A PRADIER
Cioisset, près^Rouen, lundi matin,f[2l£septembre 1846] (').
Une fois que vous avez rendu service aux gens, on n'entend plus parler de vous. Quand vous vous êtes remué pour eux, vous croyez avoir tout fait. Vous vous trompez ; il serait bien aimable de leur donner signe de vie quelquefois. Quand vous venez à Rouen, vous ne me faites pas de visites, et quand je vais à Paris, on ne vous trouve pas. Vous serez bien forcé, au moins cette fois, de me répondre, si vous êtes un peu brave homme, comme j'en suis sûr.
Vous m'avez dit, lors de nos affaires (qui, Dieu merci ! sont finies : Achille est installé à l'Hôtel-Dieu et tout prêt à vous y recevoir, si vous vous y présentez), que vous connaissiez M^^^ Bertin, et, partant, tout le Journal des Débats. M^i® Bertin est une notabilité musicale qui pourrait nous rendre service. J'ai encore l'air d'un fier intrigant, n'est-ce pas? Il y a de quoi rire. Voici l'histoire :
Il s'agit de l'Opéra et de la place d'Habeneck (2), qui va être vacante par suite de la paralysie d'iceluy. Ce n'est pas moi qui la demande, cette place, mais un de mes amis, un homme de talent, d'un talent vrai et sérieux, que l'on appelle Orlowski. Il a été premier alto à l'Opéra-Comique, chef d'orchestre à Rouen, où il a monté La Juive d'une façon telle qu'il s'est acquis, de ce jour-là, la protection et l'amitié d'Halévy, qui va appuyer sa demande. Il est venu en France comme pre-
(1) Publiée dans V Amateur d'autographes, i\°^ 393-394, mars-avril 1888, avec la mention «A un professeur de ses amis». Le destinataire est en réalité le sculpteur Pradier, qui, à cette époque, achevait un buste de Louise Colet. Une lettre inédite à celle-ci, datée «dimanche soir, 10 heures», et portant le cachet de la poste «20 septembre 1846», annonce à «la Muse» l'envoi de cette lettre de recommandation pour Orlowski. (Voir, à ce sujet, une note que j'ai publiée dans V Intermédiaire des chercheurs et des curieux du 10 mai 1918.)
(2) Habeneck (François- Antoine), né à Mézières (Ardennes) le \" juin 1781, était depuis 1830 premier violon de la musique du Roi en même temps que chef d'orchestre de l'Opéra, où il avait remplacé Kreutzer. En 1846, frappé d'apoplexie, il dut abandonner ce poste.
fl846j CORRESPONDANCE 147
mier grand prix du Conservatoire de Varsovie. C'est un artiste possédant à fond les partitions étrangères, une vraie nature musicale qui va se perdre et pourrir en province.
Ainsi, ce n'est pas un sot que je vous recommande — ou plutôt c'en est un ! Car le pauvre garçon manque absolument de chic, qualité indispensable pour réussir à Paris ; et il restera à la porte, avec toute sa science musicale (tout son génie peut-être !) tandis qu'on lui préférera quelque aimable monsieur, compositeur de romances andalouses. Si W^^ Bertin pouvait le recommander à Pillet (^) ou à Cave (^), en même temps qu'elle me ferait grand plaisir, elle ne ferait rien que de juste. Si elle connaît Chopin, le pianiste, c'est un ami intime d'Orlowski, qui lui donnerait sur son compte tous les renseignements possibles pour tranquilliser sa conscience d'artiste. La nomination dépend de M. Duchâtel (^). Je doute que vous lui a\-ez donné des leçons de latin, ou même de français ! Si vous le connaissiez, ce serait superbe !
Dites-moi un peu, quand vous me répondrez, ce que vous faites? où en est votre Démosthène? Parlez-moi un peu de vos travaux. Cet hiver, si je vais à Paris, j'espère avoir avec vous quelques bonnes causeries un peu littéraires et classiques qui me seront sans doute utiles, amusantes à coup sûr. Adieu, mon cher maître. Je vous recommande bien sérieusement mon chef d'orchestre et je vous serre les mains. A vous de cœur.
Il ne se présente pour cette place aucun concurrent sérieux ; c'est ce qui engage mon ami à se présenter. S'il avait vu parmi ses concurrents un homme connu, il se serait retiré.
* A LOUISE COLET
Mardi, 10 h. du matin. [22 septembre 1846.]
Je suis obligé d'aller à Rouen pour recevoir la statue que le monteur de Phidias m'envoie (c'est l'Eau qui écoute, une de celles de la fontaine de Nîmes, tu sais). Je pensais n'y aller que demain pour divers arrangements de notre logement d'hiver et je voulais t'écrire ce soir tout à mon aise une lettre que j'aurais mise à la poste avant 11 heures, pour qu'elle t'arrivât le soir. Mais je n'irai pas demain, tous ces dérangements m'assomment. Aussi je m'empresse de t'envoyer quelques bons baisers pendant que le domestique s'apprête. Merci de l'envoi de ce matin ; j'attendais le facteur sur le quai, sans en avoir l'air et tout en fumant. Ce bon facteur ! je lui fais donner à la cuisine un verre de vin pour se rafraîchir, il aime beaucoup la maison et est très exact. Hier il ne m'a rien apporté, il n'a rien
(1) Pillet (Raymond- François- Léon), 1803-1868, administrateur et directeur de l'Opéra à l'époque où écrit Flaubert.
(2) Cave (Edmond-Ludovic- Auguste), 1794-1852. Directeur des théâtres et des Beau.\-Arts au Ministère de l'Intérieur en 1846. Auteur d'un ballet représenté à l'Opéra : la Tentation de Saint- Antoine.
