AU DOCTEUR JULES CI.OOUET
Le Caire, 15 janvier 1850.
Vous avez appris par ma mère, cher et excellent ami, que nous étions arrivésau Caire en bon état, et son avant-dernière lettre me témoigne même la joie que vous avez eue, en sachant que j'avais supporté la traversée comme un vieux pirate. C'est vrai. Je fus le plus crâne des passagers ! ! ! Je n'étais pas si fier il y a quelquedix ans, vous vous en souvenez? lorsque nous longions ensemble la côte corse ! je me disais cela à moi-même, en la regardant de loin, cette brave Corse ! au souvenir de laquelle vous êtes toujours mêlé.
Donc nous voilà en Egypte, terre des Pharaons, terre des Ptolémées, patrie de- Cléopâtre (ainsi que l'on dit en haut style), nous y sommes et y vivons, avec la tête plus rase qu'un genou, fumant dans de longues pipes et buvant le café sur des divans.
(1) Maxime Du Camp et Louis BouDhet avaient estimé, après avoir entendu lire par Flaubert La Tenkition de Saint- Antoine (\ersion de 1849) qu'il «fallait jeter cela àu feu et n'en jamais reparler». [Souvenirs litidraires, I, p. 315.)
Qu'en dire? Que voulez- vous que je vous en écrive? Je ne fais que revenir à peine du premier étourdissement. C'est comme si l'on vous jetait tout endormi au beau milieu d'une symphonie de Beethoven, quand les cuivres déchirent l'oreille, que les basses grondent et que les flûtes soupirent, Le détail vous saisit, il vous empoigne, il vous pince et plus il vous occupe, moins vous saisissez bien l'ensemble ; puis, peu à peu, cela s'harmonise et se place de soi-même avec toutes les exigences de la perspective. Mais les premiers jours, le diable m'emporte, c'est un tohu-bohu de couleurs étourdissant, si bien que votre pauvre imagination, comme devant un feu d'artifice d'images, en demeure tout éblouie. Tandis que vous marchez le nez en l'air, à regarder les minarets couverts de cigognes blanches, les terrasses des maisons où s'étirent au soleil les esclaves fatigués, les pans des murs que traversent les branches de sycomore, la clochette des dromadaires tinte à vos oreilles, et de grands troupeaux de chèvres noires passent dans la rue, bêlant au milieu des chevaux, des ânes et des marchands. Dès qu'il fait nuit, tout le monde porte sa lanterne de toile, et les saïs (valets de pied) des pachas courent dans la ville en tenant dans la main gauche de grands fanaux allumés. On se bouscule, on se débat, on frappe, on se roule, on jure de toutes les manières, on crie dans toutes les langues ; les rauques syllabes sémitiques claquent dans l'air comme des coups de fouet ; vous frôlez tous les costumes de l'Orient et vous coudoyez tous ses peuples (je parle ici du Caire). On voit à la fois le papas grec en longue barbe qui chemine sur sa mule, l'Amaute en veste brodée, le Cophte en turban noir, le Persan dans sa pelisse de fourrure, le Bédouin du désert, au visage couleur de café, et qui marche gravement tout enveloppé dans des couvertures blanches.
On se figure en Europe le peuple arabe très grave ; ici il est très gai, très artiste dans sa gesticulation et son ornementation. Les circoncisions et les mariages ne semblent être que des prétextes à réjouissances et à musiques. Ce sont ces jours-là que l'on entend dans les rues le gloussement strident des femmes arabes qui, empaquetées de voiles et les coudes écartés, ressemblent, sur leurs ânes, à des pleines lunes noires s'avançant sur je ne sais quoi à quatre pattes. L'autorité est si loin du peuple que ce dernier jouit (en paroles) d'une liberté illimitée. Les plus grands écarts de la presse donneraient une idée faible des facéties que l'on se permet sur les places publiques. Le saltimbanque, ici, touche au sublime du cynisme. SiBoileau, qui trouvait que le latin dans les mots brave l'honnêteté, eût connu l'Arabe, qu'aurait-il dit, bon Dieu ! Du reste cet Arabe-là n'a guère besoin de drogman pour se faire comprendre; la pantomime explique la chose. On va jusqu'à prendre les animaux pour les faire participer à d'obscènes rébus.
Pour qui voit les choses avec quelque attention, on retrouve encore bien plus qu'on ne trouve. Mille notions que l'on n'avait en soi qu'à l'état de germe, s'agrandissent et se précisent, comme un souvenir renouvelé. Ainsi, dès en débarquant à Alexandrie, j'ai vu venir devant moi toute vivante l'anatomie des sculptures égyptiennes : épaules élevées, torse long, jambes maigres, etc. Les danses que nous avons fait danser devant nous ont un caractère trop hiératique pour ne pas venir des danses du vieil Orient, lequel est toujours jeune, parce que là rien ne change. La Bible est ici une peinture de mœurs contemporaines. Savez-vous qu'il y a quelques années on punissait encore de la peine de mort le meurtrier d'un bœuf.
tout comme au temps d'Apis ! Vous voyez qu'il y a de quoi s'amuser et dire sur tout cela bien des sottises. Quant à nous autres, nous nous en abstenons le plus possible. Si nous publions quelque chose, ce serait au retour, mais d'ici là que rien ne transpire. Lavolée m'avait demandé quelques articles ou des bouts de lettres pour la Revue orientale. Il s'en passera, malgré mes promesses ; mon intention est bien arrêtée de ne rien publier d'ici à longtemps encore, pour plusieurs motifs que je regarde comme très graves et que je vous expliquerai plus tard, cher ami.
Vous devinez, d'après ce qui précède, la manière dont nous vivons : nous courons toute la journée les bazars, les mosquées, les tombeaux. Nous rentrons le soir éreintés et nous ronflons comme des toupies d'Allemagne. Quelquefois, nous nous arrêtons pour déjeuner chez un restaurant turc. Là on déchire la viande avec ses mains, on recueille la sauce avec son pain, on boit de l'eau dans des jattes, la vermine court sur la muraille, et toute l'assistance rote à qui mieux mieux : c'est charmant. Vous croirez difficilement que nous y faisons d'excellents repas et que l'on y prend du café dont l'arôme est capable de vous attirer, vous, de Paris jusqu'ici. Néanmoins la première fois que j'y fus, j'ai beaucoup pensé à M^^ Cloquet, qui regarde déjà Toulon comme si disguting! Comme je me souviens qu'elle est fort patriote, vous pouvez lui faire cette confidence, savoir, qu'il est presque impossible que d'ici à quelque temps l'Angleterre ne devienne pas maîtresse de l'Egypte ; eue tient déjà Aden rempli de troupes. Le transit de Suez sera très commode pour vous faire arriver un beau matin les uniformes rouges au Caire. On apprendra cela en France quinze jours après, et l'on sera fort étonné ! Souvenez- vous de ma prédiction. Au premier mouvement qui se passera en Europe, l'Angleterre prendra l'Egypte, la Russie, Constantinople, et nous autres, par représailles, nous irons nous faire massacrer dans les montagnes de la Syrie. Il n'y a rien ici pour s'opposer à une invasion. Dix mille hommes y suffiraient (des Français surtout, à cause du souvenir de Bonaparte que les Arabes regardent presque comme un demi-dieu, le mot n'est pas trop fort). Mais ce n'est pas pour nous que cuit le pâté. Les employés européens tourneront la casaque au gouvernement local qu'ils détestent, et tout sera fini. Quant au peuple arabe, il lui est fort indifférent de savoir à qui il appartiendra; sous des noms différents il restera toujours le même, n'y gagnant rien parce qu'il n'a rien à y perdre. Abbas-Pacha (je vous le dis dans l'oreille) est un crétin presque aliéné, incapable de rien comprendre ni de rien faire ; il désorganise l'œuvre de Méhémet ; le peu qui en reste ne tient à rien. Le servilisme général qui règne ici (bassesse et lâcheté) vous soulève le cœur de dégoût, et sur ce chapitre bien des Européens sont plus Orientaux que les Orientaux.
Si vous voyez Clot-Bey, remerciez-le d'avance pour nous des recommandations qu'il nous a données pour Linant-Bey, elles nous ont été fort agréables. Soliman- Pacha nous traite presque comme ses enfants. Il est probable que nous allons partir avec lui pour la Haute-Egypte. Le vieux brave est un excellent homme, franc comme un coup d'épée, et grossier comme un juron. Quant à Clot-Bey, c'est en Egypte qu'il faut venir pour l'apprécier. Ce qu'il a fait est énorme, je vous assure.
Nous allons quelquefois chez Gaetani-Bey qui a été enchanté de recevoir une carte de vous et qui nous a demandé beaucoup de vos nouvelles. Du reste vous êtes connu ici comme à Paris et il n'y a pas si mince médecin (même arabe !) qui
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n'ait entendu parler de vous ou ne vous ait lu dans quelque traduction italienne. Un service, cher ami : y aurait-il indiscrétion ou empêchement à ce que vous écriviez à Meschid-Pacha, afin d'avoir dès à présent un firman impérial pour tout l'empire ottoman? nous nous en servirions en Palestine, S3'Tie, Kurdistan surtout et Arménie ; pour le retour, cela nous serait fort utile. Nous allons écrire à cet effet au général Aupick, ambassadeur à Constantinople ; nous l'obtiendrons ; mais un bon appui de Meschid lui-même serait immense. Vous vo3'ez comme la question est posée, répondez-moi et agissez avec le même sans-gêne.
A LOUIS BOUILHET
Le Caire, 15 janvier 1850.
Ce matin à midi, cher et pauvre vieux, j'ai reçu ta bonne et longue lettre tant désirée ; elle m'a remué jusqu'aux entrailles. Com.me je pense à toi, va, inestimable bougre ! combien de fois par jour je t'évoque et que je te regrette ! Si tu trouves que je te manque, tu me manques aussi ; en marchant le nez en l'air dans les rues, en regardant le ciel bleu, les moucharabis, les maisons et les minarets couverts d'oiseaux, je rêve à ta personne, comme toi dans ta petite chambre de la rue Beauvoisine, au coin de ton feu, pendant que la pluie coule sur tes vitres et que Huard est là. Il doit faire froid à Rouen maintenant, de ce vieux bougre de froid embêtant. On a les pattes mouillées et on s'ennuie en pensant au soleil. Quand nous nous re verrons, il aura passé beaucoup de jours, je veux dire beaucoup de choses. Serons-nous toujours les mêmes? n'y aura-t-il rien de changé dans la communion de nos êtres? J'ai trop d'orgueil de nous-mêmes pour ne pas le croire. Travaille toujours, reste ce que tu es. Continue ta dégoûtante et sublime façon de vivre, et puis nous verrons à faire résonner la peau de ces tambours que nous tendons si dru depuis longtemps. Je cherche partout à te rapporter quelque chose de chic. Jusqu'à présent je n'ai rien trouvé, si ce n'est que j'ai coupé à Memphis deux ou trois branches de palmier pour t'en faire des cannes.
Je me livre beaucoup à l'étude de la parfumerie et à la composition des onguents ; j'ai avant-hier mangé la moitié d'une pastille, dont j'ai eu le corps «exhausted» pendant trois heures ; je croj'ais avoir du feu à la langue.
C'était le matin, le soleil se levait en face de moi ; toute la vallée du Xil, baignée dans le brouillard, semblait une mer blanche, immobile, et le désert derrière, avec ses monticules de sable, comme un autre Océan d'un violet sombre, dont chaque vague eût été pétrifiée. Cependant le soleil montait derrière la chaîne arabique, le brouillard se déchirait en grandes gazes légères, les prairies coupées de canaux étaient comme des tapis verts, arabesques de galon, de sorte qu'il n'y avait que trois couleurs : un immense vert à mes pieds, au premier plan ; le ciel blond-rouge comme du vermeil usé, derrière, et à côté une autre étendue mamelonnée, d'un ton roussi chatoyant ; puis les minarets blancs du Caire tout au fond, et les canges qui passaient sur le Nil, les deux voiles étendues (comme les ailes d'une hirondelle que l'on voit en raccourci) ; çà et là, dans la campagne, quelques toufïes de palmiers.
Oui, nous avons eu de bonnes balles aux pyramides. La nuit, le vent tapait sur notre tente à grands coups sourds, comme dans la voile d'un navire. Une fois, nous nous sommes relevés à 2 heures du matin ; les étoiles brillaient. Le temps était sec et clair ; il y avait un chacal qui piaulait derrière la seconde pyramide. Nos Arabes étaient couchés dans des fosses qu'ils se creusent dans le sable avec leurs mains pour dormir ; deux ou trois de leurs feux brûlaient. Quelques-uns, assis en cercle, fumaient leurs pipes et parmi ceux-là un vieux chantait quelque chose de monotone qui avait un refrain (c'était traînard et chanté à demi-voix). Nous sommes entrés dans toutes les pyramides, nous avons rampé sur la poitrine dans les corridors, glissant dans les crottes de chauves-souris qui venaient voltiger autour de nos flambeaux, et nous retenant du mieux que nous pouvions sur la pente glissante des dalles. Il y fait de 40 à 50 degrés de chaleur. On étouffe légèrement, mais au bout de peu de temps on s'y fait. Dans les puits de Sakkara, nous nous sommes livrés au même exercice et nous en avons tiré quelques momies d'ibis qui sont encore dans leur pot. Du reste l'ascension des pyramides, comme leur visite intérieure (cela est peut-être plus difficile) est une vraie niaiserie quant à la difficulté. Elles ont cela de drôle, ces braves pyramides, que plus on les voit, plus elles paraissent grandes. Au premier abord, n'ayant aucun point de repère à côté, on n'est nullement surpris de leur taille. A cinquante pas, chaque pierre n'a pas l'air plus considérable qu'un pavé. Vous vous en approchez ; chaque pavé a huit pieds de haut et autant de large. Mais quand on monte dessus, que l'on est arrivé au miheu, cela devient immense. En haut on est tout stupéfait. Le second jour, comme nous revenions au soleil couchant d'une course à cheval que nous avions faite derrière, dans le désert, en passant près de la seconde pyramide, elle m'a semblé tout à pic, et j'ai baissé les épaules comme si elle allait me tomber dessus et m'écraser. Celle-ci a son sommet tout blanchi par les fientes d'aigles et de vautours qui planent sans cesse autour du sommet de ces monuments ; ce qui m'a rappelé ceci de Saint- Antoine : « Les dieux à tête d'ibis ont les épaules blanchies par la fiente des oiseaux. » Maxime répétait toujours : «J'ai vu du côté de la Lybie le Sphinx qui fuyait. Il galopait comme un chacal. » A propos de répéter, je ne prends pas un bain sans me Tedire ce vers, dont tu ne comprends pas toute la finesse ainsi que Trissotin :
OùjRome dans les eaux se plonge avant la nuit. (•)
€e vers-là ajoute au plaisir de mon bain. C'est comme une température plus chaude par-dessus la chaleur de l'étuve. Quant à ce vieux Sphinx, qui est au pied des pyramides et qui semble les garder, nous sommes arrivés dessus au triple galop, et j'ai éprouvé là un bon vertige. Maxime était plus pâle que mon papier. C'est bougrement drôle et difficile à faire comprendre. Ça avait été plus fort que moi, j'étais parti en avant, laissant tout là ; Maxime m'avait rejoint sur le sable et nous galopions comme des furieux, l'œil tendu vers le Sphinx (Abou-el-Houl : le père de la terreur) qui grandissait, grandissait et sortait de terre comme un chien qui se lève. Aucun dessin que je connaisse n'en donne l'idée. Il a le nez mangé comme par un chancre, les oreilles écartées de la tête comme un nègre ; on lui voit encore les
(1) Melœnis, chant III.
yeux très expressifs et terrifiants, tout le corps est dans le sable ; devant sa poitrine il y a un grand trou, reste des déblayements que l'on a essayés. C'est là devant que nous avons arrêté nos chevaux, qui soufflaient bruyamment pendant que nous regardions d'un regard idiot. Puis la rage nous a rempoignés, et nous sommes repartis à peu près du même train à travers les petites pyramides qui parsèment le pied des grandes.
On n'a pas tous les jours des émotions aussi « po-hê-tiques », Dieu merci ! car le petit bonhomme en péterait. A Memphis, il n'y a plus rien, qu'un colosse couché sur le ventre dans une mare ; beaucoup de palmiers et de tourterelles dedans. En revenant, j'ai trouvé sur la poussière un gros scarabée que j'ai empoigné et qui est piqué dans ma collection.
A EMMANUEL VASSE
Le Caire, 17 janvier 1850.
Tu t'étonnes sans doute, mon cher ami, en lisant le timbre de l'enveloppe que tu viens de décacheter ; je suis en Egypte depuis deux mois ; c'est le commencement d'un grand voyage que je vais faire à travers la Syrie, la Perse et l'Asie Mineure ; je serai de retour en France au printemps 1851.
Dans quelques jours je pars pour la Nubie, et je ne veux pas te laisser plus longtemps sans te remercier de ton envoi que du reste je ne connais pas : ta lettre, datée du 1 1 novembre, m'est arrivée hier seulement ; ma mère, pas plus que toi, ne me dit le titre de ton ouvrage que je voudrais bien connaître.
Je suis parti de Paris sans avoir un moment pour te dire adieu ; un matin je suis entré au ministère, je t'ai demandé, tu n'y étais pas.
Voici quel est notre itinéraire : au mois d'avril prochain, nous (je voyage avec Du Camp) serons de retour ici ; de là nous irons à Jérusalem par le Sinaï et El-Akabah; de Jérusalem à Damas, Antioche, Beyrout, Alep; d'Alep à Biri {^), de Biri à Bagdad, descendre le fleuve, Bassora, Chuster {^), Persépolis, Ispahan, Téhéran, revenir par le Caucase, Constantinople (et la Grèce peut-être). Si tu as sur quelquesuns de ces points quelque instruction à me donner, un détail à chercher, une commission quelconque, je m'en acquitterai avec plaisir. Ecris-moi si tu en as le temps ou la bonne volonté, tant que tu voudras ; quant à moi, je ne te promets rien, ayant tout au plus, le soir, le temps de prendre mes notes. J'espère bien que d'ici à deux ans nous serons à causer de tout cela, au coin de mon feu, en fumant les vieilles pipes de l'amitié.
Tu peux m'écrire au Caire jusqu'au mois d'avril, à Jérusalem vers le mois de mai, à Bagdad en juillet.
Adieu, porte-toi bien, pioche toujours. Je te serre les deux mains.
A toi.
(1) Bir (Biredjik.)
(2) Basra, Chouster.
216 CORRESPONDANXE [1850]
A SA MÈRE
Le Caire, 3 février 1850.
Nous partirons pour la Haute-Egypte probablement mercredi prochain ; 'e soir de notre départ, nous devons dîner chez Soliman-Pacha. Notre barque nous attendra à sa porte et après le dîner, s'il y a du vent, nous partirons. Nous allons remonter le plus vite possible, ne nous arrêtant que lorsque le vent défaillera, ce qui ne paraît pas devoir se présenter souvent, et c'est en revenant que nous nous arrêterons à loisir.
Notre cange est peinte en bleu,, son raiz (capitaine) s'appelle Ibrahim. Il y a neuf hommes d'équipage. Pour logement, nous avons une première pièce où se trouvent deux petits divans en face l'un de l'autre. Ensuite une grande chambre à deux lits, puis une espèce de recoin pour mettre nos effets, enfin une troisième pièce où couchera Sassetti, et qui est notre magasin. Quant au drogman, il couchera sur le pont. C'est un monsieur qui ne s'est pas encore déshabillé depuis que nous l'avons ; constamment vêtu de toile, il trouve toujours qu'il a trop chaud. Son langage est incroyable et sa personne plus curieuse encore. C'est du reste un rude et brave homme. On irait avec lui jusqu'aux antipodes sans qu'il vous arrive une éclaboussure.
Je me suis très enrhumé en restant pendant cinq heures debout sur un mur, à voir la cérémonie du Danseh (^). Voici ce que c'est : le mot danseh veut dire piétinement, et jamais nom ne fut mieux donné. Il s'agit d'un homme qui passe à cheval sur plusieurs autres couchés par terre comme des chiens. A certaines époques de l'année cette fête se renouvelle, au Caire seulement, en mémoire et pour répéter le miracle d'un certain saint musulman qui est entré ainsi jadis dans le Caire, en marchant avec un cheval sur des vases de verre, sans les briser. Le scheik qui renouvelle cette cérémonie ne doit pas plus blesser les hommes que le saint n'a brisé les vases de terre. Si les hommes en crèvent, c'est à cause de leurs péchés. J'ai vu là des derviches qui avaient des broches de fer passées dans la bouche et dans la poitrine. Aux deux bouts de la tringle de fer étaient emmanchées des oranges. La foule des fidèles hurlait d'enthousiasme ; joins à cela une musique sauvage à rendre fou. Quand le scheik à cheval a paru, mes gaillards se sont couchés par terre en tête-bêche ; on les a alignés comme des harengs et tassés les uns près des autres, pour qu'il n'y eût aucun interstice entre les corps. Un homme a marché dessus pour voir si ce plancher de corps était bien adhérent, et alors, pour écarter la foule, une grêle, une tempête, un ouragan de coups de bâton administrés par les eunuques s'est mis à pleuvoir de droite et de gauche, au hasard, sur ce qui se trouvait là (nous étions, nous autres, juchés sur un mur, Sassetti et Joseph à nos pieds). Nous y sommes restés depuis 11 heures jusqu'à près de 4 heures. Il faisait très froid et nous avions à peine la place de bouger, tant il y avait de monde, et tant notre place était étroite. Mais el e était excellente et rien ne nous a échappé. On entendait les bâtons de palmier sonner sourdement sur les tarbouchs, comme les baguettes sur des tambours pleins d'étoupes, ou plutôt comme sur des balles de laine. Ceci
(1) Dans ses Notes de voyage, Flaubert date du 25 Janvier 1850 ce spectacle du Danseh.
est exact. Le scheik s'est avancé, son cheval tenu par deux saïs et lui-même soutenu par deux autres, le bonhomme en avait besoin. Les mains commençaient à lui trembler, une attaque de nerfs le gagnait, et à la fin de sa promenade il était presque complètement évanoui. Son cheval a passé au petit pas sur le corps de plus de deux cents hommes couchés à plat sur le ventre. Quant à ceux qui en sont morts, c'est impossible à savoir ; la foule se rue tellement derrière le scheik, une fois qu'il est passé, qu'il n'est pas plus facile de savoir ce que sont devenus ces malheureux que de distinguer le sort d'une épingle jetée dans un torrent. La veille au soir, nous avions été dans un couvent de derviches où nous en avions vu tomber en convulsions à force d'avoir crié Allah. Ce sont de gentils spectacles, et qui auraient bougrement fait rire M. de Voltaire. Quelles réflexions n'aurait-il pas faites sur le pauvre esprit humain ! sur le fanatisme ! la superstition ! Moi, ça ne m'a pas fait rire du tout ! Cela est trop occitpanf pour être effrayant. Ce qu'il y a de plus terrible, c'est leur musique.
C'est un bien drôle de pays que ce pays. Hier, par exemple, nous étions dans un café qui est un des plus beaux du Caire, et où il y avait en même temps que nous, dans le café, un âne qui chiait et un monsieur qui pissat dans un coin. Personne ne trouve ça drôle, personne ne dit rien. Quelquefois, un homme près de vous se lève et se met à dire sa prière, avec grandes prosternations et grandes exclamations, comme s'il était tout seul. On ne détourne même pas la tête, tant cela paraît tout naturel. Te figures-tu un individu récitant son bénédicité au Café de Paris?
Tu me parles de ma mission (^). Je n'ai presque rien à faire et je crois que je ne ferai presque rien. Il me faudrait plus de toupet que je n'en ai pour demander une récompense après cela. Je deviens de moins en moins cupide de quoi que ce soit. Après mon retour, je reprendrai ma bonne et belle vie de travail, dans mon grand cabinet, sur mes bons fauteuils, auprès de toi, ma pauvre vieille, et ce sera tout. Ne me parle donc pas de me pousser, me pousser à quoi? Qu'est-ce qui me peut satisfaire, si ce n'est la volupté permanente de la table ronde? X'ai-je pas tout ce qu'il y a de plus enviable au monde? l'indépendance, la Uberté de ma fantaisie, mes deux cents plumes taillées, et l'art de s'en servir. Et puis c'est que l'Orient, l'Egypte surtout, est un pays raplatissant pour toutes les petites vanités mondaines. A force de parcourir tant de ruines, on ne pense pas à se dresser des bicoques ; toute cette vieille poussière vous rend indifférent de renommée. A l'heure qu'il est, je ne vois nullement (au point de vue littéraire même) la nécessité de faire parler de moi. Habiter Paris, pubher, se remuer, tout cela me semble bien fatigant vu de si loin. Peut-être dans dix minutes aurai-je changé d'avis. Mais je ne demande qu'une chose à mes semblables, c'est de me laisser tranquille comme je fais envers eux.
(1) Maxime Du Camp raconte {Souvenirs lilte'raires, I, p. 320), que Flaubert avait été «chargé par le Ministère de l'Agriculture et du Commerce de recueillir dans les différents ports, et aux divers points de réunion des caravanes, les renseignements qu'il lui semblerait utile de communiquer aux Chambres de commerce». — Je n'ai retrouvé nulle part la trace officielle de cette mission.
Beni-Souëf, 14 février [1850], à bord de la Cange.
Depuis huit jours que nous sommes partis, nous avons fait environ 25 lieues, ayant eu à partir du second jour le vent contraire, ou plutôt n'ayant guère eu de vent, si ce n'est cette nuit. On a été obligé presque tout le temps de haler sur la corde. Quand le vent manque, les hommes ôtent leur chemise, se jettent à l'eau et vont à la nage sur la rive tirer la corde. Ce matin, on en a flanqué un dans le fleuve d'un grand coup de pied dans le derrière, trouvant qu'il n'allait pas assez vite à une manœuvre. Quand on ne haie pas, on pousse du fond avec de grandes gaffes. De cette manière-là on fait, en travaillant bien, de 3 à 5 lieues par jour.
Il fait beau temps ; le soleil commence à casse-briller ; le Nil est plat comme un fleuve d'huile. A notre gauche, nous avons toute la chaîne arabique qui le soir est violet et azur. A droite des plaines, puis le désert. Les rives du Nil ressemblent aux bords de la mer, on a plutôt l'air d'être sur les grèves de l'Océan. Par moments, il y a des plages aussi étendues, à peu de choses près, que celle du Mont Saint- Michel. Il fait un silence absolu ; nous n'entendons rien que l'eau couler. Quelquefois, au loin, une bande de chameaux qui passe. Sur le bord de l'eau, des oiseaux qui viennent boire ; de place en place un bouquet de palmiers, qui renferme un village dont les maisons sont construites de roseaux et de terre. Quand nous descendons et quand nous y allons, les enfants se sauvent à toutes jambes, de peur de nos fusils ; les femmes se voilent et détournent la tête.
Nous menons une bonne vie, pauvre vieille adorée. Ah ! comme je te regrette ! comme tout cela te plairait ! Si tu savais quel calme tout autour de nous ! et dans quelles profondeurs paisibles on se sent errer l'esprit ! Nous paressons, nous flânons, nous rêvassons. Le matin je fais du grec, je lis de l'Homère ; le soir j'écris. Dans le jour bien souvent nous mettons nos fusils sur notre dos et nous allons chasser.
A LA MEME
Entre le mont Farchout et Resseh ('), 3 mars 1850.
Nous menons une vie de fainéantise et de rêvasserie ; toute la journée vautrés sur notre tapis, nous fumons des chibouks et des narguilehs, en absorbant de la hmonade et en regardant les rives du fleuve. (Ce sont plutôt des rivages. Ça ressemble à la mer.) On croit faire une longue navigation et toujours longer les côtes d'un continent. Dans des moments, on se croit dans un lac immense dont on ne voit pas les limites. La chaîne arabique ne nous quitte pas sur la gauche. C'est tantôt une falaise coupée à pic. d'autres fois elle se mamelonné en monticules que de'grandes lignes de sable parallèles rayent de gris, comme le dos d'une hyène.
A propos de bêtes féroces, aujourd'hui nous avons vu pour la première fois
(1) Keneh?
plusieurs crocodiles (^). Max en a tiré plusieurs et n'en a tué aucun. C'est fort difficile, à cause de l'extrême pusillanimité de cette grosse bête qui fuit au moindre bruit.
De temps à autre, on rencontre une cange qui descend vers le Caire. Les drogmans des deux bateaux s'appellent. On se met sur le pont, et on se regarde passer sans rien dire. Quand le bateau que l'on croise porte pavillon tricolore, on se salue de quatre coups de fusil, on se crie les nouvelles politiques, et quelquefois on se met en panne pour se faire une visite. Il y a quelques jours, à Beni-Souëf, nous sommes ainsi montés à bord d'une cange où voyageait un certain M. Robert, du Dauphiné, en compagnie d'un Polonais dont j'ai, bien entendu, oublié le nom, en sa qualité de nom polonais. Quand il a su le mien, il s'est mis à me dire : « Ah ! Monsieur, vous portez le nom d'un homme que j'ai bien connu (cela m'a fait dresser les oreilles) ; j'ai connu un célèbre médecin qui s'appelait comme vousd, etc. Lui ayant dit que c'était mon père, il m'a fait beaucoup de politesses et de compliments. Ce Polonais a habité Neufchâtel, m'a demandé des nouvelles de plusieurs familles de Rouen ; il connaît Orlowski. C'est un homme de taille moyenne, brun, avec de très beaux yeux noirs. Le médecin de Siout, à qui j'en ai parlé et qui l'avait vu quelques jours avant nous, croit que c'est un médecin lui-même. Cette rencontre inattendue m'a fait un singulier plaisir, que tu comprendras mieux que je ne pourrais te l'écrire.
Quant à nos santés, elles sont excellentes ; nous engraissons tous, Maxime y compris, ce qui peut paraître fabuleux. Si nous écoutions Joseph, nous crèverions de cuisine. Il ne rêve que plats sucrés qu'il appelle des douces, et ragoûts qu'il appelle des petites friddousses. Au reste, nous fondrons cet été en Syrie, où nous mènerons vme vie plus rude.
A LA MEME
Assouan (Syène), 12 r9] mars 1850.
Nous voilà à Assouan, devant la première cataracte, ayant encore, pour arriver au terme de notre voyage du Nil, 65 lieues à faire environ ; si nous avons du bon vent, il y en a pour une dizaine de jours. Puis nous redescendrons tout doucement, nous arrêtant un peu partout. Ce qu'il y a à voir ici est énorme. Il faudrait des années et non des semaines. Nous voyageons lentement du reste, ne nous fatiguant pas, regardant avec de longues contemplations tout ce qui nous passe sous le nez, dormant beaucoup, mangeant de même^ et ayant des teints d'une fraîcheur charmante, malgré le culottage du soleil sur nos cuirs.
Nous entrons dans la Nubie. La nature est tout autre. Le paysage est d'une férocité nègre ; des rochers tout le long du Nil qui maintenant devient resserré ; les palmiers de 50 pieds de haut au moins, et des montagnes de sable qui au soleil semblent être de poudre d'or. Nous nous sommes promenés tantôt dans l'ile
( 1 ) Dans ses Xotcs de voyage, Flaubert, sous la date Vendredi 1 «' mars, précise : « A 11 lieures, 10 minutes du matin, aperçu le premier crocodile...»
d'Eléphantine (^). Des enfants tout nus nous suivaient sous les palmiers. Au seuil des huttes, des femmes couleur de café brûlé, n'ayant qu'un petit caleçon en cuir pour tout vêtement, nous regardaient passer, ouvrant tout ébahis leurs grands yeux de faïence. Le soleil se couchait sur les montagnes ; une grande prairie verte s'étendait devant nous, entre des dattiers qui l'encadraient, et au loin le Nil brillait dans la découpure inégale des rochers de granit qu'il traverse. Pour passer le fleuve, les gens du pays s'y prennent de la façon suivante : on commence par ôter sa chemise que l'on roule en turban sur sa tête, on monte à califourchon sur deux bottes de roseaux liées ensemble et terminées en pointe à chaque bout ; puis, avec une rame, on pousse l'eau alternativement à droite et à gauche. x\u milieu de l'eau on voit ainsi ces tritons noirs qui s'en vont tranquillement, les jambes accroupies devant eux sur leur singulière nacelle.
Ce matin on nous a apporté une grande cigogne en vie ; après l'avoir gardée une heure, nous l'avons relâchée. Elle avait les pattes roses et le corps tout blanc.
L'autre jour, au moment de partir d'Esneh, des Bédouins nous ont vendu pour quatre piastres (20 sous) une gazelle qu'ils avaient tuée le matin. Pendant deux jours nous avons vécu dessus ; c'est excellent. Nous avons gardé sa tête, et Joseph a découpé sa peau pour m'en faire un tapis. Il ne serait pas difficile d'en avoir une en vie. Je voudrais bien en rapporter une à Croisset pour la petite, mais l'embarras que cela nous causerait m'empêchera de réaliser cette envie que j'ai depuis longtemps. En fait de crocodiles, nous en voyons toujours, les gredins ont la vie dure. Il faudrait les surprendre pendant leur sommeil, mais je crois qu'ils sont toujours éveillés. Pour des momies, nous n'avons pas encore commencé nos recherches. Du reste c'est bientôt, en redescendant, que nous allons nous mettre à travailler. Maxime va recommencer ses rages photographiques ; il faut espérer que, pendant ce temps-là, j'écrirai à ce malheureux Bouilhet dont je n'ai aucune nouvelle.
Nous avons eu à Esneh une soirée d'aimées. C'était convenable, je ne dis que cela ! car ça mériterait une description très stylée. Une de ces femmes (") avait un mouton familier tacheté de henné jaune (par gentillesse) avec une miuselière en velours. Il la suivait comme un chien ; quant aux danses de ces dames, c'est une chose des plus merveilleuses qu'il soit possible de voir. Cela seul vaut le voyage (sans enthousiasme).
A LOUIS BOUILHET
13 mars 1850, à bord de notre cange, à 12 lieues au delà de Syène.
Dans six ou sept heures nous allons passer sous le tropique de ce vieux mat n de Cancer. Il fait dans ce moment 30 degrés de chaleur à l'ombre ; nous sommes nu-pieds, en chemise ; je t'écris sur mon divan au bruit des tarabouks de nos matelots qui chantent en frappant dans leurs mains. Le soleil tape d'aplomb sur la tente de
(1) Dans ses Notes de voyage, Flaubert raconte, sous la date du 9 mars, cette promenade à Eléphantine. Il est donc probable que la date du 12 mars, donnée à cette lettre dans les éditions antérieures de la Correspondance, est inexacte.
(2) Ruchiouk-Hânem.
notre pont. Le Nil est plat comme un fleuve d'acier. Il y a de grands palmiers sur les rives. Le ciel est tout bleu. O pauvre vieux, pauvre vieux de mon cœur !
Qu'est-ce que tu fais, toi, à Rouen? Il y a longtemps que je n'ai reçu de tes lettres, ou pour mieux dire je n'en ai encore reçu qu'une, datée de la fin de décembre et à laquelle j'ai répondu immédiatement ; peut-être en ai-je une autre d'arrivée au Caire, ou qui est en route maintenant pour parvenir jusqu'à moi. Ma mère m'écrit qu'elle ne te voit guère souvent. Pourquoi cela? Si ça t'embête trop, fais-le un peu à cause de moi, et tâche de me dire ce qui se passe dans ma maison, sous tous les rapports possibles. x\s-tu été à Paris? es-tu retourné chez Gautier? et Pradier. l'as-tu vu? Qu'est-ce qu'est devenu le voyage en Angleterre à propos du conte chinois? Je rognonne souvent de tes vers, va, pauvre bougre. J'ai besoin tout de suite de te faire une réparation éclatante relativement au mot « vagabond » appliqué au Nil :
Que le Nil vagabond roule sur ses rivages ! (')
Il n'y a pas de désignation plus juste, plus précise, ni plus large à la fois. C'est un fleuve cocasse et magnifique qui ressemble plutôt à un Océan qu'à autre chose. Des grèves de sable s'étendent à perte de vue sur ses bords, sillonnées par le vent comme les plages de la mer. Cela a des proportions telles que l'on ne sait pas de quel côté est le courant, et souvent on se croit enfermé dans un grand lac. Ah ! mais ! Si tu t'attends à une lettre un peu propre, tu te trompes. Je t'avertis très sérieusement que mon intelligence a beaucoup baissé.
En fait de travail, je lis tous les jours de l'Odyssée en grec. Depuis que nous sommes sur le Nil j'en ai absorbé quatre chants • comme nous reviendrons par la Grèce, ça pourra me servir. Les premiers jours je m'étais mis à écrire un peu, mais j'en ai. Dieu merci, bien vite reconnu l'ineptie. Il vaut mieux être œil, tout bonnement Nous vivons, comme tu le vois, dans une paresse crasse, passant toutes nos journées couchés sur nos divans à regarder ce qui se passe, depuis les chameaux et les troupeaux de bœufs du Sennahar jusqu'aux barques qui descendent vers le Caire, chargées de négresses et de dents d'éléphant. Nous sommes maintenant, mon cher Monsieur, dans un pays où les femmes sont nues, et l'on peut dire avec le poète «comme la main», car pour tout costume elles n'ont que des bagues. J'ai vu des filles de Nubie qui avaient des colliers de piastres d'or leur descendant jusque sur les cuisses, et qui portaient sur leur ventre noir des ceintures de perles de couleur. Et leur danse ! Procédons par ordre, cependant.
Du Caire à Beni-Souëf, rien de bien curieux. Nous avons mis dix jours à faire ces 25 lieues, à cause du Khamsin ou Simoun (meurtrier) qui nous a retardés. Rien de ce que l'on dit sur lui n'est exagéré. C'est une tempête de sable qui vous arrive. Il faut s'enfermer et se tenir tranquille ; nos provisions en ont seules beaucoup souffert, la poussière pénétrant partout, jusque dans les boîtes de fer-blanc fermées à force. Le soleil, ces jours-là, a l'air d'un disque de plomb, le ciel est pâle, les barques tournoient sur le Nil comme des toupies. On ne voit pas un oiseau, pas une mouche. Arrivés à Beni-Souëf, nous avons fait une course de cinq jours au lac Mœris. Mais
(1) Mêlants, chant III.
comme nous n'avons pu aller jusqu'au bout, nous y retournerons une fois revenus au Caire. Jusqu'à présent du reste nous avons vu peu de choses ; car nous profitons du vent pour aller au plus loin de notre voyage ; c'est en revenant que nous nous arrêterons partout. Comme nous avons l'intention d'aller à Kosséïr, sur les bords de la mer Rouge, et à la grande oasis de Thèbes, il est certain que nous ne serons pas revenus au Caire avant la fin de mai, ce qui nous remet en Syrie au mois de juin.
A Medinet-el-Fayoun, nous avons logé chez un chrétien de Damas, qui nous a donné l'hospitalité. Il y avait chez lui, logeant comme commensal habituel, un prêtre catholique.
Sous prétexte que les musulmans ne prennent pas de vin, ces braves chrétiens se gorgent d'eau-de-vie. La quantité de petits verres qu'on siffle par confraternité religieuse est incroyable. Notre hôte était un homme un peu lettré, et comme nous étions dans le pays de saint Antoine, nous avons causé de lui, d'Arius, de saint Athanase, etc., etc. Le brave homme était ravi. Sais-tu ce qu'il y avait de suspendu aux murs de la chambre où nous avons couché? une gravure représentant une vue de Quillebœuf, et une autre une vue de l'abbaye de Graville (^) ! Cela m'a fait bien rêver. Quant au propriétaire, il ne savait pas ce que ces deux images figuraient. Quand on voyage ainsi par terre, le soir vous couchez dans des maisons de boue desséchée, dont le toit en canne à sucre vous laisse contempler les étoiles. A votre arrivée, le scheik chez lequel vous logez fait tuer un mouton, les principaux du pays viennent vous faire une visite et vous baiser les mains l'un après l'autre. On se laisse faire avec un aplomb de grand sultan, puis on se met à table, c'est-àdire on s'asseoit par terre tous en rond autour du plat commun, dans lequel on plonge les mains, déchiquetant, mâchant et rotant à qui mieux mieux. C'est une politesse du pays, il faut roter après les repas. Je m'en acquitte mal.
Nous avons eu, à un pays qui s'appelle Djebel-Téïr, un tableau assez bon : sur le haut d'une montagne dominant le Nil se trouve un couvent de Cophtes. Ils ont l'habitude, dès qu'ils aperçoivent une cange de voyageurs de descendre de leur montagne, de se jeter à l'eau et de venir à la nage vous demander l'aumône. On en est assailli. Vous voyez ces gaillards, tout nus, descendre les rochers à pic, et nager vers vous à toute force de jarret en criant tant qu'ils peuvent : «batchis, batchis, Cawadja christiani ! » (Donnez-nous de l'argent, Monsieur chrétien) ; et comme, en cet endroit-là, il y a beaucoup de cavernes, l'écho répète avec un bruit de canon : Cawadja, Cawadja... Les vautours et les aigles volent sur vos têtes, le bateau file sur l'eau avec ses deux grandes voiles étendues. En ce moment-là, un de nos matelots (le grotesque du bord) dansait tout nu une danse lascive ; pour chasser les moines chrétiens, il leur présentait son derrière, pendant qu'ils se cramponnaient au bordage de la cange. Les autres matelots leur criaient des injures avec les noms répétés d'Allah et de Mohammed. Les uns leur donnaient des coups de bâton, d'autres des coups de cordes ; Joseph tapait dessus avec les pincettes de la cuisine. C'était un tutti de calottes, de gueulades et de rires. Dès qu'on leur a donné quelque argent, ils le mettent dans leur bouche et remontent chez eux par le même chemin.
(1) Graville-Sainte-Honorine, arrondissement du Havre.
Si on ne leur administrait ainsi de bonnes rossées, on se trouverait assailli d'une telle quantité qu'il y aurait danger de faire chavirer la cange.
Ailleurs, ce ne sont plus les hommes qui viennent vous voir, mais les oiseaux. Il y a à Sheik-Saïd un Santon (chapelle-tombeau bâtie en l'honneur d'un saint musulman) où les oiseaux vont d'eux-mêmes déposer la nourriture qu'on leur donne. Cette nourriture sert aux pauvres voyageurs qui passent par là. Nous qui avons lu Voltaire, nous ne croj'ons pas à ça. Mais on est si arriéré ici ! On y chante si peu Béranger. (Comment, Monsieur, on ne commence pas à ci\aliser un peu ces pays ! l'élan des chemins de fer ne s'3^ fait-il pas sentir? quel y est l'état de l'instruction primaire? etc.) Si bien que lorsqu'on passe devant ce Santon, tous les oiseaux viennent entourer le bateau, se poser sur les manœuvres... on leur émiette du pain, ils tournoient; gobent sur l'eau ce qu'on leur a jeté et repartent.
J'ai fait à Keneh quelque chose de convenable et qui, je l'espère, obtiendra ton approbation. Nous a\ions mis pied à terre pour faire des provisions, et nous marchions tranquillement dans les bazars, le nez en l'air, respirant l'odeur de santal qui circulait autour de nous, quand, au détour d'une rue, voilà tout à coup que nous tombons dans le quartier des filles de joie. Figure-toi, mon ami, cinq ou six rues courbes avec des cahutes hautes de 4 pieds environ, bâties de limon gris desséché. Sur les portes, des femmes debout, ou se tenant assises sur des nattes. Les négresses avaient des robes bleu ciel, d'autres étaient en jaune, en blanc, en rouge, larges vêtements qui flottent au vent chaud. Des senteurs d'épices avec tout cela ; et sur leurs gorges découvertes de longs colliers de piastres d'or, qui font que, lorsqu'elles se remuent, ça claque comme des charrettes. Elles vont, appellent avec des voix traînantes : «Cawadja, Cawadja» ; leurs dents blanches luisent sous leurs lèvres rouges et noires ; leurs yeux d'étain roulent comme des roues qui tournent. Je me suis promené en ces lieux et repromené, leur donnant à toutes des batchis,^ me faisant appeler et raccrocher ; elles me prenaient à bras le corps et voulaient m'entraîner dans leurs maisons... Mets du soleil par là-dessus. Eh bien ! j'ai résisté, exprès, par parti pris, afin de garder la mélancolie de ce tableau et faire qu'il restât plus profondément en moi. Aussi je suis parti avec un grand éblouissement et que j'ai gardé. II n'y a rien de plus beau que ces femmes vous appelant. Si j'eusse cédé, une autre image serait venue par-dessus celle-là et en aurait atténué la splendeur.
Je n'ai pas toujours mené avec moi un «artistisme» si stoïque : à Esneh je suis allé chez Ruchiouk-Hânem, courtisane fort célèbre. Quand nous arrivâmes chez elle (il était deux heures de l'après-midi), elle nous attendait, sa confidente était venue le matin à la cange, escortée d'un mouton familier tout tacheté de henné jaune, avec une muselière de velours noir sur le nez et qui la sui\'ait comme un chien ; c'était très farce. Elle sortait du bain. Un grand tarbouch, dont le gland éparpillé lui retombait sur ses larges épaules et qui avait sur son sommet une plaque d'or avec une plaque verte, couvrait le haut de sa tête, dont les cheveux sur le front étaient tressés en tresses minces allant se rattacher à la nuque, le bas du corps caché par ses immenses pantalons roses, le torse tout nu, couvert d'une gaze violette ; elle se tenait au haut de son escalier, ayant le soleil derrière elle, et apparaissant ainsi en plein dans le fond bleu du ciel qui l'entourait. C'est une impériale bougresse, tétonneuse, viandée, avec des narines fendues, des yeux démesurés.
des genoux magnifiques, et qui avait en dansant de crânes plis de chair sur son ventre. Elle a commencé par nous parfumer les mains avec de l'eau de rose. Sa gorge sentait une odeur de térébenthine sucrée : un triple collier d'or était dessus. On a fait venir les musiciens et l'on a dansé. Sa danse ne vaut pas, à beaucoup près, celle du fameux Hassan dont je t'ai parlé. Mais c'était pourtant bien agréable sous un rapport, et d'un fier style sous l'autre. En général les belles femmes dansent mal. J'en excepte une Nubienne que nous avons vue à Assouan. Mais ce n'est plus la danse arabe, c'est plus féroce, plus emporté ; ça sent la ligne et le nègre.
Le soir, nous sommes revenus chez Ruchiouk-Hânem. Il y avait quatre femmes danseuses et chanteuses, aimées (le mot aimée veut dire savante, bas bleu ; comme qui dirait p... ; ce qui prouve, Monsieur, que dans tous les pays les femmes de lettres ! ! !) La fête a duré depuis 6 heures jusqu'à 101/2, le tout entremêlé de baisers pendant les entr'actes. Deux joueurs de rebek assis par terre ne discontinuaient pas de faire crier leur instrument. Quand Ruchiouk s'est déshabillée pour danser, on leur a descendu sur les yeux un pli de leur turban afin qu'ils ne vissent rien. Cette pudeur nous a fait un effet effrayant. Je t'épargne toute description de danse, ce serait raté. Il faut vous l'exposer par des gestes, pour vous la faire comprendre — et encore ! j'en doute.
Quand il a fallu partir, je ne suis pas parti. Ruchiouk ne se souciait guère de nous garder la nuit chez eUe, de peur des voleurs qui auraient bien pu venir, sachant qu'il y avait des étrangers dans sa maison. Maxime est resté tout seul sur un divan, et moi je suis descendu au rez-de-chaussée dans la chambre de Ruchiouk. Une mèche brûlait dans une lampe de forme antique suspendue à la muraille. Dans une pièce voisine, les gardes causaient à voix basse avec la servante, négresse d'Abyssinie qui portait sur les deux bras des traces de peste. Son petit chien dormait sur une veste de soie. Son corps était en sueur : eUe était fatiguée d'avoir dansé, elle avait froid. Je l'ai couverte de ma pelisse de fourrure, et elle s'est endormie. Pour moi, je n'ai guère fermé l'œil. J'ai passé la nuit dans des intensités rêveuses infinies. C'est pour cela que j'étais resté. En contemplant dormir cette belle créature, qui ronflait la tête appuyée sur son bras, je pensais à des nuits de plaisir à Paris, à un tas de vieux souvenirs... et à celle-là, à sa danse, à sa voix qui chantait des chansons sans signification ni mots distinguables pour moi. Cela a duré ainsi toute la nuit. A 3 heures je me suis levé pour aller dans la rue, les étoiles brillaient. Le ciel était clair et très haut. Elle s'est réveiUée, a été chercher un pot de charbon et pendant une heure s'est chauffée, accroupie autour, puis est revenue se coucher et se rendormir.
Le matin, à 7 heures, nous sommes partis. J'ai été chasser avec un matelot dans un champ de coton, sous des palmiers et des gazis. La campagne était belle, des Arabes, des ânes, des buffles allaient aux champs. Le vent soufflait dans les branches minces des gazis. Cela sifflait comme dans des joncs ; les montagnes étaient roses ; le soleil montait, mon matelot allait devant moi, se courbant pour passer sous les buissons et me désignant d'un geste muet les tourterelles qu'il voyait sur les branches. Je n'en ai tué qu'une : je ne les voyais pas. Je marchais poussant mes pieds devant moi et songeant à des matinées analogues... à une entre autres, chez le marquis de Pomereu, au Héron, après un bal. Je ne m'étais pas
couché et le matin j'avais été me promener en barque sur l'étang, tout seul, dans mon habit de collège. Les cygnes me regardaient passer et les feuilles des arbustes retombaient dans l'eau. C'était peu de jours avant la rentrée, j'avais quinze ans.
Comme nature, ce que j'ai encore vu de mieux, ce sont les environs de Thèbes. A partir de Keneh, l'Egypte perd son allure agricole et pacifique, les montagnes deviennent plus hautes et les arbres plus grands. Un soir, dans les environs de Dendérah, nous avons fait une promenade sous les dooms (palmiers de Thèbes) ; les montagnes étaient lie de vin, le Nil bleu, le ciel outremer et les verdures d'un vert livide ; tout était immobile. Ça avait l'air d'un paysage peint, d'un immense décor de théâtre fait exprès pour nous. Quelques bons Turcs fumaient au pied des arbres avec leurs turbans et leurs longues pipes. Nous marchions entre les arbres.
A propos, nous avons vu déjà beaucoup de crocodiles. Ils se tiennent à l'angle des îlots, comme des troncs d'arbres échoués. Quand on en approche, ils se laissent couler dans l'eau comme de grosses limaces grises. Il y a aussi beaucoup de cigognes, et de grandes grues qui se tiennent au bord du fleuve par longues files alignées comme des régiments. Elles s'envolent en battant des ailes quand elles aperçoivent la cange.
Ici, du reste, en Xubie, cela change ; il y a peu d'animaux. Cela devient plus vide. Le Nil se resserre entre des rochers,, lui qui était si large est maintenant resserré, par places, entre des montagnes de pierre ; il a l'air de ne pas remuer et se tient plat, scintillant au soleil.
Avant-hier nous avons passé les cataractes, ou pour mieux dire, les cataractes de la première cataracte (^), car c'est tout un pays. Des nègres nus traversent le fleuve sur des troncs de palmier, en ramant avec les deux mains. Ils disparaissent dans les tourbillons d'écume plus rapidement qu'un flocon de laine noire jeté dans un courant de moulin. Puis le bout de leur tronc d'arbre (sur lequel ils sont couchés) se cabre comme un cheval. On les revoit, ils arrivent à nous et montent à bord ; l'eau ruisselle sur leurs corps lisses comme sur les statues de bronze des fontaines.
La description de la manière dont on passe les cataractes est trop longue. Sache qu'un coup de gouvernail à faux casserait le bateau net sur les rochers. Nous avions environ cent cinquante hommes pour haler notre bateau. Tout cela tire ensemble sur un long câble et gueule d'accord, en poussant de grands cris.
Nous sommes arrêtés dans ce moment faute de vent. Les mouches me piquent la figure ; le jeune Du Camp est parti faire une épreuve. Il réussit assez bien, nous aurons, je crois, un album assez gentil.
Je ne t'ai pas encore, suivant la promesse que je t'avais faite, ramassé des cailloux du Nil, car le Nil a peu de cailloux. Mais j'ai pris du sable. Nous ne désespérons pas, quoique cela soit difficile, d'exporter (expression commerciale) quelque momie.
Ecris-moi donc d'archi-longues lettres, envoie-moi tout ce que tu voudras, pourvu qu'il y en ait beaucoup.
Dans un an à cette époque-ci je serai de retour. Nous reprendrons nos bons dimanches de Croisset. Voilà bientôt cinq mois que je suis parti. Ah ! je pense à toi
(1) Ce «passage» est daté lundi 11 mars, dans les Notes de voyage.
souvent, pauvre vieux. Adieu, je te serre à deux bras, y compris tous tes cahiers. P. S. — Si tu veux savoir l'état de nos boules, nous sommes couleur de pipe culottée. Nous engraissons, la barbe nous pousse. Sassetti est habillé à l'Egyptienne. — Maxime, l'autre jour, m'a chanté du Béranger pendant deux heures et nous avons passé la soirée jusqu'à minuit à maudire ce drôle. — Hein ! comme la chanson des «Gueux» est peu faite pour les socialistes et doit les satisfaire médiocrement !
A SA MERE
Ipsamboul, 24 mars 1850. Dimanche des Rameaux.
Si cette lettre t' arrive, pauvre vieille, eUe sera probablement encore mieux reçue que les autres, car il est probable que les derniers courriers ne t'en ont pas apporté. Tu recevras celle-ci de Wadi-Halfa, c'est-à-dire du point le plus éloigné de tout notre voyage. Avec des détours plus ou moins longs, nous n'allons plus faire maintenant que nous rapprocher insensiblement. Sais-tu que nous sommes à près de 1.400 lieues de distance? Comme ça doit te paraître loin ! pauvre vieille, et comme cette carte d'Egypte te semble longue, n'est-ce pas? Quant à moi, ce n'est que par une réflexion assez longue que je peux calculer la distance qui nous sépare : il me semble toujours que tu es près de moi, que nous ne sommes pas loin, et que si je voulais, je ne serais pas longtemps à te voir. Voilà près de deux mois, sept semaines, que je n'ai eu de tes nouvelles. J'ai encore une quinzaine à attendre avant d'être revenu à la première cataracte, où j'espère en trouver. Et encore c'est bien chanceux ! Va, pauvre vieille, ceux qui restent ne sont pas les seuls à avoir de l'inquiétude. J'éprouve parfois des appétits de te voir qui me saisissent tout à coup comme des crampes de tendresse ; puis le voyage, la distraction de la minute présente, fait passer cela. Mais c'est le soir, avant de m'endormir, que je te donne une bonne pensée et tous les matins, quand je me réveille, tu es le premier objet qui me vienne à l'esprit. Mais dis, je suis bien sûr que tu ne dépenses pas à moi. Je te vois toujours appuyée sur le coude, le menton dans ta main, rêvant avec ton bon air triste. Songe donc, pauvre mère, que 5 est le tiers de 15. Tu me reverras au mois de février prochain. C'est encore l'été et l'hiver à passer.
Si nous n'avions pas eu du vent défavorable, ou plutôt une absence de vent aussi complète, nous serions déjà de retour à Assouan (première cataracte). Mais nous avons mis quinze jours à faire 60 lieues. ïl y a des journées où nous n'avons pas fait une demi-lieue. Ce matin le vent reprend, nous allons un peu, et nous espérons ne pas tarder à arriver à Wadi-Halfa,' d'où nous allons redescendre piano, examinant tout à notre aise. Depuis que nous sommes partis du Caire, en effet, nous n'avons guère quitté la cange. Maintenant, nous allons faire des stations pour examiner ces vieilles bougresses de ruines. La chaleur commence à taper, il faisait hier soir 34 degrés à 8 heures du soir, et toute la journée le soleil avait été caché par les nuages. Au soleil, dans la journée d'avant-hier, nous avons eu 55 degrés centigrades. Nous avons été obligés de renoncer à notre amour désordonné de marcher pieds nus. Même à travers de fortes chaussures, la chaleur du sol se fait sentir vigoureusement, comme si l'on marchait sur des plaques de cheminée tiédies.
En somme, sous le solei] de Nubie, on est comme sous un vaste four de campagne. Mais une chose étrange, c'est que nous n'en sommes nullement gênés. Dans ces climats-ci la chaleur se supporte beaucoup mieux que le froid qui, quelque mince qu'il soit (relativement), gêne beaucoup. Dans ce moment je suis sans pantalon et sans habit, n'ayant pour tout vêtement que mon caleçon et une grande chemise blanche par-dessus.
Nous avons passé les cataractes sans encombre. Au reste, par excès de prudence, nous avons mis pied à terre. C'est une des choses les plus curieuses et les plus belles <jue nous ayons encore vues. Je t'ai parlé, dans ma dernière lettre, des gens d'Assouan €t d'Eléphantine qui traversent le Nil sur des joncs. Un peu plus loin, aux cataractes, ils sont montés, tout nus, sur des troncs de palmiers ; il est amusant de les voir se lancer dans les tourbillons d'écume, disparaître et revenir sur l'eau ; le courant les entraîne entre les rochers comme un fétu de paille, d'une manière rapide et effrayante, leurs dos noirs ruissellent d'eau, leurs dents blanches sourient. Tout cela est d'une élégance de sauvage qui charme profondément.
Avant-hier, nous avons abordé deux bateaux de marchands d'esclaves chargés de négresses (^). Elles venaient du Darfour, du pays des Gallas, de l'intérieur de l'Afrique, femmes volées pour la plupart. Elles étaient empilées dans les canges, qui en regorgeaient comme des charrettes de foin chez nous. Pour costumes elles portaient des amulettes et de petits caleçons de cuir. Nous en avons acheté (pas des femmes) mais des pagnes (leur caleçon). C'est si peu beurré de crasse et de graisse de mouton que ça en empoisonne notre divan. Nous avons marchandé des plumes d'autruche et une petite fille d'Abyssinie, afin de rester plus longtemps à bord et de jouir de ce spectacle qui avait son chic. Quelques-unes, sur des pierres, broyaient de la farine, et leurs longues chevelures tombaient par-dessus elles comme la longue crinière d'un cheval qui broute à terre. Les enfants à la mamelle pleuraient. On faisait la cuisine. Les unes, avec des dents de porc-épic, arrangeaient les chevelures de leurs compagnes. C'était fort triste et singulier. Dans chacun de ces bateaux-là, il y a toujours quelques vieilles négresses qui font et refont ce voyage pour encourager les nouvelles venues, faire qu'elles ne se découragent pas trop et ne se rendent pas malades à force d'être trop tristes. Sais-tu, pauvre chérie, que nous sommes à un mois de distance du pays des singes et des éléphants? mais il faut se limiter et songer que le fond du sac n'est pas inépuisable.
A LA MEME
Philae, 15 avril 1850.
Nous voilà de retour de la Nubie, comme nous sommes partis, en bon état, si l'on peut dire ainsi quand il y a deux grands mois que l'on a reçu des nouvelles de tout ce que l'on a de plus cher au monde. Hier soir nous sommes arrivés à Philae, à la nuit tombante (2). Je suis aussitôt parti à âne avec Joseph pour Assouan (à une lieue d'ici), dans l'espérance d'avoir un paquet de lettres : rien ! J'imagine que
(1) Dans SCS Noies de voyage, Flaubert raconte cet t'-pisodo sous la date du Mardi 19 mars 1850.
(2) Dans ses Notes de voyage, Flaubert date du Mercredi soir, 10 airil, son arrivée à Pliila?.
tu as manqué un courrier et que tous les autres sont à la chancellerie du Caire, où je viens d'écrire immédiatement pour qu'on me les envoie à Keneh, autrement je n'aurais de lettres de toi qu'à notre retour au Caire, à la fin de mai. Ça fera (ou ça ferait) près de quatre mois sans savoir ce que tu es devenue.
