‹ Œuvres complètes illustrées de Gustave FlaubertChapitre 39 sur 39 · A L.A :\IF.ME · texte numérisé non relu

A L.A :\IF.ME

Lundi soir, minuit et demi. [Croisset, 12 septembre 1853].

La tête me tourne dembètement, de découragement, de fatigue ! J'ai passé ■quatre heures sans pouvoir faire une phrase. Je n'ai pas aujourd'hui écrit ime ligne, ou plutôt j'en ai bien griffonné cent ! Quel atroce travail ! quel ennui ! Oh ! l'Art ! l'Art ! Qu'est-ce donc que cette chimère enragée qui nous mord le cœur, et pourquoi? Cela est fou de se donner tant de mal ! Ah ! la Bovary, il m'en souviendra ! J'éprouve maintenant comme si j'avais des lames de canif dans les ongles, et j'ai envie de grincer des dents ; est-ce bête ! Voilà donc où mène ce doux passe-temps de la littérature, cette crème fouettée. Ce à quoi je me heurte, c'est à des situations communes et un dialogue trivial ; bien écrire le médiocre et faire qu'il garde en même temps son aspect, sa coupe, ses mots même, cela est vraiment diabolique, et je vois se défiler maintenant devant moi de ces gentillesses en perspective pendant trente pages au moins ; ça s'achète cher, le style ! Je recommence ce que j'ai fait l'autre semaine ; deux ou trois effets ont été jugés hier par Bouilhet ratés, et avec raison ; il faut que je redémolisse presque toutes mes phrases. [ ]

Je sais ce que les dérangements me coûtent, mon impuissance maintenant me vient de Trouville. Quinze jours avant de m'absenter, ça me trouble, il faut à toute force que je me réchauffe et que ça marche ! — ou que j'en crève. — Je suis humilié, nom de Dieu, et humilié par devers moi de la rétivité de ma plume : il faut la gouverner comme les mauvais chevaux qui refusent, on les serre de toute sa force à les étoufler et ils cèdent.

Nous avons reçu vendredi la nouvelle que le père Parain était mort. Ma mère devait partir pour Nogent, mais elle a été re])risc un peu à la poitrine, elle s'est mis des sangsues aujourd'hui ; j'ai toujours un fonds d'inquiétude de ce côté. Cette mort, je m'y attendais, elle me fera plus de peine plus tard, je me connais ; il faut que les choses s'incrustent en moi ; elle a seulement ajouté à la prodigieuse irritabilité que j'ai maintenant et que je ferais bien de calmer, du reste, car elle me déborde

quelquefois, mais [c'est] cette rosse de Bovary qui en est cause. Ce sujet bourgeois me dégoûte. [ ]

En voilà encore un de parti ! Ce pauvre père Parain, je le vois maintenant dans son suaire comme si j'avais le cercueil, où il pourrit, sur ma table, devant mes yeux. L'idée des asticots qui lui mangent les joues ne me quitte pas. Je lui avais fait du reste des adieux éternels, en le quittant la dernière fois. Quand je suis arrivé de Nogent chez toi, j'avais été seul tout le temps dans le wagon par un beau soleil. Je revoyais en passant les villages que nous traversions autrefois en chaise de poste, aux vacances, tous en famille avec les autres, morts aussi. Les vignes étaient les mêmes et les maisons blanches, la longue route poudreuse, les ormes ébranchés sur le bord. [ ]

Adieu, il est tard. Je n'ai pas de feu, j'ai froid. [ ] Mille baisers, à toi. [ ]

* A LA MEME

[Croisset], \-endredi minuit, [16 septembre 1853].

Il m'est impossible de retrouver la citation de Montaigne sur Pic de la Mirandole (ceci prouve que je ne connais pas assez mon Montaigne), il me faudrait pour cela relire et non feuilleter (car je l'ai feuilleté) tout Montaigne.

Sapho s'est jetée à l'eau du haut du promontoire de Leucade, île de la mer Egée, ou autrement dit Archipel. Leucade est une petite île entre celle de Lesbos et la terre d'Asie Mineure (au bord du golfe de Smyrne). Leucade se trouve maintenant dans un golfe qu'on appelle golfe d'Adramite (\) (j'ignore le nom antique). Pour ce qui est de Sapho, il y en a deux, la poétesse et la courtisane. La première était de Mitylène en Lesbos, vivait dans le vii^ siècle avant Jésus-Christ, a poussé la tribadie à un grand degré de perfection, et fut exilée de Mitylène avec Alcée. La seconde, née dans la même île, mais à Eresos, paraît être celle qui aima Phaon ; cette opinion (moderne du reste, car ordinairement on confond les deux) s'appuie sur un passage de l'historien Nymphis : « Sapho d'Eresos aima passionnément Phaon ». On remarque aussi que Hérodote, qui a écrit tout au long l'histoire de Sapho de Mitjlène, ne parle ni de cet amour, ni de ce suicide.

Enfin me revoilà en train ! ça marche ! ma machine retourne ! ne blâme pas mes roidissements, bonne chère Muse, j'ai l'expérience qu'ils servent, rien ne s'obtient qu'avec effort, tout a son sacrifice. La perle est une maladie de l'huître et le style, peut-être, l'écoulement d'une douleur plus profonde. — N'en est-il pas de la vie d'artiste, ou plutôt d'une œuvre d'Art à accomplir, comme d'une grande montagne à escalader? Dur voyage, et qui demande une volonté acharnée! D'abord on aperçoit d'en bas une haute cime; dans les cieux, elle est étincelante de pureté, elle est effrayante de hauteur ! et elle vous sollicite cependant à cause de cela même. On part, mais à chaque plateau de la route, le sommet grandit, l'horizon se recule, on va par les précipices, les vertiges et les découragements, il fait froid! et l'éternel ouragan des hautes régions vous enlève en passant jusqu'au dernier lambeau de

(1) Edremid.

[1853J CORRESPONDAN'CE 445

votre vêtement ; la terre est perdue pour toujours, et le but sans doute ne s'atteindra pas. C'est l'heure où l'on compte ses fatigues, où l'on regarde avec épouvante les gerçures de sa peau. L'on n'a rien qu'une indomptable envie de monter plus haut, d'en finir, de mourir. Quelquefois, pourtant, un coup des vents du ciel arrive et dévoile à votre éblouisseraent des perspectives innombrables, infinies, merveilleuses ! A vingt mille pieds sous soi on aperçoit les hommes, une brise olympienne empHt vos poumons géants, et l'on se considère comme un colosse ayant le monde entier pour piédestal. Puis le brouillard retombe et l'on continue à tâtons ! — à tâtons, s'écorchant les ongles aux rochers et pleurant de la solitude. N'importe ! mourons dans la neige, périssons dans la blanche douleur de notre désir, au murmure des torrents de l'Esprit, et la figure tournée vers le soleil !

J'ai travaillé ce soir avec émotion, mes bonnes sueurs sont revenues et j'ai regueulé, comme par le passé.

Oui, c'est beau Candide ! fort beau ! Quelle justesse! Y a-t-il moyen d'être plus large, tout en restant aussi net? — Peut-être non. Le merveilleux eflet de ce livre tient sans doute à la nature des idées qu'il exprime, c'est aussi bien que cela qu'il faut écrire, mais pas comme cela.

Pourquoi perds-tu ton temps à relire Graziella quand on a tant de choses à relire? Voilà une distraction sans excuse, par exemple ! — Il n'y a rien à prendre à de pareilles œuvres. Il faut s'en tenir aux sources et Lamartine est un robinet. Ce qu'il y a de fort dans Manon Lescaut, c'est le souffle sentimental, la naïveté de la passion qui rend les deux héros si vrais, si sj^mpathiques, si honorables, quoiqu'ils soient des fripons. C'est un grand cri du cœur, ce hvre, la composition en est fort habile ; quel ton d'excellente compagnie ! mais moi, j'aime mieux les choses plus épicées, plus en relief, et je vois que tous les hvres de premier ordre le sont à outrance; ils sont criants de vérité, archidéveloppés et plus abondants de détails intrinsèques au sujet. Manon Lescaut est peut-être le premier des hvres secondaires. Je crois, contrairement à ton avis de ce matin, que l'on peut intéresser avec tous les sujets ; quant à faire du Beau avec eux, je le pense aussi, théoriquement du moins, mais j'en suis moins sûr. La mort de Virginie est fort belle, mais que d'autres morts aussi émouvantes (parce que celle de Virginie est exceptionnelle) ! ce qu'il y a d'admirable, c'est sa lettre à Paul écrite de Paris, elle m'a toujours arraché le cœur quand je l'ai lue ; que l'on pleure moins à la mort de ma mère Bovary qu'à celle de Virginie, j'en suis sûr d'avance, mais l'on pleurera plus sur le mari de l'une que sur l'amant de l'autre, et ce dont je ne doute pas, c'est du cadavre. Il faudra qu'il vous poursuivie. La première quahté de l'Art et son but est l'illusion; l'émotion, laquelle s'obtient souvent par certains sacrifices de détails poétiques, est une tout autre chose et d'un ordre inférieur. J'ai pleuré à des mélodrames qui ne valaient pas quatre sous et Gœthe ne m'a jamais mouillé Vœ'û, si ce n'est d'admiration.

Tu me parais là-bas, à ta campagne, en bon train. Je ne comprends pas que tu ne puisses travailler aussi bien à Paris, car enfin tu as tout ton temps à toi. J'ai envoyé les canetons à Babinet et n'en ai point reçu de réponse. Dans le numéro d'aujourd'hui, les vers de Bouilhet y sont, et seuls (^) ! ces gars-là sont comme les

(1) Revue de Paris, 15 septembre 1853 : Printemps, Chanson d'amour, Flux et reflux.

ânes, ils baissent les oreilles quand on les étrille. Adieu, j'ai envie de dormir, fasse Morphée que je te rêve ! [ ]

* A LA MEME

[Croisset], mercredi, 1 heure du matin, [21-22 septembre 1853J.

Non ! «tout mon bonheur n'est pas dans mon travail, et je plane peu sur les ailes de l'inspiration ». Mon travail au contraire fait mon chagrin. La Httérature est un vésicatoire qui me démange, je me gratte par-là jusqu'au sang. Cette volonté qui m'emplit n'empêche pas les découragements, ni les lassitudes. Ah ! tu crois queje vis en brahmane dans une absorption suprême, et humant, les yeux clos, le parfum de mes songes. Que ne le puis-je ! Plus que toi j'ai envie de sortir de là, de cette œuvre, j'entends. Voilà deux ans que j'y suis ! C'est long, deux ans ! toujours avec les mêmes personnages, et à patauger dans un milieu aussi fétide. Ce qui m'assomme, ce n'est ni le mot, ni la composition, mais mon objectif, je n'y ai rien qui soit excitant. Quand j'aborde une .situation, elle me dégoûte d'avance par sa vulgarité, je ne fais autre chose que de doser de la m... À la fin de la semaine prochaine, j'espère être au milieu de mes comices. Ce sera ou ignoble, ou fort beau ; l'envergure surtout me plaît, mais ce n'est point facile à décrocher. Voilà trois fois que Bouilhet me fait refaire un paragraphe (lequel n'est point encore venu), il s'agit de décrire l'effet d'un homme qui allume des lampions. Il faut que ça fasse rire, et jusqu'à présent c'est très froid.