(3) Duchâtel (Charles, comte Tanneguy), 1803-1867, Ministre de l'Intérieur de Louis-Philippe, et membre de l'Académie des Beaux-Arts depuis 1846.
eu ! Tu m'envoies tout ce que tu peux trouver pour flatter mon amour, tu me jettes, à moi tous les hommages que tu reçois. J'ai lu la lettre de Platon (^) avec toute l'intensité dont mon intelligence est susceptible, j'y ai vu beaucoup, énormément ; le fond du cœur de cet homme-là, quoi qu'il fasse pour le montrer calme, est froid et vide, sa vie est triste et rien n'y rayonne, j'en suis sûr, mais il t'a beaucoup aimée et t'aime encore d'un amour profond et solitaire, cela lui durera longtemps. Sa lettre m'a fait mal, j'ai découvert jusqu'au fond l'intérieur de cette existence blafarde, remplie de travaux conçus sans enthousiasme et exécutés avec un entêtement enragé qui, seul, le soutient. Ton amour y jetait un peu de joie, il s'y cramponnait avec l'appétit que les vieillards ont pour la vie. Tu étais sa dernière passion et la seule chose qui le consolât de lui-même. Il est, je crois, jaloux de Béranger ; la vie et la gloire de cet homme ne doivent pas lui plaire. Le philosophe, d'ordinaire, est une espèce d'être bâtard entre le savant et le poète, et qui porte envie à l'un et à l'autre — - la métaphysique vous met beaucoup d'âcreté dans le sang ; — c'est très curieux et très amusant, j'y ai travaillé avec assez d'ardeur pendant deux ans, mais c'est un temps perdu que je regrette. Tu dis un mot bien vrai : «l'amour est une grande comédie et la vie aussi, quand on n'y est pas acteur», seulement je n'admets pas que ça fasse rire. — Il y a à peu près dix-huit mois, j'ai fait cette expérience sur nature vivante, c'est-à-dire que l'expérience s'est trouvée faite d'elle-même ; c'est moi qui n'ai pas voulu l'avoir complète. Je fréquentais une maison où il y avait une jeune fille charmante, admirablement belle, d'une beauté toute chrétienne et presque gothique, si je puis dire, elle avait un esprit naïf, facile à l'émotion, elle pleurait et riait tour à tour, comme il fait tour à tour pluie ou soleil ; j'agitais au gré de ma parole tout ce beau cœur où il n'y avait rien que de pur. Je la vois encore couchée sur son oreiller rose et me regardant, quand je lisais, avec ses grands yeux bleus. Un jour, nous étions seuls, assis sur un canapé, elle me prit la main, me passa ses doigts dans les miens ; je me laissais faire sans penser à rien du tout, car je suis très innocent la plupart du temps, et elle me regarda avec un regard... qui me fait froid encore. La mère entra là-dessus, elle comprit tout et sourit en songeant «à la consommation du gendre». Je n'oublierai pas ce sourire ; c'est ce que j'ai vu de plus sublime. Il était composé d'indulgence bénigne et de canaillerie supérieure. Je suis sûr que la pauvre fille s'était laissée aller à un moment de tendresse invincible, à une de ces fadeurs de l'âme où il semble que tout ce qu'on a en vous se liquéfie et se dissout — agonie voluptueuse qui serait pleine de délices, si on n'était prêt à éclater en sanglots ou à fondre en larmes. Tu ne peux pas te figurer l'impression de terreur que j'en ai ressentie, je suis revenu chez moi bouleversé et me reprochant de vivre ; je ne sais pas si je me suis exagéré la chose, mais moi qui ne l'aimais pas, j'aurais donné ma vie avec plaisir pour racheter ce regard d'amour triste auquel le mien n'avait pas répondu [ ].
(1) Victor Cousin.
* A LA MÊME (1)
Dimanche matin, 11 h. [27 septembre 1846.]
Enfin, le quatrième jour, je reçois une lettre. Je croyais que c'était un parti
pris pour me tenter et pour voir ce que je ferais [ ]. La 'vie pratique m'est odieuse,
la nécessité de venir seulement s'asseoir à heures fixes dans une salle à manger me remplit l'âme d'un sentiment de misère^ mais quand je m'en mêle (de la vie pratique), quand je m'y mets (à table), je m'y entends tout comme un autre. Tu voudrais me faire connaître Béranger, je le désire aussi. C'est une grande nature qui me touche. Mais il y a, pour parler de ses œuvres, un malheur immense, c'est la classe de ses admirateurs. Il y a des génies énormes qui n'ont qu'un défaut, qu'un vice, c'est d'être sentis surtout par les esprits vulgaires, par les coeurs à poésie facile. Béranger, depuis trente ans, défraye les amours d'étudiants et les rêves sensuels des commis voyageurs. Je sais bien que ce n'est pas pour eux qu'il écrit, mais c'est surtout ces gens-là qui le sentent ; d'ailleurs on a beau dire, la popularité qui semble élargir le génie le vulgarise, parce que le vrai Beau n'est pas pour la masse, surtout en France. Hamlet amusera toujours moins que Mademoiselle de Belle-Isle (2). Béranger, quant à moi, ne me parle ni de mes passions, ni de mes rêves, ni de ma poésie. Je le lis historiquement, car c'est un homme d'un autre âge ; il était vrai dans son temps, il ne l'est plus pour le nôtre. Son amour heureux qui chante si joyeusement à la fenêtre de sa mansarde est pour nous, jeunes gens d'à présent, quelque chose de tout étrange ; on admire ça comme l'hymne d'une religion disparue, mais on ne le sent pas. J'ai vu tant d'imbéciles, tant de bourgeois étroits chanter « ses gueux » et « son Dieu des bonnes gens », qu'il faut vraiment que ce soit un grand poète pour avoir résisté dans mon esprit à tous ces ébranlements prodigieux. Ce que j'aime pour ma consommation particulière, ce sont les génies un peu moins agréables au toucher, plus dédaigneux du peuple, plus retirés, plus fiers dans leurs façons et dans leurs goûts ; ou bien le seul homme qui puisse remplacer tous les autres, mon vieux Shakespeare que je vais recommencer d'un bout à l'autre et ne quitter cette fois que quand les pages m'en seront restées aux doigts. Quand je lis Shakespeare je deviens plus grand, plus inteUigent et plus pur. Parvenu au sommet d'une de ses œuvres il me semble que je suis sur une haute montagne, tout disparaît et tout apparaît. On n'est plus hommes, on est œil, des horizons nouveaux surgissent, les perspectives se prolongent à l'infini, on ne pense pas que l'on a vécu aussi dans ces cabanes qu'on distingue à peine, que l'on a bu à tous ces fleuves qui ont l'air plus petits que des ruisseaux, que l'on s'est agité enfin dans cette fourmilière et que l'on en fait partie. J'ai écrit autrefois, dans un mouvement d'orgueil heureux (et que je voudrais bien retrouver), une phrase que tu comprendras. C'était en parlant de la joie causée par la lecture des grands poètes • « Il me semblait parfois que l'enthousiasme qu'ils me donnaient me faisait leur égal
(1) Entre cette lettre et la précédente, une autre, à Louise Colet, datée jeudi, 11 /.'. du matin. [24 septembre 1846], est inédite.
(2) Mademoiselle de Belle-Isle, drame en 5 actes, en prose, par Alexandre Dumas père. (Ttiéâtre Français, 2 avril 1839.)
et me montait jusqu'à eux (^). » [ ] Allons, tu t'es encore fâchée de ce que je t'ai
dit sur la Saint-Sylvestre (^). Je t'avais dit cela tout bonnement pour te distraire. Je suis bien peu perspicace envers toi à ce qu'il paraît. Ma science croule devant les femmes ; il est vrai que c'est un chapitre où la ligne suivante vous prouve toujours que l'on n'a rien entendu à la précédente [ ].
