmant. Ce matin, en lui disant adieu, je n'ai pas été ému comme je le pensais — ma sensibilité de départ a eu d'ailleurs le fond de son sac vidé avec toi, pauvre chérie.

Adieu, chère vieille ; Gautier a soutenu hier devant moi cette opinion qui est mienne u qu'il n'y avait que les bourgeois qui crevassent ». C'est-à-dire que, quand on a quelque chose dans le ventre, on ne meurt pas avant d'avoir accouché. Adieu — bon courage, je t'embrasse le plus étroitement possible. A toi.

A LA MEME

Lyon, 31 octobre [1849.]

Nous arrivons à Tinstant. Le temps est très beau, mais froid. Nous allons bien tous les deux et l'humeur est à l'avenant.

Il me semble, pauvre mère, qu'il y a dix ans que nous ne nous sommes vus. De Marseille je t'écrirai une lettre plus longue.

Nous partons demain matin à 4 heures ; nous serons à Marseille le soir même, à moins que le brouillard ne nous fasse coucher en route. Adieu, tu seras contente, j'espère, de cette petite surprise. Encore adieu, mille embrassements. Ton fils qui t'aime.

A LA MEME

Marseille, 2 novembre 1849.

J'ai reçu ce matin, pauvre chérie, ta lettre n® 3 du 28, envoyée à Paris. J'espère que demain j'en aurai une adressée à Marseille directement. Quant aux miennes, tout le temps que j'ai été à Paris tu as dû en recevoir à peu près tous les jours ; de plus, je t'en ai écrit une de Lyon et celle-ci, que je t'écris maintenant, te fût parvenue un jour plus tôt sans les brouillards du Rhône, qui nous ont retardés de 4 heures avant-hier. Du reste je t'écrirai encore demain, et mercredi prochain je t'écrirai de Malte ; ain.si, 48 heures après que tu auras reçu ma lettre je serai occupé à t'en

envoyer une autre. Tu vois donc, pauvre chère vieille, que cela n'est pas le diable. Quant à toi, tu peux m'écrire à Alexandrie de suite.

Tu dis que les récits de voyage sont bien loin de nous ; eh bien ! pour te prouver le contraire, je vais t'envoyer celui de Paris à Marseille. Quand il a fallu partir de chez Max, tout le monde était en eau, surtout ce pauvre Cormenin, qui n'en pouvait plus et faisait pitié. Aimée, Jenny, la portière, etc., tout cela sanglotait et me faisait mille recommandations.

Dans la cour de la diligence nous avons trouvé Pradier qui s'est écrié (il faisait très beau soleil) : «Fameux, fameux ! savez-vous ce que j'ai vu ce matin à mon baromètre? beau fixe. C'est bon signe, je suis superstitieux, ça m'a fait plaisir.» Toi qui connais l'homme, tu peux t'imaginer la scène augmentée de son chapeau, de ses longs cheveux, etc. C'était dans la même cour où je me suis embarqué pour la Corse, à la même place, à peu près à la même heure. Le premier voyage a été bon, le deuxième sera de même, pauvre vieille. Tous les gens que nous voyons nous l'affirment. A Lyon, nous avons vu Gleyre, un peintre qui a longtemps habité l'Orient (5 ans), il a été jusqu'en Abyssinie. D'après ses conseils nous resterons peut-être plus longtemps en Egypte que nous ne l'avions décidé, quitte à sacrifier ou à bâcler le reste de notre voyage. Ce qu'il y a de certain, c'est que déjà nous avons retranché le Kurdistan, pays compris entre la Syrie du Nord et la Perse. C'est trois mois de moins et le seul passage qui offrît quelque danger. Nous prendrions les bateaux à vapeur et un voyage de quatre mois se réduirait à quinze jours. Au reste, il n'est question maintenant que de l'Egypte et nous ne pensons qu'à elle. Le reste dépendra de mille choses et surtout de toi ; si tu t'ennuies trop, si tu me rappelles, tu sais bien que je reviendrai, pauvre vieille.

Nous venons à l'instant de faire une visite à Clot-Bey qui, au lieu d'être au Caire, se trouve à Marseille ; il va nous charger de lettres et de recommandations. Selon lui, un voyage en Egypte n'est pas plus qu'un voyage à Marseille. Il ira cet hiver à Paris. M. Cloquet te fera faire sa connaissance et tu pourras te rassurer auprès de lui. Il nous a dit qu'il n'y avait en Egypte à craindre ni brigands, ni fièvres, ni ophtalmies (en prenant des précautions). La seule chose qu'il nous ait bien recommandée, c'est d'éviter le froid des nuits ; mais nos flanelles et nos pelisses sont là.

Nous avons visité tantôt notre paquebot le Nil, par lequel nous devons partir après-demain matin dimanche, à 8 heures. Il est superbe et toi qui aimes surtout les grosses embarcations, il te conviendrait, car c'est le plus gros de tous ceux qui sont dans le port ; le père Cauvière (i) nous a recommandés au capitaine, nos chambres sont choisies. Le capitaine nous donnera la sienne si je suis trop malade de la mer. Tu vois, pauvre vieille chérie, que l'on soigne ton poulot. Nous avons des balles d'une importance superbe. Sur le paquebot le Rhône on accablait Sassetti de questions pour savoir quelles étaient nos seigneuries. C'est un drôle de garçon qui n'est embarrassé de rien et connaît tout. Il est parti ce matin déjeuner chez la contrebasse du théâtre qui est un de ses amis, ce qui lui a valu d'entendre hier au soir la Juive

(1) Le D' Cauvière.

pour rien, dans l'orchestre, parmi les musiciens, comme un artiste. Je crois que c'est un bon choix. Il nous sert très bien.

Ce matin j'ai reçu de Lauvergne une lettre pour Soliman-Pacha, général en chef de l'armée d'Egypte. J'y suis crânement recommandé. Le paragraphe qui me concerne commence ainsi : «C'est un homme puissant par la pensée» et tout le reste est dans ce goût-là.

