‹ Œuvres complètes illustrées de Gustave FlaubertChapitre 35 sur 39 · A SON FRERE · texte numérisé non relu

A SON FRERE

Le Caire, 15 décembre 1849.

Tu dois commencer à trouver que je suis une fîère canaille de ne vous avoir pas donné plus tôt de mes nouvelles, mon cher Achille, mais c'est tout au plus si j'ai le temps à chaque courrier de griffonner à la hâte quelques lignes pour notre pauvre mère. Nous rentrons le soir passablement échignés, et dès que nos notes sont prises, nous tapons de l'œil. Voilà deux jours que nous sommes revenus des p^^ramides. De tout ce que j'ai vu jusqu'à présent, c'est à coup sûr ce qu'il y a de plus beau, quoique l'impression soit toute différente de celle à laquelle on s'attend. Ces étonnantes bâtisses, au premier coup d'œil, ne paraissent pas fort grandes, n'ayant rien là qui puisse servir de terme de comparaison, mais à mesure qu'on reste auprès et surtout que l'on monte .sur elles, cela grandit prodigieu.sement et paraît si bien

devoir vous écraser que l'on en courbe les épaules. Quant à la vue qu'on découvre de là-haut, je défie qui que ce soit, fût-ce Desalleurs, M^ Bailleul ou Chateaubriand, d'en donner une idée ; on serre son manteau contre soi, vu que le froid vous pince fort, et on tait sa gueule voilà tout.

A propos de froid, il fait froid en Egypte, on y est couvert de flanelles et de paletots, de même que l'on }• voit des nuages, de même qu'il y a beaucoup de verdure. La première chose que l'on vous recommande, c'est de vous bien couvrir, pour éviter les dysenteries qui sont fort dangereuses. A part cela, il 3- règne peu de maladies, les fièvres sont dans le delta, et les ophtalmies n'attaquent guère que les Arabes. Du reste dans la Haute-Egypte, pour laquelle nous partons au mois de janvier, après le retour des pèlerins de la Mecque, il n'y a plus ni maladies d'yeux ni maladies de ventre. Ici, au Caire, on voit quantité de borgnes et d'aveugles ; les enfants des pauvres gens sont littéralement mangés par les mouches, ce qui ne les empêche pas de porter des colliers, et aux jours de fête, comme aux circoncisions et aux mariages, des bonnets et des vestes garnis de piastres d'or que les grands leur prêtent pour embellir la cérémonie.

On peut ici satisfaire son goût pour l'académie humaine ; quantité de messieurs marchent complètement nus, ce qui fait détourner les yeux des Anglaises ; les drôles sont du reste crânement tournés et outillés. Quant aux femmes on ne leur voit rien de la figure, que la poitrine en plein. Dans la campagne, par exemple, quand elles vous voient venir, elles prennent leur vêtement, se le ramènent sur le visage, et pour se cacher la mine se découvrent ce qu'on est convenu d'appeler la gorge, c'est-à-dire l'espace compris depuis le menton jusqu'au nombril.

Ah ! j'en ai-t-il vu de ces tétons ! j'en ai t'y vu ! j'en ai t'y vu !

Remarque : Le téton d'Egypte est très pointu, en forme de mamelle, et n'excite pas du tout.

Mais ce qui excite par exemple, ce sont les chameaux (les vrais, ceux qui ont quatre pattes) traversant les bazars ; ce sont les mosquées avec leurs fontaines, les rues pleines de costumes de tous pays, les cafés qui regorgent de fumée de tabac et les places publiques retentissantes de baladins et de farceurs. Il y a sur tout cela, ou plutôt c'est de tout cela que ressort une couleur d'enfer qui vous empoigne, un charme singulier qui vous tient bouche béante.

Quant aux aimées du Caire, il n'y en a plus au Caire, elles sont reléguées dans la Haute-Egypte ; en revanche il y a des aimées mâles, citoyens à métier suspect, habillés en femmes et qui se trémoussent d'une belle façon. Après demain, nous en ferons venir six dans le jardin de l'hôtel et nous nous donnerons une représentation complète ; ce que j'en ai déjà vu dans la rue m'a paru très beau.