* A LA MÊME
Lundi matin. [28 septembre 1846.]
[...] Je te remercie des renseignements que tu as demandés pour moi. M. Le B***, que je connais, est une jeune homme avec lequel j'ai été au collège de Rouen. On l'a mis à la porte pour une affaire assez sale dont il était totalement innocent. Quant à M™^ p***^ c'est bien celle-là que j'ai connue. Ton cousin est-il un homme assez sûr pour qu'on puisse lui confier une lettre avec certitude qu'elle sera remise? car j'ai envie d'écrire à M^^ p*** c'est une vieille connaissance, n'en sois pas jalouse, tu liras la lettre si tu veux, à condition que tu ne la déchireras pas. Je m'en rapporterai à ta parole ; si je te regardais comme une femme commune je ne te dirais pas tout cela. Mais ce qui te déplaît peut-être, c'est justement que je te traite comme un homme et non comme une femme. Tâche un peu d'employer quelque chose de ton esprit dans les rapports que tu as avec moi. Tu verras que ton cœur plus tard lui sera reconnaissant de cette impartialité ! J'avais cru dès le début que je trouverais en toi moins de personnalité féminine, une conception plus universelle de la vie, mais non ! le cœur, le cœur, ce pauvre cœur, ce bon cœur, ce charmant cœur avec ses éternelles grâces, est toujours là, même chez les plus hautes, même chez les plus grandes. Les hommes, d'ordinaire, font tout ce qu'ils peuvent pour l'irriter, pour le faire saigner. Ils s'abreuvent avec une sensualité raffinée de toutes ces larmes qu'ils ne v^ersent pas, de tous ces petits supplices qui leur prouvent leur force. Si je comprenais ce plaisir-là, j'aurais beau jeu à me le donner avec toi.
Mais non, je voudrais faire de toi quelque chose de tout à fait à part, ni ami, ni maîtresse, cela est trop restreint, trop exclusif, on n'aime pas assez son ami, on est trop bête avec sa maîtresse. C'est le terme intermédiaire, c'est l'essence de ces deux sentiments confondus. Je voudrais enfin qu'hermaphrodite nouveau, tu me donnasses avec ton corps toutes les joies de la chair, et avec ton esprit toutes celles de l'âme.
Comprends-tu cela? je ne crois pas que ce soit clair. C'est une chose étrange avec toi combien j'écris mal, je n'y mets pas de vanité littéraire, mais c'est ainsi, tout se heurte dans mes lettres, c'est comme si je voulais dire trois mots à la fois.
J'ai assez ri du désappointement de Phidias pour sa décommande, il devait avoir une figure grotesque. Il faut convenir que les hommes sont drôles, le souci
(1) Novembre.
(2) Allusion à une phrase de la lettre inédite du 24 septembre, où Flaubert raconte à son amie comment il employait jadis, avec ses camarades, la nuit du 31 décembre aii \^' janvier.
financier surtout est très curieux à observer ; à sa place, il est probable que j'aurais été encore plus vexé ; une fois qu'on a chaussé une idée il est toujours pénible de s'en défaire. C'est pour cela qu'il vaut mieux peut-être s'habituer à aller pieds
nus [ j. C'est en t'écrivant que j'étrenne ce fauteuil sur lequel je suis destiné,
si je vis, à passer de longues années. Qu'y écrirai-je? Dieu le sait ; sera-ce du bon ou du mauvais, du tendre ou de l'erotique, du triste ou du gai? de tout cela un peu, probablement, et rien en somme. N'importe, que cette inauguration bénisse tous mes travaux futurs. Voilà l'hiver, la pluie tombe, mon feu brûle, voilà la saison des longues heures renfermées ; vont venir les soirées silencieuses passées à la lueur de la lampe, à regarder le bois brûler et à entendre le vent souffler. Adieu les larges clairs de lune sur les gazons verts et les nuits bleues toutes mouchetées d'étoiles
* A LA MÊME
Mercredi "soir, 9 h. [30 septembre 1846.]
Franchement J parle-moi franchement ! C'est là ton mot, et tu veux en même temps que je te ménage, dis-tu, tu m'accuses d'être brutal et tu fais tout ce que tu peux pour me le rendre encore davantage ; c'est une chose étrange et curieuse à la fois, pour un homme de bon sens, l'art que les femmes déploient pour vous forcer à les tromper ; elles vous rendent hypocrites malgré vous et puis elles vous accusent d'avoir menti, de les avoir trahies. Eh bien, non ! ma pauvre chérie, je ne serai pas plus explicite que je l'ai été, parce qu'il me semble que je ne peux pas l'être plus. Je t'ai toujours dit toute la vérité et rien que la vérité. Si je ne peux pas venir à Paris comme tu le désires, c'est qu'il faut que je reste ici. Ma mère a besoin de moi, la moindre absence lui fait mal, sa douleur m'impose mille tyrannies inimaginables, ce qui serait nul pour d'autres est pour moi beaucoup. Je ne sais pas envoyer promener les gens qui me prient avec un visage triste et les larmes dans les yeux, je suis faible comme un enfant et je cède, parce que je n'aime pas les reproches, les prières, les soupirs ; l'année dernière, par exemple, j'allais tous les jours en canot à la voile ; je n'y courais aucun risque, puisque, outre mon talent maritime, je suis un nageur de force assez remarquable ; eh bien, cette année, il lui a pris une idée d'avoir de l'inquiétude ; elle ne m'a pas prié de ne plus me hvrer à cet exercice qui pour moi et par les fortes marées, comme maintenant, est plein de charmes, — je coupe la lame qui me mouille en rebondissant sur les flancs de l'embarcation, je laisse le vent enfler ma voile qui frissonne et bat avec des mouvements joyeux, je suis seul, sans parler, sans penser, abandonné aux furies de la nature et jouissant à me sentir dominé par elles, — elle ne m'a rien dit là-dessus, dis-je, néanmoins j'ai mis tout mon attirail au grenier, et il n'est pas de jour où je n'aie envie de le reprendre ; je n'en fais rien pour éviter certaines allusions, certains regards, voilà tout. C'est de même que, pendant dix ans, je me suis caché d'écrire pour m'épargner une raillerie possible. Il me faudrait un prétexte pour aller à Paris, et lequel? au voyage suivant un second, et ainsi de suite ; n'ayant plus que moi qui la rattache à la vie, ma mère est toute la journée à se creuser la tête sur les malheurs et accidents qui peuvent me survenir. Quand j'ai besoin de