Allons, pauvre adorée de mon cœur, prends courage, tu verras comme la première lettre que tu recevras d'Egypte te fera plaisir. Lis, tâche de lire, occupe-toi. Embrasse bien la petite fille, je pense à elle souvent. Parle de moi, tâche qu'on en parle. Dis au père Parain qu'il boive de temps à autre un verre de kirsch à ma santé. Ici, un voyage en Orient est si peu de chose que le moindre décrotteur vous parle de Jérusalem, du Caire et de Persépolis comme de rien du tout. Ça ravale la bonne opinion qu'ont d'eux-mêmes les gens qui croient faire un grand coup en y allant. Adieu, mille baisers, mille tendresses. Demain je t'enverrai un bout de lettre, mais comme je l'écrirai probablement l'heure de la poste passée, il y aura un jour d'intervalle entre les deux. Encore une bonne embrassade.

A LA MEME

Marseille, samedi soir [3 novembre 1849.]

Ah ! pauvre mère, que je voudrais pouvoir me glisser dans mes lettres, entre ces plis de papier sur lesquels je verse un long regard de tendresse. Ecris-moi des volumes, dis-moi tout ce que tu veux, épanche-toi.

Aujourd'hui nous avons embarqué notre bagage, tous ces messieurs du bord sont charmants. Maxime a reconnu le médecin pour avoir déjà navigué avec lui. Reconnaissance, embrassade. Tableau. Nous partons avec le consul de Manille (^) qui traverse pour se rendre dans l'Inde et le consul de Tripoli (^) qui se rend à Malte avec sa famille. Nous serons, je pense, aussi bien que possible, sauf le mal de mer auquel il faut se résigner ; quoique le docteur Barthélémy (un élève de M. Cloquet), le médecin même du bord, prétende qu'il réussit quelquefois à le guérir.

Clot-Bey, auquel nous venons de faire nos adieux (je t'ai dit, je crois, qu'il est à Marseille et non au Caire), nous donne quantité de lettres pour l'Egypte, ce ne sont qu'ingénieurs, généraux, beys, pachas, etc. Il nous engage à nous dépêcher au commencement, c'est-à-dire à Alexandrie où il n'y a pas grand'chose à voir, afin de tâcher de partir du Caire avec l'expédition annuelle du miri (prélèvement de l'impôt) qui va partir pour la Haute-Egypte. Ce serait plus amusant, plus commode, et plus économique, nous voyagerions avec une armée. Quel choix ! c'est ça qui serait pompadour, maréchal de Richelieu et surtout mousquetaire gris ! Il nous a dit que pour nos communications de lettres sur le Nil ce serait assez facile, surtout pour les faire aller en France, plus que pour en recevoir. Il y a sur tous les bords du fleuve des gouverneurs auxquels nous serons adressés, dans le cas où nous irions seuls, et de place en place (jusqu'en Abyssinie même !), des

(1) Il s'appelait Codrika. (\'oir Noies de vovagc.)

(2) M. Pélissier.

médecins francs. Tu vois, pauvre mère, qu'il n'est pas possible de voyager dans de meilleures conditions! Clot-Bey m'a l'air d'un excellent bougre dans toute la force du terme. Il ira à Paris d'ici un mois ou deux, écris à M. Cloquet de t'en prévenir. Tu dînerais avec lui, cela te ferait grand bien, il te rassurerait beaucoup.

Parle-moi de ta santé, pauvre chérie, ne me cache rien. As-tu été reprise de tes crachements de sang? et les migraines? etc. Moi, à cause du froid (car il ne fait pas chaud du tout, le temps est sec) et par précaution, j'ai dès maintenant endossé la chemise de flanelle. Me voilà donc condamné au gilet de santé.

Bouilhet doit t'écrire, il me l'a promis en partant. Tâche de t'habituer à Nogent. Si tu revenais à Rouen tu t'embêterais peut-être encore plus. Je voudrais bien que l'été fût venu pour que tu puisses un peu voyager en Angleterre. Adieu, pauvre vieille, ne pleure pas. Dans 72 heures je t'écrirai de Malte, sous les orangers, mais quel dégobillage d'ici-là, peûh, peûh ! Ah peûh !

Adieu, je t'embrasse sur tes deux longues joues creuses.

A LA MEME

Malte. — A bord du Nil.

Nuit du mercredi au jeudi, 7-8 novembre [1849.]

Nous venons d'arriver à Malte, chère bonne mère. Le bateau est à l'ancre dans le port, nous repartons demain à 1 heure après avoir pris du charbon. Je profite de l'état de stabilité du bâtiment pour t'envoyer cette lettre promise.

Sais-tu une chose, pauvre vieille, une chose superbe? c'est que je n'ai pas eu le mal de mer. Non, pas du tout (sauf en partant de Marseille, la première demiheure où j'ai vomi un verre de rhum que j'avais pris pour me donner du cœur). Du reste, tout le temps de la traversée, c'est-à-dire depuis dimanche matin jusqu'à ce soir, j'ai été un des plus gaillards, si ce n'est le plus gaillard des passagers. Il n'en est pas de même de Maxime ni de Sassetti, qui ont piqué une assez grande quantité de renards ! Quant à moi, promenades sur le pont, dîners avec l'état-major, stations sur la passerelle entre les deux tambours dans la compagnie du commandant, où je me piète dans des attitudes à la Jean-Bart, la casquette sur le côté et le cigare au bec. Je m'instruis en marine, je m'informe des manœuvres, etc. Le soir, je contemple les flots et je rêve drapé dans ma pehsse comme Childe-Harold. Bref, je suis un gars. Je ne sais pas ce que j'ai, mais je suis adoré à bord. Les messieurs m'appellent papa Flaubert, tant, à ce qu'il paraît, ma boule est avantageuse sur l'élément humide. Tu vois, pauvre vieille, que le début est bon ; et ne va pas croire que la mer ait été très calme, au contraire, le temps a été un peu dur, le vent d'est nous a retardés de 12 heures.