Le ciel était bien beau hier au soir, les étoiles brillaient, les Arabes chantaient sur leurs dromadaires. C'était une vraie nuit d'Orient où le ciel bleu disparaissait sous la profusion des astres. Mais j'avais le cœur bien triste, ma pauvre mère tant aimée. Ecris-moi donc plutôt deux fois, plutôt cent fois qu'une, par tous les courriers. Une lettre se perd si vite. Max en a eu déjà plusieurs disparues. Si je savais au moins que les miennes te parviennent, je ne me plaindrais pas. Mais c'est là ma plus grande angoisse. Quand je me figure toi tourmentée, cela me désole. Peut-être es-tu malade, pauvre vieille. Tu pleures peut-être en ce moment, tournant -tes pauvres yeux que j'aime sur cette carte, qui ne te représente qu'un espace vide où ton fils est perdu. Oh non, va, je reviendrai, tu ne peux pas être malade, car un fort désir fait vivre. Voilà bientôt six mois que je suis parti ; dans six mois je ne serai pas loin du retour ; ce sera probablement vers janvier ou février prochain.
Hier soir, chez l'effendi où j'ai été les chercher, il y avait des lettres pour Maxime, il y en avait pour Sassetti même, qui n'en reçoit jamais. Mais de toi, rien, ni d'Achille qui devrait pourtant me donner un peu de tes nouvelles, ni de Bouilhet, ni du père Parain, qui devrait bien quelquefois se lever dès le matin pour m'écrire de n'importe quelle orthographe : «Ta mère se porte bien» ; voilà tout ce que je demande, il me semble que ce n'est guère. Est-ce qu'on ne pense plus à moi? Serait-il vrai, le proverbe : les absents ont tort?
Quant à te parler de notre voyage, ce sera pour une autre fois. Je suis pressé ; nous allons descendre la cataracte, nous déménageons les bagages et nous-mêmes. Le bateau va s'en allerde son côté et nous à pied du nôtre. Et puis, je suis trop en colère pour avoir le loisir de me recueillir. Nos santés sont florissantes, si ce n'est Sassetti, que le climat fatigue un peu. Je ne sais pas comment Maxime ne se fait pas crever avec la rage photographique qu'il déploie ; du reste il réussit parfaitement ; quant à moi, qui ne fais que contempler la nature, fumer des chibouks et me promener au soleil, j'engraisse. Mais je deviens bien laid. Mon nez rougit, et il m'y pousse des poils comme à celui du capitaine Barbet.
Adieu, pauvre tant adorée ; je t'embrasse et te surembrasse.
A LA MEME
[22 avril 1850.]
Nous sommes en plein été. A 6 heures du matin, nous avons régulièrement vingt degrés Réaumur à l'ombre, dans la journée c'est trente environ. La moisson est faite depuis longtemps, et avant-hier nous avons mangé une pastèque. Où es-tu, toi, pauvre vieille, est-ce à Croisset? à Nogent? à Paris? et ce voyage d'Angleterre? Envoie-moi les plus longues lettres possibles ; parle-moi de toi, de ta vie, de tout ce qui se passe. Comme la petite Liline sera gentille l'hiver prochain, fait-elle bien des progrès dans la lecture?
C'est une bien bonne vie que celle que nous menons. Voilà le voyage de Nubie fini. La conclusion de celui d'Egypte approche aussi. Nous quitterons notre pauvre cange avec peine. Maintenant, nous redescendons lentement à l'aviron ce grand fleuve que nous avons monté avec nos deux voiles blanches. Nous nous arrêtons devant toutes les ruines. On amarre le bateau, nous descendons à terre. Toujours, c'est quelque temple enfoui dans les sables jusqu'aux épaules, et qu'on voit en partie comme un vieux squelette déterré. Des dieux à tête de crocodile et d'ibis sont peints sur la muraille blanchie par les fientes des oiseaux de proie, qui nichent entre les intervalles des pierres. Nous nous promenons entre les colonnes. Avec nos bâtons de palmier et nos songeries, nous remuons toute cette poussière. Nous regardons à travers les brèches des temples le ciel qui cassepète de bleu. Le Nil coulant à pleins bords serpente au milieu du désert, ayant une frange de verdure à chaque rive. C'est toute l'Egypte. Souvent, il y a autour de nous un troupeau de moutons noirs qui broute. Quelque petit garçon, nu, leste comme un singe, avec des yeux de chat, des dents d'ivoire, un anneau d'argent dans l'oreille droite et de grandes marques de feu sur les joues, tatouage fait avec un couteau rougi. D'autres fois, ce sont de pauvres femmes arabes couvertes de guenilles et de colliers, qui viennent vendre des poulets à Joseph, ou qui ramassent avec leurs mains des crottes de biques pour engraisser leur maigre champ. Une chose merveilleuse, c'est la lumière ; elle fait briller tout. Dans les villes, cela nous éblouit toujours, comme ferait le papillotage de couleurs d'un immense bal costumé. Des vêtements blancs, jaunes ou azur se détachent, dans l'atmosphère transparente, avec des crudités de ton à faire pâmer tous les peintres. Pour moi, je rêvasse de cette vieille littérature, je tâche d'empoigner tout ça. Je voudrais bien imaginer quelque chose, mais je ne sais quoi. Il me semble que je deviens bête comme un pot.
Nous lisons dans les temples les noms des voyageurs, cela nous paraît bien grêle et bien vain. Nous n'avons mis les nôtres nulle part. Il y en a qui ont dû demander trois jours à être gravés, tant c'est profondément entaillé dans la pierre. Quelques-uns se retrouvent partout avec une constance de bêtise sublime. Il y a un nommé Vidua surtout qui ne nous quitte pas. Avant-hier, à Ombos (^), Max a découvert celui de ce pauvre Darcet. Les lettres sont là à se ronger au grand air, pendant que son corps se pourrit là-bas, dans une troisième partie du monde. C'est sans doute ce pauvre nom à demi effacé déjà qui survivra de lui le plus longtemps. Il est venu l'écrire en Egypte, il a vécu à Paris, et il a été mourir en Amérique. Oiielles réflexions philosophiques, comme dirait Fellacher ! (^)
Toutes les fois que nous arrivons devant des statues, dans un temple, Max fait devant elles le salut arabe en portant la main à son front, et s'informant de leur santé. Ça ne varie pas. Sassetti a depuis quelque temps une rage de chasse que rien n'arrête. Il est vêtu à l'Egyptien, ce qui hii donne un air mastoc assez risible. C'est un garçon de très bon cœur et qui nous est fort dévoué. Il possède beaucoup de talents utiles. Maintenant il est cordonnier et raccommode nos chaussures avec du
(1) Roum-Oumbou. — Voir Noies de voyage, où Flaubert raconte cet incident sous la date du samedi 20 [avril 1850], ce qui permet de dater la lettre.
(2) Professeur d'écriture à Rouen.
fil de fouet ciré. Nos hardes s'usent. Le chic commence. Je donnerais je ne sais quoi pour que tu puisses connaître ce brave Joseph. C'est une des balles les plus curieuses qu'il soit possible de voir. Il se livre toujours à la confection des douces (plats sucrés) et des hé-fds-tecks (beaf steaks). Nous avons eu une fière chance de tomber sur un pareil drogman. Il est très expérimenté et de bon entendement.
Nous avons à bord un vieux matelot qu'on appelle Fergalli et qui me rappelle ce bon Pitchef (^). Plus on lui fait de farces, donne de calottes, coups de poings, etc.. et plus il est satisfait. Quelquefois même on le jette à l'eau, alors on rit beaucoup. Les plaisanteries sont toujours de le tuer, de l'écorcher \ni, de le mettre à la broche. Comme il est chauve, on lui retire son bonnet et on lui donne de grandes calottes sur la tête. Quelquefois les matelots font mine d'aller le féliciter sur sa nomination de pacha, et on lui donne un charivari qui consiste à faire avec la main et la bouche des pets factices ; on le rase avec un couteau ; on le déshabille pour qu'il danse. Il y a quelques jours, on l'a habillé en femme avec un voile sur la figure et un morceau de toile à voile pour robe. C'était la mariée, on faisait la noce. Cela pouvait passer pour un de ces spectacles « où un père de famille n'aurait pas été bien aise de mener sa jeune personne )i. Après quoi, ces bons Arabes se sont mis à faire leur prière avec des prosternations, des Allah et des Mohammed, comme les plus braves gens du monde. Il n'y a rien de plus gai que ces hommes, ou pour mieux dire de plus enfant ; un rien les abat, comme peu de chose les amuse.
Les messieurs de la haute classe ne détestent pas le liquide. Les gouverneurs des petites villes où nous passons viennent nous faire des visites à bord, dans l'espérance d'attraper une bouteille d'eau-de-vie. La canaillerie de ces drôles se rehausse de tous les respects dont on les entoure. A Wadi-Halfa nous avons fait la connaissance du gouverneur d'Ibrim, chargé de recueilhr l'impôt dans toute la province. Ce n'est pas une mince besogne. Cela s'exécute à grand renfort de coups de bâton, et arrestations, et enchaînements. Nous sommes descendus avec lui, côte à côte, pendant trois jours. Un villageois n'avait pas voulu payer, le scheik l'a enchaîné et enlevé dans sa cange. Quand elle a passé près de nous, nous avons vu ce pauvre vieux couché au fond du bateau, tête nue sous le soleil et dûment cadenassé ; sur la rive, des hommes et des femmes suivaient en criant. Ça n'émoussait nullement notre brave Turc, qui a jugé cependant prudent, pendant deux jours, de ne pas nous quitter de vue, espérant que si par hasard on l'attaquait nous avions de très jolis fusils qui portent fort loin. Il venait, tout en descendant le Nil comme nous, nous faire des visites. Une fois, il nous a amené un petit mouton en cadeau, ce qui nous a été sensiblement agréable, car depuis six semaines nous n'avions mangé que du poulet et de la tourterelle. Nous avons eu avec ce brave homme des conversations sur sa spéciahté, c'est-à-dire qu'il nous a donné beaucoup de détails sur la manière de faire mourir un homme à coups de bâton, en un nombre de coups déterminés ; ils vous exposent tout cela très gentiment, en riant, comme on cause spectacles, et l'exécutent très placidement, comme on fume sa pipe.
Pour te donner une idée de tout ce que je vois, va à la bibliothèque de Rouen et demande à voir le grand ouvrage d'Egypte, le volume de planches d'antiquités.
(1) Surnom donné à Alexandre Bourlet de La Vallée.
M. Pottier (ou l'ami Lebreton) se fera un plaisir de te montrer ça. Au reste, cet ouvrage n'est pas rare, quelque particulier l'a peut-être.
Voilà, il me semble, une longue lettre, pauvre chère vieille ; qu'elle t'arrive vite, qu'elle te remonte, qu'elle te fasse du bien, comme un bon vent frais, ranimant. Adieu, je t'en\'oie toute ma tendresse.
A SA MERE
Thèbes. aman-és au rivage de Louqsor, 3 mai 1850 [1^' mai 1850] (').
Il est quatre heures et demie du matin. Je me lève à la hâte, pauvre chère mère, pour t'envoN'er ce mot à Keneh, à l'agent français qui le fera pas-ser au Caire. Je fais partir un exprès à cheval pour le porter et me rapporter des lettres de toi, s'il y en a. Serai-je plus heureux à Keneh qu'à Assouan? Dieu le veuille !
Nous sommes arrivés hier au soir à Thèbes, à neuf heures. Nous nous sommes promenés dans Louqsor au clair de lune. Elle se levait derrière les enfilades des colonnes, éclairant de grandes ruines. Ah ! comme le ciel est beau ici, pauvre vieille, quelles étoiles, quelle nuit ! Nous n'avons encore rien vu de Thèbes, mais ce doit être magnifique ! Nous allons y rester une quinzaine, j'imagine, car c'est immense, et comme nous voulons bien voir et ne pas nous échigner, nous prendrons notre temps. Par ce système, aucun de nous n'a été encore fatigué. Je vois que nous ne serons pas à Jérusalem avant le l^'^ ou le 15 juillet probablement et à Constantinople avant octobre ou novembre ; au reste il est impossible d'avance de rien indiquer de précis. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'hiver prochain, en janvier ou février, tu verras ton pauvre fieu. Prends donc patience, pauvre mère ; le temps passe, nous voilà à moitié. La seconde moitié passera plus vite que la première. Comme nous causerons dans nos fauteuils, au coin du feu ! Depuis ma dernière lettre d'Esneh, partie le 26 avril (^), je n'ai rien de nouveau à te dire, si ce n'est que j'ai tous les doigts noircis de nitrate d'argent, pour avoir aidé mon associé, hier, à Herment, dans ses travaux photographiques. Il s'est développé en lui une rage de natation qui aurait pu devenir désastreuse, si on n'avait fini par le prier de^cesser. Il se jetait dans le Nil, en pleine eau, sans faire attention qu'il y a beaucoup de crocodiles ; cependant, sur nos remontrances, il a cessé. C'est un bien bon bougre ! Nos santés continuent à être superbes et nos mines ressemblent de plus en plus à des pipes extra-culottées !
Adieu, pauvre chérie ; je n'ai plus que le temps de t'embrasser de tout mon cœur. A toi.
(1) Publiée dans la Revue (Revue des Revues) du 15 octobre 1902, sous la date que nous conscr\-ons. Mais cette date est fausse, si l'on en juge par les Notes de voyage. Flaubert dit être amvé à Louqsor-Thèbes le lundi 30 avril à 8 heures et demie du soir. D'après cette indication, la lettre serait du 1*'' mai. Il est probable qu'ici, comme souvent d'ailleurs, on a daté d'après les cachets de la poste (qui ne sont pas nécessairement ceux du jour où Flaubert écrit) et ajouté une mention de date inexacte aux indications d'heure de jour et de lieu portées par Flaubert lui-môme sur l'autographe.
(2) Cette lettre n'a pas été retrouvée.
A LA MÊME
Entre Kaff et Keneh, 16 mai 1850.
Nous avons quitté (enfin et hélas !) Thèbes hier matin. Il y a de quoi y rester longtemps et dans un perpétuel ébahissement. C'est de beaucoup ce qu'il y a de plus beau en Egypte et peut-être ce que nous verrons de plus crâne dans tout notre voyage. Ce soir, nous arriverons à Keneh probablement. Si je n'y ai pas de lettres, je n'ai plus d'espoir d'en avoir qu'au Caire. Enfin ! Dieu bénisse la poste et les chanceliers. Si je savais au moins que tu as reçu toutes les miennes ! Je mets dans mes envois le plus de régularité possible ; je fais partir des exprès à cheval quand je n'ai pas d'occasion. Avec tout cela, j'ai bien peur que tu ne passes souvent plusieurs courriers sans avoir de mes nouvelles. Mais tranquillise-toi, bonne mère, je vais et nous allons tous bien. En fait d'inconvénients de voyage, croiras-tu que je viens de passer quatre jours sans fumer! faute de tabac. Le tabac des paysans arabes me semblant exécrable, je soupire après le caporal.
Je viens tout à l'heure de rater une grande cigogne qui se promenait tranquillement sur la rive. Ma balle a été à cinquante pas plus loin faire des ricochets sur le sable, et la cigogne tranquillement est remontée dans l'air, laissant pendre ses pattes et donnant de grands coups d'ailes.
Nous venons, pauvre vieille, de passer à Thèbes quinze bien bons jours. C'est beau ! ce devait être au moins une ville aussi grande que Paris. Il faut trois jours rien que pour voir, sans s'arrêter, les ruines qui en demeurent encore, quoique tout soit ravagé et aux trois quarts enfoui. C'est une plaine entre deux chaînes de montagnes, traversée par le Nil, parsemée d'obélisques, de colonnades, de frontispices, de colosses. Je n'oublierai jamais la première impression que m'a fait le palais de Karnac. Ça m'a semblé une demeure de géants, où l'on devait servir dans des plats d'or des hommes entiers à la brochette, comme des alouettes. Nous avons passé les trois jours, Maxime photographiant et moi estampant ou pour mieux dire faisant estamper. J'avais parmi mes ouvriers un guide qui parlait un peu anglais ; nous nous entendions à moitié dans un charabia composé d'anglais, d'italien et d'arabe :
— Allah ! allah ! allons, go on ! go on ! S. n. de D,
— Si, signor, si, signor, é questo bené.
— T'is not very bad, but your paper is not clean.
— Taïeb, taïeb.
Et ainsi de suite. Nous vivions, c'est-à-dire nos affaires étaient dans une petite chambre qui avait pour plafond de grandes dalles peintes en bleu de ciel, et nous voyions devant nous, sur la muraille, des reines avec de grandes coiffures, qui tenaient des rois par la taille. — La nuit, je dormais dehors sur une grande pierre (recouverte de mon matelas), couché sur le dos, le nez tourné aux étoiles, au bruit des tarentules et à l'aboiement des chacals, qui alternait avec celui des chiens des villages voisins. Puis nous avons passé sur la rive gauche du Nil. Après avoir pendant deux jours logé à Louqsor même, dans le palais de France (maison donnée par Méhémet-Ali, lors de l'expédition de Louqsor pour l'obélisque), nous avons été camper au pied du fameux colosse. Il n'a pas chanté au lever du soleil, mais le gre-
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din m'a envoyé la nuit une grêle de moustiques qui m'ont dévoré les jambes, et m'ont empêché de dormir ; d'autant plus que le vent qu'il faisait secouait la tente avec furie. Le jour suivant, nous avons couché au Rhamesséion (tombeau d'Osymandias), et celui d'après à Biban-El-Molouk, ou autrement Vallée des Rois. C'est une merveille. Figure-toi une vallée entière, coupée dans une montagne où il n'y a pas plus de végétation que sur une table de marbre, et des deux côtés des carrières, ce sont autant de tombeaux. On descend dans chacun par une série d'escaliers, les uns au bout des autres, et qui n'en finissent plus. Puis on entre dans deux grandes salles, peintes de haut en bas et au plafond. On y voyage, le mot est littéral. Figure-toi les grottes de Caumont, dont les murs seraient poncés et couverts de peintures d'or, d'azur, etc. Ce sont des représentations fantastiques ou symboliques, des serpents à plusieurs têtes qui marchent sur des pieds humains, des têtes décapitées qui naviguent, des singes qui traînent des navires, des rois sur leurs trônes avec des visages verts et des attributs étranges. Les peintures sont fraîches comme si elles venaient d'être faites, et s'enlèvent sous le pouce. Ailleurs ce sont des joueurs de harpe, des danseuses, des gens qui
mangent [ ], on en cassepète. Tu n'en es pas quitte, va ! je t'en reparlerai plus
d'une fois.
Il y a, à l'entrée de la vallée des Rois, au-dessus du Rhamesséion, un vieux Grec qui fait le commerce d'antiquités. Il vit là comme dans une tour, au milieu de la montagne, dans une maison pleine de momies, tout seul, et loin des humains. De vieilles carcasses racornies, plantées debout contre le mur, grimacent dans un coin de sa tour, son rez-de-chaussée est bourré de cercueils, et la chambre où il nous a reçus a pour volet une planche peinte qui couvrait quelque citoj'en du temps de Sésostris. Il est venu nous rendre notre visite un matin, comme nous étions campés au pied du colosse de Memnon. Il avait un turban blanc, une chemise de Nubien blanche et un parapluie en coton blanc. Ce vieux fils de Lemnos portait en outre à sa main gauche son chibouk et un bâton en bois blanc tourné par lui-même et terminé par une pointe en fer, pour s'aider à marcher sur les rochers. Il avait les pieds nus dans ses savates et se traînait en soufflant.
Quant à emporter en France des momies, ce serait difficile, l'exportation en est défendue maintenant. Nous aurions beaucoup d'embarras pour les passer en contrebande au Caire et pour les embarquer à Alexandrie. Ça nous demanderait trop de temps et d'argent.
A Keneh nous allons faire une pointe jusqu'à Kosséïr pour voir la mer Rouge que nous ne connaîtrions point sans cela, puisque le voyage du Sinai n'aura pas lieu. Nous en aurions pour vingt jours de désert (au mois de juillet ce serait peut-être dur), douze jours de lazaret à Gaza, et 3,000 francs de droit de passage au scheik de El-Akabah. Ce serait absurde. Le voyage de Kosséïr au contraire nous demandera quatre ou cinq jours, c'est une promenade.
Hier, avant de quitter Thèbes, nous avons pris des chevaux et nous avons été faire un grand tour dans la campagne, derrière Karnac et Louqsor. Au milieu de la journée nous nous sommes arrêtés dans un village et nous sommes entrés dans un jardin. Les arbres, orangers, citronniers, palmiers, étaient si serrés les uns près des autres qu'il fallait se baisser pour passer dessous. Là, nous nous sommes reposés
à l'ombre, sur un paquet de branches sèches de palmier. Le gamin qui nous suivait à pied a été chercher le gardien du jardin, qui nous a apporté une grande jatte de mattes (^) avec des petits pains chauds posés sur un panier plat en paille de couleur, tressée. Le ruisseau qui arrose le jardin, large d'un pied et profond d'un demipouce, coulait devant nous, sous la semelle de nos bottes, traînant des feuilles sur son courant, tout com.me une rivière. — Nous sommes restés là deux grandes heures à causer. Puis nous sommes remontés à cheval et nous sommes dirigés sur Karnac. C'est avec un serrement de cœur que nous lui avons dit adieu. Quelle étrange chose ! Etre ému en quittant des pierres ! et quand tant d'autres choses nous émeuvent.
J'ai énormément pensé à Alfred à Thèbes. Si le système des Saint-Simoniens est vrai, il voyageait peut-être avec moi ; alors ce n'était pas m.oi qui pensais à lui, mais lui qui pensait en moi. Et je songe bien aux autres aussi, pauvre mère ! Je ne peux admirer en silence, j'ai besoin de cris, de gestes, d'expansion ; il faut que je gueule, que je brise des chaises, en un mot que j'appelle les autres à participer à mon plaisir, — et quels autres appeler que ses plus aimés?
Quand je prends une feuille de papier pour t'écrire, le diable m'emporte si je sais quoi mettre. — Puis, de soi-même, ça vient, je bavarde. Je m'amuse, les lignes s'allongent ; mais quand je ne sais plus que dire, je jette sur elles un bon regard d'adieu et je leur dis dans ma pensée : allez-vous-en là-bas vite, vite, embrassez-la pour moi. — Des lignes d'écriture embrasser quelqu'un ! Suis-je bête? allons, pas fort !
Adieu, pauvre chérie, mille tendresses ; allons, remonte-toi un peu, «tu te manges le sang» — «tu ne te fais pas de raison ;.
17. Keneh. — Grande joie! chère mère, mon cœur en saute. Voilà dix lettres pour moi, dont une du père Parain et une deBouilhet. Quant à toi, je t'embrasse à t'étouffer, je vois que tu vas bien, que tu es raisonnable, je t'en aime mille fois plus pour cela. Tu te conduis bien. Comme tes lettres sont gentilles ! Je les ai dévorées comme un affamé. Adieu, encore mille baisers.
A EMMANUEL VASSE
17 mai 1850.
A boid de notre cangc, entre Kour et Keneh.
Je ne sais, cher ami, si tu as reçu un mot de moi daté du Caire, en réponse à un envoi de ta seigneurie, envoi dont je n'ai pu apprécier que l'intention, puisqu'il est arrivé à Rouen comme j'étais déjà en Egypte ; je crois t'en avoir remercié dans ma dernière lettre ; à mon retour ce sera ma première occupation de te lire, sois-en sûr.
Que deviens-tu et comment supportes-tu cette polissonne d'existence? que dit-on à Paris? Quant à nous, nous n'avons pas reçu de nouvelles d'Europe depuis la fin de janvier dernier; voilà en effet quatre grands mois que nous vivons sur le
(1) Sic. Dans les Notes de voyage, on racontant cette promenade (sous la date du lundi 13 mai), Flaubert écrit (tune jatte de lait caillé».
Nil, ne voyant que ruines, crocodiles et fellahs. Ce n'est pas le moyen d'être fort en politique ni de se tenir au courant du mouvement social. Au reste, si tout en France est dans le même état qu'à mon départ, si le bourgeois y est toujours aussi férocement inepte, et l'opinion publique aussi lâche, en un mot si la pot-bouille générale y exhale une odeur de graillon aussi sale, je ne regrette rien ; au contraire, que tout cela s'arrange pour le mieux ou pour le pis, je ne demande rien du gâteau général, m'écartant de la foule pour n'avoir pas les coudes foulés.
Pour le moment nous revenons de la Nubie, du désert d'Abou-Coulome et de Korosko ; demain ou après-demain nous partons pour Kosséïr, sur les bords de la mer Rouge, et dans trois semaines nous ferons une excursion à la grande oasis indépendante de Thèbes.
Tu vois que nous nous foutons complètement de tout ce qui se passe et que nous vivons comme de grands égoïstes, aspirant à pleins poumons le bon air chaud des tropiques, contemplant le ciel bleu, les palmiers et les chameaux, buvant du lait de buffle, fumant dans de longues pipes et dormant le nez aux étoiles. Je crois du reste que jusqu'à présent peu de voyages en Egypte (j'en excepte les voyages de savants) ont été aussi complets que le nôtre ; on met ordinairement trois mois à \'oir ce paj^s, nous en aurons mis huit. Nous avons relevé, dessiné, mesuré tous les temples de la Nubie et du Saïd (quant au Delta, l'inondation nous empêchera de le connaître aussi bien) ; nous avons fait également une excursion dont peu de voyageurs se donnent la fatigue, celle du lac Mœris et du Fayoum.
Nous ne serons pas de retour au Caire avant la fin du mois prochain ; nous nous embarquerons à Alexandrie pour Beyrout oii je compte bien, mon cher Monsieur, avoir une lettre de toi ; de Beyrout nous nous mettrons en selle pour visiter toute la Palestine et la Syrie ; notre intention est de faire ensuite le voyage des îles Chypre, Candie et Rhodes.
Comme tu t'es occupé pendant de longues années de Candie, envoie-moi là-dessus le plus de questions que tu pourras, je m'informerai et verrai par moimême tout ce que tu me diras ; je te promets la bonne volonté la plus sincère. Expédie-moi donc par le courrier le plus prochain (à Beyrout) une masse de notes, tant pour mon instruction personnelle que pour te servir d'éclaircissement à mille solutions qui sans doute te tourmentent. Si tu as quelque lettre à faire remettre ou n'importe quelle commission, tu sais, cher et vieil ami, que je suis tout à toi. Ma mère a dû écrire à M'"^ Vasse que nous irions à Larnaka (^), ainsi je ne te demande rien pour ta sœur de ce côté ; je crois du reste que tu n'es pas avec elle en correspondance bien suivie ; tu peux t'appliquer ce mot connu : il n'y a pas de ressemblance entre moi, ma famille et une botte d'asperges, nous ne sommes pas tous très unis. Le principal, quant à la famille, c'est de n'en être pas embêté. Or tu as su, par ton travail et une patience héroïque, te faire une position qui t'en rend indépendant ; dis-moi si elle s'améliore, si tu montes en grade, c'est-à-dire si l'argent augmente à mesure que la besogne diminue ; tu sais que tout ce qui t'intéresse m'intéresse. Voilà longtemps que nous portions ensemble ce vénérable habit de collège et que nous mangions les fromages de Neufchâtel du père Degouay. Comme
(1) Dans l'île de Chypre.
c'est vieux ! comme il a coulé de l'eau sous le pont depuis ! comme j'ai déjà usé de bottes et regardé brûler de chandelles ! Qu'est-ce que sont devenus tous ceux qui étaient avec nous?... établis, dispersés, crevés, oubliés, mariés, cocus, députés, etc., etc., tout cela est drôle. Et «le Garçon»? y penses-tu quelquefois? Adieu, cher vieux camarade, le ciel te tienne en joie ; je t'embrasse.
A toi.
Aurais-tu la bonté d'envoyer à Croisset un simple mot à ma mère, lui disant que tu as reçu de mes nouvelles et que je me porte bien, tu me rendras service.
A LOUIS BOUILHET
[4 juin 1850.] Entre Girgeh et Siout (>).
Et d'abord, mon cher Monsieur, permettez-moi de vous adresser l'hommage de mon admiration frénétique pour le morceau que tu m'as envoyé sur Don Dick d'Arrah. C'est taillé ! voilà du style ! Sérieusement c'est fort beau. Je viens de le relire encore une fois et d'en rire comme trois cercueils ouverts. Il y a là des reprises et des mouvements de maître tout à fait crânes. Ce vieux Richard ! ça m'a donné une envie de boire de sa bière, que la langue m'en pèle. Je vois le sable qui parsème le sol de l'établissement, je l'entends qui craque sous les bottes. La salle doit être au rez-de-chaussée, basse, humide, sentir le moisi et avoir peu de lumière. Homme cruel, tu ne m'as pas dit où se fonde l'établissement. Ce doit être dans le «bas» de la ville, rue Nationale ou rue de la Savonnerie plutôt, à moins que ce ne soit à Saint-Sever, ce qui serait sublime. Oui, en voilà encore un qui s'établit, un qui est fixé ! et nous, nous sommes bien loin d'être établis ni fixés, même à quelque chose. Quant à moi, j'y renonce. J'ai beaucoup réfléchi à tout cela depuis que nous nous sommes quittés, pauvre vieux. Assis sur le devant de ma cange, en regardant l'eau couler, je rumine ma vie passée avec des intensités profondes. Il me revient beaucoup de choses oubliées, comme de vieux airs de nourrice dont il vous survient des bribes. Est-ce que je touche à une période nouvelle? ou à une décadence complète? Et, du passé, je vais rêvassant à l'avenir, et là je n'y vois rien, rien. Je suis sans plan, sans idée, sans projet, et ce qu'il y a de pire, sans ambition. Quelque chose, l'éternel « à quoi bon? » répond à tout et clôt de sa barrière d'airain chaque avenue que je m'ouvre dans la campagne des hypothèses. On ne devient pas gai en voyage. Je ne sais si la vue des ruines inspire de grandes pensées. Mais je me demande d'où vient le dégoût profond que j'ai maintenant, à l'idée de me remuer pour faire parler de moi. Je ne me sens pas la force physique de publier, d'aller chez l'imprimeur, de choisir le papier, de corriger les épreuves, etc. Et qu'est-ce que cela, comparativement au reste? Autant travailler pour soi seul. On fait comme on veut et d'après ses propres idées. On s'admire, on se fait plaisir à soi-même, n'est-ce pas le principal? Et puis, le public est si bête ! Et puis, qui est-ce qui lit? Et que lit-on? et qu'admire-t-on? Ah ! bonnes époques tranquilles, bonnes époques à perruques, vous viviez d'aplomb sur vos hauts talons et sur vos cannes ! mais le
{]) La date est indiquée en toutes lettres dans le corps de la lettre.
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sol tremble sous nous. Où prendre notre point d'appui, en admettant même que nous ayons le levier? Ce qui nous manque à tous, ce n'est pas le style, ni cette flexibilité de l'archet et des doigts désignée sous le nom de talent. Nous avons un orchestre nombreux, une palette riche, des ressources variées. En fait de ruses et de ficelles, nous en savons beaucoup plus qu'on n'en a peut-être jamais su. Non, ce qui nous manque, c'est le principe intrinsèque. C'est l'âme de la chose, l'idée même du sujet. Nous prenons des notes, nous faisons des voyages, misère, misère ! Nous devenons savants, archéologues, historiens, médecins, gnaffes et gens de goût. Qu'est-ce que tout ça y fait? Mais le cœur? la verve, la sève ; d'où partir et où aller? Oui, quand je serai de retour, je reprendrai et pour longtemps, je l'espère, ma vieille vie tranquille sur ma table ronde, entre la vue de ma cheminée et celle de mon jardin. Je continuerai à vivre comme un ours, me moquant de la patrie, de la critique et de tout le monde. Ces idées révoltent le jeune Du Camp qui en a de tout opposées, c'est-à-dire qui a des projets très remuants pour son retour et qui veut se lancer dans une activité démoniaque. A la fin de l'hiver prochain, nous causerons de tout cela, mon bonhomme.
Je m'en vais te faire une confidence très nette : c'est que je ne m'occupe pas plus de ma mission que du roi de Prusse. Pour « remplir mon mandat » exactement, il eût fallu renoncer à mon voyage. C'eût été trop sot. Je fais parfois des bêtises, mais pas de si pommées. Me vois-tu dans chaque pays m'informant des récoltes, du produit, de la consommation? combien fait-on d'huile, combien goinfre-t-on de pommes de terre? Et dans chaque port : combien de navires? quel tonnage? combien en partance? combien en arrivée? dito, report d'autre part, etc. m... ! Ah non, franchement je te le demande, était-ce possible? Et après tant de turpitudes (mon titre en est déjà une suffisante) si on avait fait quelques démarches, que les amis se fussent remués et que le ministre eût été bon enfant, j'aurais eu la croix ! tableau ! satisfaction pour le père Parain. Eh bien non, mille fois, je n'en veux pas, m'honorant tellement moi-même que rien ne peut m'honorer.
Je pense bougrement à toi, va, grande canaille, je te vois circulant dans les rues de Rouen, les coudes serrés, le nez au vent, avec ta canne et le chapeau gris, maintenant que nous sommes en été. A ce moment, mardi 4 juin 2 h. 1 /2 de l'aprèsmidi, je te vois tournant le coin de la rue Ganterie à côté de la crosse. A propos, voilà le grand moment qui approche. Ce sera décisif et pour n'y plus revenir, on va savoir enfin à quoi s'en tenir, le prix de discours français décidera tout. Je ne serai plus dans cette perplexité atroce qui me poursuit jusqu'au miheu du désert, comme des djins. Sera-ce Pigny? Sera-ce Defodon? lequel? c'est comme la bataille d'Actium. Le sort de l'humanité en dépend, peut-être. Je comparerais volontiers l'un à Catilina et l'autre à César. A moins que le premier ne devienne un Marins, et que dans le second ne se découvre plus tard un Sylla ! Et qui sait ! les meilleures républiques ont été ébranlées par des ambitions qui, dans l'origine, paraissaient moins dangereuses ; une action futile cache souvent un motif sérieux. Alcibiade fit couper la queue de son chien pour détourner l'attention des Athéniens.
Il paraît que l'établissement de bacheliers va bien et que tu fais la répétition avec succès. Tant mieux ; tâche de gagner de l'argent et de bien vivre. C'est toujours ça.
J'ai vu Thèbes, vieux, c'est bien beau ; nous y sommes arrivés un soir à 9 heures, par un clair de lune qui cassepétait sur les colonnes. Les chiens aboyaient, les grandes ruines blanches avaient l'air de fantômes, et la lune à l'horizon, toute ronde et rasant la terre, semblait ne pas bouger et se tenir là exprès. A Karnac nous avons eu l'impression d'une vie de géants. J'ai passé une nuit aux pieds du colosse de Memnon dévoré de moustiques. Ce vieux gredin a une bonne balle, il est couvert d'inscriptions ; les inscriptions et les m... d'oiseaux, voilà les deux seules choses sur les ruines d'Egj'pte qui indiquent la vie ; la pierre la plus rongée n'a pas un brin d'herbe. Ça tombe en poudre comme une momie, voilà tout. Les inscriptions des voyageurs et les fientes des oiseaux de proie sont les deux seuls ornements de la ruine. Souvent, on voit un grand obélisque tout droit avec une longue tache blanche qui descend comme une draperie dans toute la longueur, plus large à partir du sommet et se rétrécissant vers le bas. Ce sont les vautours qui viennent iienter là depuis des siècles. C'est d'un très bel effet, et d'un curieux « symbolisme ». La nature a dit aux monuments égyptiens : Vous ne voulez pas de moi, la graine du lichen ne pousse point sur vous? eh bien, je vous chierai sur le corps.
Dans les hypogées de Thèbes (qui sont une des choses les plus curieuses et les plus amusantes que l'on puisse voir) nous avons découvert des gaudrioles pharaoniques, ce qui prouve, Monsieur, que de tout temps on s'est damné, on a aimé la fillette, comme dit notre immortel chansonnier. C'est une peinture représentant des hommes et des femmes à table, mangeant et buvant tout en se prenant par la taille et en s'embrassant. Il y a là des profils d'un cochon charmant, des œils de bourgeois en goguette admirables. Plus loin, nous avons vu deux iillettes avec des robes transparentes, les formes on ne peut plus p..., et jouant de la guitare d'un air lascif. C'est b... comme une gravure lubrique, Palais-Royal 1816. Cela nous a fait bien rire et donné à songer.
Quelque chose de bougrement m.agnifique, ce sont les tombeaux des rois. Figure-toi des carrières de Caumont, dans lesquelles on descend par des escaliers successifs, tout cela peint et doré du haut en bas et représentant des scènes funèbres, des morts que l'on embaume, des rois sur leurs trônes avec tous leurs attributs, et des fantaisies terribles et singulières, des serpents qui marchant sur des jambes hum.aines, des têtes décapitées portées sur des dos de crocodiles, et puis des joueurs d'instruments de musique et des forêts de lotus. Nous avons vécu là trois jours. C'est très ravagé et abîmé, non pas par le temps, mais par les voyageurs et les savants.
Nous avons fait une chasse à la hyène. Ça a consisté à passer la nuit à la belle étoile, ou mieux aux belles étoiles, car je n'ai jamais vu le ciel beau comme cette nuit-là. Mais la bête féroce s'est moquée de nous : elle n'est pas venue. En revanche, un jour que je m^e promenais à cheval tout seul et sans armes du côté des hypogées, pendant que Maxime photographiait de son côté, je montais lentement et le nez baissé sur ma poirtine, m.e laissant aller au mouvement du cheval, quand tout à coup, j'entends un bruit de pierres qui déroulent ; je lève la tête et je vois sortant d'une caverne, à dix pas en face de m.oi, quelque chose qui monte la roche à pic, comme un serpent. C'était un gros renard ; il s'arrête, s'asseoit sur le train de derrière et me regarde. Je prends mon lorgnon et nous restons ainsi à nous contempler
réciproquement pendant trois minutes, nous livrant sans doute à part nous-mêmes à des réflexions différentes. Comme je m'en retournais tranquillement, maudissant la sottise que j'avais faite de n'avoir pas emporté mon fusil, voilà qu'à ma gauche, d'une autre caverne (le sol en est plus percé en cet endroit qu'une écumoir ne l'est de trous) débusque avec un calme impudent le plus beau chacal que l'on puisse voir. Il s'est en allé tranquillement, à petits pas, s'arrêtantde temps à autre pour détourner la tête et me lancer des œillades méprisantes. A Karnac, nous étions étourdis la nuit du bruit de ces gaillards-là qui hurlaient comme des diables ; l'un d'eux est venu, une nuit, voler notre beurre au milieu de notre campement. Quant aux crocodiles, ils sont plus communs sur le Nil que les aloses dans la Seine. Nous tirons dessus quelquefois, mais toujours de trop loin. Pour les tuer, il faut les atteindre à la tête et ce n'est qu'en s'approchant très près (mais ils ont l'oreille fine et détalent lestement) que l'on a chance d'exterminer ces odieux monstres. Quelle belle idée que celle du monstre ! L'animal méchant pour le plaisir d'être m.échant !
A Esneh j'ai revu Ruchiouk-Hânem, c'a été triste. Je l'ai trouvée changée. Elle avait été malade. Le temps était lourd, il y avait des nuages. Sa servante d'Abyssinie jetait de l'eau par terre pour rafraîchir la chambre. Je l'ai regardée longtemps, afin de bien garder son image dans m.a tête. Quand je suis parti, nous lui avons dit que nous reviendrions le lendemain et nous ne sommes pas revenus. Du reste, j'ai bien savouré l'amertume de tout cela, c'est le principal, ça m'a été aux entrailles.
J'ai vu la mer Rouge à Kosséïr. C'a été un voyage de quatre jours pour aller et de cinq pour revenir, à chameau, et par une chaleur qui au milieu de la journée montait à 45 degrés Réaumur. Ça piquait et j'ai souhaité parfois la bière Richard, car nous avions de l'eau qui, outre le goût de bouc que lui avaient communiqué les outres, sentait par elle-même le soufre et le savon. Nous nous levions à 3 heures du matin ; nous nous couchions à 9 heures du soir, vivant d'œufs durs, de confitures sèches et de pastèques. C'était la vraie vie du désert. Tout le long de la route, nous rencontrions de place en place des carcasses de chameau, morts de fatigue. Il y a des endroits où l'on trouve de grandes plaques de sable dallées : c'est uni et glacé comme l'aire d'une grange ; ce sont les lieux où les chameaux s'arrêtent pour pisser. L'urine, à la longue, a fini par vernir le sol et l'égaliser comme un parquet. Nous avions emporté quelques viandes froides. Dès le milieu du second jour nous avons été obligés de les jeter. Un gigot de mouton que nous avions laissé sur une pierre a, par son odeur, immédiatement attiré un gypaète qui s'est mis à voler en rond, tout autour.
Nous rencontrions de grandes caravanes de pèlerins qui allaient à la Mecque (Kosséïr est le port où ils s'embarquent pour Gedda (^), de là à la Mecque il n'y a plus que trois jours), de vieux Turcs avec leurs femmes portées dans des paniers, un harem tout entier qui voyageait voilé et qui criait quand nous sommes passés près de lui, comme un bataillon de pies, un derviche avec une peau de léopard sur le dos.
Les chameaux des caravanes vont quelquefois les uns à la file des autres,
(1) Djcddab.
d'autres fois tous de front. Alors, quand on aperçoit de loin à l'horizon, en raccourci, toutes ces têtes se dandinant qui viennent vers vous, on dirait d'une émigration d'autruches qui avance lentement, lentement et se rapproche. A Kosséïr nous avons vu des pèlerins du fond de l'Afrique, de pauvres nègres qui sont en marche depuis un an, deux ans. Il y a là de bien singuliers crânes. Nous avons vu aussi des gens de Bokhara, des Tartares en bonnet pointu qui faisaient la soupe à l'ombre d'une barque échouée construite en bois rouge des Indes. Quant aux pêcheurs de perles, nous n'en avons vu que les pirogues. Ils se mettent deux là dedans, un qui rame et un qui plonge, et vont au large en mer. Quand le plongeur remonte à la surface de l'eau, le sang lui sort par les oreilles, par les narines et par le? yeux.
J'ai pris, le lendemain de mon arrivée, un bain de mer dans la mer Rouge. C'a été un des plaisirs les plus voluptueux de ma vie, je me suis roulé dans les flots comme sur mille tétons liquides qui m'auraient parcouru tout le corps.
Le soir Maxime, par politesse et pour faire honneur à notre hôte, s'est donné une indigestion. Nous étions logés dans un pavillon séparé, couchés sur des divans, en vue de la mer, et servis par un jeune eunuque nègre, qui portait avec chic les plateaux de tasses de café sur son bras gauche. Le matin du jour où nous devions partir, nous avons été à deux lieues de là, au vieux Kosséïr, dont il ne reste que le nom et la place. Maxime indigéré s'est aussitôt mis à ronfler sur le sable. Le cawas du consul de Gedda et son chancelier qui étaient venus avec nous, ainsi que le fils de notre hôte, se sont mis à chercher des coquilles, et je suis resté tout seul à regarder la mer. Jamais je n'oublierai cette matinée-là. J'en ai été remué comme d'une aventure. Le fond de l'eau était plus varié de couleurs, à cause de toutes ces coquilles, coquillages, madrépores, coraux, etc., que ne l'est au printemps une prairie couverte de primevères. Quant à la couleur de la surface de la mer, toutes les teintes possibles y passaient, chatoyaient, se dégradaient de l'une sur l'autre, se fondaient ensemble, depuis le chocolat jusqu'à l'améthyste, depuis le rose jusqu'au lapis-lazuli et au vert le plus pâle. C'était inouï, et si j'avais été peintre, j'aurais été rudement embêté en songeant combien la reproduction de cette vérité (en admettant que ce fût possible) paraîtrait fausse. Nous sommes partis de Kosséïr le soir de ce jour-là à 4 heures, et avec une grande tristesse. Je me suis senti les yeux humides en embrassant notre hôte et en remontant sur mon chameau. Il est toujours triste de partir d'un lieu où l'on sait que l'on ne reviendra jamais. Voilà de ces mélancolies qui sont peut-être une des choses les plus profitables des voyages.
A propos du changement qui aura pu nous survenir pendant notre séparation, je ne crois pas, cher vieux, s'il y en a un, qu'il soit à mon avantage. Tu auras gagné par la solitude et la concentration ; j'aurai perdu par la dissémination et la rêverie. Je deviens très vide et très stérile. Je le sens. Cela me gagne comme une marée montante. Cela tient peut-être à ce que le corps remue ; je ne peux faire deux choses à la fois. J'ai peut-être laissé mon intelligence là-bas, avec mes pantalons à coulisse, mon divan de maroquin et votre société, cher Monsieur. Où tout cela nous mènera-t-il? qu'aurons-nous fait dans dix ans? Pour moi, il me semble que si je rate encore la première œuvre que je fais, je n'ai plus qu'à me jeter à l'eau.
Moi qui étais si hardi, je deviens timide à l'excès, ce qui est dans les arts la pire de toutes les choses et le plus grand signe de faiblesse.
Il y a au Caire un poète {^) qui fait des tragédies orientales dans le goût de Marmontel mitigé de Ducis. Il nous a lu une tragédie sur Abd-el-Kader qui est amoureux d'une Française et finit par se tuer de jalousie. Il y a là des morceaux. Tu en peux juger par le sujet. Le poète, qui est médecin, est un être bouffi de vanité, gredin, voleur, assomme tout le monde de ses œuvres et est repoussé de ses compatriotes. Lors de la révolution de février, il adressa une pièce à Lamartine dont le vers final était :
Vive à jamais le Gouvernement provisoire !
Dans une autre, adressée au peuple français, il y avait ceci :
Peuple Français ! ô mes compatriotes !
Il vit avec un sale nègre dans une maison obscure. Sa famille le redoute, et lorsqu'il lit sa tragédie, tout chez lui tremble de silence et d'attention. Il porte un nez en perroquet, des lunettes bleues et est accusé par un ingénieur de lui avoir volé une caisse d'habits. La canaille française à l'étranger est magnifique, et j'ajoute nombreuse.
Hein, vieux, j'espère qu'en voilà un paquet et que je suis un aimable homme ! Réponds-moi à Beyrout où nous serons à la fin de juillet, ensuite à Jérusalem. Pioche toujours. Adieu, vieux de la plume, je t'embrasse sur ta bonne tête.
5 juin. — C'est demain le 6, anniversaire de la naissance du grand Corneille ! Quelle séance à l'Académie de Rouen ! quels discours ! Tenue de ces messieurs : cravates blanches, pompe, saines traditions ! un petit rapport sur l'agriculture !
A SA MERE
6 lieues avant Beni-Souëf, 24 juin 1850.
Quand je t'ai envoyé ma dernière lettre, de Siout, chère pauvre vieille, je croyais bien qu'à la date présente nous serions au Caire depuis plusieurs jours, mais je comptais sans le vent, il nous a été constamment défavorable. Depuis quinze jours nous avons fait soixante lieues; il y a des journées où nous faisons un quart de lieue, et en se donnant un mal de chien. Comme le Nil est maintenant à son plus bas, nous engravons souvent, ce qui n'accélère pas notre voyage. Bref, désespérant d'arriver au Caire avant une huitaine au moins (de Beni-Souëf au Caire il y a 25 lieues juste) et a}-ant peur que tu ne passes par-dessus un courrier sans avoir de lettres, à tout hasard je vais envoyer celle-ci au Caire dès que nous aurons touché Beni- Souëf. Mais j'ai bien peur que la malle des Indes ne soit déjà arrivée et le courrier de la fin juin parti. En conséquence, ça te fera un mois sans avoir de mes nouvelles. Pau\"rc mère, je fais tout ce que je peux pour que tu en reçoives le plus souvent
(1) Il s'appelait Chamas. Voir Souvenirs littéraires de Maxime Du Camp, I, 340 et suiv.
possible. Mais je ne commande ni au vent, ni aux bateaux, ni à la poste, ni à la bonne volonté des gens par lesquels passent mes lettres. En Syrie, il est probable qu'il y aura dans ma correspondance de grandes irrégularités, je t'en préviens d'avance. Fais-toi à cette idée. C'est beaucoup plus mal administré que l'Egypte qui se sent un peu de l'influence de Méhémet-Ali, quoique tout aille en se détraquant et redevenant Turc de plus belle.
Nos matelots sont maigris de fatigue ; notre raiz est jaune d'impatience.. Joseph désire être arrivé pour envoyer de l'argent à sa femme et Sassetti crève d'envie d'être de retour au Caire, sans savoir pourquoi et par esprit d'imitation. Quant à Maxime et moi, nous ne nous sommes jamais moins ennuyés à bord, quoique nous n'ayons plus rien à faire ni à voir. Nous avons des livres et nous ne lisons pas. Nous n'écrivons rien non plus. Nous passons à peu près tout notre temps à faire les scheiks, c'est-à-dire les vieux ; le scheik est le vieux monsieur inepte, rentier, considéré, très établi, hors d'âge et nous faisant des questions sur notre voyage, dans le goût de celles-ci :
— Et dans les villes où vous passiez, y a-t-il un peu de société? Aviez-vous quelque cercle où on lise les journaux?
— Le mouvement des chemins de fer se fait-il sentir un peu? Y a-t-il quelque grande ligne?
— Et les doctrines socialistes. Dieu merci, j'espère, n'ont pas encore pénétré dans ces parages.
— Y a-t-il au moins du bon vin? avez- vous quelques crus célèbres? etc., etc.
— Les dames sont-elles aimables?
— Y a-t-il au moins quelques beaux cafés? Les dames de comptoir affichentelles un luxe somptueux?
Tout cela d'une voix tremblée et d'un air imbécile. Du scheik simple nous sommes arrivés au scheik double, c'est-à-dire au dialogue. Alors, dialogues sur tout ce qui se passe dans le monde et avec de bonnes opinions encroûtées. Puis le scheik a vieilli et est devenu le vieux tremblotant, cousu d'infirmités, et parlant sans cesse de ses repas et de ses digestions. Ici, il s'est développé chez Maxime un grand talent de mimique. Il a un neveu qui est substitut, une bonne qui s'appelle Marianne, etc. Il s'appelle père Etienne, moi il m'appelle Quarafon ; le nom de Quarafon est sublime ! Nous nous promenons en nous soutenant réciproquement et en bavachant. Il me dit cent fois par jour d'écrire à son neveu le substitut, pour lui dire de venir parce qu'il ne se sent pas bien, et, comme nous sommes excédés de poulet, toutes les fois que je me plains, il me dit : » Allons, Quarafon, consolez-vous, vous aurez pour dîner un bon poulet. J'ai dit à Marianne de vous en faire un.» Le soir, pour nous coucher, ça dure une demi-heure. Nous beuglons en geignant et en nous retournant pesamment comme des gens abîmés de rhumatismes. »Al-lonsbon-soir-mon-a-mi, bonsoir !» Il y a quelques jours je commençais à dormir quand j'ai senti un poids qui me pesait sur le dos. C'était le père Etienne qui venait coucher avec moi, parce qu'il avait peur tout seul dans son lit. Quelquefois aussi,. il y a des disputes aigres où le père Etienne abuse de la supériorité de son âge et où Quarafon déclare qu'il prendra la diligence la semaine prochaine.
Je t'envoie toutes ces bêtises, chère mère, parce que c'est toi. Je sais que
tout ce qui t'initie un peu à notre vie intérieure te fait plaisir. Tu vois que nous passons le temps assez gaiement et que nous avons beau changer de pays, nous ne changeons pas d'humeur. N'importe, ça ne me fera pas de peine non plus d'être arrivé au Caire pour avoir de tes lettres. J'ai reçu les dernières à Keneh le 17 mai, il y a bientôt six semaines.
Nous avons été accueillis à Siout par le médecin du lieu, un Français (^), et accueillis d'une façon remarquable. Pendant deux jours, nous nous sommes empiffrés chez cet excellent garçon ; ça nous a remis le torse en état et délassés un moment du poulet, du riz et du pain moisi. On rencontre ainsi de braves gens auxquels on n'est nullement recommandé et qui sont enchantés de vous recevoir. Cela tient à l'ennui où ils vivent, à la disette de nouvelles, et au regret du pa^^s dont on leur apporte quelque chose.
Nous avons vu près de Manfalout les grottes de Samoun. C'est un cimetière souterrain où il faut ramper pendant trois quarts d'heure sur la poitrine et sur le ventre. Cette expédition est aussi éreintante que curieuse. On en sort exténué. Tout suinte le bitume des embaumements ; la poussière des momies vous prend à la gorge et vous fait tousser, les chauves-souris voltigent autour de votre lanterne. C'est une jolie petite promenade à faire avec ime dame. Nous en avons rapporté des momies de crocodiles, des pieds et des mains humaines dorées. Choses à appendre dans nos locaux. L'entassement qu'il y a là est inouï. C'est une des choses les plus singulières que l'on puisse voir. Si on y allait tout seul, je crois qu'on serait pris de panique. Maxime a tué hier trois pélicans d'une seule balle. Leurs têtes sont à sécher au gouvernail. La collection de pattes d'oiseaux s'augmente. Il y a quelques jours, on nous a apporté tout vivant un énorme lézard du Nil qui ressemblait à un petit crocodile, que nous avons immédiatement tué et dépiauté. Pour 60 paras (7 sous 1 /2) j'ai acheté une belle carapace de tortue.
Dans quelques jours va finir notre voyage sur le Nil. Nous quitterons, je suis sûr, notre pauvre cange avec tristesse. Mais la pensée que je me rapproche de toi, mère chérie, efface tout regret du temps qui s'écoule.
Quoique je n'aime guère les sentimentalités de cheveux, de fleurs et de médaillons, pour ne pas faire l'homme fort, je t'envoie une fleur de coton que j'ai cueillie hier à Fechnah (^) à ton intention.
A LOUIS BOUILHET
Le Caire, 27 juin 1850.
Nous voilà revenus au Caire. Je n'ai que cela de nouveau à te dire, cher et bon vieux, car depuis ma dernière lettre il n'y a rien d'intéressant à te narrer sur notre voyage. Dans quelques jours, nous partons pour Alexandrie et à la fin du mois prochain, si d'ici là ne surgit quelque obstacle, nous ne serons pas loin de Jérusalem.
(1) Le docteur Cuny. (Voir Xoles de voyage.)
(2) Féchn, ou Féchen.
J'ai quitté notre pauvre barque avec une mélancolie navrante. Rentré à l'hôtel au Caire, j'avais la tête bruissante comme après un long voyage en diligence. La ville m'a semblé vide et silencieuse, quoiqu'elle fût pleine de monde et agitée. La première nuit de mon arrivée ici, j'ai entendu tout le temps ce bruit doux des avirons dans l'eau, qui depuis trois grands mois cadençait nos longues journées rêveuses.
Bizarre phénomène psychologique, Monsieur ! Revenu au Caire (et après avoir lu ta bonne lettre) je me suis senti éclater d'intensité intellectuelle. La marmite s'est mise à bouillir tout à coup, j'ai éprouvé des besoins d'écrire cuisants. J'étais monté. Tu me parles du plaisir que te font mes lettres, j'y crois sans peine, à la joie que les tiennes me causent. Je les lis ordinairement trois fois de suite, je m'en bourre. Ce que tu me dis sur tes visites à Croisset m'a remué le ventre. Je me suis senti toi. Merci, cher vieux, des visites que tu fais à ma mère. Merci, merci. Elle n'a que toi à qui parler de moi dans ses idées, et que toi qui me connaisse, après tout. Cela se flaire par le cœur. Mais ne te crois pas obligé à dépenser à Croisset tous tes dimanches, pauvre vieux. Ne t'ennuie pas par dévouement. Quant à elle, je crois qu'elle paierait bien tes visites cent francs le cachet. Il serait gars de lui en faire la proposition. Vois-tu le mémoire que fourbirait le « Garçon » en cette occasion : (( Tant pour la société d'un homme comme moi. Frais extraordinaires : avoir dit un mot spirituel, avoir été charmant et plein de bon ton, etc. »
Tu t'ennuies! t'ennuieras-tu moins quand je serai revenu? qui sait? L'âge des tristesses continues nous arrive. Au moins nous nous embêterons ensemble.
Un plan de conte chinois me paraît fort comme idée générale, peux-tu m'envoyer le scénario? Quant tu auras comme couleur locale tes jalons principaux, laisse-là les livres et mets-toi à la composition ; ne nous perdons pas dans l'archéologie, tendance générale et funeste, je crois, de la génération qui vient. La résolution de Mulot (^) est belle et m'a énormément fait de plaisir comme moralité artistique ; mais est-elle aussi intelligente et sympathique qu'elle est consciencieuse? Un maître eût été causer avec un prévôt pendant vingt minutes ou huit jours, aurait compris et se serait mis à la besogne ; et le temps perdu ! Misérables que nous sommes, nous avons, je crois, beaucoup de goût parce que nous sommes profondément historiques, que nous admettons tout et nous plaçons au point de vue de la chose pour la juger. Mais avons-nous autant d'innéité que de compréhensivité? Une originalité féroce est-elle compatible même avec tant de largeur? Voilà mon doute sur l'esprit artistique de l'époque, c'est-à-dire du peu d'artistes qu'il y a. Du moins, si nous ne faisons rien de bon, aurons-nous, peut-être, préparé et amené une génération qui aura l'audace (je cherche un autre mot) de nos pères avec notre éclectisme à nous. Ça m'étonnerait : le monde va devenir bougrement bête. D'ici à longtemps ce sera bien ennuyeux. Nous faisons bien de vivre maintenant. Tu ne croirais pas que nous causons beaucoup de l'avenir de la société. Il est pour moi presque certain qu'elle sera, dans un temps plus ou moins éloigné, régie comme un collège. Les pions feront la loi. Tout sera en uniforme. L'humanité ne fera plus de barbarismes dans son thème insipide ; mais quel foutu style, quelle absence
(1) Pascal Mulot, Rouennais, ami de Flaubert et de Bouilhet.
de tournure, de rythme et d'élan ! O Magniers de l'avenir, où seront vos enthousiasmes?
Qu'importe, le bon Dieu sera toujours là après tout ! espérons qu'il sera toujours le plus fort et que ce vieux soleil ne périra point. Hier soir (ou hier au soir) j'ai relu l'engueulade de Paulus (^) à Vénus et ce matin j'ai soutenu comme à dix-huit ans la doctrine de l'Art pour l'Art contre un utilitaire (homme fort du reste) ; je résiste au torrent. Nous entraînera-t-il? Non, cassons-nous plutôt la gueule avec le pied de nos tables. Soyons forts, soyons beaux, essuyons sur l'herbe la poussière qui salit nos brodequins d'or, ou ne l'essuyons même pas ; — pourvu qu'il V ait de l'or en dessous, qu'importe la poussière en dessus. J'ai lu (toujours à propos de cette vieille bougresse de littérature à laquelle il faut tâcher d'ingurgiter du mercure et des pilules), j'ai lu la critique de \'acquerie sur Gahrielle {^) : c'est bon, très bon même, ça m'a fort estonné, il l'a bien empoigné par son faible, j'en ai été content.
Je viens de passer une partie de ma nuit à lire un roman de Scribe, la Maîtresse anonyme ; c'est complet, procure-toi cette œuvre, l'immondicité ne va pas plus loin, rien n'v manque. O public ! public ! Il y a des moments où, quand j'y songe, j'éprouve pour lui de ces haines immenses et impuissantes, comme lorsque Marie-Antoinette a vu envahir les Tuileries. Mais causons d'autre chose.