quelque chose je ne sonne pas, parce que si cela m'arrive je l'entends qui court toute haletante dans l'escaher, pour venir voir si je ne me trouve pas mal, si je n'ai pas une attaque de nerfs. Aussi, par là, je suis obligé de descendre chercher moi-même mon bois quand je n'en ai plus, mon tabac quand j'ai envie de fumer, ma bougie quand les miennes sont usées ; encore un coup, pauvre âme, je t'assure que si je pouvais non pas aller à Paris, mais y vivre avec toi, près de toi du moins, je le ferais. Mais... Mais... hélas ! Je me souviens qu'il y a dix ans environ, c'était une vacance. Nous étions tous au Havre ; mon père y apprit qu'une femme qu'il avait connue dans sa jeunesse, à dix-sept ans, y demeurait avec son fils, alors acteur au théâtre de cette ville (il l'est encore, au Gymnase — je crois) ; il eut l'idée de l'aller revoir. Cette femme, d'une beauté célèbre dans son pays, avait été autrefois sa maîtresse ; il ne fit pas comme beaucoup de bourgeois auraient fait, il ne s'en cacha pas, il était trop supérieur pour cela ; il alla donc lui faire visite, ma mère et nous trois nous restâmes à pied, dans la rue, à l'attendre — la visite dura près d'une heure. Crois-tu que ma mère en fut jalouse et qu'elle en éprouva le moindre dépit? non ; et pourtant elle l'aimait, elle l'a aimé autant qu'une femme a jamais pu aimer un homme, et non pas quand ils étaient jeunes, mais jusqu'au dernier jour, après trente-cinq ans d'union ; pourquoi toi te blesses-tu par avance d'un mot de souvenir que j'ai l'intention d'envoyer à M^^e p*** jg f^jg ^\^^ q^g mon père, car je te mets en tiers dans notre conversation, qui se fait à travers l'Atlantique. Oui, je veux que tu lises ma lettre, si je lui en écris une, si tu le veux, si tu comprends d'avance le sentiment qui m'y porte. Tu trouves qu'il y a à cela de l'indélicatesse envers toi, moi j'aurais cru le contraire — j'y aurais vu une marque de confiance peu commune. Je te livre tout mon passé ! et cela t'irrite ! je te dis : tiens, voilà ce que j'ai aimé et c'est toit que j'aime, cela te fait mal ! ma parole d'honneur, il y a de quoi en perdre la tête.
J'ai reçu la boîte de carton, envoi de M. Du Camp ; je l'ai ouverte, je ne sais pas pourquoi, mais un parfum de sentiment m'en est monté au cœur ; dans les plis du papier bleu qui recouvrait le dedans était resté quelque chose de tes doigts, tout cela était bien arrangé, charmant ; j'ai eu presque regret ensuite d'y avoir touché — les fiancées, quand elles découvrent leur corbeille de noce, doivent éprouver quelque chose d'analogue, de moins fin peut-être. J'ai revu la pauvre branche de lierre avec les traces des gouttes de pluie de Mantes ; — je me suis précipité sur le petit carnet et j'ai lu avidement toute la pièce, surtout le milieu, que je ne connaissais pas ; mais je me dépêchais, j'avais peur d'être dérangé ; c'était dans ma chambre de Rouen ; quand je vais avoir fini cette lettre, je vais m'y mettre et la prochaine fois je t'enverrai mes observations. Il y a un vers dont je me souviens et qui m'a joliment fait rire :
Comme un buffle indompté des déserts d'Amérique.
Je fais un triste buffle, va ! et la rime athlétique qui vient après n'est pas faite pour moi. Je suis de tempérament fort peu gaillard, mais le corps se sent toujours un peu de l'âme, le gant prend le pli de la main. Au reste, il m'a semblé qu'il y avait de vraies belles choses.
Soigne ta pauvre gorge, reste chez toi et chauffe-toi à outrance, et surtout ne m'écris plus de phrases pareilles à celle-ci : «Va à Dieppe, amuse-toi bien» {^). — Justement je suis un homme qui m'amuse tant d'habitude que ça en ferait pleurer ceux qui pourraient en voir le fond. De qui diable veux-tu donc parler, si ce n'est de Shakespeare, si ce n'est de ce qui me tient le plus au cœur? que j'aie, suivant ta remarque, plus d'imagination que de cœur, je le voudrais bien, mais j'en doute, car je trouve, moi, que j'en ai très peu ; quand je considère mes plans d'un côté et l'Art de l'autre, je m'écrie comme les marins bretons : « Mon Dieu, que la mer est grande et ma barque petite ! » Est-il possible que tu me reproches jusqu'à l'innocente affection que j'ai pour un fauteuil ! ! si je te parlais de mes bottes, je crois que tu en serais jalouse. Allons va ! je t'aime bien tout de même [ ] (-).
* A LA MEME
Dimanche soir. [4 octolire 1846.]
Voici la lettre pour M^° y***, je voudrais être là, à Paris, près de toi, et effacer par un baiser chaque pli triste qui viendrait sur ton front en la lisant, car j'ai peur que tu ne t'en chagrines encore. J'ai obéi au mouvement d'écrire à cette femme ; ai-je bien fait de le suivre, je n'en sais rien. Je suis un peu comme Montaigne, «je ne sais souffrir contradiction ni débat chez moi». Cette idée m'est venue, j'y ai cédé, voilà tout [ ].
Il y a dans la lettre incluse une phrase dont tu te demanderas le sens, c'est quand je dis que je suis enlaidi : eh bien, c'est très vrai, c'était il y a dix ans qu'il eût fallu me connaître ; j'avais une distinction de figure que j'ai perdue, mon nez était moins gros et mon front n'avait pas de rides ; il y a encore des moments où, quand je me regarde, je me semble bien, mais il y en a beaucoup où je me fais l'effet d'un fameux bourgeois. Sais-tu que dans mon enfance les princesses arrêtaient leurs voitures pour me prendre dans leurs bras et m'embrasser? Un jour que la duchesse de Berry passait à Rouen et qu'elle se promenait sur les quais, elle me remarqua dans la foule tenu dans les bras de mon père qui m'élevait pour que je puisse voir le cortège. Sa calèche allait au pas, elle la fit arrêter et prit plaisir à me considérer et à me baiser ; mon pauvre père rentra bien heureux de ce triomphe. C'est bien sûr le seul que je remporterai jamais. Je tressaille encore au mouvement de joie orgueilleuse qui a dû remuer ce grand et bon cœur éteint. Je comprends tout comme un autre ce qu'on peut éprouver à regarder son enfant dormir, je n'aurais pas été mauvais père, mais à quoi bon faire sortir du néant ce qui y dort? faire venir un être, c'est faire venir un misérable. « Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée à un misérable et la vie à ceux qui sont dans l'amertume du cœur? » C'est Job qui dit cela, aimes-tu ce livre? c'est un des beaux qu'on ait faits depuis qu'on en fait. T'es-tu nourrie de la Bible? Pendant plus de trois ans je n'ai lu que ça le soir, avant de m'endormir. Au premier moment de libre que je vais
(1) Allusion à une phrase inédite de la lettre du 28 septembre : Flaubert avait pensé aller à Dieppe avec ses parents de Nogent qui séjournaient alors à Croisset.