Nous avons à bord deux jeunes gens dont l'un a déjà fait notre voyage. Selon lui, rien n'est plus aisé. C'est un ancien élève de l'Ecole polytechnique, très riche, que l'on appelle M. Delagrange et qui dans ce moment se dirige vers Suez pour gagner Ceylan et faire un petit voyage de 4 ans dans l'Inde, uniquement pour son agrément. La traversée seule lui coûte 7.000 francs. Rien n'est plus drôle que notre bâtiment et la composition des passagers. Tout le monde est ami intime. On cause, on parlotte, on blague. Les meilleurs font des politesses aux dames. On dégobiUe

l'un devant l'autre, et le matin on se revoit avec des figures de déterrés qui rient les unes des autres. Une des plus comiques est celle de Maxime qui ne croyait pas être malade, le pauvre garçon, et m'avait très recommandé au médecin, tandis que je n'ai rien et que lui ne désouffre presque pas. Quant au jeune Sassetti il fait le crâne, mais n'est pas beaucoup plus solide que son maître.

Demain matin nous visiterons Malte. Je jetterai cette lettre à la poste. Je m'achèterai une paire de souliers dont j'ai besoin ainsi que de la poudre, car nous n'en avons que fort peu et elle est exécrable en Egypte. A propos d'Egypte, t'ai-je dit que très probablement nous serons présentés au vice-roi? Vois-tu nos seigneuries devant Son Altesse?

Ecris-moi de suite au Caire, car je crois que nous ne resterons que peu de temps à Alexandrie.

Dimanche matin, avant de m'embarquer, j'ai reçu ta lettre du 29. Ecris-m'en souvent de pareilles, elle m'a fait du bien. Adieu, pauvre chérie, de tout mon cœur. Embrasse Liline pour moi.

A LA MEME

Alexandrie [17 novembre 1849.]

C'est jeudi, avant-hier seulement, que nous sommes arrivés, ayant séjourné 24 heures à Malte à cause du temps qui était contraire. Notre commandant, en homme prudent, a mieux aimé allonger le voyage d'une journée (ce qui nous a permis de bien voir l'île) que de s'exposer à quelque avarie. Du reste, de Malte à Alexandrie, le temps a été assez beau pour que l'on pût dessiner sur le pont.

Quand nous avons été à deux heures du rivage d'Egypte, je suis monté avec le chef de timonerie sur l'avant et j'ai aperçu le sérail d'Abbas-Pacha comme un dôme noir sur le bleu de la mer. Le soleil tapait dessus. J'ai aperçu l'Orient à travers ou plutôt dans une grande lumière d'argent fondue sur la mer. Bientôt le rivage s'est dessiné, et la première chose que nous avons vue à terre c'est deux chameaux conduits par un chamelier, puis, tout le long du quai, de braves Arabes qui péchaient à la hgne de l'air le plus pacifique du monde. Pour débarquer, c'a été le tintamarre le plus étourdissant : des nègres, des négresses, des chameaux, des turbans, des coups de bâton administrés de droite et de gauche, avec des intonations gutturales à déchirer les oreilles. Je me fiche une ventrée de couleurs, comme un âne s'emplit d'avoine. Le bâton joue un grand rôle ici, tout ce qui porte mi habit propre rosse ce qui porte un habit sale ; quand je dis habit, c'est culotte qu'il faudrait. On voit quantité de Messieurs vaguer- de par les rues rien qu'avec une chemise et une longue pipe. Hormis les femmes de la plus basse classe, toutes sont voilées avec des ornements sur le nez qui pendent et ballottent comme au frontal des chevaux. En revanche, si l'on ne voit pas leur figure, on leur voit toute la poitrine. En changeant de pays, la pudeur change de place, comme un voyageur embêté qui se met tantôt sur l'impériale et tantôt sur la rotonde. Une chose curieuse ici, c'est le respect ou plutôt la terreur que l'on a pour le Franc. Nous avons vu des bandes de dix à douze Arabes, tenant toute une rue, s'écarter pour nous laisser passer. Alexandrie, d'ailleurs, est presque un pays Européen, tant il y a d'Européens ; nous sommes à la

table d'hôte de notre hôtel une trentaine. Tout est plein d'Anglais, d'Italiens, etc. Hier nous avons vu une procession magnifique pour la circoncision du fils d'un riche négociant ; ce matin nous avons déjà vu les aiguilles de Cléopâtre (deux grands obéUsques sur le bord de la mer), la colonne de Pompée, les catacombes et les bains de Cléopâtre. Demain nous partons pour Rosette, d'où nous serons revenus dans trois ou quatre jours. Nous allons doucement et sans nous fatiguer, vivant sobrement et couverts de flanelle des pieds à la tête, quoiqu'il fasse trente degrés de chaleur dans les appartements. Ce n'est du reste nullement incommodant à cause de la brise de mer.

Soliman-Pacha, l'homme le plus puissant de l'Egypte, le vainqueur de Nezim, la terreur de Constantinople, se trouve par hasard à Alexandrie au lieu d'être au Caire. Nous lui avons fait une visite hier, munis de la lettre de Lauvergne. Il nous a admirablement reçus. Il doit nous donner des ordres pour tous les gouverneurs de l'Egypte ; il nous offre sa voiture pour aller au Caire. C'est lui qui a fait le marché pour nos chevaux pour notre course de demain. Il est charmant, cordial, etc. C'est sans doute nos balles qui lui plaisent. De plus, nous avons M. Galhs, l'ingénieur en chef des armées, le bey Prestot, etc. Pour te donner une idée de la manière dont nous allons voyager, on nous donne des soldats afin d'écarter la foule lorsque nous sommes à photographier. J'espère que c'est chic.