La pièce, à propos du volume de Musset, est bonne, insolente, troussée, un peu longue seulement, surtout (et rien que là) vers la fin. Si tu pouvais la condenser un peu (chose facile à toi qui n'es pas un prime-sautier) ce serait parfait. Mais quelque chose de bien beau, cher vieux, c'est la pièce .4 un monsieur (^), c'est fort. Ce n'est pas pour te dire une malhonnêteté, comme on m'en a dit toute ma vie sur ma figure, en me trouvant des ressemblances avec tout le monde, mais c'est étrange comme ça m'a rappelé Alfred, ne trouves-tu pas?
AU MEME
Alexandrie, 5 juillet [1850.]
C'est fini, j'ai dit adieu au Caire, c'est-à-dire à l'Egypte. Pauvre Caire ! comme il était beau la dernière fois que j'ai humé la nuit sous ses arbres ! Alexandrie m'ennuie. C'est plein d'Européens, on ne voit que bottes et chapeaux ; il me semble que je suis à la porte de Paris, moins Paris. Enfin dans quelques jours la Syrie, et là nous allons nous mettre le derrière sur la selle et pour longtemps. Nous serons enfourchés dans les grandes bottes et nous galoperons poitrine au vent.
Je te remercie, cher vieux, des cadeaux qui m'attendent à Beyrout. A propos de Lamartine, j'ai lu hier dans le Constitutionnel quelques passages de Geneviève (*).
(1) Dans Melœnis, que préparait alors Bouilhet.
(2) D'Emile AMgier.
(3) Très probablement .-i un jeune homme (Festons et Astragales). Cette poésie, d'après M. Léon Letellier, biographe de Bouilhet, est en effet datée 25 janvier 1850. De même «la pièce à propos du volume de Musset » est très probablement celle qui commence par ce %-ers :
J'aimai ! Qui n'aima pas...
écrite en février 1850, d'après M. Letellier.
(4) Le roman de Lamartine, Geneviève, a commencé de paraître dans le Constitutionnel le 15 juin 1850.
Il y a dans la préface une revue des grands livres que je te recommande. C'est de la iolie arrivée à l'idiotisme.
Que dis-tu de l'histoire suivante qui s'est passée au Caire pendant que nous y étions? Une femme jeune et belle (je l'ai vue), mariée à un vieux, ne pouvait à sa guise visiter son amant. Depuis trois mois qu'ils se connaissaient, à peine s'ils avaient pu se voir trois ou quatre fois, tant la pauvre fillette était surveillée. Le mari, vieux, jaloux, malade, hargneux, la serrait sur la dépense, l'embêtait de toutes façons et sur le moindre soupçon la déshéritait, puis refaisait un testament, et toujours ainsi, cro^^ant la tenir en laisse par l'espoir de l'héritage. Cependant il tombe malade. Alternatives, soins dévoués de madame, on la cite ; puis quand tout a été fini, quand le malade est sans espoir, ne pouvant plus remuer ni parler, près de mourir, mais ayant toujours la connaissance, alors elle a introduit son amant dans la chambre et s'est donnée à lui sous les yeux du moribond. Rêve le tableau ! A-t-il dû rager, Je pauvre bougre ! voilà une vengeance.
A SA MERE
Beyrout, 26 juillet 1850.
C'est dans la nuit de jeudi à vendredi dernier que nous sommes arrivés à Beyrout. La brume voilait les côtes de Syrie, il faisait humide, le pont était trempé, tous les passagers dormaient, moi seul excepté qui le lorgnon sur l'œil me guindais pour découvrir quelque chose. Enfin des lumières à ras des flots ont paru, c'était Beyrout. Nous étions dans la rade, le bateau allait à demi-vapeur. Tout le monde se taisait, on entendait de dessous l'avant du navire glousser une poule dans la cage aux volailles, et au haut du mât la lanterne qui crépitait dans l'humidité de la nuit. Quelque temps après j'ai entendu venir du rivage le chant d'un coq, un autre y a répondu, et puis il s'est mêlé à ces deux voix une autre voix stridente et se répétant d'une façon monotone, comme le chant du grillon. Le capitaine sur la passerelle donnait des commandements, la lune venait de se coucher, il faisait beaucoup d'étoiles. Nous avons passé près d'un navire dont la cabine était éclairée, on a lâché l'ancre, nous étions arrivés et j'ai été me coucher. Il était 3 heures 5 minutes du matin à ma montre.
Le lendemain, ou plutôt 3 heures après, à 6 heures, nous nous sommes embarqués, bagages et gens, dans le canot du lazaret. Nous avions avec nous, comme devant être nos compagnons de captivité, deux moines Franciscains, dont l'un s'en va à Ispahan et l'autre à Jérusalem, un capitaine Maltais, deux ou trois marchands chrétiens de Syrie, établis à Alexandrie, dont l'un possédait une pauvre petite négresse de 10 à 12 ans. Quand nous sommes arrivés sur le vapeur, nous l'avons vue blottie dans un coin et qui pleurait à chaudes larmes. Elle avait l'air si misérable et si triste que les marins en étaient apitoyés. Joseph, qui connaissait son propriétaire, m'a dit : « Il est de si grandes canailles, ces chrétiens de la Syrie ! bien pis que des Turcs ; — il est de mauvaises gens tout à fait ; durs, savez-vous bien? brutaux comme des mulets». Hier nous l'avons vue comme ses maîtres lui faisaient prendre un bain de mer. Son pauvre petit corps noir était là tout nu,
sur la plage, les pieds dans l'eau, en plein soleil, avec sa tête noire frisée et un grand anneau d'argent passé à son cou. Ils l'ont savonnée avec du sable, et d'une si rude façon que la peau lui saignait. Après quoi on l'a entrée dans l'eau et rincée comme un caniche. Alors, j'ai pensé aux jeunes personnes d'Europe qui sortent avec leurs mères, ont des maîtres, jouent du piano, lisent des romans, les pieds dans leurs pantoufles brodées.... Il }' avait aussi avec nous une bonne Alsacienne qui va à Jérusalem rejoindre son fiancé, qui tient une manufacture de vers à soie, et de plus un étudiant Allemand. L'étudiant Allemand a rencontré sa compatriote à Marseille, il l'accompagne et la protège. Ces deux braves gens avaient acheté à Alexandrie une bouteille de vin qui, dans l'embarquement, s'était égarée et dont ils paraissaient fort inquiets. C'était comme l'homme aux bottes de la guimbarde de Fécamp, « ne sentez-vous pas les bottes?» L'étudiant disait à tout le monde : «Ne f oyez-vous pas une pouteille de fin? Chosef, ne chentez-fous pas une pouteille de fin?» Enfin on a fini par découvrir la fameuse bouteille qui roulait au fond de la barque, sous une de nos cantines. En voyant le danger qu'elle avait couru, son propriétaire en a écarqviillé les yeux sous ses lunettes. C'était une polissonne de bouteille grande comme un broc, et qui contenait bien dix à quinze litres. Ils avaient emporté ça pour le «foyache».
La mer était si transparente et si bleue que nous voyions les poissons passer €t les herbes au fond. Elle était calme et se gonflait avec un doux mouvement, pareil à celui d'une poitrine endormie. En face de nous Beyrout, avec ses maisons blanches, bâtie à mi-côte et descendant jusqu'au bord des flots, au milieu de la verdure des mûriers et des pins parasols. Puis à gauche le Liban. C'est-à-dire une chaîne de montagnes portant des villages dans les rides de ses vallons, couronnée de nuages et avec de la neige à son sommet. Ah ! pauvre mère, tiens, dans ce moment-ci, j'en ai les \-eux humides en pensant que tu n'es pas là, que tu ne jouis pas comme moi de toutes ces belles choses, toi qui les aimes tant. Que j'aurais de plaisir à voir ta pauvre mine, ici, à mes côtés, s'ébahissant de ces prodigieux paysages. Je crois que la Syrie est un crâne pays, « il est carquechose de particulier >■>, comme dit Joseph. Nous ne sommes pas gâtés en fait de verdure et de vues grasses. L'Egypte n'est même belle que par le caractère monumental, régulier, impitoyable de sa nature, sœur jumelle de son architecture. Mais la Syrie est au contraire mouvementée, variée, pleine de choses imprévues. Le lazaret, par exemple, est un des plus beaux pavillons de campagne que je connaisse ; ô nature ! nature ! quelle canaille que cette vieille nature ! comme c'est calme ! quelle sérénité, à côté de toutes nos agitations !
A LA ^JEME.
Jérusalem, 10 août 1850.
Nous sommes arrivés hier au soir à quatre heures et demie. C'est une date dans la vie, cela, pauvre chère mère. Jusqu'à présent je n'ai encore rien vu que Botta (^) deux fois, une porte, le couvent arménien, la place où était la maison de Ponce
(1) Paiil-Eniilc Botta, ronsul de France.
Pilate et celle de sainte Véronique. Tout est fermé, c'est la fête du Baïram (fin du Ramadan). Demain seulement nous commençons nos courses. Jérusalem est d'une tristesse immense, ceci a un grand charme, la malédiction de Dieu semble planer sur cette ville où l'on ne marche que sur des m... et où l'on ne voit que des ruines. C'est bougrement crâne.
A Beyrout, nous sommes restés trois ou quatre jours de plus que nous ne voulions, grâce à la société que nous y avons eue. Au lieu des braves gens ou des canailles plus ou moins embêtantes de l'Egypte, nous sommes tombés sur un petit groupe vraiment fort aimable : le consul et sa famille, le médecin sanitaire français, le chancelier et le directeur des postes, Camille Rogier, un brave peintre échoué là et qui vit (moyennant la poste) à orientaliser dans ce beau pays. Nous nous sommes trouvés, lui et nous, être de la même bande artistique. C'a été pour nous une grande bonne fortune que de nous trouver tout à coup dans un vrai atelier d'artiste où nous avons eu, comme dessins, renseignements et existence, un tas de choses que nous n'aurions pas rencontrées ailleurs. Nous étions vraiment dans une bonne et charmante société. Nous faisions des pique-niques sur l'herbe, servis par des grooms autrement costumés qu'avec des culottes de peau. Pour partir de Beyrout, il a fallu presque nous en arracher ; du reste, l'explication de toutes ces amabilités se trouve dans un mot de Rogier qui nous disait : « Si vous croyez que c'est pour vous que nous vous engageons à rester, vous êtes bon enfant. » En effet, ces exilés sont tous heureux de trouver des gens à qui parler de leur monde, de leurs études. Nous leur apportions Paris et quelque chose de tout ce qu'ils y ont laissé. Beyrout est du reste un lieu charmant, on y boit de la neige et on y vit dans des maisons de campagne à vue magnifique, en face de la mer et des montagnes. La verdure qui pousse contre les murs entre jusque dans les appartements.
Notre voyage de Beyrout à Jérusalem a duré neuf jours. Nous partions à quatre heures du matin. Nous faisions une sieste au milieu de la journée et nous nous arrêtions au coucher du soleil. Telle va être notre vie pendant toute la Syrie. Nous couchons dans des caravansérails ou à la belle étoile, sous des arbres. Alors, notre lanterne suspendue dans les branches éclaire le feuillage, nos bagages rassemblés en cercle et la croupe de nos chevaux rangés autour de nous, attachés à leur piquets. Nous avons quatre mulets dont, pendant tout le jour, dans la marche, nous entendons sonner les grelots, din, din, tout le temps. Il y a aussi un âne pour le chef des muletiers, grand bonhomme maigre qui porte un parapluie pour se garantir du soleil, et un cheval sur lequel on met le manger des bêtes. Enfin nos quatre chevaux pour nous. En tout dix bêtes et huit hommes (car il y a quatre muletiers qui vont à pied) ; c'est bien là l'Orient et le vrai voyage. Je jouis de tout, je savoure le ciel, les pierres, la mer, les ruines. Nous passons des journées sans desserrer les dents et absorbés côte à côte dans nos songeries particuhères. Puis, de temps à autre, la bonde éclate.
J'ai vu Tyr, Sidon, le Carmel, Saint- Jean d'Acre, Jaffa, Ramleh. Pendant neuf jours nous avons marché à cheval au bord de la mer. Quelquefois nous traversions des bois entiers de lauriers-roses qui poussent jusqu'au bord des flots. Il y a de temps à autre des ponts bossus jetés sur des ravins desséchés, qui font mon bonheur, surtout quand une bande de voyageurs, chameaux et Bédouins, arrive à passer
dessous. Ça fait un grand tableau de verdure dans un petit cadre de pierre. Oui, la Syrie est un beau pays, aussi varié et aussi fougueux de contrastes et de couleurs que l'Egypte est calme, monotone, régulièrement impitoyable pour l'œil.
A LOUIS BOUILHET
Jérusalem, 20 août 1850.
Je dirais bien comme Sassetti : «Vous ne croiriez pas. Monsieur? eh bien, quand j'ai aperçu Jérusalem, ça m'a fait tout de même un drôle d'effet. » J'ai arrêté mon cheval que j'avais lancé en avant des autres et j'ai regardé la ville sainte, tout étonné de la voir. Ça m'a semblé très propre et les murailles en bien meilleur état que je ne m'y attendais. Puis j'ai pensé au Christ que j'ai vu monter sur le mont des Oliviers. Il avait une robe bleue et la sueur perlait sur ses tempes. J'ai pensé aussi à son entrée à Jérusalem avec de grands cris, des palmes vertes, etc., à la fresque de Flandrin que nous avons vue ensemble à Saint-Germain-des-Prés, la veille de mon départ. A ma droite, derrière la ville sainte, au fond, les montagnes blanches d'Hébron se déchiquetaient dans une transparence vaporeuse ; le ciel était pâle. Il y avait quelques nuages, quoiqu'il fît chaud ; la lumière était arrangée de telle sorte qu'elle me semblait comme celle d'un jour d'hiver, tant c'était cru, blanc et dur. Puis Maxime m'a rejoint avec le bagage. Nous sommes entrés par la porte de Jaffa et nous avons dîné à 6 heures du soir.
Jérusalem est un charnier entouré de murailles. Tout y pourrit, les chiens morts dans les rues, les religions clans les églises. Il y a quantité de m... et de ruines. Le Juif polonais avec son bonnet de peau de renard glisse en silence le long des murs délabrés, à l'ombre desquels le soldat turc engourdi roule, tout en fumant, son chapelet musulman. Les Arméniens maudissent les Grecs, lesquels détestent les Latins, qui excommunient les Cophtes. Tout cela est encore plus triste que grotesque. Ça peut bien être plus grotesque que triste. Tout dépend du point de vue ; mais n'anticipons pas sur les détails.
La première chose que nous ayons remarquée dans les rues, c'est la boucherie. Au milieu des maisons se trouve par hasard une place ; sur cette place un trou, et dans ce trou du sang, des boyaux, de l'urine, un arsenal de tons chauds à l'usage des coloristes. Tout à l'entour ça pue à cre\'er ; près de là deux bâtons croisés d'où pend un croc. Voilà l'endroit où l'on tue les animaux et où l'on débite la viande. Le jeune Du Camp a fait comme à Montfaucon, il a pensé se trouver mal. Oui, Monsieur, il n'y a pas plus d'abattoirs que ça. Les journaux de l'endroit devraient bien tancer un peu les édiles. Ensuite, nous avons été à la maison de Ponce Pilatc convertie en caserne. C'est-à-dire qu'il y a une caserne à la place où l'on dit que fut la maison de Ponce Pilate. De là on voit la place du Temple où est maintenant la belle mosquée d'Omar. Nous t'en rapporterons un dessin. Le Saint-Sépulcre est l'agglomération de toutes les malédictions possibles. Dans un si petit espace, il y a une église arménienne, une grecque, une latine, une cophte. Tout cela s'injuriant, se maudissant du fond de l'âme, et empiétant sur le voisin à propos de chandeliers, de tapis et de tableaux, quels tableaux ! C'est le pacha Turc qui a les clefs du Saint-Sépulcre ; quand on veut le visiter, il faut aller chercher les clefs
chez lui. Je trouve ça très fort ; du reste c'est par humanité. Si le Saint-Sépulcre était livré aux chrétiens, ils s'y massacreraient infailliblement. On en a vu des exemples.
«Tanta religio, etc.)», comme dit le gentil Lucrèce.
Comme art, il n'y a rien que d'archi-pitoyable dans toutes les églises et couvents d'ici. Ça rivalise avec la Bretagne. Sauf quelques dorures, des œufs d'autruche enfilés en chapelet et des fîambeaux d'argent chez les Grecs, lesquels ont au moins l'avantage d'avoir du luxe. A Bethléem, j'ai vu un Massacre des Innocents où le centurion romain est habillé comme Poniatowski, avec des bottes à la russe, une culotte collante et un béret à plume blanche. Les représentations des martyrs sont à faire prendre en amour les bourreaux, s'ils ne valaient les victimes. Et puis on est assailli de saintetés. J'en suis repu. Les chapelets, particulièrement, me sortent par les yeux. Nous en avons bien acheté sept ou huit douzaines. Et puis, et surtout, c'est que tout cela n'est pas vrai. Tout cela ment. Après ma première visite au Saint-Sépulcre, je suis revenu à l'hôtel lassé, ennuyé jusque dans la moelle des os. J'ai pris un saint Mathieu et j'ai lu avec un épanouissement de cœur virginal le Discours sur la montagne. Ça a calmé toutes les froides aigreurs qui m'étaient survenues là-bas. On a fait tout ce qu'on a pu pour rendre les saints lieux ridicules. C'est p... en diable : l'hypocrisie, la cupidité, la falsification et l'impudence, oui, mais de sainteté, aucune trace. J'en veux à ces drôles de n'avoir pas été émus et je ne demandais pas mieux que de l'être, tu me connais. J'ai pourtant une relique à moi, et que je garderai. Voici l'histoire : la seconde fois que j'ai été au Saint- Sépulcre, j'étais dans le Sépulcre même, petite chapelle toute éclairée de lampes et pleine de fleurs fichées dans des pots de porcelaine, tels que ceux qui décorent les cheminées des couturières. Il y a tant de lampes tassées les unes près des autres que c'est comme le plafond de la boutique d'un lampiste. Les murs sont de marbre. En face de vous grimace un Christ taillé en bas-relief, grandeur naturelle et épouvantable, avec ses côtes peintes en rouge. Je regardais la pierre sainte; le prêtre a ouvert une armoire, a pris une rose, me l'a donnée, m'a versé sur les mains de l'eau de fleurs d'oranger, puis me l'a reprise, l'a posée sur la pierre pour bénir la fleur. Je ne sais alors quelle amertume tendre m'est venue. J'ai pensé aux âmes dévotes qu'un pareil cadeau, et dans un tel lieu, eût délectées et combien c'était perdu pour moi. Je n'ai pas pleuré sur ma sécheresse ni rien regretté, mais j'ai éprouvé ce sentiment étrange que deux hommes «comme nous» éprouvent lorsqu'ils sont seuls au coin de leur feu et que, creusant de toutes les forces de leur âme ce vieux gouffre représenté par le mot «amour», ils se figurent ce que ce serait, — si c'était possible. Non, je n'ai été là ni voltairien, ni méphistophélique, ni Sadiste, j'étais au contraire très simple. J'y allais de bonne foi et mon imagination même n'a pas été remuée. J'ai vu les capucins prendre la demi-tasse avec les janissaires, et les frères de la terre sainte faire une petite collation dans le jardin des Oliviers. On distribuait des petits verres dans un clos à côté, où il y avait deux de ces messieurs avec trois demoiselles, dont, entre parenthèses, on voyait les tétons.
A Bethléem, la grotte de la Nativité vaut mieux. Les lampes font un bel effet, ça fait penser aux rois mages. Mais en revanche, c'est un crâne pays, un pays rude et grandiose qui va de niveau avec la Bible. Montagnes, ciel, costumes, tout me semble
énorme. Nous sommes revenus hier du Jourdain et de la mer Morte. Pour t'en donner une idée, il faudrait se livrer à un style des plus pompeux, ce qui m'ennuieiciit et toi aussi sans doute. Aux bords de la mer Morte, sur un petit îlot de pierres entassées qu'il y a là, j'ai ramassé, tout brûlant de soleil, un gros caillou noir pour toi, pauvre vieux, et dans l'eau bleue et tiède j'en ai pris encore trois ou quatre autres petits.
Nous sommes maintenant presque toujours en selle, bottés, éperonnés, armés jusqu'aux dents. Nous allons au pas, puis tout à coup nous lançons nos chevaux à fond de train. Ces bêtes ont des pieds merveilleux. Quand on descend une pente rapide, avant de poser leur sabot quelque part, elles tâtonnent lentement tout à l'entour avec ce mouvement doux et intelligent d'une main d'aveugle qui va saisir un objet. Puis elles le posent franchement et on part. Nous haltons aux fontaines, nous couchons sous les arbres ; je ne peux pas dormir tant j'ai de puces. Nous avons quatre mulets qui portent des colliers avec sonnettes ; ça dure toute la journée et la nuit, rangés autour de nous, tout en mâchant leur paille.
A Beyrout nous avons fait la connaissance d'un brave garçon, Camille Rogier, le directeur des postes du lieu. C'est un peintre de Paris, un de la chque Gautier, qui vit là en orientalisant. Cette rencontre intelligente nous a fait plaisir. Il a une jolie maison et un joli cuisinier.
Il y a bien longtemps que je n'ai lu de ta bonne écriture, voilà les vacances, tu dois avoir un peu plus de temps. Envoie-moi des volumes.
A SA MERE.-
Jérusalem, 20 août 1850 (').
Par le même courrier j'écris à Bouilhet. Je lui ai dit l'impression religieuse que m'avaient faite les saints lieux, c'est-à-dire impression nulle. Le proverbe arabe a raison : '(Méfie-toi du hadji (pèlerin). « En effet on doit revenir d'un pèlerinage moins dévot qu'on n'était parti. Ce qu'on voit ici de turpitudes, de bassesses, de simonie, de choses ignobles en tout genre, dépasse la mesure ordinaire. Ces lieux saints ne vous font rien. Le mensonge est partout et trop évident. Quant au côté artistique, les églises de Bretagne sont des musées raphaélesques à côté.
Mais le pays en revanche me semble superbe, contre sa réputation ; on ne dépense pas à la Bible, ciel, montagnes, tournure des chameaux (oh ! les chameaux), vêtements de femmes, tout s'y retrouve. A chaque moment on en voit devant soi des pages vivantes. .Ainsi, pauvre vieille, si tu veux avoir une bonne idée du monde où je vis, relis la Genèse, les Juges et les Rois. Nous sommes revenus avant-hier de Jéricho, du Jourdain et de la mer Morte. Deux ou trois fois j'ai senti que la tête me partait. Nous avions une escorte de huit cavaliers, nous faisions des courses au galop, à fond de train... sous un ciel outre-mer comme du lapis-lazuli, et puis... et puis tout le reste 1 A Jéricho, nous avons couché dans une forteresse turque, tout en haut, sur une terrasse. La lune brillait assez pour qu'on pût lire à sa clarté
(1) Date rectifiée. Le 25 août, jour attribué précédemment à cotte lettre, Flaubert n'est plus à Jérusalem. (Voir Notes de voyage.)
sans fatigue. Au pied du mur les chacals piaulaient ; autour de nous, sur des nattes, les soldats turcs déguenillés fumaient leurs pipes ou faisaient leurs prières. Le lendemain nous avons couché à Saint-Saba au milieu des montagnes, dans un couvent grec, plus fortifié qu'un château fort, de peur des Bédouins. Toute la nuit j'ai entendu leurs voix qui chantaient dans l'église, et le tic-tac de l'horloge juchée tout en haut du couvent, sur un rocher.
Nous rapportons une quantité formidable de chapelets. Maxime en a particulièrement la rage. Il en achète partout, prétendant que ce sont des cadeaux qui font grand plaisir et qui ne coûtent pas cher [ ].
A LOUIS BOUILHET
Damas, 4 septembre 1850.
Toi aussi, mon fils Brutus ! ce qui ne veut pas dire que je sois un César !
Toi aussi, pauvre vieux, que j'admirais tant pour ton inébranlable foi! Tu as raison de le dire, va, tu as été beau pendant deux ans, et le jour où tu as remporté ce fameux prix d'honneur qui décore la cheminée maternelle, ta mère a pu être fière de toi. Mais elle ne l'a jamais été autant que je l'étais, sois-en sûr. Au milieu de mes lassitudes, de mes découragements et de toutes les aigreurs qui me montaient aux lèvres, tu étais l'eau de Seltz qui me faisait digérer la vie. En toi je me retrempais, comme en un bain tonique. Quand je me plaignais tout seul, je me disais : «Regarde-le» et plus vigoureusement je me remettais à l'ouvrage. Tu étais mon spectacle le plus moral et mon édification permanente. Est-ce que le saint, maintenant, va tomber de sa niche? Ne .bouge donc pas de ton piédestal. Serions-nous des crétins, par hasard? Ça se peut. Mais ce n'est pas à nous de le dire, encore moins de le croire. Le temps, cependant, nous devrait être passé de la migraine et des défaillances nerveuses. Il y a une chose qui nous perd, vois-tu, une chose stupide qui nous entrave : c'est aie goût», le bon goût. Nous en avons trop, je veux dire que nous nous en inquiétons plus qu'il ne faut. La terreur du mauvais nous envahit comme un brouillard (un sale brouillard de décembre qui arrive tout à coup, vous glace les entrailles, pue au nez et pique les yeux). Si bien que, n'osant avancer, nous restons immobiles. Ne sens-tu pas combien nous devenons critiques, que nous avons des poétiques à nous, des principes, des idées faites d'avance, des règles enfin, tout comme Delille et Marmontel ! Elles sont autres, mais qu'est-ce que ça fait? Ce qui nous manque, c'est l'audace. A force de scrupules, nous ressemblons à ces pauvres dévots qui ne vivent pas de peur de l'enfer, et qui réveillent leur confesseur de grand matin pour s'accuser d'avoir eu la nuit des rêves amoureux. Ne nous inquiétons pas tant du résultat. Aimons, aimons, qu'importe l'enfant dont accouchera la Muse ; le plus pur plaisir n'est-il pas dans ses baisers?
Faire mal, faire bien, qu'est-ce ça fait? J'ai renoncé pour moi à m'occuper de la postérité. C'est prudent. Mon parti en est pris. A moins qu'un vent excessivement littéraire ne survienne à souffler d'ici à quelques années, je suis très résolu à :;ne faire gémir o les presses d'aucune élucubration de ma cervelle. Toi et ma mère, et les autres (car c'est une chose magnifique qu'on ne veuille pas laisser exister les gens à leur guise), blâmiez fort ma manière de vivre. Attends un peu que je sois
Louis BouiLHET à 32 ans.
D'après un pastel de R. Lelarge, conserve' à la Bibliothèque de Rouen. (Photographie de M. G. -A. Le Roy, conservateur du Musée de Croisset.)
revenu, et tu verras si je vais la reprendre. Je me f... dans mon trou, et que le monde croule, je n'en bougerai pas. L'action (quand elle n'est pas forcenée) me devient de plus en plus antipathique. Je \iens tout à l'heure de renvoyer sans les voir plusieurs écharpes de soie qu'on m'apportait pour choisir ; il n'y avait cependant qu'à lever les yeux et à se décider. Ce travail m'a tellement assommé d'avance que j'ai renvoyé les marchands sans leur rien prendre. J'avirais été sultan, je les aurais jetés par la fenêtre. Je me sentais plein de mauvais vouloir contre les gens qui me forçaient à une activité quelconque. — Revenons à nos bouteilles, comme dit le vieux Michel.
Si tu crois que tu vas m'embêter longtemps avec ton embêtement, tu te trompes ; j'ai partagé le poids de plus considérables ; rien, en ce genre, ne peut plus me faire peur. Si la chambre de l'Hôtel-Dieu pouvait dire tout l'embêtement que pendant douze ans deux hommes ont fait bouillonner à son foyer, je crois que l'établissement s'en écroulerait sur les bourgeois qui l'emplissent. Ce pauvre bougre d'Alfred ! c'est étonnant comme j'y pense, et toutes les larmes non pleurées qui me restent dans le cœur à son endroit. Avons-nous causé ensemble ! Nous nous regardions dans les yeux, nous volions haut.
Prends garde, c'est qu'on s'amuse de s'embêter, c'est une pente. Qu'est-ce que tu as? Comme je voudrais être là pour t'embrasser sur le front et te flanquer de grands coups de pied dans le derrière. Ce que tu éprouves maintenant est le résultat du long effort que tu as .subi pour Melcenis. Crois-tu que la tête d'un poète soit comme un métier à filer le coton, et que toujours il en sorte sans fatigue ni intermittence ? Allons donc, petiot. Gueule tout seul dans ta chambre. Regarde-toi dans la glace et relève ta chevelure. Est-ce l'état social du moment qui t'indispose? Cela est bon pour les bourgeois que ça trouble au comptoir ; moi aussi, je sens par moments des angoisses d'adolescent. Novembre me revient en tête. Est-ce que je touche à une renaissance, ou serait-ce la décrépitude qui ressemble à la floraison? Je suis pourtant revenu (non sans mal) du coup affreux que m'a porté Saint- Antoine. Je ne me vante point de n'en être pas encore un peu étourdi, mais je n'en suis plus malade comme je l'ai été pendant les quatre premiers mois de mon voyage. Je voyais tout à travers le voile d'ennuis dont cette déception m'avait enveloppé, et je me répétais l'inepte parole que tu m'envoies : (;A quoi bon?»
Il se fait pourtant en moi un progrès (?). (Tu aimerais peut-être mieux que je causasse voyage, grand air, horizons, ciel bleu?) Je me sens devenir de jour en jour plus sensible et plus émouvable. Un rien me met la larme à l'œil. Il y a des choses insignifiantes qui me prennent aux entrailles. Je tombe dans des rêveries et des distractions sans fin. Je suis toujours un peu comme si j'avais trop bu ; avec ça, de plus en plus inepte et inapte à comprendre ce qu'on m'explique. Puis de grandes rages littéraires. Je me promets des bosses au retour. Voilà.
Tu fais bien de songer au Dictionnaire des idées reçues. Ce livre complètement fait, et précédé d'une bonne préface où l'on indiquerait comme quoi l'ouvrage a été fait dans le but de rattacher le public à la tradition, à l'ordre, à la convention générale, et arrangée de telle manière que le lecteur ne sache pas si on se f... de lui. oui ou non, ce serait peut-être une œuvre étrange et capable de réussir, car elle serait toute d'actualité.
Si, en 1852, il n'y a pas une débâcle immense à l'occasion de l'élection du président, si les bourgeois triomphent enfin, il est possible que nous soyons encore bâtis pour un siècle ; alors, lassé de politique, l'esprit public voudra peut-être des distractions littéraires. Il y aurait réaction de l'action au rêve, ce serait notre jour ! Si au contraire nous sommes précipités dans l'avenir, qui sait la poésie qui doit en surgir? Il y en aura une, va, ne pleurons rien, ne maudissons rien, acceptons tout, soyons larges. On vient de me dire un fait qui m'épouvante : les Anglais sont en train de faire le plan d'un chemin de fer qui doit aller de Calais à Calcutta. I! traversera les Balkans, le Taurus, la Perse, l'Himalaya. Hélas ! serions-nous trop vieux pour ne pas éternellement regretter le bruit des roues du char d'Hector?
J'ai lu à Jérusalem un livre socialiste {Essai .ie philosophie positive, par Auguste Comte), il m'a été prêté par un catholique enragé, qui a voulu à toute force me le faire lire afin que je visse combien, etc. J'en ai feuilleté quelques pages : c'est assommant de bêtise, je ne m'étais du reste pas trompé. Il y a là dedans des mines de comique immenses, des Californies de grotesque. Il y a peut-être autre chose aussi. Ça se peut. Une des premières études auxquelles je me livrerai à mon retour, sera certainement celle de toutes ces déplorables utopies qui agitent notre société et menacent de la couvrir de ruines. Pourquoi ne pas s'arranger de l'objectif qui nous est soumis? il en vaut un autre ; à prendre les choses impartialement, il v en a eu peu de plus fertiles. L'ineptie consiste à vouloir onchtre. Nous nous disons : Mais notre base n'est pas fixe ; qui aura raison des deux? Je vois un passé en ruines et un avenir en germe, l'un est trop vieux, l'autre est trop jeune. Tout est brouillé. — Mais c'est ne pas comprendre le crépuscule, c'est ne vouloir que midi ou minuit. Que nous importe la mine qu'aura demain? nous voyons celle que porte aujourd'hui. Elle grimace bougrement, et par là rentre mieux dans le romantisme.
Où le bourgeois a-t-il été plus gigantesque que maintenant? qu'est-ce que celui de Molière à côté? M. Jourdain ne va pas au talon du premier négociant que tu vas rencontrer dans la rue ; et la balle cn\ieuse du prolétaire? et le jeune homme qui se pousse? et le magistrat ! et tout ce qui fermente dans la cervelle des sots, et tout ce qui bouillonne dans le cœur des gredins '
Oui, la bêtise consiste à vouloir conclure. Nous sommes un fi.l et nous voulons savoir la trame. Cela revient à ces éternelles discussions sur la décadence de l'art. Maintenant on passe son temps à se dire : Nous sommes complètement finis, nous voilà arrivés au dernier terme, etc., etc. Quel est l'esprit un peu fort qui ait conclu, à commencer par Homère? contentons-nous du tableau, c'est aussi bon.
Et puis, ô pauvre vieux, est-ce qu'il n'y a pas le soleil (même le soleil de Rouen), l'odeur des foins coupés, les épaules des femmes de trente ans, le vieux bouquin au coin du feu et les porcelaines de la Chine? Quand tout sera mort, avec des brins de moelle de sureau et des débris de pot de chambre, l'imagination rebâtira des mondes.
Je suis bien curieux de le voir, ce brave conte chinois ; ce voyage-là me consolera des tristesses du retour. Je peux te dire une chose fortifiante et qui a le mérite d'être sincère, c'est que, comme nature, tu peux marcher hardiment. Tout ce que je vois ici, je le retrouve. (Il n'y a que les villes, les hommes, usages, costumes, ustensiles, choses de l'humanité enfin, dont je n'avais pas le détail net). Je ne m'étais
pas trompé. Pauvres diables, que ceux qui ont des désillusions. Il y a des paysages où j'ai déjà passé, c'est certain. Retiens donc ceci pour ta gouverne, c'est le résultat d'une expérience faite exactement qui ne se dément point depuis dix mois : c'est que nous sommes trop avancés en fait d'Art pour nous tromper sur la nature. Ainsi, marche.
Tu me demandes pourquoi tu es fidèle à ta Dulcinée ; l'explication est facile : parce que tu ne l'étais pas aux autres? Mais pourquoi à celle-là plus qu'aux autres? C'est que celle-là est venue à l'époque où tu devais l'être. L'amour est un besoin, qu'on l'épanché dans un vase d'or ou dans un plat d'argile, il faut que ça sorte. Le hasard seul nous procure les récipients. Dieu ! les belles femmes qu'il y avait à Nazareth ! dcb bougresses à la fontaine, avec des vases sur la tête. Dans leur robe serrée aux hanches par des ceintures, elles ont des mouvements bibliques. Ça marche royalement. Le vent lève le bas de leur vêtement de couleur rayé à larges bandes. Elles ont la tête entourée d'un cercle de piastres d'or ou d'argent. C'est tout profil, et ça passe près de vous comme des ombres.
Au milieu du jour, à l'heure la plus chaude, quand la lumière tombe d'aplomb, quand nous cheminons sans parler sur nos maigres et solides chevaux, et que les mulets fatigués tendent au vent leurs gencives blanchies par la soif, c'est alors qu'on voit sortir les lézards du tronc creux des oliviers et que sur les haies de nopals s'avance, en levant les pattes, le caméléon prudent qui roule ses yeux ronds.
Il y a deux ou trois jours nous sommes allés voir la léproserie. C'est hors la viUe, près d'un marais d'où des corbeaux et des gypaètes se sont envolés à notre approche. Ils sont là, les pauvres misérables, hommes et femmes (une douzaine peut-être), tous ensemble. Il n'y a plus de voiles pour cacher les visages, de distinction de sexes. Ils ont des marques de croûtes purulentes, des trous à la place du nez, et j'ai mis mon lorgnon pour distinguer à l'un d'eux si c'était des loques verdâtres ou ses mains qui lui pendaient au bout des mains. C'étaient ses mains. (0 coloristes, où êtes-vous donc?) Il s'était traîné pour boire auprès de la fontaine. Sa bouche, dont les lèvres étaient enlevées comme par une brûlure, laissait voir le fond de son gosier. Il râlait en tendant vers nous ses lambeaux de chairs livides. Et la nature calme tout à l'entour ! de l'eau qui coulait, des arbres verts tout frissonnants de sève et de jeunesse, de l'ombre fraîche sous le soleil chaud. Puis deux ou trois poules, qui picotaient par terre dans l'espèce de basse-cour où ils sont. Les clôtures étaient en bon état ; leur logement même est très propre.
A peu près dans le même quartier se trouve le cimetière chrétien, vers la place où l'on dit que saint Paul fut renversé de cheval par l'apparition de l'ange. On y pue raide, ça sent son fruit. Dans un caveau en ruines, nous avons vu, en nous baissant par l'ouverture, plusieurs débris humains, des squelettes, des têtes, des thorax, un mort desséché et tout raidi sous les morceaux de son linceul, une longue chevelure blonde dont le ton doré tranchait sur la poussière grise, et, ce que nous avons trouvé assez gaillard, un gros toutou blanc qui sans doute était venu là pour s'y donner une bosse et qui, ne pouvant plus en sortir, y avait crevé. Quelle farce !
Adieu, pauvre vieux.
Le jeune Du Camp devient très socialiste. L'avenir de la France l'inquiète, et il s'emporte dans la discussion.
A PARAI N
De la quarantaine de Rhodes. Dimanche, 6 octobre 1850.
Vous avez bien tort, mon vieux solide, de ne pas m'écrire plus souvent, car je vous assure que vos lettres sont pour moi de vraies parties de plaisir. La dernière m'a fait bien rire, et ce que vous me dites de toutes vos connaissances ne m'a pas médiocrement amusé. Il y aurait là-dessus de quoi causer longuement au coin du feu, le nez sous le manteau de la cheminée et les pieds dans nos pantoufles. C'est ce que je me promets bien de faire à mon retour. Quelle bosse de soufflet nous nous donnerons ! Il faudra lui faire ajouter un ressort.
Il paraît que le jeune Bouilhet se livre un peu à l'immoralité en mon absence. Vous le voyez trop souvent. C'est vous qui démoralisez ce jeune homme. vSi j'étais sa mère, je lui interdirais votre société. Il n'y a rien de pire pour la jeunesse que la fréquentation des vieillards débauchés. Néanmoins, continuez, mes bons vieux, à boire le petit verre à ma santé quand vous vous trouverez ensemble. Pochardez-vous même en mon honneur. Je vous excuse d'avance. Quant à l'Hôtel-Dieu, ça ne va pas fort, dit-on, avec le nouveau ménage. Il n'y a là dedans rien qui m'étonne. Quel bonheur ce sera pour moi de voir de mes yeux ce jeune homme établi et père de famille ! La maison ne périra donc pas, il y aura un rejeton qui fleurira dans le comptoir. Les laines s'en réjouiront et les registres auront un maître. Avez-vous réfléchi quelquefois, cher vieux compagnon, à toute la sérénité des imbéciles? La bêtise est quelque chose d'inébranlable, rien ne l'attaque sans se briser contre elle. Elle est de la nature du granit, dure et résistante. A Alexandrie, un certain Thompson, de Sunderland, a, sur la colonne de Pompée, écrit son nom en lettres de six pieds de haut. Cela se lit à un quart de lieue de distance. Il n'y a pas moyen de voir la colonne sans voir le nom de Thompson, et par conséquent sans penser à Thompson. Ce crétin s'est incorporé au monument et le perpétue avec lui. Que dis-je? Il l'écrase par la splendeur de ses lettres gigantesques. N'est-ce pas très fort de forcer les voyageurs futurs à penser à soi et à se souvenir de vous? Tous les imbéciles sont plus ou moins des Thompson de Sunderland. Combien, dans la vie, n'en rencontre-t-on pas à ses plus belles places et sur ses angles les plus purs? Et puis, c'est qu'ils nous enfoncent toujours ; ils sont si nombreux, ils sont si heureux, ils reviennent si souvent, ils ont si bonne santé ! En voyage on en rencontre beaucoup, et déjà nous en avons dans notre souvenir une jolie collection, mais, comme ils passent vite, ils amusent. Ce n'est pas comme dans la vie ordinaire où ils finissent par vous rendre féroce.
Nous sommes venus ici de Beyrout sur le bateau à vapeur autrichien avec Hartim-Bey, ex-premier ministre d'Abbas-Pacha. C'est une de nos anciennes connaissances d'Egypte que nous avons renouée dimanche dernier, au dîner du Consul général. Il a fui à temps d'Alexandrie ; on venait pour l'empoigner de force de la part du Pacha, qui probablement allait lui faire prendre quelque funeste tasse de café. Il s'est réfugié à bord du paquebot français pour Beyrout, et de Beyrout il gagne Constantinople, où il va aller dénoncer son maître et tâcher de le faire sauter, ce qui est possible. Pendant trois jours passés ensemble à bord, nous avons beaucoup
•causé, ou plutôt il nous a beaucoup parlé, nous flairant gens de plume, et que par la suite nous pourrions lui être utiles, et puis peut-être aussi parce que nous sommes des particuliers très aimables. Rien n'est plus respecté en Orient que l'homme maniant la plume. E-ffcndi (homme qui sait lire) est un titre d'honneur. Maxime en ce moment rédige sur cette affaire un bout de note pour Paris ; c'est une nouvelle politique assez grave. Quant à moi, je deviens paresseux comme un curé. Je ne suis bon qu'à cheval ou en bateau. Tout travail maintenant m'assomme, je deviens là-dessus très oriental ; il faut espérer que je changerai au retour. A propos de curé, puisque ce mot m'est venu au bec (de ma plume), j'en ai diablement vu en Syrie et en Palestine. Nous avons vu des capucins, des carmélites, etc. Nous avons étudié de près cette fameuse question des Druses et des Maronites dont on a fait tant de bruit en France, et qui est bien une des plus belles blagues du monde. Si on en excepte les Lazaristes, tous ces braves gens d'Eglise sont... Ce n'est pas en Terre Sainte qu'il faut aller pour devenir dévot. Il y a un proverbe arabe qui dit : «Méfie-toi du pèlerin. » Il est fort sage, je vous en réponds. Dans le jardin des Oliviers, j'ai vu trois capucins qui faisaient une petite collation en compagnie de deux demoiselles dont les tétons blancs brillaient au soleil. Les bons pères les caressaient avec une satisfaction visible. Au moment où nous sommes partis, on apportait une bouteille d'eau-de-vie, et les petits verres étaient déjà atteints. Voilà ! Je n'en rapporte pas moins une collection formidable de chapelets pour les bonnes âmes. Tout cela n'empêche pas, mon pauvre vieux, que la Syrie ne soit un crâne pays, et nous avions le cœur gros quand nous sommes partis de Beyrout. Nous avons vécu là d'une belle vie de vagabond pendant deux mois.
Il faut vous dire que nous ne portons plus de chaussettes dans nos bottes. Nous avons reconnu que c'était une économie de blanchissage et que ça nous faisait plus frais aux pieds. La saison pourtant se refroidit. Nous couchons encore à la belle étoile, mais avec des vêtements de drap. Depuis le mois de janvier dernier, nous n'avons pas reçu une goutte de pluie, mais nous allons en avoir à Constantinople.
Je vous ai bien regretté il y a aujourd'hui quinze jours, c'était à Esdoud, au beau milieu du Liban, à trois heures des cèdres. Nous avons dîné chez le scheik du pays. Pour aller dans la salle où nous avons été reçus, nous avons traversé une foule (le mot est littéral) de quarante à cinquante domestiques. Aussitôt que nous avons été assis sur les divans, on nous a parfumés avec de l'encens, après quoi on nous a aspergés avec de l'eau de fleurs d'oranger. Un domestique suivait, portant une longue serviette à franges pour vous essuyer les mains. Le maître de la maison, jeune homme de vingt-quatre ans environ, portait sur les épaules un manteau brodé d'or, et tout autour de la tête un turban de soie rouge à petites étoiles d'or serrées les unes près des autres. Il y avait bien une trentaine de plats à table, pour quatre personnes que nous étions. Afin de faire honneur à tant d'honneurs, j'ai mangé de telle sorte que si je n'ai pas eu d'indigestion le soir, c'est que j'ai un rude estomac. C'est du reste une grande impolitesse à ces gens-là que de refuser. A Ko.sséïr, sur les bords de la mer Rouge, dans une circonstance semblable, Maxime a manqué crever d'indigestion.
Adieu, mon bon vieux père Parain, ne faites pas trop de polissonneries avec
Bouilhet. Ecrivez-moi souvent, et recevez de ma part la meilleure embrassade que jamais neveu ait donnée à son oncle, ou ami à son ami. A vous du fond du cœur.
A SA MERE
Rhodes, 7 octobre 1850.
Nous avons dit adieu à la Syrie, pauvre Syrie ! Maintenant nous allons entrer dans l'antiquité classique, nous allons voir Milet, Halicarnasse, Sardes, Éphèse, Magnésie, Smyrne, Pergame, Troie et Constantinople. Dans quelques jours nous aurons parcouru Rhodes à dos de mulet ; nous allons rentrer dans les bottes et ref... notre camp. Afin d'être plus libres, nous avons expédié notre bagage à Smyrne, ne gardant avec nous que nos couvertures, nos lits et nos sacs de nuit.
Nous avons vu, en venant de Beyrout ici, de bons tableaux à bord. Le navire était plein de Turcs allant de Syrie en Turquie. Tout le côté bâbord du pont était occupé par le harem, femmes blanches et noires, enfants, chats, vaisselle, tout cela était vautré pêle-mêle sur des matelas, dégueulait, pleurait, criait et chantait. C'était bien drôle comme couleur locale. Il y avait deux négresses vêtues de jaune avec des vestes rouges et qui se tenaient debout contre le bastingage dans des poses à faire pleurer de joie le Véronèse. Une vieille Grecque, énorme, se tenait de profil et laissait voir une des plus charmantes têtes antiques qu'il soit possible de trouver sur la plus pure médaille syracusaine. Il y avait avec elle une jeune femme, sa fille, qui était quelque chose d'un peu soigné. Les enfants des femmes turques avaient les sourcils peints jusqu'au milieu du nez et aux pieds de petits anneaux d'or garnis de grelots. Les maris étaient à part, couverts de leurs pelisses en peau de mouton et faisant beaucoup de politesses à Son Excellence Hartim-Bey qui causait avec nous journaux et opéra. Nous avons couché sur le pont, regardant les étoiles qui filaient sur notre tête à travers les déchirures du rouleau de gaze noire qui s'échappait de la cheminée.
Le second jour nous nous sommes arrêtés à Chypre cinq ou six heures. Nous n'y sommes pas descendus, grâce aux quarantaines. Voilà une des inventions les plus ineptes que l'homme ait jamais vues. Lanarka était devant nous. Nous avons vu de loin le mont Olympe. En sera-t-il toujours ainsi? Ne le verrai-je jamais que de loin? Stéphany pourtant nous mènera au Parnasse. Sais-tu sur quoi on y monte? sur des mulets, pas même sur des chevaux. Ce qui porte oreilles longues est seul capable de le gravir. Quelles bonnes plaisanteries on aurait fait là-dessus il y a deux cents ans, à l'époque des épigrammes !
Malheureusement nous n'irons pas en Candie, le temps nous presse, nous nous hâtons pour gagner Constantinople, où la mauvaise saison ne va pas tarder à se faire sentir. Depuis que nous sommes à Rhodes, nous avons des nuages, chose presque nouvelle pour nous. Peu à peu nous nous rapprochons de l'Europe. Le lazaret où nous sommes maintenant est sur la pointe d'une petite presqu'île en rochers. Nous habitons une cahute au rez-de-chaussée, entourée de la mer de tous côtés. En face de nous et presque à la toucher nous avons la côte d'Asie Mineure et derrière nous la ville de Rhodes.
A Baalbeck nous sommes restés trois jours. Il y avait à côté des ruines un campement de Bohémiens. (Te souviens-tu de ceux que nous avons rencontrés un jour en allant de Nîmes au pont du Gard?) Une femme balançait un enfant suspendu dans un hamac à un arbre. A côté par terre était assis un gros singe. Avec les ruines des tempjes antiques on a construit au moyen âge une forteresse, ruine aussi maintenant et qui enveloppe les autres ruines. Les torrents de l'Anti-Liban se sont fait route au milieu du village dépeuplé, les bouquets de lavande et de menthe poussent entre les murs, une rivière passe par la porte d'une maison dont il n'y a plus que la porte. Quant au temple de Baalbeck, je ne croyais pas qu'on pût être amoureux d'une colonnade, c'est pourtant vrai. Il faut dire que cette colonnade a l'air d'être en vermeil ciselé, à cause de la couleur des pierres et du soleil ; de temps à autre, un grand oiseau qui passe en battant dans l'air bleu ses ailes silencieuses, l'ombre de son corps ovale se dessine un instant sur les pierres et glisse dessus, puis rien, du vent et le silence. Çà et là, dans l'air, quelques mèches de coton arrachées aux grands chardons des ruines, et qui voltigent comme du duvet.
Nous sommes restés huit jours à Esdoud au milieu du Liban chez les lazaristes. Les cèdres ne valent pas leur réputation, ils tombent de vieillesse et sont trop peu nombreux, mais le Liban n'est pas assez vanté. C'est aussi beau que les Pyrénées et sous un ciel d'Orient. Le supérieur des lazaristes chez lesquels nous étions est un homme avec qui nous avons beaucoup causé, et des plus charmants que j'aie jamais rencontrés. C'est un Espagnol, de mine très altière et vraiment gentilhomme.
Les femmes du Liban portent sur la tête des tasses d'argent ; quelques-unes se placent sur le front des carrés d'un pied et demi de longueur. Il y a encore dans le Liban des gens qui adorent des cèdres comme au temps des prophètes. Le ramassis de toutes les vieilles religions qu'il y a en Syrie est quelque chose d'inouï. J'étais là dans mon centre. Il y aurait de quoi y travailler pendant des siècles.
Maxime a lâché la photographie à Beyrout. Il l'a cédée à un amateur frénétique. En échange des appareils, nous avons acquis de quoi nous faire à chacun un divan comme les rois n'en ont pas : dix pieds de laine et soie brodée d'or ! Je crois que ce sera chic! Adieu, chère vieille adorée, reçois sur tes pauvres joues creuses tous les baisers de ton Gustave.
A LOUIS BOUILHET
Constantinople, 14 novembre 1850.
Si je pouvais t'écrire tout ce que je réfléchis à propos de mon voyage, c'està-dire que si je retrouvais quand je prends la plume les choses qui me passent dans la tête et qui me font dire, à part moi ; «je lui écrirai ça», tu aurais vraiment peut-être des lettres amusantes. Mais, va te faire foutre, cela s'en va aussitôt que j'ouvre mon carton. N'importe, au hasard de la fourchette, comme ça viendra.
D'abord de Constantinople, où je suis arrivé hier matin, je ne te dirai rien aujourd'hui, à savoir seulement que j'ai été frappé de cette idée de Fourier : qu'elle serait plus tard la capitale de la terre. C'est réellement énorme comme humanité.
Ce sentiment d'écrasement que tu as éprouvé à ton entrée à Paris, c'est ici qu'il vous pénètre, en coudoyant tant d'hommes inconnus, depuis le Persan et l'Indien jusqu'à l'Américain et l'Anglais, tant d'individualités séparées dont l'addition formidable aplatit la vôtre. Et puis, c'est immense. On est perdu dans les rues, on ne voit ni le commencement ni la lin. Les cimetières sont des forêts au milieu de la ville. Du haut de la tour de Galata, on voit toutes les maisons et toutes les mosquées (à côté et parmi le Bosphore et la Corne-d'Or pleins de vaisseaux) ; les maisons peuvent être comparées aussi à des navires, ce qui fait une flotte immobile dont les minarets seraient les mâts des vaisseaux de haut bord (phrase un peu entortillée, passons).
J'aurai demain ton nom Loue Boiiilhette (prononciation turque) écrit sur papier bleu en lettres d'or. C'est un cadeau que je destine à orner ta chambre. Cela te rappellera, quand tu le regarderas tout seul, que je t'ai beaucoup mêlé à mon voyage. En sortant de chez les « malins » (écrivains) où nous avions discuté le papier, l'ornementation et le prix de ladite pancarte, nous avons été donner à manger aux pigeons de la mosquée de Bajazet. Ils vivent dans la cour de la mosquée, par centaines. C'est une oeuvre pie que de leur jeter du grain. Quand on arrive, ils s'abattent sur les daUes de tous les côtés de la mosquée, des corniches, des toits, des chapiteaux des colonnes. Le port a aussi ses oiseaux familiers. Au milieu des navires et des caïques on voit les cormorans voler ou qui se reposent sur les flots. Sur les toits des maisons il y a des nids de cigognes, abandonnés l'hiver. Dans les cimetières les chèvres et les ânes broutent tranquillement, et, la nuit, les femmes turques y donnent des rendez-vous aux soldats.
Le cimetière oriental est une des belles choses de l'Orient. Il n'a oas ce caractère profondément agaçant que je trouve chez nous à ce genre d'établissement ; point de mur, point de fossé, point de séparation ni de clôture quelconque. Ça se trouve à propos de rien, dans la campagne ou dans une ville, tout à coup et partout, comme la mort elle-même, à côté de la vie et sans qu'on y prenne garde. On traverse un cimetière comme on traverse un bazar. Toutes les tombes sont pareilles, elles ne diffèrent que par l'ancienneté. Seulement, à mesure qu'elles vieillissent, elles s'enfouissent et disparaissent, comme fait le souvenir qu'on a des morts. Les cyprès plantés en ces lieux sont gigantesques. Ça donne au site un jour vert plein de tranquillité. A propos de sites, c'est à Constantinople véritablement que l'on peut dire : Un site ! Ah ! quel tableau ![ ]
Où en es-tu avec la muse? je m'attendais ici à trouver une lettre de toi et quelque chose en vers y inclus. Que devient la Chine? que lis-tu? Comme j'ai envie de te voir?
Quant à moi, littérairement parlant, je ne sais où j'en suis. Je me sens quelquefois anéanti (le mot est faible), d'autres fois le style «limbique» (à l'état de limbe et de fluide impondérable) passe et circule en moi avec des chaleurs enivrantes. Puis ça retombe. Je médite très peu, je rêvasse occasionnellement. Mon genre d'observation est surtout moral. Je n'aurais jamais soupçonné ce côté au voyage. Le côté psychologique, humain, comique y est abondant. On rencontre des balles splendides, des existences gorge-pigeon très chatoyantes à l'œil, fort variées comme loques et broderies, riches de saletés, de déchirures et de galons. Et, au fond, tou-
jours cette vieille canaillerie immuable et inébranlable. C'est là la base. Ah ! comme il vous en passe sous les 3 eux !
De temps à autre, dans les villes, j'ouvre un journal. Il me semble que nous allons rondement. Nous dansons non pas sur un volcan, mais sur la planche d'une latrine qui m'a l'air passablement pourrie. L'idée d'étudier la question me préoccupe. A mon retour j'ai envie de m'enfoncer dans les socialistes et de faire, sous la forme théâtrale, quelque chose de très brutal, de très farce, et d'impartial bien entendu. J'ai le mot sur le bout de ma langue et la couleur au bout des doigts. Beaucoup de sujets plus nets comme plan n'ont pas tant d'empressement à venir que celui-là.
A propos de sujets, j'en ai trois qui ne sont peut-être que le même et ça m'embête considérablement : 1° Une nuit de Don Juan (^) à laquelle j'ai pensé au lazaret de Rhodes ; 2° L'histoire d'Annbi'î, la femme qui veut se faire aimer par le Dieu. C'est la plus haute, mais elle a des difficultés atroces ; 3^ Mon roman flamand de la jeune fille qui meurt vierge et mystique, entre son père et sa mère, dans une petite ville de province, au fond d'un jardin planté de choux et de quenouilles, au bord d'une rivière grande comme l'Eau de Robec. Ce qui me turlupine, c'est la parenté d'idées entre ces trois plans. Dans le premier, l'amour inassouvissable sous les deux formes de l'amour terrestre et de l'amour mystique. Dans le second, même histoire, mais on se donne, et l'amour terrestre est moins élevé en ce qu'il est plus précis. Dans le troisième, ils sont réunis dans la même personne, et l'un mène à l'autre ; seulement, mon héroïne crève d'exaltation religieuse après avoir connu l'exaltation des sens. Hélas ! il me semble que lorsqu'on dissèque si bien les enfants à naître, on n'est pas assez monté pour les créer. Ma netteté métaphysique me donne des terreurs. Il faut pourtant que j'en revienne. J'ai besoin de me donner ma mesure à moi-même. Je veux, pour vivre tranquille, avoir mon opinion sur mon compte, opinion arrêtée et qui me réglera dans l'emploi de mes forces. Il me faut connaître la qualité de mon terrain et ses limites avant de me mettre au labourage. J'éprouve, par rapport à mon état littéraire intérieur, ce que tout le monde, à notre âge, éprouve un peu par rapport à la vie sociale : « Je me sens le besoin de m'établir. n
A Sm\Tne, par un temps de pluie qui nous empêchait de sortir, j'ai pris au cabinet de lecture Arthur, d'Eugène Sue. Il y a de quoi en vomir, ça n'a pas de nom. Il faut lire ça pour prendre en pitié l'argent, le succès et le public. La littérature a mal à la poitrine. Elle crache, elle bavache, elle a des vésicatoires qu'elle couvre de taffetas pommadés, et elle s'est tant brossé la tête qu'elle en a perdu tous ses cheveux. Il faudrait des Christs de l'Art pour guérir ce lépreux.
En revenir à l'antique, c est déjà fait ; au moyen âge, c'est déjà fait. Reste le présent. Mais la base tremble, où donc appuyer les fondements? La vitalité et partant la durée est à ce prix, pourtant. Tout cela m'inquiète tellement que j'en suis venu à ne plus aimer qu'on m'en parle ; j'en suis irrité parfois comme un galérien libéré qui entend causer système pénitentiaire ; avec Maxime surtout, qui n'y va pas de main morte et qui n'est pas un gaillard encourageant ; et j'ai rudement
(1) Voir Théâtre.
besoin d'être encouragé. D'un autre côté, ma vanité n'est pas encore résignée à n'avoir que des prix d'encouragement.
Je m'en vais relire toute l'Iliade. Dans une quinzaine, nous ferons un petit voyage en Troade. Au mois de janvier nous serons en Grèce. Je bisque d'être si ignorant. Ah ! si je savais le grec au moins ! et j'y ai perdu tant de temps !
La sérénité m'abandonne !
Celui qui, voyageant, conserve de soi la même estime qu'il avait dans son cabinet en se regardant tous les jours dans sa glace, est un bien grand homme, ou un bien robuste imbécile. Je ne sais pourquoi, mais je deviens très humble.
En passant devant Ab3/dos j'ai beaucoup pensé à Byron. C'est là son Orient, l'Orient turc, l'Orient du sabre recourbé, du costume albanais et delà fenêtre grillée donnant sur des flots bleus. J'aime mieux l'Orient cuit du Bédouin et du désert, les profondeurs vermeilles de l'Afrique, le crocodile, le chameau, la girafe.