Tu vois, bonne chère Muse, que nous ne nous ménageons guère, et quand nous te traitons si durement pour les corrections, c'est que nous te traitons comme nousmêmes.

Il a dû partir hier pour Cany, Bouilhet, je ne sais si je le verrai dimanche ; dans une quinzaine, il part à Paris pour s'aller chercher un logement, piiis il reviendra pendant huit jours, et puis adieu. Cela m'attriste grandement. Voilà huit ans que j'ai l'habitude de l'avoir tous les dimanches ; ce commerce si intime va se trouver rompu, la seule oreille humaine à qui parler ne sera plus là, encore quelque chose de parti, de jeté en arrière, de dévoré sans retour.

Quand donc ferai-je comme lui? quand me décrocherai-je de mon rocher? Mais j'entends mes plumes qui me disent, comme les oiseaux voyageurs à René : «Homme, la saison de ta migration n'est point encore venue».

Ah ! je pense à toi souvent, va, plus souvent que je ne le voudrais, cela m'amollit, m'attriste, me retarde. [ ]

Delisle tient-il à ce que je fasse une insigne malhonnêteté à V Athenœum? J'y suis tout disposé : je peux leur écrire que je les supplie de ne plus m'envoyer leur journal. Qu'il tienne bon contre le gars Planche, il faut être Cannibale!

Dans le dernier numéro de la Revue, il y a un conte de Pichat {}) qui m'a fait rire pour plus de cinquante francs, comme dit Rabelais. Lis-moi ça un peu ! du reste ça sert beaucoup, le mauvais, quand il arrive à être de ce tonneau-là. La

(1) Un conte de fée (Revue de Paris, 15 septembre 1853).

lecture de ce conte m'a fait enlever dans la Bovary une expression commune dont je n'avais pas eu conscience et que j'ai remarquée là.

Je ne suis pas sans inquiétude sur le grand Crocodile. Notre paquet a-t-il été perdu? Il me semble qu'il était dans le caractère de l'homme de répondre de suite à ma lettre. Tu ferais bien de lui en écrire une (que j'enverrais seule) où tu lui dirais que tu ne sais que penser de ce retard. Qu'en dis-tu?

Je \iens de relire tout Boileau, en somme c'est raide. Ah ! quand je serai à Paris, près de toi. quels bons petits cours de littérature nous ferons !

Les affaires d'Orient m'inquiètent. Quelle belle charge, s'il y allait avoir la guerre et que tout l'Orient fanatisé se révoltât. Qui sait? Il ne faut qu'un homme comme Abd-el-Kader, lâché à point, et qui amènerait à Constantinople tous les Bédouins d'Asie. Vois-tu les Russes bousculés, et cet empire crevant d'un coup de lance comme un ballon gonflé. O Europe ! quel émétique jp te souhaite.

Je n'en peux plus de fatigue, adieu, un de ces jours je me mettrai à t'écrire de meilleure heure et causerai plus longuement.

* A LA MEME

[Croisset], mercredi, minuit et demi (').

Voici enfin un en\'oi du Grand Crocodile (je garde une lettre à M°'^ d'Aunet que je t'enverrai la première fois, le paquet serait trop gros), tu verras un discours dont j'ai le double et qui me paraît peu raide. J'ai peur que le grand homme ne finisse par s'abêtir là-bas, dans sa haine. L'attention qu'il a eue de t'envoyer ce journal de Jersey me semble très délicate. Dans sa lettre à moi, il me dit quil exige la correspondance, et il quahfie mes le.ttres des «plus spirituelles et des plus nobles du monde». J'ai envie maintenant de lui écrire tout ce que je pense ; le blesserai-je? mais je ne peux pourtant lui laisser croire que je suis répubUcain, que j'admire le peuple, etc. : il y a une mesure à prendre entre la grossièreté et la franchise que je trouve difficile, qu'en dis-tu? Par un hasard singulier, on m'a apporté avant-hier un pamphlet en vers contre lui, stupide, calomniant, baveux : il est d'un citoyen d'ici, ancien directeur de théâtre, drôle qui a épousé ])our sa fortune une femme sortant des Madelonnettes et qui, veuf maintenant, se retrouve sur le pavé, ne sachant comment vivre ; cela est payé bien sûr, mais n'aura guère de succès, car c'est illisible. [ ]

Ce bon Leconte rêve les Indes, aller là-bas et y mourir ; oui, c'est un beau rêve, mais c'est vm rêve ; car on est si pitoyablement organisé qu'on en voudrait revenir, on crèverait de langueur, on regretterait la nature, la mine des maisons et les indifférents même. Il faut se renjcrmer et continuer tête baissée dans son œuvre, comme une taupe. Si rien ne change d'ici à quelques années, il se formera entre les intelligences libérales im compagnonnage plus étroit que celui de toutes les sociétés clandestines ; à l'écart de la foule un mysticisme nouveau grandira, les hautes idées poussent à l'ombre et au bord des précipices, comme les sapins.

(1) Sic sur l'autographe. Le timbre de la poste (arrivée à (^lisoi-s) est 24 septembre 1853, c'est-à-dire samedi. Il semble donc bien que Flaubert ait écrit, en réalité le vendredi 23. et se soit trompé de jour.

Mais une vérité me semble être sortie de tout cela ; c'est qu'on n'a nul besoin du vulgaire, de l'élément nombreux des majorités, de l'approbation, de la consécration ; 89 a démoli la royauté et la noblesse, 48 la bourgeoisie et 51 le peuple. 11 n'y a plus rien, qu'une tourbe canaille et imbécile. Nous sommes tous enfoncés au même niveau dans une médiocrité commune. L'égalité sociale a passé dans l'esprit, on fait des livres pour tout le monde, de l'Art pour tout le monde, de la science pour tout le monde, comme on construit des chemins de fer et des chauffoirs publics. L'humanité a la rage de l'abaissement moral, et je lui en veux de ce que je fais partie d'elle.

J'ai bien travaillé aujourd'hui ; dans une huitaine, je serai au milieu de mes comices que je commence maintenant à comprendre, j'ai un fouilUs de bêtes et de gens beuglant et bavardant, avec mes amoureux en dessus, qui sera bon je crois. Et cette Servante, quand la caresse-t-on?

Sais-tu que ce pauvre père Parain en mourant ne pensait qu'à moi, qu'àBouilhet, qu'à la littérature enfin, il croyait qu'on lisait des vers de lui (Bouilhet). Comme je le regretterai, cet excellent cœur qui me chérissait si aveuglément, si jamais j'ai un succès ! quel plaisir j'aurais eu à voir sa mine au drame de Bouilhet ou au tien ! quel est le sens de tout cela, le but de tout ce grotesque et de tout cet horrible?

Voilà l'hiver qui vient, les feuilles jaunissent, beaucoup tombent déjà, j'ai du feu maintenant et je travaille à ma lampe, les rideaux fermés, comme en décembre. Pourquoi les premiers jours d'automne me plaisent-ils plus que les premiers du printemps? je n'en suis plus cependant aux poésies pâles de chutes de feuilles et de brumes sous la lune ! Mais cette couleur dorée m'enchante, tout a je ne sais quel parfum triste qui enivre, je pense à de grandes chasses féodales, à des vies de château ; sous de larges cheminées, on entend bramer les cerfs au bord des lacs, et les bois frémir.

Quand reviens-tu à Paris i})! Adieu, bonne chère amie, mille baisers à toi. Prends garde de perdre, ou d'égarer même, le discours. Où tu es, ça pourrait avoir des inconvénients. Faut-il t'envoyer la lettre à M^^"^ d'Aunet ici, ou attendre que tu sois à Paris?

* A LA MÊME

[Croisset], lundi soir, minuit, [26 septembre 1853].

Ci-inclus une lettre du Crocodile pour sa dulcinée.

Pourquoi donc n'as-tu pas été franche avec moi, bonne chère Louise? [ ]

En ces matières du reste j'ai toujours l'air d'un plat bourgeois et d'une canaille, je suis tranquillement à me chauffer les pieds à un grand feu, dans une robe de soie, et en ce qu'on peut appeler (à la rigueur) un château, tandis que tant de braves gens qui me Avaient, et plus, sont à tirer le diable par la queue avec leurs pauvres mains d'anges ! J'ai enfin de quoi ne pas m'inquiéter de mon dîner, chose immense et que j'appréciais peu jadis, alors que plein de fantaisies luxueuses j'en voulais

(1) Louise Colct était à la campagne prcj de Gisors.

jouir dans la vie ; mais je leur ai toutes donné congé ; je fuis ces idées-là comme malsaines ; elles sont au fond petites et partent du plus bas de l'imagination, il faut se faire des harems dans la tête, des palais avec du style, et draper son âme dans la pourpre des grandes périodes. Ah ! si j 'étais riche, quelles rentes je ferais à toi, à Bouilhet, à Leconte et à ce bon père Babinet ! Ce serait beau, une vie piétée et fort aérée dans une grande demeure pleine de marbres et de tableaux, avec des paons sur des pelouses, des cygnes dans des ba.ssins, une serre chaude et un suprême cuisinier, à cinq ou six, là, ou trois ou quatre même, quelle bénédiction ! Elle est charmante, la lettre du père Babinet, j'en raffole, j'adore ce bonhomme, c'est fouilhs, touffu, nourri, il y a là plus de naïveté, d'esprit et de lecture que dans vingt journaux en dix ans ; et je ne parle pas du cœur qui y palpite à chaque ligne. Viendra-t-il me voir? j'en suis anxieux, j'aurais grand plaisir à le recevoir. Quant à Leconte, je n'ai rien à lui dire, si ce n'est que je l'aime beaucoup, il le sait ; tout ce que je pourrais lui écrire, il le pense. Je partage son indignation contre ce misérable Planche, je garde à ce drôle ime vieille rancune qui date de 1837, à propos d'un article contre Hugo ; il y a des choses qui vous blessent si profondément aux plus purs endroits de l'âme que la cicatrice est éternelle, et il est certain que je verrais le gars Planche crever sous mes yeux avec une certaine satisfaction. Qu'il ne le ménage pas, c'est un homme qui passera partout et qu'il faut faire passer partout. La générosité à l' encontre des gredins est presque une indélicatesse à rencontre du bien. Dans le refus de son article à Y Athenœum, et dans la malveillance

de la Bévue à son endroit, il y a du Du Camp. [ ] Mais il faut ajouter encore deux

autres éléments ; 1*^ influence bigote, système de moralité impérialiste et amie de l'ordre ; 2" haine de la ooésie. F ]

Le plus grand de la bande, n'était-ce pas Girardin? or le voilà maintenant avec la cinquantaine passée, une fortune des plus restreintes et une considération nulle. En fait d'habileté, je préfère donc les cotonniers de ma belle patrie.