(2) Une autre lettre à la même, datée samedi matin, 8 h. [3 octobre 1846] est inédite.
avoir je vais recommencer. J'ai entrepris beaucoup de choses assez longues dont je voudrais être débarrassé.
Il est possible, comme tu me l'observes, que je lise trop, quoique je ne lise guère ; l'étude au bout du compte ajoute peu, mais elle excite. Maintenant d'ailleurs j'ai toujours peur d'écrire ; éprouves-tu, ainsi que moi, avant de commencer une œuvre, une espèce de terreur religieuse et comme une appréhension d'entamer le rêve? Une chose qui m'a beaucoup touché, c'est ce que dit Gibbon {^) à la fin de son histoire quand il parle de la mélancolie qui lui est survenue au cœur lorsqu'il s'est vu avoir fini l'ouvrage où il avait passé trente ans ; et puis l'imagination est plutôt une faculté qu'il faut, je crois, condenser pour lui donner de la force, qu'étendre pour lui donner de la longueur ; paillettes d'or légères comme de la paille et volatiles comme la poussière, mes idées ont plutôt besoin d'être mises à la presse que passées au laminoir. Ce bon Toirac {^), qui t'a fait plaisir en te parlant de moi, est trop indulgent ou trop illusionné quand il dit que je connais les anciens à fond (mes amis finiraient par me rendre ridicule), c'est-à-dire que je les épelle, voilà tout. C'est un excellent garçon que Toirac, homme d'esprit dans l'acception française du mot, et honnête homme avec cela. Il a un assez joli talent pour faire le vers léger, le vers des épîtres de Voltaire. Je le voyais assez souvent à Paris et nous dînions ensemble. Si tu as des compliments à me relater sur mon compte, j'en ai aussi sur le tien : il est venu cet après-midi un de mes anciens camarades, cousin de mon beau-frère ; il a vu ton portrait et l'a considérablement admiré, l'a pris dans ses mains, approché de la fenêtre et le regardant : «Diable, mais c'est bien beau, ça ! quelle belle figure, oui, charm.ante, charmante, etc. » Ça m'a fait plaisir ; était-ce pour toi ou pour moi? un grand moraliste seul aurait pu le dire [ ].
"^ A LA MEME
^Mercredi matin. [7 octobre 1846.]
[ j L'amour est une plante de printemps qui parfume tout de son espoir,
même les ruines où il s'accroche. Ce n'est pas pour te dire que je sois une ruine, ma chérie. C'est pour te dire que, quoique tu te prétendes plus vieille que moi d'âge, tu es plus jeune ; tu me regardes un peu comme M™^ de Se vigne faisait de Louis XIV: « Oh ! le grand roi ! », parce qu'il avait dansé avec elle. Moi, parce que tu m'aime^, tu me crois beau, intelligent, sublime, tu me prêtes de grandes choses ! Non ! non, tu te trompes. Autrefois, j'ai eu toutes ces idées-là sur mon compte. Il n'est pas un crétin qui ne se soit rêvé grand homme, pas un âne qui en se contemplant dans le ruisseau où il passait ne se soit regardé avec plaisir et trouvé des allures de cheval ; il me manque beaucoup, et des meilleures choses, pour faire du bon. J'ai écrit çà et là quelques belles pages, mais pas une œuvre. J'attends un livre que je médite pour me fixer à moi-même ma valeur. Mais ce livre ne s'exécutera peut-être jamais, et c'est dommage, car c'est une grande privation pour ceux qui auraient pu le connaître.
(1) Historien anglais, 1737-1794.
(2) Dentiste en renom.
Parmi les marins, il y en a qui découvrent des mondes, qui ajoutent des terres à la terre et des étoiles aux étoiles, ceux-là ce sont les maîtres, les grands, les éternellement beaux ; d'autres lancent la terreur par les sabords de leurs navires, capturent, s'enrichissent et s'engraissent ; il y en a qui s'en vont chercher de l'or et de la soie sous d'autres cieux, d'autres seulement tâchent d'attraper dans leurs filets des saumons pour les gourmets et de la morue pour les pauvres. Moi, je suis l'obscur et patient pêcheur de perles qui plonge dans les bas-fonds et qui revient les mains vides et la face bleue. Une attraction fatale m'attire dans les abîmes de la pensée, au fond de ces gouffres intérieurs qui ne tarissent jamais pour les forts. Je passerai ma vie à regarder l'Océan de l'Art où les autres naviguent ou combattent, et je m'amuserai parfois à aller chercher au fond de l'eau des coquilles vertes ou jaunes dont personne ne voudra, aussi je les garderai pour moi seul et j'en tapisserai ma cabane [ ].
* A LA MÊME
Jeudi soir, 10 h. [8 octobre 1846.]
Quand ma journée est finie et que j'ai assez pensé, écrit, lu, rêvé, bâillé, quand je suis saoul de travail et que j'éprouve la fatigue de l'ouvrier sur le soir, je me repose dans ton souvenir, comme sur un bon lit ; je me livre à toi, je t'aspire et ça me rafraîchit, et ça m'égaye, ainsi que ces bonnes brises nocturnes qui vous pénètrent de vie et de jeunesse. On ouvre sa fenêtre, on ouvre son cœur, pour s'emplir de ce quelque chose d'innommé qui est si doux et si grand; il me semble que la nuit est faite pour un ordre d'idées tout particulier et autre que celui où nous vivons tout le jour. C'est le moment des soupirs, des désirs, du souvenir et de l'espoir, c'est là que seule et éveillée la pensée plane à l'aise entre la terre et le ciel, comme ces oiseaux qui ^'ivent dans les nuages. Le corps aussi a des joies plus violentes. Qu'est-ce qui a jamais eu l'idée de faire un festin autrement qu'aux flambeaux? [ ].