Je regrette de ne pas aller en Perse (l'argent ! l'argent !), je rêve des voyages d'Asie, aller en Chine par terre, des impossibilités, les Indes ou la Californie, qui m'e.xcite toujours sous le rapport humain. D'autres fois, je me prends de tendresses à en pleurer en songeant à mon cabinet de Croisset, à nos dimanches. Ah ! comme je regretterai mon voyage et comme je le referai, et comme je me redirai l'éternel monologue : «Imbécile, tu n'as pas assez joui. >:
Il faudra reprendre Agénor {^). C'est décidément très beau. Je m'en suis redit l'autre jour quelques vers, à cheval, tout haut, et j'ai ri comme un bossu. Ce sera un bon travail comme divertissement à mon retour et pour me désennuyer de revoir ma patrie. Je pense aussi au Dictionnaire (^). La médecine pourra fournir de bons articles, l'histoire naturelle, etc. En voici un de zoologie que je trouve fort : Langouste : Qu'est-ce que la langouste? — La langouste est la femelle du homard.
Pourquoi la mort de Balzac (^) m'a-t-elle vivement affecté? Quand meurt un homme que l'on admire on est toujours triste. On espérait le connaître plus tard et s'en faire aimer. Oui, c'était un homme fort et qui avait crânement compris son temps. Lui qui avait si bien étudié les femmes, il est mort dès qu'il a été marié et quand la société qu'il savait a commencé son dénouement. Avec Louis-Philippe s'en est allé quelque chose qui ne reviendra pas. Il faut maintenant d'autres musettes.
Pourquoi ai-je une envie mélancolique de retourner en Egypte et de remonter le Nil et de revoir Ruchiouk-Hânem?... C'est égal, j'ai passé là une soirée comme on en passe peu dans la vie. Du reste je l'ai bien sentie. T'ai-je regretté ! pauvre vieux !
Il me semble que je ne te dis rien de bien intéressant. Je vais me coucher et demain je te parlerai un peu de mon voyage, ça sera plus amusant pour toi que mon éternel moi dont je suis bougrement las.
(1) Personnage de la «tragédie» en vers, La Découverte de la vaccine, écrite en 1846 par Flaubert, Bouilhet et Maxime Du Camp. (Voir Théâtre.)
(2) Dictionnaire des Idées reçues. Voir lettres des 4 septembre 1850, 16 décembre 1852, et dans notre Edition du Centenaire, Bouvard et Pécuchet.
(3) 18 août 1850.
A SA MÈRE
Constantinople, 14 novembre 1850.
[ ] Il y a beaucoup de choses du monde que, dans ta candeur, tu ignores,
pauvre vieille. Moi qui deviens un très grand moraliste et qui, d'ailleurs, me suis toujours plongé à corps perdu dans ce genre d'études, j'ai soulevé pas mal de coins de rideau qui cachaient des turpitudes sans nombre. On apprend aux femmes à mentir d'une façon infâme. L'apprentissage dure toute leur vie ; depuis la première femme de chambre qu'on leur donne jusqu'au dernier amant qui leur survient, chacun s'ingère à les rendre canailles, et après on crie contre elles : le puritanisme, la bégueulerie, la bigotterie, le système du renfermé, de l'étroit, a dénaturé et perd dans sa fleur les plus charmantes créations du bon Dieu. J'ai peur du corset moral, voilà tout. Les premières impressions ne s'effacent pas, tu le sais. Nous portons en nous notre passé ; pendant toute notre vie, nous nous sentons de la nourrice. Quand je m'analyse, je trouve en moi, encore fraîches et avec toutes leurs influences (modifiées il est vrai par les combinaisons de leur rencontre), la place du père Langlois, celle du père Mignot, celle de don Quichotte et de mes songeries d'enfant dans le jardin, à côté de la fenêtre de l'amphithéâtre. Je me résume : prends quelqu'un pour lui (^) apprendre l'anglais et les premiers éléments généraux. Mêle-toi de tout cela le plus que tu pourras toi-même, et surveille le caractère et le bon sens (je donne au mot l'acception la plus large) de la personne.
Je te parlais tout à l'heure d'observation morale, je n'aurais jamais soupçonné combien ce côté est abondant en voyage. On s'y frotte à tant d'hommes différents que finalement on finit par connaître un peu le monde (à force de le parcourir). La terre est couverte de balles splendides. Le voyage a des mines de comique immenses et inexploitées. Je ne sais pourquoi personne jusqu'à présent n'a fait cette remarque qui me paraît bien naturelle. Et puis, c'est qu'on se déboutonne si vite, on vous fait des confidences si étranges ! Un homme voyage depuis un an et ne trouve personne à qui parler ; il vous rencontre un soir dans un hôtel ou sous une tente ; on parle d'abord politique, puis on cause de Paris puis le bouchon sort doucement, le vin s'épanche, et en deux heures voilà qu'on vide le reste jusqu'au fond, ou à peu près. Le lendemain, on se sépare, et l'on ne reverra jamais son ami intime de la veille au soir ; il y a même à cela souvent des mélancolies singulières.
Nous sommes venus sur le Lloyd avec un Américain i^), sa femme et son fils, de braves gens qui voyagent pour passer le temps. Le fils est un grand nigaud de 14 ans, rouge, muet, dégingandé et frénétique d'une lorgnette qu'il ne quitte pas. Le mari est un gros petit homme, gaillard, carré, gai. La femme qui peut avoir 40 ans parle français avec un petit accent très gentil, figure impassible, blonde, robe de soie, beaucoup de cold cream, l'air très distingué et très gracieux. Pendant trois jours, j'ai travaillé scientifiquement ce ménage transatlantique (gens très comme il faut du reste) et voilà le résultat de mon travail. Le fils est ou sera prochainement mené chez les filles par le courrier de son papa, lequel courrier s'entend
(1) A sa nièce Caroline.
(2) M. Constant. (Voir Noies de voyage : Asie Mineure.)
avec le drogman pour violer ses maîtres. Monsieur brutalise Madame qui se lave les yeux avant de se mettre à table. De plus, j'ai découvert que ce bon Américain est un affreux polisson qui chauffe une petite femme Grecque, épouse d'un drogman du Consulat et laquelle n'est pas digne de nouer les souliers de la lady Am-éricaine. Le bonhomme évince son fils et sa femme pour avoir avec la fille des Grecs des entretiens mythologiques. Il la trimbale avec eux partout. Nous les avons trouvés ensemble aux derviches et dans les mosquées. L'autre soir nous marchions seuls avec lui dans la rue de Péra, quand a passé près de nous un affreux chapeau rose couvert d'un voile noir (^). L'Américain s'est arrêté sur ses talons et s'est écrié dans son menton : «Oh ! le petit fâme Grec !» Eh bien, est-ce qu'il n'y a pas dans tout cela de quoi rire et surtout de quoi beaucoup rêver?
Nous avons visité le vieux sérail et les mosquées. Le sérail ne signifie pas grand' chose. Ce sont d'admirables appartements dans le plus beau point de vue du monde peut-être, mais ornés et meublés dans un goût déplorable. Toutes les vieilles rocamboles d'Europe dont on ne veut plus, on les repasse aux Turcs qui donnent là dedans avec la naïveté du barbare. A part la salle du Trône, merveilleuse, c'est le mot, tout le reste est de la petite musique.
J'ai vu les derviches hurleurs. J'y étais très préparé par tout ce que j'avais déjà vu au Caire^ aussi n'en ai-je été nullement étonné. Jeudi prochain nous y retournerons. Il se passera des choses gentilles, on se passera dans le corps un tas d'instruments de supplice que nous avons vus accrochés aux murs. Mais je trouve que l'on ne vante pas assez les tourneurs. Rien n'est plus gracieux que de voir valser tous ces hommes avec leurs grands jupons plissés et leur figure extatique levée au ciel. Ils tournent sans s'arrêter pendant une heure environ. Un d'eux nous a affirmé que, s'il ne fallait pas tenir ses bras au-des.sus de sa tête, il est capable de tourner pendant six heures de suite. Celui-là nous fait de temps à autre des visites. Nous lui donnons une bouteille d'eau-de-vie qu'il boit très bien, en sa qualité de musulman.
A PAR AIN
[Constantinople], 24 novembre 1850.
En attendant que je reçoive la lettre annoncée par ma mère et dans laquelle vous devez me raconter une anecdote curieuse sur le jeune Bezet, je réponds bien vite, cher oncle, à la vôtre, que j'ai reçue par le dernier courrier...
Que voulez-vous que je vous dise, cher vieux compagnon? Quand je serai revenu à Croisset, comme nous arrangerons ensemble toutes les babioles que je rapporte. Echignerons-nous la muraille, hein ! Quel abus de la vrille !
Vous avez donc laissé mourir ce pauvre père C*** ? Moi, je l'ai laissé en Egypte bien portant, avec beaucoup de minarets et les pyramides à l'horizon. Ses filles maintenant vont jouir de leur liberté. Si la rumeur publique est vraie, elles vont pouvoir se livrer à leurs débordements et avoir des rendez-vous en ville tout à
(1) Aline Duval. (Voir Notes de voyage : Constantinople.)
leur aise. Prenez garde, mon vieux, ménagez votre santé, vous savez que rien n'est plus dangereux pour la jeunesse que les femmes d'un âge mûr. J'avoue qu'elles ont du charme, mais elles sont bien ardentes. Enfin je me tais, parce qu'il ne faut pas froisser les passions.
Ah ! vieux polisson de père Parain, si vous étiez ici vous ouvririez de grands yeux à voir dans les rues les femmes. Elles se font voiturer dans des espèces de vieux carrosses suspendus et dorés à l'extérieur comme des tabatières. Là dedans, couchées sur des divans comme dans leur maison (la voiture quelquefois est close par des rideaux de soie), on peut les contempler tout à son aise. Elles ont sur la figure un voile transparent à travers lequel on voit le rouge de leurs lèvres peintes et l'arc de leurs sourcils noirs. Dans l'intervalle du voile, entre le front et les joues, paraissent leurs yeux qui brûlent à regarder, et qui dardent sur vous, d'aplomb, leurs prunelles fixes. De loin, ce voile, que l'on ne distingue pas, îeur donne une pâleur étrange, qui vous arrête sur les talons, saisi d'étonnement et d'admiration. Elles ont l'air de fantômes. A travers les voiles, qui retombent sur leurs mains, brillent leurs bagues de diamants ; et songer, miséricorde, que dans dix ans elles seront en chapeau et en corset ! qu'elles imiteront leurs maris qui se font habiller à l'européenne, portent des bottes et des redingotes !
Souvent, en vous promenant en canot avec moi, vous preniez instinctivement la chaîne. Si vous alliez en caïque sur le Bosphore, je ne sais à quoi vous vous accrocheriez. Figurez-\-ous des barques de vingt-cinq à trente-cinq pieds de long sur deux et demi tout au plus de large, pointues comme des aiguilles à l'avant et à l'arrière. On y peut tenir deux dedans. On s'accroupit au fond, et il faut rester complètement immobile de peur de chavirer. Les deux rameurs, en chemise de soie, se servent de rames dont la partie comprise entre le toUet et la poignée a un renflement énorme pour faire contrepoids. Quand on est dans une semblable embarcation, que la mer est calme et que les caidjis sont bons, on vole sur l'eau.
Le port de Constantinople est plein d'oiseaux. Vous savez que les musulmans ne les tuent jamais. Il y a des bandes de goélands qui nagent entre les navires. Les pigeons perchent sur les cordages des navires et de là s'envolent pour aller se poser sur les minarets.
Vous ne sauriez croire, mon vieux, combien nous pensons à vous et combien nous vous regrettons, ici particuUèrement. Vous seriez capable d'y passer le reste de votre vie. Une fois entré dans les bazars, vous n'en sortiriez plus. Toutes les boutiques sont ouvertes, on s'asseoit sur le bord, on prend la pipe du marchand et on cause avec lui. On peut y revenir vingt jours de suite sans rien acheter. Quand un marchand n'a pas ce que vous désirez, il se lève de dessus son tapis et vous mène chez un voisin. Mais quand il s'agit du prix, il faut, règle générale, commencer par rabattre les deux tiers. On se dispute pendant une heure, il jure par sa tête, par sa barbe, par tous les prophètes, et enfin vous finissez par avoir votre marchandise avec 50, 60 ou 75 pour 100 de rabais. Les Persans particulièrement sont d'infâmes gueux. Avec leur bonnet pointu et leur grand nez, ils ont des balles de grcdins très amusantes. Stéphany, notre drogman, a une rage de Perse et de Persans incroyable ; partout où il en rencontre il s'arrête à causer avec eux.
A SA MÈRE
Constantinople, 4 décembre 1850.
vSais-tu que tu finiras, chère vieille, par me donner une vanité démesurée, moi qui assiste à la décroissance successive de cette qualité qu'on ne me refuse généralement point. Tu me fais tant de compliments sur mes lettres que je crois que l'amour maternel t'aveugle tout à fait. Car il me semble, à moi, que je ne t'envoie que de bien fades lignes et surtout bien mal écrites. C'est comme celles que j'envoie à Bouilhet, le cœur m'en soulève quand je les relis. Quant à toi, comme je sais que ce n'est pas la qualité mais la quantité qui t'importe, je t'en expédie le plus que je peux.
J'ai lu ton numéro 45 avant-hier, dans le bureau même du Directeur des Postes (qui est dans toutes les villes, qu'il soit Turc, Français ou Arabe, la personne avec laquelle je me mets tout d'abord le mieux possible). Grâce à mes bassesses, j'ai mes lettres trois heures avant tout le monde. On m'en a d'abord donné une du jeune Bouilhet qui m'a fort amusé, puis une de toi où je vois que tu vas bien ; c'est ce que m'assure de son côté mon ancien collaborateur. En fait de nouvelles que tu m'apprends, le mariage d'Eugénie m'a fait rire, je suis vexé de ne pas assister à la noce. Tu sais mon goût pour les noces.
Je suis curieux de voir ce que tu auras décidé relativement à ton voyage d'Italie et si tu emmèneras la petite. Ecris-moi à Athènes. Nous ne savons au juste quand nous partons de Constantinople, mais ce sera probablement d'ici à une quinzaine. Nous nous ruinons dans les villes, tout notre vo^^age de Rhodes et d'Asie Mineure nous a moins coûté que douze jours passés à Smyrne, où nous n'avons pourtant rien acheté. Mais la vie européenne est exorbitante. Deux piastres, Madame ! deux piastres (dix sols !) pour laver un col de chemise ; ainsi du reste. D'Athènes nous filerons probablement sur Fatras, après avoir vu de la Grèce ce que nos moyens nous permettront et ils ne nous permettront pas grand'chose ; et à Fatras nous nous embarquerons pour Brindisi, d'où nous irons par terre jusqu'à Naples. Tel est notre plan. Sinon, il faudrait retourner à Malte, y faire cinq jours de quarantaine et quatre de libre pratique, et de Malte se rembarquer pour Naples, ce qui serait peu amusant, surtout pour Maxime qui redoute la mer. Quant à moi, j'y suis crâne. C'est, avec l'équitation, un talent que j'ai acquis en voyage, car je suis maintenant «aussi bon homme de cheval que de pied » comme M. de Montluc. Autre talent : j'entends très bien l'italien ; il y a du moins peu de choses qui m'échappent quand on ne le parle pas trop vite ; pour ce qui est de le parler, je baragouine quelques mots. Mais ce qui me désole, c'est le grec ; leur s. n. d. D. de prononciation est telle, que je reconnais à peine un mot sur mille. Le grec moderne est tellement mêlé de slave, de turc et d'italien, que l'ancien s'y noie ; et ajoutez à cela leurs pohssonnes de lettres sifiîées et avalées ! A Athènes je serai moins ébouriffé, on y parle plus littérairement.
En fait de haute littérature, nous avons rencontré ici M. de Saulcy. membre de l'Institut et directeur du Musée d'artillerie, qui voyage avec Edouard Delessert, le fils de l'ancien préfet de police, et toute une bande qui les accompagne. Dès le début, grande familiarité, on retranche le monsieur, questions de la plus franche
obscénité, plaisanteries, bons mots, esprit français dans toute sa grâce. Nous leur avons conseillé de ne pas aller dans le Hauran, où infailliblement ils se seraient fait casser leurs gueules. Je crois que c'est un service que nous leur avons rendu là. Dès le lendemain nous étions devenus tellement amis que M. de Saulcy me tapait sur le ventre en me disant : -•; Ah ! mon vieux Flaubert. » C'est une connaissance,, ou plutôt ce sont deux connaissances que je cultiverai plus tard. M. de Saulcy est celui qui a trouvé le moyen de lire le cunéiforme.
Nous dînons après-demain à l'ambassade chez le général (^). Ce brave général néglige la tenue diplomatique ; dans l'intimité il donne de grands coups de poing dans le dos de Maxime en l'appelant sacré farceur.
J'ai cuydé crever de rire hier au théâtre, à la représentation d'un ballet : Le Triomphe de l'Amcur. Les danseuses pinçaient, aux yeux du public, un cancan effréné. La haute société, croyant que c'est le suprême bon ton, applaudissait à outrance. Les bons pachas étaient transportés. Il y avait des petites filles déguisées en amours qui lançaient des flèches, et un dieu Pan avec un pantalon de velours à bretelles. C'était bon.
Je viens de me promener à cheval tout seul avec Stéphany pendant trois heures. Il faisait très froid. Le ciel est pâle comme en France. Nous avons galopé sur des landes à travers champs. J'ai rejoint les eaux douces d'Europe où, dans l'été, les belles dames d'ici viennent marcher sur l'herbe avec leurs bottes de maroquin jaune. Il y avait à la place de promeneurs un troupeau de moutons qui broutaient, et les feuilles jaunies des sycomores tombaient au pied des arbres dans le palais d'été du grand sultan. Je suis revenu par Eyoub. Une mosquée est enfermée dans un jardin qui est plein de tombes drapées et enguirlandées de feuillage et de lierres. J'ai traversé l'interminable quartier juif et le Phanar, quartier des descendants des anciens empereurs Grecs. Puis, par le grand pont de bois et le petit champ des morts de Péra, je suis rentré à l'hôtel où le jeune Maxime écrit des lettres.
Je ne sais que rapporter au père Parain, et mon embarras est tel que je ne lui rapporte rien. Il choisira dans mes affaires à moi ce qui lui plaira le mieux. Pour le commun des amis, nous avons des pantoufles, des pipes, des chapelets, toutes choses qui font beaucoup d'effet et qui ne coûtent pas cher. Devenons-nous canailles, hein? Les voyages instruisent la jeunesse.
A LA MEME
Constantinople, 15 décembre 1850.
A quand ma noce? me demandes-tu à propos du mariage de Ernest {^), à quand? à jamais, je l'espère. .A.utant qu'un homme peut répondre de ce qu'il fera, je réponds ici de la négative. Le contact du monde auquel je me suis énormément frotté depuis quatorze mois me fait de plus en plus rentrer dans ma coquille. Le père Parain, qui prétend que les voyages changent, se trompe . quant à moi, tel
(1) Le général Aupick, beau-père de Charles Baudelaire.
(2) Ernest Chevalier.
je suis parti, tel je reviendrai, seulement avec quelques cheveux de moins sur la tête et beaucoup de pa3'sages de plus en dedans. Voilà tout. Pour ce qui est de mes dispositions morales, je garde les mêmes jusqu'à nouvel ordre ; et puis, s'il fallait dire là-dessus le fond de ma pensée et que le mot n'eût pas l'air trop présomptueux, je dirais que je suis trop vieux pour changer. J'ai passé l'âge ; quand on a vécu comme moi d'une vie toute intime, pleine d'analyses turbulentes et de fougues contenues, quand on s'est tant excité soi-même et calmé tour à tour, et qu'on a employé toute sa jeunesse à se faire manœuvrer l'âme comme un cavalier fait de son cheval, qu'il force à galoper à travers champs, à coups d'éperon, à marcher à petits pas, à sauter les fossés, à courir au trot et à l'amble, le tout rien que pour s'amuser et en savoir plus ; eh bien, veux-je dire, si on ne s'est pas cassé le cou dès le début, il y a de grandes chances pour qu'on ne se le casse pas plus tard. Moi aussi, je suis établi, en ce sens que j'ai trouvé mon assiette comme centre de gravité. Je ne présumée pas qu'aucune secousse intérieure puisse me faire changer de place et tomber par terre. Le mariage serait pour moi une apostasie qui m'épouvante. La mort d'Alfred n'a pas effacé le souvenir de l'irritation que cela m'a causée. C'a été comme, pour les gens dévots, la nouvelle d'un grand scandale donné par un évêque. Quand on veut, petit ou grand, se mêler des œuvres du bon Dieu, il faut commencer, rien que sous le rapport de l'hygiène, par se mettre dans une position à n'en être pas la dupe. Tu peindras le vin, l'amour, les femmes, la gloire, à condition, mon bonhomme, que tu ne seras ni ivrogne, ni amant, ni mari, ni tourlourou. Mêlé à la vie, on la voit mal, on en souffre ou on en jouit trop. L'artiste selon moi est une monstruosité, quelque chose hors nature, tous les malheurs dont la Providence l'accable lui viennent de l'entêtement qu'il a à nier cet axiome ; il en souffre et en fait souffrir. Qu'on interroge là-dessus les femmes qui ont aimé des poètes et les hommes qui ont aimé des actrices. Or (c'est la conclusion) je suis résigné à vivre comme j'ai vécu, seul, avec une foule de grands hommes qui me tiennent lieu de cercle, avec ma peau d'ours, étant un ours moi-même, etc. Je me fiche du monde, de l'avenir, du qu'en dira-t-on, d'un établissement quelconque, et même de la renommée littéraire, qui m'a jadis fait passer tant de nuits blanches à la rêver. Voilà comme je suis, tel est mon caractère.
Si je sais par exemple à propos de quoi me vient cette tartine de deux pages, que le diable m'emporte, pauvre chère vieille. Non, non, quand je pense à ta bonne mine si triste et si aimante, au plaisir que j'ai de vivre avec toi, si pleine de sérénité et d'un charme si sérieux, je sens bien que je n'en aimerai jamais une autre comme toi ; va, tu n'auras pas de rivale, n'aie pas peur. Les sens ou ]a fantaisie d'un moment ne prendront pas la place de ce qui reste enfermé au fond d'un triple sanctuaire. On ira peut-être sur le seuil du temple, mais on n'entrera pas dedans.
Ce brave Ernest ! Le voilà donc marié, établi et toujours magistrat par-dessus le marché ! Quelle balle de bourgeois et de monsieur ! Comme il va bien plus que jamais défendre l'ordre, la famille et la propriété ! il a du reste suivi la marche normale. Lui aussi, il a été artiste, il portait un couteau- poignard et rêvait des plans de drames, puis c'a été un étudiant folâtre du quartier latin ; il appelait «sa mai tresse )^ une grisette du lieu que je scandalisais par mes discours, quand j'allais le voir dans son fétide ménage. Il pinçait le cancan à la Chaumière et buvait des
bischops de vin blanc à l'estaminet Voltaire. Puis il a été reçu docteur. Là, le comique du sérieux a commencé, pour faire suite au sérieux du comique qui avait précédé. Il est devenu grave, s'est caché pour faire de minces fredaines, s'est acheté définitivement une montre et a renoncé à l'imagination (textuel) ; comme la séparation a dû être pénible ! C'est atroce quand j'y pense ! Maintenant je suis sûr qu'il tonne là-bas contre les doctrines socialistes ; il parle de l'édifice, de la base, du timon, de Vhydre de l'anarchie. Magistrat, il est réactionnaire ; marié, il sera cocu ; et passant ainsi sa vie entre sa femelle, ses enfants et les turpitudes de son métier, voilà un gaillard qui aura accompli en lui toutes les conditions de l'humanité. Bref ! parlons d'autre chose.
C'est jeudi, en revenant d'Asie, — jeudi anniversaire de ma naissance, — que j'ai trouvé en rentrant tes deux bonnes lettres. C'a été une fête. Pendant que Maxime était resté à la maison pour s'occuper des préparatifs du départ (douane, argent, envois de caisses, etc.), j'étais parti dès le matin avec notre ami le comte Kosielski pour la ferme polonaise qui est de l'autre côté du Bosphore, en Asie. Nous avons fait en notre journée 15 lieues ventre à terre, galopant sur la neige qui couvrait la campagne déserte. C'était de grands mouvements de terrain qui ondulaient comme des vagues monstrueuses, dont la blancheur monotone était déchirée de place en place par de petits chênes rabougris ou des bruyères. Un pâle soleil brillait sur cette étendue froide. Noiis nous sommes égarés. Des pâtres bulgares couverts de peaux de bêtes, et qui ressemblaient plutôt à des ours qu'à des hommes, nous ont remis sur notre route. Quant à un chemin frayé, nous ne voyions sur la neige que la trace des lièvres et des chacals qui avaient couru pendant la nuit. Dans les montées et descentes, notre guide chantait à tue-tête une chanson sur un air aigu, que le vent aussitôt arrachait de .sa bouche et emportait dans la solitude. Il faisait très froid, le mouvement du cheval cependant nous faisait suer. Kosielski me disait : «Oh ! il me semble que c'est la Pologne». Et moi je pensais aux grands voyages par terre de l'Asie centrale, à la Tartarie, au Thibet, à tout le vague pa\^s des fourrures et des cités à dômes d'étain.
Tu me demanderas peut-être ce que c'est que le comte Ko.sielski : c'est un grand seigneur polonais, avec nous au même hôtel, aux trois quarts ruiné par suite des guerres de son pays, couvert de blessures et de horions, homme charmant et de bonne compagnie. Il est chef de l'émigration polonaise et hongroise accueillie par la Sublime Porte sur les terres de l'empire. C'est lui qui leur distribue de l'argent et assigne à chacun le lieu où ils doivent résider. J'ai vu à cette ferme quelques-uns de ces pauvres diables. L'amour de la patrie mène loin (soit dit sans calembour) ; Kosielski est encore une des nombreuses connaissances que nous avons faites en voyage, et des meilleures ! C'est étonnant du reste comme on s'accroche vite ; n'importe, cela a son petit moment d'amertume, de quitter ainsi des sympathies toutes fraîches. Ce pauvre garçon est tellement embêté de nous voir partir qu'il va quitter l'hôtel quand nous n'y serons plus. Sais-tu de quel nom il m'appelle? C'est comme Herbert ; il m'appeUe papa : « Voulez- vous un cigare, papa; allons, papa, venez, » etc.
Quand je saurai l'époque de ton départ, je t'enverrai une liste d'objets que tu m'apporteras. Emmène une femme de chambre si tu le juges nécessaire ou même
commode. L'argent est bon, mais l'aise meilleure. Et l'aise en voyage, c'est tout. C'est la santé et la vie bien souvent. J'attribue notre bon état permanent au bon régime que nous avons suivi, à notre sobriété, et pour lâcher le mot au confortable dont nous nous privions quand il était absent, mais que nous saisissions avec la même philosophie quand il se présentait.
A LOUIS BOUILHET
Athènes, 19 décembre .1850. Au Lazaret du Pirée.
J'y suis depuis hier. Nous voilà casernes au lazaret jusqu'à dimanche... Je lis de l'Hérodote et du Thirlwall (^). La pluie tombe à verse, mais du moins il fait plus chaud qu'à Constantinople, où ces jours derniers la neige couvrait les maisons. J'ai été joyeux tout de bon, hier, en apercevant l'Acropole qui brillait en blanc au soleil, sous un ciel chargé de nuages. Nous passions devant Colone, nous avions Egine à gauche, Salamine en face. Maxime, gêné du mal de mer, râlait dans sa cabine. Le temps était rude. A l'avant avec mon lorgnon sur le nez, à côté de la cage aux poulets, debout et regardant devant moi, je me laissais aller à de «grandes pensées». Sans blague aucune, j'ai été ému plus qu'à Jérusalem, je ne crains pas de le dire, ou du moins d'une façon plus vraie, où le parti pris avait moins de part. Ici c'était plus près de moi, plus de ma famille. C'est peut-être aussi que je m'y attendais moins. Voilà l'éternel monologue hébété et admiratif que je me disais en considérant ce petit coin de terre, au milieu des hautes montagnes qui le dominent : «C'est égal, il est sorti de là de crânes bougres, et de crânes choses».
Nous allons la semaine prochaine commencer nos courses aux Thermopyles, Sparte, Argos, Mycènes, Corinthe, etc. Ce ne sera guère qu'un voyage de touriste (oh ! !) : il ne nous reste ni temps ni argent. Il a fallu pour le même motif passer par-dessus la Troade ; Constantinople nous a dévorés. J'aurais bien voulu voir aussi la Thessalie, mais il faut quitter Golconde, c'est fini. J'ai été triste à crever en disant adieu à Constantinople. Encore une porte fermée derrière moi. Encore une bouteille d'avalée. J'éprouve depuis six semaines des appétits féroces de voyage justement parce que mon voyage finit. Je me désespère d'avoir manqué la Perse. N'y pensons plus ; l'homme n'est jamais satisfait de rien, maxime qui, pour n'être pas neuve, n'en est pas plus consolante.
Comment un homme sensé comme toi a-t-il pu se méprendre à ce propos sur mon voyage d'Italie? Ne vois-tu pas qu'une fois rentré, je ne sortirai plus et que d'ici à..., la saison de mes pérégrinations est close? Comment et avec quoi, animal, irais-je jamais en Italie si je n'y vais pas cette année? Mon voyage d'Orient a rudement entamé mon mince capital. Le soleil l'a fait maigrir. Crois-tu que, comme toi, je ne sente pas bien la fétidité d'un voyage exécuté sans préparations et qui durera peut-être six mois tout au plus? N'importe, j'en prendrai ce que je pourrai,
(1) Thirlwall (Connop), théologien et historien anglais, évêque de Saint-David. Auteur d'une Histoire de la Grèce ancienne, 1835, 8 vol. in-12. — Une traduction en 4 volumes, par Adolphe Joanne, avait paru en 1847.
quoique, à suivre mon penchant, je voudrais rester en Italie le temps d'y travailler sur place et de m'infiltrer goutte à goutte ce que je vais avaler à grandes gorgées. C'est comme pour la Grèce ; je hausse les épaules de pitié, en songeant que j'y vais rester quelques semaines et non quelques mois. Espérons, malgré tes prédictions, que le voyage d'Italie ne me poussera pas à l'hyménée. Vois-tu la famille où s'élève, dans une tiède atmosphère, la jeune personne qui doit être mon épouse? Madame Gustave Flaubert ! Est-ce que c'est possible? Non, je ne suis pas encore assez canaille.
C'en est donc fini de l'Orient. Adieu, mosquées; adieu, femmes voilées. Adieu, bons Turcs dans les cafés, qui, tout en fumant ^•os chibouks, vous curez les ongles des pieds avec les doigts de vos mains ! Quand reverrai-je les négresses suivant leur maîtresse au bain? Dans un grand mouchoir de couleur elles portent le linge pour changer ; elles marchent en remuant leurs grosses hanches et font traîner sur les pavés leurs babouches jaunes, qui claquent sous la semelle à chaque mouvement du pied. Quand reverrai-je un palmier? quand remonterai-je à dromadaire?
0 Plumet fils ! qui avez inventé la désinfection de la m..., donnez-moi un acide quelconque pour désembéter l'âme humaine.
Nous avons passé cinq semaines à Constantinople ; il y faudrait passer six mois. Malgré le mauvais temps, nous nous sommes beaucoup promenés dans les bazars, dans les rues, en caïque, à cheval. Nous avons vu le sultan. Nous avons été au théâtre, où l'on jouait un ballet : Le Trio77iphe de l' Amour. Un dieu Pan y dansait un pas de caractère, engaîné dans une culotte de velours à bretelles, et les danseuses exécutaient, à la barbe des Arméniens, des Grecs et Turcs, un cancan des plus effrénés. Le public prenait la chose au sérieux et se pâmait d'aise.
Un jour, nous sommes sortis à cheval et nous avons fait le tour des murailles de Constantinople. Les trois enceintes se voient encore. Les murs sont couverts de lierre. Derrière eux grouille la ville turque, avec ses maisons de bois noir et ses vêtements de couleur. En dehors il n'y avait rien qu'un immense cimetière, planté de stèles funéraires et de cyprès. Le vent soufflait dans les arbres, il faisait froid. En suivant toujours l'enceinte, nous sommes arrivés au bord de la mer de Marmara. En cet endroit il y a des boucheries. Des tripailles d'animaux jonchaient le sol, des chiens fauves rôdaient là tout autour, les oiseaux de proie avec de grands cris voltigeaient dans le ciel, au-dessus des flots qui se brisaient contre les tours et rebondissaient à grand bruit. Le vent levait en l'air la queue et la crinière de nos chevaux. Nous sommes revenus à travers les tombes, galopant et sautant entre elles, allant au pas quand c'était plus serré, trottant lestement sur les pelouses quand elles se présentaient entre les tombeaux et les arbres.
Un autre jour, c'était un dimanche, je suis sorti tout seul, à pied, et je me suis enfoncé dans le quartier (le Dimitri) au hasard, car je me suis perdu. Dans les cafés, des hommes accroupis autour des mangals (réchauds) fumaient leurs pipes. Dans une rue où une sorte de torrent coulait de la boue, une négresse, accroupie, demandait l'aumône en turc. Quelques femmes revenaient des vêpres. Des enfants jouaient sur les portes. Aux fenêtres, deux ou trois figures de Grecques qui me regardaient curieusement ; je me suis trouvé dans la campagne sur une hauteur,
ayant Constantinople à mes pieds qui se développait avec une prodigieuse ampleur. Je ne savais plus guère où j'étais. Il y avait à côté de moi une caserne turque, plus loin quantité de petites colonnes élevées dans les champs. C'est là que les sultans autrefois venaient s'exercer à l'arc. Chaque fois qu'ils avaient touché le but, on élevait une colonne. Puis je me suis dirigé tant bien que mal vers la mer, et me suis trouvé devant l'arsenal. Beaucoup de matelots de toutes nations ; rues tortueuses et noires, sentant le goudron ; et je suis rentré chez moi brisé, étourdi.
Il y a aujourd'hui huit jours, j'ai fait 15 lieues à cheval, en Asie, d'un train d'enfer sur la neige. J 'allais à la colonie polonaise. Pauvres diables ! En courant sur ces solitudes blanches où se voyaient seulement des traces de lièvres et de chacals, je pensais aux voyages d'Asie, au Thibet, à la Tartarie, à la muraille de la Chine, aux grands caravansérails en bois, où le marchand de fourrures arrive le soir, par un crépuscule vert, avec ses chameaux velus, dont les poils sont raides de givre. La neige assourdissait le bruit des pas de nos chevaux. Dans les fondrières leurs sabots cassaient la glace. Quand nous les laissions souffler un moment, ils mordillaient du bout des dents les petits arbres rabougris qui apparaissaient sous la neige. Des bergers bulgares couverts de peaux de mouton nous ont remis dans notre route, ou plutôt sur notre voie, car nous allions sans chemin frayé. A la porte de la ferme, il y avait un grand chevreuil suspendu et dont la gorge coupée était noire. Nous sommes revenus à la nuit à Scutari. Mon compagnon, avec un grand coup de fouet de poste, frappait les chiens, dans les villages où nous passions. Toute la meute vagabonde hurlait effroyablement. Nos chevaux continuaient leur train insensé. La mer était grosse pour passer le Bosphore et si nous ne nous sommes pas noyés en caïque, c'est que Dieu ne l'a pas voulu. Du reste, c'a été une bonne journée et comme on en passe peu dans la vie, même en voyage. Jamais je n'oublierai ces vieilles montagnes de Bithynie toutes blanches, et la lumière qui les éclairait si froide et si immobile qu'elle semblait factice ; ni tous ces villages qui se suivaient, rendus bruyants tout à coup par nos quatre chevaux passant à fond de train sur le pavé comme un éclair. Puis, au lieu du pavé, nous sentions de nouveau la terre sous nos pieds. Au détour de la route, le comte Kosielski, mon compagnon, dirigeant sa bête comme mi lancier et se couchant tout entier sur son col, fondait sur les chiens et leur lançait de grands coups de fouet, puis, faisant une volte, continuait sa route sans s'arrêter.
J'ai vu les mosquées, le sérail, Sainte-Sophie ; au sérail un nain, le nain du sultan jouant avec les eunuques blancs à côté de la salle du trône ; le nain habillé d'une manière cossue, à l'européenne, sous-piedâ, paletot, chaîne de montre, était hideux. Quant aux eunuques, les noirs, les seuls que j'eusse vus jusqu'à présent, ne m'avaient fait aucun effet ; mais les blancs ! je ne m'y attendais guère. Ils ressemblent à de vieilles femmes méchantes. Cela vous irrite les nerfs et vous tourmente l'esprit ; on se sent pris de curiosités dévorantes, en même temps qu'un sentiment bourgeois vous les fait haïr. Il y a là quelque chose de tellement antinormal, plastiquement parlant, que votre virilité en est choquée. Explique-moi ça. N'importe, ce produit est ime des plus drôles de choses qui soient sorties de la main humaine. Que n'aurais-je pas donné en Orient pour me faire l'ami d'un eunuque !
mais ils sont inabordables. — A propos du nain, cher seigneur, il va sans dire qu'il m'a remis en mémoire le gentil Caracoïdès (^).
L'Orient ne sera bientôt plus que dans le soleil. A Constantinople, la plupart des hommes sont habillés à l'européenne, on y joue l'opéra, il y a des cabinets de lecture, des modistes, etc. Dans cent ans d'ici, le harem, envahi graduellement par la fréquentation des dames franques, croulera de lui seul, sous le feuilleton et le vaudeville... Bientôt le voile, déjà de plus en plus mince, s'en ira de la figure de? femmes, et le musulmanisme avec lui s'envolera tout à fait. Le nombre des pèlerins de la Mecque diminue de jour en jour ; les ulémas se grisent comme des Suisses, on parle de Voltaire ! Tout craque ici, comme chez nous. Oui vivra s'amusera !
La loi sur la correspondance des particuliers par \-oie électrique m'a étrangement frappé. C'est pour moi le signe le plus clair d'une débâcle imminente. Voilà que par suite du progrès, comme on dit, tout gouvernement devient impossible. Cela est d'un haut grotesque que de voir ainsi la loi se torturer comme elle peut et se casser les reins à force de fatigue, à vouloir retenir l'immense nouveau qui déborde de partout. Le temps approche où toute nationalité \a disparaître. La «patrie» sera alors un archéologisme comme la «tribu». Le mariage lui-même me semble vigoureusement attaqué par toutes les lois que l'on fait contre l'adultère. On le réduit à la proportion d'un délit.
Ne rêves-tu pas souvent aux ballons? L'homme de l'avenir aura peut-être des joies immenses. Il voyagera dans les étoiles, avec des pilules d'air dans sa poche. Nous sommes venus, nous autres, ou trop tôt ou trop tard. Nous aurons fait ce qu'il y a de plus difficile et de moins glorieux : la transition. Pour établir quelque chose de durable, il faut une base fixe ; l'avenir nous tourmente et le passé nous retient. Voilà pourquoi le présent nous échappe.
J'ai ri comme un fol aux «fumiers considérés comme engrais» ; la balle de Caudron que j'ai revue là m'a fait plaisir ; les couplets que j'aime le mieux sont ceux de
Caudron suivant les doctrines De son illustre seigneur,
et surtout celui-ci, qui est infect de lourdeur bourgeoise :
Après six mois de ménage Lise élargit ses jupons (-).
Quant aux vers sur «Un bracelet» (^), je n'aime pas le rejet
La femme d'un agent De change.
Agent de change est un seul mot, et d'ailleurs il y a là un peu trop d'intention et de chic, ça me semble trop espagnol et cavalcadour.
(1) «Et Caracoïdès, son bouffon aux gros yeux.» — {Mêlants, chant II.)
(2) Ces quatre vers appartiennent à une poésie inédite de Bouilhct, intitulée «Des fumiers considérés comme engrais «, écrite en charge du travail du naturaliste rouennais Pouchet sur Les Engrais. Caudrotiétait un ami de jeunesse de Bouilhct qui lui a dédié plusieurs pièces. (Renseignement dû à l'obligeance de M. Léon Letellier.)
(3) Le Bracelet, poésie inédite, datée septembre 1850, d'après M. Letellier, p. IV.
Ce que j'aime le mieux, c'est le second quatrain et ce vers :
Donne ton poignet mince, ô ma jeune maîtresse,
qui est svelte, vigoureux et bien cambré. Mais l'idée finale a-t-elle assez de relief? N'aurait-il pas fallu frapper plus fort dans le dernier vers?
Envoie-m'en, des vers, écris-moi de longues lettres, cher vieux compagnon ; parle-moi de la muse d'abord, puis de toi ensuite. Je ne suis plus du tout au courant de tes amours. Aurais-tu le cœur occupé? Conte-moi donc tout cela.
Que j'aurai de bonheur à revoir ton incomparable balle, ô pauvre vieux ! Comme nous reprendrons nos bons dimanches ! Mais que vais-je faire, une fois rentré? je n'en sais rien, je ne m'en doute pas. J'ai tant pensé à l'avenir que je ne m'en occupe plus. C'est trop fatigant et trop creux. Vois-tu la façon formidable dont je gueulerai Melcenis d'un bout à l'autre ! Serai-je rouge à la fin ! Je crois n'avoir rien perdu de cette belle voix qui me caractérise. En revanche, j'ai bougrement perdu de cheveux. Le voyage m'a culotté la figure. Je n'embellis pas, tant s'en faut ; le jeune homme s'en va. Je ne voudrais pas vieillir davantage.
Je deviens maintenant comme le père Chateaubriand, qui pleurait à tous les enterrements : le moindre fait me plonge dans des rêveries sans fin. Je m'en vais de pensées en pensées, comme une herbe desséchée sur un fleuve, et qui descend le courant flot à flot.
Non, ne te moque pas de moi de vouloir voir l'Italie. Que les épiciers s'}^ amusent aussi, tant mieux pour eux. Il y a là-bas de vieux pans de murs, le long desquels je veux aller. J'ai besoin de voir Capri et de regarder couler l'eau du Tibre.
Parle-moi de la Chine longuement et beaucoup. Je suis bien curieux de voir l'enfant. Nous fermerons les rideaux, nous ferons un grand feu, et seuls, les lumières flambant et les vers ronflant, nous fumerons des narguilés, tandis que l'hippogrifle intérieur nous fera voyager sur ses ailes.
Adieu, cher bon vieux ; je t'embrasse. Au printemps prochain, tu me reverras avec les roses, nous reprendrons nos clairs de lune.
A SA MERE
Athènes, 24 décembre 1850.
Nous cassepétons de satisfaction d'être à Athènes. Et d'abord il nous semble être au printemps, comparativement à Constantinople, qui dans l'hiver est une véritable Sibérie. Les vents de la Russie rafraîchis par la mer Noire vous y arrivent de première main. Ici nous retrouvons les myrtes et les oliviers, qui nous rappellent notre bonne Syrie. Et puis les ruines ! les ruines ! Quelles ruines ! Quels hommes que ces Grecs ! quels artistes ! Nous lisons, nous prenons des notes !
Quant à moi, je suis dans un état olympien, j'aspire l'antique à plein cerveau. La vue du Parthénon est une des choses qui m'ont le plus profondément pénétré de ma vie. On a beau dire, l'Art n'est pas un mensonge. Que les bourgeois soient heureux, je ne leur envie pas leur lourde félicité.
Nous sommes restés cinq jours au lazaret du Pirée. Sous prétexte de lazaret.
[1851] CORRESPONDAN'CE 277
on vous y écorche vif. Nous avons été rincés d'importance sous le rapport de la bourse. Quel infâme brigandage que ces quarantaines ! Comme on est complètement en prison, on vous vend tout au poids de l'or, et comme il n'y a jamais rien de prêt, il faut l'aller chercher à la ville, et les commissionnaires ne sont pas à bon marché. Il faut payer pour avoir une serviette, un couteau, une table, etc.
J'ai vu hier Canaris (^), il avait un chapeau de soie comme un simple mortel, était habillé à l'européenne et couvert d'un manteau noir. C'est un petit homme trapu, grisonnant, le nez un peu écrasé. Il ne sait ni lire ni écrire. Quand il était ministre de la marine, il ne pouvait signer son nom. Il ne connaît rien de tout ce qu'on a écrit en Europe sur lui. Quel renfoncement pour Hugo s'il savait cela, lui qui l'a tant chanté et si bien ! Canaris sait et dit seulement ceci : « Il y a des livres qui parlent de moi en France. » Un de ces jours nous devons aller lui faire une visite.
Nous sommes ici pilotés et servis par un très brave homme, le colonel Touret, commandant de la place, ancien philhellène qui a fait la guerre de l'indépendance avec le général Fabvier.
Nous avons eu l'honneur d'exciter l'hilarité et la curiosité de S. M. Amélie, reine de Grèce. Nous nous sommes trouvés le jour de notre arrivée sur son passage, com.me elle sortait en voiture pour se promener. Tout le monde la saluait soit en ôtant son chapeau ou son bonnet. Nous, avec nos tarbouchs, nous lui avons fait le salut turc, ce qui lui a semblé si étrange (il n'y a pas du tout de Turcs ici) qu'elle s'est retournée vers sa dame d'honneur en se mettant à rire. Nous lui avons fait dire par le colonel Touret que nous eussions été fort embarrassés de la saluer autrement, à cause de nos têtes. Elle a répondu qu'elle s'était pourtant aperçue que nous étions Français. Les Français doivent lui sembler de drôles de corps. N'importe, j'aime mieux être plus drôle encore et ne pas habiter l'ignoble palais où elle loge ! Est-ce laid !
Que dis-tu en fait d'architecture de celle du palais de l'ambassade à Constantinople où l'architecte, ne sachant quel ordre inventer, a inventé celui de la croix de la Légion d'honneur ! Il a décoré des chapiteaux avec de grandes étoiles des braves.
Demain matin, nous partons pour Eleusis, nous passerons sur le pont du Céphise, où jadis les femmes d'Athènes étaient engueulées, aux mystères, d'une façon si gaillarde !
A LA MÊME
Athènes, 26 janvier 1851.
Voici ma dernière lettre d'Athènes probablement ; nous partons dans quelques jours pour le Péloponèse. Je ne sais maintenant comment t'écrire d'ici à mon arrivée à Naples. Ainsi, pauvre mère, attends-toi à un retard de plusieurs courriers pendant au moins un bon mois. Après quoi tu en recevras régulièrement de Naples jusqu'à ce que toute correspondance cesse, ce .sera l'époque de nos embrassements. Je t'attends à Rome vers la fin de mars. Oh ! vàens plus tôt si tu veux, pauvre vieille,
(1) Canaris, 1790-1877. Héros de l'affranchissement de la Grèce, Ministre de la Marine et Président du ConseU de 1848 à 1849, puis de 1854 à 1855 et de 1862 jusqu'en 1865.
tu seras bien reçue. Quant au départ de Maxime, je te répète qu'il est complètement subordonné à ton arrivée.
Tu parles de souvenirs et de choses passées ; sais-tu aujourd'hui à quoi j'ai pensé? Au long après-midi d'été que nous avons passé tous les trois dans l'auberge de la mère Leblond, à Pont-Audemer ; comme il faisait chaud ! comme il y avait des mouches ! J'entends encore les grelots des chevaux de roulier qui étaient dans r arrière-cour pleine de poussière. Je suis comme toi, je n'oublie rien, je rêve souvent de Déville. Le souvenir de ma pauvre sœur ne me quitte pas. J'ai toujours à son endroit une place vide au cœur et que rien ne comble ; charmante et bonne créature !
On a beau voyager, voir des paysages et des tronçons de colonnes, cela n'égayé pas. On vit dans une torpeur parfumée, dans une sorte d'état somnolent, où il vous passe sous les yeux des changements de décors, et à l'oreille des mélodies subites : bruits du vent, roulement des torrents, clochettes des troupeaux. Mais on n'est pas gai, on rêvasse trop pour cela. Rien ne dispose plus au silence et à la paresse ; nous passons quelquefois des jours entiers, Maxime et moi, sans éprouver le besoin d'ouvrir la bouche. Après quoi nous faisons le scheik. A cheval, votre esprit trottine d'un pas égal par tous les sentiers de la pensée ; il va remontant dans les souvenirs, s'arrêtant aux carrefours et aux embranchements, foulant les feuilles mortes, passant le nez par-dessus les clôtures ; tout cela mûrit et vieillit, sans parler du physique ; car attends-toi à me retrouver aux trois quarts chauve, avec une mine culottée, beaucoup de barbe et de ventre. Décidément j'enlaidis, j'en suis affligé. Ah ! je ne suis plus ce magnifique jouvencel d'il y a dix ans. Dans onze mois, j'aurai trente ans, c'est l'âge de raison. Je n'en ai guère pourtant.
L'autre jour, nous avons eu à côté de nous à table une bande de petits élèves de la marine anglaise de neuf à quatorze ans, qui venaient tranquillement et comme des hommes se f... une bosse à l'hôtel ; avec leurs uniformes trop grands pour eux, il n'y avait rien d'amusant et de gentil comme cela. Le plus petit, placé à côté de Maxime, et qui n'était pas plus haut que la table, perdait son long nez dans son assiette. Ces messieurs se portaient des toasts avec un sang-froid de lords. Ils fumaient des cigares et buvaient du Marsala. Ma figure les intriguait beaucoup ; ils me prenaient pour un Turc (ce qui est à peu près général partout). Ils ont dit au maître de l'hôtel qu'ils étaient bien fâchés de partir le lendemain, que sans cela ils seraient venus me faire une visite pour causer avec moi.
Nous avons fait la connaissance de Mouraddi, celui qui a dernièrement soutenu le siège de Venise avec Manin. Il a été enfermé dans les plombs et s'en est échappé. Ancien philheUène, il a beaucoup connu lord Byron, et nous a donné quelques détails intéressants sur lui. C'est un homme curieux à connaître et un crâne cit03^en. On fait du reste en voyage de bonnes rencontres et je n'aurais jamais cru que l'on y pratiquât autant le monde.
J'ai rapporté, pour le commun des amis, des pipes d'un goût détestable et qui feront beaucoup d'effet ; à moins d'y mettre un très grand prix, la curiosité n'a de valeur que comme ayant du caractère. Y compris ce qui nous appartient à tous deux, nous n'en avons pas en tout pour miUe francs, et cela remplit plusieurs caisses.
A LA MÊME
Patras, 9 février 1851.
Nous xoilk arrivés au terme de notre \-oyage, chère vieille mère, dans quatre jours nous nous embarquons pour Brindisi ; là, nous rentrons dans les conditions du tourisme ordinaire. C'est fini quant au vrai voj'age. Nous nous ennuyons ici à crever. Patras est un exécrable séjour. La gargote où nous sommes (les autres qui, dit-on, ne valent pas mieux, sont pleines) est atroce. Arrivant jeudi dernier à 10 heures, nous avons eu bien du mal à avoir de quoi manger, et François, notre drogman, a couché, tout trempé qu'il était, sur les marches de l'escalier, où sans mon paletot il serait cre\-é de froid. Du reste nous allons bien sous le rapport sanitaire, et le voyage du Péloponèse, qui en cette saison est assez pénible, ne nous a pas fatigués. Il est vrai de dire que je nous crois solides. «Je sons capables», comme disait Joseph, de faire 30 lieues au trot et de recommencer le lendemain.
C'est donc à la fin du mois prochain, pauvre mère tant aimée, que nous nous reverrons. Nous allons compter non plus maintenant par mois, mais par semaines et jours. J'ai peur que tu n'aies froid dans ton voyage. Prends-y bien garde : crois-en mon expérience et ne te fie nullement à la chaleur des pays chauds. Fais-moi le plaisir, je te le demande en grâce, de te faire faire des ceintures de flanelle ; emporte une chancelière pour tes pieds, tu gèleras dans la diligence de Paris à Marseille, c'est certain. Munis-toi bien de vêtements chauds, manchon, manteau, etc. Si tu étais raisonnable, tu te ferais cadeau d'une petite peHsse en fourrure. vSonge qu'à bord des bateaux à vapeur il n'y a pas de feu. A la fin de mars la saison sera encore fraîche. Crois-moi, bonne \-ieille mère, je n'exagère rien. Suis mes conseils, la santé en voyage n'est qu'au prix de tous ces soins.
Nous sommes dans un piteux état. Nous n'avons plus de talons à nos chaussettes, nos chemises sont en lambeaux et nos bottes rapiécées. Avec ma barbe et ma peau de bique raccommodée avec des queues de renard, j'épouvantais les populations du Péloponèse. Je la couperai à Naples, ma splendide barbe qui m'a tour à tour fait prendre pour un pacha et pour un bandit. Tu me re verras comme jadis, menton rasé ; le Péloponèse m'a reculotté la peau. J'ai sur la figure, jusqu'au milieu du front, une plaque de réglisse comme les vieux matelots. Mes cheveux repoussent un peu, mais d'ici à deux ans j'aurai la calotte complète. Je crois que je suis engraissé.
Tout ce que tu me dis sur l'oubli des absents ne m'étonne nullement. — Tel est le commun des âmes. La banalité de la vie est à faire vomir de tristesse quand on la considère de près. — Les serments, les larmes, les désespoirs, tout cela coule comme une poignée de sable dans la main. Attendez, serrez un peu, il n'y aura tout à l'heure plus rien du tout. Et puis c'est si ennuyeux de jouer toujours le même rôle, et le public nous en tient si peu compte ; il est si lassant de porter toujours le même sentiment ! On a besoin de changement, de distractions. C'est là le grand mal. Le cœur, comme l'estomac, veut des nourritures variées. Et d'ailleurs, le •commun, le chétif, le bête, le mesquin n'ont-ils pas des attractions irrésistibles? Pourquoi tant de maris couchent-ils avec leur cuisinière? Pourquoi la France a-t-cllc voulu Louis XVIII après Napoléon? Ce qu'il y a de plus triste là dedans, c'est de s'apercevoir un jour de l'écroulement d'une ancienne amitié. Grâce à de
vieilles sympathies, on avait foi en une communauté sentimentale qui n'existe plus. On se disait : Quand j'en aurai besoin, elle me viendra en aide. On l'appelle ; l'oreille amie n'entend même plus votre langue. D'un homme à un autre homme, d'une femme à une autre femme, d'un cœur à un autre cœur, quels abîmes ! La distance d'un continent à l'autre n'est rien à côté.
Est-ce que j'ai besoin que vous vous jetiez à l'eau si j'y tombe? ou que vous me défendiez contre des assassins? Je sais nager, et l'on n'assassine plus. Ce n'est pas de sacrifices que le cœur a faim, mais de confidences. Je vous demande à aimer comme j'aime, à pleurer comme je pleure et pour les mêmes choses, à sentir comme je sens, voilà tout. Il n'y a rien de plus inutile que ces amitiés héroïques qui demandent des circonstances pour se prouver. Le difficile, c'est de trouver quelqu'un qui ne vous agace pas les nerfs dans toutes les occurrences de la vie.
Ne trouves-tu pas, chère vieille, que je deviens diablement moraliste en voyage? J'ai beaucoup pratiqué l'humanité depuis dix-huit mois ; voyager développe le mépris qu'on a pour elle. Depuis celui qui vous demande du poison pour expédier son papa, jusqu'à la mère qui vous vend sa fille, on en voit de toutes couleurs. Je n'aurais jamais soupçonné ce côté au voyage. On se dérange pour voir des ruines et des arbres, mais entre la ruine et l'arbre c'est tout autre chose que l'on rencontre, et de tout cela, paysages et canailleries, résulte en vous une pitié tranquille et indifférente. vSérénité rêveuse qui promène son regard sans l'attacher sur rien (parce que tout vous est égal et qu'on se sent aimer autant les bêtes que les hommes, et les galets de la mer autant que les maisons des villes) . Pleine de couchers de soleil, de bruits de flots et de feuillages et de senteurs, de bois et de troupeaux, avec des souvenirs de figures humaines dans toutes les postures et les grimaces du monde, l'âme recueillie sur elle-même sourit silencieusement en sa digestion, comme une bayadère engourdie d'opium.
L'égoïsme aussi se développe raide, à force de voir tant de gens qui vous sont aussi étrangers que le bouquet de lentisques du bord de la route ; on ne pense qu'à soi, on ne s'intéresse qu'à soi et l'on donnerait la vie d'un régiment pour s'épargner un rhume. Il y a un proverbe oriental qui dit : «Méfie-toi du hadji (pèlerin).» Ce proverbe est bon. A force d'être hadji, on devient un gredin, à ce que je crois du moins.
Une des plus jolies choses que j'ai vues en Grèce, ce sont les musiciens ambulants. Souvent vous rencontrez dans les villages deux hommes qui vont ensemble. Ils sont couverts de grands manteaux de grosse laine blanche. Les chiens hurlent après eux d'une façon formidable et les poursuivent jusqu'à ce qu'ils se soient réfugiés sous le hangar d'une maison. Coiffés d'une sorte de petit turban noir très large, dont les deux bouts leur pendent sur les oreilles (l'un d'eux repasse sous le menton comme dans les chaperons du moyen âge), vêtus de guenilles, chaussés de sandales de toile, le plus grand souffle dans une vessie et le plus jeune porte au flanc un grand bissac. Après qu'ils ont fait leur collecte, ils s'en vont, et les chiens se remettent à aboyer. J'en ai vu qui étaient noirs de boue et de crasse, et là-dessous des figures charmantes avec des airs de prince ou de galérien.
D'Athènes à Sparte nous avons eu de la pluie, de Sparte ici des torrents et des rivières à passer. Nous les passions à cheval ; quelquefois, le fleuve n'ayant plus de
gué, notre cheval y nageait et nous avions de l'eau jusqu'au haut des cuisses. Quant au bagage, on le déchargeait complètement, nos hommes se mettaient à l'eau et le transbordaient sur leur dos. Le soir nous couchions dans des écuries avec les ânes et les chevaux, enveloppés de nos pelisses, autour d'un grand feu dont la fumée vernissait en noir les poutres du plafond. D'autres fois c'était dans une maison, chez quelque papas grec. La pièce commune où couchait toute la famille et nousmêmes était pleine d'outrés de vin, de tas de blé, de fromages secs, d'oignons enlilés à des cordes, etc. Dans un coin, une femme berçait un enfant dans un tronc d'arbre creusé ; ces sortes d'auges servent à la fois de berceau, de pétrin et de vase à faire la lessive. Juge de la quantité de puces qu'il devait y avoir dans de semblables gîtes !
Nous avons eu du beau temps à partir de Sparte. La Messénie est une belle chose, mais rien n'égale la route de Mégare à Corinthe. Le paysage de Sparte est des plus étranges et ne s'efface pas de la tête une fois qu'on l'a vu. Il n'y a pas une seule route en Grèce, pays bien plus sauvage et mille fois plus inconfortable que toutes les Turquies et toutes les Syries. Mais ce qui vaudrait à lui seul tout le voyage, c'est l'Acropole d'Athènes.
A Athènes, nous avons fait une visite à Canaris. Je lui ai promis de lui envoyer les poésies d'Hugo qui le concernent ; il ne savait seulement pas que Hugo existât ! ô vanité de la gloire !
François, notre drogman, est un ancien renégat fait prisonnier par les Turcs dans la guerre d'indépendance. Chemin faisant il nous contait de bonnes histoires de guerre et d'évasion. Nous avons été contents de ce garçon. Je pioche maintenant à faire le derviche hurleur. François, à cheval, me donne des leçons. Maxime en est assommé ; je ne continue pas moins. Un soir, littéralement, j'en a\'ais la poitrine défoncée, et dans la maison où nous couchions tout le monde était venu à la porte pour voir ce qu'il y avait. Le scheik continue toujours, c'est une forte création que le temps n'entame pas.