J'en ai connu un, ce n'était pas un cotonnier, mais un indigoteur. Voilà un homme, celui-là ! il avait trouvé moyen dans l'espace de vingt ans d'acquérir deux cent mille livres de rente (en terre) en mouillant ses indigos, lesquels il descendait dans sa cave nuitamm.ent et lui-même ! mais quelle canaille ! quelle modestie ! quel bon père de famille ! quelle mise de caissier ! la probité se hérissait jusque sur les poils de sa redingote ; il ne cherche pas à briller, celui-là, à éblouir les .sots ! mais à les flouer, ce qui est bien plus magistral ! Oh Jésus, Jésus, redescends donc pour chasser les vendeurs du temple ! et que les lanières dont tu les cingleras soient faites de boyaux de tigre, qu'on les ait trempées dans le vitriol, dans de l'arsenic ! qu'elles les brûlent comme des fers rouges ! qu'elles les hachent comme des sabres et qu'elles les écrasent comme ferait le poids de toutes tes cathédrales accumulées sur ces infâmes !

Enchanté du fiasco du citoyen Méry ! encore un habile, celui-là. un malin, un homme d'esprit, un gaillard qui ne se fiche pas mai de <;u ; quand on fait de sa plume un alambic à ordures pour gagner de l'argent, et qu'on ne gagne pas même d'argent, on n'est en définitive qu'un idiot doublé d'un misérable.

Je ne pardonne point aux hommes d'action de ne pas réussir, puisque le succès est la .seule mesure de leur mérite. Napoléon a été trompé à Waterloo :

sophisme, mon vieux, je ne suis pas du métier, je n'y connais goutte, il fallait vaincre; or, j'admire le vainqueur, quel qii'il soit.

Le père Hugo avait perdu l'adresse de Londres, c'est pour cela qu'il a été longtemps à me répondre, dit-il, sa lettre était impudemment de Jersey, par bonheur il n'est arrivé aucun mal. Je suis curieux du volume, mais comment l'aurai-je? J'essayerai de lui répondre une bonne lettre, tant pis si le fond le choque, la forme sera convenable. Je ne peux pas mentir pour lui être agréable et je ne lui cacherai pas que je me souhaite ses illusions, mais ne les partage point]; je dis illusions et non convictions ; non, s. n. de D... non ! je ne peux admirer le peuple et j'ai pour lui en masse fort peu d'entrailles parce qu'il en est, lui, totalement dépourvu. Il y a un cœur dans l'humanité, mais il n'y en a point dans le peuple, car le peuple, comme la patrie, est une chose morte. Où bat-il donc maintenant, le cœur synthétique de toutes les forces nobles de l'être humain? A Constantinople, dans la poitrine d'un derviche chevelu qui hurle contre les Moscoves. C'est là que s'est réfugiée à cette heure là seule protestation morale qui soit encore.

Pauvre flamm.e de la liberté et de l'enthousiasme ! tu brûles là-bas entre des œufs d'autruche et sous les coupoles de porcelaine, dans une lampe musulmane, au fond d'une mosquée. Ah ! ces bons Turcs, ces vieux Bakaloum, comme je les aime ! quels souhaits je fais pour eux ! j'y pense sans cesse, que ne puis-je reprendre

mon tarbouch. [ ] et courir partout Stamboul en criant «Axllah ! Allah ! Emsik el

duroud (au nom de Dieu ! au nom de Dieu ! prenez vos armes) » ; je sens à ces pensées comme une brise du désert qui m'arriverait sur la figure. S'il se soulevait, tout l'Orient ! si les Bédouins du Hauran allaient venir et toute la Perse ! et l'Arabie l'inconnue ! il ne faut qu'un homme, non, un prophète ! un homme-idée, Abd-el- Kader qu'on lâcherait, mais il a fait son temps.

Il paraît que l'on redoute pom- cet hiver une misère soignée ; est-ce possible ! des gens si forts, après avoir tant soigné les intérêts matériels et après avoir tant donné d'ouvrage! tant fait travailler le peuple ! il se trouve que le peuple n'a pas \\n sou, charmant ! as-tu vu dans la Presse (}) la joie de Blanqui à propos de l'entrée de la viande étrangère. Il était malade, mais il n'a pas pu retenir son émotion à cette nouvelle ; il s'est tellement senti déborder d'enthousiasme qu'il a pris la plume pour communiquer au public son bonheur, et an risque même de compromettre sa santé! Sainte Thérèse n'était pas plus contente d'avoir vu le Christ dans sa chambre (jue ce gars-là n'est content de voir venir les bœufs d'Amérique en France! O Aristophane et Mohère, quels galopins vous fûtes !

C'est parce que je suis au bout de mon papier et qu'il est une heure et demie passée que je te quitte; car je suis fort en train de causer.

Adieu donc, toutes sortes de tendresses.

(1) 22 septembre 1853.

* A LA MÊME

[Croisset], vendredi uainuit, [30 septembre 1853].

As-tu encore ta dent? fais-toi donc enlever cela, tout de suite, malgré les avis •de ïoirac. C'est une manie moderne de ces drôles. Il y a dix ans même chose m'est arrivée. Je préparais mon deuxième examen (autre dent) quand je fus pris d'une rage telle que je montai dans un fiacre en recommandant au cocher de m'arrêter à la première enseigne venue. Puis, une fois ma dent arrachée, Toirac, à qui je contai la chose, m'approuva ; et depuis quinze jours il me lanternait ainsi et m'embêtait avec un tas de drogues. Rien n'est pis au monde que la douleur physique, et c'est bien plus d'elle que de la mort, que je suis homme, comme dit Montaigne, « à me mettre sous la peau d'ung veau pour l'éviter». Elle a cela de mauvtus, la douleur, qu'elle nous fait trop sentir la vie ; elle nous donne à nous-même comme la pleuve d'une malédiction qui pèse sur nous, die humilie et cela est triste pour des gens qui ne se soutiennent que par l'orgueil.

Certaines natures ne souffrent pas, les gens sans nerfs ; sont-ils heureux ! mais de combien de choses aussi ne sont-ils pas privés? Chose étrange. A mesure qu'on s'élève dans l'échelle des êtres, la faculté nerveuse augmente, c'est-à-dire la faculté de souftrir ; souffrir et penser seraient-ils donc même chose? Le génie après tout n'est peut-être qu'un raffinement de la douleur, c'est-à-dire une plus complète et intense pénétration de l'objectif à travers notre âme? la tristesse de MoUère sans doute venait de toute la bêtise humaine qu'il sentait comprise en lui, il souffrait des Diafoirus et des Tartufes qui lui entraient par les yeux dans la cervelle. Est-ce que l'âme d'un Véronèse, je suppose, ne s'imbibait pas de couleurs continuellement, comme un morceau d'étofie sans cesse plongé dans la cuve bouillante d'un teinturier? tout lui apparaissait avec des grossissements de ton qui devaient lui tirer l'œil hors de la tête. Michel-Ange disait que les marbres frémissaient à son approche; ce qu'il y a de sûr c'est qu'il frémissait, lui, à l'approche des marbres. Les montagnes pour cet homme avaient donc une âme, elles étaient de nature correspondante, c'était comme la sympathie de deux éléments analogues ; mais cela devait établir, de l'une à l'autre, je ne sais où ni comment, des espèces de traînées volcaniques d'un ordre inconcevable, à faire péter la pauvre boutique humaine.

Me voilà à peu près au miheu de mes comices (j'ai fait quinze pages ce mois, mais non linies), est-ce bon ou mauvais? je n'en sais rien ; quelle difficulté que le dialogue quand on veut surtout que le dialogue ait du caractère ! peindre par le dialogue et qu'il n'en soit pas moins vif, précis et toujours distingué en restant même banal, cela est monstrueux et je ne sache personne qui l'ait fait dans un livre. 11 faut écrire les dialogues dans le style de la comédie et les narrations avec le style de l'épopée.

Ce soir, j'ai encore recommencé sur un nouveau plan ma maudite page des lampions que j'ai déjà écrite quatre fois, il y a de quoi se casser la tête contre le mur! il s'agit (en une page) de peindre les gradations d'enthousiasme d'une multitude à propos d'un bonhomme qui, sur la façade d'une mairie, place successivement plusieurs lampions ; il faut qu'on voie la foule gueuler d'étonnement et de joie et

cela sans charge ni réflexions de l'auteur. Tu t'étonnes quelquefois de mes lettres, me dis-tu ; tu trouves qu'elles sont bien écrites; belle malice! là, j'écris ce que je pense, mais penser pour d'autres et les faire parler comme ils eussent pensé, quelle différence ! Dans ce moment-ci par exemple, je viens de montrer dans un dialogue qui roule sur la pluie et le beau temps un particulier qui doit être à la fois bon enfant, commun, un peu canaille et prétentieux ! et à travers tout cela il faut qu'on voie qu'il pousse sa pointe. Au reste, toutes les difficultés que l'on éprouve en écrivant viennent du manque d'ordre. C'est une conviction que j'ai maintenant, si vous vous acharnez à une tournure ou à une expression qui n'arrive pas, c'est que vous n'avez pas l'idée. L'image, ou le sentiment bien net dans la tête, amène le mot sur le papier, l'un coule de l'autre. « Ce que l'on conçoit bien, etc. « Je le relis maintenant, ce vieux père Boileau, ou plutôt je l'ai relu en entier (je suis à présent à ses œuvres en prose), c'était un maître homme et un grand écrivain surtout, bien plus qu'un poète ; mais comme on l'a rendu bête ! quels piètres expHcateurs et prôneurs il a eus ' La race des professeurs de collège, pédants d'encre pâle, a vécu sur lui et l'a aminci, déchiqueté comme une horde de hannetons fait à un arbre ; il n'était déjà pas si touffu ! n'importe, il était solide de racine et bien planté, droit, campé.

La critique littéraire me semble une chose toute neuve à faire (et j'y converge, ce qui m'effraie), ceux qui s'en sont mêlés jusqu'ici n'étaient pas du métier, ils pouvaient peut-être connaître l'anatomie d'une phrase, mais certes ils n'entendaient goutte à la physiologie du style. Ah ! la httérature ! quelle démangeaison permanente ! C'est comme un vésicatoire que j'ai au cœur ; il me fait mal sans cesse, et je me le gratte avec délices.