Il n'est pas possible, comme tu vois, d'être mieux. Quant aux ophtalmies, parmi les gens que l'on rencontre il n'y a que ceux de la pins vile rondition, comme on dit généralement, qui en soient atteints. M. Villemain, un jeune docteur d'ici qui est en Egypte depuis cinq ans, me disait ce matin n'en avoir pas vu un seul cas sur un homme aisé, ni sur un Européen. Rassure-toi donc, prends bon courage, je reviendrai en bon état.

Allons, adieu, pauvre vieille, il est quatre heures. J'ai été dérangé dans ma lettre par la visite de M. Pastri, banquier. C'est lui qui doit nous faire parvenir notre argent et expédier nos bagages si nous envoyons en France quelque momie.

Nous allons de ce pas chez notre ami Soliman prendre une lettre pour demain. Elle est adressée au gouverneur de Rosette afin qu'il nous loge chez lui, c'est-à-dire dans la forteresse, seul endroit logeable, à ce qu'il paraît. Nous avions l'intention de pousser jusqu'à Damiette, mais comme on nous a dit que ce serait trop fatigant à cheval, à cause des sables, nous avons renoncé à la partie ; nous irons du Caire, par bateau. Tu vois que nous ne sommes pas des entêtés. Nous avons pour principe d'écouter l'avis des gens compétents et de nous ménager comme deux petits saints. Adieu, mille baisers, pauvre vieille ; embrasse la petite pour moi. Ecris-moi de bien longues lettres. Je te serre à t'étouffer. Ton fils qui t'aime.

A LA MEME

Alexandrie, jeudi 22 ["novembre 1849.]

Je t'écris, chère vieille, en grande tenue, habit noir, gilet blanc, escarpins, etc., comme un homme qui vient de faire une visite à un premier ministre. Nous sortons à l'instant de chez Hartim-Bey, ministre des affaires étrangères, auquel nous avons

été présentés par le consul et qui nous a parfaitement reçus. Il va nous donner un firman ficelé pour tout notre voyage. Nous sommes reçus ici d'une manière incroyable. Nous avons l'air de princes, ceci n'est pas une plaisanterie. Sassetti répète : (c C'est égal, je pourrai dire qu'une fois en ma vie j'ai eu dix esclaves pour me servir, et un qui chassait les mouches. » C'est en effet ce qui lui est arrivé.

Lundi prochain, nous partons en barque sur le Nil jusqu'à Kafresahiah (^), de là nous aurons trois jours de cheval jusqu'à Mansourah, d'où nous reprendrons une cange pour Damiette, et de Damiette nous remonterons jusqu'au Caire. Cette petite expédition dans la Basse-Egypte est l'affaire d'une quinzaine. Pendant ce temps, il est probable que je ne pourrai t'écrire, pauvre vieille, car à Damiette il est peu probable de rencontrer une occasion pour Alexandrie, et nous pouvons arriver au Caire après le départ du courrier. Ainsi, prends patience, chère mère, ne t'inquiète pas. Je ne sais au juste quand tu recevras ma prochaine lettre. Le bateau de Beyrout à Alexandrie a eu trois jours de retard dans un voyage de trente-six heures, à cause des vents d'ouest. Tu vois que mille causes peuvent retarder l'arrivée des lettres.

Aujourd'hui nous avons fait emplette de tarbouchs (petits bonnets rouges à glands de soie) et nous portons déjà la coiffure égyptienne, en attendant le seste de l'accoutrement, que nous prendrons au Caire.

Ce matin, nous avons déjeuné chez M. Galhs, l'ingénieur en chef, avec notre ami Soliman-Pacha, et ce soir nous allons à l'Opéra. Tu vois que jusqu'à présent notre existence n'est pas bien rude, quoique nous ayons traversé le désert.

Il est six heures, nous allons dîner ; ce soir ou demain matin je reprendrai ma lettre et te raconterai notre petite expédition de Rosette.

Vendredi matin [23 novembre 1849.]

Nous sommes partis à la pointe du jour dimanche dernier, sellés, bottés, enharnachés, armés, avec quatre hommes qui nous suivaient à pied en courant, notre drogman monté sur son mulet chargé de nos manteaux et de nos provisions, et nos trois chevaux qui se conduisaient à l'aide d'un simple licol. Ils avaient l'air de rosses et étaient au contraire d'excellentes bêtes. Avec deux coups d'éperon on les enlevait au galop, et en sifflant ils s'arrêtaient tout court ; pour les faire aUer à droite ou à gauche, il suffisait d'appuyer sur leur cou.

Dès les portes d'Alexandrie, le désert commence : ce sont des monticules de sable couverts çà et là de palmiers, puis des grèves qui n'en finissent. De temps à autre, il vous semble voir à l'horizon de grandes flaques d'eau avec des arbres qui se reflètent dedans et, tout au fond, sur la ligne extrême qui paraît toucher le ciel, une vapeur grise passe en courant comme un train de chemin de fer. C'est le mirage. Tout le monde l'éprouve, Arabes et Européens, ceux qui sont habitués au désert comme ceux qui le voient pour la première fois. De temps à autre, dans le sable, on rencontre la carcasse de quelque animal, un chameau mort, aux trois quarts rongé par les chacals et dont les boyaux noircis au soleil passent en dehors :

(1) Kafr-el-Zayat.

un mufle momifié, une tête de cheval, etc. Les Arabes trottinent sur leurs ânes avec leurs femmes empaquetées d'immenses voiles noirs ou blancs. On s'adresse le bonjour, taëb, et on continue son chemin.