Les kiqiies d'ici sont à côté, ou mieux au milieu d'un poulailler qui occupe une chambre ; on est obligé de se battre avec les dindes pour arriver jusqu'à la lunette. Quelle lunette ! Je crois que le maître de l'hôtel engraisse les volailles avec de la m..., la cuisine semble l'indiquer.
Nous avons été hier pour prendre un bain turc. On nous a dit qu'on ne chauffait les bains qu'après le carnaval. Cela te donne la mesure de Fatras. Tout est à l'avenant. Comme douceur orientale, le bain turc est une chose que je regretterai. Rien ne délasse et ne nettoie comme ça.
A LOUIS BOUILHET
Fatras, 10 février 1851.
Merci, bon vieux solide, des deux pièces grecques. Il y avait longtemps que je n'avais reçu quelque chose d'aussi crâne de ta seigneurie. Celle du «Vesper» (^)
(1) Festons et Astragales.
nous a enthousiasmés avec toutes sortes de «th». Je la trouve irréprochable, si ce n'est peut-être «pâtre nocturne». La coupe :
Toi, tu souris d'espoir derrière les coteaux, Vesper,
est bien heureuse, la seconde strophe surtout.
L'idylle (^) est bonne aussi, quoique de qualité inférieure comme nature essentielle. J'aime ces vers :
L'atelier des sculpteurs est plein de cette histoire... Sa gorge humide encor de l'écume des eaux... Phébé qui hait l'hymen et qu'on croit vierge encore... Ses pieds nus en silence effleuraient la bruyère...
Le jeune Endymion qu'a surpris le soleil
me paraît très profondément grec. En résumé, voilà deux bonnes pièces, la première surtout. Ta pièce au «Vesper» est peut-être une des choses les plus profondément poétiques que tu aies faites. C'est là la poésie comme je l'aime, tranquille et brute comme la nature, sans une seule idée forte et où chaque vers \'ous ouvre des horizons à faire rêver tout un jour, comme :
Les grands bœufs sont couchés sur les larges pelouses-
Oui, vieux, je ne sais trop t'exprimer ma satisfaction.
Au lieu des tartines que tu m'as envoyées à propos des splendides vignettes de tes pages, j'aurais autant aimé que tu me parlasses de toi. Que deviens-tu? Que fais-tu? matériellement, s'entend. Quid de Venere? Il y a longtemps que tu ne m'as conté tes fredaines de jeune homme. Quant à moi, mes cheveux s'en vont. Tu me reverras avec la calotte ; j'aurai la calvitie de l'homme de bureau, celle du notaire usé, tout ce qu'il y a de plus bête en fait de sénilité précoce. J'en suis attristé (sic). Maxime se moque de moi, il peut avoir raison. C'est un sentiment féminin, indigne d'un homme et d'un républicain, je le sais ; mais j'éprouve par là le premier symptôme d'une décadence qui m'humilie et que je sens bien. Je grossis, je deviens bedaine et commence à faire vomir. Peut-être que bientôt je vais regretter ma jeunesse et, comme la grand'mère de Béranger, le temps perdu. Ovi es-tu, chevelure plantureuse de mes dix-huit ans qui me tombais sur les épaules, avec tant d'espérances et d'orgueil !
Oui, je vieilhs, il me semble que je ne peux plus rien faire de bon. J'ai peur de tout en fait de style. Que vais-je écrire à mon retour? Voilà ce que je me demande sans cesse. J'ai beaucoup songé à ma Nuit de Don Juan, à cheval, ces jours-ci. Mais ça me semble bien commun et bien rabâché, c'est retomber dans l'éternelle histoire de la religieuse. Pour soutenir le sujet il faudrait un style démesurément fort, sans faibhr d'une ligne. Ajoute à tout cela qu'il pleut, que nous sommes dans une sale gargote à attendre encore plusieurs jours le bateau à vapeur, que mon
(1) Nééra (Festons et Astragales).
voyage est fini et que ça m'attriste. Je voudrais retourner en Egypte. Je ne cesse de penser aux Indes. Quel sot imbécile que l'homme, et moi en particulier.
Même après l'Orient, la Grèce est belle. J'ai profondément joui au Parthénon. Ça vaut le gothique, on a beau dire, et je crois surtout que c'est plus difficile à comprendre.
Nous avons eu généralement mauvais temps depuis Athènes jusqu'ici. Nous passions les rivières à gué ; souvent nous avions de l'eau jusqu'au derrière, et nos chevaux nageaient sous nous. Le soir, nous couchions dans des écuries, autour d'un feu de branches humides, pêle-mêle avec les chevaux et les hommes. Le jour, nous ne rencontrions que des troupeaux de moutons et de chèvres, et les bergers, qui les gardaient, avaient à la main de grands bâtons recourbés comme des crosses d'évêque ; des chiens au museau noir se ruaient sur nous en aboyant et venaient mordre nos chevaux au jarret, puis au bout de quelque temps s'en retournaient. La Grèce est plus sauvage que le désert ; la misère, la saleté et l'abandon la recouvrent en entier. J'ai passé trois fois par Eleusis. Au bord du golfe de Corinthe, j'ai songé avec mélancolie aux créatures antiques qui ont baigné dans ces flots bleus leur corps et leur chevelure. Le port de Phalère a la forme d'un cirque. C'est bien là qu'arrivaient les galères à proue chargée de choses merveilleuses, vases et courtisanes. La nature avait tout fait pour ces gens-là, langue, paysage, anatomies et soleils ; jusqu'à la forme des montagnes qui est comme sculptée et a des lignes architecturales plus que partout ailleurs.
J'ai vu l'antre de Trophonius où descendit ce bon Apollonius de Tyane qu'autrefois j-sai chanté.
Avoir choisi Delphes pour y mettre la Pythie est un coup de génie. C'est un paysage à terreurs religieuses, vallée étroite entre deux montagnes presque à pic, le fond plein d'oliviers noirs, les montagnes rouges et vertes, le tout garni de précipices, avec la mer au fond et un horizon de montagnes couvertes de neige.
Nous nous sommes perdus dans les montagnes du Cithéron et avons failli y passer la nuit.
En contemplant le Parnasse, nous avons pensé à l'exaspération que sa vue aurait inspirée à un poète romantique de 1832, et quelle gueulade il lui aurait envoyée.
La route de Mégare à Corinthe est incomparable ; le sentier taillé à même la montagne, à peine assez large pour que votre cheval y tienne et à pic sur la mer, serpente, monte, descend, grimpe et se tord aux flancs de la roche couverte de sapins et de lentisques. D'en bas vous monte aux narines l'odeur de la mer ; elle est sous vous, elle berce ses varechs et bruit à peine : il y a sur elle, de place en place, de grandes plaques livides comme des morceaux allongés de marbre vert, et derrière le golfe s'en vont à l'infini mille découpures des montagnes oblongues, à tournures nonchalantes. En passant devant les roches scironienncs où se tenait Sciron, brigand tué par Thésée, je me suis rappelé le vers du doux Racine :
Reste impur des brigands dont j'ai purgé la terre.
Etait-ce couenne, l'antiquité de tous ces braves gens-là ! En a-t-on fait, en dépit de tout, quelque chose de froid et intolérablement nu ! Il n'y a qu'à voir au Parthé-
non, pourtant, les restes de ce qu'on appelle le type du Beau. S'il y a jamais eu au monde quelque chose de plus vigoureux et de «plus nature », que je sois pendu. Dans les tablettes de Phidias, les veines des chevaux sont indiquées jusqu'au sabot et saillantes comme des cordes. Quant aux ornements étrangers, peintures, colliers en métal, pierres précieuses, etc., c'était prodigué. Ça pouvait être simple, mais en tous cas c'était riche.
Le Parthénon est couleur de brique. Dans certains endroits ce sont des tons de bitume et d'encre. Le soleil donne dessus presque constamment, quelque temps qu'il fasse, ça casse-brille. Sur la corniche démantelée viennent se poser des oiseaux, faucons, corbeaux. Le vent souffle entre les colonnes, les chèvres broutent l'herbe entre les morceaux de marbre blanc cassés et qui roulent sous le pied. Çà et là, dans des trous, des tas d'ossements humains, restes de la guerre. De petites ruines turques parmi la grande ruine grecque, — et puis, au loin et toujours, la mer !
Parmi les morceaux de sculpture que l'on a trouvés dans l'Acropole, j'ai surtout remarqué un petit bas-relief représentant une femme qui rattache sa chaussure et un tronçon de torse. Il ne reste plus que les deux seins, depuis la naissance du cou jusqu'au-dessus du nombril. L'un des seins est voilé, l'autre découvert. Quels tétons ! n. de D... ! quel téton ! il est rond-pomme, plein, abondant, détaché de l'autre et pesant dans la main. Il y a là des maternités fécondes et des douceurs d'amour à faire mourir. La pluie et le soleil ont rendu jaune-blond ce marbre blanc. C'est d'un ton fauve qui le fait ressembler presque à de la chair. C'est si tranquille et si noble ! On dirait qu'il va se gonfler et que les poumons qu'il y a dessous vont s'emplir et respirer. Comme il portait bien sa draperie fine à plis serrés, comme on se serait roulé là-dessus en pleurant ! Comme on serait tombé devant à genoux en croisant les mains ! J'ai senti là-devant la beauté de l'expression astupet acris», un peu plus j'aurais prié.
A Athènes nous avons fait une visite à Canaris. C'est un gros petit homme trapu; le nez de côté, à cheveux blancs rares, sans crâne. Je lui ai promis de lui envoyer les pièces d'Hugo qui le concernent. Il ne le connaissait pas même de nom ! O vanité de la gloire !
J'ai relu Eschyle. J'en reviens à ma première impression, ce que j'aime le mieux c'est Agamemnon.
En fait de souvenirs de la Grèce, nous rapportons deux morceaux de marbre de l'Acropole d'Athènes et un du temple d'Apollon Epicureus. J'ai acheté dans un village, sur les bords de l'Alphée, un mouchoir brodé à une paysanne.
L'Eurotas est bordé de lauriers-roses et de peupliers. Le paysan de Sparte est unique et demande quatre pages de description, ce sera pour plus tard. L'Elide est couverte de chênes. Nous l'avons traversée pour venir ici dans notre dernière journée, oîi nous avons fait en ligne droite sur la carte 22 lieues (LS heures de trot).
Nous avons des balles ravagées, culottées et déguenillées qui sont hautes comme chic. De chocolat, que j'étais en Syrie, je suis devenu brique. J'ai les sourcils presque roux comme un vieux matelot. Je ne m'excite pas à me considérer.
Adieu, vieux.
A SA MÈRE
Naples, 9 mars 1851.
Quoiqu'il n'y ait pas de lettre de toi à la poste (peut-être y en a-t-il : c'est une infâme pétaudière, un chenil de gredins), je m'en vais t'écrire comme s'il 5' en avait, pauvre vieille chérie. Car une de mes lettres n'a qu'à manquer et voilà une bonne femme, j'imagine, qui se figure que je suis tombe malade. Bientôt, cependant, va cesser notre correspondance, car j'espère que dans un mois tu ne seras pas loin de t'embarquer. Tâche de partir de Marseille par le bateau du 9. Par ce moyen, tu seras à Rome pour la semaine sainte ; ça en vaut la peine.
Naples est vraiment un séjour délicieux, quoique jusqu'à présent nous n'ayons guère joui de ses beautés. Tout notre temps est employé au musée des antiques, qui est inépuisable. La nuit dernière je n'ai pas dormi, tant j'avais la tête pleine de bustes d'impératrices et de bas-reliefs votifs. Nous allons là à 9 heures du matin, nous en sortons à 3 heures. Le soir se passe à mettre au net nos notes, ou au théâtre. En nous dépêchant bien, nous en avons encore pour une quinzaine de jours. Restera ensuite le Vésuve, Pompéi et les environs.
Aujourd'hui nous devions aller à Capoue, mais nous nous sommes trompés sur l'heure de départ du chemin de fer (quelle autre baraque !) ; il eût été trop tard, nous n'aurions pu rien voir et nous sommes rentrés tranquillement chez nous. Dans quelques jours nous irons à Pœstum, ce qui est un petit voyage de trois jours.
Mercredi dernier, mercredi des cendres, le musée était fermé. (D'abord tout est fermé à Xaples.) C'est fermé à cause du Carême, à cause du dimanche, parce que la reine est malade, parce qu'elle n'est pas malade, parce que le prince de Salerne se meurt; bientôt ce sera parce qu'il est mort (car le bonhomme, dit-on, crève en ce moment). Nous avons été à Baïa, nous avons vu le lac Lucrin, l'Averne, les étuves de Néron, etc., et la place des villas où tous ces vieux menèrent leur crâne vie. Quels hommes ! Nous avons bu du Falerne dans un cabaret, en vue de la mer, sous une treille desséchée, à côté du temple de Vénus, dans lequel il y avait une barque à sec.
Depuis que nous sommes ici il a fait assez laid (relativement, bien entendu), si ce n'est le jour où nous avons été à Baïa. Aujourd'hui pourtant il fait beau soleil. Les femmes sortent nu-tête en voiture, avec des fleurs dans les cheveux, et elles ont toutes l'air très garces. Il n'y a pas que l'air. A la Chiaia les marchandes de violettes vous mettent presque de force leurs bouquets à la boutonnière. Il faut les rudoyer pour qu'elles vous laissent tranquille. Du reste, belle abondance de monacaille et de curés ; un carillon de cloches aux quatre cents églises de la ville et des mendiants à tous les pavés.
Que le voyageur est un être sot ! J'étudie tous ceux qui viennent au musée. Sur cinq cents il n'y en a pas un que cela amuse, certainement. Ils y viennent parce que les autres y viennent. Le lorgnon sur l'œil, on fait le tour des galeries au petit trot, après quoi on ferme le catalogue et tout est dit.
A LA MÊME
Rome, 8 avril 1851.
Rien de nouveau à t'apprendre ; nous ne sortons pas des musées. Le Vatican et le Capitole nous occupent entièrement, le Vatican surtout, où il y a vraiment des petites choses assez coquettes. La quantité de chefs-d'œuvre qu'il y a à Rome est quelque chose d'effrayant et d'écrasant. On s'y sent plus petit encore que dans le désert. Tout le monde afflue pour la semaine sainte. Les maisons sont pleines et les derniers venus ont du mal à trouver oii se caser.
Je vais écrire à Bouilhet, dont je n'entends pas plus parler que s'il était mort, ce qui m'ennuie. Pauvre garçon, comme il s'amuserait ici ! Comme il humerait les ruines et la campagne ! Car la campagne de Rome est ce qu'il y a de plus antique à Rome. Quant à la viUe elle-même, malgré la quantité de choses antiques, le cachet antique n'y est plus, il a disparu sous la robe du jésuite. Il faut prendre Rome comme un vaste musée et ne pas lui demander autre chose que du xvi^ siècle. J'ai vu l'autre jour une Vierge de Murillo {^) dont il y a de quoi devenir fou, comme dirait le père Parain, et avant d'arriver à en faire une semblable on attraperait bien des fluxions de poitrine.
Une réflexion m'est venue hier à propos du Jugement dernier de Michel-Ange. Cette réflexion est celle-ci, c'est qu'il n'y a rien de plus vil sur la terre qu'un mauvais artiste, qu'un gredin qui côtoie toute sa vie le beau sans jamais y débarquer et y planter son drapeau. Faire de l'art pour gagner de l'argent, flatter le public, débiter des bouffonneries joviales ou lugubres en vue du bruit ou des monacos, c'est là la plus ignoble des professions, par la même raison que l'artiste me semble le maître homme des hommes. J'aimerais mieux avoir peint la chapelle Sixtine que gagné bien des batailles, même celle de Marengo. Ça durera plus longtemps et c'était peut-être plus difficile. Et je me suis consolé de ma misère en songeant du moins à ma bonne foi. Tout le monde ne peut pas être pape. Le dernier franciscain qui court le monde pieds nus, qui a l'esprit borné et qui ne comprend pas les prières qu'il récite, est aussi respectable peut-être qu'un cardinal, s'il prie avec conviction, s'il accomplit son œuvre avec ardeur. Il est vrai, le pauvre homme, qu'il n'a pas pour le réconforter dans ses découragements le spectacle de sa pourpre, ni l'espoir de s'asseoir un jour sur le Saint-Siège.
A LOUIS BOUILHET
Rome, 9 avril 1851.
Je t'ai écrit de Patras une longuissime lettre où je te parlais de tes deux pièces du Vesper et du Corydon i^), aussi ai-je été fort étonné, dans le petit mot que Maxime a reçu de toi à Naples, de voir que tu me demandais mon avis. Tu as dû pourtant recevoir cette lettre, je serais fâché qu'elle fût perdue.
(1) Galerie Corsini. (Voir Notes de voyage.)
(2) Nééra.
De jour en jour, à Naples et à Rome, depuis que j'y suis, j'attendais et j'attends une lettre de ta seigneurie. Je n'en ai pas eu depuis Athènes, c'est-à-dire depuis janvier dernier. C'est long, cher Monsieur. Que deviens-tu donc? Voilà l'été, pauvre vieux ; au mois de juillet prochain, dans deux mois et demi, nous reprendrons nos dimanches, nos gueulades, nos chères et communes inquiétudes. Tu t'étendras sur mon tapis de voyage, plein encore de sable et de puces. Tu fumeras dans mes pipes longues et humeras, si tu veux, le cuir de ma selle.
Je deviens fou de désirs «effrénés» (j'écris le mot et je le souligne). Un livre que j'ai lu à Naples sur le Sahara m'a donné envie d'aller au Soudan avec les Touaregs, qui ont toujours la figure voilée comme des femmes, pour ^•oir la chasse aux nègres et aux éléphants. Je rêve baj'adères, danses frénétiques et tous les tintamarres de la couleur. Rentré à Croisset, il est probable que je vais me fourrer dans l'Inde et dans les grands voyages d'Asie. Je boucherai mes fenêtres et je vivrai aux lumières. J'ai des besoins d'orgies poétiques. Ce que j'ai vu m'a rendu exigeant.
Le Don Juan avance piano ; de temps à autre, je «couche par écrit» quelques mouvements.
Mais parlons de Rome, tu t'y attends, bien sûr. Eh bien, vieux, je suis fâché de l'avouer, ma première impression a été défavorable. J'ai eu, comme un bourgeois, une désillusion. Je cherchais la Rome de Néron et je n'ai trou\-é que celle de Sixte- Quint. L'air prêtre emmiasme d'ennui la ville des Césars. La robe du jésuite a tout recouvert d'une teinte morne et séminariste. J'avais beau me fouetter et chercher, toujours des églises, des églises et des couvents, de longues rues ni assez peuplées ni assez vides, avec des grands murs unis qui les bordent et le christianisme tellement nombreux et envahissant, que l'antique qui subsiste au milieu est écrasé, noyé.
L'antique subsiste dans la campagne, inculte, vide, maudite comme le désert, avec ses grands morceaux d'aqueduc et ses troupeaux de bœufs à large envergure. Ça, c'est vraiment beau et du beau antique rêvé. Quant à Rome elle-même, sous ce rapport, je n'en suis pas encore revenu ; j'attends pour la reprendre par là que cette première impression ait un peu disparu. Ce qu'ils ont fait du Colisée, les misérables ! Ils ont mis une croix au milieu du cirque et tout autour de l'arène douze chapelles ! Mais comme tableaux, comme statues, comme seizième siècle, Rome est le plus splendide musée qu'il y ait au monde. La quantité de chefsd'œuvre qu'il y a dans cette ville, c'est étourdissant ! C'est bien la ville des artistes. On peut y passer l'existence dans une atmosphère complètement idéale, en dehors du monde, au-dessus. Je suis épouvanté du Jugement dernier de Michel- Ange. C'est du Gœthe, du Dante et du Shakespeare fondus dans un art unique, ça n'a pas de nom et le mot sublime même me paraît mesquin, car il me semble qu'il comporte en soi quelque chose d'aigre et de trop simple.
J'ai vu une Vierge de Murillo qui me poursuit comme une hallucination perpétuelle, un Enlèvement d'Europe de Véronèse, qui m'excite énormément, et encore deux ou trois autres choses à faire beaucoup causer. Il y a quinze jours que je suis à Rome. Je t'en parlerai plus longuement plus tard. Mais la Grèce m'a rendu difficile sur l'art antique. Le Parthénon me gâte l'art romain, qui me paraît à côté mastoc et trivial. Oui, c'est beau, la Grèce!
Ah ! pauvre vieux, comme je t'ai regretté à Pompéi ! Je t'envoie des fleurs que j'y ai cueillies dans un lupanar, sur la porte duquel se dressait un phallus. Il y avait dans cette maison plus de fleurs que dans aucune autre. Les semences antiques tombées à terre ont peut-être fécondé le sol. Le soleil casse-brillait sur les murs gris.
J'ai vu Pouzzoles, le lac Lucrin, Baïa. Ce sont des paradis terrestres ; les empereurs avaient bon goût. Je me suis fondu en mélancolies par-là.
Comme un touriste, je suis monté au haut du Vésuve, ce qui m'a même éreinté. Le cratère est curieux. Le soufre a poussé sur ses bords en formidables végétations jaunes et lie de vin. J'ai été à Pœstum. J'ai voulu aller à Caprée et ai failli y rester... dans les flots. Malgré ma qualité de canotier, j'ai bien cru que c'était mon dernier moment. J'avoue avoir été troublé et même eu paour, grand paour. J'étais à deux doigts de ma perte, comme Rome aux pires temps des guerres Puniques.
Naples est charmant par la quantité de femmes qu'il y a. Tout un quartier est garni de p... qui se tiennent sur leur porte, c'est antique et vrai Suburre. Lorsqu'on passe dans la rue, elles retroussent leur robe jusqu'aux aisselles et vous montrent leur c... pour avoir deux ou trois sols. Elles vous poursuivent dans cette posture. C'est encore ce que j'ai vu de plus raide comme prostitution et cynisme. Nous deux Maxime, au bout de la rue, avons laissé tomber notre tête sur notre poitrine et avons soupiré : « Ce pauvre Bouilhet ! ! ! »
C'est à Naples qu'il faut aller pour se retremper de jeunesse, pour aimer la vie. Le soleil même en est amoureux. Tout est gai et facile. Les chevaux portent des bouquets de plumes de paon aux oreilles. La Chiaia est une grande promenade de chênes verts au bord de la mer, arbres en berceau et le murmure des flots derrière.
Tu verras Maxime dans un mois. Je lui envie la bonne embrassade qu'il te donnera et cette fleur du retour que mon égoïsme aurait voulu t 'offrir. — «Fleur du retour» est bien Sainte-Beuve.
Je compte être à Venise vers le commencement de juin et m'en fais une fête. Je m'y donnerai une bosse de peinture vénitienne dont je suis amoureux. C'est définitivement celle qui m'est la plus sj^mpathique. On dit que ce sont des matérialistes, soit. En tous cas ce sont des coloristes et de crânes poètes.
Adieu, cher vieux de mon cœur, je t'embrasse.
* A ERNEST CHEVALIER
Rome, 9 avril 1851.
Je savais, cher Ernest, que tu devais te marier ; ma mère me l'avait écrit, mais j'ignorais que la chose fût faite. Sois heureux, c'est tout ce que je te souhaite, et tout ce qu'on peut souhaiter, il me semble bien. Pauvre vieux, nous sommes loin l'un de l'autre, nous qui vécûmes jadis comme des frères siamois. Nos conditions différentes, toi d'homme marié et étabh, et moi de vagabond rêveur, nous séparent encore plus que les kilomètres qui se déroulent entre nous et nous distancent.
Je crois que tu as pris le bon chemin, entre nous soit dit et sans te faire de compliments, et que j'ai pris, moi, je ne dis pas le mauvais, mais que le mauvais m'a pris (mes doctrines philosophiques, comme dirait le Garçon, ne me permettant pas de reconnaître qu'il y ait eu en cela liberté et libre arbitre).
Je ne cache pas que j'ai envie de connaître ta femme et d'embrasser tes moutards à naître. Ce que je te charge de faire aux uns et à l'autre, si toutefois, mon cher Monsieur, cela n'a rien qui vous déplaise.
Ah ! oui, quand nous hurlions sur ce pauvre billard de l'Hôtel-Dieu, converti en théâtre dont tu étais le décorateur, qui nous eût dit qu'aujourd'hui je serais à Rome, que je sortirais de Saint-Pierre à 4 heures du soir et que je t'écrirais ! qui nous eût dit encore que je serais chauve, car tu me re verras la tête à peu près dépouillée? Je ressemble par là à Jules César et à une citrouille, car j'ai aussi énormément engraissé en Orient. Tu vas goûter, cher Ernest, tu goûtes déjà des bonheurs qui me seront toujours interdits. Je crois, comme le paria de Bernardin de Saint- Pierre, que le bonheur se trouve avec une bonne femme. Le tout est de la rencontrer, et d'être soi-même un bon homme, condition double et effrayante. Quoi qu'il t'advienne par la suite, souviens-toi, cher vieux, que tu as là-bas, au bord de l'eau, entre la côte et la rivière, une oreille toujours ouverte pour les confidences, une main amie qui ne te faillirait pas et un dévouement qui pour être vieux n'a pas vieilli. Si l'écorce parfois t'a pu sembler plus râpeuse que par le passé, c'est que j'ai subi des petites scènes d'intérieur (je parle de l'âme) qui ont dû me cristalliser un peu les manières. Il faut faire comme à Herculanum, déblayer la lave, et tu retrouveras les peintures encore fraîches.
Eh bien, oui, j'ai vu l'Orient et je n'en suis pas plus avancé, car j'ai envie d'y retourner. J'ai envie d'aller aux Indes, de me perdre dans les pampas de l'Amérique et d'aller au Soudan voir la chasse aux nègres et aux éléphants. De toutes les débauches possibles, le voyage est la plus grande que je sache, c'est celle-là qu'on a inventée quand on a été fatigué des autres. Je la crois plus pernicieuse à la tranquillité de l'esprit et à la bourse que ne peut l'être celle du vin ou du jeu. On s'embête parfois, c'est vrai, mais on jouit démesurément aussi. La vue du Sphinx a été une des voluptés les plus vertigineuses de ma vie et si je ne me suis pas tué là, c'est que mon cheval ou Dieu ne l'ont pas positivement voulu. La mer Morte m'a aussi fait plus de plaisir que je ne l'aurais supposé d'après son nom ( mer Morte ou lac Asphaltite», que je lisais sur les cartes depuis longtemps.
Nous n'avons pu aller en Perse, hélas ! les massacres d'Alep et le soulèvement de la province de Bagdad nous en ont empêchés. Nous aurions eu l'imprudence de nous y engager, que nous y serions restés ; nous avons même traversé la Syrie le fusil au poing. Personne n'a voulu nous conduire sur le mont Thabor et nous avons eu deux ou trois fois des alertes qui auraient pu devenir chaudes. Dieu merci, tout s'est bien passé, quoique tout notre monde ait été malade. Notre domestique français que nous avions emmené a failli crever de la fièvre, dans le Liban. Quant à nous deux, nous avons été inébranlables comme des rocs. Pendant huit mois consécutifs nous avons vécu de riz, d'œufs durs, de notre chasse, c'est-à-dire de tourterelles et d'eau claire. En Syrie, même régime, sauf que nous nous refaisions le tempérament dans les villes. Quant à l'Asie Mineure et à Rhodes, c'est plus confor-
table sous le rapport du bec. En Grèce nous avons souffert un peu du froid. Nous avons été bien rincés par les pluies et par les neiges. Nous nous sommes perdus une nuit dans le Cithéron, ce qui nous a donné occasion d'engueuler Apollon et les neuf Muses. Nous avons traversé le Péloponèse dans un rude moment. Souvent, pour passer les fleuves, nous avions de l'eau jusqu'au nombril, et nos chevaux nageaient sous nous. De Patras nous nous sommes embarqués pour Brindisi^ et de Brindisi nous avons gagné Naples à travers les Calabres. Voilà ! cher vieux, ce que nous avons fait. Quant à l'Egypte, nous sommes remontés au delà de la première cataracte, environ 80 lieues au-dessus du tropique du Cancer, et nous avons fait un détour pour gagner les bords de la mer Rouge, voyage de dix jours dans le désert par 50 degrés de chaleur Réaumur et par temps de Ramsin, autrement dit Simoun, meurtricy en poésie. Nous avons vu partout par là des choses, Monsieur, que l'on ne verrait pas à Paris, même en payant. O le désert ! O le désert !
A quelque jour, quand tu viendras au coin du feu y rôtir la semelle de tes bottes, je pourrai te faire part de mes impressions de voyage, qui pour être moins blagueuses que celles du sieur Dumas ne laisseront pas, peut-être, de t'amuser tout autant.
A LOUIS BOUILHET
Rome, 4 mai 1851.
Après-demain je pars de Rome, et d'une encore ! Je commençais à y bien vivre. On peut s'y faire une atmosphère complètement idéale et vivre à part, dans les tableaux et les marbres. J'en ai dévoré le plus que j'ai pu. Quant à l'antique, on est froissé d'abord de ne pas l'y rencontrer, et il est certain qu'il est considérablement étouffé. Comme ils ont gâté Rome ! Je comprends bien la haine que Gibbon s'est sentie pour le christianisme en voyant dans le Colisée une procession de moines ! Il faudrait du temps pour bien se reconstruire dans la tête la Rome antique, encrassée de l'encens de toutes les églises. Il y a des quartiers pourtant, sur les bords du Tibre, de vieux coins pleins de fumier, où l'on respire un peu. Mais les belles rues ! Monsieur ! Mais les étrangers ! mais la semaine sainte et la via Condotti avec tous ses chapelets, tous ses faux camées, tous ses Saint-Pierre en mosaïque ! Il y a pour les touristes des magasins pleins de pierres du Eorum arrangées en pressepapier pour mettre sur les bureaux. On a fait des porte-plume avec les marbres des temples. Tout cela agace bougrement les nerfs. Telle est la première impression que m'a produite Rome.
Quant à la Rome du xvi^ siècle, elle est flambante. La quantité des chefsd'œuvre est une chose aussi surprenante que leur qualité. Quels tableaux ! quels tableaux ! J'ai pris des notes sur quelques-uns. Oui, on y vivrait bien, à Rome — mais dans quelque rue du peuple. — A force de solitude et de contemplation, on monterait haut comme mélancolie historique.
J'ai été hier soir à Tibur. J'ai passé devant la place de la villa d'Horace, il y avait quatorze messieurs et dames, montés sur des ânes.
La campagne est magnifique, déserte et désolée, avec de grands aqueducs. Là on est bien.
J'en suis fâché, mais Saint-Pierre m'ennuie. Cela me semble un art dénué de but. C'est glacial d'ennuTet de pompe. Quelque gigantesque que soit ce monument, il semble petit. Le vrai antique que j'ai vu fait du tort au faux. On a bâti ça pour le catholicisme quand il commençait à crever, et rien n'est moins amusant qu'un tombeau neuf. J'aime mieux le grec, j'aime mieux le gothique, j'aime mieux la plus petite mosquée, avec son minaret lancé dans l'air comme un grand cri.
Quand on se promène dans le Vatican, on se sent en revanche pénétré de respect pour les papes. Quels messieurs ! Comme ils se sont arrangé leur maison ! Il y en a qui étaient vraiment des gens de goût.
Si tu me demandes ce que j'ai vu de plus beau à Rome, d'abord la chapelle Sixtine de Michel-Ange. C'est un art immense, à la Gœthe, avec plus de passion. Il me semble que Michel- Ange est quelque chose d'inouï, comme serait un Homère shakespearien, un mélange d'antique et de moyen âge, je ne sais quoi. Il y a encore le torse du Vatican, un torse d'homme penché en avant, un dos avec tous ses muscles ! Douze bonnes toiles dans différentes galeries et tout le reste...
Je suis amoureux de la Vierge de Murillo, de la galerie Corsini. Sa tête me poursuit et ses yeux passent et repassent devant moi comme des lanternes dansantes.
Demain j'irai pour toi faire un tour dans Suburre. Mais c'est à Pompéi que je t'cii regretté.
Adieu, vieux. Si tu peux, envoie-moi le plus de papier écrit possible. Surtout maintenant que je suis seul, ça me fera du bien. Tes lettres en voyage font partie de mon hygiène.
* A LOUISE COLET (^)g
Londres, dimanche soir [28 septembre 1851.]
[ ] J'ai revu la Manche et je l'ai traversée ; la dernière fois que je l'avais vue,
c'était à Trouville en revenant de Bretagne, il y a quatre ans. Quoique j'aie passé les meilleurs moments de ma jeunesse à humer son odeur et à dormir sur ses galets, je garde tout mon amour à la Méditerranée, j'aime la couleur avant tout et le calme, n'en déplaise aux gens poétiques qui préfèrent la tempête.
Nous avons fait à Londres une promenade au cimetière de High-Gate. Quel abus d'architecture égyptienne et étrusque ! Comme c'est propre et rangé ! ces gens-là ont l'air d'être morts en gants blancs. Je déteste les jardinets autour des tombeaux, avec des plates-bandes ratissées et des fleurs épanouies. Cette antithèse m'a toujours semblé de basse littérature ; en fait de cimetières, j'aime ceux qui sont dégradés, ravagés, en ruines, pleins de ronces, avec des herbes hautes et quelque vache échappée du clos voisin qui vient brouter là, tranquillement. Avouez que ça vaut
(1) Antérieurement à cette lettre, trois autres à Louise Colet, des 26 juillet, 8 août et 20 septembre 1851, sont inédites. Elles marquent la reprise de cette correspondance avec son amie, interrompue depuis le milieu de 1848. Les motifs de cette interruption demeurent d'ailleurs obscurs. Le début de la lettre ci-dessus reste également inédit. Flaubert était allé à Londres, avec sa mère, pour l'Exposition. Le timbre de la poste porte 30 septembre 1851, mais le dimanche étant le 28, il convient de s'en tenir à la mention autographe.
mieux qu'un policeman en uniforme ! Est-ce bête, l'ordre ! c'est-à-dire le désordre, car c'est presque toujours ainsi qu'il se nomme. Adieu, chère Louise [ ].
P. S. — Envoyez-moi ce que vous voudrez pour Mazzini. je le lui porterai.
A MAXIME DU CAMP (*)
[Croisset] Ce mardi 21 octobre 1851.
Il me tarde bien que tu sois ici et que nous puissions causer un peu longuement et serré, afin que je prenne une décision quelconque ("^). Dimanche dernier, avec Bouilhet, nous avons lu des fragments de Saint-Antoine : Apollonius de Tyane, quelques dieux, et la seconde moitié de la seconde partie, c'est-à-dire la Courtisane, Thamar, Nabuchodonosor, le Sphinx, la Chimère et tous les animaux. Ce serait bien difficile de publier des fragments, tu verras. Il y a de fort belles choses, mais, mais, mais ! ça ne satisfait pas en soi, et le mot «drôle)» sera, je crois, la conclusion des plus indulgents, voire des plus intelligents. Il est vrai que j'aurai pour moi beaucoup de braves gens qui n'y comprendront goutte et qui admireront de peur que le voisin n'y entende davantage. L'objection de Bouilhet à la publication est que j'ai mis là tous mes défauts et quelques-unes de mes qualités. Selon lui, ça me calomnie. Dimanche prochain nous lirons tous les dieux ; peut-être est-ce ce qui ferait le mieux un ensemble. Pas plus là-dessus que sur la question principale, je n'ai d'opinion à moi. Je ne sais que penser : je suis comme l'âne de Buridan. On ne m'a pas jusqu'à présent accusé de manquer d'individualisme et de ne pas sentir mon petit moi. Eh bien ! voilà que, dans la question la plus importante peut-être d'une vie d'artiste, j'en manque complètement, je m'annule, je m.e fonds, et sans efforts, hélas ! car je fais tout ce que je peux pour avoir un avis quelconque, et j'en suis dénué autant que possible ; les objections pour et contre me paraissent également bonnes. Je me déciderais à pile ou face et je n'aurais pas regret du choix, quel qu'il fût.
Si je publie, ce sera le plus bêtement du monde, parce qu'on me dit de le faire, par imitation, par obéissance et sans aucune initiative de ma part. Je n'en sens ni le besoin ni l'envie. Et ne crois-tu pas qu'il ne faut faire que ce à quoi le cœur vous pousse? Le poltron qui va sur le terrain poussé par ses amis qui lui disent ; «Il le faut ! » et qui n'en a pas envie du tout, qui trouve que c'est très bête, est, au fond, beaucoup plus misérable que le franc poltron qui avale l'insulte et reste tranquillement chez lui. Oui, encore une fois, ce qui me révolte, c'est que ça n'est pas de moi, que c'est l'idée d'un autre, des autres, preuve peut-être que j'ai tort. Et puis, regardons plus loin : si je publie, ce ne sera pas à demi. Quand on fait une chose, il la faut bien faire. J'irai vivre à Paris pendant l'hiver. Je serai un homme comme un autre ; je vivrai de la vie passionnelle, intriguée et intrigante. Il me faudra exécuter beaucoup de choses qui me révolteront et qui d'avance me font pitié. Eh bien ! suis-je propre à tout cela, moi? Tu sais bien que je suis l'homme des ardeurs
(1) Texte conforme à celui des Souvenirs littéraires, II, 10.
(2) Pour la publication de La Tentation de Saint- Antoine, version de 1849.
Maxjme Du Camp.
et des défaillances. Si tu savais tous les invisibles filets d'inaction qui entourent mon corps et tous les brouillards qui me flottent dans la cervelle ! J'éprouve souvent une fatigue à périr d'ennui lorsqu'il faut faire n'importe quoi, et c'est à travers de grands efforts que je finis par saisir l'idée la plus nette. Ma jeunesse m'a trempé dans je ne sais quel opium d'embêtement pour le reste de mes jours. J'ai la vie en haine ; le mot est parti, qu'il reste ! oui, la vie, et tout ce qui me rappelle qu'il la faut subir. C'est un supplice de manger, de m'habiller, d'être debout. J'ai traîné cela partout, en tout, à travers tout, au collège, à Paris, à Rouen, sur le Nil, dans notre voyage. Nature nette et précise, tu t'es souvent révolté contre ces normandismes indéfinis que j'étais si maladroit à excuser, et tu ne m'as pas épargné les reproches !
Crois-tu que j'aie vécu jusqu'à trente ans de cette vie que tu blâmes, en vertu d'un parti pris et sans qu'il y ait eu consultation préalable? Pourquoi n'ai-je pas eu des maîtresses? pourquoi prêchai-je la chasteté? pourquoi suis-je resté dans ce marais de la province? Crois-tu que je serais sans vigueur et que je ne serais pas bien aise de faire le beau monsieur là-bas? Mais oui, ça m'amuserait assez. Considère-moi et dis-moi si c'est possible ; le ciel ne m'a pas plus destiné à tout cela qu'à être beau valseur. Peu d'hommes ont eu moins de femmes que moi : c'est la punition de cette beauté plastique qu'admire Théo, et si je reste inédit, ce sera le châtiment de toutes les couronnes que je me suis tressées dans ma primevère. Ne faut-il pas suivre sa voie? Si je répugne au mouvement, c'est que peut-être je ne sais pas marcher. Il y a des moments où je crois même que j'ai tort de vouloir faire un hvre raisonnable et de ne pas m'abandonner à tous les lyrismes, violences, excentricités philosophico-fantastiques qui me viendraient. Qui sait? un jour j'accoucherais peut-être d'une oeuvre qui serait mienne, au moins.
J'admets que je publie ; y résisterai-je? De plus forts y ont péri. Qui sait si au bout de quatre ans je ne serais pas devenu un crétin? J'aurais donc un autre but que r.\rt même? seul, il m'a suffi jusqu'à présent, et s'il me faut quelque chose de plus, c'est que je baisse, et si ce quelque chose d'accessoire me fait plaisir, c'est que je suis baissé. La peur que ce ne soit le démon de l'orgueil qui parle m'empêche de dire tout de suite : Non, mille fois non ! Comme le colimaçon, qui a peur de se sahr sur le sable ou d'être écrasé sous les pieds, je rentre dans ma coquille. Je ne dis pas que je ne sois point capable de toute espèce d'action, mais il faut que ça dure peu et qu'il y ait plai.sir. Si j'ai la force, je n'ai pas la patience, et c'est la patience qui est tout. Saltimbanque, j'aurais bien levé des fardeaux, mais je ne me serais jamais promené en les portant au bout du poing. Cet esprit d'audace et de souplesse déguisées, de sa\'oir-vivre qu'il faut, l'art de la conduite, tout cela m'est lettre close, et je ferais de grandes sottises. Dans ta dernière nouvelle, tu as supprimé deux passages que tu considérais comme scabreux ; c'est une concession humiliante qui m'a irrité contre toi. Je ne suis pas certain de ne pas t'en vouloir encore, et il est possible que je ne te pardonne jamais.
La Muse me reproche « le cotillon de ma mère ». J 'ai suivi ce cotillon à Londres et il m'accompagnerait bien à Paris ! Oh ! si tu me débarrassais de mon beau-frère et de..., combien je sentirais peu le voisinage de ce cotillon ! Hier, j'ai parlé longuement de tout cela avec ma mère ; elle est comme moi, elle n'a pas d'avis. Son der-
nier mot a été : « Si tu as fait quelque chose que tu trouves bon, publie-le.» Me voilà bien avancé ! Au reste, je te donne tout ce qui précède comme un thème à méditation ; seulement, médite et considère-moi tout entier. Malgré ma phrase de l'Education sentimentale : «Dans les confidences les plus intimes, il y a toujours quelque chose que l'on ne dit pas», je t'ai tout dit, autant qu'un homme peut être de bonne foi avec lui-même. Il me semble que je le suis. Je t'expose mes entrailles. Je me fie à toi, je ferai ce que tu voudras. Je te remets mon individu, dont je suis harassé. Je ne me doutais guère, quand j'ai commencé ma lettre, que j'allais te dire tout cela. Ça est venu, que ça parte ; nos prochaines causeries en seront peutêtre simplifiées. Adieu, je t'embrasse avec un tas de sentiments.
* A LOUISE COLET
[Croisset] Nuit de jeudi, 1 heure [fin octobre 1851] (').
Pauvre enfant ! Vous ne voudrez donc jamais comprendre les choses comme elles sont dites? Cette parole, qui vous semble si dure, n'a pourtant pas besoin d'excuses ou de commentaires, et si elle est amère, ce ne peut être que pour moi. Oui, je voudrais que vous ne m'aimiez pas et que vous ne m'eussiez jamais connu, et en cela je crois exprimer un regret touchant votre bonheur. Comme je voudrais n'être pas aimé de ma mère, ne pas l'aimer, ni elle ni personne au monde, je voudrais qu'il n'y eût rien qui partît de mon cœur pour aller aux autres, et rien qui partît du cœur des autres pour aller au mien : plus on vit, plus on souffre. Pour remédier à l'existence, n'a-t-on pas inventé, depuis que le monde existe, des mondes imaginaires, et l'opium, et le tabac, et les liqueurs fortes, et l'éther? Béni celui qui a trouvé le chloroforme ! les médecin^ objectent qu'on en peut mourir ; c'est bien de cela qu'il s'agit ! c'est que vous n'avez pas suffisamment la haine de la vie et de tout ce qui s'y rattache ; vous me comprendriez mieux si vous étiez dans ma peau et, à la place d'une dureté gratuite, vous verriez une commisération émue, quelque chose d'attendri et de généreux, il me semble. Vous me croyez méchant ou égoïste pour le moins, ne songeant qu'à moi, n'aimant que moi. Pas plus que les autres, allez, moins peut-être, s'il était permis de faire son éloge. Vous m'accorderez toutefois le mérite d'être vrai. Je sens peut-être plus que je ne dis, car j'ai relégué toute emphase dans mon style ; elle s'y tient et n'en bouge pas. Chacun ne peut faire que dans sa mesure ; ce n'est pas un homme vieilli comme moi dans tous les excès de la solitude, nerveux à s'évanouir, troublé de passions rentrées, plein de doutes du dedans et du dehors, ce n'est pas celui-là qu'il fallait aimer. Je vous aime comme je peux, mal. pas assez, je le sais, je le sais, mon Dieu ! à qui la faute? au hasard ! à cette vieille fatalité ironique, qui accouple toujours les choses pour la plus grande harmonie de l'ensemble et le plus grand désagrément des parties ; on ne se rencontre qu'en se heurtant, et chacun, portant dans ses mains ses entrailles déchirées, accuse l'autre qui ramasse les siennes [ ].
(1) Deux autres lettres à Louise Colet, du 30 septembre et approximativement du milieu d'octobre 1851, demeurent inédites.
Prends la vie de plus haut, monte sur une tour (quand même la base craquerait, crois-la solide), alors tu ne verras plus rien que l'éther bleu tout autour de toi. Quand ce ne sera pas du bleu, ce sera du brouillard ; qu'importe, si tout y disparaît noyé dans une vapeur calme. Il faut estimer une femme pour lui écrire des choses pareilles.
Je me tourmente, je me gratte ; mon roman (^) a du mal à se mettre en train. J'ai des accès de style et la phrase me démange sans aboutir. Quel lourd aviron qu'une plume et combien l'idée, quand il la faut creuser avec, est un dur courant ! Je m'en désok tellement que ça m'amuse beaucoup. J'ai passé aujourd'hui ainsi une bonne journée, la fenêtre ouverte, avec du soleil sur la rivière et la plus grande sérénité du monde; j'ai écrit une page, en ai esquissé trois autres, j'espère dans une quinzaine être enragé, mais la couleur où je me trempe est tellement neuve pour moi, que j'en ouvre des yeux ébahis.
Mon rhume touche à sa décadence, ça va bien. Au milieu du mois prochain, j'irai à Paris passer deux ou trois jours. Travaille, pense à moi, pas trop en noir, et si mon image te revient, qu'elle t'amène des souvenirs gais, il faut rire quand même. Vive la joie ! Adieu. Encore un baiser. — Le protégé de M™^ Sand aura prochainement un article dans le Journal de Rouen.
* A LA MÊME
[Croisset, début novembre 1851.] Liuidi soir.
J'aurais dû déjà répondre à votre longue et douce lettre qui m'a ému, pauvre chère femme mais je suis moi-même si lassé, si aplati, si embêté, qu'il faut que je me secoue vertement pour vous dire merci d'avoir lu si vite Mêlants (-). J'ai embrassé de votre part l'auteur qui a été touché de cette sympathie, vous êtes la première du public qui l'applaudissiez ; eh bien, qu'en dites-vous? n'est-ce pas que c'est crânement tourné. Je ne puis juger de sang-froid cette œuvre qui a été faite sous mes yeux, à laquelle j'ai beaucoup contribué moi-même ; j'y suis pour trop pour qu'elle me soit étrangère. Pendant trois ans c'a été travaillé au coin de ma cheminée, strophe à strophe, vers à vers ; je crois qu'on peut dire que ça promet un poète de haute futaie. Nous étions, il y a quelques années, en province, une pléiade de jeunes drôles qui vivions dans un étrange monde, je vous assure ; nous tournions entre la folie et le suicide ; il y en a qui se sont tués, d'autres qui sont morts dans leur lit, un qui s'est étranglé avec sa cravate, plusieurs qui se sont fait crever de débauche pour chasser l'ennui — c'était beau ! — Il n'en reste plus rien que nous deux Bouilhet, qui sommes tant changés. Si jamais je sais écrire, je pourrai faire un livre sur cette jeunesse inconnue qui poussait à l'ombre dans la retraite, comme des champignons gonflés d'ennui.
Le secret de tout ce qui vous étonne en moi, chère Louise, est dans ce passé de ma vie interne que personne ne connaît ; le seul confident qu'elle ait eu est
(1) Madame Bovary.
(2) Publié dans la Revue de Paris de novembre 1851.
enterré depuis quatre ans dans un cimetière de village à quatre lieues d'ici. C'est quand je suis sorti de cet état que je suis venu à Paris et que j'ai connu Maxime ; j'avais vingt ans, j'étais un homme et tout à fait ; il a pu lire le livre, mais non la préface, que je me rappelle bien, mais que je ne saurais faire comprendre. Melœnis en résumé est le dernier écho de beaucoup de cris que nous avons poussés dans la solitude, c'est l'assouvissance d'un tas d'appétits qui nous ravageaient le cœur. Vous avez raison de dire que je n'en ai pas. Je me le suis dévoré à moi-même.
. Aujourd'hui, je me suis noyé dans des flots d'amertume, l'arrivée des exemplaires de Melœnis m'a fait un effet de tristesse ; nous avons passé hier tout notre après-midi sombres comme la plaque de la cheminée, ça nous causait une impression de prostitution, d'abandon, d'adieu, comprenez-vous? Quand j'ai reçu, au contraire, il y a quatre ans, le volume de Maxime, les mains me tremblaient de joie en coupant les pages.
D'où vient cette glace de maintenant, impression si différente de l'autre? Je vous assure que tout cela ne m'excite nullement et que j'ai grande envie de devenir phoque, comme vous dites.
Je me demande à quoi bon aller grossir le nombre des médiocres (ou des gens de talent, c'est synonyme) et me tourmenter dans un tas de petites affaires qui d'avance me font hausser les épaules de pitié ; il est beau d'être un grand écrivain, de tenir les hommes dans la poêle à frire de sa phrase et de les y faire sauter comme des marrons, — il doit y avoir de délirants orgueils à sentir qu'on pèse sur l'humanité de tout le poids de son idée, — mais il faut pour cela avoir quelque chose à dire. Or, je vous avouerai qu'il me semble que je n'ai rien que n'aient les autres, ou qui n'ait été aussi bien dit, ou qui ne puisse l'être mieux. Dans cette vie que vous me prêchez, j'y perdrais le peu que j'ai, je prendrais les passions de la foule pour lui plaire et je deviendrais à son niveau. Autant rester au coin de son feu à faire de l'Art pour soi tout seul comme on joue aux quilles. L'Art au bout du compte n'est peut-être pas plus sérieux qu'un jeu de quilles ; tout n'est peut-être qu'une immense blague, j'en ai peur, et quand nous serons de l'autre côté de la page, nous serons peut-être fort étonnés d'apprendre que le mot du rébus était si simple [ ].
* A LA MÊME (M
[Paris, 31 décembre 1851.] Mercredi 2 heures.
Je n'irai pas vous voir ce soir, et je ne sais encore si j'irai chez Du Camp ; je lui avais donné rendez-vous hier et j'y ai manqué. A quoi bon porter chez les amis les fosses-Domange intérieures dont l'exhalaison vous asphyxie vous-même? Je vais mettre le bouchon dessus et vous ne sentirez plus rien. Pardon, excusez-moi, j'ai eu le tort de penser tout haut, seul, un instant, deux soirs de suite ; je vous jure par Dieu que \'ous n'aurez plus à me reprocher de telles incongruités. Je serai
(1) Entre cette lettre et la précédente, six autres lettres à Louise Colet, de novembre et décembre 1851 , restent inédites.
gentil, aimable, charmant et faux à faire vomir, mais je serai convenable, je veux devenir un homme tout à fait bien.
La tête vous tournait donc quand je vous menais par la main au bord du balcon? J'y vis penché, moi, et sans balustrade, ou du moins, à force d'avoir les coudes appuvés dessus, voilà qu'elle se descelle petit à petit et que je la sens trembler.
Vous vous êtes blessée des choses secrètes de mon cœur, pourquoi le vouliez vous, ce cœur? Quand je couchais sur la natte du juif ou du fellah, j'étais dévoré de poux et de puces, mais je ne me plaignais pas à mon hôte de ce qu'il m'avait donné la vermine. N'avez-vous donc pas compris quelle immense amitié il fallait que j'eusse pour vous pour me permettre de vous dire tout cela, pour me montrer à vous si nu, si déshabillé, si faible, vous qui m'accusez d'orgueil? ce n'était guère en avoir, avouez-le.
Fermons là ce chapitre et n'en parlons plus. Le son de ces cuivres vous fait saigner les oreilles, j'y mettrai une sourdine, ou vous jouerai de la flûte.
Un mot d'explication et ce sera tout ! J'aime à user les choses ; or tout s'use, je n'ai pas eu un sentiment que je n'aie essayé d'en finir avec lui. Quand je suis quelque part, je tâche d'être ailleurs ; quand je vois un terme quelconque, j'y cours tête baissée ; arrivé au terme, je bâille. C'est pour cela que lorsqu'il m'arrive de m 'embêter, je m'enfonce encore plus dans l'embêtement ; quand quelque chose me démange, je me gratte jusqu'au sang et je suce mes ongles rouges. Se distraire d'une chose, c'est vouloir que la chose revienne ; il faut que cette chose se distraie de nous, ou au contraire, qu'elle s'écarte de notre être naturellement.
Je suis un rustre de me plaindre devant vous, mais est-ce que je me plains? Enfin, c'est fini, n, i, ni, n'en parlons plus.
Vous avez dû recevoir une petite lampe hier au soir. Je viendrai demain soit dans la journée ou le soir, mais plus probablement le soir, avec un visage gai. un esprit gai, un costume gai, tout à neuf, comme il convient pour la solennité du jour.
A vous qui m'aimez comme un arbre aime le vent ; à \'ous pour qui j'ai dans le cœur quelque chose de long et de doux, quelque chose d'ému et de reconnaissant qui ne périra pas ; à toi, pauvre femme que je fais tant pleurer et que je voudrais tant faire sourire, bonne âme qui pansez le lépreux, quoique la lèpre n'ait pas besoin d'être pansée et que le lépreux s'en fâche parfois, — je te souhaite tout ce que je n'ai pas, la sérénité d'esprit, la foi en soi et tout ce qui fait qu'on est content de soi. Je te souhaite l'ébranchage de toutes les épines de la vie et des allées sablées à marcher, bordées de fleurs, avec, des bruits de ruisseau, des roucoulements de colombes dans les branches et de grands vols d'aigles dans les nuages.
Il ne faut désespérer de rien ; il y a trois ans, l'an 1849, à minuit, je pensais à la Chine et l'an 1850, à minuit, j'étais sur le Nil. C'était sur la route. C'était un à peu près, c'était autre chose enfin, qui sait? N'espérons pas, mais attendons.
Adieu, à demain.
300 CORRESPONDANXE [1852]
A PARAI N
[Croisset, janvier 1852.] (i)
Eh bien ! vieux père Parain, vous ne venez donc pas? Sa^'ez-vous que ma cheminée s'embête de ne plus vous avoir à cracher dans ses cendres? N'est-ce pas avant un mois que nous vous reverrons? Dépêchez- vous, mon vieux compagnon, maman s'ennuie beaucoup de ne pas vous avoir. La société de miss Isabelle {^) n'a pas pour elle remplacé la vôtre, et voilà aussi le moment venu de faire un tas de rangements pour lesquels vous lui serez fort utile ; quant à moi, vous savez si votre présence m'est agréable, elle fait presque partie de mon existence. Depuis que nous sommes revenus de Paris, il fait ici un temps affreux. La maison est pleine d'humidité au rez-de-chaussée. Les miu-s suent comme un homme qui a trop chaud ; on a été obligé de faire du feu partout. Maman s'est décidée à démeubler la maison de Rouen. Ce ne va pas être une petite affaire quand vous serez revenu.
Tout le temps que nous avons été à Paris, Liline a été mauvaise comme le diable. J'avais conseillé de la renvoyer à Olympe pour la duire un peu, mais depuis que nous sommes ici, son humeur est redevenue plus sociable.
Vous trouverez chez Achille une nouvelle figure anglaise, je ne la connais pas encore.
Je me suis trouvé, comme vous savez, à Paris, lors du coup d'Etat. J'ai manqué d'être assommé plusieurs fois, sans préjudice des autres où j'ai manqué d'être sabré, fusUlé ou canonné, car il y en avait pour tous les goûts et de toutes les manières ; mais aussi j'ai parfaitement vu : c'était le prix de la contre-marque. La Providence, qui me sait amateur de pittoresque, a toujours soin de m'envoyer aux premières représentations quand elles en valent la peine. Cette fois-ci je n'ai pas été volé ; c'était coquet.
Le poème du sieur Bouilhet a bien mordu. Le voilà maintenant posé d'aplomb dans la gent de lettres. L'année prochaine il s'en ira à Paris, et me plantera là, ce dont je l'approuve, mais ce qui ne m'éga3'e pas quand j'y pense.
Je me suis remis à travailler comme un rhinocéros, les beaux temps de Saint- • Antoine sont revenus. Fasse le ciel que le résultat me satisfasse davantage !
* A LOUISE COLET (^)
[Croisse!] Vendredi soir [16 janvier 1852.]
Il se pourrait que la lettre que j'ai écrite à miss Collier lors des événements de décembre ne lui fût pas parvenue, car je n'ai pas eu de réponse depuis. Faut-il que je lui dise de me renvoyer l'Album (*), si elle n'a pu s'en défaire avantageusement ou en partie?
(1) Rien ne permet de dater exactement cette lettre qui me paraît du début de janvier 1852, peu de temps après le retour de Flaubert à Croisset.
(2) L'institutrice de la petite Caroline Hamard.
(3) Avant cette lettre, un billet à Louise Colet, écrit de Paris, à 1 h. du matin, reste inédit. Je le crois des premiers jours de janvier 1852.
(4) Album d'autographes d'hommes célèbres que Louise Colet avait chargé Flaubert de vendre et qu'il avait emporté à Londres en septembre 1851.
La semaine prochaine il faut que j'aille à Rouen, je mettrai au chemin de fer Saint-Antoine et un presse-papier qui m'a longtemps ser\i. Quant à la bague, voici le motif pourquoi je ne te l'ai pas donnée encore, elle me sert de cachet, je me fais monter un scarabée que je porterai à la place. Je t'enverrai donc bientôt cette bague.
Je suis étonné, chère amie, de l'enthousiasme excessif que tu me témoignes pour certaines parties de l'Education ; elles me semblent bonnes, mais pas à une aussi grande distance des autres que tu le dis ; en tous cas je n'approuve point ton idée d'enlever du livre toute la partie de Jules pour en faire un ensemble ; il faut se reporter à la façon dont le livre a été conçu. Le caractère de Jules n'est lumineux qu'à cause du contraste d'Henry ; un des deux personnages isolé serait faible. Je n'avais d'abord eu l'idée que de celui d'Henry, la nécessité d'un repoussoir m'a fait concevoir celui de Jules.
Les pages qui t'ont frappée (sur l'Art, etc.) ne me semblent pas difficiles à faire; je ne les referai pas, mais je crois que je les ferais mieux ; c'est ardent, mais ça pourrait être plus synthétique. J'ai fait depuis des progrès en esthétique, ou du moins je me suis affermi dans l'assiette que j'ai prise de bonne heure. Je sais comment il faut faire. Oh mon Dieu ! si j'écrivais le style dont j'ai l'idée, quel écrivain je serais ! Il y a dans mon roman un chapitre qui me semble bon et dont tu ne me dis rien, c'est celui de leur vo\'age en Amérique et toute la lassitude d'eux-mêmes suivie pas à pas. Tu as fait la même réflexion que moi à propos du Voyage d'Italie, c'est payer cher un triomphe de vanité qui m'a flatté, je l'avoue ; j'avais deviné, voilà tout. Pas si rêveur encore que l'on pense, je sais voir et voir comme voient les myopes, jusque dans les pores des choses, parce qu'ils se fourrent le nez dessus. Il y a en moi, littérairement parlant, deux bonshommes distincts, un qui est épris de gueulades, de lyrisme, de grands vols d'aigle, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l'idée ; un autre qui fouille et creuse le vrai tant qu'il peut, qui aime à accuser le petit fait aussi puissamment que le grand, qui voudrait vous faire sentir presque matcriellcment les choses qu'il reproduit. Celui-là aime à rire et se plaît dans les animalités de l'homme. L'Education sentimentale a été, à mon insu, un effort de fusion entre ces deux tendances de mon esprit (il eût été plus facile de faire de l'humain dans un livre et du lyrisme dans une autre). J'ai échoué ; quelques retouches que l'on donne à cette œuvre (je les ferai peut-être) elle sera toujours défectueuse, il y manque trop de choses et c'est toujours par l'absence qu'un livre est faible. Une qualité n'est jamais un défaut, il n'y a pas d'excès ; mais si cette qualité en mange une autre, est-elle toujours une qualité? En résumé, il faudrait pour l'Ediication récrire ou du moins recaler l'en.semble, refaire deux ou trois chapitres, et, ce qui me paraît le plus difficile de tout, écrire un chapitre qui manque, où l'on montrerait comment fatalement le même tronc a dû se bifurquer, c'est-à-dire pourquoi telle action a amené ce résultat dans ce personnage plutôt que telle autre. Les causes sont montrées, les résultats aussi, mais l'enchaînement de la cause à l'effet ne l'est point. Voilà le vice du livre, et comment il ment à son titre.