Pour en revenir à cette vénérable créature [M*"^ p***j voilà avec elle toute la vérité ! J'ai eu d'autres aventures plus ou moins drôles, mais de toutes ces bêtises-là, qui mêm.e dans le temps ne m'entraient pas bien avant dans le cœur, je n'ai eu qu'une passion véritable, je te l'ai dit déjà, j'avais à peine quinze ans, ça m'a duré jusqu'à dix-huit, et quand j'ai revu cette femme-là (^), après plusieurs années, j'ai eu du mal à la reconnaître. Je la vois encore quelquefois, mais rarement, et je la considère avec l'étonnement que les émigrés ont dû avoir quand ils sont rentrés dans leur château délabré : «Est-il possible que j'aie vécu là?», et on se dit que ces ruines n'ont pas toujours été ruines et que vous vous êtes chauffé à ce foyer délabré où la pluie coule et où la neige tombe. Il y aurait une histoire magnifique à faire, mais ce n'est pas moi qui la ferai, ni personne, ce serait trop beau. C'est l'histoire de l'homme moderne depuis sept ans jusqu'à quatre-vingt-dix. Celui qui accomplira cette tâche restera aussi étemel que le cœur humain lui-même
(1) Madame Maurice Schlésinger.
* A LA MÊME
Samedi. [Croisset, 10 octobre 1846.]
[ ] Fuir, dis-tu ! Aller habiter Rhodes ou Smyrne. Ah! ces rêves-là rendent
malheureux. J'en ai trop fait, j'ai connu comme un autre des aspirations désordonnées de voyages lointains. J'ai voulu une mer bleue, un caïque avec ses caïkdjis, une tente au désert, j'ai passé des jours entiers au coin de mon feu à faire la chasse au tigre, et j'entendais le bruit des bambous que cassaient les pieds de mon éléphant, qui hennissaient de terreur en flairant les bêtes féroces. Avec toi, vivre là-bas? Oui, mais est-ce qu'on oublie? notre nature est si misérable qu'arrivés là-bas nous voudrions être ici ; j'ai vécu plusieurs années comblé de tous les éléments de bonheur possible, et je me trouvais l'homme le plus à plaindre du monde ; pourquoi? Dieu le sait. J'ai un ami qui a vécu huit ans dans l'Inde, il revenait de temps à autre en France ; quand il était à Calcutta, il passait sa journée couché à plat sur une carte de Paris, et rentré à Paris il se mourait d'ennui et regrettait Calcutta. L'homme est ainsi, il va alternativement du Midi au Nord et du Nord au Midi, du chaud au froid, se fatigue de l'un, demande l'autre et regrette le premier
Parle-moi de ton drame. C'est moi qui viendrai à la première représentation !
comme le cœur me battra au lever du rideau ! oui, je serai là pour te consoler
du public s'il t'outrage, ma pauvre chère amie, ou pour te serrer dans mes bras.
toute triomphante, s'il t'applaudit. As-tu déjà pensé à cela, moi j'y rêve depuis
longtemps. Oui, déjà un mois, depuis Mantes, un mois, et il me semble qu'il y a
un an. Chacun de nous a dans le cœur un calendrier particulier d'après lequel il
mesure le temps ; il y a des minutes qui sont des années, des jours qui marquent
comme des siècles [ ].
* A LA MÊME
Mardi matin, 8 h. [Croisset, 13 octobre 1846.]
Eh bien. Du Camp, qu'est-ce que nous en disons, t'a-t-il convenu? avez-vous bien parlé de moi? êtes- vous convenus de vos arrangements? j'attends de toi tout à l'heure une longue et bonne lettre moins boudeuse que la précédente, où tu me racontes tout cela. Je suis sûr que s'il est arrivé dimanche matin à Paris, il se sera rendu dimanche soir à ton invitation. Pourquoi donc me fais-tu toujours des reproches et incessamment, ma chérie? Qu'est-ce que je t'ai donc fait pour que tu pleures toujours [ ].
Depuis trois jours il pleut sans relâche, le ciel est tout gris, les chemins bourbeux, les feuilles s'envolent au vent, voilà l'hiver, c'est le temps des longs après-midi silencieux et des grands soirs passés au coin de la cheminée ; mais qu'il est vide, mon pauvre foyer, jadis si plein ! on sent mieux que dans l'été maintenant les places qui n'y sont pas remplies. Depuis trois jours, quoique je travaille beaucoup, environ 10 heures par jour de suite, je suis d'une tristesse que rien n'égale, j'ai dans l'âme des coliques d'amertume à en mourir, je ne le dis à personne parce que je
n'ai personne à qui le dire, les autres sont pires que moi, et d'ailleurs je n'ai pas l'habitude de montrer mes larmes aux autres ; je trouve cela sot et indiscret comme de gratter son cautère en société ; je m'ennuie, j'avais compté aller ces jours-ci à Paris, y passer au moins une bonne semaine, me retremper dans ton amour et y prendre assez de soleil pour me réchauffer pendant mon hiver. J'attends donc avec impatience et je me tourmente.
Tu m'as dit dernièrement que tu as été voir Don Gusman (^), j'en connais l'auteur ; c'est un ex-ami de Du Camp qui l'a mis un jour à la porte de chez lui, parce qu'il trouvait qu'il n'}^ a rien de bien beau à avoir fait le Misanthrope ; c'est un homme d'esprit vulgaire, la pire espèce de toutes pour les arts, où ce qu'on appelle l'esprit ne sert pas beaucoup. Hier soir j'ai lu du La Bruyère en me couchant ; il est bon de se retremper de temps à autre dans ces grands styles-là. Comme c'est écrit ! Quelles phrases ! Quel relief et quels nerfs ! Nous n'avons plus l'idée de tout ça, nous autres. On lit même ces bouquins-là une fois, puis tout est dit. On devrait les savoir par cœur. Il y a une chose que tu ferais bien, dans laquelle tu réussirais, j'en suis sûr, — après ton drame, il faudra t'en occuper, — c'est d'écrire un grand roman tout simple mêlé d'ironie et de sentiment, c'est-à-dire vrai ; en laissant aller ton esprit de lui-même, tu réussiras à exécuter une bonne œuvre ; une fois le plan bien mûri, il faut s'y mettre et
d'une aile forte' Laisser la plume aller où la verve l'emporte,
comme dit ce vieux Régnier ; nous recauserons de tout ça. Qu'il me semble qu'il y a longtemps que je n'ai vu ton pauvre petit boudoir où tu travailles ! je me figure t'y voir, chère amie, triste, rêveuse, penchée sur ton guéridon et songeant à moi ; comme les étincelles du feu font songer, n'est-ce pas? Je voudrais savoir le costume de chambre que tu as l'hiver chez toi ; si tu me laissais faire, c'est moi qui t'arrangerais une belle robe de chambre.