Vers onze heures nous avons déjeuné près d'Aboukir, dans une forteresse gardée par des soldats qui nous ont offert d'excellent café et refusé le batchis, chose merveilleuse ! La plage d'Aboukir est encore couverte, de place en place, par des débris de navire. Nous y avons rencontré quantité de requins échoués. Nos chevaux écrasaient des coquilles au bord des flots ; nous tirions des cormorans et des pies de mer. Nos Arabes couraient comme des lévriers ramasser celles que nous avions blessées (car j'ai tué du gibier ! oui, moi ! voilà du nouveau, hein, pauvre vieille?) Le temps était magnifique, la mer et le ciel étaient tout bleus, l'espace immense. A un endroit que tu trouveras sur ta carte et que l'on appelle Edkou, on passe l'eau en bac. Là, nos gamins avaient acheté au conducteur de deux chameaux quelques dattes dont ceux-ci étaient chargés. A une demi-lieue plus loin environ, nous chevauchions tranquillement côte à côte, à cent pas de nos guides qui nous suivaient par derrière, quand tout à coup nous détournons la tête à un bruit de grands cris qui nous arrive. Nos hommes se bousculaient tous et nous faisaient signe de venir. Sassetti s'enlève au galop avec son pet-en-l'air de velours qui vole au vent, nous enfonçons nos éperons dans le ventre de nos chevaux et nous arrivons sur le théâtre du conflit. C'était le propriétaire des dattes qui suivait de loin ses chameaux et qui, voyant nos jeunes drôles en manger, avait cru qu'ils les avaient volées et était tombé sur eux à coups de bâton.

Mais quand il vit trois bougres fondre sur lui avec des fusiles accrochés à leur selle, les rôles changèrent, et de battant qu'il était il devint battu. Le courage alors revint à nos hommes qui tombèrent dessus à coups de triques, et de façon à ce que la peau du derrière lui en pétait à chaque bordée. Pour éviter les coups, il entra dans la mer en relevant sa robe de peur d'être mouillé ; les autres l'y suivirent. Plus il relevait sa robe, plus il offrait de place aux bâtons qui roulaient sur lui comme des baguettes de tambour, il n'y avait rien de plus drôle à considérer que ce cul noir au milieu des vapeurs blanches. Il hurlait comme une bête féroce. Nous autres, nous étions là sur le bord à rire comme des fous. J'en ai encore mal aux flancs quand j'y pense. C'est une des plus belles charges que j'ai vues, soit dit sans calembour. Le surlendemain, en revenant de Rosette, nous avons rencontré les mêmes chameaux qui revenaient d'Alexandrie. En nous apercevant de loin il prit le large, laissa là ses bêtes et fit un grand détour à pied par le désert afin de nous éviter. Cette aventure nous a considérablement divertis. Du reste, tu ne saurais croire le rôle important que le bâton joue ici ; on y distribue les horions avec une prodigalité sublime, le tout accompagné de cris, les plus couleur locale du monde.

Le soir à six heures, après un coucher de soleil qui faisait ressembler le ciel à du vermeil fondu et le sable du désert à de l'encre, nous arrivâmes à Rosette dont toutes les portes étaient fermées. Au nom de Soliman-Pacha elles s'ouvrirent, en criant lentement comme celles d'une grange. Les rues étaient sombres et si étroites qu'il n'y avait juste la place que pour un cavalier. Nous avons traversé les bazars, dont chaque boutique est éclairée par un verre plein d'huile suspendu

par une ficelle, et nous sommes arrivés à la caserne. Le pacha (^) nous a reçus sur son sopha, entouré de nègres qui nous ont apporté des pipes et du café. Après beaucoup de politesses et de compliments, on nous a donné à souper et fait nos lits garnis d'excellentes moustiquaires. A propos de moustiques, j'en suis tigré. Du reste je ne les sens nullement, ce qui est le principal. J'y suis actuellement insensible. Ma peau en est tannée, mais ce qui me désole, c'est que je ne me bronze pas du tout, tandis que Max est déjà aux trois quarts nègre. Le lendemain matin, pendant que nous faisions nos ablutions, le pacha entra dans notre chambre en nous amenant le médecin du régiment, un Italien parlant parfaitement français (^) et qui nous fit les honneurs du pays. Grâce à cet excellent homme, nous passâmes une journée fort agréable. Quand il sut mon nom et que j'étais fils de médecin, il me dit qu'il avait entendu parler de mon père et qu'il avait lu son nom cité plusieurs fois. Ce ne fut pas pour moi, chère mère, une médiocre satisfaction en songeant que la mémoire de ce pauvre père m'était encore bonne à quelque chose et^me protégeait de si loin. Cela me rappelle qu'au fond de la Bretagne aussi, à Guérande, le médecin du pays m'avait dit l'avoir cité dans sa thèse. Oui, pauvre chérie, je pense à vous deux et bien souvent ; tandis que mon corps va en avant, ma pensée remonte la carte et s'enfonce dans les jours passés.

Toute la matinée fut donc employée aux courses dans Rosette. A chaque nouvelle visite que nous faisions, chibouk, café, et nullement question de manger. Je crevais de faim et commençais à trouver que c'était trop de fumée. Bref, à une heure et demie, le pacha nous dit que nous allions dîner. Nous étions cinq autour d'une table grande comme un guéridon, on buvait tous dans le même verre et l'on mangeait avec ses doigts. Il y eut bien de servis au moins trente plats. On mange cinq ou six bouchées de chacun et on vous en sert un autre. Tous arrivent l'un après l'autre. Un négrillon en jaquette bariolée chassait les mouches, d'autres nous versaient de l'eau, soit pour boire ou nous laver les mains.

C'était dans une grande chambre en bois, ouverte de tous côtés, et dominant la mer qui battait au pied. Quant à la cuisine turque, la pâtisserie (beignets, gâteaux, plats sucrés) est excellente. Le reste m'a paru exécrable, mais ne m'a pas fait mal au ventre, ce qui m'a étonné. L'après-midi, nous nous sommes promenés en barque sur le Nil, du côté de l'ombre, frisant le bord du fleuve chargé de jardins qui versent dans l'eau leurs touffes vertes. De temps en temps, dans les palmiers et les orangers, paraît une maison en bois toute découpée de ciselures comme un manche d'ombrelle chinoise. Sur le balcon une femme voilée dont on ne voit que les yeux, ou bien un Musulman prosterné du côté de la Mecque et récitant ses prières en se frappant le front contre la terre.