Et la Servante? pourquoi ai-je peur que ce ne soit trop long? C'est une bêtise qui tient sans doute à ce que le temps de la composition me trompe sur la dimension de l'œuvre. Au reste, il vaut mieux être trop long que trop court, mais le défaut général des poètes est la longueur, comme le défaut des prosateurs est le commun, ce qui fait que les premiers sont ennuyeux et les seconds dégoûtants : Lamartine, Eugène Sue. Combien de pièces dans le père Hugo sont trop longues de moitié. Et déjà le vers par lui-même est si commode à déguiser l'absence d'idées ! Analyse une belle tirade de vers et une autre de prose, tu verras laquelle est la plus pleine. La prose, art plus immatériel qui s'adresse moins aux sens, à qui tout manque de ce qui fait plaisir, a besoin d'être bourrée de choses et sans qu'on les aperçoive, mais en vers les moindres paraissent ; ainsi la comparaison la plus inaperçue dans une phrase de prose peut fournir tout un sonnet ; il y a beaucoup de troisièmes et de quatrièmes plans en prose ; doit-il y en avoir en poésie?

J'ai dans ce moment une forte rage de Juvénal. Quel style ! quel style ! et quel langage que le latin ! Je commence aussi à entendre Sophocle un peu, ce qui me flatte. Quant à Juvénal, ça va assez rondement, sauf un contre-sens par-ci par-là et dont je m'aperçois vite. Je voudrais bien savoir et avec moult détails pourquoi Saulcy (^) a refusé l'article de Leconte, quels sont les motifs qu'on lui a allégués? cela peut nous être curieux à connaître ; tâche d'avoir le fin mot de l'histoire.

Tâche de te mieux porter et de travailler à Paris comme tu travaillais à la

(1) Co-directeur de YAthenœuni français.

campagne ; tu as pourtant tout ton temps à toi. Je plains bien ce pauvre Leconte de sa leçon. Pour avoir fait ce métier comme Bouilhet l'a fait pendant quatre ans, à huit et dix heures par jour (et il avait de plus que Leconte les maîtres de pensions sur le dos), je crois qu'il fallait être né avec une constitution enragée de force, un tempérament cérébral titanique. 11 aura bien mérité la gloire aussi, celui-là ! mais on ne va au ciel que par le martyre, on y monte avec une couronne d'épines, le cœur percé, les mains en sang et la figure radieuse.

Adieu, mille bai.sers sur la tienne. A toi, ton vieux [ ].

* A LA MEME

[Croisset], vendredi minuit, [7 octobre 1853].

Je ne t'en écrirai pas long, ce soir, bonne chère Louise, tant je suis mal à mon aise, j'ai plus besoin de me coucher que d'écrire encore. J'ai eu toute la soirée des maux d'estomac et de ventre à m'évanouir, si j'en étais capable ; je crois que c'est une indigestion. J'ai aussi fort mal à la tête, je suis brisé. Voilà trop de nuits que je me couche tard ! Depuis que nous sommes revenus de Trouville, je me suis rarement mis au lit avant 3 heures ; c'est une bêtise, on s'épuise, mais je voudrais tant avoir fini ce roman ! Ah ! quels découragements quelquefois, quel rocher de Sisyphe à rouler que le style, et la prose surtout ! ça n'est jamais fini. Cette semaine pourtant et surtout ce soir (malgré mes douleurs physiques) j'ai fait un grand pas. J'ai arrêté le plan du miheu de mes comices (c'est du dialogue à deux, coupé par un discours, des mots de la foule et du paysage) ; mais quand les aurai-je faits? Comme cela m'ennuie ! que je voudrais en être débarrassé pour t'aller voir ! j'en ai tant besoin et je te désire beaucoup. [ ]

Je ne t'avais pas dit ces vacances, chère Louise (cela n'aurait pas eu de sens), mais cet hiver, ma mère devant aller à Paris ; je te réitère la prom.esse de mon engagement, je ferai tout mon possible pour que vous vous voyiez, pour que vous vous connaissiez. Après cela, vous vous arrangerez comme vous l'entendrez. Je me casse la tête à comprendre l'importance que tu y mets, mais e^hn c'est convenu, n'en parlons plus.

Comme Leconte a eu rai.son de montrer les dents à Planche ! Ces canailles-là ! c'est toujours la même chose.

Oignez vilain, il vous poindra :

Peignez vilain, il vous oindra.

Avance-t-il dans son poème celtique, ce bon Leconte?

Vous allez être là-bas cet hiver un trio superbe. Moi, ma sohtude commence, et ma vie va se dessiner comme je la passerai peut-être pendant trente ou quarante ans encore. J'aurai beau avoir un logement à Paris, je n'y resterai jamais que quelques mois de l'année, mon plus grand temps se passera ici... ; enfin Dieu est grand !... Oui, je vieillis et cela me vieilht beaucoup, ce départ de Bouilhet, quoique je ne le retienne guère, quoique je le pousse à partir.

454 CORRESPONDANCE ri8531

Comme mes cheveux tombent ! Un perruquier qui me les coupait lundi dernier en a été effrayé, comme le Capitaine de la laideur de ViUemain. Ce qui m'attriste, c'est que je de\dens triste, et bêtement, d'une façon sombre et rentrée. Oh ! la Bovary, quelle meule usante c'est pour moi !

L'ami Maxime a commencé à publier (}) son Voyage en Egypte. Le Nil pour faire pendant à le Rhin! c'est curieux de nullité ; je ne parle pas du style, qui est archiplat et cent fois pire encore que dans le Livre posthume; mais comme fond, comme faits, il n'y a rien ! les détails qu'il a le mieux vus et les plus caractéristiques dans la nature, il les oublie. Toi qui as lu mes notes, tu seras frappée de cela. Quelle dégringolade rapide ! Je te recommande surtout son passage des pyramides où brille, par parenthèse, un éloge de M. de Persigny.

As-tu répondu au Crocodile? vas-tu lui répondre? faut-il que je lui écrive?

Adieu, je fume une pipe et vais me coucher. Mille baisers sur le cœur. A toi.

* A LA MÊME

[Croisset], mercredi, minuit, [12 octobre 1853].

J'ai la tête en feu comme il me souvient de l'avoir eue après de longs jours passés à cheval ; c'est que j'ai aujourd'hui rudement chevauché ma plume. J'écris depuis midi et demi sans désemparer (sauf de temps à autre pendant cinq minutes, pour fumer une pipe, et une heure tantôt pour dîner). Mes comices m'embêtaient tellement que j'ai lâché là, pour jusqu'à ce qu'ils soient finis, grec et latin ; et je ne fais plus que ça à partir d'aujourd'hui ; ça dure trop ! il y a de quoi crever, et puis je veux t' aller voir.

Bouilhet prétend que ce sera la plus belle scène du livre. Ce dont je suis sûr, c'est qu'elle sera neuve et que l'intention en est bonne. Si jamais les effets d'une symphonie ont été reportés dans un livre, ce sera là. // faut que ça hurle par l'ensemble, qu'on entende des beuglements de taureaux, des soupirs d'amour et des phrases d'administrateurs; il y a du soleil sur tout cela, et des coups de vent qui font remuer les grands bonnets. Mais les passages les plus difficiles de Saint- Antoine étaient jeux d'enfant en comparaison. J'arrive au dramatique rien que par l'entrelacement du dialogue et les oppositions de caractère. Je suis maintenant en plein. Avant huit jours, j'aurai passé le nœud d'où tout dépend. Ma cervelle me semble petite pour embrasser d'un seul coup d'œil cette situation complexe. J'écris dix pages à la fois, sautant d'une phrase à l'autre. Il faut pourtant qu'un de ces jours j'écrive au Crocodile. Il a perdu l'adresse de M^^e Farmer et ne pourrait nous adresser de lettres que de Jersey directement, ce qui est à éviter autant que possible.

Je suis presque sûr que Gautier ne t'a pas vue dans la rue lorsqu'il ne t'a pas saluée ; il est fort myope comme moi, à qui pareilles choses sont coutumières. C'eût été une insolence gratuite, qui n'est pas du reste dans ses allures, c'est un gros bonhomme fort pacifique et très p... Quant à épouser les animo.sités de l'ami,

(1) Revue de Paris, l^^ octobre au l^"' décembre 1853.

j'en doute fort, à la manière dont il m'en a parlé le premier. La dédicace, malgré ton opinion, ne prouve rien du tout, pose et repose. Le pauvre garçon se raccroche à tout, accole son nom à tout ; queUe descente que ce Nil! Si quelque chose pouvait me raffermir dans mes théories littéraires, ce serait bien lui. Plus le temps s'éloigne où Du Camp suivait mes avis et plus il dégringole, car il y a de Tagahor au Nil ime décadence effrayante, et en passant par le Livre posthume qui est leur intermédiaire, le voilà maintenant au plus bas, et de la force du jeune Delessert, ça ne vaut pas mieux. La proposition de Jacottet m'a étrangement révolté, et tu as eu bien raison. Toi, aller faire des pohtesses à un galopin pareil ! ah ! non, non, non.

QueUe étrange créature tu fais, chère Louise, pour m'envoyer encore des dia tribes, comme dirait mon pharmacien. Tu me demandes une chose, je te dis oui, je te la repromets, et tu grondes encore ! Eh bien, puisque tu ne me caches rien (ce dont je t'approuve), moi je ne te cache pas que cette idée me paraît un tic chez toi : tu veux établir entre des affections de nature différente une liaison dont je ne vois pas le sens, et encore moins l'utilité. Je ne comprends pas du tout comment les politesses que tu me fais à Paris engagent ma mère en rien. Ainsi j'ai été pendant trois ans chez Schlésinger où elle n'a jamais mis les pieds. De même que voilà huit ans que Bouilhet vient coucher, dîner et déjeuner tous les dimanches ici, sans que nous ayons eu une fois révélation de sa mère, qui vient à Rouen à peu près tous les m^ois ; et je t'assure bien que la mienne n'en est nullement choquée. Enfin, il sera fait selon ton désir. Je te promets, je le jure, que je lui exposerai tes raisons et que je la prierai de faire que vous vous vo^àez. — Quant au reste, avec la meilleure volonté du monde je n'y peux rien ; peut-être vous conviendrez-\-ous beaucoup, peut-être vous déplairez-vous énormément. La bonne femme est peu liante, et elle a cessé de voir, non seulement toutes ses anciennes connaissances, mais ses amies même. Je ne lui en connais plus qu'une, et celle-là n'habite pas le pays.