Nous sommes ici sur un excellent pied. Soliman-Pacha s'est pris d'une belle affection pour nous dès le début, ce qui nous a bien fait comme position, et nous voyageons avec une certaine mine. L'Egypte est du reste peuplée de Français, lesquels sont fort heureux de rencontrer des compatriotes avec qui causer des théâtres de Paris et de la politique du jour ; presque toutes les places importantes sont occupées par eux, ou par des Arméniens chrétiens, de sorte que les pauvres diables d'Arabes ne savent jamais à qui ils ont affaire et baissent pavillon devant toute redingote européenne. Du reste le peuple s'inquiète fort peu de tout ce qui

se passe, il était égyptien sous Mahomet, il redevient turc sous Abbas, il sera anglais plus tard quand l'Angleterre se sera emparée de l'Egypte (ce qui arrivera un de ces matins), ou plutôt il restera le même, se moquant de tout, flâneur, causeur et paresseux, car l'Arabe ici est très gai, fort amateur de drôleries, de mascarades et de processions ; le fellah tout nu laboure les champs avec un hoyau et s'arrête pour vous voir passer, tout comme les bons paysans de France ; le Bédouin s'amuse à se faire raconter des gaudrioles, et l'habitant des villes fume sa pipe sur sa boutique, se branle la tête en récitant sa prière, et floue gravement le bourgeois en buvant son café d'un air antique.

J'ai adressé chez toi une lettre pour maman. La voilà revenue à Rouen, la pauvre femme, elle ne sait où traîner son ennui. Soignez-la bien ; je ne te dis pas de l'aimer, cher frère, mais c'est de paroles surtout qu'elle a besoin : il lui faut pour vivre quelque peu de cette tendresse quotidienne à laquelle elle a été si habituée et que lui prodiguait notre pauvre père.

Pardon, pauvre vieux, si je te dis des choses que tu devines, mais à mille lieues de distance on est si loin ! et maintenant que tu es seul près d'elle, fais-toi double et remplace-moi.

Adieu, embrasse pour moi Julie et Juliette (^), tout le monde, tous les nôtres, cela va sans dire.

Tout à toi. Ecrivez-moi au Caire. Je t'embrasse.

A LOUIS BOUILHET

de Saltatorihus.

[Fin décembre 1849-dcbut janvier 1850] {').

Nous n'avons pas encore eu de danseuses ; elles sont toutes dans la Haute- Egypte, exilées. La partie que nous devions faire sur le Nil la dernière fois que je t'ai écrit a raté. Du reste, il n'y a rien de perdu. Mais nous avons eu les danseurs. Oh ! Oh ! Oh !

C'est nous qui t'avons appelé! J'en ai été indigné, et très triste. Trois ou quatre musiciens jouant des instruments singuliers (nous en rapporterons) se tenaient debout au fond de la salle de l'hôtel pendant que, sur une petite table, un monsieur prenait son repas et que nous autres nous fumions nos pipes assis sur le divan. Comme danseurs figure-toi deux drôles passablement laids, mais charmants de corruption, de dégradation intentionnelle dans le regard et de fémininité dans les mouvements, ayant les yeux peints avec de l'antimoine et habillés en femmes. Pour costume, de larges pantalons et une veste brodée qui descend jusqu'à l'épigastre, tandis que les pantalons au contraire, retenus par une énorme ceinture de cachemire pliée en plusieurs doubles, ne commencent à peu près qu'au basventre, de sorte que tout le ventre, les reins et la naissance des fesses sont à nu à travers une gaze noire collée sur la peau, c'est-à-dire retenue par les vêtements

(1) Femme et fille d'Achille Flaubert.

(2) Dans ses Notes de voyage, Flaubert date samedi 29 [décembre 1849] l'épisode des danseurs du Caire.