Le lendemain mardi, à six heures du matin, nous sommes repartis. Il faisait froid. Nous avons gardé nos cabans toute la journée, et nous sommes arrivés à cinq heures à Alexandrie après dix-huit lieues de cheval dans le désert, et sans être ni écorchés ni moulus. Nos selles, d'ailleurs, sont si bonnes qu'on y est comme dans des fauteuils.

(1) Hussein- Pacha.

(2) Il s'appelait le D' Colucci. (Voir Notes de voyage.)

Tu vois que tout va bien, pauvre mère. Nous sommes couverts de flanelle des pieds à la tête. Le moral et le physique sont bons. Maxime me surveille et m.e soigne comme un enfant. Je crois qu'il me mettrait sous verre s'il le pouvait, de peur qu'il ne m' arrive quelque chose.

Adieu, pauvre mère adorée. Bon espoir. Embrasse Liline pour moi. Toi je t'embrasse à t'étouffer.

Ce soir, soirée, réunion du grand monde. Nous allons chez le général Gallis. On dit qu'on y joue au whist ; ce n'est pas mon affaire, mais la société, l'étiquette, les exigences du monde ! Je vais donc déployer mes bonnes manières.

A LOUIS BOUILHET

Le Caire, 1«' décembre 1849.

Je commence, mon cher vieux, par embrasser ta bonne tête et par souffler sur ce papier toute l'inspiration, pour que ton esprit vienne vers moi. Je crois, du reste, que tu penses bougrement à nous, car nous pensons, nous autres, bougrement à toi, et cent fois dans la journée nous te regrettons. A l'heure qu'il est, la lune brille sur les minarets ; tout est silencieux. De temps à autre, aboient les chiens ; j'ai devant ma fenêtre, dont les rideaux sont tirés, la masse noire des arbres du jardin, vue dans la clarté pâle de la nuit. J'écris sur une table carrée garnie d'un tapis vert, éclairé par deux bougies et puisant mon encre dans un pot à pommade. J'entends derrière le refend le jeune Maxime qui fait ses dosages photographiques ; les muets sont là-haut qui dorment, à savoir Sassetti et le drogman, lequel drogman, pour avouer la vérité, est un des plus fieffés ruffians qu'on saurait dire. Quant à ma seigneurie, elle est revêtue d'une grande chemise de nubien, en coton blanc, ornée de houppes et d'une coupe dont la description serait longue. Mon chef est complètement ras, sauf une mèche à l'occiput (c'est par là qu'au jour du jugement Mahomet doit vous enlever) et couvert d'un tarbouch rouge qui cassepète de couleur rouge et m'a fait les premiers jours cassepéter de chaleur. Nous avons des boules assez orientales. Des considérations de sécurité arrêtent notre élan de costume ; l'Européen étant plus respecté en Egypte, ce ne sera qu'en Syrie que nous nous affublerons complètement. Et toi, pauvre vieux bougre aimé, que deviens-tu dans cette sale patrie à laquelle je me surprends parfois rêvassant avec tendresse? Je songe à nos dimanches à Croisset, quand j'entendais le bruit de la grille en fer et que je voyais apparaître la canne, le cahier et toi... Quand reprendrons-nous nos interminables causeries au coin du feu, plongés dans mes fauteuils verts... Où en est Mêlants? et les pièces, voyage? etc., etc. Envoie-moi des volumes.

Nous partons le 1^^ janvier pour notre voyage de la Haute-Egypte et de la Nubie. Ce sera l'affaire de trois mois environ. Je n'ai pas encore vu les pyramides. La semaine prochaine, nous ferons une petite tournée aux environs, dans laquelle nous verrons les pyramides, Saccara, Memphis et le Motakam, où j'espère tuer des hyènes ou quelque renard dont je rapporterai la peau.

Je crois bien, homme intelligent, que tu ne t'attends pas à recevoir de moi une relation de mon voyage. C'est tout au plus si j'ai le temps de me tenir au courant

de mes notes. Je n'ai encore rien écrit, ni même ouvert un livre, si ce n'est hier que j'ai lu trois odes d'Horace par divertissement, en fumant mon chibouk. Je voudrais pourtant t 'envoyer quelque chose qui aille te divertir dans ton logement de la rue Beauvoisine, entre Huart et les hiboux empaillés. D'un mot, voici jusqu'à présent comment je résume ce que j'ai ressenti : peu d'étonnement de la nature, comme paysage et comme ciel, comme désert (sauf le mirage) ; étonnement énorme des villes et des horrimes. Hugo dirait : « J'étais plus près de Dieu que de l'humanité ! -' ; cela tient sans doute à ce que j'avais plus rêvé, plus creusé et plus imaginé tout ce qui est horizons, verdure, sables, arbres, soleil, que ce qui est maisons, rues, costume et usages. C'a été pour la nature une retrouvaille et pour le reste une trouvaille. Mais il y a un élément nouveau que je ne m'attendais pas à voir et qui est immense ici, c'est le grotesque. Tout le vieux comique de l'esclave rossé, du vendeur de femmes bourru, du marchand filou, est ici très jeune, très vrai, charmant. Dans les rues, dans les maisons, à propos de tout, de droite et de gauche on y distribue des coups de bâton avec une prodigalité réjouissante. Ce sont des intonations gutturales qui ressemblent à des cris de bêtes féroces, et des rires par là-dessus, avec de grands vêtements blancs qui pendent, des dents d'ivoire claquant sous des lèvres épaisses, nez camus de nègres, pieds poudreux, et des colliers, et des bracelets ! pauvre vieux ! Nous avons fait chez le pacha de Rosette un dîner où il y avait dix nègres pour nous servir. Ils avaient des jaquettes de soie, quelques-uns des bracelets d'argent ; un négrillon nous chassait les mouches avec un plumeau en roseaux, nous mangions avec nos doigts ; on apportait les mets plat à plat, sur un plateau d'argent. Il y en eut environ une trentaine qui défila de cette façon. C'était dans un pavillon de bois, toutes fenêtres ouvertes, sur les divans, en vue de la mer.