Je viens de finir la Correspondance de Boileau, il était moins étroit dan? l'intimité qu'en Apollon. J'ai vu là bien des conlidences qui corrigent ses jugements. Télémaqv.e est assez durement jugé, etc., et il avoue que Malherbe n'était pas né poète. N'as-tu pas remarqué com.bien ça a peu de volée, les correspondances des bonshommes de cette époque-là? on était terre à terre, en somme. Le lyrisme en France est une faculté toute nouvelle ; je crois que l'éducation des jésuites a fait un mal inconcevable aux lettres. Ils ont enlevé de l'Art la nature. Depuis la fin du xvi<2 siècle jusqu'à Hugo, tous les hvres, quelque beaux qu'ils soient, sentent la poussière du collège. Je m'en vais reUre ainsi tout mon français et préparer de longue main mon Histoire du sentiment poétique en France. Il faut faire de la critique comme on fait de l'histoire naturelle, avec absence d'idée morale : il ne s'agit pas de déclamer sur telle ou telle forme, mais bien d'exposer en quoi elle consiste, comment elle se rattache à une autre et par quoi elle vit (l'esthétique attend son Geoffroy Saint- Hilaire, ce grand homm.e qui a montré la légitimité des monstres). Quand on aura, pendant quelque temps, traité l'âme humaine avec l'impartiahté que l'on met dans les sciences physiques à étudier la matière, on aura fait un pas immense ; c'est le seul mo3en à l'humanité de se mettre un peu au-dessus d'elle-même. Elle se considérera alors franchement, purement, dans le miroir de ses œuvres, elle sera comme Dieu, elle se jugera d'en haut. — Eh bien, je crois cela faisable ; c'est peut-

être, comme pour les mathématiques, rien qu'une méthode à trouver. Elle sera applicable avant tout à l'Art et à la Religion, ces deux grandes manifestations de l'idée ; que l'on commence ainsi je suppose : la première idée de Dieu étant donnée (la plus faible possible), le premier sentiment poétique naissant (le plus mince qu'il soit), trouver d'abord sa manifestation, et on la trouvera aisément chez l'enfant, le sauvage, etc. ; voilà donc un premier point ; là, vous établissez déjà des rapports ; puis, que l'on continue, et en tenant compte de tous les contingents relatifs, climat, langue, etc. ; donc, de degré en degré, on peut s'élever ainsi jusqu'à l'Art de l'avenir, et à l'hypothèse du Beau, à la conception claire de sa réalité, à ce type idéal enfin où tout notre effort doit tendre ; mais ce n'est pas moi qui me chargerai de la besogne, j'ai d'autres plumes à tailler.

Adieu. [ ]

'^ A LA MEME

[Croisset], 1 heure, nuit de lundi [17-18 octobre 1853] (').

J'ai fait ce matin mes adieux à Bouilhet ; le voilà parti pour moi ; il reviendra samedi, je le reverrai peut-être encore deux autres fois ; mais c'est fini, les vieux dimanches sont rompus. Je vais être seul maintenant, seul, seul. Je suis navré d'ennui et humilié d'impuissance ; le fond de mes comices est à refaire, c'est-àdire tout mon dialogue d'amour dont je ne suis qu'à la moitié; les idées me manquent, j'ai beau me creuser la tête, le cœur et les sens, il n'en jaillit rien. J'ai passé aujourd'hui toute la journée, et jusqu'à maintenant, à me vautrer à toutes les places de mon cabinet, sans pouvoir non seulement écrire tine ligne, mais trouver une pensée, un mouvement ! Vide, ^'ide complet.

Ce livre, au point où j'en suis, me torture tellement (et si je trouvais un mot plus fort, je l'emploierais) que j'en suis parfois malade ■physiquement. Voilà trois semaines que j'ai souvent des soûleurs à défaillir ; d'autres fois, ce sont des oppressions ou bien des envies de vomir à table. Tout me dégoûte. Je crois qu'aujourd'hui je me serais pendu avec déhces, si l'orgueil ne m'en empêchait ; il est certain que je suis tenté parfois de f... tout là, et la Bovary d'abord. Quelle sacrée maudite idée j'ai eue de prendre un sujet pareil ! Ah ! je les aurai connues, les affres de l'Art !

Je me donne encore quinze jours pour en finir ; au bout de ce temps-là, si rien de bon n'est venu, je lâche le roman indéfiniment et jusqu'à ce que je ressente le besoin d'écrire. Je t'irais bien voir tout de suite, mais je suis tellement irrité, irritant, mau.ssade que ce serait tm triste cadeau à te faire que ma visite. S.n.d. D., comme je rage !

Je veux écrire au Crocodile ; mais franchement je n'en ai toujours ni l'énergie, ni l'esprit.

Tu vas avoir un beau jeudi, toi ; je vous envie. Quelle bosse de Servante et de Fossiles! ■-

(1) Une autre lettre, à !a même, du 15 octobre, est inédite.

J'ai relu avant-hier soir H an d'Jdande : c'est bien farce ! mais il y a un grand souffle là dedans et c'est curieux (d'intention de Notre-Dame).

Adieu ; je ne sais que te dire, sinon que je t'eml)rasse. Tâche de m'envoyer de l'inspiration, c'est une denrée dont j'ai grand besoin pour le quart d'heure. Pensez à moi jeudi ; ma pensée sera avec vous toute la soirée. Quelle pluie !

Le temps n'est pas plus pur que le fond de mon cœur. Encore adieu ; mille baisers tendres ; à toi.

* A LA MEME

[Croisset], dimanche, 5 heures, [23 octobre 1853].

Bouilhet m'est revenu fort assombri ; il paraît que vous n'avez pas été gais là bas, ce qu'il m'a dit de toi me navre, pauvre chère Louise. Ou'as-tu donc? allons, s. n. d. D., relève-toi, tu as fait une fort belle chose, à ce qu'il paraît. De l'orgueil : de l'orgueil ! et toujours, il n'y a que ça de bon. Tu me verras avec Bouilliet quand il va aller te rejoindre. Que ne puis-je y rester ! mais je sens, je suis sûr que ce serait une insigne folie, et quand même cette conviction ne serait qu'une idée, comme on dit, ne suffit-il pas que j'aie cette idée pour qu'elle m'empêche et me trouble? [ ]

Bouilhet est pénétré de ta Servante. Il en trouve le plan très émouvant, la conduite bonne et le vers continuellement ferme: il ne te reproche qu'une chose, c'est d'avoir fait une allusion trop claire à Musset. Sans me prononcer encore, je penche à être de son avis, mais il faut voir. D'ici là je m'abstiens. 11 m'a dit de très belles choses de cette œuvre ! la représentation au spectacle, la servante servant les actrices ! etc., il paraît que tout cela est raide et a une haute tournure. En somme, Bouilhet a une grande opinion de ta Servante. Qu'il me tarde de la voir ! Le plaisir que cette nouvelle m'a causé est contrarié par l'idée que tu souffres. Qu'a donc ta santé depuis quelque temps? Tu te ronges, tu t'agites ; ménage tes pauvres nerfs, soigne-toi mieux. Ce conseil bourgeois est plus facile à donner qu'à suivre ; une chose cependant doit nous faire l'accepter : remarque que plus tu as bridé en toi l'élément sensible, plus l'intellectuel a grandi ; à m.esurc que la passion a tenu moins de place dans ta vie, l'Art s'est développé. Compare dans ton souvenir ce que tu faisais il y a quelque^ années, au milieu des orages, et ce que tu as écrit depuis deux ans, et tu remercieras peut-être le hasard de toutes ces larmes versées qui te paraissaient si stériles. Dans cinquante ou soixante pages j'aurai /ait un pas, et l'époque de mon séjour à Paris se rapprochera. Un peu de patience, pauvre Muse, encore quelques mois. Croyez-vous donc qu'il ne m'en coûte rien et que je vais m'amuser tout seul? Ovide chez les vScythes n'était pas plus abandonné que je vais l'être.

Comment se fait-il que j'aie fait de bonne besogne cette semaine ? Bouilhet a été très content de mes comices (je n'ai plus qu'un point qui m'embarrasse) ; il trouve maintenant que c'est ardent, que ça marche franchement. Je me suis raidi et fouetté jusqu'au sang pour que mon héro'ine soupire d'amour ; j'ai presque pleuré de rage. Enfin, encore un défilé de passé ou à peu près !

Allons, à bientôt maintenant ; tâche d'avoir fini la Servante; prends courage,

et si la vie est mauvaise, si le soleil est pâle, est-ce que l'idéal n'est pas bon et l'Art resplendissant? C'est là, c'est là qu'il faut aller, comme dit la Mignon de Gœthe. Mille baisers ; tout à toi.

[Croisset], mardi soir, minuit, [25 octobre 1853].

Bouilhet ne m'a parlé que de toi toute la journée de dimanche, ou du moins presque toute la journée. Il n'était pas gai, ce pauvre garçon ! eh bien, il oubhait ses chagrins pour ne penser qu'aux tiens. Dans quel diabLî d'état vous êtes-vous donc mis? Voilà de jolies dispositions à vous voir souvent ! Ah ! aime-le ce pauvre Bouilliet, car il t'aime d'une façon touchante et qui m'a touché, navré, ou plutôt, c'est ce qu'il m'a dit de toi qui m'a navré. J'ai passé un dimanche rude, et hier aussi, il faut même que je sois bien attaché à ce gredin-là, pour ne pas lui garder rancune (au fond du cœur) de tout ce qu'il m'a prêché ; cela m'a au contraire t merveille. Il m'a ouvert en lui des horizons de sentiment qu'à Coup sûr je ne lui connaissais pas et qu'il n'avait pas il y a im an. Est-ce lui qui change, ou moi? Son concubinage avec Léonie l'a attendrifié. Moi, je me suis recuit dans ma soHtude. Ma mère prétend que je deviens sec, hargneux et malveillant. Ça se peut ! Il me semble pourtant que j'ai encore du jus au cœur. L'analyse que je fais continuellement sur moi me rend peut-être injuste à mon égard.

Et puis, on ne pardonne pas assez à mes nerfs. Cela m'a ravagé la sensibihté pour le reste de mes jours. Elle s'émousse à tout bout de champ, s'use sur les moindres niaiseries, et pour ne pas crever,, je la roule ainsi sur elle-même et me contracte en boule, comme le héris.son qui montre toutes ses pointes. Je te fais souffrir, pauvre chère Louise; mais penses-tu que ce soit par parti pris, par plaisir, et que je ne souftre pas de savoir que je te fais souffrir? Ce ne sont pas des larmes qui me viennent à cette idée, mais des cris de rage plutôt ! de rage contre moi-même, contre mon travail, contre ma lenteur, contre la destinée qui veut que cela soit. Destinée, c'est un grand mot ; non, contre l'arrangement des choses, et si je les dérange maintenant, je sens que tout croule ; si je savais que le chagrin te submergeât (et tu en as beaucoup depuis quelque temps, je le devine au ton de tes lettres ; l'encre porte une odeur pour qui a du nez, il y a tant de pensée entre une ligne et l'autre! et ce que l'on sent le mieux reste flottant sur le blanc du papier) ; si j'apprenais enfin, ou que tu me dises que tu n'y tiens plus de tristesse, je quitterais tout, et j'irais m'installer à Paris, comme si la Bovarv était finie, et sans plus penser à la Bovary que si elle n'existait pas. Je la reprendrais plus tard, car de déménager ma pensée avec ma personne, c'est une tâche au-dessus de mes forces. Comme elle n'est jamais avec moi-même et nullement à ma disposition, que je ne fais pas du tout ce que je veux, mais ce qu'elle veut, un pli de rideau mis de travers, une mouche qui vole, le bruit d'une charrette, bonsoir, la voilà partie ! J'ai peu la faculté de Napoléon pi'. Je ne travaillerais pas au bruit du canon, celui de mon bois qui pète suffit à me donner quelquefois des soubresauts d'effroi. Je sais bien que tout cela est d'un enfant gâté et d'un piètre homme, en somme ; mais enfin, quand les

poires sont gâtées on ne les rend pas vertes. O jeunesse î jeunesse ! que je te regrette ! Mais t'ai-je jamais connue? Je me suis élevé tout seul, un peu par la méthode Baucher, par le système de l'équitation à l'écurie et de la pile en place, cela m'a peut-être cassé les reins de bonne heure? Ce n'est pas moi qui dis tout cela, ce sont les autres.