Je t'ai dit que ï Education avait été un essai. Saint-Antoine en est un autre. Prenant un sujet où j'étais entièrement libre comme lyrisme, mouvements, désor-
donnements, je me trouvais alors bien dans ma nature et je n'avais qu'à aller. Jamais je ne retrouverai des éperdûments de style comme je m'en suis donné là pendant dix-huit grands mois ; comme je taillais avec cœur les perles de mon collier ! Je n'y ai oublié qu'une chose, c'est le fil, — seconde tentative et pis encore que la première ; maintenant j'en suis à ma troisième : il est pourtant temps de réussir ou de se jeter par la fenêtre.
Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c'est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l'air, un livre qui n'aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière ; plus l'expression se rapproche de la pensée, plus le mot colle dessus et disparaît, plus c'est beau. Je crois que l'avenir de l'Art est dans ces voies ; je le vois à mesure qu'il grandit s'éthérisant tant qu'il peut, depuis les pylônes égyptiens jusqu'aux lancettes gothiques, et depuis les poèmes de vingt mille vers des Indiens jusqu'aux jets de Byron ; la forme en devenant habile s'atténue ; elle quitte toute liturgie, toute règle, toute mesure ; elle abandonne l'épique pour le roman, le vers pour la prose ; elle ne se connaît plus d'orthodoxie et est libre comme chaque volonté qui la produit. Cet affranchissement de la matériahté se retrouve en tout, et les gouvernements l'ont suivi, depuis les despotismes orientaux jusqu'aux socialismes futurs.
C'est pour cela qu'il n'y a ni beaux ni vilains sujets et qu'on pourrait presque établir comme axiome, en se posant au point de vue de l'Art pur, qu'il n'y en a aucun, — le style étant à lui tout seul une manière absolue de voir les choses.
Il me faudrait tout un livre pour développer ce que je veux dire. J'écrirai sur tout cela dans ma vieillesse, quand je n'aurai rien de mieux à barbouiller ; en attendant je travaille à mon roman avec cœur. Les beaux temips de Saint- Antoine vont-ils revenir? que le résultat soit autre. Seigneur de Dieu ! Je vais lentement : en quatre jours j'ai fait cinq pages, mais jusqu'à présent je m'amuse. J'ai retrouvé ici de la sérénité ; il fait un temps affreux, la rivière a des allures d'océan, pas un chat ne passe sous mes fenêtres. Je fais grand feu.
La mère de Bouilhet et Cany tout entier se sont fâchés contre lui pour avoir écrit un livre immoral. Ça a fait scandale, on le regarde comme un homme d'esprit, m.ais perdu, c'est un paria. Si j'avais eu quelques doutes sur la valeur de l'œuvre •et de l'homme, je ne les aurais plus. Cette consécration lui manquait, on n'en peut avoir de plus belle : être renié de sa famille et de son pays ! (C'est très sérieusement que je parle.) Il y a des outrages qui vous vengent de tous les triomphes, des sifflets qui sont plus doux pour l'orgueil que des bravos. Le voilà donc pour sa biographie future classé grand homme d'après toutes les règles de l'histoire. [ ]
A ERNEST CHEVALIER
Croisset, 17 janvier 1852.
Non, mon bon vieil Ernest, je ne t'ai pas oublié ! ta vie ne m'est pas plus indifiérente que la mienne ne te l'est et quand ta lettre m'est arrivée, il y avait cinq
OU six jours que je pensais très fortement à toi sans autre motif et que j'allais t'écrire. Nos deux volontés se sont croisées.
J'ai vu avec peine que tu en avais plein ton sac de cette chère existence, pauvre bougre ! L'affection que tu portes à ta femme n'est pour toi qu'une série de soucis. Je sais par moi-même ce que c'est que de voir souffrir ceux que l'on chérit. Il n'y a pas de pire misère parce qu'il n'y en a pas où l'on sente plus son impuissance. Tu me dis que tes cheveux blanchissent, les miens s'en vont. Tu retrouveras ton ami à peu près chauve. La chaleur, le turban, l'âge, les soucis, peuvent bien être la cause de cette sénilité précoce du plus bel ornement de ma tête. Je ne pourrai jamais dire à un François P"^ quelconque :
Nous avons tous les deux au front une couronne.
Ah! pauvre vieux et bon ami, où est le temps où chevelure, gaieté, espérances, tout cela flottait au vent ! la blague aussi est tombée. Quand je me rappelle le passé et ce vieux Garçon (que j'ai retrouvé à Rhodes, par parenthèse, dans la personne de Pruss le consul), je suis jaloux de tant de choses dépensées tout d'un coup. J'en voudrais avoir quelque chose maintenant.
Me voilà revenu à Croisset, auprès de mon feu, et bûche moi-même. Je suis recourbé sur mon travail acharné. J'ai abandonné toute idée de tapage quelconque. Ce que j'en fais est pour moi, pour moi seul, comme on joue aux dominos afin que la vie ne \ous soit pas trop à charge. Si je publie (ce dont je doute) ce sera uniquement par esprit de condescendance vis-à-vis de ceux qui me le conseillent, pour n'avoir pas l'air d'un orgueilleux, d'un ours entêté. Rien de plus monotone que ma vie ; elle s'écoule p]us uniforme à l'œil que la rivière qui passe sous mes fenêtres. La petite fille apporte un peu de gaieté dans la maison. Quant à ma mère, elle vieillit de corps et d'humeur. Un désœuvrement triste l'envahit, avec les insomnies qui l'épuisent. Moi, je suis là entre eux deux ; le dimanche seulement Bouilhet vient, je cause un peu et puis j'en ai pour huit jours.
En fait de nouvelles, j'ai été au mois d'octobre à l'Exposition de Londres, qui était une fort belle chose, quoique admirée de tout le monde. J'ai passé dernièrement six semaines à Paris et j'ai manqué d'être assommé plusieurs fois lors du coup d'Etat.
L'ami Bouilhet \'ient de débuter a\'ec éclat dans la Revue de Paris par un conte romain [Melanis] qui l'a posé de suite, parmi les artistes, au premier rang ou tout au moins immédiatement au second. Te n'en doutais du reste nullement. Quant au sieur Du Camp, sa Revue de Paris marche bien. Ils vont gagner de l'argent ; iln'y a que moi qui reste toujours avec une non-position et léger escholier comme à 18 ans. Je vois cependant tous mes camarades ou mariés ou établis ou sur le point de l'être. A propos, j'ai un mien ami qui veut me faire faire un mariage de deux cent mille livres de rentes avec une mulâtresse qui parle six langues, est née à la Havane et a une humeur charmante. Me vois-tu en train de confectionner un tas de moricauds? Oïmé ! je n'en ai guère envie, de la femme ni des enfants ; quant à l'argent, moins qu'autrefois. J'ai bien vieilli sous le rapport d'un tas de cupidités dont la satisfaction jadis me semblait indispensable ; et puis à force de se répéter que
les raisins sont verts, ne finit-on pas parle croire? Aussi je vais donc au jour le jour, travaillant pour travailler, sans plan de vie, sans projets (j'en ai trop fait, de projets), sans envie quelconque, si ce n'est de mieux écrire.
Quant à la question matérielle, mon voyage m'a écornifié un peu. D'un autre côté, la fortune de ma mère ne s'améliore pas par le temps qui court. Enfin !
Et toi, donne-moi de tes nouvelles et surtout de celles de ta femme. Reprenons l'habitude de nous donner de temps à autre signe de vie. Si tu m'avais écrit cet été que tu étais aux Andelys, j'y aurais été certainement.
Adieu, mon bon vieux, reçois la plus cordiale embrassade de ton plus vieil ami.
* A LOUISE COLET
[Croisset] Nuit de samedi [31 janvier-l«'' février 1852.] (')
J'ai écrit une lettre à Henriette Collier où je l'engage à s'occuper vivement de l'Album, et, si elle ne peut s'en défaire avantageusement, en totalité ou en partie, à me le renvoyer par la poste à Croisset. La lettre est partie.
Mauvaise semaine ; le travail n'a pas marché ; j'en étais arrivé à un point où je ne savais trop que dire. C'étaient toutes nuances et finesses où je ne voyais goutte moi-même, et il est fort difficile de rendre clair par les mots ce qui est obscur encore dans votre pensée. J'ai esquissé, gâché, pataugé, tâtonné ; je m'y retrouverai peut-être maintenant. Oh ! quelle polissonne de chose que le style ! tu n'as point, je crois, l'idée du genre de ce bouquin : autant je suis débraillé dans mes autres livres, autant dans celui-ci je tâche d'être boutonné et de suivre une ligne droite géométrique : nul lyrisme, pas de réflexions, personnalité de l'auteur absente. Ce sera triste à hre, il y aura des choses atroces de misères et de fétidité. Bouilhet, qui est venu dimanche dernier à 3 h. comme je venais de t'écrire ma lettre, trouve que je suis dans le ton et espère que ce sera bon. Dieu l'entende ! Mais ça prend des proportions formidables comme temps ; à coup sûr, je n'aurai point fini à l'entrée de l'hiver prochain. Je ne fais pas plus de cinq à six pages dans ma semaine [ ].
Ce bon Saint- Antoine t'intéresse donc? sais-tu que tu me gâtes avec tes éloges, pauvre chérie. C'est une œuvre manquée. Tu parles de perles, mais les perles ne font pas le collier, c'est le fil. J'ai été moi-même dans Saint-Antoine le saint Antoine et je l'ai oublié. C'est un personnage à faire (difficulté qui n'est pas mince) : s'il y avait pour moi une façon quelconque de corriger ce livre, je serais bien content, car j'ai mis là beaucoup, beaucoup de temps et beaucoup d'amour. Mais ce n'a pas été assez mûri. De ce que j'avais beaucoup travaillé les éléments matériels du livre, la partie historique je veux dire, je me suis imaginé que le scénario était fait et je m'y suis mis ; tout dépend du plan ; Saint-Antoine en manque, la déduction des idées sévèrement suivie n'a point son parallélisme dans l'enchaînement des faits. Avec beaucoup d'échafaudages dramatiques, le dramatique manque.
Tu me prédis de l'avenir ; oh ! combien de fois ne suis-je pas retombé par terre, les ongles saignants, les côtes rompues, la tête bourdonnante, après avoir voulu
(1) Avant cette lettre, une autre à Louise Colet, du dimanche 25 janvier, est inédite.
monter à pic sur cette muraille de marbre ! Comme j'ai déployé mes petites ailes ! mais l'air passait à travers au lieu de me soutenir, et, dégringolant alors, je me voyais dans les fanges du découragement. Une fantaisie indomptable me pousse à recommencer ; j'irai jusqu'au bout, jusqu'à la dernière goutte de mon cerveau pressé. Oui sait? le hasard a des bonnes fortunes ; avec un sens droit du métier que l'on fait, et une volonté persévérante, on arrive à l'estimable. Il me semble qu'il y a des choses que je sens seul et que d'autres n'ont pas dites et que je peux dire. Le côté douloureu.x de l'homme moderne que tu remarques est le fruit de ma jeunesse. J'en ai passé une bonne avec ce pauvre Alfred, nous vivions dans une serre idéale où la poésie nous chauffait l'embêtement de l'existence au 70'"'^ degré Réaumur. C'était là un homme, celui-là ! Jamais je n'ai fait, à travers les espaces, de vo\^ages pareils ; nous allions loin sans quitter le coin de notre feu, nous montions haut quoique le plafond de ma chambre fût bas ; il y a des après-midi qui me sont restés dans la tête, des conversations de six heures consécutives, des promenades sur nos côtes et des ennuis à deux, des ennuis, des ennuis ! — tous souvenirs qui me semblent de couleur vermeille et flamber derrière moi comme des incendies.
Tu me dis que tu commences à comprendre ma vie ; il faudrait savoir ses origines. A quelque jour, je m'écrirai tout à mon aise ; mais dans ce temps-là je n'aurai plus la force nécessaire. Je n'ai par devers moi aucun autre horizon que celui qui m'entoure immédiatement. Je me considère comme ayant quarante ans, comme ayant cinquante ans, comme ayant soixante ans. Ma vie est un rouage monté qui tourne régulièrement ; ce que je fais aujourd'hui, je le ferai demain, je l'ai fait hier, j'ai été le même homme il y a dix ans ; il s'est trouvé que mon organisation est un système, le tout sans parti pris de soi-même, par la pente des choses, qui fait que l'ours blanc habite les glaces et que le chameau marche sur le sable. Je suis un homme-plume, je sens par elle, à cause d'elle, par rapport à elle et beaucoup plus avec elle. Tu verras à partir de l'hiver prochain un changement apparent. Je passerai trois hivers à user quelques escarpins, puis je rentrerai dans ma tanière où je crèverai obscur ou illustre. Manuscrit ou imprimé, il y a pourtant au fond quelque chose qui me tourmente, c'est la non-connaissance de ma mesure. Cet homme qui se dit si calme est plein de doutes sur lui-même ; il voudrait savoir jusqu'à quel cran il peut monter et la puissance exacte de ses muscles. Mais demander cela, c'est être bien ambitieux, car la connaissance précise de sa force n'est peutêtre autre que le génie. Adieu, mille baisers [ ]. Garde tous mes manuscrits. Je
t'apporterai moi-même la Bretagne (^).
* A LA MEME
[Croisset] Lundi soir 16 [février 1852] (•)
J'ai une occasion de faire revenir d'Angleterre tes autographes. Veux-tu que je dise qu'on me les rapporte? Je crois que, là-bas, tu n'en tireras pas grand'chose, ou du moins il faudrait attendre peut-être bien longtemps. Réponds-moi donc
(1) Par les Champs et par les Grèves.
(2) Une autre lettre à la même, du 8 février, est inédite.
là-dessus. — Schiller et Goethe ont été traduits par Marmier dans le format Charpentier. — Tu peux dire au capitaine d'Arpentignj^ que la famille F*** est dans les honneurs et la fortune. Le papa est conseiller à la Cour d'appel, le fils substitut;, et on vient d'épouser 60.000 livres de rentes, ou 30.000, mais enfin pas mal !
Sais-tu que le sire Sainte-Beuve engage Bouilhet à ne pas ramasser les bouts de cigares d'Alfred de Musset ! dans un article où il louangeait un tas de médiocrités avec force citations, c'est à peine s'il l'a nommé, et sans en citer un vers ; en revanche beaucoup de coups d'encensoir à l'illustre M. Houssaye, à M^^ de Girardin, etc. Ce qu'il en dit est habUe au point de vue de la haine, parce qu'il passe dessus, comme sur quelque chose d'insignifiant. Je n'ai jamais eu grande sympathie pour ce lymphatique coco (Sainte-Beuve), mais cela me confirme dans mon préjugé ; il est pourtant d'ordinaire trop bienveillant pour que la chose vienne entièrement de lui, il y a là-dessous quelque histoire, d'autant qu'il a été publié, il y a trois semaines environ, un article dans le Mémorial de Rouen, qui est de la même inspiration, c'est-à-dire louange de toute la Revue de Paris (sauf Maxime toutefois), à l'exclusion de Bouilhet, toujours écrasé par M. Houssaye qui se trouve dans les environs. Tu connais Sainte-Beuve, tu devrais bien nous savoir le fond de cette histoire-là. Je serais simplement curieux que tu causasses avec lui pendant quelque temps de Melœnis, comme si tu n'avais pas lu son article (il a paru dans le Constitutionnel lundi dernier) (^).
Depuis que je suis parti de Paris, j'ai eu une fois cinq lignes de Du Camp, voilà tout ; H a écrit à Bouilhet qu'il était trop occupé pour écrire des lettres. Quand il voudra revenir à moi, il retrouvera sa place et je tuerai le veau gras, et je crois bien que ce jour-là elle lui paraîtra douce, car il s'achemine à de tristes mécomptes... enfin !
J'ai un Ronsard complet, 2 vol. in-folio, que j'ai enfin fini par me procurer. Le dimanche nous en lisons à nous défoncer la poitrine : les extraits des petites éditions courantes en donnent une idée comme toute espèce d'extraits et de traductions, c'est-à-dire que les plus belles choses en sont absentes. Tu ne t'imagines pas quel poète c'est que Ronsard. Quel poète ! quel poète î quelles ailes ! c'est plus grand que Virgile et ça vaut du Gœthe, au moins par moments, comme éclats lyriques. Ce matin, à 1 heure et demie, je lisais tout haut une pièce qui m'a fait presque mal nerveusement, tant elle me faisait plaisir. C'était comme si l'on m'eût chatouillé la plante des pieds ; nous sommes bons à voir, nous écumons et nous méprisons tout ce qui ne lit pas Ronsard sur la terre. Pauvre grand homme, si son ombre nous voit, doit-elle être contente ! cette idée me fait regretter les Champs- Elysées des anciens : c'eût été bien doux d'aller causer avec ces bons vieux que l'on a tant aimés pendant que l'on vivait. Comme les anciens avaient arrangé l'existence d'une façon tolérable ! Donc nous avons encore pour deux ou trois mois de dimanches enthousiasmés. Cet horizon me fait grand bien, et de loin jette un reflet ardent sur mon travail. J'ai assez bien travaillé cette semaine. J'irai à Paris cinq ou six jours dans trois semaines environ, lorsque je serai à un point d'arrêt. Adieu [ ].
(1) 9 février 1852.
* A LA MÊME
[Croisset] Mercredi, 1 heure de nuit [3 mars 1852] (•).
Laisse donc là toutes tes corrections (^) : la chose est risquée, qu'elle le soit. [ ]
Je viens de relire pour mon roman plusieurs livres d'enfant ; je suis à moitié fou ce soir de tout ce qui a passé aujourd'hui devant mes yeux, depuis de vieux keepsakes jusqu'à des récits de naufrages et de flibustiers. J'ai retrouvé des vieilles gravures que j'avais coloriées à sept et huit ans et que je n'avais pas revues depuis. Il y a des rochers peints en bleu et des arbres en vert. J'ai reéprouvé devant quelques-unes (un hiver canaque dans les glaces entre autres) des terreurs que j'avais eues étant petit ; je voudrais je ne sais quoi pour me distraire, j'ai presque peur de me coucher. Il 5^ a une histoire de matelots hollandais dans la mer glaciale, avec des ours qui les assaillent dans leur cabane (cette image m'empêchait de dormir autrefois), et des pirates chinois qui pillent un temple à idoles d'or. Mes voyages, mes souvenirs d'enfant, tout se colore l'un de l'autre, se met bout à bout, danse avec de prodigieux flamboiements et monte en spirale.
J'ai lu aujourd'hui deux volumes de Bouilly : pauvre humanité ! que de bêtises lui sont passées par la cervelle depuis qu'elle existe !
Voilà deux jours que je tâche d'entrer dans des rêves de jeunes filles et que je navigue pour cela dans les océans laiteux de la littérature à castels, troubadours à toques de velours et plumes blanches ; fais-moi penser à te parler de cela, tu peux me donner là-dessus des détails précis qui me manquent. Adieu, à bientôt donc. Si lundi à 10 heures je ne suis pas chez toi, ce sera pour mardi. Mille baisers.
* A LA MÊME
[Croisset] Nuit de samedi, 1 heure [20-21 mars 1852.]
J'ai été d'abord deux jours sans rien faire, fort ennuyé, fort désoeuvré, très endormi ; puis j'ai remonté mon horloge à tour de bras, et ma vie maintenant a repris le tic tac de son balancier ; j'ai rempoigné cet étemel grec, dont je viendrai à bout dans quelques mois, car je me le suis juré, et mon roman qui sera fini Dieu sait quand ! Il n'y a rien d'effrayant et de consolant à la fois comme une œuvre longue devant soi, on a tant de blocs à remuer et de si bonnes heures à passer ! Pour le moment je suis dans les rêves de jeune fille jusqu'au cou. Je suis presque fâché que tu m'aies conseillé de lire les mémoires de M™<^ Lafarge, car je vais probablement suivre ton avis, et j'ai peur d'être entraîné plus loin que je ne veux. Toute la valeur de mon livre, s'il y en a une, sera d'avoir su marcher droit sur un cheveu, suspendu entre le double abîme du lyrisme et du vulgaire (que je veux fondre dans une analyse narrative). Quand je pense à ce que cela peut être, j'en ai des éblouisse-
(1) .\vant cette lettre, trois autres, à Louise Colet, des 22 et 29 février et \^' mars 1852, demeurent inédites.
(2) Corrections pour son poème La Colonie de Metiray, couronné par l'Académie française dans sa séance du 19 août 1852.
ments, mais lorsque je songe ensuite que tant de beauté m'est confiée, à moi, j'ai des coliques d'épouvante à fuir me cacher n'importe où. Je travaille comme un mulet depuis quinze longues années. J'ai vécu toute ma vie dans cet entêtement de maniaque, à l'exclusion de mes autres passions que j'enfermais dans des cages, et que j'allais voir quelquefois seulement pour me distraire. Oh ! si je fais jamais une belle œuvre, je l'aurai bien gagnée. Plût à Dieu que le mot impie de Buffon fût vrai ! je serais sûr d'être un des premiers.
Il y a aujourd'hui 8 jours à cette heure, je m'en allais de chez toi [ ]. Comme
le temps passe ! [ ]
Tu as fait vis-à-vis de Bouilhet quelque chose qui m'a été au cœur. C'était bien bon (et bien habile !) ; c'aura été son premier succès, à ce pauvre Bouilhet, il se rappellera cette soirée toute sa vie (^) ; ma muse intérieure t'en bénit, et envoie à ton âme son plus tendre baiser. Non, je ne t'oublierai pas, quoi qu'il advienne, et je reviendrai à ton affection à travers toutes les autres ; tu seras un carrefour, un point d'intersection de plusieurs entrecroisements (je tombe dans le Sainte- Beuve : sautons). Et d'ailleurs, est-ce qu'on oublie quelque chose, est-ce que rien se passe, est-ce qu'on peut se détacher de quoi que ce soit? Les natures les plus légères elles-mêmes, si elles pouvaient réfléchir un moment, seraient étonnées de tout ce qu'elles ont conservé de leur passé ; il y a des constructions souterraines à tout, ce n'est qu'une question de surface et de profondeur. Sondez et \'ous trouverez. Pourquoi a-t-on cette manie de nier, de conspuer son passé, de songer d'hier et de vouloir toujours que la religion nouvelle efface les anciennes? Quant à moi, je jure, devant toi que j'aime, que j'aime encore tout ce que j'ai aimé, et que, quand j'en aimerais une autre, je t'aimerai toujours. Le cœur dans ses affections comme l'humanité dans ses idées s'étend sans cesse en cercles plus élargis. De même que je regardais, il y a quelques jours, mes petits livres d'enfant, dont je me rappelais nettement toutes les images, quand je regarde mes années disparues, j'y retrouve tout, je n'ai rien arraché, rien perdu ; on m'a quitté, je n'ai rien délaissé ; successivement j'ai eu des amitiés vivaces qui se sont dénouées les unes après les autres ; ils ne se souviennent plus de moi, je me souviens toujours ; c'est la complexion de mon esprit, dont l'écorce est dure. J'ai les nerfs enthousiastes avec le cœur lent, mais peu à peu la vibration descend et elle reste au fond. [ ]
Adieu, je vais me coucher ; à demain. 0 ! Dieu des songes, fais-moi rêver ma Dulcinée ! As-tu remarqué quelquefois le peu d'empire de la volonté sur les rêves, comme il est libre, l'esprit dans le sommeil, et où il va?
Dimanche [21 mars 1852.]
J'ai écrit à Pradier pour le concours (^) dès lundi dernier ; quant à Sénard, je le connais trop peu pour lui rien recommander, je ne l'ai vu que deux fois et dans des visites payées, pour les affaires de mon beau-frère ; je connais ses gendres, mais les ricochets n'iraient pas jusque-là.
(1) Lecture, chez Louise Colet, du quatrième chant de MelcBtiis, par M"" Roger des Genettes, à haute voix devant un public choisi, et en présence de l'auteur. Voir M™« des Genettes : Quelques Lettres (Paris, 1894), p. 6, etc.
(2) Le concours de poésie ouvert par l'Académie, où Louise Colet présenta son poème.
Je crois du reste qu'il connaît peu d'académiciens ; sa société était celle de l'archevêque de Paris et de Cavaignac, l'année dernière. Quant à Berryer, ils doivent être mal ensemble. Je voudrais bien que tu réussisses, j'y attache une idée superstitieuse puisque j'y ai travaillé un peu moi-même ; fasse le ciel que je ne t'aie pas porté malheur !
Voici le résultat de notre délibération relativement à ton article (^). Ces messieurs de là-bas sont évidemment peu gracieux pour nous ; malgré les beUes promesses d'articles, etc., rien ou presque rien n'a eu lieu. Gautier, qui en devait faire un dans la Presse, n'en a pas fait et n'en fera pas. Max sera seul cet été à la Revue, sans influence artistique supérieure ; nous verrons ce qu'il fera alors et s'il est complètement perdu pour nous, ce que je pense à peu près. D'ici là, Bouilhet ne veut lui donner aucune prise à rien, qu'il ne puisse articuler aucun grief contre lui-même en dedans, qu'il se croie toujours le patron et le fil conducteur de cette électricité qu'il ne conduit pas du tout. Comprends-tu bien ce que nous voulons dire? Bouilhet ne sait comment te remercier et s'excuser de refuser ton service ; je me suis chargé d'entortiller la chose de précautions oratoires. Quoique je n'aie pas été d'abord de son avis, je le crois en effet plus prudent et plus fort au fond. Ainsi, attendons jusqu'au bout. Quant à lui, je suis curieux du dénouement et je le présage pitoyable. Merci donc, pauvre chère amie. Nous t'envoyons un tas de baisers de reconnaissance. F 1
* A LA MÊME
[Croisset] Samedi soir, minuit et demi [27 mars 1852 ]
Tu aurais pu, chère Louise, te dispenser de te piquer pour ma malheureuse plaisanterie sur d'Arpentigny i^). Je n'étais pas convaincu qu'elle fût spirituelle, mais je ne me doutais guère qu'elle fût blessante, et atroce surtout. Est-ce là ce qui avait rendu ta lettre si triste?
Tu n'as guère le mot pour rire si de semblables sottises t'importent ; moi je ris de tout, même de ce que j'aime le mieux ; il n'est pas de choses, faits, sentiments ou gens, sur lesquels je n'aie passé naïvement ma bouffonnerie, comme un rouleau de fer à lustrer les pièces d'étoffes ; c'est une bonne méthode, on voit ensuite ce qui en reste ; il est trois fois enraciné dans vous le sentiment que vous y laissez, en plein vent, sans tuteur ni fil de fer, et débarrassé de toutes ces convenances, si utiles pour faire tenir debout les pourritures. Est-ce que la parodie même siffle jamais? Il est bon et il peut même être beau de rire de la vie, pourvu qu'on vive ; il faut se placer au-dessus de tout et placer son esprit au-dessus de soi-même, j'entends la liberté de l'idée, dont je déclare impie toute limite. Si cette longue glose pédantesque ne te satisfait pas, je te demande pardon de ma maladresse [ ].
(1) Louise Colet avait offert d'écrire un article sur Melœnis, affirmant pouvoir le publier dans la Revue de Paris.
(2) Dans sa lettre du 21 mars (fragment inédit), Flaubert avait dit que d'Arpentigny lui enviait »sa place» auprès de Louise Colot, et que celle-ci, par égards pour l'âge du capitaine, devrait consentir à la lui abandonner un peu, que lui-niéine n'y voyait pas d'inconvénients.
N'importe, tu m'as dit, il y a aujourd'hui quinze jours, sur le Pont-Royal en allant dîner, un mot qui m'a fait bien plaisir, à savoir que tu t'apercevais qu'il n'y avait rien de plus faible que de mettre en art des sentiments personnels. Suis cet axiome pas à pas, ligne par ligne, qu'il soit toujours inébranlable en ta conviction, en disséquant chaque fibre humaine et en cherchant chaque synonyme de mot, et tu verras ! tu verras ! comme ton horizon s'agrandira, comme ton instrument ronflera et quelle sérénité t'emplira. Refoulé à l'horizon, ton cœur l'éclairera du fond au lieu de t'éblouir sur le premier plan ; toi disséminée en tous, tes personnages vivront et au lieu d'une éternelle personnalité déclamatoire, qui ne peut même se continuer nettement faute de détails précis qui lui manquent toujours, à cause des travestissements qui la déguisent, on verra dans tes œuvres des foules humaines.
Si tu savais combien de fois j'ai souffert de cela en toi, combien de fois j'ai été blessé de la poétisation de choses que j'aimais mieux à leur état simple ! Quand je t'ai vu pleurer à la lecture des lettres d'amour, faite par M^^^ Roger, toutes mes pudeurs ont rougi. Nous valions mieux l'un et l'autre, et nous sommes là maigrement idéalisés. Qu'est-ce que ça intéressera? A qui ressemble cet homme? Pourquoi prendre l'éternelle figure insipide du poète qui, plus elle sera ressemblante au type, plus elle se rapprochera d'une abstraction, c'est-à-dire de quelque chose d'anti-artistique, d'anti-plastique, d'anti-humain, d'anti-poétique par conséquent, quelque talent de mots d'ailleurs que l'on y mette ; il y aurait un beau livre à faire sur la littérature probante ; du moment que vous prou\-ez, vous mentez. Dieu sait le commencement et la fin ; l'homme, le milieu ; l'Art, comme Lui dans l'espace, doit rester suspendu dans l'infini, complet en lui-même, indépendant de son producteur ; et puis on se prépare par là dans la vie et dans l'Art de terribles mécomptes ; vouloir se chauffer les pieds au soleil, c'est vouloir tomber par terre ; respectons la lyre, elle n'est pas faite pour un homme, mais pour l'Homme.
Me voilà bien humanitaire ce soir, moi que tu accuses de tant de personnalité. Je veux dire que tu t'apercevras bientôt, si tu suis cette voie nouvelle, que tu as acquis tout à coup des siècles de maturité et que tu prendras en pitié l'usage de se chanter soi-même : cela réussit une fois dans un cri, mais quelque lyrisme qu'ait Byron par exemple, comme Shakespeare l'écrase à côté avec son impersonnalité surhumaine. Est-ce qu'on sait seulement s'il était triste ou gai? L'artiste doit s'arranger de façon à faire croire à la postérité qu'il n'a pas vécu ; moins je m'en fais une idée et plus il me semble grand ; je ne peux rien me figurer sur la personne d'Homère, de Rabelais, et quand je pense à Michel-Ange, je vois de dos seulement im vieillard de stature colossale, sculptant la nuit aux flambeaux.
Tu as en toi deux facultés auxquelles il faut donner jeu, une raillerie aiguë, non, une manière déliée de voir, je veux dire, et une ardeur méridionale de passion vitale, quelque chose de tes épaules dans l'esprit. [ ]
Sitôt que tu sauras une solution définitive pour le prix, écris-moi.
J'ai fini ce soir de débarbouiller la première idée de mes rêves de jeune fille ; j'en ai pour quinze jours encore à naviguer sur ces lacs bleus, après quoi j'irai au bal et passerai ensuite un. hiver pluvieux, que je clorai par une grossesse — et le tiers de mon livre à peu près sera fait.
A propos de bal, j'ai fait une débauche mercredi dernier, j'ai été à Rouen, au concert, entendre Allard le violoniste, et j'en ai vu là des balles ! c'était la haute société ; quelles têtes que celles de mes compatriotes ! j'ai retrouvé là des visages oubliés depuis douze ans, et que je 'voyais quand j'allais au spectacle, en rhétorique. J'ai reconnu du monde que je n'ai pas salué, lequel a fait de même ; c'était très fort de part et d'autre. Le plaisir d'entendre de fort belle musique très bien jouée a été compensé par la vue des gens qui le partageaient avec moi. — Lis-tu la Bretagne? Les deux premiers chapitres sont faibles.
Adieu, demain je clorai ma lettre quand Bouilhet sera venu. Mille baisers [ ]
à toi.
Tu n'as pas besoin de m'envoj'er les mémoires de Lafarge ; je les demanderai ici. — Bouilhet t'a écrit hier et te re-embrasse.
Encore adieu, mille caresses.
* A LA MEME
Samedi, 4 heiires [3 avril 1852.]
Je ne sais si c'est le printemps, mais je suis prodigieusement de mauvaise humeur, j'ai les nerfs agacés comme des fils de laiton. Je suis en rage sans savoir de quoi. C'est mon roman peut-être qui en est cause. Ça ne va pas, ça ne marche pas ; je suis plus lassé que si je roulais des montagnes. J'ai dans des moments envie de pleurer. Il faut ime volonté surhumaine pour écrire, et je ne suis qu'un homme. Il me semble quelquefois que j'ai besoin de dormir pendant six mois de suite. Ah ! de quel œil désespéré je les regarde, les sommets de ces montagnes où mon désir voudrait monter ! Sais-tu dans huit jours combien j'aurai fait de pages, depuis mon retour de Paris? — vingt — vingt pages en un mois et en travaillant chaque jour au moins sept heures ; et la fin de tout cela? le résultat? Des amertumes, des humiliations internes, rien pour se soutenir que la férocité d'une fantaisie indomptable ; mais je vieillis, et la vie est courte.
Ce que tu as remarqué dans la Bretagne est aussi ce que j'aime le mieux. Une des choses dont je fais le plus de cas, c'est mon résumé d'archéologie celtique, et qui [en est] véritablement ime exposition complète en même temps que la critique. La difficulté de ce livre consistait dans les transitions, et à faire un tout d'une foule de choses disparates : il m'a donné beaucoup de mal, c'est la première chose que j'aie écrite péniblement (je ne sais où cette difficulté de trouver le mot s'arrêtera, je ne suis pas inspiré, tant s'en faut) ; mais je suis complètement de ton avis quant aux plaisanteries, vulgarités, etc., elles abondent ; le sujet y était pour beaucoup : songe ce que c'est que d'écrire un voyage où l'on a pris d'avance le parti de tout raconter. Que je t'embrasse à pleins bras, sur les deux joues, sur le cœur, pour quelque chose qui t'a échappé et qui m'a flatté profondément. Tu ne trouves pas la Bretagne une cho.se assez hors ligne pour être montrée à Gautier et tu voudrais que la première impression qu'il eût de moi fût violente. Il vaut mieux s'abstenir, tu me rappelles à l'orgueil. Merci ' [ ]
* A LA MÊME
Croisset, jeudi, 4 heures du soir [15 avril 1852.] (')
Je t'écris avec grand'peine, car j'ai depuis hier un rhumatisme dans l'épaule droite qui ne va qu'en empirant d'heure en heure ; ce sont les pluies de la Grèce, les neiges du Parnasse et toute l'eau qui m'a ruisselé sur le corps dans le sacré vallon, qui se font ainsi souvenir d'elles. Je souffre raisonnablement et suis pas mal irrité. [ ]
Le travail remarche un peu, me voilà à la fin revenu du dérangement que m'a causé mon petit voyage à Paris. Ma vie est si plate qu'un grain de sable la trouble, il faut que je sois dans une immobilité complète d'existence pour pouvoir écrire. Je pense mieux couché sur le dos et les yeux fermés. Le moindre bruit se répète en moi avec des échos prolongés qui sont longtemps avant de mourir, et plus je vais, plus cette infirmité se développe ; quelque chose, de plus en plus, s'épaissit en moi qui a peine à couler. Quand mon roman sera fini, je t'apporterai mon manuscrit complet par curiosité, tu verras par quelle mécanique compliquée j'arrive à faire une phrase.
L'histoire de M™^ R. [Roger des Genettes] m'a réjoui profondément (l'infortuné (2) n'en sait rien encore, il est à Cany au sein de ses Lares, voilà fort longtemps que je ne l'ai vu, je le régalerai de la chose dimanche). Tu me dis que si tu étais homme, tu serais indigné de voir une femme te préférer une médiocrité (^). 0 femme ! ô femme poète ! que tu sais peu le cœur des mâles ! On n'a pas dix-huit ans que l'on a déjà éprouvé en cette matière tant de renfoncements que l'on y est devenu insensible. On traite les femmes comme nous traitons le public, avec beaucoup de déférence extérieure et un souverain mépris en dedans. L'amour humilié se fait orgueil libertin. Je crois que le succès auprès des femmes est généralement une marque de médiocrité, et c'est celui-là pourtant que nous envions tous et qui couronne les autres ; mais on n'en veut pas convenir, et comme on considère très au-dessous de soi les objets de leur préférence, on arrive à cette conviction qu'elles sont stupides, ce qui n'est pas ; nous jugeons à notre point de vue, eUes au leur ; la beauté n'est pas pour la femme ce qu'elle est pour l'homme ; on ne s'entendra jamais là-dessus, ni sur l'esprit, ni sur le sentiment, etc.
Je me suis trouvé une fois avec plusieurs drôles (assez vieux) dans un lieu infâme ; tous certes étaient plus laids que moi, et celui à qui ces dames firent meilleure mine était franchement vilain (explique-moi ça, ô Aristote !), et il n'est pas question ici de dons de l'âme, poésie de langage ou force d'idées, mais du corps, de ce qui est appréciable à l'œil et au reniflement des sens. Interroge n'importe quel ex-bel homme, et demande-lui si, couché quelquefois avec une femme, il en a jamais trouvé, des femmes, qui se soient extasiées sur les lignes de son bras ou les muscles de sa poitrine. Quel abîme que tout cela, et qu'importe le vase, c'est l'ivresse qui est belle (il y a là-dessus un beau vers dans Melcenis) ; l'important c'est de l'avoir. [ ]
(1) Avant cette lettre, une autre à Louise Colet, du 8 avril, reste inédite.
(2) BouUhet.
(3) La «médiocrité» s'appelait, en l'espèce, Louis Énault.
[1852] CORRESPOXDANXE 313
La contemplation de certains bonheurs dégoûte du bonheur : quel orgueil ! C'est quand on est jeune surtout que la vue des félicités vulgaires vous donne la naiisée de la vie : on aime mieux crever de faim que de se gorger de pain noir. Il y a bien des vertus qui n'ont pas d'autre origine [ ].
* A LA MEME
[Croisset] Samedi soir [24 avril 1852.] (■)
Ah ! je suis bien content, ça été un bon réveil, chère Louise, et aujourd'hui que j'ai fini mon ouvrage et qu'il est bonne heure encore, je m'en vais, selon ton désir, bavarder avec toi le plus longtemps possible. Mais d'abord que je commence à t'embrasser fort et sur le cœur, en joie de ton prix, pauvre chérie. Comme je suis heureux qu'il te soit survenu un événement agréable ! La balle du Philosophe s'esquivant au moment où l'on va lire ton nom est d'un comique de haut goût.
Si je n'ai pas répondu plus tôt à ta lettre dolente et découragée, c'est que j'ai été dans un grand accès de travail. Avant-hier, je me suis couché à 5 heures du matin et hier à 3 heures ; depuis lundi dernier j'ai laissé de côté toute autre chose, et j'ai exclusivement toute la semaine pioché ma Bovary, ennuyé de ne pas avancer. Je suis maintenant arrivé à mon bal que je commence lundi ; j'espère que ça ira mieux. J'ai fait depuis que tu m'as vu 25 pages net (25 pages en six semaines), elles ont été dures à rouler, je les lirai demain à Bouilhet. Quant à moi, je les ai tellement travaillées, recopiées, changées, maniées, que pour le moment je n'y vois que du feu ; je crois pourtant qu'elles se tiennent debout. Tu me parles de tes découragements : si tu pouvais voir les miens ! Je ne sais pas comment quelquefois les bras ne me tombent pas du corps de fatigue et comment ma tête ne s'en va pas en bouillie. Je mène une vie âpre, déserte de toute joie extérieure, et où je n'ai rien pour me soutenir qu'une espèce de rage permanente qui pleure quelquefois d'impuissance, mais qui est continuelle. J'aime mon travail d'un amour frénétique et perverti, comme un ascète le cilice qui lui gratte le ventre. Quelquefois quand je me trouve vide, quand l'expression se refuse, quand, après avoir griffonné de longues pages, je découvre n'avoir pas fait une phrase, je tombe sur mon divan et j'y reste hébété dans un marais intérieur d'ennui.
Je me hais et je m'accuse de cette démence d'orgueil qui me fait haleter après la chimère. Un quart d'heure après, tout est changé, le cœur me bat de joie. Mercredi dernier, j 'ai été obligé de me lever pour aller chercher mon mouchoir de poche ; les larmes me coulaient sur la figure. Je m'étais attendri moi-même en écrivant, je jouissais délicieusement, et de l'émotion de mon idée, et de la phrase qui la rendait, et de la satisfaction de l'avoir trouvée ; du moins je crois qu'il y avait de tout cela dans cette émotion, où les nerfs après tout avaient plus de place que
(1) Le timbre de la poste, très lisible, porte 26 avril 1852. C'est le jour de la réception de la lettre. Le samedi est le 24. L'allusion faite au prix (de l'.Aradémie) obtenu par Louise Colet a engagé les éditeurs à restituer la date août 1852, parrc que f.a Colonie de Meltray a été, en effet, rouronnée en séance publique le 19 août. Mais il s'agit ici du vote de la Compagnie, et non de la lecture officielle du palmarès. .Août 1852 est une erreur, et le timbre de la poste fait foi. Au surplus, une piirase inédite de cette même lettre fait allusion au sculpteur Pradier, qui n'est pas encore mort à cette date. Or, Pradier mourut le 5 juin 1852. Si notre lettre était du mois d'août, Flaubert ne parlerait pas de Pradier comme d'une personne vivante.
le reste ; il y en a dans cet ordre de plus élevées, ce sont celles où l'élément sensible n'est pour rien, elles dépassent alors la vertu en beauté morale, tant elles sont indépendantes de toute personnalité, de toute relation humaine. J'ai entrevu quelquefois (dans mes grands jours de soleil), à la lueur d'un enthousiasme qui faisait frissonner ma peau du talon à la racine des cheveux, un état de l'âme ainsi supérieur à la vie, pour qui la gloire ne serait rien, et le bonheur même inutile. Si tout ce qui nous entoure, au lieu de former de sa nature une conjuration permanente pour vous asphyxier dans les bourbiers, vous entretenait au contraire dans un régime sain, qui sait alors s'il n'y aurait pas moyen de retrouver pour l'esthétique ce que le stoïcisme avait inventé pour la morale. L'art grec n'était pas un art, c'était la constitution radicale de tout un peuple, de toute une race, du pays même. Les montagnes y avaient des lignes tout autres et étaient de marbre pour les sculpteurs, etc.
Le temps est passé du Beau. L'humanité, quitte à y revenir, n'en a que faire pour le quart d'heure. Plus il ira, plus l'Art sera scientilique, de même que la science deviendra artistique ; tous deux se rejoindront au sommet après s'être séparés à la base. Aucune pensée humaine ne peut prévoir maintenant à quels brillants soleils psychiques écloront les œuvres de l'avenir. En attendant nous sommes dans un corridor plein d'ombres, nous tâtonnons dans les ténèbres. Nous manquons de levier ; la terre nous glisse sous les pieds, le point d'appui nous fait défaut à tous, littérateurs et écrivailleurs que nous sommes. A quoi ça sert-il? A quel besoin répond ce bavardage? De la foule à nous, aucun lien : tant pis pour la foule, tant pis poiir nous surtout. Mais comme chaque chose a sa raison, et que la fantaisie d'un individu me parait tout aussi légitime que l'appétit d'un million d'hommes, et qu'elle peut tenir autant de place dans le monde, il faut, abstraction faite des choses et indépendamment de l'humanité qui nous renie, vivre pour sa vocation, monter dans sa tour d'ivoire, et là, comme une bayadère dans ses parfums, rester seuls dans nos rêves. J'ai parfois de grands ennuis, de grands vides, des doutes qui me ricanent à la figure au milieu de mes satisfactions les plus naïves : eh bien ! je n'échangerais tout cela pour rien, parce qu'il me semble en ma conscience que j'accomplis mon devoir, que j'obéis à une fatalité supérieure, que je fais le Bien, que je suis dans le Juste.
Causons un peu de Graziella ; c'est un ouvrage médiocre, quoique la meilleure chose que Lamartine ait faite en prose. Il y a de jolis détails, le vieux pêcheur couché sur le dos avec les hirondelles qui rasent ses tempes, Gr[aziellal attachant son amulette au lit, travaillant au corail, deux ou trois belles comparaisons de la nature, telles qu'un éclair par intervalles qui ressemble à un clignement d'œil, voilà à peu près tout. Et d'abord, pour parler clair, la b...-t-il ou ne la b...-t-il pas? Ce ne sont pas des êtres humains, mais des mannequins. Que c'est beau ces histoires d'amour, où la chose principale est tellement entourée de mystère que l'on ne sait à quoi s'en tenir, l'union sexuelle étant reléguée systématiquement dans l'ombre comme boire, manger, pisser, etc. Le parti pris m'agace. Voilà un gaillard qui vit continuellement avec une femme qui l'aime et qu'il aime, et jamais un désir ! Pas un nuage impur ne vient obscurcir ce lac bleuâtre. O hypocrite ! s'il avait raconté l'histoire vraie, que c'eût été plus beau ! Mais la vérité demande des mâles plus velus que
M. de Lamartine ; il est plus facile en effet de dessiner un ange qu'une femme : les ailes cachent la bosse. Autre chose : c'est dans un désespoir qu'il visite Pompéi, le Vésuve, etc., ce qui était une manière bien intelligente de s'instruire par parenthèse, et là pas un mot d'émotion ; tandis que nous avons pa.ssé en commençant par l'éloge de Saint-Pierre de Rome, œuvre glaciale et déclamatoire, mais qu'il faut admirer. C'est dans l'ordre, c'est une idée reçue. Rien dans ce livre ne vous prend aux entrailles ; il y aurait eu moyen de faire pleurer avec Cecco, le cousin dédaigné ; mais non, et à la lin aucun arrachement ; par exemple, l'exaltation intentionnelle de la simplicité (des classes pauvres, etc.) au détriment du brUlant des classes aisées, l'ennui des grandes villes !
Mais c'est que Naples n'est pas ennu\'eux du tout, il y a de charmantes femelles et pas cher, le sieur Lamartine tout le premier en profitait, et celles-là sont aussi poétiques dans la rue de Tolède que sur la Marghellina. Mais non, il faut faire du convenu, du faux. Il faut que les dames vous lisent. O mensonge ! mensonge ! que tu es bête !
Il y aurait eu moyen de faire un beau livre avec cette histoire, en nou.s montrant ce qui s'est sans doute passé. Un jeune homme à Naples, par hasard, au milieu de ses autres distractions, couchant avec la fille d'un pécheur et l'envoyant promener ensuite, laquelle ne meurt pas, mais se console, ce qui est plus ordinaire et plus amer. (La fin de Candide est pour moi la preuve criante d'un génie de premier ordre. La griffe du lion est marquée dans cette conclusion tranquille, bête comme la vie.) Cela eût exigé une indépendance de personnalité que Lamartine n'a pas, ce coup d'œil médical de la vie, cette \'ue du Vrai enfin qui est le seul moyen d'arriver à de grands effets d'émotion. A propos d'émotion, un dernier mot : avant la pièce de vers finale il a eu soin de nous dire qu'il l'a écrite tout d'une seule haleine et en pleurant. Quel joli procédé poétique ! Oui, je le répète, il y avait là de quoi faire un beau livre, pourtant.
Je suis bien de l'avis du Philosophe relativ'ement aux vers de Gautier ; ils sont très faibles, et l'ignorance des gens de lettres est monstrueuse. Melanis a paru une œuvre érudite : il n'y a pas un bachelier qui ne devrait savoir tout cela ! mais est-ce qu'on lit, est-ce qu'on a le temps? Qu'est-ce que ça leur fait? On patauge à tort et à travers. On est loué par ses amis, on perd la tête, on s'enfonce dans une obésité de l'esprit que l'on prend pour de la santé ! C'était pourtant un homme né, ce bon Gautier, et fait pour être un artiste exquis. Mais le journalisme, le courant commun, la misère (non, ne calomnions pas ce lait des forts), le putinage d'esprit plutôt, car c'est cela, l'ont abaissé souvent au niveau de ses confrères. Ah ! que je serais content si une plume grave comme celle du Philosophe, qui est un homme sévère (de style), leur donnait un jour une bonne fessée, à tous ces charmants messieurs !
Je reviens à Graziella. Il y a un paragraphe d'une grande page tout en infinitif : «se lever matin, etc.. ». L'homme qui adopte de pareilles tournures a l'oreille fausse, ce n'est pas un écrivain. Jamais de ces vieilles phrases à muscles saillants, cambrés, et dont le talon sonne. J'en conçois pourtant un, moi, un style, un style qui serait beau, que quelqu'un fera à quelque jour, dans dix ans ou dans dix siècles, et qui .serait rythmé comme le vers, précis comme le langage des sciences, et avec
des ondulations, des renflements de violoncelle, des aigrettes de feu. Un style qui vous entrerait dans l'idée comme un coup de stylet, et où votre pensée enfin voguerait sur des surfaces lisses, comme lorsqu'on file dans un canot avec bon vent arrière. La prose est née d'hier, voilà ce qu'il faut se dire. Le vers est la forme par excellence des littératures anciennes. Toutes les combinaisons prosodiques ont été faites, mais celles de la prose, tant s'en faut ! [ ]
Tu me dis que je t'ai envoyé des réflexions curieuses sur les femmes, et qu'elles sont peu libres d'elles (les femmes). Cela est vrai; on leur apprend tant à mentir, on leur conte tant de mensonges ! Personne ne se trouve jamais à même de leur dire la vérité, et quand on a le malheur d'être sincère, elles s'exaspèrent contre cette étrangeté ! Ce que je leur reproche surtout, c'est leur besoin de poétisation. Un homme aimera sa lingère et il saura qu'elle est bête, qu'il n'en jouira pas moins ; mais si une femme aime un goujat, c'est un génie méconnu, une âme d'élite, etc., si bien que, par cette disposition naturelle à loucher, elles ne voient pas le vrai quand il se rencontre, ni la beauté là où elle se trouve. Cette infériorité (qui est au point de vue de l'amour en soi une supériorité) est la cause des déceptions dont elles se plaignent tant ! Demander des oranges aux pommiers leur est une maladie commune.
Maximes détachées : Elles ne sont pas franches avec elles-mêmes, elles ne s'avouent pas leurs sens, elles prennent leur cul pour leur cœur, et croient que la lune est faite pour éclairer leur boudoir.
Le cynisme, qui est l'ironie du vice, leur manque, ou quand elles l'ont, c'est une affectation.
La courtisane est un mythe. Jamais une femme n'a inventé une débauche.
Leur cœur est un piano où l'homme, artiste égoïste, se complaît à jouer des airs qui le font briller, et toutes les touches parlent. Vis-à-vis de l'amour en effet, la femme n'a pas d'arrière-boutique, elle ne garde rien à part pour elle comme nous autres, qui, dans toutes nos générosités de sentiment, réservons néanmoins toujours in petto un petit magot pour notre usage exclusif. [ ]
Mes voyages à Paris, qui n'ont plus que toi pour attrait, sont dans ma vie comme des oasis où je vais boire et secouer sur tes genoux la poussière de mon travail. En ma pensée, il chatoient dans le lointain baignés d'une lumière joyeuse. Si je ne les renouvelle pas plus souvent, c'est par sagesse et qu'ils me dérangent trop. Mais prends patience, tu m'auras plus tard plus longuement. [ ]
* A LA MÊME
Croisset, samedi soir, minuit [8-9 mai 1852] (').
Le sonnet ^) sera excellent avec deux ou trois petites corrections.
Quel odorant bien-être !
Son chant me berce et me pénètre, etc.
Du reste l'inspiration est bonne. [ ]
(1) .Avant cette lettre, une autre à la même, du 2 mai, est inédite.
(2) he Printemps. {Ce qui est dans le cœur des femmes, p. 31.)
Je suis bien aise que tu sois de mon avis relativement aux corrections. Change les terminaisons en in et ave, crois-moi.
A propos de d'Herbin (^), ton mariage avec lui a été annoncé mercredi dernier dans le Nonvelliste, journal de Rouen. Sais-tu cela?
Cette rectitude du cœur dont tu parles n'est que la même justesse d'esprit que je porte, je crois, dans les questions d'Art. Je n'adopte pas, quant à moi, toutes ces distinctions de coeur, d'e.sprit, de forme, de fond, d'âme ou de corps : tout est lié dans l'homme. Il fut un temps où tu me regardais comme un égoïste jaloux qui se plaisait dans la rumination perpétuelle de sa propre personnalité. C'est là ce que croient ceux qui voient la surface ; il en est de même de cet orgueil qui révolte tant les autres et que payent pourtant de si grandes misères. Personne plus que moi n'a au contraire aspiré les autres. J'ai été humer des fumiers inconnus, j'ai eu compassion de bien des choses où ne s'attendrissaient pas les gens sensibles. Si la Bovary vaut quelque chose, ce livre ne manquera pas de cœur. L'ironie pourtant me semble dominer la vie. D'où vient que quand je pleurais j'ai été souvent me regarder dans la glace pour me voir. Cette disposition à planer sur soi-même est peut-être la source de toute vertu. Elle vous enlève à la personnalité, loin de vous y retenir. Le comique arrivé à l'extrême, le comique qui ne fait pas rire, le lyrisme dans la blague, est pour moi tout ce qui me fait le plus envie comme écrivain. Les deux éléments humains sont là. Le Malade imaginaire descend plus loin dans les mondes intérieurs que tous les Agamemnons. Le «N'y aurait-il pas du danger à parler de toutes ces maladies? » vaut le «Qu'il mourût !»
Mais que l'on fasse jamais comprendre cela aux pédants ! C'est une chose drôle du reste comme je sens bien le comique en tant qu'homme et comme ma plume s'y refuse ! J'y converge de plus en plus à mesure que je deviens moins gai, car c'est là la dernière des tristesses. J'ai des idées de théâtre depuis quelque temps et l'esquisse incertaine d'un grand roman métaphysique, fantastique et gueulard qui m'est tombé dans la tête il y a une quinzaine de jours. Si je m'y mets dans cinq ou six ans, que [se] passera-t-il depuis cette minute où je t'écris jusqu'à celle où l'encre se séchera sur la dernière rature? du train dont je vais, je n'aurai fini la Bovary que dans un an. Peu m'importe six mois de plus ou de moins ! mais la vie est courte. Ce qui m'écrase parfois, c'est quand je pense à tout ce que je voudrais faire avant de crever, qu'il y a déjà quinze ans que je travaille sans relâche d'une façon âpre et continue, et que je n'aurai jamais le temps de me donner à moi-même l'idée de ce que je voulais faire.
J'ai lu dernièrement tout VEnfer de Dante (en français) ; cela a de grandes allures, mais que c'est loin des poètes universels qui n'ont pas chanté, eux, leur haine de village, de caste ou de famille ! Pas de plan ! Que de répétitions ! Un souffle immense par moments, mais Dante est, je crois, comme beaucoup de belles choses
(1) Le Nouvelliste du 6 mai annonçait : « Il est aussi question du mariage de M. Cousin avec M™« veuve Louise Colet, dont la tête est ceinte de nombreuses palmes académiques.» (Hippolyte Colet était mort un an auparavant, en mai 1851.) Et la phrase de Flaubert s'explique de la façon suivante : il s'agit de corrections proposées par lui et discutées avec son amie pour une comédie en prose, L'Institutrice, qui fut publiée seulement en 1854. Or, d'Herbin était, dans la rédaction primitive, le nom d'un des personnages de la pièce. Et Flaubert, le 2 mai, avait conseillé à Louise Colet de modifier ce nom, dont la terminaison à elle seule, sans parler de certaines ressemblances de caractère, rappelait trop Victor Cousin.
consacrées, Saint-Pierre de Rome, par exemple, qui ne lui ressemble guère, par parenthèse. On n'ose pas dire que ça vous embête. Cette œuvre a été faite pour un temps et non pour tous les temps, elle en porte le cachet ; tant pis pour nous qui l'entendons moins ; tant pis pour elle qui ne se fait pas comprendre !
Je viens de lire quatre volumes des Mémoires d' outre-tombe, cela dépasse sa réputation ; personne n'a été impartial pour Chateaubriand, tous les partis lui en ont voulu ; il y aurait une belle critique à faire sur ses œuvres. Quel homme c'eût été, sans sa poétique ! comme elle l'a rétréci ; que de mensonges, de petitesses î Dans Gœthe il ne voit que Werther, qui n'est qu'une des mansardes de cet immense génie. Chateaubriand est comme Voltaire, ils ont fait (artistiquement) tout ce qu'ils ont pu pour gâter les plus admirables facultés que le bon Dieu leur avait données. Sans Racine, Voltaire eût été un grand poète, et sans Fénelon, qu'eût fait l'homme qui a fait Velléda et René' Napoléon était comme eux : sans Louis XIV, sans ce fantôme de monarchie qui l'obsédait, nous n'aurions pas eu le galvanisme d'une société déjà cadavre. Ce qui fait les figures de l'antiquité si belles, c'est qu'elles étaient originales : tout est là, tirer de soi. Maintenant par combien d'étude il faut passer pour se dégager des livres et qu'il en faut lire ! il faut boire des océans et les repisser.
Puisque tu admires tant la belle périphrase du père de Pongerville, « le tapis qu'à grands frais Babylone a tissé )^ je pourrai t'apporter un acte d'une tragédie que nous avions commencée il y a cinq ans, Bouilhet et moi, sur La Découverte de la vaccine (i), où tout est de ce calibre, et mieux. J'avais à cette époque beaucoup étudié le théâtre de Voltaire que j'ai analysé scène par scène d'un bout à l'autre. Nous faisions des scénarios, nous lisions quelquefois, pour nous faire rire, des tragédies de Marmontel, et c'a été une excellente étude. Il faut lire le mauvais et le sublime, pas de médiocre. Je t'assure que, comme style, les gens que je déteste le plus m'ont peut-être plus servi que les autres. Que dis-tu de ceci pour dire un bonnet grec :
Pour sa tête si chère Le commode ornement dont la Grèce est la mère,
et pour dire noblement qu'une femme gravée de la petite vérole ressemble à une écumoire :
D'une vierge par lui [le fléau], j'ai vu le doux visage
Horrible désormais nous présenter l'image
De ce meuble vulgaire, en mille endroits percé,
Dont se sert la matrone en son zèle empressé,
Lorsqu'aux bords onctueux de l'argile écumante •
Frémit le suc des chairs en [sa] mousse bouillante.