Une des pkis belles choses, c'est le chameau. Je ne me lasse pas de voir passer cet étrange animal qui sautille comme un dindon et balance son col comme un cygne. Ils ont un cri que je m'épuise à reproduire ; j'espère le rapporter, mais c'est difficile à cause d'un certain gargouillement qui tremblote au fond du râle qu'ils poussent. Du reste j'en aurai peut-être assez du chameau, car nous irons du Caire à Jérusalem par le désert et le mont Sinaï. C'est l'affaire de vingt-cinq jours au moins. Notre caravane se composera de douze chameaux. Vois-tu nos boules là-dessus? Arrivés à Jérusalem, nous en cuyderons peut-être crever de fatigue. Du reste si le dromadaire se conduit avec moi comme la Méditerranée, j'en aurai le dessus, car vous saurez, mon cher Monsieur, que j'ai été le plus gaillard de tous les passagers, quoique la mer ait été chienne (on roulait, on dégobillait, c'était superbe). Tout le temps de la traversée, onze jours, j'ai mangé, fumé, blagué et été si aimable par mes histoires lubriques, bons mots, facéties, etc., etc., que l'état-major m'adorait, je crois que je repasserais sur le Nil gratis. J'ai acquis là cette conviction que les choses prévues arrivent rarement. J'avais peur du mal de mer, et je n'en ai pas eu un brin ; il n'en fut pas ainsi de Maxime et du jeune Sassetti.

Accoudé sur le bastingage, je contemplais les flots au clair de lune, en m'efforçant de penser à tous les souvenirs historiques qui devaient m'arriver, et ne m'arrivaient pas, tandis que mon œil, stupide comme celui du bœuf, regardait l'eau tout bonnement. Plusieurs fois j'ai songé à Racine dans son cabinet, avec sa perruque

et son habit xvn^ siècle, se creusant l'imagination pour arranger la plaine liquide avec la montagne humide, à tous les bouillons qu'il voyait en idée, et quel tranquille tohu-bobu cela faisait dans sa tête.

Si tu veux avoir une bonne idée de Malte, lis dans le livre de Maxime (^) ce qu'il en dit, c'est fort exact. Appelle toute ta réflexion sur la Calessina, seulement figure-toi dedans des mines d'abbés du bon vieux temps, en culotte courte avec le chapeau pointu et dans la compagnie d'une dame.

Le matin du jour où nous avons abordé l'Egypte, je suis monté dans les hunes avec le maître de timonerie, et j'ai aperçu cette vieille Egypte. Le ciel, la mer, tout était bleu. Le sérail du vieux pacha se détachait en blanc à l'horizon. Voilà ce que j'ai vu. En approchant de terre, du côté des catacombes et des bains de Cléopâtre, nous distinguâmes un homme à pied avec deux chameaux qu'il poussait devant lui. Dans le port quelques Arabes assis, jambes croisées sur les pierres, péchaient à la Ugne de l'air le plus pacifique du monde. Nous avons passé à l'arrière d'un petit brick portant écrit le nom de Saint-Malo, et l'on a lâché les ancres. Toute une flottille de canots pleine de portefaix, de drogmans, le cawas des consuls, s'est ruée autour de nous ; c'a été un bon charivari de paquets, de gueulades ; on s'embarrassait dans les longues pipes, dans les cordages, dans les turbans ; on jetait les malles de par-dessus le bord dans les canots, le tout assaisonné de coups de trique sur les épaules des fellahs.

A Alexandrie, dès le soir de notre arrivée, nous avons vu une procession aux flambeaux : on fêtait la circoncision d'un enfant. Les fanaux de résine éclairaient les rues sombres où la foule bigarrée se bousculait avec des cris. Ici, au Caire, nous avons assisté à des drôleries pareilles ; un de ces derniers soirs nous avons vu des dévots chanter les louanges d'Allah, dans une noce ; rangés en parallélogramme, ils se dandinaient en psalmodiant d'une façon monotone. Un d'entre eux donnait le ton et jetait régulièrement des cris aigus. Les bouffons sont parfaits, et les plaisanteries d'iceux du meilleur goût. Un môme parlait à un sourd après avoir essayé de le faire entendre et lui criant alternativement à chacune de ses oreilles ; il s'est mis à la fin, et de désespoir, à lui hurler dans le derrière.

Demain nous devons faire une partie sur l'eau avec plusieurs dames qui danseront au son du tarabouk, avec des crotales et leurs coiffures de piastres d'or. Avant-hier, nous fûmes chez une femme qui nous présenta à deux autres. L'appartement délabré et percé à tous les vents était éclairé par une veilleuse ; on voyait un palmier par la fenêtre sans carreaux, et les deux femmes turques avaient des vêtements de soie brochés d'or. C'est ici qu'on s'entend en contrastes : des choses splendides reluisent dans la poussière.

Adieu, pauvre vieux bougre. Ecris quelquefois à ma mère et préviens-la dès que tu auras reçu de mes nouvelles. Nous t'embrassons. Pioche raide... Adieu ; mille tendresses.

(1) Maxime Du Camp, Souvenirs et paysages d'Orient. — Paris, 1848.

A SA MÈRE

Le Caire, 2 décembre 1849.

Nous voici au Caire, pauvre chérie, où nous devons rester tout le mois de décembre, jusqu'au retour des pèlerins de la Mecque qui doit avoir lieu dans vingtcinq jours environ. Nous allons visiter le Caire soigneusement et nous piéter à travailler tous les soirs, chose que nous n'avons pas encore faite. Vers le l*^"" janvier, nous nous mettrons dans une cange et nous remonterons le Nil pendant six semaines, après quoi nous le descendrons et reviendrons ici. Tout ce voyage de la Haute- Egypte est excessivement facile et sans le moindre danger d'aucune espèce, surtout en cette saison, où les chaleurs sont loin d'être excessives. Ainsi tu peux, dès maintenant, changer d'opinion relativement au climat de l'Egypte. Il y fait des brouillards le soir tout comme ailleurs, les nuits sont froides (quoique les domestiques, les esclaves plutôt, dorment dans la rue par terre, devant les portes) et l'on y voit des nuages. A entendre, en France, certaines gens, l'Egypte est un véritable four. D'accord, mais il tiédit quelquefois. Si tu veux, pauvre vieille, avoir l'inventaire de ce que je porte sur le corps (d'après le conseil unanime des gens sensés), voici comment je suis vêtu : ceinture de flanelle, une chemise de flanelle, un caleçon de flanelle, pantalon de drap, gros gilet, grosse cravate et paletot par-dessus ma veste le soir et le matin. Je suis rasé et porte le tarbouch rouge avec les deux petits bonnets blancs en-dessous.