A'ous êtes heureux, vous autres, les poètes, vous avez un déversoir dans vos vers. Quand quelque chose vous gêne, vous crachez un sonnet et cela soulage le cœur ; mais nous autres, pauvres diables de prosateurs, à qui toute personnaUté est interdite (et à moi surtout), songe donc à toutes les amertumes qui nous retombent sur l'âme, à. toutes les glaires morales qui nous prennent à la gorge !

Il y a quelque chose de faux dans ma personne et dans ma vocation. Je suis né lyrique, et je n'écris pas de vers. Je voudrais combler ceux que j'aime et je les fais pleurer. \'oilà un homme, ce Bouilhet ! Quelle nature complète ! Si j 'étais capable d'être jaloux de quelqu'un, je le serais de lui ; avec h vie abrutissante qu'il a menée et les bouillons qu'il a bus, je serais certainem.ent un imbécile maintenant, ou bien au bagne, ou pendu par mes propres mains. Les souffrances du dehors l'ont rendu meilleur, cela est le fait des bois de haute futaie, ils grandissent dans le vent et poussent à travers le silex et le granit, tandis que les espaliers., avec tout leur fumier et leurs paillassons, crèvent ahgnés sur un mur et en plein soleil. Enfin, aime-le bien, voilà tout ce que je peux t'en dire, et ne doute jam.ais de lui.

Sais-tu de quoi j'ai causé hier toute la soirée avec ma mère? de toi. Je lui ai dit beaucoup de choses qu'elle ne savait pas, ou du moins qu'elle de\inait à demi ; elle t'apprécie, et je suis sûr que cet hiver elle te verra avec plaisir. Cette question est donc vidée.

La Bovary remarche. Bouilhet a été content dimanche, mais il était dans uti tel état d'esprit, et si disposé au tendre (pas à mon endroit cependant) qu'il la peut-être jugée trop bien. J'attends une seconde lecture pour être convaincu que je suis dans le bon chemin. Je ne dois pas en être loin, cependant ; ces comices me demanderont bien encore six belles semaines (un bon mois après mon retour de Paris) ; mais je n'ai plus guère que des difficultés d'exécution, puis il faudra récrire le tout, car c'est un peu gâché comme style. Plusieurs passages auront besoin d'être récrits, et d'autres désécrits : ainsi, j'aurai été depuis le mois de juillet jusqu'à la fin de no\'embre à écrire une scène ! et si elle m'amusait encore ! mais ce livre, quelque bien réussi qu'il puisse être., ne me plaira jamais ; maintenant que je le comprends bien dans son ensemble, il me dégoûte. Tant pis, c'aura été une bonne école. J'aurai appris à faire du dialogue et du portrait. J'en écrirai d'autres ! Le plaisir de la critique a bien aussi son charme, et si un défaut que l'on découvre dans son œuvre vous fait concevoir une beauté supérieure, cette conception seule n'est-elle pas en soi-même une volupté, presque une promesse?

Adieu, à bientôt. Mille baisers.

* A LA MÊME

[Croispct], vendredi soir, minuit et dcriâ, [28-29 octobre 1853].

J'ai passé une triste semaine, non pour le travail, mais par rapport à toi, à cause de toi, de ton idée. Je te dirai plus bas les réflexions personnelles qui en sont sorties. Tu crois que je ne t'aime pas, pauvre chère Louise, et tu te dis que tu es dans ma vie une affection secondaire. Je n'ai pourtant guère d'affection humaine au-dessus de celle-là, et quant à des affections de femme, je te jure bien que tu es la première, la seule, et j'affirme plus : je n'en ai pas eu de pareille, ni de si longue, et de si douce, ni de si profonde surtout. Quant à cette question de mon installation immédiate à Paris, il faut la remettre ou plutôt la résoudre tout de suite : cela m'est impossible maintenant (et je ne compte pas l'argent que je n'ai pas et qu'il faut avoir). Je me connais bien, ce serait un hiver de perdu et peut-être tout le livre. Bouilhet en parle à son aise, lui qui heureusement a l'habitude d'écrire partout, qui depuis douze ans travaille en étant continuellement dérangé ; mais moi, c'est toute une vie nouvelle à prendre. Je .suis comme les jattes de lait, pour que la crème se forme, il faut les laisser immobiles. Cependant je te le répète : si tu veux que je vienne, maintenant, tout de suite, pendant un mois, deux mois, quatre mois, coûte que coûte, j'irai ; tant pis ! Sinon, voici mes plans et ce que j'ai fait : d'ici à la fin de la Bovary je t'irai voir plus souvent, huit jours tous les deux mois, sans manquer d'une semaine, sauf cette fois où tu ne me reverras qu'à la fin de janvier (époque où j'espère avoir fini ma baisade) ; ainsi nous nous verrons ensuite au mois d'avril, de juin, de septembre, et dans un an je serai bien près de la fin. J'ai causé de tout cela avec ma mère ; ne l'accuse pas (mênie en ton cœur), car elle est plutôt de ton bord. J'ai pris avec elle mes arrangements d'argent et elle va faire cette année ses dispositions pour mes meubles, mon linge, etc. J'ai déjà avisé im domestique que j'emmènerai à Paris ; tu vois donc que c'est une résolution inébranlable, et à moins que je ne sois crevé d'ici à trois cents pages environ, tu me verras installé dans la capitale. Je ne déménagerai rien de mon cabinet parce que ce sera toujours là que j'écrirai le mieux, et qu'en définitive je passerai le plus de temps, à cause de ma mère qui se fait vieille ; mais rassure-toi, je serai piété là-bas et bien.

Sais-tu où m'a mené la mélancolie de tout cela et quelle envie elle m'a donnée? celle de f... là à tout jamais la littérature, de ne plus rien faire du tout et d'aller vivre avec toi... Je me disais : l'Art vaut-il tant de tracas, d'ennui pour moi, de larmes pour elle? A quoi bon tant de refoulements douloureux pour aboutir en définitive au médiocre? car je t'avouerai que je ne suis pas gai, j'ai de tristes doutes par moments, et sur l'homme et sur l'œuvre, sur celle-ci comme sur les autres. J'ai relu Novembre, mercredi, par curiosité. J'étais bien le même particulier il y a onze ans qu'aujourd'hui (à peu de chose près du moins, ainsi j'en excepte d'abord une grande admiration pour les p..., que je n'ai plus que théorique et qui jadis était pratique) ; cela m'a paru tout nouveau, tant je l'avais oublié, mais ce n'est pas bon, il y a des monstruosités de mauvais goût, et en somme l'ensemble n'est pas satisfaisant. Je ne vois aucun moyen de le récrire, il faudrait tout refaire ; par-ci, par-là une bonne phrase, une bonne comparaison, mais pas de tissu de

style. Conclusion : Novembre suivra le chemin de V Education sentimentale, ei restera avec elle dans mon carton indéfiniment. Ah ' quel nez fin j'ai eu dans ma jeunesse de ne pas le publier ! comme j'en rougirais maintenant !

Je suis en train d'écrire une lettre monumentale au Crocodile. Depéche-toi de m'envoyer la tienne, car voilà plusieurs jours que ma mère a écrit la sienne à ]\j;me Farm.er et me persécute pour que je lui donne la mienne, afin de la faire partir.

Je relis du Montaigne ; c'est singulier comme je suis plein de ce bonhomme-là ! est-ce une coïncidence, ou bien est-ce parce que je m'en suis bourré toute une année à dix-huit ans, où je ne lisais que lui, mais je suis ébahi souvent de trouver l'analyse très déliée de mes moindres sentiments ! Nous avons mêmes goûts, mêmes opinions, même manière de vivre, mêmes manies. Il y a des gens que j'admire plus que lui, mais il n'y en a pas que j'évoquerais plus volontiers et avec qui je causerais mieux. T 1

* A LA MEME

[Croisset], dimanche, 10 heures, [(3 novembre 1853] {').

Quelle gentille et bonne lettre j'ai reçue de toi, ce matin, pauvre chère Muse ! Quoique tu m'y dises de te répondre longuement, je ne le ferai pas, parce que Bouilhet est là; je profite même de ce moment où il est à faire ses adieux à ma mère pour t'envoyer ce mot. C'est son dernier dimanche, j'ai le cœur tout gros de tristesse. Quelle pitoyable chose que nous ! Nous avons relu cet après-midi dn Melœnis ; nous venons de parler de Du Camp, de Paris, de la politique, etc. Mille douceurs et mille amertumes me reviennent ensemble, et là maintenant, seul en face avec ta pensée, l'idée du chagrin continuel que je te cause se mêle à ces autres faiblesses. C'est comme si mon âme avait envie de vomir ses anciennes digestions. L'idée de tes mémoires, écrits plus tard dans une sohtude à nous deux, m'a attendri. Moi aussi, j'ai eu souvent ce projet vague. Mais il faut réserver cela pour la vieillesse, quand l'imagination est tarie. Rappelons-nous toujours que l'impersonnalité est le signe de la force ; absorbons l'objectif et qu'il circule en nous, qu'il se reproduise au dehors sans qu'on puisse rien comprendre à cette chimie merveilleuse. Notre cœur ne doit être bon qu'à sentir celui des autres. Soyons des miroirs grossissants de la vérité externe.

Non, n'invite pas Delisle pour jeudi ; le vendredi si tu veux ; soyons seuls le premier jour. Quoique cela va encore t 'indigner, je continuerai à descendre rue du Helder. Bouilhet a été assez mal à Y Hôtel du Bon La Fontaine; j'ai d'ailleurs assez vécu dans ce quartier ! et puis, au lieu de m'épargner des courses, cela m'en causerait plus ; j'expédierai comme de coutume les miennes le matin, puis je viendrai chez toi pour tout le reste du jour (sauf un ou deux peut-être où je n'y dînerai pas) ; je t'assure enfin que cela me dérangerait beaucoup de descendre si loin du centre (expression provinciale). Bouilhet a été content de mes comices, refaits, raccourcis et définitivement arrêtés. Moi, ça me paraît un peu sanglé, un peu trop

(1) Une lettre du 3 novembre, à la même, est inédite.