inférieurs et supérieurs. Elle se ride sur les hanches comme une onde ténébreuse et transparente, à tous les mouvements qu'ils font. La musique va toujours du même train, sans arrêter, pendant deux heures. La flûte est aigre, les tambourins vous retentissent dans la poitrine, le chanteur domine tout. Les danseurs passent et reviennent, ils marchent remuant le bassin avec un mouvement court et convulsif. C'est un (( trille de muscles > (seule expression qui soit juste) ; quand le bassin remue, tout le reste du corps est immobile. Lorsque c'est, au contraire, la poitrine qui remue, tout le reste ne bouge. Ils avancent ainsi vers nous, les bras étendus, en jouant des crotales de cuivre, et leur figure sous leur fard et leur sueur demeure plus inexpressive qu'une statue. J'entends par là qu'ils ne sourient point. L'effet résulte de la gravité de la tête en opposition avec les mouvements lascifs du corps. Quelquefois ils se renversent tout à fait sur le dos par terre, comme une femme qui se couche, et se relèvent avec un mouvement de reins pareil à celui d'un arbre qui se redresse une fois le vent passé. Dans les saluts et révérences, leurs grands pantalons larges se bouffissent tout à coup comme des ballons ovales, puis semblent fondre, en vidant l'air qui les gonfle. De temps à autre, pendant la danse, le cornac qui les a amenés folâtre autour d'eux, leur embrassant le ventre, les reins et disant des facéties gaillardes pour épicer la chose, qui est déjà claire par elle-même. C'est trop beau pour que ce soit excitant. Je doute que les femmes vaillent les hommes ; la laideur de ceux-ci ajoute beaucoup comme Art. J'en ai gobé une migraine pour le reste de la journée.

L'autre jour, j'ai pris un bain. J'étais seul au fond de l'étuve regardant le jour tomber par les grosses lentilles de verre qui sont au dôme. L'eau chaude coulait partout ; étendu comme un veau, je pensais à un tas de choses ; tous mes pores tranquillement se dilataient. C'est très voluptueux et d'une mélancolie douce, que de prendre ainsi un bain sans personne, perdu dans ces salles obscures où le moindre bruit retentit comme un coup de canon, tandis que les Kellaks nus s'appellent entre eux, et qu'ils vous manient, et vous retournent comme des embaumeurs qui vous disposeraient pour le tombeau.

Nous avons été, moyennant batchi (le batchi et le coup de bâton sont le fond de l'Arabe, on n'entend pas d'autre chose et on ne voit que ça), initiés.

On nous a mis des serpents autour du cou, autour des mains ; on a récité sur nos têtes des incantations ; on nous a soufflé dans la bouche : c'était très amusant. Les hommes qui exercent d'aussi coupables industries exécutent leurs viles jongleries, comme disait M. de Voltaire, avec une singulière habileté. A propos de M. de Voltaire, ce que tu me dis sur lui à propos de ta nuit passée à Mauny m'a ému. J'ai habité ce château pendant plusieurs mois, ayant deux ans et demi, ce sont mes plus vieux souvenirs. Je me rappelle un rond de gazon, avec un maître d'hôtel en habit noir qui passait dessus, de grands arbres, et un long corridor au bout duquel, à gauche, était la chambre où je couchais.

Nous devisons avec des prêtres de toutes les rehgions. C'est quelquefois réellement beau comme poses et attitudes de gens. Nous faisons faire des traductions de chansons, de contes, de traditions, tout ce qu'il y a de plus populaire et oriental. Nous employons des savants, cela est littéral. Nous avons de bonnes touches, beaucoup d'insolence, énormément de liberté de langage. Le maître d'hôtel, chez

qui nous sommes, trouve même que nous allons quelquefois un peu loin.

Un de ces jours nous allons nous livrer à la visite des sorciers. Toujours dans le but de ces vieux mouvements.

Pauvre cher bougre, j'ai bien envie de t'embrasser, je serai content quand je reverrai ta figure. Hier, en lisant tes vers, j'ai exagéré mon exagération pour me faire plaisir et m'illusionner, comme si tu étais là.

Va voir souvent ma mère, soutiens-la, écris-lui quand elle sera absente, la pauvre femme en a besoin. Tu feras là un acte de haut évangélisme, et comme étude tu y verras l'expansion pudique d'une bonne et droite nature. Ah ! pauvre vieux, sans elle et toi, je ne penserais guère à ma patrie, je veux dire à ma maison. Je vois ici de gentils exemples de bassesse : c'est antique. Vive un gouvernement despotique pour ravaler la dignité de l'homme ! Miséricorde, quelles canailles que tous ces bougres-là ! \

Le soir quand tu es rentré, que les strophes ne v^ont pas, que tu penses à moi et que tu t'ennuies, appuyé du bout du coude sur ta table, prends un morceau de papier et envoie-moi tout, tout. J'ai mangé ta lettre et l'ai relue plusieurs fois.