Voilà de la poésie, ou je ne m'y connais pas, et dans les règles encore. [ ]
La lettre de la mère Hugo est très gentille. Je te la renvoie, elle m'a causé une impression très profonde, et à Bouilhet aussi. Nous connaissons ici un jeune homme qui nourrit pour elle un amour mystique depuis l'exposition de son portrait
(1) Voir Théâtre.
par L. Boulanger, il y a une douzaine d'années au moins. Se doute-t-elle de cela, cette femme qui vit à Paris, qu'elle n'a jamais vu? Chaque chose est un infini, le plus petit caillou arrête la pensée tout comme l'idée de Dieu. Entre deux coeurs qui battent l'un sur l'autre, il y a des abîmes, le néant est entre eux, toute la vie et le reste ; l'âme a beau faire, elle ne brise pas sa solitude, elle marche avec lui ; on se sent fourmi dans un désert et perdu — perdu. — A propos de quoi donc tout cela? Ah ! à propos du portrait de madame Hugo ; c'est bien drôle n'est-ce pas? J'ai été une fois chez elle, en 1845, en revenant de Besançon, où la marraine d'Hugo m'avait fait voir la chambre où il est ne. Cette vieille dame m'avait chargé d'aller porter de ses nouvelles à la famille H. [Hugol. Madame m'a reçu médiocrement ; le grand Hippolyte Lucas est arrivé, et je me suis retiré au bout de six minutes que j'étais assis.
Bouilhet va se mettre à son drame (^) ; au mois d'octobre, il ira habiter Paris. Lui parti, je serai seul ; là commencera ma vieillesse. Tout ce que je connais de la capitale ne me donne pas envie d'y vivre. Paris m'ennuie, on y bavarde trop pour moi. La tentative de séjour que j'y ferai, les quelques mois que j'y passerai pendant deux ou trois hivers, m'en détourneront peut-être pour toujours. Je reviendrai dans mon trou, et j'}' mourrai, sans sortir, moi qui me serai tant promené en idée. Ah, je voudrais bien aller aux Indes et au Japon ! Quand la possibilité m'en viendra, je n'aurai peut-être ni argent ni santé. Physiquement d'ailleurs je me recoquille de plus en plus. La vue de ma bûche qui brûle me fait autant de plaisir qu'un paysage. J'ai toujours vécu sans distractions, il m'en faudrait de grandes. Je suis né avec un tas de vices qui n'ont jamais mis le nez à la fenêtre. J'aime le vin. je ne bois pas. Je suis joueur et je n'ai jamais touché une carte. La débauche me plaît et je vis comme un moine. Je suis mystique au fond et je ne crois à rien.
Mais je t'aime, mon pauvre cœur, et je t'embrasse... rarement ! Vraiment, si je te voyais tous les jours, peut-être t'aimerais-je moins ; mais non, c'est pour longtemps encore, tu vis dans l'arrière-boutique de mon cœur et tu sors le dimanche. Adieu, mille baisers. [ 1
* A LA MEiME.
[Croissct] Samedi à dimanche, 1 heure matin [15-16 mai 1852.]
La nuit de dimanche me prend au milieu d'une page qui m'a tenu toute la journée et qui est loin d'être finie. Je la quitte pour t'écrire, et d'ailleurs elle me mènerait peut-être jusqu'à demain soir, car comme je suis souvent plusieurs heures à chercher un mot et que j'en ai plusieurs à chercher, il se pourrait que tu passasses encore toute la semaine prochaine si j'attendais la fin. Voilà pourtant plusieurs jours que cela ne va pas trop mal, sauf aujourd'hui où j'ai éprouvé beaucoup d'embarras. Si tu savais ce que je retranche et quelle bouillie que mes manuscrits. Voilà cent vingt pages de faites ; j'en ai bien écrit cinq cents au moins. Sais-tu à quoi j'ai passé tout mon après-midi avant-hier? A regarder la campagne par des
(1) Madame de Moniarcy.
verres de couleur ; j'en avais besoin pour une page de ma Bovary, qui, je crois, ne sera pas une des plus mauvaises. [ ]
Je vais être dérangé cette semaine par l'arrivée de cousines (inconnues) et assez égrillardes, à ce qu'il paraît, du moins l'une d'elles ; ce sont des parentes de Champagne, dont le père est directeur de je ne sais quelles contributions à Dieppe. Ma mère a été les voir avant-hier et hier, jours où je suis resté seul avec l'institutrice. Mais sois sans crainte, ma vertu n'a pas failli et n'a même pas songé à faillir. A le fin de ce mois, ma nièce, la petite de mon frère, va faire sa première communion. Je suis convié à deux dîners et à un déjeuner. Je m'empiffrerai, ça me distraira. Quand on ne .se gorge pas dans ces solennités, qu'y faire? te voUà donc au courant de ma vie extérieure.
Quant à l'intérieure, rien de neuf. J'ai lu Rodogune et Théodore cette semaine. Quelle immonde chose que les commentaires de M. de Voltaire, est-ce bête ! et c'était pourtant un homme d'esprit. Mais l'esprit sert à peu de chose dans les arts, à empêcher l'enthousiasme et nier le génie, voilà tout.
Quelle pauvre occupation que la critique, puisqu'un homme de cette trempe-là nous donne un pareil exemple ; mais il est si doux de faire le pédagogue, de reprendre les autres, d'apprendre aux gens leur métier ! La manie du rabaissement, qui est la lèpre morale de notre époque, a singulièrement favorisé ce penchant dans la gent écrivante ; la médiocrité s'assouvit à cette petite nourriture quotidienne qui, sous des apparences sérieuses, cache le vide. Il est bien plus facile de discuter que de comprendre et de bavarder art, idée du beau, idéal, etc., que de faire le moindre sonnet ou la plus simple phrase. J'ai eu envie souvent de m'en mêler aussi et de faire d'un seul coup un livre sur tout cela ; ce sera pour ma vieillesse, quand mon encrier sera sec. Quel crâne ouvrage il y aurait à écrire sous ce titre : «De l'interprétation de l'antiquité». Ce serait l'œuvre de toute une vie, — et puis à quoi bon? de la musique ! de la musique plutôt ! tournons au rythme, balançonsnous dans les périodes, descendons plus avant dans les caves du cœur.
Cette manie du rabaissement dont je parle est profondément française, pays de l'égaHté et de l'antiliberté, car on déteste la liberté dans notre chère patrie ; l'idéal de l'Etat, selon les socialistes, n'est-il pas une espèce de vaste monstre, absorbant en lui toute action individuelle, toute personnalité, toute pensée, et qui dirigera tout, fera tout? Une tyrannie sacerdotale est au fond de ces cœurs étroits : «Il faut tout régler, tout refaire, reconstituer sur d'autres bases», etc. Il n'est pas de sottises ni de vices qui ne trouvent leur compte à ces rêves. Je trouve que l'homme maintenant est plus fanatique que jamais, mais de lui ; il ne chante autre chose et, dans cette pensée qui saute par delà les soleils, dévore l'espace et bée après l'infini, comme dirait Montaigne ; il ne trouve rien de plus grand que cette misère même de la vie dont elle tâche sans cesse de se dégager. Ainsi la France, depuis 1830, délire d'un réalisme idiot, l'infaillibilité du suffrage universel est prête à devenir un dogme qui va succéder à celui de l'infaillibilité du pape. La force du bras, le droit du nombre, le respect de la foule a succédé à l'autorité du nom, au droit divin, à la suprématie de l'esprit. La conscience humaine ne protestait pas dans l'antiquité, la Victoire était sainte, les dieux la donnaient, eUe était juste. L'homme esclave se méprisait lui-même autant que son maître [ ]. Je défie
aucun dramaturge d'avoir l'audace de mettre en scène sur le boulevard un ouvrier voleur. Non : là il faut que l'ouvrier soit honnête homme, tandis que le monsieur est toujours un gredin ; de même qu'aux Français la jeune fille est pure, car les mamans y conduisent leurs demoiselles. Je crois donc cet axiome vrai, à savoir, que l'on aime le mensonge, mensonge pendant la journée et songe pendant la nuit. Voilà l'homme [ 1.
* A LA MÊME
[Croisset] Dimanche soir, [30 mai 1852] (').
Il faut se méfier des meilleures affections, telle est la morale que je tire de ta lettre. Si le discours (^) de Musset qui m'horripile t'a paru charmant et que tu trouves également charmant ce que j'ai pu faire ou ferai, qu'en conclure?
Mais où se réfugier, mon Dieu ! où trouver un homme? Fierté de soi, conviction de son cœur, admiration du Beau, tout est donc perdu? La fange universelle où l'on nage jusqu'à la bouche emplit donc toutes les poitrines? A l'avenir, et je t'en supplie, ne me parle plus de ce que l'on fait dans le monde, ne m'envoie aucune nouvelle, dispense-toi de tout article, journal, etc. Je peux fort bien me passer de Paris et de tout ce qui s'y brasse ; ces choses me rendent malade, elles me feraient devenir méchant et me renforcent d'autant dans un exclusivisme sombre qui me mènerait à une étroitesse catonienne ; que je me remercie de la bonne idée que j'ai eue de ne pas publier ! Je n'ai encore trempé dans rien ! ma muse (quelque déhanchée qu'elle puisse être) ne s'est point encore prostituée, et j'ai bien envie de la laisser crever vierge, à voir toutes ces véroles qui courent le monde. Comme je ne suis pas de ceux qui peuvent se faire au public et que ce public n'est pas fait pour moi, je m'en passerai : « Si tu cherches à plaire, te voilà déchu », dit Epictète ; je ne déchoirai pas. Le sieur Musset me paraît avoir peu étudié Epictète, et cependant ce n'est pas l'amour de la vertu qui manque dans son discours. Il nous apprend que M. Dupaty était honnête homme et que c'est bien beau d'être honnête homme ; là-dessus, satisfaction générale du public. (Voir GahrieUe, de M. Emile Augier.) L'éloge des qualités morales agréablement entrelacé à celui des qualités intellectuelles et mises ensemble au même niveau, est une des plus belles bassesses de l'art oratoire. Comme chacun croit posséder les premières, du même coup on s'attribue les secondes ! J'ai eu un domestique qui avait l'habitude de prendre du tabac ; je lui ai souvent entendu dire lorsqu'il prisait (pour s'excuser de son habitude) : «Napoléon prisait», et la tabatière en effet établissait certainement une certaine parenté entre eux deux, qui, sans abaisser le grand homme, relevait le goujat dans sa propre estime.
Voyons un peu ce fameux discours : le début est des plus mal écrit, il y a une série de que de quoi faire vingt catogans. Je trouve ensuite du respect qui va l'empêcher de parler (Musset respectant le sieur Dupaty !), la mort prématurée de son
(1) Une autre lettre, du 23 mai, est inédite.
(2) Prononcé à l'Académie française, le 27 mai 1852, en y prenant séance, succédant à Dupaty, vaudevUlistc.
père et une jérémiade anodine sur les révolutions, lesquelles «interrompent pour un moment les relations de société». Quel malheur ! cela me rappelle un peu les filles entretenues après 1848, qui étaient désolées : les gens comme il faut s'en allaient de Paris, tout était perdu ! Il est vrai que, comme contrepoids, arrive l'éloge indirect de l'abolition de la torture, la grande ombre de Calas passe, escortée d'un vers corsé :
Un beau trait nous honore encor plus qu'un beau livre.
Idée reçue et généralement admise, quoique l'un soit plus facile à faire que l'autre. J'ai pris bien des petits verres, dans ma jeunesse, avec le sieur Louis Fessard, mon maître de natation, lequel a sauvé quarante à quarante-six personnes d'une mort imminente et au péril de ses jours. Or, comme il n'y a pas quarante-six beaux livres dans le monde, depuis qu'on en fait, voilà un drôle qui, à lui tout seul, enfonce dans l'estime d'un poète tous les poètes. — Continuons :
Eloge des écoliers reconnaissants envers leurs maîtres (flatterie indirecte aux professeurs ci-présents), et de rechef épigramme sur la liberté : utile dulci, c'est le genre.
Enfin, une phrase est fort belle : « Le murm.ure de l'Océan, qui troublait encore cette tête ardente, se confondit dans la musique et un coup d'archet l'emporta. » Mais c'est l'Océan et la musique qui sont cause que la phrase est bonne ; et quelque indifférent que soit le sujet en soi, il faut qu'il existe néanmoins. Or, lorsque de mauvaise foi on entonne l'éloge d'un homme médiocre, qu'attendre, sinon une médiocrité? la forme sort du fond, comme la chaleur du feu.
Arrive le petit confiteor ; là le poète appelle ses œuvres des fautes d'enfant, se blâme des torts qu'il n'a plus et traite l'école romantique de n'avoir pas le sens commun, quoiqu'il ne renie pas ses maîtres. Il y aurait eu ici de belles choses à dire sur la place d'Hugo, vide. Comment se priver de pareilles joies, comment se refuser à soi-même la volupté de scandaliser la Compagnie? Mais les convenances s'y opposaient, cela aurait fait de la peine à ce bon Gouvernement et c'eût été de mauvais goût ; mais en revanche, nous avons immédiatement après, l'éloge inattendu de Casimir Delavigne, qui savait que l'estime vaut mieux que le bruit, et qui en conséquence s'est toujours traîné à la remorque de l'opinion, faisant les Messéniennes après 1815, Le Paria dans le temps du libéralisme, Marino Faliero lors de la vogue de Byron, Les enfants d'Edouard quand on raffolait du drame moyen âge. Delavigne était un médiocre monsieur, mais Normand rusé qui épiait le goût du jour et s'y conformait, conciliant tous les partis et n'en satisfaisant aucun, un bourgeois s'il en fut, un Louis-Philippe en littérature ; Musset n'a pour lui que des douceurs.
Louer des vers où se trouve celui-ci :
En quittant Raphaël, je souris à l'Albane.
et Anacréon à côté d'Homère ! L'Albane est le père du rococo en peinture. M. de Voltaire l'aimait beaucoup. Ferney est plein de ses copies. Musset, qui a tant
injurié Voltaire dans Rolla, mais qui devait faire son éloge à l'Académie (car il était académicien), devait bien ce petit hommage à son peintre favori.
Suit l'éloge de l' opéra-comique comme genre : tout est du même tonneau, sans cesse l'exaltation du gentil, du charmant. Musset a été bien funeste à sa génération en ce sens. Lui aussi, morbleu, a chanté la grisette ! et d'une façon bien plus embêtante encore que Béranger, qui au moins est en cela dans sa veine propre. Cette manie de l'étriqué (comme idée et comme œuvres) détourne des choses sérieuses, mais ça plaît, il n'y a rien à dire, on donne là dedans pour le quart d'heure. Nous allons revenir à Florian avant deux ans, Houssaye alors fleurira, c'est un berger.
Maintenant, un peu d'outrages aux grandes choses et aux grands hommes, le travail du poète : un noble exercice de l'esprit, vraiment ! et quoi qu'on en puisse dire encore ! quelle audace ! mais comme il y a des idées nobles et des idées apparemment qui ne le sont pas, des routes grandes et sévères et des routes petites et plaisantes (d'après la classification des genres bien entendu, l*' tragédies, 2^ comédies, comédie sérieuse, comédie pour rire, etc.), il s'ensuit que Bossuet et Fénelon sont au-dessus de Molière (non académicien), Télémaque vaut mieux que le Malade imaginaire ; pour les hommes graves, en effet, c'est une farce (tel est l'avis entre autres de M. Chéruel, professeur à l'Ecole normale) ; n'importe, la petite route n'en est pas moins belle et à coup sûr elle doit être honorée, que de bonté ! quand elle est suivie par un honnête homme (toujours l'honnête homme), autrement, non !
Ensuite un peu de patriotisme, le drapeau de l'Empire, de beaux faits dans la garde nationale.
Ce vers cité comme bon :
Les doux tributs des champs sur son onde tranquille !
et Tancrède qui est un type inimitable de poésie chevaleresque!! enfin, pour la conclusion, le bon exemple des gens qui meurent saintement escortés des sœurs de charité, lesquelles nous avons déjà vues plus haut en compagnie de l'idée chrétienne glorifiée.
Il y en a pour tous les goûts, si ce n'est pour le mien.
Quant à la réponse de Nisard, elle dégrade encore plus le sieur Musset. De Frank, de Rolla, de Bernerette, pas un mot, et il était là, lui ! il avalait tout cela, il écoutait cette théorie que l'amour de Boileau est une qualité sociale. Il s'entendait dire que ses vers n'étaient pas sur leurs pieds et que les mères de famille daignaient l'approuver, une fois les enfants retirés. Avaler toutes ces grossièretés en public avec un habit vert sur le dos, une épée au côté et un tricorne à la main, cela s'appelle être honoré ; et voilà pourtant le but de l'ambition des gens de lettres ! On attend ce jour-là pendant des années, ensuite on est posé, consacré. Ah ! c'est que l'on vous voit, il y a des voitures sur la place, et il ne manque pas non plus de belles dames qui vous font des compliments après la cérémonie. Deux heures durant même, le public vous gratifie de cet empressement naïf, qu'il témoigne tour à tour à Tom- Pouce, aux Osages, à la planète Le Verrier, aux ascensions de Poittevin, aux premiers convois du chemin de fer de Versailles (rive droite) ; — et puis on figure le lendemain dans tous les journaux entre la politique et les annonces.
Certes, il est beau d'occuper de la place dans les âmes de la foule, mais on y
est les trois quarts du temps en si piètre compagnie, qu'il y a de quoi dégoûter la délicatesse d'un homme bien né.
Avouons que si aucune belle chose n'est restée ignorée, il n'y a pas de turpitude qui n'ait été applaudie, ni de sot qui n'ait passé pour un grand homme, ni de grand homme qu'on n'ait comparé à un crétin. La postérité change d'avis quelquefois (mais la tache n'en reste pas moins au front de cette humanité qui a de si nobles instincts) et encore ! est-ce que jamais la France reconnaîtra que Ronsard vaut bien Racine ! Il faut donc faire de l'art pour soi, poiir soi seul, comme on joue du violon.
Musset restera par ses côtés qu'il renie, il a eu de beaux jets, de beaux cris, voilà tout ; mais le parisien chez lui entrave le poète, le dandysme y corrompt l'élégance, ses genoux sont raides de ses sous-pieds, la force lui a manqué pour devenir un maître, il n'a cru ni à lui (?) ni à son art, mais à ses passions. Il a célébré avec emphase le cœtir, le sentiment, l'amour avec toutes sortes d'^, au rabaissement de beautés plus hautes, «le cœur seul est poète», etc. Ces sortes de choses flattent les dames, maximes commodes qui font que tant de gens se croient poètes sans avoir fait un vers. Cette glorification du médiocre m'indigne, c'est nier tout art, toute beauté, c'est insulter l'aristocratie du bon Dieu.
L'Académie française subsistera encore longtemps, quoiqu'elle soit fort en arrière de tout le reste ; elle puise sa force dans la rage qu'ont les Français pour les distinctions, chacun espère en être plus tard ; je m'excepte. Du jour où elle a donné le premier prix Monthyon elle a avoué par là que la vie littéraire s'était retirée d'elle. N'ayant donc plus rien à faire et sentant les choses de sa compétence lui échapper, elle s'est réfugiée dans la vertu, comme font les vieilles femmes dans la dévotion.
Puisque je suis en veine de mauvaise humeur (et franchement j'en ai le cœur gros), je répuise : «les jours d'orgueil où l'on me recherche, où l'on me flatte», dis-tu. Allons donc ! ce sont des jours de faiblesse, ceux-là, les jours dont il faut rougir ; tes jours d'orgueil je vais te les dire, les voici, tes jours d'orgueil ! quand tu es chez toi, le soir, dans ta plus vieille robe, avec la cheminée qui fume, gênée d'argent, etc., et que tu vas te coucher le cœur gros et la tête fatiguée ; quand, marchant de long en large dans la chambre ou regardant le bois brûler, tu te dis que rien [ne] te soutient, que tu ne comptes sur personne, que tout te délaisse, et qu'alors, sous l'affaissement de la femme, la muse rebondissant, quelque chose cependant se met à chanter au fond de toi, quelque chose de joyeux et de funèbre, comme un chant de bataille, défi porté à la vie, espérance de sa force, flamboiement des œuvres à venir ; si cela te vient, voilà tes jours d'orgueil, ne me parle pas d'autres orgueils. Laisse-les aux faibles, au sieur Énault qui sera flatté d'entrer à la Revue de Paris, à Du Camp, qui est enchanté d'être reçu chez M™^ Delessert, à tous ceux enfin qui s'honorent assez peu pour que l'on puisse les honorer. Pour avoir du talent, il faut être convaincu qu'on en possède, et pour garder sa conscience pure, la mettre au-dessus de celles de tous les autres. Le moyen de vivre avec sérénité et au grand air, c'est de se fixer sur une pyramide quelconque, n'importe laquelle, pourvu qu'elle soit élevée et la base solide. Ah ! ce n'est pas toujours amusant et l'on est tout seul, mais on se console en crachant d'en haut.
Encore un mot relativement à ma mère ; nul doute qu'elle ne t'ait reçue de son mieux, si vous vous fussiez rencontrées d'une façon ou d'une autre, mais quant à en être flattée (ne prends pas ceci pour une brutalité gratuite), apprends qu'elle n'est flattée de rien, la bonne femme ; il est fort difficile de lui plaire, elle a dans toute sa personne je ne sais quoi d'imperturbable, de glacial et de naïf qui vous démonte, elle se passe de principes encore plus aisément que d'expansions. Toute en constitution vertueuse, elle déclare impudemment qu'elle ne sait pas ce que c'est que la vertu, et ne lui avoir jamais fait un sacrifice.
Elle me disait ce soir que je m'aigrissais, je tourne peut-être en effet à la vieille fille ; tant pis, la figure du Misanthrope est une des plus sottes que l'on puisse avoir. Oui, je deviens vieux, je ne suis pas du siècle, je me sens étranger au milieu de mes compatriotes tout autant qu'en Nubie, et je commence sérieusement à admirer le prince Président qui ravale sous la semelle dé ses bottes cette noble France. J'irais même lui baiser le derrière pour l'en remercier personnellement s'il n'y avait une telle foule que la place est prise.
Je serai jeudi prochain à Mantes à 5 h. 15. Tu peux prendre le convoi de 3 h. 25 et commander le dîner si tu as le temps. Je t'attends au débarcadère. Adieu, mille baisers. A toi.
* A LA MÊME
[Croisset] Mercredi, minuit [9 jiiin 1852.]
Le même jour que j'ai appris la mort de Pradier (^) (dimanche), j'en ai appris deux autres, celle d'un de mes camarades de collège (^) (cousin de mon beaufrère), qui vient de crever à Alger où il se promenait, et celle d'une jeune femme, ancienne amie de ma sœur, qui dépérit d'une maladie de poitrine causée par des chagrins d'amour. La dernière fois que j'ai vu l'un, c'est il y a cinq à six mois ici, à Croisset, sur la terrasse de mon jardin où il fumait avec m.oi ; la dernière fois que j'ai vu la seconde, c'est il y a une douzaine d'années, à la campagne, dans le château de son tuteur ; nous montions une côte ensemble, dans un bois, elle avait très chaud et marchait avec peine.
Ce pauvre Pradier, je le regrette ! Aimable et charmante nature ! Qu'il lui a manqué peu de chose, à cet homme, pour être un grand homme tout à fait : un peu plus de sérieux dans l'esprit et moins de banalité dans le caractère ; il n'en restera pas moins comme le premier sculpteur de son temps. Nous étions à Rosny pendant qu'il se mourait, il n'en est pas moins mort et nous n'en avons pas moins joui. Voilà l'éternelle, lamentable et sérieuse ironie de l'existence. C'est il y a six ans à cette époque, dans ce mois-ci, que nous nous sommes connus chez lui. Pauvre homme ! j'en suis resté ahuri toute la journée ; je pourrais déjà faire un volume nécrologique respectable de tous les morts que j'ai connus. Quand on est jeune, on associe la réalisation future de ses rêves aux existences qui vous entourent ; à mesure que ces existences disparaissent, les rêves s'en vont. J'ai bien éprouvé
(1) 5 juin 1852.
(2) Fauvcl.
cela pour ma sœur, pour cette femme charmante, dont je ne parle jamais par une pudeur de cœur qui me clôt la bouche. Avec elle j'ai enterré beaucoup d'ambitions, presque tout désir mondain de gloire ; je l'avais élevée, c'était un esprit solide et
fin qui me charmait. [ ]
La mort de Pradier me fait éprouver quelque chose d'égoïste assez honteux. Je suis fâché qu'il ne m'ait pas connu, moi qui l'admirais beaucoup ; j'aurais voulu qu'un homme de sa trempe me distinguât de cette foule où je pataugeais autour de lui ; mais raurait[-il] pu d'ailleurs? il avait peu le sens critique, notre ami ; sur son art même, je n'ai pu jamais en rien tirer, ce qui le rend supérieur à mes yeux, car c'était un homme d'instinct. [ ]
[Croisset] Samedi [19 juin 1852] (').
Quoiqu'il soit une heure du matin et que j'aie écrit aujourd'hui pendant douze heures (sauf une pour mon dîner), il faut que je te dise combien je suis content de toi, c'est pour moi un bonheur que ta pièce, chère Louise (-), un bonheur pour moi, comme j'en ai eu un pour toi, lorsque tu as eu ton prix ; il ne manque à cette pièce que très peu de chose pour en faire tout bonnement un petit chef-d'œuvre : et il n'y a pas de petits chefs-d'œuvre : rythme, composition, nouveauté, tout y
est, c'est bien, c'est bien; je suis curieux de voir demain l'avis du confrère. [ ]
Voici un vers :
Où les reines buvaient du lait,
dont je fais un cas énorme ; il y a là plus de vraie poésie que dans toutes les tartines sur Dieu, l'âme, l'humanité, qui bourrent ce qu'on appelle les pièces de résistance. Ça ne saute pas à l'œil comme une pensée à grand effet, mais quelle vérité bien dite, et que c'est profond du sentiment de la chose. Il faut ainsi que tout sorte du sujet, idées, comparaisons, métaphores, etc. C'est là la griffe du lion, sois-en sûre, et comme la signature de la nature elle-même, dans les œuvres. Un volume de pièces comme celle-là (une fois ces corrections faites, et qui du reste sont faciles) ne le céderait à quoi que ce fût, voilà mon avis. Quel joli refrain, et d'un singulier balancement.
Il n'y a qu'aujourd'hui de toute la semaine que j'aie un peu bien travaillé ; un paragraphe qui me manquait depuis cinq jours m'est enfin, je crois, arrivé avec sa tournure. Quelle difficulté qu'une narration psychologique, pour ne pas toujours rabâcher la même chose.
Du Camp vient de m'envoyer ses photographies (^), je viens de lui envoyer un mot pour le' remercier. Si la Revue de Paris commence à décliner, voilà mes prédictions qui commencent à se vérifier. Il sera peut-être complètement coulé que je ne serai pas encore à flot, lui qui devait me prendre à son bord, je lui tendrai peut-être la perche; non, je ne regrette pas d'être resté si tard en arrière. Ma vie, du
(1) Une autre lettre, du 13 juin, à la même, reste inédite.
(2) Les Résidences royales (Ce qui est dans le cœur des femmes, p. 15j. Porte la date 15 juin 1852.
(3) Prises en Egypte et en Orient, pendant leur voyage.
moins, n'a jamais bronché ; depuis le temps où j'écrivais, en demandant à ma bonne les lettres qu'il fallait employer pour faire les mots des phrases que j'inventais, jusqu'à ce soir où l'encre sèche sur les ratures de mes pages, j'ai suivi une ligne droite, incessamment prolongée et tirée au cordeau à travers tout. J'ai toujours vu le but se reculer devant moi, d'années en années, de progrès en progrès. Que de fois je suis tombé à plat ventre au moment où il me semblait le toucher. Je sens pourtant que je ne dois pas mourir sans avoir fait rugir quelque part un style comme je l'entends dans ma tête, et qui pourra bien dominer la voix des perroquets et des cigales. Si jamais ce jour que tu attends, où l'approbation de la foule viendra derrière la tienne, arrive, les trois quarts et demà du plaisir que j'en aurai seront à cause de toi, pauvre chère femme, qui m'as tant aimé. Mon cœur n'est pas ingrat, il n'oubliera jamais que ma première couronne, c'est toi qui l'as tressée et qui me l'as posée sur le front avec tes meilleurs baisers : eh bien, il y a des choses plus voisines que j'envie davantage que ce tapage, que l'on partage avec tant de monde ; sait-on, quelque connu que l'on soit, sa juste valeur? les incertitudes de soi que l'on a dans l'obscurité, on les porte dans la célébrité. Que de gens, parmi les plus forts, en sont morts rongés, à commencer par Virgile qui voulait brûler son œuvre. Sais-tu ce que j'attends? c'est le moment, l'heure, la minute où j'écrirai la dernière ligne de quelque longue œuvre mienne, comme Bovary ou autres, et que, ramassant de suite toutes les feuilles, j'irai te les porter, te les lire de cette voix spéciale avec quoi je me berce, et que tu m'écouteras, que je te verrai t'attendrir, palpiter, ouvrir les yeux. Je tiendrai là ma jouissance de toutes les manières. Tu sais que je dois prendre au commencement de l'autre hiver un logement à Paris. Nous l'inaugurerons, si tu ^•eux, par la lecture de Bovary, ce sera une fête.
L'Arménien t'a fait de l'effet ; que serait-ce si tu avais vu des gens de la Mecque en costume, ou des jeunes gens grecs de la campagne ! Les Arméniens ne sont généralement pas beaux, ils ont un nez d'oiseau de proie et des dents bombées, race de gens d'affaires, drogmans, scribes et politiques de tout l'Orient. Je crois que celui en question désire conquérir des femmes illustres, il se doit cela en sa qualité d'homme civilisé ; s'il te proposait quelque affaire d'argent, rappelle-toi l'avertissement. Je crois à la race plus qu'à l'éducation, on emporte, quoi qu'en ait dit Danton, la patrie à la semelle de ses talons et l'on porte au cœur, sans le savoir, la poussière de ses ancêtres morts. Quant à moi, je ferais là-dessus, personnellement, une démonstration par A-f B ; il en est de même en littérature : je retrouve toutes mes origines dans le livre que je savais par cœur avant de savoir lire. Don Quichotte, et il y a de plus par-dessus l'écume agitée des mers normandes, la maladie anglaise, le brouillard puant. Adieu, mille et mille baisers ; je suis éreinté et vais me coucher.
A toi.
Mon cher Amt,
A MAXIME DU CAMP
Croisset, 1852 [26 juin.]
Tu me parais avoir à mon endroit un tic ou vice rédhibitoire. Il ne m'embête pas, n'aie aucune crainte ; mon parti est pris là-dessus depuis longtemps.
Je te dirai seulement que tous ces mots : se dépêcher, c'est le moment, il est temps, place prise, se poser, hors la loi, sont pour moi un vocabulaire vide de sens ; c'est comme si tu parlais à un Algonquin. Comprends pas.
Arriver, à quoi? A la position de MM. Murger, Feuillet, Monselet, etc., Arsène Houssaye, Taxile Delord, Hippolyte Lucas et soixante-douze autres avec? merci.
Etre connu n'est pas ma principale affaire, cela ne satisfait entièrement que les très médiocres vanités. D'ailleurs, sur ce chapitre même, sait-on jamais à quoi s'en tenir? La célébrité la plus complète ne vous assouvit point et l'on meurt presque toujours dans l'incertitude de son propre nom, à moins d'être un sot. Donc l'illustration ne vous classe pas plus à vos yeux que l'obscurité.
Je vise à mieux, à me plaire. Le succès me paraît être un résultat et non pas le but. Or j'}' marche, vers ce but, et depuis longtemps, il me semble, sans broncher d'une semelle, ni m'arrêter au bord de la route pour faire la cour aux dames, ou dormir sur l'herbette. Fantôme pour fantôme, après tout, j'aime mieux celui qui a la stature plus haute.
Périssent les Etats-Unis plutôt qu'un principe ! que je crève comme un chien, plutôt que de hâter d'une seconde ma phrase qui n'est pas mûre.
J'ai en tête une manière d'écrire et gentillesse de langage à quoi je veux atteindre. Quand je croirai avoir cueilli l'abricot, je ne refuse pas de le vendre, ni qu'on batte des mains s'il est bon. D'ici là. je ne veux pas flouer le public. Voilà tout.
Que si, dans ce temps-là, il n'est plus temps et que la soif en soit passée à tout le monde, tant pis. Je me souhaite, sois-en sûr, beaucoup plus de facilité, beaucoup moins de travail et plus de profits. Mais je n'y vois aucun remède.
Il se peut faire qu'il y ait des occasions propices en matière commerciale, des veines d'achat pour telle ou telle denrée, un goût passager des chalands qui fasse hausser le caoutchouc ou renchérir les indiennes. Que ceux qui souhaitent devenir fabricants de ces choses se dépêchent donc d'établir leurs usines, je le comprends. Mais si votre œuvre d'art est bonne, si elle est vraie, elle aura son écho, sa place, dans six mois, six ans, ou après vous. Qu'importe !
C'est là qu'est le souffle de vie, me dis-tu, en parlant de Paris. Je trouve qu'il sent souvent l'odeur des dents gâtées, ton souffle de vie. Il s'exhale, pour moi, de ce Parnasse où tu me convies, plus de miasmes que de vertiges. Les lauriers qu'on s'y arrache sont un peu couverts de m..., convenons-en.
Et à ce propos, je suis fâché de voir un homme comme toi renchérir sur la marquise d'Escarbagnas, qui croyait que «hors Paris, il n'y avait pas de salut pour les honnêtes gens». Ce jugement me paraît être lui-même provincial, c'est-à-dire borné. L'humanité est partout, mon cher monsieur, mais la blague plus à Paris qu'ailleurs, j'en conviens.
Certes, il y a une chose que l'on gagne à Paris, c'est le toupet, mais l'on y perd un peu de sa crinière.
Celui qui, élevé à Paris, est devenu néanmoins un véritable homme fort, celui-là était né demi-dieu. II a grandi les côtes serrées et avec des fardeaux sur la tête, tandis qu'au contraire il faut être dénué d'originalité native si la solitude, la concentration, un long travail ne vous créent à la fin quelque cho.se d'approchant.
Quant à déplorer si amèrement ma vie neutralisante, c'est reprocher à un cordonnier de faire des bottes, à un forgeron de battre son fer, à un artiste de vivre dans son atelier. Comme je travaille de 1 heure de l'après-midi à 1 heure de l'après -minuit tous les jours sauf de 6 à 8 heures, je ne vois guère à quoi emplo3'er le temps qui me reste. Si j'habitais en réalité la province ou la campagne, me livrant à l'exercice du domino, ou à la culture des melons, j'en concevrais le reproche. Mais si je m'abrutis, c'est Lucien, Shakespeare et écrire un roman qui en sont cause.
Je t'ai dit que j'irais habiter Paris quand mon livre serait fait et que je le publierais si j'en étais content. Ma résolution n'a point changé. VoUh. ce que je peux dire, mais rien de plus.
Et crois-moi, mon ami, laisse couler l'eau. Que les querelles littéraires renaissent ou ne renaissent pas, je m'en fous ; qu'Augier réussisse, je m'en contrefous, et que Vacquerie et Ponsard élargissent si bien leurs épaules qu'ils me prennent toute ma place, je m'en archifous et je n'irai pas les déranger pour qu'ils me la rendent.
Sur ce je t'embrasse.
* A LOUISE COLET
[Croisse!] Samedi soir [26 juin 1852.]
Je viens d'écrire trois lettres, une à Trouville,à un capitaine pour avoir 60 litres de rhum anglais, une à Henriette Collier pour qu'elle te ou me renvoie l'Album et une au sieur Du Camp. Il y a, je crois, revirement ; à propos de l'Ulysse de Ponsard (^) il m'a écrit de but en blanc et il recommence à déplorer amèrement, c'est le mot, que je ne sois pas à Paris où ma place était entre Ponsard et Vacquerie. Il n'y a qu'à Paris qu'on vit, etc., etc. Je mène une vie neutralisante. Je lui ai répondu strictement et serré sur ce chapitre. Je crois qu'il n'\' reviendra plus et qu'il ne montrera ma lettre à personne. Je me suis tenu dans le sujet, mais je l'emplis. Ma lettre a quatre pages ; en voici un paragraphe que je copie et qui te donnera une idée du ton : «C'est là qu'est le souffle de la vie, me dis-tu ; je trouve qu'il sent «l'odeur des dents gâtées, ton souffle de vie, il s'exhale pour moi de ce Parnasse «011 tu m'invites, plus de miasmes à faire vomir que de vertiges, les lauriers qu'on «y arrache sont un peu couverts de m..., convenons-en.
»Et à ce propos je suis fâché de voir un homme d'esprit renchérir sur la mar- «quise d'Escarbagnas, laquelle croyait que, hors Paris, il n'y avait point de salut «pour les honnêtes gens. Ce jugement me paraît être lui-même provincial, c'est-à- «dire borné. L'humanité est partout, mon cher monsieur, mais la blague plus «à Paris qu'ailleurs, j'en conviens, etc.»
Ton long récit de la visite de Musset m'a fait une étrange impression ; en somme, c'est un malheureux garçon, on ne vit pas sans religion ; ces gens-là n'en ont aucune, pas de boussole, pas de but, on flotte au jour le jour, tiraillé par toutes les passions et les vanités de la rue. Je trouve l'origine de cette décadence dans la manie commune qu'il avait de prendre le sentiment pour la poésie.
Le mélodrame e.st bon où Margot a pleuré (1) Théâtre-Français, 18 juin 1852.
ce qui est un très joli vers en soi, mais d'une poétique commode ; «il suffit de souffrir pour chanter», etc. Voilà des axiom^es de cette école, cela vous mène à tout comme morale et à rien comme produit artistique. Musset aura été un charmant jeune homme et puis un vieillard, mais rien de planté, de rassis, de carré, de sérieux dans son talent (comme existence j'entends) ; c'est que, hélas ! le vice n'est pas plus fécondant que la vertu, il ne faut être ni l'un ni l'autre, ni vicieux, ni vertueux, mais au-dessus de tout cela. Ce que j'ai trouvé de plus sot et que l'ivresse même n'excuse pas, c'est la fureur à propos de la croix. C'est de la stupidité lyrique en action, et puis c'est tellement voulu et si peu senti ; je crois bien qu'il a peu écouté Melcenis, ne vois-tu donc pas qu'il a été jaloux de cet étranger (Bouilhet) que tu te mettais à lui vanter après l'avoir repoussé (lui, Musset). Il a saisi le premier prétexte pour rompre là les chiens. [ ]
* A LA MÊME
[Croisset] Dimanche soir, minuit [27-28 juin 1852.]
Voilà enfin la pièce sur Pradier ; si tu trouves le moyen de la faire paraître dans les Débats, la Presse, ou le Pays, jamais on ne se doutera que la publication vient de toi. Du Camp sera fort perplexe de savoir comment Bouilhet est arrivé à se faire imprimer dans un journal sans sa protection, et n'imaginera guère que [ce] soit l'auteur d'une pièce sur le même sujet (^) ; ces façons sont peu dans les us de la gent de lettres, en effet. [ 1
Je n'en persiste pas moins dans mon dire relativement à l'Ane d'or, malgré Tavis du Philosophe et celui de Musset ; tant pis pour ces messieurs s'ils ne le comprennent pas et tant mieux pour moi si je me trompe ; mais s'il y a une vérité artistique au monde, c'est que ce livre est un chef-d'œuvre. Il me donne à moi des vertiges et des éblouissements ; la nature pour elle-même, le paysage, le côté purement pittoresque des choses sont traités là à la moderne et avec un souffle antique et chrétien tout ensemble qui passe au milieu. Ça sent l'encens et l'urine, la bestialité s'y marie au mysticisme ; nous sommes bien loin encore de cela, nous autres, comme faisandage moral. Ce qui me fait croire que la littérature française est encore jeune. Musset aime la gaudriole, eh bien ! pas moi, elle sent l'esprit (que je l'exècre en art) ; les chefs-d'œuvre sont bêtes, ils ont la mine tranquille comme les productions mêmes de la nature, comme les grands animaux et les montagnes ; j'aime l'ordure, oui, et quand elle est lyrique comme dans Rabelais qui n'est point du tout un homme à gaudriole ; mais la gaudriole est française. Pour plaire au goût français il faut cacher presque la poésie, comme on fait pour les pilules, dans une poudre incolore et la lui faire avaler sans qu'il s'en doute.
P. S. — Nous venons de relire la pièce, nous en sommes saouls et n'en savons
(1) La poésie de Louis Bouilhet, «Pradier», dont il est ici question, a été publiée dans Le Pays'du 23 juillet 1852. Elle n'a rien de commun avec une autre poésie, «A Pradier», du même Bouilhet, que la Revue de Paris avait publiée en mars 1852, et qui a été recueillie dans Festons et Astragales.
[1852] CORRESPONDANXE 331
que penser. Juge la toi-même et «fais en ce que tu voudras» (Bouilhet) — «et tâche de la faire paraître» (moi). - —
Adieu, je t'embrasse tendrement. A toi.
Mon cher.
A MAXIME DU CAMP
[Croisset, début juillet 1S52.]
Je suis peiné de te voir si sensible. Loin d'a\'oir voulu rendre ma lettre blessante, j'avais tâché qu'elle fût tout le contraire. Je m'}' étais, autant que je l'avais pu, renfermé dans les limites du sujet, comme on dit en rhétorique.
Mais pourquoi aussi recommences-tu ta rengaine et viens-tu toujours prêcher le régime à un homme qui a la prétention de se croire en bonne santé? Je trouve ton affliction à mon endroit comique, voilà tout. Est-ce que je te blâme, moi, de vivre à Paris, et d'avoir publié, etc.? Lorsque tu voulais même, dans un temps, venir habiter une maison voisine de la mienne, à la campagne, ai-je applaudi à ce projet, t'ai-je jamais conseillé de mener ma vie, et voulu mener ton ingénieuse à la hsière, lui disant : « Mon petit ami, il ne faut pas manger de cela, s'habiller de cette manière, venir ici, etc.? » A chacun donc ce qui lui convient. Toutes les plantes ne veulent pas la même culture. Et, d'ailleurs, toi à Paris, moi ici, nous aurons beau faire, si nous n'avons pas l'étoile, si la vocation nous manque, rien ne viendra, et si, au contraire, elle existe, à quoi bon se tourmenter du reste?
Tout ce que tu pourras me dire, je me le suis dit, sois en sûr, blâme ou louange, bien et mal. Tout ce que tu ajouteras là-dessus ne sera donc que la redite d'une foule de monologues que je sais par cœur.
Encore un mot cependant : le renouvellement littéraire que tu annonces, je le nie, ne voyant jusqu'à présent ni un homme nouveau, ni un livre original, ni une idée qui ne soit usée (on se traîne au cul des maîtres comme par le passé). On rabâche des vieilleries humanitaires ou esthétiques. Je ne nie pas la bonne volonté dans la jeunesse actuelle, de créer une école, mais je l'en défie ; heureux si je me trompe, je profiterai de la découverte.
Quant à mon poste d'homme de lettres, je te le cède de grand cœur, et j'abandonne la guérite, emportant le fusil sous mon bras. Je dénie l'honneur d'un pareil titre et d'une pareille mission. Je suis tout bonnement un bourgeois qui vit retiré à la campagne, m'occupant de littérature, et sans rien demander aux autres : ni considération, ni honneur, ni estime même. Ils se passeront donc de mes lumières. Je leur demande en revanche qu'ils ne m'empoisonnent pas de leurs chandelles, c'est pourquoi je me tiens à l'écart.
Pour ce qui est de les aider, je ne refuserai jamais un service, quel qu'il soit. Je me jetterais à l'eau pour sauver un bon vers ou une bonne phrase, n'importe de qui, mais je ne crois pas pour cela que l'humanité ait besoin de moi, pas plus que je n'ai besoin d'elle.
Modifie encore cette idée, à savoir que si je suis seul, je ne me contente pas de moi-même. C'est quand je le serai, content de moi, que je sortirai de chez moi,
OÙ je ne suis pas gâté d'encouragements. Si tu pouvais voir au fond de ma cervelle, cette phrase, que tu as écrite, te semblerait une monstruosité.
Si ta conscience t'a ordonné de me donner ces conseils, tu as bien fait et je te remercie de l'intention. Mais je crois que tu l'étends aux autres, ta conscience, et que ce brave Louis (^) ainsi que ce bon Théo, que tu associes à ton désir de me façonner une petite perruque pour cacher ma calvitie, se f... complètement de ma pratique, ou du moins, n'3' pensent guère. « La calvitie de ce pauvre Flaubert », ils peuvent en être convaincus, mais désolés, j'en doute. Tâche de faire comme eux, prends ton parti sur ma calvitie précoce, sur mon irrémédiable encroûtement, il tient comme la teigne, tes ongles se casseront dessus ; garde-les pour des besognes plus légères.
Nous ne suivons plus la même route, nous ne naviguons plus dans la même nacelle. Que Dieu nous conduise donc où chacun demande ! Moi, je ne cherche pas le port, mais la haute mer ; si j'\' fais naufrage, je te dispense du deuil.
Je suis à toi.
* A LOUISE COLET
[Croisset] Nuit de samedi, 1 heure du matin [3 jviillet 1852.]
Tes dernières lettres sont bien tristes, pauvre chère Louise ; tu m'as l'air découragée, ne baisse pas, tu étais si bien il y a quelque temps ; j'aime à te savoir calme là-bas pendant que je suis ici, il y a bien des moments où si je pouvais m'envoler vers toi, pour aller embrasser ta belle et bonne figure quand je me l'imagine triste et rêvant seule sur mille misères de la vie, je le ferais, va, et je m'en reviendrais ; espère, espère, tout est là, les voiles ne vont pas sans vent, les cœurs tombent quand le souffle leur manque. J'ai été bien affaissé toute cette semaine où j'ai fait à peu près une page. Comme j'ai envie que cette première partie soit achevée ! j'ai presque la conviction que c'est trop long et pourtant je n'y vois rien à retrancher, il y a tant de petites choses importantes à dire. Depuis hier au soir pourtant et surtout aujourd'hui, ça va mieux, le beau temps sans doute en est cause. Ce soleil m'a délecté et ce soir la lune. Je me sens à l'heure qu'il est frais et rajeuni.
Du Camp m'a répondu une lettre bonhomme et affligée ; je lui en ai envoyé une autre du même tonneau (de vinaigre), je crois qu'il sentira longtemps l'étourdissement d'un tel coup de poing et qu'il se le tiendra pour dit ; je suis très bon enfant jusqu'à un certain degré, jusqu'à une frontière (celle de ma liberté) qu'on ne passe pas ; or comme il a voulu empiéter sur mon territoire le plus personnel, je l'ai recalé dans son coin et à distance. Comme il me disait que l'on se devait aux autres, qu'il fallait s'aider, etc., que j'avais une mission et autres phrases, après lui avoir exprimé net que je me f... de tout et de tous, j'ajoutais : «les autres se pas.seront donc de mes lumières, je leur demande en revanche qu'ils ne m'empoisonnent pas de leurs chandelles» et de même pendant quatre pages. Je suis un Barbare, j'en ai l'apathie musculaire, les langueurs nerveuses, les yeux verts et la
(1) De Cormenin.
haute taille ; mais j'en ai aussi l'élan, l'entêtement, l'irascibilité. Normands tous que nous sommes, nous avons quelque peu de cidre dans les veines ; c'est une boisson aigre et fermentée et qui quelquefois fait sauter la bonde. [ ]
* A LA MEME, [Croisset] Nuit de lundi à mardi, 2 heures. Mardi. Mardi soir [5-6 juillet 1852] (').
[ ] Il est dans les idées reçues qu'on ne va pas se promener avec un homme
au clair de lune pour admirer la lune, et le sieur de Musset est diablement dans les idées reçues, sa vanité est de sang bourgeois. Je ne crois pas, comme toi, que ce qu'il a senti le plus soient les œuvres d'art ; ce qu'il a senti le plus, ce sont ses propres passions. Musset est plus poète qu'artiste, et maintenant beaucoup plus homme que poète, — et un pauvre homme.
Musset n'a jamais séparé la poésie des sensations qu'elle complète. La musique selon lui a été faite pour les sérénades, la peinture pour le portrait et la poésie pour la consolation du cœur. Quand on veut ainsi mettre le soleil dans sa culotte, on brûle sa culotte et on pisse sur le soleil. C'est ce qui lui est arrivé. Les nerfs, le magnétisme, voilà la poésie. Non, elle a une base plus sereine ; s'il suffisait d'avoir les nerfs sensibles pour être poète, je vaudrais mieux que Shakespeare et qu'Homère, lequel je me figure avoir été un homme peu nerveux. Cette confusion est impie, j'en peux dire quelque chose, moi qui ai entendu à travers des portes fermées parler à voix basse des gens à trente pas de moi, moi dont on voj'ait à travers la peau du ventre bondir tous les viscères et qui parfois ai senti dans la période d'une seconde un million de pensées, d'images, de combinaisons de toute sorte qui jetaient à la fois dans ma cervelle comme toutes les fusées allumées d'un feu d'artifice ; mais ce sont d'excellents sujets de conversation et qui émeuvent.
La poésie n'est point une débilité de l'esprit, et ces susceptibilités nerveuses en sont une ; cette faculté de sentir outre mesure est une faiblesse. Je m'explique.
Si j'avais eu le cerveau plus solide, je n'aurais point été malade de faire mon droit et de m'ennuyer, j'en aurais tiré parti, au lieu d'en tirer du mal. Le chagrin, au lieu de me rester sur le crâne, a coulé dans mes membres et les crispait en convulsions. C'était une déviation. Il se trouve souv-ent des enfants auxquels la musique fait mal ; ils ont de grandes dispositions, retiennent des airs à la première audition, s'exaltent en jouant du piano, le cœur leur bat, ils maigrissent, pâlissent, tombent malades, et leurs pauvTCs nerfs, comme ceux des chiens, se tordent de souffrance au son des notes. Ce ne sont point là les Mozarts de l'avenir ; la vocation a été déplacée, l'idée a passé dans la chair où elle reste stérile, et la chair périt ; il n'en résulte ni génie, ni santé.
Même chose dans l'art, la passion ne fait pas les vers, et plus vous serez personnel, plus vous serez faible. J'ai toujours péché par là, moi ; c'est que je me suis
(1) Lettre écrite en trois fois. Tout le début est inédit. Il y est question entre autres d'une visite d'Alfred de Musset à Louise Colet, d'une promenade qu'ils ont faite ensemble et que la Muse a racontée dans une précédente lettre. Flaubert raille son amie et le poète à ce sujet. Je rétablis seulement la dernière phrase, sans laquelle le texte publié est incompréhensible.
toujours mis dans tout ce que j'ai fait — à la place de saint Antoine, par exemple, c'est moi qui y suis ; la tentation a été pour moi et non pour le lecteur. Moins on sent une chose, plus on est apte à l'exprimer comme elle est (comme elle est toujours en elle-même, dans sa généralité et dégagée de tous ses contingents éphémères); mais il faut avoir la faculté de se la faire sentir. Cette faculté n'est autre que le génie ; voir, — avoir le modèle devant soi, qui pose.
C'est pourquoi je déteste la poésie parlée, la poésie en phrases. Pour les choses qui n'ont pas de mots, le regard suffit ; les exhalaisons d'âme, le lyrisme, les descriptions, je veux de tout cela en style ; ailleurs, c'est une prostitution de l'art et du sentiment même.
C'est cette pudeur-là qui m'a toujours empêché de faire la cour à une femme ; en disant les phrases po-é-tiques qui me venaient alors aux lèvres, j'avais peur qu'elle ne se dise : «Quel charlatan !» et la crainte d'en être un effectivement m'arrêtait. Cela me fait songer à M^"^ Cloquet qui, pour me montrer comme elle aimait son mari et l'inquiétude qu'elle avait eue durant une maladie de cinq à six jours qu'il avait faite, relevait son bandeau pour que je visse deux ou trois cheveux blancs sur sa tempe, et me disait : «J'ai passé trois nuits sans dormir, trois nuits à le garder. » C'était en effet formidable de dévouement.
Sont de même farine tous ceux qui vous parlent de leurs amours envolées, de la tombe de leur mère, de leur père, de leurs souvenirs bénis, baisent des médailles, pleurent à la lune, délirent de tendresse en voyant des enfants, se pâment au théâtre, prennent un air pensif devant l'Océan. Farceurs ! farceurs! et triples saltimbanques ! qui font le saut du tremplin sur leur propre cœur pour atteindre à quelque chose.
J'ai eu, moi aussi, mon époque nerveuse, mon époque sentimentale, et j'en porte encore comme un galérien la marque dans le cou. Avec ma main brûlée j'ai le droit maintenant d'écrire des phrases sur la nature du feu. Tu m'as connu quand cette période venait de se clore, et arrivé à l'âge d'homme ; mais avant, autrefois, j'ai cru à la réalité de la poésie dans la vie, à la beauté plastique des passions, etc. ; j'avais une admiration égale pour tous les tapages, j'en ai été assourdi et je les ai distingués. [ ]
* A LA MEME
[Croisse!] Lundi soir, 1 h. de nuit [26 Juillet 1852] {^).
J'en aurais encore pour quinze grandes journées de travail à revoir toute ma première partie, j'y découvre de monstrueuses négligences, mais je t'ai promis pour la semaine prochaine de venir, je ne manquerai pas à ma promesse. Ce ne sera pas lundi, mais mercredi, je resterai une huitaine. Nous devons aller à Trouville (où ma mère a besoin) vers le 15. Si je ne reviens pas exprès pour ton prix, chose que je ne puis te promettre, je viendrai te faire une petite visite dans les premiers joiirs de septembre, quand je ne serai pas encore bien en train et que le scénario ■de ma seconde partie sera bien retravaillé. Voilà sept à huit jours que je suis à ces
(1) Trois autres lettres à Louise Colet, des 8, 12 et 18 juillet, sont inédites.
corrections, j'en ai les nerfs fort agacés, je me dépêche et il faudrait faire cela lentement ; découvrir à toutes les phrases des mots à changer, des consonances à enlever, etc., est un travail aride, long et très humiliant au fond. C'est là que les bonnes petites mortifications intérieures vous arrivent ; j'ai lu mes vingt dernières pages hier à Bouilhet qui en a été content ; pourtant, dimanche prochain, je lui relis tout. Je ne t'apporterai rien ; avec toi j'ai de la coquetterie, et je ne te montrerai pas une ligne avant que j'aie complètement fini, quelque envie que j'aie de faire le contraire ; mais c'est plus raisonnable, tu n'en jugeras que mieux et n'en auras que plus de plaisir si c'est bon ; encore une longue année. [ ]
Les vers du Pays (^) sont parus. Merci pour nous deux, ma pauvre chérie. Un journal de Rouen les a reproduits le lendemain. Hier j'ai été voir à Rouen une ascension aérostatique de PoitteVin (^) ; c'est fort beau. J'ai été dans une vraie admiration. — De tes deux pièces de vers, il n'y a vraiment de bon que le milieu de la Place-Royale (^) ; la fin est bien molle ; pourquoi donc ne donnes-tu pas plus cours à ton talent pittoresque? Tu es plus pittoresque et dramatique que sentimentale, retiens cela, ne crois pas que la plume ait les mêmes instincts que le cœur. Ce n'est pas le vers de sentiment que tu réussis, mais le vers violent ou imagé, comme toutes les natures méridionales. Va donc dans cette voie franchement ; il y a dans cette pièce de la Place-Royale de charmantes choses, comme rareté et compréhension plastique et qui sont à toi, au moins qui sont neuves. Dans quatorze à seize mois, quand j'aurai un logement à Paris, je te rendrai la vie dure, va, et je te traiterai virilement comme tu le mérites.
Oui, c'est une étrange chose que la plume d'un côté et l'individu de l'autre. Y a-t-il quelqu'un qui aime mieux' l'antiquité que moi, qui l'ait plus rêvée, et fait tout ce qu'il a pu pour la connaître ; et je suis pourtant un des hommes (dans mes livres) les moins antiques qu'il y ait ; à me voir d'aspect, on croirait que je dois faire de l'épique, du drame, de la brutalité de faits, et je ne me plais au contraire que dans les sujets d'analyse, d'anatomie, si je peux dire. Au fond, je suis l'homme des brouillards, et c'est à force de patience et d'étude que je me suis débarrassé de toute la graisse blanchâtre qui no3'ait mes muscles. Les livres que j'ambitionne le plus de faire sont justement ceux pour lesquels j'ai le moins de moyens. Bovary en ce sens aura été un tour de force inouï et dont moi seul jamais aurai conscience : sujet, personnage, effet, etc., tout est hors de moi ; cela devra me faire faire un grand pas par la suite ; je suis, en écrivant ce livre, comme un homme qui jouerait du piano avec des balles de plomb sur chaque phalange. Mais quand je saurai bien mon doigté, s'il me tombe sous la main un air de mon goût et que je puisse jouer les bras retroussés, ce sera peut-être bon. Je crois, du reste, qu'en cela je suis dans la ligne ; ce que vous faites n'est pas pour vous, mais pour les autres ; l'Art n'a rien à démêler avec l'artiste ; tant pis s'il n'aime pas le rouge, le vert ou le jaune, toutes les couleurs sont belles, il s'agit de les peindre. Lis-tu l'Ane d'or? tâche
(1) Poésie de Bouilhet intitulée «Pradier» {Le Pays, 23 juillet). Reproduite le 25 juillet dans le Nouvelliste de Rouen.
(2) 25 juillet 1852. L'aéronaute était à cheval, «sur son fougueux et magnifique cheval blanc» suspendu sous la nacelle, raconte le Nouvelliste du 26.
(3) Ce qui est dans le cœur des femmes, p. 25.
donc de le lire avant que je n'arrive, que nous en causions un peu. Je t'apporterai Cyrano (^), voilà un fantaisiste, ce gaillard-là, et un vrai encore ! ce qui n'est pas commun. [ ]
* A LA MÊME
[Croisse t] Samedi, 5 heures [4 septembre 1852] (-).
[ ] Ta lettre de ce matin m'attriste aussi, pauvre chère femme, comme je
t'aime ! pourquoi t'es-tu blessée d'une phrase qui était au contraire l'expression du plus solide amour q'un être humain puisse porter à un autre? ô femme ! femme,
sois-le donc moins ! [ ] Hume bien l'air des bois cette semaine, et regarde les
feuilles pour elles-mêmes ; pour comprendre la nature, i] faut être calme comme elle.
Ne nous lamentons sur rien ; se plaindre de tout ce qui nous afflige ou nous irrite, c'est se plaindre de la constitution même de l'existence. Nous sommes faits pour la peindre, nous autres, et rien de plus. Soyons religieux ; moi, tout ce qui m'arrive de fâcheux, en grand ou en petit, fait que je me resserre de plus en plus à mon éternel souci. Je m'y cramponne à deux mains et je ferme les deux yeux ; à force d'appeler la Grâce, elle vient. Dieu a pitié des simples et le soleil brille toujours pour les cœurs vigoureux qui se placent au-dessus des montagnes.
Je tourne à une espèce de mysticisme esthétique (si les deux mots peuvent aller ensemble) et je voudrais qu'il fût plus fort. Quand aucun encouragement ne vous vient des autres, quand le monde extérieur vous dégoûte, vous alanguit, vous corrompt, vous abrutit, les gens honnêtes et délicats sont forcés de chercher en eux-mêmes quelque part un lieu plus propre pour y vivre. Si la société continue comme elle va, nous reverrons, je crois, des mystiques comme il y en a eu à toutes les époques sombres. Ne pouvant s'épancher, l'âme se concentrera ; le temps n'est pas loin où vont revenir les langueurs universelles, les croyances à la fin du monde, l'attente d'un Messie. Mais la base théologique manquant, où sera maintenant le point d'appui de cet enthousiasme qui s'ignore? les uns chercheront dans la chair, d'autres dans les vieilles religions, d'autres dans l'Art ; et l'humanité comme la tribu juive dans le désert, va adorer toutes sortes d'idoles. Nous sommes, nous autres, venus un peu trop tôt ; dans vingt-cinq ans le point d'intersection sera superbe aux mains d'un maître ; alors, la prose, la prose surtout (forme plus jeune) pourra jouer une symphonie humanitaire formidable ; des livres comme le Saiyricon et VAne d'or peuvent revenir, et ayant en débordements psychiques tout ce que ceux-là ont eu de débordements sensuels.