462 CORRESPONX>ANCE [1853]

cassé et rude, je n'ai plus que cinq à sept pages pour que toute cette scène soit finie. Quand je t'ai quittée la dernière fois, je croyais être bien avancé à notre prochaine entrevue ! Quel mécompte ! j'ai écrit seulement vingt pages en deux mois, mais elles en représentent bien cent !

Je te promets bien qu'à l'avenir, c'est-à-dire cette année, je ne serai jamais si longtemps sans venir. Adieu, chère amie. [ ]

A MAURICE SCHLESTNGER.

[24 novembre 1853] (').

Que vous êtes bon, mon cher Maurice, d'avoir pensé à moi. Je ne vous oubliais pas de mon côté, croyez-le bien, et depuis ce soir où nous nous sommes séparés sous les arcades Rivoli, je n'ai pas été une seule fois à Paris sans entrer chez Brandus(^) pour savoir de vos nouvelles. Votre exil volontaire est-il définitif? avez-vous quitté la France pour toujours? vous reverrai-je? et quand? dites-le moi donc ! ne venez-vous jamais à Paris? Contez-moi votre vie et vos projets, rien de ce qui vous touche ne m'est indifférent, vous le savez. Tout est ici pour le plus mal dans le plus exécrable des mondes possibles, et la décrépitude universelle qui m'entoure de loin m'atteint au cœur. Je deviens d'un sombre qui me fait peur et d'une tristesse qui m'attriste. On ne peut malheureusement s'abstraire de son époque. Or, je trouve la mienne stvipide, canaille, etc., et je m'enfonce chaque jour dans une ourserie qui prouve plus en faveur de ma moralité que de mon intelligence. L'année prochaine, je change de vie et je vais m'installer quatre mois à Paris pour y faire de la littérature militante. La nausée m'en vient déjà ! tout cela est tombé si bas ! Il est temps néanmoins que je me décide : j'ai bientôt 32 ans et les cheveux me tombent.

J'ai été cet été à Trouville avec ma mère. J'y ai beaucoup pensé à vous en revoyant votre maison ; que n'y étiez-vous, pour nous promener ensemble à cheval au bord de la mer, comme autrefois, et pour fumer des cigares au clair de lune. Vous rappelez- vous cette belle soirée sur la Touques, où Panofka nous jouait des variations sur la romance du Saule : il y a de cela dix-sept ans (^), environ ! Que devient M^^^ Maria, elle doit être grande maintenant, la rnariez-vous?

Quant à ma famille, à moi, rien de nouveau n'j' est survenu. Je m'occupe beaucoup de l'éducation de ma petite nièce ; elle commence à parler as.sez couramment l'anglais et à Ure quelques mots d'allemand. Je vous remercie bien de votre invitation, j'en profiterai peut-être à quelque jour. Où est le temps où je n'en refusais aucune, et qu'est devenu ce bon cabinet de la Gazette musicale, où l'on disait de si fortes choses entre quatre et six heures du soir?

Quelle étrange chose que la vue des lieux ; chaque fois que je passe par Vernon, je nie penche à la portière machinalement pom: vous voir sous le débarcadère ! J'ai déjà perdu tant d'affections, cher ami, je compte tant de morts en terre et

(1) Une lettre du 22 novembre, à Louise Colet, est inédite.

(2) Editeur de musique, rue Richelieu, 103, successeur de Schlésinger,

(3) Voir Mémoires d'un Fou.

sur terre que je tiens au peu qui me reste, et je me raccroche à mes souvenirs comme d'autres à leurs espérances.

Allons, adieu, songez à moi. Ecrivez-moi. Ma mère a été bien sensible à votre souvenir ; présentez à M^e Maurice toutes mes civilités affectueuses. Embrassez votre fils pour moi etMonnez-vous une poignée de main de ma part.

Tout à vous.

* A LOUISE COLET

[Croisset], nuit de mardi, [29 novembre 1853] (').

Sais-tu que tu m'éblouis par ta facilité? En dix jours tu vas avoir écrit six contes P) ! Je n'y comprends rien (bons ou mauvais, je les admire). Moi, je suis comme les vieux aqueducs : il y a tant de détritus aux bords de ma pensée qu'elle circule lentement et ne tombe que goutte à goutte du bout de ma plume. Quand tu vas être débarrassée de cette besogne, reprends vite ta Servante! soigne la fin, il faut que la folie de Mariette soit hideuse. La hideur dans les sujets bourgeois doit remplacer le tragique qui leur est incompatible. Quant aux corrections, avant d'en faire une seule, rem.édite l'ensemble et tâche surtout d'améliorer, non par des coupures, mais par une création nouvelle. Toute correction doit être faite en ce sens ; il faut bien ruminer son objectif avant de songer à la forme, car elle n'arrive bonne que si l'illusion du sujet nous obsède. Serre tout ce qui est de Mariette et ne crains pas de développer (en action, bien entendu) tout ce qui est de la servante. Si ta généralité est puissante, elle emportera, ou du moins palliera beaucoup la particularité de l'anecdote. Pense le plus possible à tontes les servantes.

Et maintenant, causons de nous. Tu es triste, et moi aussi. Depuis mardi matin jusqu'à jeudi soir, c'était à en crever. J'ai senti (comme ce jour dans la baie de Naples où j'allais me noyer, et où ma peur me faisant peur cessa de suite) que mon sentiment me submergeait. J'avais une fureur sans cause ; mais j'ai lâché dessus des robinets d'eau glacée, et me revoilà debout. L'absence de Bouilhet m'est dure ; joins-y les idées que je me fais de ta solitude, de ton chagrin, le monologue que je me tiens au coin de mon feu et où je me dis : «Elle m'accuse, elle pleure !» et les phrases à faire, le mot qu'on cherche !... Quelle saleté que la vie ! quel maigre potage couvert de cheveux !

Ne nous plaignons pas ; nous sommes des privilégiés ! Nous avons dans la cervelle des éclairages au gaz ! et il y a tant de gens qui grelottent dans une mansarde sans chandelle ! — Tu pleures quand tu es seule, pauvre amie ! Non, ne pleure pas, évoque la compagnie des œuvres à faire ; appelle des figures éternelles. Au-dessus de la vie, au-dessus du bonheur, il y a quelque chose de bleu, d'incandescent, au grand ciel immuable et subtil dont les rayonnements qui nous arrivent suffisent à animer des mondes. La splendeur du génie n'est que le reflet pâle de ce Verbe caché, mais si ces manifestations nous sont à nous autres impossibles, à cause de la faiblesse de nos natures, l'amour, l'amour, l'aspiration nous y renvoie, elle nous pousse vers lui, nous y

(1) Une lettre du 25 novembre, à Louise Colet, est inédite.

(2) Les Enfances célèbres.

confond, nous y mêle. On peut y vivre; des peuples entiers n'en sont pas sortis, et il y a des siècles qui ont ainsi passé dans l'humanité comme des comètes dans l'espace, tout échevelés et sublimes. Tu te plains de ce que nous ne sommes pas dans les conditions ordinaires, mais c'est là le mal, de vouloir s'étendre sur la vie, comme faisait Elisée sur le cadavre du petit enfant ; on a beau se ratatiner, on est trop grand, et la putréfaction ne palpite pas sous nous. L'immense désir ne soulève même pas la patte d'une mouche, et nos meilleures voluptés nous font pleurer comme nos pires deuils. Si j'étais cet égoïste dont on parle, je te tiendrais d'autres discours. Avec quel soin, au contraire, dans l'intérêt de ma vanité ou de mes plaisirs, ne déclamerais-je pas sur les doux trésors de ce bas monde ! Les hommes, en effet, veulent toujours se faire aimer, même quand ils n'aiment point, et moi, si j'ai souhaité quelquefois que tu m'aimasses moins, c'était dans les moments où je t'aimais le plus, quand te je voyais souffrir à cause de moi. Dans ces moments-là, j'aurais voulu être crevé. Tu n'as qu'à demander à Bouilhet si lundi soir, alors que tu me jugeais si irrité contre toi, demande-lui, dis-je, si ce n'était pas plutôt contre moimême que toute cette irritation se tournait.

Comment se fait-il que depuis huit jours j'aie bien travaillé, quand il me semble que je ne pense pas du tout à mon travail? J'ai écrit cinq pages. J'aurai définitivement fini les comices à la fin de la semaine prochaine. Si tout continuait à marcher comme cela, j'aurais fini cet été ; mais sans doute que je m'abuse ; pourtant, il me semble que c'est bon. Peut-être est-ce l'envie que j'ai d'avoir fini et de nous rejoindre enfin d'une manière plus continue, qui me chauffe en dessous sans que je m'en doute. [ ]

A LOUIS BOUILHET

[Croisset, 10 décembre? 1853](').

Tu as dû dîner ce soir avec ma mère, et Caroline t'aura embrassé de ma part, pauvre cher vieux. Il me fait plaisir que ta première visite rouennaise ait été celle-là. Moi, me voilà donc resté seul ici comme un roquentin, comme un ours, comme un «meschant ». Je fais un feu atroce et je n'entends que le murmure de la fiamme avec les palpitations réguUères de ma pendule. Le seul bruit humain que j'aie perçu depuis tantôt a été une gueulade d'hommes soûls qui ont passé tout à l'heure, en chantant. Il en va être ainsi pendant trois semaines. Je suis curieux de voir la mine que je vais faire, j'éprouverai si l'homme décidément est un animal sociable.

J'espère d'ici à ton arrivée avancer ferme la Bovary. Si ma scène d'amour n'est pas faite, elle le sera aux trois quarts. Sais-tu combien les comices (recopiés) tiennent de pages? 23. Et j'y suis depuis le commencement de septembre. Quels piètres primesautiers nous faisons, avouons-le !

J'ai relu hier toute la première partie, cela m'a paru maigre. Mais ça marche (?). Le pire de la chose est que les préparatifs psychologiques, pittoresques, gro-

(1) Datée dans les éditions antérieures 10 décembre 1854, ce qui est évidemment une erreur. On peut hésiter à conserver 10 décembre quoique cette lettre soit de peu de temps postérieure à l'installation de Bouilhet à Paris. Mais en tous cas, « 1853» s'impose, surtout en raison de ce que Flaubert écrit de ses comices. Madame Flaubert et la petite Caroline étaient en effet à Paris ; voir plus haut lettre du 7 octobre.

tesques, etc. qui précèdent, étant fort longs, exigent, je crois, un développement d'action qui soit en rapport avec eux. Il ne faut pas que le prologue emporte le récit (quelque déguisé et fondu que soit le récit) et j'aurai fort à faire pour établir une proportion à peu près égale entre les aventures et les pensées. En délayant tout le dramatique, je pense y arriver à peu près. Mais il aura donc 75.000 pages, ce bougre de roman-là ! Et quand finira-t-il?