Les ceintures sont arrivées ; veux-tu que je dise à D. [Du Camp] de t'en envoyer une ou m'attendre pour que je te la donne moi-même? Adieu, mon pauvre amour
* A LA MÊME
Mercredi soir, 11 h. [Croisset, 14 octobre 1846.]
[ ] Depuis que mon père et ma sœur sont morts, je n'ai plus d'ambition ;
ils ont emporté ma vanité dans leur linceul et ils la gardent. Je ne sais pas même si jamais on imprimera une ligne de moi. Je ne fais pas comme le renard qui trouve trop vert le fruit qu'il ne peut manger ; mais moi, je n'ai plus faim ! Le succès ne me tente pas ; celui qui me tente, c'est celui que je peux me donner, ma propre approbation, et je finirai peut-être par m'en passer, comme il aurait fallu me
(1) Don Gusman, ou la Journée d'un séducteur, comédie en 5 actes, en vers, par Adrien de Courcelle, "Théâtre Français, 22 septembre 1846).
passer de celle des autres. C'est donc en toi, sur toi, que je reporte tout cela. Travaille, médite, médite surtout, condense ta pensée, tu sais que les beaux fragments ne sont rien. L'unité, l'unité, tout est là ! L'ensemble, voilà ce qui manque à tous ceux d'aujourd'hui, aux grands comme aux petits. Mille beaux endroits, pas une œuvre. Serre ton style, fais-en un tissu souple comme la soie et fort comme une cotte de mailles. Pardon de ces conseils, mais je voudrais te donner tout ce que je désire pour moi [ ].
Je travaille assez dans ce moment-ci ; j'ai plusieurs choses que je veux finir, qui m'ennuient et que je continue tout de même, espérant plus tard en retirer quelque chose. Au printemps prochain, pourtant, je me mettrai à l'œuvre de nouveau, mais je recule toujours.
Un sujet à traiter est pour moi comme une femme dont on est amoureux ; quand elle va vous céder, on tremble, et on a peur, c'est un effroi voluptueux, on n'ose pas toucher son désir. J'ai relu ce soir l'épisode de Velléda des Martyrs. Quelle belle chose, quelle poésie ! Mais si j'avais été Eudore et que tu eusses été la druidesse, j'aurais cédé plus vite. Je ne peux pas me défendre d'un sentiment d'indignation bourgeoise quand je vois dans les livres des hommes qui résistent aux femmes ; on pense toujours que c'est l'auteur qui parle de lui, et on trouve ça impertinent parce que c'est peut-être faux, après tout. Tu me parles d'Albert Aubert et de M. Gaschon de Molènes. Méprise tous ces drôles ; à quoi bon s'inquiéter de ce que les merles piaillent? Je me fais fort de soutenir dans une thèse qu'il n'}^ a pas eu une critique de bonne depuis qu'on en fait, que ça ne sert à rien qu'à embêter les autres et à abrutir le public ; et enfin qu'on fait de la critique quand on ne peut pas faire de l'Art, de même qu'on se met mouchard quand on ne peut pas être soldat ; je voudrais bien savoir ce que les poètes de tout temps ont eu de commun dans leurs œuvres avec ceux qui en ont fait l'analyse ! Plante aurait ri d'Aristote s'il l'avait connu ! Corneille se débattait sous lui ; Voltaire malgré lui a été rétréci par Boileau ! Beaucoup de mauvais nous eût été épargné dans le drame moderne sans W. Schlégel ; et quand la traduction de Hegel sera finie, Dieu sait 011 nous irons ! Et qu'on ajoute les journahstes par là-dessus, eux qui n'ont pas même la science pour cacher leur lèpre jalouse [ ].
* A LA MÊME
Vendredi, minuit. [Croisset, 16 octobre 1846.]
Non, je ne méprise pas la gloire, on ne méprise pas ce qu'on ne peut atteindre. Plus que celui d'un autre, mon cœur a battu à ce mot -là. J'ai passé autrefois de longues heures à rêver pour moi des triomphes étourdissants, dont les clameurs me faisaient tressaillir comme si déjà je les eusse entendues ; mais je ne sais pourquoi, un beau matin, je me suis réveillé débarrassé de ce désir et plus entièrement même que s'il eût été comblé ; je me suis reconnu alors plus petit et j'ai mis toute ma raison dans l'observation de ma nature, de son fond, de ses limites surtout; les poètes que j'admirais ne m'en ont paru que plus grands, éloignés qu'ils étaient davantage de moi, et j'ai joui, dans la bonne foi de mon cœur, de cette humilité
qui eût fait crever un autre de rage. Quand on a quelque valeur, chercher le succès c'est se gâter à plaisir, et chercher la gloire c'est peut-être se perdre complètement ; car il y a deux classes de poètes : les plus grands, les rares, les vrais maîtres résument l'humanité ; sans se préoccuper ni d'eux-mêmes, ni de leurs propres passions, mettant au rebut leur personnalité pour s'absorber dans celles des autres, ils reproduisent l'Univers, qui se reflète dans leurs œuvres, étincelant, varié, multiple, comme un ciel entier qui se mire dans la mer avec toutes ses étoiles et tout son azur ; il y en a d'autres qui n'ont qu'à crier pour être harmonieux, qu'à pleurer pour attendrir, et qu'à s'occuper d'eux-mêmes pour rester éternels ; ils n'auraient peut-être pas pu aller plus loin en faisant autre chose, mais à défaut de l'ampleur ils ont l'ardeur et la verve, si bien que s'ils étaient nés avec des tempéraments autres ils n'auraient peut-être pas eu de génie. Byron était de cette famille, Shakespeare de l'autre; qu'est-ce qui me dira en effet ce que Shakespeare a aimé, ce qu'il a haï, ce qu'il a senti. C'est un colosse qui épouvante, on a peine à croire que c'ait été un homme. Eh bien, la gloire, on la veut pure, vraie, solide comme celle de ces demi-dieux ; l'on se hausse et l'on se guindé pour arriver à eux, on émonde de son talent les naïvetés capricieuses et les fantaisies instinctives, pour les faire rentrer dans un tj^pe convenu, dans un moule tout fait ; ou bien d'autres fois, on a la vanité de croire qu'il suffit, comme Montaigne et Byron, de dire ce que l'on pense et ce que l'on sent pour créer de belles choses ; ce dernier parti est peutêtre le plus sage pour les gens originaux, car on aurait souvent bien plus de qualités si on ne les cherchait pas, et le premier homme venu, sachant écrire correctement, ferait un livre superbe en écrivant ses mémoires s'il les écrivait sincèrement, complètement. Donc, pour en revenir à moi, je ne me suis vu ni assez haut pour faire de véritables œuvres d'art, ni assez excentrique pour pouvoir en emplir de moi seul; et n'ayant pas l'habileté pour me procurer le succès, ni le génie pour conquérir la gloire, je me suis condamné à écrire pour moi seul, pour ma propre satisfaction personnelle, comme on fume et comme on monte à cheval. Il est presque sûr que je ne ferai jamais imprimer une ligne, et mes neveux (je dis neveux au sens propre, ne voulant pas plus de [cette] postérité que je ne compte sur l'autre) feront probablement des bonnets à trois cornes pour leurs petits enfants avec mes romans fantastiques, et entoureront la chandelle de leur cuisine avec les contes orientaux, drames, mystères, etc., et autres balivernes que j'aligne très sérieusement sur du beau papier blanc. Voilà une fois pour toutes le fond de ma pensée sur ce sujet et sur moi [ ].