Voilà ce que tous les socialistes du monde n'ont pas voulu voir, avec leur éternelle prédication matérialiste ; ils ont nié la douleur, ils ont blasphémé les trois quarts de la poésie moderne, le sang du Christ qui se remue en nous ; rien ne l'extirpera, rien ne la tarira, il ne s'agit pas de la dessécher, mais de lui faire des ruisseaux. Si le sentiment de l'insuffisance humaine, du néant de la vie venait à périr (ce qui
(1) Histoire comique des Etats et Empires du Soleil, que Flaubert venait de lire, et qu'il appelle une «immense chose».
(2) Quatre autres lettres à Louise Colet, des 28 juillet, l^r août, 4 août et l»' septembre, sont inédites.
serait la conséquence de leur hypothèse), nous serions plus bêtes que les oiseaux, qui au moins perchent sur les arbres. L'âme dort maintenant, ivre de paroles entendues, mais elle aura un réveil frénétique où elle se livrera à des joies d'affranchi, car elle n'aura plus autour d'elle rien pour la gêner, ni gouvernement, ni religion, pas une formule quelconque ; les républicains de toute nuance me paraissent les pédagogues les plus sauvages du monde, eux qui rêvent des organisations, des législations, une société comme un couvent. Je crois, au contraire, que les règles de tout s'en vont, que les barrières se renversent, que la terre se nivelle. Cette grande confusion amènera peut-être la liberté. L'Art qui devance toujours a du moins suivi cette marche ; quelle est la poétique qui soit debout maintenant? la plastique même devient de plus en plus presque impossible, avec nos langues circonscrites et précises et nos idées vagues, mêlées, insaisissables ; tout ce que nous pouvons faire, c'est donc, à force d'habileté, de serrer plus raide ces cordes de la guitare tant de fois raclées et d'être surtout des virtuoses, puisque la naïveté à notre époque est une chimère. A\-ec cela le pittoresque s'en va presque du monde ; la Poésie ne mourra pas cependant, mais quelle sera celle des choses de l'avenir? je ne la vois guère, qui sait? la beauté deviendra peut-être un sentiment inutile à l'humanité et l'Art sera quelque chose qui tiendra le milieu entre l'algèbre et la musique.
Puisque je ne peux pas voir demain, j'aurais voulu voir hier. Que ne vivais-je au moins sous Louis XIV avec une grande perruque, des bas bien tirés et la société de M. Descartes ! que ne vivais-je du temps de Ronsard, que ne vivais-je du temps de Néron ! comme j'aurais causé avec les rhéteurs grecs ! comme j'aurais voyagé dans les grands chariots sur les voies romaines et couché le soir dans les hôtelleries, avec les prêtres de Cybèle vagabondant ! que n'ai-je vécu surtout au temps de Périclès pour souper avec Aspasie couronnée de violettes et chantant des vers entre des murs de marbre blanc ! Ah ! c'est fini tout cela, ce rêve-là ne reviendra plus. J'ai vécu partout par là, moi, sans doute, de quelque existence antérieure. Je suis sûr d'avoir été, sous l'empire romain, directeur de quelque troupe de comédiens ambulants, un de ces drôles qui allaient en Sicile acheter des femmes pour en faire des comédiennes et qui étaient tout ensemble professeur, maquereau et artiste ; ce sont de belles balles dans les comédies de Plaute que ces gredins-là, et en les lisant il me revient comme des souvenirs. As-tu éprouvé cela quelquefois, le frisson historique?
Adieu, je t'embrasse, tout à toi.
* A LA MÊME
[Croisset] Lundi soir, minuit [13 septembre 1852.]
[ ] Comme tu m'écris, pauvre chère Louise, des lettres tristes depuis quelque
temps ! je ne suis pas de mon côté fort facétieux, l'intérieur et l'extérieur, tout va assez sombrement : la Bovary marche à pas de tortue, j'en suis désespéré par moments ; d'ici à une soixantaine de pages, c'est-à-dire pendant trois ou quatre mois, j'ai peur que ça ne continue ainsi. Quelle lourde machine à construire qu'un
livre, et compliquée surtout. Ce que j'écris présentement risque d'être du Paul de Kock si je n'y mets une forme profondément littéraire ; mais comment faire du dialogue trivial qui soit bien écrit? il le faut pourtant, il le faut. Puis, quand je vais être quitte de cette scène d'auberge, je vais tomber dans un amour platonique déjà ressassé par tout le monde, et si j'ôte de la trivialité, j'ôterai de l'ampleur. Dans un bouquin comme celui-là, une déviation d'une ligne peut complètement m'écarter du but, me le faire rater tout à fait ; au point où j'en suis, la phrase la plus simple a pour le reste une portée infinie, de là tout le temps que j'y mets, les réflexions, les dégoûts, la lenteur. [ ]
Quels sont ces récits? (^) C'est bien difficile en vers, une narration. Le drame est arrêté, tant mieux, j'ai connu un temps où tu en aurais fait déjà deux actes ; réfléchis, réfléchis avant d'écrire, toitt dépend de la conception ; cet axiome du grand Gœthe est le plus simple et le plus merveilleux résumé et précepte de toutes les œuvres d'art possibles.
Il ne t'a manqué que la patience jusqu'à présent ; je ne crois pas que ce soit le génie, la patience, mais c'en est le signe quelquefois et ça en tient lieu. Ce vieux croûton de Boileau vivra autant que qui que ce soit, parce qu'il a su faire ce qu'il a fait. Dégage-toi de plus en plus, en écrivant, de ce qui n'est pas de l'Art pur. Aie en vue le modèle, toujours et rien autre chose ; tu en sais assez pour pouvoir aller loin, c'est moi qui te le dis, aie foi, aie foi. Je veux (et j'y arriverai) te voir t'enthousiasmer d'une coupe, d'une période, d'un rejet, de la forme en elle-même enfin ! abstraction faite du sujet, comme tu t'enthousiasmais autrefois pour le sentiment, pour le cœur, pour les passions ; l'Art est une représentation, nous ne devons penser qu'à représenter ; il faut que l'esprit de l'artiste soit comme la mer, assez vaste pour qu'on n'en voie pas les bords, assez pur pour que les étoiles du ciel s'y mirent jusqu'au fond.
Il me semble qu'il y a dix ans que je ne t'ai vue, je voudrais te presser sur moi dans mes défaillances, mais après, mais après? — Non ! non ! les jours de fête, je le sais, ont de trop tristes lendemains ; la mélancolie elle-même n'est qu'un souvenir qui s'ignore ; nous nous retrouverons dans un an mûris et granitisés ; ne te plains pas de la solitude, cette plainte est une flatterie envers le monde (si tu reconnais que tu as besoin de lui pour vivre, c'est te mettre au-dessous de lui). «Si tu cherches à plaire, dit Epictète, te voilà déchu. » J'ajoute ici : s'il te faut les autres, c'est que tu leur ressembles. Qu'il n'en soit rien. Quant à moi, la solitude ne me pèse que quand on m'y dérange ou quand mon travail baisse. [ ]
* A LA MÊME
Croisset, dimanche soir, 11 heures [19 septembre 1852.]
[ ] Que ma Bovary m'embête ! je commence à m'y débrouiller pourtant un
peu. Je n'ai jamais de ma vie rien écrit de plus difficile que ce que je fais mainte-
(1) Première idée du Poème de la femme, récits en vers, que voulait écrire Louise Colet. Bomlhet, dans une lettre du 16 novembre 1852 {Revue de Paris, 15 novembre 1908) précise que le Poème se serait composé de six contes distincts : La Paysanne, la Princesse, la Prostituée, la Femme supérieure, la Servante, la Bourgeoise.
nant, du dialogue trivial ! cette scène d'auberge va peut-être me demander trois mois, je n'en sais rien ; j'en ai envie de pleurer par moments, tant je sens mon impuissance. Mais je crèverai plutôt dessus que de l'escamoter. J'ai à poser à la fois dans la même conversation cinq ou six personnages (qui parlent), plusieurs autres (dont on parle), le lieu où l'on est, tout le pays, en faisant des descriptions physiques de gens et d'objets, et à montrer au milieu de tout cela un monsieur et une dame qui commencent (par une sympathie de goûts) à s'éprendre un peu l'un de l'autre. Si j'avais de la place encore ! mais il faut que tout cela soit rapide sans être sec, et développé sans être épaté, tout en me ménageant pour la suite d'autres détails qui là seraient plus frappants. Je m'en vais faire tout rapidement et procéder par grandes esquisses d'ensemble successives ; à force de revenir dessus cela se serrera peut-être. La phrase en elle-même m'est fort pénible, il me faut faire parler, en style écrit, des gens du dernier commun, et la politesse du langage enlève tant de pittoresque à l'expression !
Tu me parles encore, pauvre chère Louise, de gloire, d'avenir, d'acclamations ; ce vieux rêve ne me tient plus, parce qu'il m'a trop tenu. Je ne fais point ici de fausse modestie, non, je ne crois à rien. Je doute de tout, et qu'importe? je suis bien résigné à travailler toute ma vie comme un nègre sans l'espoir d'une récompense quelconque ; c'est un ulcère que je gratte, voilà tout ; j'ai plus de livres en tête que je n'aurai le temps d'en écrire d'ici à ma mort, au train que je prends surtout ; l'occupation ne me manquera pas (c'est l'important) pour\'u que la Providence me laisse toujours du feu et de l'huile! Au siècle dernier, quelques gens de lettres révoltés des exactions des comédiens à leur égard voulurent y porter remède, on prêcha Piron d'attacher le grelot : «car enfin vous n'êtes pas riche, mon pauvre Piron», dit Voltaire ; « c'est possible, répondit-il, mais je m'en f... comme si je l'étais». Belle parole et qu'il faut suivre en bien des choses de ce monde, quand on n'est pas décidé à se faire sauter la cervelle ; et puis l'hypothèse même du succès admise, quelle certitude en tire-t-on? à moins d'être un crétin on meurt toujours dans l'incertitude de sa propre \'aleur et de celle de ses œuvres. Virgile même voulait en mourant qu'on brûlât l'Enéide. Il aurait peut-être bien fait pour sa gloire. Quand on se compare à ce qui vous entoure, on s'admire, mais quand on lève les yeux plus haut, vers les maîtres, \'ers l'absolu, vers le rêve, comme on se méprise ! J'ai lu ces jours derniers une belle chose, à savoir la vie de Carême le cuisinier ; je ne sais par quelle transition d'idées j'en étais venu à songer à cet illustre inventeur de sauces et j'ai pris son nom dans la Biographie universelle ; c'est magnifique comme existence d'artiste enthousiaste ; elle ferait envie à plus d'un poète. Voilà de ses phrases : comme on lui disait de ménager sa santé et de travailler moins, « le charbon nous tue, disait-il, mais qu'importe, moins de jours et plus de gloire» ; et dans un de ses livres où il avoue qu'il était gourmand «... mais je sentais si bien ma vocation que je ne me suis pas arrêté à manger» ; ce arrêté à manger est énorme dans un homme dont c'était l'art. [ ]
La publication, les gens de lettres, Paris, tout cela me donne des nausées quand j'y pense ; il se pourrait bien que je ne fasse gémir jamais aucune presse, à quoi bon se donner tant de mal? et le but n'est pas là d'ailleurs ; quoi qu'il en soit, si je mets un jour les pieds dans cette fange, ce sera comme je faisais dans les rues du Caire
pendant qu'il pleuvait, avec des bottes de cuir de Russie qui me monteront jusqu'au ventre.
C'est sur toi que ma pensée revient quand j'ai fait le cercle de mes songeries ; je m'arrête dessus comme un vo^'ageur fatigué sur l'herbe de la prairie qui borde sa route. Quand je m'éveille je pense à toi, et ton image dans le jour apparaît de temps à autre entre les phrases que je cherche. O mon pauvre amour triste, restemoi, je suis si vide ! si j'ai beaucoup aimé, j'ai été peu aimé en revanche (quant aux femmes du moins) et tu es la seule qui me l'ait dit ; les autres, un moment, ont pu crier de volupté ou m'aimer en bonnes filles pendant un quart d'heure ou une nuit ; une nuit ! c'est bien long, je ne m'en rappelle guère ; eh bien, je déclare qu'elles ont eu tort, je valais mieux que bien d'autres. Je leur en veux pour elles de n'en avoir pas profité ! Cet amour phraseur et emporté, la nacre de la joue dont tu parles, et les bouillons de tendresse comme eût dit Corneille, j'avais tout cela ; mais je serais devenu fou si quelqu'un eût ramassé ce pauvre trésor sans étiquette ; c'est donc un bonheur, je serais maintenant stupide ; le soleil, le vent, la pluie en ont emporté quelque chose, beaucoup en est resté sous terre, le reste t'appartient, va, il est tout à toi, bien à toi.
B[ouilhet] t'enverra prochainement deux pièces pour être mises en musique {si cela se peut, ce dont il doute) ; il est parti se coucher ; je te porterai demain moi-même cette lettre à la poste ; il faut que j'aille à Rouen pour un enterrement, quelle corvée ! ce n'est pas l'enterrement qui m'attriste, mais la vue de tous les bourgeois qui y seront, la contemplation de la plupart de mes semblables me devient de plus en plus odieuse, nerveusement parlant. Adieu, mille tendresses, mille caresses. Nous nous reverrons à Mantes comme tu le désires. [ ]
* A LA MEME
[Croisset] Samedi soir [25 septembre 1852.]
[ ] Ce que j'ai lu du pamphlet (^) ne m'a point enthousiasmé : de grosses
injures et beaucoup de placages de style. Il n'a pas donné le temps à sa colère de se refroidir. On n'écrit pas avec son cœur, mais avec sa tête encore une fois, et si bien doué que l'on soit, il faut toujours cette vieille concentration qui donne vigueur à la pensée et relief au mot. Qu'il y aurait eu bien mieux à dire ! mais j'attends la totalité pour t'en parler plus longuement. Je trouve que tu es sévère pour Gautier C^) ! ce n'est pas un homme né aussi poète que Musset, mais il en restera plus, parce que ce ne sont pas les poètes qui restent, mais les écrivains. Je ne connais rien de M[usset] qui soit d'un art si haut que le Saint-Christophe d'Ecipa. Personne n'a fait de plus beaux fragments que Mu.sset, mais rien que des fragments, pas une œuvre ! son inspiration est toujours trop personnelle, elle sent le terroir, le Parisien, le gentilhomme, il a à la fois le sous-pied tendu et la poitrine débraillée. Charmant poète, d'accord, mais grand, non ; il n'y en a eu qu'un en ce siècle, c'est le père Hugo.
(1) Il m'a été impossible d'identifier avec certitude l'œuvre dont il est ici question.
(2) Gautier avait publié, en juillet 1852, ses Emaux et Camées.
Gautier a un monde poétique fort restreint, mais il l'exploite admirablement quand il s'en mêle ; lis le Trou du serpent, c'est cela qui est vrai et atrocement triste. Quant à son Don Juan, je ne trouve pas qu'il vienne de celui de Namouna, car chez lui il est tout extérieur (les bagues qui tombent des doigts amaigris, etc.), et chez M[usset] tout moral. Il me semble, en résumé, que G[autier] a raclé des cordes plus neuves (moins byroniennes) et quant au vers, il est plus consistant. Les fantaisies qui nous ( et moi tout le premier) charment dans Namouna, cela est-il bon en soi? Quand l'époque en sera passée, quelle valeur intrinsèque restera-t-il à toutes ces idées qui ont paru échevelées et flatté le goût du moment? pour être durable, je crois qu'il faut que la fantaisie soit monstrueuse comme dans Rabelais. Quand on ne fait pas le Parthénon, il faut accumuler des pyramides. Mais quel dommage que deux hommes pareils soient tombés où ils en sont ; mais s'ils sont tombés, c'est qu'ils devaient tomber, quand la voile se déchire, c'est qu'elle n'est pas de trame solide ; quelque admiration que j'aie pour eux deux (Musset m'a excessivement enthousiasmé autrefois, il flattait mes vices d'esprit : lyrisme, vagabondage, crânerie de l'idée et de la tournure), ce sont en somme deux hommes du second rang et qui ne font pas peur à les prendre en entier. Ce qui distingue les grands génies, c'est la généralisation et la création ; ils résument en un type des personnalités éparses et apportent à la conscience du genre humain des personnages nouveaux ; est-ce qu'on ne croit pas à l'existence de Don Quichotte comme à celle de César? Shakespeare est quelque chose de formidable sous ce rapport : ce n'était pas un homme, mais un continent ; il y avait des grands hommes en lui, des foules entières, des pavsages ; ils n'ont pas besoin de faire du style, ceux-là, ils sont forts en dépit de toutes les fautes et à cause d'elles ; mais nous, les petits, nous ne valons que par l'exécution achevée. Hugo en ce siècle enfoncera tout le monde quoiqu'il soit plein de mauvaises choses, mais quel soufiîe ! quel souffle ! Je hasarde ici une proposition que je n'oserais dire nulle part : c'est que les très grands hommes écrivent souvent fort mal, et tant mieux pour eux. Ce n'est pas là qu'il faut chercher l'art de la forme, mais chez les seconds (Horace, La Bruyère), il faut savoir les maîtres par coeur, les idolâtrer, tâcher de penser comme eux, et puis s'en séparer pour toujours. Comme instruction technique, on trouve plus de profit à tirer des génies savants et habiles. Adieu, j'ai été dérangé tout le temps de ma lettre, elle ne doit pas avoir le sens commun. [ j
* A LA MÊME
[Croisset] Nuit de vendredi à samedi, 2 heures [l«'-2 octobre 1852.]
Je t'écris ce soir, parce que voulant t 'envoyer dimanche mon avis sur ta pièce que j'attends avec impatience, cela ferait un retard qui te semblerait trop long, chère bonne Louise. J'avais oublié de te parler de Cuvillier-Fleury (^) ; quel crétin ! quelle école que celle des Cuvillier, Saint-Marc Girardin, Nisard, les prétendus gens de goût, les prétendus classiques, braves gens qui sont peu braves gens et étaient
(1) Flaubert écrit le plus souvent Cuvellier.
destinés par la nature à être des professeurs de sixième. Voilà pourtant ce qui nous juge! Quoi qu'il en soit, Cuvillier t'admire beaucoup, cela perce et c'est un bon article (^) au sens profitable du mot ; V immoralité V'd choqué, ce monsieur ! que dis-tu du reproche d'égoïsme à propos des Résidences royales? Quand je te disais que ton titre était mauvais, avais-je tort? Voilà deux articles favorables, celui de Jourdan et celui de Cuvillier, où l'on n'a trouvé guère à faire que des blagues sur ce malencontreux titre prétentieux ; retire de ces critiques le blâme à l'occasion du titre et il ne reste presque rien ; c'était donner à mordre.
L'histoire de Gagne (^) me touche beaucoup, pauvre homme ! pauvre homme ! quel enseignement que ces folies-là et quelle terrible chose. J'ai appris ces jours-ci l'internement à Saint- Yon (maison de fous à Rouen) d'un jeune homme que j'ai connu au collège ; il y a un an j'avais lu de lui un volume de "vers stupides, mais la préface m'a\-ait remué comme bonne foi, enthousiasme et cro5'ance ; j'ai su qu'il vivait comme moi à la campagne, tout seul et piochant tant qu'il pouvait ; les bourgeois le méprisaient beaucoup; il était (disait-il) en butte à des calomnies, à des outrages, il avait tout le mart3're des génies méconnus, il est devenu fou ; le voilà délirant, hurlant et avec des douches ; qui me dit que je ne suis pas sur le même chemin? Où est la limite de l'inspiration à la folie, de la stupidité à l'extase? ne faut-il pas pour être artiste voir fout d'une façon différente de celle des autres hommes? l'art n'est pas un jeu d'esprit, c'est une atmosphère spéciale ; mais qui dit qu'à force de descendre toujours plus avant dans les gouffres pour respirer un air plus chaud, on ne finit [pas] par rencontrer des miasmes funèbres? Ce serait un joli livre à faire que celui qui raconterait l'histoire d'un homme sain (il l'est peutêtre, lui?) enfermé comme fou et traité par des médecins imbéciles. [ ]
T'ai-je dit que j'ai été il y a quelques joiîrs à un enterrement (celui d'un oncle de ma belle-sœur)? je commence à être las du grotesque des funérailles, car c'est encore plus sot que ce n'est triste. J'ai revu là beaucoup de balles rouennaises oubliées ; c'est fort ! J'étais à côté de deux beaux-frères du défunt qui s'entretenaient de la taille des arbres fruitiers. Comme c'était au cimetière où sont mon père et ma sœur, l'idée m'a pris d'aller voir leurs tombes ; cette vue m'a peu ému ; il n'y a là rien de ce que j'ai aimé, mais seulement les restes de deux cadavres que j'ai contemplés pendant quelques heures. Mais eux ils sont en moi, dans mon souvenir ; la vue d'un vêtement qui leur a appartenu me fait plus d'effet que celle de leur tombeaux ; idée reçue ! l'idée de la tombe ; il faut être triste là, c'est de règle; une seule chose m'a ému, c'est de voir dans le petit enclos un tabouret de jardin (pareil à ceux qui sont ici) et que ma mère sans doute y a fait porter ; c'est une communauté entre ce jardin-là et l'autre, une extension de sa vie sur cette mort et comme une continuité d'existence commune à travers les sépulcres. Les anciens se privaient
(1) Journal des Débais, 19 septembre 1852, sur le recueil de ses ouvrages, intitulé Ce qui est dans le cœur des femmes.
(2) Gagne (Paulin), écrivain que l'excentricité de ses ouvrages, comme la Gagne Monopanglotte, méthode de linguistique, VUniléide ou la femme Messie, poème en 12 chants, les Deux luxes des hommes et des femmes, drame <'f)rostitucionicide», etc., avait fait connaître, autant que son obstination à se présenter à Paris à toutes les élections législatives, avec les programmes les plus abracadabrants. Flaubert, parlant de lui dans une lettre précédente inédite à Louise Colet, l'appelle «ton amoureux».
de toutes ces saletés de charognes, la poussière humaine mêlée d'aromates et d'encens pouvait se tenir enfermée dans les doigts, ou, légère comme celle du grand chemin, s'envoler dans les rayons du soleil. Adieu, je vais me coucher, il est temps. A toi, mille et mille baisers de ton
* A LA MEME
[Croisse!] Nuit de jeudi, 1 heure [7 octobre 1852.]
La lettre (^) incluse dans la tienne de ce matin m'a fait un singulier effet ; malgré moi, tout cet après-m.idi, je ne pouvais m'empêcher de reporter mes yeux dessus et d'en considérer l'écriture. Je la connaissais pourtant, mais d'où vient qu'elle ne m'avait jamais causé cette impression? C'est sans doute le sujet et la personne à qui elle était adressée qui en sont causes. Cela me touchait de plus près. Il a dû en effet être flatté, et quelque banales qu'il ait l'habitude de donner ses louanges, celles-ci doivent être sincères. As-tu remarqué comme cette lettre écrite au courant de la plume est bien taillée de style, comme c'est carré, coupé? Je n'ai pu m'empêcher dans mon contentement naïf de la montrer à ma mère qui l'a aimée. Veux-tu que je te la renvoie? mais je crois, dans les circonstances actuelles, qu'il vaut mieux que je la garde. Mon vieux culte en a été rafraîchi ; on aime à se voir bien traité par ceux qu'on admire. Comme ils seront oubliés, tous les grands hommes du jour, quand celui-là encore sera jeune et éclatant !
Madame Didier me paraît une femme d'un esprit borné, elle et les républicains ses amis ; braves petites gens qui nous ont versés dans la boue et qui se plaignent de la route, les voilà maintenant qui gueulent comme des bourgeois contre Proudhon sans en comprendre un seul mot ; cette caste du National a toujours été aussi étroite que celle du faubourg Saint-Germain ; ce sont des secs en littérature ; en politique, ils se cramponnent aussi à un passé perdu. Je ne partage pas davantage son admiration pour le sieur Lamartine qu'elle compare à Tacite, le malheureux ! lui Tacite ! J'ai lu justement ce portrait de Napoléon dont elle parle. L[amartine] l'y accuse d'aimer la table, d'être gras, etc. Quand est-ce donc que l'on fera de l'histoire comme on doit faire du roman, sans amour ni haine d'aucun des personnages, quand est-ce qu'on écrira les faits au point de vue d'une blague supérieure, c'est-àdire comme le bon Dieu les voit, d'en haut.
C'est une femme curieuse du reste, elle représente bien ce certain milieu du monde, stérile et convenable.
La dame de Saint-Maur i^) me paraît dans une bonne passe, elle lit aussi Tacite, elle, quelle rage de sérieux ! tu me dis qu'il t'est difficile de l'étudier. Comme le factice pourtant se constitue d'après des règles, qu'il se moule sur un type, il est plus simple que le naturel, lequel varie suivant les individualités. Je te déclare, quant à moi, que je ne crois pas un mot de toutes ses spiritualités, sa fureur contre
(1) C'était une lettre de Victor Hugo à Louise Colet, qui avait envoyé son volume de vers Ce qui est dans le cœur des femmes, à l'exilé de Jersey.
(2) M-ne Roger des Gcnettes.
les mâles pour le moment vient de quelque morsure récente ; qu'elle soit dégoûtée du petit Énault, cela se peut, mais c'est tout, au fond ; et à ce propos permets-moi de t'envo3'er l'axiome suivant : les femmes se défient trop des hommes en général et pas assez en pariicidier (pénètre-toi de cette vérité), elles nous jugent tous comme des monstres, mais au milieu des monstres il y a un ange (m« cœur d'élite, etc.) ;
nous ne sommes ni monstres ni anges [ ]. Je voudrais voir un esprit aussi élevé
que le tien dégagé de ce préjugé que tu partages. Vous ne nous pardonnez jamais, vous autres, les filles, et toutes tant que vous êtes, depuis les prudes jusqu'aux coquettes, vous vous heurtez toujours à cet angle-là avec une obstination fougueuse. Vous ne comprenez rien à la Prostitution, à ses poésies amères ni à l'immense oubli qui en résulte. Quand vous avez possédé un homme, il vous reste quelque chose au cœur, mais à nous, rien. Cela passe, et un homme de quarante ans peut arriver à sa maîtresse plus vierge qu'une jeune femme à son premier amant. N'as-tu pas remarqué les juvénilités sentimentales des vieillards? Etre jalouse des filles, c'est l'être d'un meuble. Tout se confond en effet dans un océan dont toutes les vagues sont pareilles, mais vous, vous avez encore vos fleuves taris qui murmurent et dont les courants détournés s'entrecroisent dans l'ombre sous le branchage nouveau ; si tu voulais, je te ferais faire des progrès dans la connaissance de notre sexe que je ne soutiens nullement, mais que j'explique ; il en est de cette question-là comme de celle de Paris et de la province. Quand on me dit du mal de l'un aux dépens de l'autre, j'abonde toujours dans le sens de celui qui parle et j'ajoute, en finissant, que je pense exactement la même chose de l'autre partie en litige.
Je lis les voyages du Président (^), c'est splendide ; il faut (et il s'y prend bien) que l'on en arrive à n'avoir plus une idée, à ne plus respecter rien; si toute moralité est inutile pour les sociétés de l'avenir qui, étant organisées comme des mécaniques, n'auront pas besoin d'âme, il prépare la voie (je parle sérieusement, je crois que c'est là sa mission). A mesure que l'humanité se perfectionne, l'homme se dégrade ; quand tout ne sera plus qu'une combinaison économique d'intérêts bien contrebalancés, à quoi servira la vertu? Quand la nature sera tellement esclave qu'elle aura perdu ses formes originales, où sera la plastique? etc. En attendant, nous allons passer dans un bon état opaque. Ce qui me divertit là dedans, ce sont les gens de lettres qui croyaient voir revenir Louis XIV, César, etc., à une époque où l'on s'occuperait d'art, c'est-à-dire de ces messieurs; l'intelligence allait fleurir dans un petit parterre anodin soigneusement ratissé par Monsieur le préfet de police. Ah ! Dieu merci, ce qui en reste n'a pas la vie dure. Ces bons journaux, on va donc les supprimer ; c'est dommage, ils étaient si indépendants et si libéraux, si désintéressés ! On s'est moqué du droit divin et on l'a abattu ; puis on a exalté le peuple, le suffrage universel, et enfin c'a été l'ordre ; il faut qu'on ait la conviction que tout cela est aussi bête, usé, vide que le panache blanc d'Henri IV et le chêne de saint Louis. Mort aux mythes ! Quant à ce fameux mot : «Que ferez-vous ensuite? Que mettrezvous à la place», il me paraît inepte et immoral, tout ensemble ; inepte, car c'est croire que le soleil ne luira plus parce que les chandelles seront éteintes ; immoral, car c'est calmer l'injustice avec le cataplasme de la peur. Et dire que tout cela vient
(1) Le Prince Président venait d'aller à Strasbourg.
de la littérature pourtant, songer que la plus mauvaise partie de 93 vient du latin ! La rage du discours de rhétorique et la manie de reproduire des types antiques (mal compris) ont poussé des natures médiocres à des excès qui l'étaient peu. Maintenant nous allons retourner aux petits amusements des anciens jésuites, à l'acrostiche, aux poèmes sur le café ou le jeu d'échecs, aux choses ingénieuses, au suicide. Je connais un élève de l'Ecole normale qui m'a dit que l'on avait puni un de ses camarades (qui doit sortir dans six mois professeur de rhétorique) comme coupable d'avoir lu la Nouvelle HHoïse qui est un mauvais livre. Je suis fâché de ne pas savoir ce qui se passera dans deux cents ans, mais je ne voudrais pas naître maintenant et être élevé dans une si fétide époque.
Je travaille un peu mieux, à la fin de ce mois j'espère avoir fait mon auberge ; l'action se passe en trois heures. J'aurai été plus de deux mois. Quoi qu'il en soit, je commence à m'y reconnaître un peu, mais je perds un temps incalculable, écrivant quelquefois des pages entières que je supprime ensuite complètement, sans pitié, comme nuisant au mouvement. Pour ce passage-là, en effet, il faut en composant que j'en embrasse du même coup d'œil une quarantaine au moins. Une fois sorti de là et dans trois ou quatre mois environ, quand mon action sera bien nouée, ça ira. La troisième partie devra être enlevée et écrite d'un seul trait de plume. J'y pense souvent et c'est là, je crois, que sera tout l'effet du livre. Mais il faut tant se méfier des endroits qui semblent beaux d'avance ! Quand nous nous verrons, à Mantes, dans un petit mois, fais-moi penser à te parler de l'Acropole (^) et comment je comprends le sujet.
Il y a dans le dernier numéro de la Revue de Paris une pièce de Bouilhet que tu ne connais pas, adressée «à Rachel», p... (passe-moi le mot) de la connaissance du poète (2), et qui lui a beaucoup ser\'i autrefois de toutes façons. La mère RTogerj avait-elle lu cette pièce? et sa misanthropie, peut-être, venait d'[être] renforcée par la lecture de la susdite pièce, qui sent son crû.
Adieu. [ j
* A LA MEME
[Croisset] Mardi soir [26 octobre 1852] (').
[ ] Ce ne sera pas au commencement de la semaine prochaine que nous nous
verrons, mais vers la fin ou le commencement de l'autre. Je suis si long à me remettre au travail après chaque temps d'arrêt que je veux m'être taillé un peu de besogne pour mon retour, et ne pas perdre ensuite un temps considérable à rechercher les idées que j'ai maintenant. J'écris maintenant d'esquis.se en esquisse, c'est le moyen de ne pas perdre tout à fait le fil, dans une machine si compliquée sous son apparence simple. J'ai lu à B[ouilhet] dimanche les vingt-sept pages (à peu près finies) qui sont l'ouvrage de deux grands mois ; il n'en a point été mécontent et c'est beaucoup, car je craignais que ce ne fût exécrable ; je n'y comprenais presque plus rien moi-
(1) 'L'Acropole d'Athènes, sujet proposé au concours par l'Académie française pour 1853.
(2) A R*** (Festons et Astragales) publiée dans la Revue de Paris d'octobre 1852.
(3) Une autre lettre, du 10 octobre, à Louise Colet, est inédite.
même et puis la matière était tellement ingrate pour les effets de style ! c'est peut-être s'en être bien tiré que de l'avoir rendue passable. Je vais entrer maintenant dans des choses plus amusantes à faire. Il me faut encore quarante à cinquante pages avant d'être en plein adultère ; alors on s'en donnera, et elle s'en donnera, ma petite femme !
J'ai fait redemander mes notes sur la Grèce ainsi qu'un excellent itinéraire que j'avais prêtés à Chéruel (professeur à l'Ecole normale) ; je t'apporterai cela, ça pourra te servir pour l'Acropole, il y a moyen sur ce sujet de faire de beaux vers.
Quel temps ! Quelle pluie ! Et quel vent ! les feuilles jaunes passent sous mes fenêtres avec furie. Mais, chose étrange, toutes les nuits sont plus calmes ; entre moi et le paysage qui m'entoure, il y a concordance de tempérament. La sérénité à tous deux nous revient avec la nuit. Dès que le jour tombe, il me semble que je me réveille. Je suis loin d'être l'homme de la nature qui se lève au soleil, s'endort comme les poules, boit l'eau des torrents, etc. Il me faut une vie factice et des milieux en tout extraordinaires. Ce n'est point un vice d'esprit, mais toute une constitution de l'homme ; reste à savoir, après tout, si ce que l'on appelle le factice n'est pas une autre nature. L'anormalité est aussi légitime que la règle.
Je viens de finir le Périclès de Shakespeare, c'est atrocement difficile et prodigieusement gaillard, il y a des scènes de b... oi^i ces dames et ces messieurs parlent un langage peu académique ; c'est agréablement bourré de plaisanteries obscènes. Mais quel homme c'était ! Comme tous les autres poètes, et sans en excepter aucun, sont petits à côté et paraissent légers surtout. Lui, il avait les deux éléments, imagination et observation, et toujours large ! toujours ! «Nés pour la médiocrité, nous sommes accablés par les esprits sublimes. « C'est bien là le cas de le dire. Il me semble que si je voyais Shakespeare en personne, je crèverais de peur.
Je vais me mettre, quand je t'aurai vue, à Sophocle que je veux savoir par cœur ; la bibliothèque d'un écrivain doit se composer de cinq à six livres, sources qu'il faut relire tous les jours. Quant aux autres, il est bon de les connaître et puis c'est tout. Mais c'est qu'il y a tant de manières différentes de lire, et cela demande aussi tant d'esprit que de bien lire ! [ ]
* A LA MÊME
[Croisset] Lundi soir [22 novembre 1852] C).
De suite pendant que j'y pense (car depuis trois jours j'ai peur de l'oublier), ma petite dissertation grammaticale à propos de saisir. Il y a deux verbes : saisir signifie prendre tout d'un coup, empoigner, et se saisir de veut dire s'emparer, se rendre maître. Dans l'exemple que tu me cites «le renard s'en saisit», ça veut dire le renard s'en empare, en fait son profit, il y a donc avec le pronom, tout ensemble, idée d'accaparement et de vitesse (ainsi avec le pronom le verbe comporterait toujours une idée d'utilité ultérieure) ; mais saisir s'emploie tout seul pour dire prendre. Ex[emple] : Saisissez-vous de cette anguille-là, je ne peux la saisir,
(1) Trois autres lettres à Louise Colet, des 2, 7 et 16 novembre, sont inédites.
elle me glisse des mains. » Je ne me rappelle point tes deux vers, chère muse, mais il y a, il me semble, quelque chose comme cette tournure : se saisissait des brins de paille... ce qui est lent d'ailleurs et impropre, comme tu vois.
J'attends la Paysanne avec impatience, mais ne te presse point, prends tout ton temps. Ce sera bon ; tous les perruquiers sont d'accord à dire que plus les chevelures sont peignées plus elles sont luisantes. Il en est de même du st^'le, la correction fait son éclat. J'ai relu hier à cause de toi la Pente de la Rêverie, eh bien, je ne suis pas de ton avis. Ça a une grande allure, mais c'est mou, un peu, et peut-être le sujet même échappait-il au vers? Tout ne se peut pas dire, l'Art est borné si l'idée ne l'est pas ; en fait de métaphysique surtout, la plume ne va pas loin, car la force plastique défaille toujours à rendre ce qui n'est pas très net dans l'esprit. Je vais lire l'Oncle Tom en anglais. J'ai, je l'avoue, un préjugé défavorable à son endroit. Le mérite littéraire seul ne donne pas de ces succès-là. On va loin comme réussite, lorsque à un certain talent de mise en scène et à la facilité de parler la langue de tout le monde, on joint l'art de s'adresser aux passions du jour, aux questions du moment. Sais-tu ce qui se vend le plus annuellement? Faublas et V Amour conjugal, deux productions ineptes. Si Tacite revenait au monde, il ne se vendrait pas autant que M. Thiers. Le public respecte les bustes, mais les adore peu, on a pour eux une admiration de convention et puis c'est tout ; le bourgeois (c'est-à-dire l'humanité entière maintenant, y compris le peuple) se conduit envers les classiques comme envers la religion, il sait qu'ils sont, serait fâché qu'ils ne fussent pas, comprend qu'ils ont une certaine utilité très éloignée, mais il n'en use nullement et ça l'embête beaucoup, voilà.
J'ai fait prendre au cabinet de lecture la Chartreuse de Parme et je la lirai avec soin, je connais Rouge et Noir, que je trouve mal écrit et incompréhensible, comme caractères et intentions. Je sais bien que les gens de goût ne sont pas de mon avis, mais c'est encore une drôle de caste que celle des gens de goût, ils ont de petits saints à eux que personne ne connaît. C'est ce bon Sainte-Beuve qui a mis ça à la mode. On se pâme d'admiration devant des esprits de société, devant des talents qui ont pour toute recommandation d'être obscurs. Quant à Beyle, je n'ai rien compris à l'enthousiasme de Balzac pour un semblable écrivain, après avoir lu Rouge et Xoir. En fait de lectures, je ne dé-lis pas Rabelais et Don Quichotte le dimanche avec Bouilhet. Quels écrasants livres ! ils grandissent à mesure qu'on les contemple, comme les pyramides, et on finit presque par avoir peur. Ce qu'il y a de prodigieux dans Don Quichvtte, c'est l'absence d'art et cette perpétuelle fusion de l'illusion et de la réalité qui en fait un livre si comique et si poétique. Quels nains que tous les autres à côté. Comme on se sent petit, mon Dieu ! comme on se sent petit !
Je ne travaille pas mal, c'est-à-dire avec assez de cœur, mais c'est difficile d'exprimer bien ce qu'on n'a jamais senti, il faut de longues préparations et se creuser la cervelle diablement afin de ne pas dépasser la limite et de l'atteindre tout en même temps. L'enchaînement des sentiments me donne un mal de chien, et tout dépend de là dans ce roman, car je maintiens qu'on peut tout aussi bien amuser avec des idées qu'avec des faits, mais il faut pour ça qu'elles découlent l'une de l'autre comme de cascade en cascade, et qu'elles entraînent ainsi le lecteur
au milieu du frémissement des phrases et du bouillonnement des métaphores. Quand nous nous reverrons, j'aurai fait un grand pas, je serai en plein amour, en plein sujet, et le sort du bouquin sera décidé, mais je crois que je passe maintenant un défilé dangereux. J'ai ainsi parmi les haltes de mon travail ta belle et bonne figure au bout, comme des temps de repos ; notre amour par là est une espèce de signet que je place d'avance entre les pages, et je rêve d'y être arrivé de toutes façons.
Pourquoi ai-je sur ce livre des inquiétudes comme je n'en ai jamais eu sur d'autres? est-ce parce qu'il n'est pas dans ma voie naturelle et pour moi au contraire tout en art, en ruses? Ce m'aura toujours été une gymnastique furieuse ! et longue. Un jour, ensuite, que j'aurai un sujet à moi, un plan de mes entrailles, tu verras, tu verras ! J'ai fini aujourd'hui Perse, je vais de suite le relire et prendre des notes ; tu dois être à l'Ane d'or, maintenant, j'attends tes impressions. [ ]
Ne t'occupe de rien que de toi, laissons l'Empire marcher, fermons notre porte, montons au plus haut de notre tour d'ivoire, sur la dernière marche, le plus près du ciel. Il y fait froid quelquefois, n'est-ce pas? mais qu'importe ! on voit les étoiles briller clair et l'on n'entend plus les dindons. [ ]
* A LA MEME
[Croisse!] Jeudi, 1 heure d'après-midi [9 décembre 1852.] (')
Je vais envoyer au chemin de fer tout à l'heure (en même temps que cette lettre à la poste) un paquet contenant tes deux manuscrits de la Paysanne, le Richard III (^) que je n'ai pas eu le temps de lire, et un volume de gravures antiques afin de donner un peu de poids au paquet et qui te sera peut-être utile. Sois sans crainte, le plan que B[ouilhet] t'a envoyé lundi avait été la veille arrêté par nous deux, de même que les corrections que tu trouveras en marge de ton manuscrit sont nos corrections. Quand je dis corrections c'est plutôt observations, car nous n'avons rien corrigé, mais enfin nous avons bien passé à ce travail trois bonnes heures dimanche soir et je n'ai rien omis d'important, j'en suis sûr. Quant à ce qui t'arrête pour la fin, pourquoi donc t'embarrasses-tu? tu n'as pas besoin de préciser l'époque, peins vaguement la vie de Jean (^) à l'armée et le temps qu'il y reste, l'idée des invalides est mauvaise d'ailleurs ; si les pontons, à cause de la date, te gênent, tu peux le faire prisonnier en Sibérie et revenant à pied à travers l'Europe au bout de longues années (mais ne t'avise pas alors de me peindre son voyage et surtout pas d'effet de neige, cela gâterait ta comparaison des vaisseaux dans les mers de glace qui est plus haut), ne te dépêche pas pour les corrections et attends que les bonnes te viennent. [ ]
J'ai lu le Livre posthume (*) ; est-ce pitoyable, hein? Je ne sais pas ce que tu en as dit à Bouilhet, mais il me semble que notre ami se coule. Il y a loin de là à
(1) Deux autres lettres à Louise Colet, des 28 novembre et 5 décembre, sont inédites.
(2) Richard III, drame en 5 actes, en prose, par Victor Séjour (Paris, Porte Saint-Martin, 28 septembre 1852).
(3) Héros de La Paysanne.
(4) Par Maxime Du Camp. La première partie de ce roman a paru dans la Revue de Paris de décembre
Tagahor (^). On y sent un épuisement radical ; il joue de son reste et souffle sa dernière note. Ce qui m'a particulièrement fait rire c'est que lui, qui me reproche tant de me mettre en scène dans tout ce que je fais, parle sans cesse de lui, il se complaît jusqu'à son portrait physique ; ce livre est odieux de personnalité et de prétentions de toute nature. S'il me demande jamais ce que j'en pense, je te promets que je lui dirai ma façon de penser entière et qui ne sera pas douce. Comme il ne m'a pas épargné du tout les avis quand je ne le priais nullement de m'en donner, ce ne sera que rendu. Il y a dedans une petite phrase à mon intention et faite exprès pour moi : « La solitude qui porte à ses deux sinistres mamelles l'égoïsme et la vanité ». Je t'assure que ça m'a bien fait rire ; égoïsme soit, mais vanité non. L'orgueil est une bête féroce qui vit dans les cavernes et dans les déserts, la vanité au contraire, comme un perroquet, saute de branche en branche et bavarde en pleine lumière. Je ne sais si je m'abuse (et ici ce serait de la vanité), mais il me semble que dans tout le Livre posthume il y a une vague réminiscence de Novembre et un brouillard de moi, qui pèse sur le tout ; ne serait-ce que le désir de la Chine à la fin : « Dans un canot allongé, un canot de bois de cèdre dont les avirons minces ont l'air de plumes, sous une voile faite de bambous tressés, au bruit du tam-tam et des tambourins, j'irai dans le pays jaune que l'on appelle la Chine», etc. Du Camp ne sera pas le seul sur qui j'aurai laissé mon empreinte, le tort qu'il a eu c'est de la recevoir ; je crois qu'il a agi très naturellement en tâchant de se dégager de moi, il suit maintenant sa voie ; mais en littérature, il se souviendra de moi longtemps. [ ]
Je suis communiquant et débordant (je l'étais est plus vrai) et, quoique doué d'une grande faculté d'imitation, toutes les rides qui me viennent en grimaçant ne m'altèrent pas la figure. B[ouilhet] est le seul homme au monde qui nous ait rendu justice là-dessus, à Alfred [Le Poittevin] et à moi ; il a reconnu nos deux natures distinctes et vu l'abîme qui les séparait. S'il avait continué de vivre, il eût été s'agrandissant toujours, lui par sa netteté d'esprit, moi par mes extravagances. Il n'y avait pas de danger que nous nous réunissions de trop près. Quant à lui, B[ouilhet], il faut que tous deux nous valions quelque chose, puisque depuis sept ans que nous nous communiquons nos plans et nos phrases, nous avons gardé respectivement notre physionomie individuelle.
Voilà le sieur Augier employé à la police ! Quelle charmante place pour un poète et quelle noble et intelligente fonction que celle de lire les livres destinés au colportage ! Mais est-ce que ça a quelque chose dans le ventre, ces gaillards-là ! c'est plus bourgeois que les marchands de chandelle. Voilà donc toute la littérature qui passe sous le bon vouloir de ce monsieur ! mais on a une place, de l'importance, on dîne chez le ministre, etc., et puis il faut dire le vrai, il y a de par le monde une conjuration générale et permanente contre deux choses, à savoir, la poésie et la liberté ; les gens de goût se chargent d'exterminer l'une, comme les gens d'ordre de poursuivre l'autre. Rien ne plaît davantage à certains esprits français, raisonnables, peu ailés, esprits poitrinaires à gilet de flanelle, que cette régularité toute extérieure qui indigne si fort les gens d'imagination ; le bourgeois se rassure à la vue d'un gendarme et l'homme d'esprit se délecte à celle d'un critique ; les che-
(1) Tagahor, conte hindou, par Maxime Du Camp, parut dans la Revue de Paris d'octobre 1851.
vaux hongres sont applaudis par les mulets. Donc, de quelle puissance d'embêtement pour nous n'est-il pas armé, le double entraveur qui a, tout à la fois dans ses attributions, le sabre du gendarme et les ciseaux du critique ! Augier sans doute croit faire quelque chose de très bien, acte de goût, rendre des services. La censure, quelle qu'elle soit, me paraît une monstruosité, une chose pire que l'homicide ; l'attentat contre la pensée est un crime de lèse-âme. La mort de Socrate pèse encore sur le genre humain, et la malédiction des juifs n'a peut-être pas d'autre signification, ils ont crucifié l'homme-parole, voulu tuer Dieu ; les républicains là-dessus m'ont toujours révolté. Pendant dix-huit ans, sous Louis-Philippe, de quelles déclamations vertueuses n'a-t-on pas [été] étourdi ! qu'est-ce qui a jeté les plus lourds sarcasmes à toute l'école romantique, qui ne réclamait en définitive, comme on dirait maintenant, que le libre échange! Ce qu'il y a de comique ensuite, ce sont les grands mots : «mais que deviendrait la société» et les comparaisons : « laissez- vous jouer les enfants avec des armes à feu.'^» Il semble à ces braves gens que la société tout entière tienne à deux ou trois chevilles pourries et que si on les retire tout va crouler, ils la jugent (et cela d'après les vieilles idées) comme un produit factice de l'homme, comme une œuvre exécutée d'après un plan. De là les récriminations, malédictions et précautions. La volonté individuelle de qui que ce soit n'a pas plus d'influence sur l'existence ou la destruction de la civilisation qu'elle n'en a sur la pousse des arbres ou la composition de l'atmosphère ; vous apporterez, ô grand homme, un peu de fumier ici, un peu de sang là, mais la force humaine, une fois que vous serez passé, continuera de s'agiter sans vous ; elle roulera votre souvenir avec toutes ses autres feuilles mortes ; votre coin de culture disparaîtra sous l'herbe, votre peuple sous d'autres invasions, votre religion sous d'autres philosophies et toujours, toujours, hiver, printemps, été, automne, hiver, printemps, sans que les fleurs cessent de pousser et la sève de monter.
C'est pourquoi l'Oncle Tom me paraît un livre étroit, il est fait à un point de vue moral et religieux, il fallait le faire à un point de vue humain. Je n'ai pas besoin, pour m'attendrir sur un esclave que l'on torture, que cet esclave soit brave homme, bon père, bon époux et chante des hymnes et lise l'Evangile et pardonne à ses bourreaux, ce qui devient du sublime, de l'exception et dès lors une chose spéciale, fausse. Les qualités de sentiment, et il y [en] a de grandes dans ce livre, eussent été mieux employées si le but eût été moins restreint. Quand il n'y aura plus d'esclaves en Amérique, ce roman ne sera pas plus vrai que toutes les anciennes histoires où l'on représentait invariablement les mahométans comme des monstres ; pas de haine ! pas de haine ! et c'est là du reste ce qui fait le succès de ce livre, il est actuel ; la vérité seule, l'éternel, le Beau pur ne passionne pas les masses à ce degré-là. Le parti pris de donner aux noirs le bon côté moral arrive à l'absurde, dans le personnage de Georges par exemple, lequel panse son meurtrier tandis qu'il devrait piétiner dessus, etc., et qui rêve une civilisation nègre, un empire africain, etc. ; la mort de la jeune Saint-Claire est celle d'une sainte, pourquoi cela? je pleurerais plus si c'était une enfant ordinaire. Le caractère de sa mère est forcé, malgré l'apparente demi-teinte que l'auteur y a mise ; au moment de la mort de sa fille, elle né doit plus penser à ses migraines. Mais il fallait [faire] rire le parterre, comme dit Rousseau.
Il y a du reste de jolies choses dans ce livre, le caractère de Halley, la scène entre le sénateur et sa femme miss Ophélia, l'intérieur de la maison Legru, une tirade de miss Cussy, tout cela est bien fait. Puisque Tom est un mystique, je lui aurais voulu plus de lyrisme (il eût été peut-être moins vrai comme nature), les répétitions des mères avec leurs enfants sont archirépétées, c'est comme le journal du sieur Saint-Claire qui revient à toute minute. Les réflexions de l'auteur m'ont irrité tout le temps, est-ce qu'on a besoin de faire des réflexions sur l'esclavage? Montrez-le, voilà tout. C'est là ce qui m'a toujours semblé fort dans le Dernier jour d'un condamné, pas une réflexion sur la peine de mort {il est vrai que la préface échigne ce livre, si le livre pouvait être échigné) ; regarde dans le Marchand de Venise si l'on déclame contre l'usure ; mais la forme dramatique a cela de bon, elle annule l'auteur. Balzac n'a pas échappé à ce défaut, il est légitimiste, catholique, aristocratique.
L'auteur dans son œuvre doit être comme Dieu dans l'imivers, présent partout, et visible nulle part ; l'Art étant une seconde nature, le créateur de cette nature-là doit agir par des procédés analogues ; que l'on sente dans tous les atomes, à tous les aspects, une impassibilité cachée et infinie ; l'effet pour le spectateur doit être une espèce d'ébahissement. Comment tout cela s'est-il fait? doit-on dire, — et qu'on se sente écrasé sans savoir pourquoi ; l'art grec était dans ce principe-là, et pour y arriver plus vite il choisissait ses personnages dans des conditions sociales exceptionnelles, rois, dieux, demi-dieux ; on [ne] vous intéressait pas avec vousmêmes, le divin était le but. Adieu, il est tard. C'est dommage, je suis bien en train de causer. Je t'embrasse mille et mille fois. [ ]
* A LA MÊME
[Croisse!] Nuit de jeudi, 1 heure [16 décembre 1852] (').
[ ] Depuis samedi j'ai travaillé de grand cœur et d'une façon débordante^
lyrique ; c'est peut-être une atroce ratatouille, tant pis, ça m'amuse pour le moment, dussé-je plus tard tout effacer, comme cela m'est arrivé maintes fois. Je suis en train d'écrire une visite à ma nourrice, on va par un petit sentier et on revient par un autre ; je marche comme tu le vois sur les brisées du Livre posthume, mais je crois que le parallèle ne m'écrasera pas. Cela sent un peu mieux la campagne, le fumier et les couchettes que la page de notre ami. Tous les Parisiens voient la nature d'une façon élégiaque et proprette, sans bouse de vaches et sans orties ; ils l'aiment comme les prisonniers d'un amour niais et enfantin, cela se gagne tout jeune sous les arbres des Tuileries ; je me rappelle à ce propos une cousine de mon père qui. venant une fois (la seule que je l'aie vue) nous faire visite à Déville, humait, s'extasiait, admirait. « Oh ! mon cousin, me dit-elle, faites-moi donc le plaisir de me mettre un peu de ce fumier dans mon mouchoir de poche, j'adore cette odeur-là». Mais nous que la campagne a toujours embêtés et qui l'avons toujours vue, comme nous en connaissons d'une façon plus rassise toutes les saveurs et les mélancolies !
(1) Une autre lettre à Louise Colet, du 11 décembre, est inédite.
C'est bien bon, ce que tu me dis de l'histoire R[oger] de Beauvoir, l'écharpe passant de la voiture, etc. Oh ! les sujets, comme il y en a !
T'aperçois-tu que je deviens moraliste ! est-ce un signe de vieillesse? mais je tourne certainement à la haute comédie ; j'ai quelquefois des prurits atroces d'engueuler les humains et je le ferai à quelque jour, dans dix ans d'ici, dans quelque long roman à cadre large; en attendant, une vieille idée m'est revenue, à savoir celle de mon Dictionnaire des idées reçues (sais-tu ce que c'est?) ; la préface surtout m'excite fort, et de la manière dont je la conçois (ce serait tout un ]ivre), aucune loi ne pourrait me mordre quoique j'y attaquerais tout ; ce serait la glorification historique de tout ce qu'on approuve ; j'y démontrerais que les majorités ont toujours eu raison, les minorités toujours tort. J'immolerais les grands hommes à tous les imbéciles, les martyrs à tous les bourreaux, et cela dans un style poussé à outrance, à fusées. Ainsi, pour la littérature, j'établirais ce qui serait facile, à savoir que le médiocre étant à la portée de tous est le seul légitime et qu'il faut donc honnir toute espèce d'originalité comme dangereuse, sotte, etc. Cette apologie de la canaillerie humaine sur toutes ses faces, ironique et hurlante d'un bout à l'autre, pleine de citations, de preuves (qui prouveraient le contraire) et de textes effrayants (ce serait facile) est dans le but, dirais-je, d'en finir une fois pour toutes avec les excentricités, quelles qu'elles soient. Je rentrerais par là dans l'idée démocratique moderne d'égalité, dans le mot de Fourier que les grands hommes deviendront inutiles ; et c'est dans ce but, dirais-je, que ce livre est fait. On y trouverait donc par ordre alphabétique sur tous les sujets possibles totd ce qu'il tant dire en société pour être un homme convenable et aimable.
Ainsi on trouverait :
Artistes : sont désintéressés.
Langouste : femelle du homard.
France : veut un bras de fer pour être régie.
Bossuet : est l'aigle de Meaux.
Fénelon : est le cygne de Cambrai.
Négresses : sont plus chaudes que les blanches.
Erection : ne se dit qu'en parlant des monuments, etc..
Je crois que l'ensemble serait formidable comme plomb. Il faudrait que dans tout le cours du livre il n'y eût pas un mot de mon cru, et qu'une fois qu'on l'aurait lu on n'osât plus parler de peur de dire naturellement une phrase qui s'y trouve. Quelques articles du reste pourraient prêter à des développements splendides, comme ceux de Homme, Femme, Ami, Politique, Mœurs, Magistrat ; on pourrait d'ailleurs en quelques lignes faire des types et montrer non seulement ce qu'il faut dire, mais ce qu'il faut paraître.
J'ai lu ces jours-ci les contes de fées de Perrault, c'est charmant, charmant. Que dis-tu de cette phrase : «La chambre était si petite que la queue de cette belle robe ne pouvait s'étendre», est-ce énorme d'effet, hein? et celle-ci : «Il vint des rois de tous les pays ; les uns en chaises à porteurs, d'autres en cabriolets et les plus éloignés montés sur des éléphants, sur des tigres, sur des aigles ». Et dire que tant que les Français vivront, Boileau passera pour être un plus grand poète que cet homme-là. Il faut déguiser la poésie en France, on la déteste, et de tous ses écri-
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vains il n'y a peut-être que Ronsard qui ait été tout simplement un poète, comme on l'était dans l'antiquité et comme on l'est dans les autres pays.
Peut-être les formes plastiques ont-elles été toutes décrites, redites, c'était la part des premiers ; ce qui nous reste, c'est l'extérieur de l'homme, plus complexe, mais qui échappe bien davantage aux conditions de la forme ; aussi je crois que le roman ne fait que de naître, il attend son Homère. Quel homme eût été Balzac s'il eût su écrire ! mais il ne lui a manqué que cela. Un artiste, après tout, n'aurait pas tant fait, n'aurait pas eu cette ampleur.
Ah ! ce qui manque à la société moderne, ce n'est pas un Christ, ni un Washington, ni un Socrate, ni un Voltaire même, c'est un Aristophane, mais il serait lapidé par le public ; et puis à quoi bon nous inquiéter de tout cela, toujours raisonner, bavarder? Peignons, peignons, sans faire de théorie, sans nous inquiéter de la composition des couleurs, ni de la dimension de nos toiles, ni de la durée de nos œuvres.
Il fait maintenant un épouvantable vent, les arbres et la rivière mugissent ; j'étais en train ce soir d'écrire une scène d'été avec des moucherons, des herbes au soleil, etc. Plus je suis dans un milieu contraire et mieux je vois l'autre. Ce grand vent m'a charmé toute la soirée, cela berce et étourdit tout ensemble ; j'avais les nerfs si vibrants que ma mère, qui est entrée à dix heures dans mon cabinet pour mè dire adieu, m'a fait pousser un cri de terreur épouvantable, qui l'a effrayée ellemême ; le cœur m'en a longtemps battu et il m'a fallu un quart d'heure à me remettre. Voilà de mes absorptions, quand je travaille. J'ai senti là, à cette surprise, comme la sensation aiguë d'un coup de poignard qui m'aiurait traversé l'âme. Quelle pauvre machine que la nôtre ! — et tout cela parce que le petit bonhomme était à tourner une phrase. [ J
Pioche bien la Paysanne, passes-\- encore une semaine, ne te dépêche pas, revois tout, épluche-toi, apprends à te critiquer toi-même, ma chère sauvage. Adieu, il est bien tard. [ ]
A LOUIS BOUILHET
[Croisset, 25 décembre 1852.] (')
Je ne sais si tes deux collaborateurs s'en sont doutés, ni si toi-même en as conscience, mais tu as fait sur mademoiselle Chéron quatre vers sublimes de génie ! J'en ai été ébloui. Ce billet n'a d'autre but que de t'en faire part. Ta pièce i^) est d'une fantaisie transcendante. Cet amour dans une poitrine maigre comme un oiseau dans une cage ! superbe ! superbe !
Quant à tout le reste de ta bonne, longue et triste lettre, tu es un couillllon avec toutes sortes d'/ mouillés. Mais j'espère la semaine prochaine replanter un
(1) Avant cette lettre, deu.\ autres, à Louise Colet, des 19 et 22 décembre, sont inédites.