Adieu, je t'embrasse et suis plus que jamais «Maréchal de Richelieu, justeau-corps bleu. Mousquetaire gris, régence et cardinal Dubois», sacrebleu !

A toi, mon solide.

A SA MERE

Le Caire, 5 janvier 1S50.

Ta bonne et longue lettre du 16, pauvre chère vieille, m'est arrivée pour mon cadeau du jour de l'an, mercredi dernier. J'étais en train de faire une visite officielle à M. notre consul, quand on lui a apporté un gros paquet, qu'il a décacheté immédiatement. J'ai saisi le pli que j'ai reconnu entre cent autres (la main me démangeait de l'ouvrir, mais la bienséance, hélas ! s'y opposait). Par bonheur il nous a fait passer dans le salon de son épouse pour lui rendre nos devoirs, et comme celle-ci venait de recevoir une lettre de sa mère, nous nous sommes accordé mutuellement la permission de lire chacun de notre côté, dès avant même de nous presque saluer.

Nous avons fait une course à chameau ! ! ! Eh bien, le chameau ne donne, quoi qu'on en dise, ni mal de mer, ni courbature. Au bout de quatre heures de dromadaire, nous n'étions pas plus fatigués que si nous fussions restés dans nos chambres. On est là piété dans une espèce de fauteuil ; on change de position comme il vous plaît, jambes croisées, ou étendues sur le col de la bête, ou passées dans rétrier. Après ça, est-ce que nous n'avions pas assez rêvé le djemel pour qu'il fût possible qu'il nous incommodât?

Je cassepète du besoin de te dire mon surnom. Sais-tu comment les Arabes m'appellent? (comme ils ont une grande difficulté à prononcer nos noms Français, afin de distinguer les Francs ils en inventent un à leur usage). Devine-le donc, ce fameux nom? Abou-Schenep, ce qui veut dire «le père de la moustache» ; le mot d'Abou, père, s'applique à tout ce qui a rapport à la chose dont on parle. Ainsi on dit : Père des hottes, père de la colle, père de la moutarde, pour dire marchand de chaussures, de colle, de moutarde, et ils s'entendent tout de même entre eux,

comme disait la mère Decaux. (Le nom de Max est mi nom très long dont je ne me souviens pas, et qui veut dire l'homme excessivement maigre). Juge de ma joie quand j'ai appris l'honneur que l'on rendait à cette partie de ma personne.

Souvent, afin de gagner du temps et de n'être pas obligés de revenir déjeuner ici, à l'hôtel, nous sortons dès le matin, et quand l'appétit nous prend, nous nous tablons dans un restaurant turc. Là, on déchiqueté tout avec ses mains et l'on rote à outrance. La salle à manger et la cuisine ne font qu'un, et la grande cheminée, garnie de petites potiches, gargouille et fume derrière vous avec le marmiton en turban blanc et bras retroussés. Je prends soin d'écrire les noms de tous les mets et leur composition. J'ai également relevé tous les parfums qui se font au Caire. Cela peut m'être fort utile quelque part. Nous avons pris deux drogmans ; le soir un conteur arabe vient nous lire des contes, et il y a un effendi que nous payons pour nous faire des traductions. Mais si nous ne perdons pas de temps, en revanche l'argent file vite, et plus vite que les dromadaires, celui-là ! Car à propos de ces petites bêtes, nous avons mis 4 heures à faire 6 lieues. Tu vois le train que cela va.