* A LA MÊME
Samedi soir, 1 h. de nuit. [Croisset, 17 octobiv 1846.]
Tu veux donc me rendre fou d'orgueil, moi qu'on accuse déjà d'en tant avoir ! voilà maintenant que tu m'admires, que tu me places à part des autres hommes, bien haut sur le piédestal de ton amour. Sais-tu qu'il faut que j'aie la tête bien plantée sur les épauJes pour que le vertige ne me prenne pas. Toi ! toi ! tu te ravales devant moi ! tu te fais infime et petite ! je te surprends ! je t'étonne ! mais que
suis-je donc? qu'est-ce que je vaux? je ne suis rien, qu'un lézard littéraire qui se chauffe toute la journée au grand soleil du Beau. Voilà tout ! Ne me dis donc plus de choses si singulières et si flatteuses, car elles m'humilient dans mon bon sens ; tu as fait de la peine à Max quand il t'a vue si chagrine, si triste, si aimante ; ce sera pour toi une douce société, tu trouveras dans sa parole amie des consolations
inattendues les jours de souffrances [ ]. Le soir, en calèche, te rappelles-tu
surtout un moment à l'entrée des Champs-Elysées où nous sommes restés longtemps sans nous parler? tu me regardais d'un air sombre et tendre à la fois, je voyais tes yeux briller dans la nuit sous ton chapeau. Toujours je me retourne vers ce souvenir, vers toi ; je peux dire comme Calydasa : « Mon cœur va en arrière comme la flamme de l'étendard que l'on porte contre le vent.» [ ] (^).
* A LA MÊME
Mercredi soir, 11 h. [Croisset, 28 octobre 1846.1
Je réponds à tes deux lettres, à celle écrite dimanche matin et à celle de lundi. On s'est trompé pour la première à la poste, et on l'a envoyée à Croisy-la-Haie, \allage sur la route de Neufchâtel. Ecris, à l'avenir, Rouen en plus gros caractères et Croisset bien distinctement.
Non, je ne te ferai pas de reproches sur tes reproches, que l'injustice en retombe sur toi ! tu as peur que je ne t'envoie des duretés, eh bien, non, je ne t'envoie que des baisers, que des caresses ; je voudrais pouvoir te faire parvenir une mélodie langoureuse pour te charmer, comme on fait aux enfants qu'on endort, ou un de ces bons parfums qui tout en vous faisant mourir semblent vous donner une vie nouvelle. Pourquoi, pauvre amie, ne veux-tu plus que je te dise que je t'aime? c'est au reste là le sort des sentiments vrais, de n'être pas crus. Si j'avais pjsé, menti, exagéré, tu n'aurais peut-être pas en ce moment tous ces doutes qui te rongent. Je ne sais que te dire, j'ai peur à tout mot de faire saigner ton pauvre cœur sur lequel je pose le mien ; mais est-ce que j'ai l'air d'un homme qui ment? Si je ne t'aimais pas, est-ce que je t'enverrais des lettres comme les miennes où je te dis tout — tout? — je soignerais mon style, j'arrondirais mes périodes ! non, tu ne crois pas ce que tu dis toi-même — c'est l'ennui, le désir, le malheur de la vie enfin qui te fait dire tout cela — est-ce que tu ne me connais pas maintenant? il est vrai que je ne suis pas si facile à connaître ; est-ce que tu n'es pas sûre de moi? moi je le suis de toi, de ton présent, de ton avenir, de ton passé même, t'ai-je fait seulement une question sur ton passé? qu'est-ce que cela m'importe? je le prends avec le reste sans m'en soucier ; — je ne suis jaloux de rien, de personne. Je pense à toi à toute heure du jour, ton image me sourit, m'accompagne, m'entoure, je m'endors avec ; c'est elle qui me réveille, elle colore ma journée d'un reflet rose et doux ; — si tu avais compté trouver en moi les aigreurs des passions adolescentes et leur fougue délirante, il fallait fuir cet homme qui s'est déclaré vieux d'abord et, avant
(1) Entre cette lettre et la suivante, du 28 octobre, prennent place trois autres lettres a la même des 20, 22 et 25 octobre, inédites.
de demander à être aimé, a montré sa lèpre. J'ai beaucoup vécu, beaucoup, ceux qui me connaissent un peu intimement s'étonnent de me trouver si mûr, et je le suis plus encore qu'ils ne le pensent ; i! y a encore trois mois je pensais que j'en avais fini avec les passions, et j'avais de bonnes raisons pour le croire. Et tu crois que je n'ai eu pour toi que le caprice passager qui vous pousse à lever la première jupe venue dont on ne connaît pas la doublure ! Plus haut ou plus petit, je ne suis pas un homme comme tout le monde et il ne faut pas m'aimer comme on aime tout le monde ; on m'a donné tour à tour, dans le public, mille qualités diverses, mille vices grotesques ; toutes ces sottises avaient un point d'appui vraisemblable ; quand on ne regarde la vérité que de profil ou de trois quarts, on la voit toujours mal, il y a peu de gens qui savent la contempler de face ; tu fais comme tous ceux-là, toi ! eh bien, sache-le donc, quand même tu voudrais ne plus
m'aimer, tu m'aimeras toujpurs, va, malgré toi et j'en suis fier [ ]. J'ai fait
depuis longtemps l'éducation à mes nerfs ; quelquefoif ce sont [eux] qui se fâchent et de là résulte le désordre de la machine ; ainsi, tout enfant, j'étais très poltron, je tremblais dans l'obscurité et j'avais des vertiges pour monter à une échelle ; dès la première année que je suis entré au collège, je m'échappais la nuit pour aller rôder tout seul dans les cours où je crevais de peur, les jeudis j'allais dans les clochers des églises et je me promenais sur les balustrades au risque de me casser le cou, tout cela pour devenir brave, et je le suis devenu [ ].