Tout ce qui est officier, militaire, ou employé de l'administration, porte la redingote de Constantinople, c'est-à-dire la nôtre, avec le tarbouch. Comme robe de chambre, j'ai acheté hier ime chemise de Nubie qui m'a coûté cinquante sols et qui est d'un grand chic. Pour une ^-ingtaine de francs on peut avoir des robes de chambre en soie. Un bon cheval coûte trois cents francs ; aussi en achèterons-nous en Palestine. Tu dois voir, chère mère, par le peu d'intervalle qu'il y a entre cette lettre-ci et la précédente, que nous avons brûlé la Basse-Egypte. On ne nous a pas engagés à y aller à cause des marais qu'il y a encore, restes de l'inondation. Il fallait les traverser ; on y gobe des fièvres et la colique. Nous nous en sommes privés. C'est sans doute un excès de prudence, mais enfin mieux vaut trop que pas assez. De même pour le Sennaar ; nous avions eu un moment l'intention de pousser jusque-là. C'est, à ce qu'il paraît, aussi facile que d'aller d'Alexandrie au Caire ; mais Linant-Bey (l'ingénieur en chef des ponts et chaussées d'Egypte), qui y a été , trois fois, nous a dit que nous ne verrions rien du tout, et que cela ne valait pas la peine d'allonger notre voyage. Ainsi le Sennaar, jusqu'à présent, me paraît mis de côté, à moins que là-haut la rage ne nous empoigne de remonter plus loin. En revanche M. Linant (c'est à coup sûr l'homme le plus intelhgent que nous ayons encore rencontré, le plus instruit et le mieux de toute façon) nous engage à aller à Jérusalem par terre, et non par mer, ce qui rentre dans notre itinéraire primitif, comme tu peux t'en assurer en y jetant les yeux. Je conclus de tout cela qu'il n'est pas possible en Europe d'avoir sur les routes d'Asie des renseignements précis. Cela change souvent. Ainsi nous avons vu à Alexandrie un jeune prince allemand qui revenait de Palmyre réputée inabordable ; il y avait été avec son domestique et son drogman, sans qu'il lui arrivât rien du tout. J'en ai assez vu,

et surtout assez entendu, pour avoir cette conviction que la mauvaise rencontre n'existe que quand on la cherche ; quant aux maladies on les gagne par imprudence. Que dis-tu d'un brave Anglais (le fait nous a été rapporté par le comte de Neuville qui a voyagé avec lui en Syrie) qui, tout le temps qu'il était en Syrie, faisait quatre repas, mangeait du roastbeef et buvait du vin ! On avait beau lui soutenir qu'il allait se tuer, notre homme n'en démordait pas. Quand la fièvre l'empoigna, il ajouta du rhum à son thé et s'imagina de prendre alors des bains froids pour se calmer le sang. Aussi s'est-il fait claquer comme un pétard à Jérusalem, soutenant jusqu'au dernier moment que le climat était meurtrier et son régime bon. Sois donc sans crainte aucune, pauvre vieille, nous allons bien tous et irons bien jusqu'au bout.

C'est au Caire que l'Orient commence. Alexandrie est trop mélangée d'Européens pour que la couleur locale y soit bien pure. Ici on rencontre moins de chapeaux. Nous courons les bazars, les caouehs (cafés), les baladins, les mosquées. Il y a des farceurs d'un grand mérite et qui font des plaisanteries d'un goût plus que léger. Le bazar des esclaves a eu nos premières visites. Il faut voir là le mépris qu'on a pour la chair humaine. Le socialisme n'est pas près de régner en Egypte. Je me fonds en admiration devant les chameaux qui traversent les rues et se couchent dans les bazars entre les boutiques.

A LA MEME

Mardi soir, 4 décembre [1849] (•).

Bonne journée aujourd'hui, chère mère; j'ai reçu quatre lettres de toi. Tout ce bon bagage à la fois m'a rempli de joie. Nous avons fait cet après-midi une délicieuse course au tombeau des Califes. C'est une grande plaine aux environs du Caire, toute chargée de mosquées du temps des croisades. On a le désert d'un côté, le Caire et tous ses monuments à vos pieds, et plus loin les prairies du Nil, avec le fleuve tacheté de voiles blanches. Les canges ont toutes deux grandes voiles croisées qui font ressembler le bateau à une hirondelle volant avec deux immenses ailes. Le ciel était tout bleu, les éperviers tournoyaient, les chameaux passaient, et du haut des minarets en ruines, dont les pierres sont rongées de vieillesse, comme des pans de guenilles déchiquetées par les rats, on voyait les hommes et les bêtes ramper comme des mouches, le tout inondé d'une lumière liquide qui paraît pénétrer la surface de chaque chose et la transparence de l'atmosphère.

Maintenant que j'ai de tes nouvelles, je ferme ma lettre. Nous partons aprèsdemain pour notre petite excursion autour du Caire.

Adieu, je t'embrasse un million de fois.

(1) La date donnée dans les éditions antérieures, Vendredi soir, 4 décembre, est certainement fausse. Le 4 décembre est un mardi. Dans les Notes de voyage, sous la date Mardi, 4 décembre, Flaubert raconte sa visite au tombeau des Califes, ce qui permet de rectifier.

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