Pour en revenir à la vie que nous menons ici, j'ai eu il y a quelques jours un bel après-midi. Maxime était resté à faire je ne sais quoi. J'ai pris Hassan (le second drogman que nous avons loué momentanément) et me suis dirigé chez l'évêque des Cophtes pour causer avec lui. Je suis entré dans une cour carrée entourée de colonnes, et au milieu de laquelle il y avait un petit jardin, c'est-à-dire quelques grands arbres, plates-bandes de verdure sombre dont un di\'an en bois treillage faisait la bordure. Mon drogman, avec ses larges culottes et sa veste à grandes manches, marchait devant, moi derrière. Sur un des coins du divan était assis un vieux roquentin à mine renfrognée, à barbe blanche, dans une grande pelisse et flanqué de livres en écriture baroque épars de tous côtés. A une certaine distance se tenaient trois docteurs en robe noire, plus jeunes et avec de longues barbes aussi. Le drogman a dit : «C'est un seigneur français, cawadja françaou, qui voyage par toute la terre pour s'instruire et qui vient vers toi pour causer de ta religion. » Voilà le style dont on se traite ! Imagines-tu les phrases que je fais? Ainsi tantôt, comme j'étais à examiner des graines chez un marchand, une femme, à l'enfant de laquelle je venais de faire l'aumône, m'a dit : «Béni soyez-vous, mon doux seigneur : que Dieu vous accorde de retourner sain et sauf dans votre patrie. » On se sert beaucoup de bénédictions et de formules de ce genre. Un saïs à qui Max demandait s'il n'était pas fatigué a répondu : «Le plaisir de tes yeux me suffit.»

Donc je reviens à l'évêque. Il m'a reçu avec moult politesses ; on a apporté le café et bientôt je me suis mis à lui pou.sser des questions touchant la Trinité, la Vierge, les Evangiles, l'Eucharistie, toute ma vieille érudition de Saint- Antoine est remontée à flot. C'était superbe, le ciel bleu sur nos têtes, les arbres, les bouquins étalés, le vieu.K bonhomme ruminant dans sa barbe pour me répondre, moi à côté de lui, les jambes croisées, gesticulant avec mon crayon et prenant des notes, tandis qu'Hassan se tenait debout, immobile, à traduire de vive voi.x et que les trois autres docteurs assis sur les tabourets opinaient de la tête et interprétaient de temps à autre quelques mots. Je jouissais profondément. C'était bien là ce vieil Orient, pays des religions et des vastes costumes. Quand l'évêque a été échigné, un des docteurs l'a remplacé, et lorsqu'à la fin j'ai vu qu'ils avaient

tous les pommettes rouges, je suis sorti. J'y retournerai, car il y a là beaucoup à apprendre. La religion cophte est la plus ancienne secte chrétienne qu'il y ait^ et l'on n'en connaît presque rien, pour ne pas dire rien en Europe (du moins que je sache). J'irai de même chez les Arméniens, chez les Grecs, les Sannites, et surtout chez les docteurs musulmans.

Nous attendons toujours le retour de la caravane de la Mecque ; c'est uneoccasion trop bonne pour la rater,, et nous ne partirons pas pour la Haute-Egypte avant que les pèlerins ne soient arrivés. On voit là des choses assez cocasses. Les chevaux des prêtres marchent sur le corps des fidèles prosternés. Il y a toutes sortes de derviches, de chanteurs, etc.

Lorsque je pense cependant à mon avenir (cela m'arrive rarement, car je ne pense à rien du tout, contrairement aux grandes pensées que l'on doit avoir devant les ruines), bref, lorsque je me demande : Que ferai-je au retour? qu'écrirai-je? que vaudrai-je alors? où faudra-t il vivre? quelle ligne suivre, etc., etc., je suis plein de doutes et d'irrésolutions. D'âge en âge, j'ai toujours ainsi reculé à me poser vis-à-vis de moi-même, et je crèverai à soixante ans avant d'avoir une opinion sur mon compte, ni peut-être fait une œuvre qui m'ait donné ma mesure. Saint-Antoine est-U bon ou mauvais? voilà par exemple ce que je me demande souvent ; lequel de moi ou des autres (^) s'est trompé? Au reste, je ne m'inquiète guère de tout cela ; je vis comme une plante, je me pénètre de soleil, de lumière, de couleurs et de grand air ; je mange, voilà tout. Restera ensuite à digérer. C'est là l'important.

Tu me demandes si l'Orient est à la hauteur de ce que j'imaginais. A la hauteur, oui, et de plus il dépasse en largeur la supposition que j'en faisais. J'ai trouvé dessiné nettement ce qui pour moi était brumeux. Le fait a fait place au pressentiment, si bien que c'est souvent comme si je retrouvais tout à coup de vieux rêves oubliés.

Page 1