Je ne suis pas mécontent de mon article de Homais (indirect et avec citations), il rehausse les comices et les fait paraître plus courts parce qu'il les résume.

Et toi, vieux, ton Homme avance-t-il? Envoie-moi donc quelque chose. Je ne suis pas difficile sur la quantité, tu le sais.

Pourquoi crois-je que d'ici à peu nous aurons du sieur Théo des fossiles quelconques, comme nous avons eu du latin après Melcenis P Etait-il bête, l'autre jour, ce brave garçon ! (Son acharnement sur « écarté )\ sa théorie qu'il ne faut pas être harmonieux, etc.). Allons, pas fort! pas fort du tout ! Si tu savais comme je t'ai ain\é frénétiquement quand, au coin de la rue, après l'avoir quitté, tu m'as dit : c(Non... non... solide comme la colonne ! comme la colonne ! s... n... de D... !»

Oui, il ne faut pas nous démonter ! ne prenons aucun souci de tout cela et causons un peu des gars Texier et Du Camp. C'était charmant ! très coquet ! et l'excuse «il était si jeune» est un mot, un mot historique ; c'est peut-être par là que Du Camp passera à la postérité. Comme basse bctise, ineptie, maladresse et grossièreté, il est de la famille de «je crois que tu as un ramollissement au cerveau». Voilà de ces choses qu'il faut colporter et ne point se gêner de redire.

J'ai trouvé la Muse peu forte en cette circonstance ; à ta place, dit-elle, elle eût fait explosion. Oh ! non ! non ! c'eût été une sottise, car tout homme médiocre considérant le blâme comme quelque chose de désagréable, il s'ensuit que l'on doit prendre pour bcaume toute la fange qu'on nous prodigue. Quand on descend dans la rue et que vient à souffler sur nous la poussière des passions et des bêtises humaines il faut courber la tête, se rouler dans son manteau et passer droit. Puis, à la porte du sanctuaire, on rejette toute cette ordure avec un grand mouvement d'épaule.

Tu serais bien maladroit de leur donner les Fossiles pour rien ; dans ce cas-là il vaudrait mieux les donner à n'importe quel journal, le Pays (?), la Presse (?), qui te les prendrait comme \ariétés. Mais pousse le père Babinet pour la Revue des Deux-Mondes.

Sais-tu que tes lettres sont bien courtes, mon pauvre vieux ! Je ne sais pas comment tu es installé (•), comment tu vis... De quelle façon arranges-tu tes heures? Tu dois te trouver avoir beaucoup de temps à toi. Que cogites-tu entre les vers? Mes compUments à Pétrus Borel et apporte-le-moi quand tu viendras.

(1) Bouilhet s'était logé au numéro 71 de la rue de Grcnellc-Saint-Ciermain, tout près de la maison où habitait son ami, Eugène Delattre.

A LOUISE COLET

[Croisset], nuit de mercredi, 1 lieure, [14 décembre 1853] (').

Voilà sept jours que je vis d'une drôle de manière, et charmante. C'est d'une régularité si continue qu'il m'est impossible de m'en rien rappeler, si ce n'est l'impression. Je me couche fort tard et me lève de même. Le jour tombe de bonne heure, j'existe à la lueur des flambeaux ou plutôt de ma lampe. Je n'entends ni un pas ni une voix humaine, je ne sais ce que font les domestiques, ils me servent comme des ombres ; je dîne avec mon chien ; je fume beaucoup, me chauffe raide et travaille fort : c'est superbe ! Quoique ma mère ne me dérange guère d'habitude, je sens pourtant une différence, et je peux du matin au soir et sans aucun incident, si léger qu'il soit, suivre la même idée et retourner la même phrase. Pourquoi sens-je cet allègem.ent dans la soUtude? pourquoi étais-je si gai et si bien portant (physiquement) dès que j'entrais dans le désert? pourquoi tout enfant m'enfermais-je seul pendant des heures dans un appartement? La civilisation n'a point usé chez moi la bosse du sauvage, et malgré le sang de mes ancêtres (que j'ignore complètement et qui sans doute étaient de fort honnêtes gens), je crois qu'il y a en moi du Tartare et du Scythe, du Bédouin, du Peau-Rouge. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il y a du moine. J'ai toujours beaucoup admiré ces bons gaillards, qui vivaient solitairement, soit dans l'ivrognerie ou dans le mj^sticisme ; cela était un joli soufflet donné à la race hiimaine, à la vie sociale, à l'utile, au bien-être commun. Mais maintenant ! l'individualité est un crime, le xviiie siècle a nié l'âme, et le travail du xix^ sera peut-être de tuer l'homme; tant mieux de crever avant la fin ! car je crois qu'ils réussiront ; quand je pense que presque tous les gens de ma connaissance s'étonnent de la manière dont je vis, laquelle me semble être, à moi, la plus naturelle et la plus normale. Cela me fait faire des réflexions tristes sur la corruption de mon espèce, car c'est une corruption que de ne pas se suffire à soi-même. L'âme doit être complète en soi ; il n'y a pas besoin de gravir les montagnes ou de descendre au fleuve pour chercher de l'eau ; dans un espace grand comme la main, enfoncez la sonde et frappez dessus, il jailhra des fontaines. Le puits artésien est un symbole, et les Chinois, qui l'ont connu de tout temps, sont un grand peuple.

Si tu étais dans ces principes-là, chère Muse, tu pleurerais moins et tu ne serais pas maintenant à lecovngeilo. Servante. Mais non, tu t'acharnes à la vie, tu veux faire résonner ce sot tambour qui vous crève sous le poing à tout moment et dont la musique n'est belle qu'en sourdine, quand on lâche les cordes au lieu de les tendre. Tu aimes l'existence, toi, tu es une païenne et une méridionale, tu respectes les passions et tu aspires au bonheur. Ah ! cela était bon quand on portait la pourpre au dos, quand on vivait sous un ciel bleu et quand, dans une atmosphère sereine, les idées, jeunes écloses, chantaient sous des formes neuves, comme sous un feuillage d'avril des moineaux joyeux. Mais moi je la déteste, la vie ; je suis un catholique, j'ai au cœur quelque chose du suintement vert des cathédrales normandes ; mes tendresses d'esprit sont pour les inactifs, pour les ascètes, pour

(1) Une lettre du 9 décembre, à Louise Colet, est inédite.

les rêveurs, je suis embêté de m'habiller, de me déshabiller, de manger, etc. Si je n'avais peur du hachisch, je m'en bourrerais au lieu de pain, et si j'ai encore trente ans à vivre, je les passerais ainsi couché sur le dos, inerte et à l'état de bûche. J'avais cru que tu me tiendrais compagnie dans mon âme, et qu'il y aurait autour de nous un grand cercle qui nous séparerait des autres ; mais non, il te faut, à toi. les choses normales et voulues ; je ne suis pas comme un amant doit être. En effet, peu de gens me trouvent comme un jeune homme doit être. Il te faut des preu\'es, des faits. Tu m'aimes énormément, beaucoup, plus qu'on ne m'a jamais aimé et qu'on ne m'aimera ; mais tu m'aimes comme une autre m'aimerait, avec la même préoccupation des plans secondaires et les mêmes misères incessantes.

Tu t'irrites pour un logement, pour un départ, pour une connaissance que je vais voir, et si tu crois que ça me fâche? non, non ; mais cela me chagrine et me désole pour toi. Comprends-le donc ! tu me fais l'effet d'un enfant qui prend toujours les couteaux de sa poupée pour se hacher les doigts et qui se plaint des couteaux. L'enfant a raison, car ses pauvres doigts saignent, mais est-ce la faute des couteaux? ne faut-il plus qu'il y ait de fer au monde? il faut alors prendre des soldats de plomb, cela est facile à tordre.

Ah ! Louise ! Louise ! chère et vieille amie, car voilà huit ans bientôt que nous nous connaissons, tu m'accuses ! Mais t'ai-je jamais menti? où sont les serments que j'ai violés, et les phrases que j'ai dites que je ne redise point? Qu'y a-t-ii de changé en moi, si ce n'est toi? ne sais-tu pas que je ne suis plus un adolescent, et que je l'ai toujours regretté pour toi et pour moi? Comment veux-tu qu'un homme abruti d'Art comme je le suis, continuellement affamé d'un idéal qu'il n'atteint jamais, dont la sensibilité est plus aiguisée qu'une lame de rasoir, et qui passe sa vie à battre le briquet dessus pour en faire jaillir des étincelles, etc., etc. (exercice qui fait des brèches à la dite lame), comment \'eux-tu que celui-là aime avec un cœur de vingt ans et qu'il ait cette ingénuité des passions qui en est la fleur? Tu me parles de tes derniers beaux jours ; il y a longtemps que les miens sont partis, et je ne les regrette pas ; tout cela était fini à 18 ans ; mais des gens comme nous devraient prendre un autre langage pour parler d'eux-mêmes ; nous ne devons avoir ni beaux ni vilains jours. Heraclite s'est crevé les yeux pour mieux voir ce soleil dont je parle. Allons, adieu ; écoute Bouilhet, c'est un maître homme et qui non seulement sait faire des vers, mais qui a du jugement, comme disent les bourgeois, chose qui manque généralement aux bourgeois et aux poètes.

Adieu encore ; mille baisers au cœur ; à toi.

* A LA MÊME

[Croisset], dimanche soir, 1 heure, [18 décembre 1853].

[ ] D'abord je ne te sais nul gré de faire de beaux vers : tu les ponds comme

une poule les œufs, sans en avoir conscience (c'est dans ta nature, c'est le bon Dieu qui t'a faite comme ça). Rappelle-toi encore une fois que les perles ne font pas le collier, c'est le fil. et c'est parce que j'avais admiré dans la Paysanne un fil transcendant, que j'ai été choqué de no plus l'apercevoir si net dans la Semante. Tu

avais été, dans la Paysanne, shakespearienne, impersonnelle. Ici, tu t'es un peu ressentie de l'homme que tu voulais peindre (^) : le lyrisme, la fantaisie, l'individuahté, le parti pris, les passions de l'auteur s'entortillent autour de ton sujet, cela est plus jeune, et, s'il y a une supériorité de forme incontestable, des morceaux superbes, l'ensemble ne vaudra jamais l'autre, parce que la Paysanne a été imaginée, que c'est un sujet de toi, et en imaginant on reproduit la généralité, tandis qu'en s'attachant à un fait vrai, il ne sort de notre œuvre que quelque chose de contingent, de relatif, de restreint. Tu m'objectes n'avoir pas voulu faire de didactique. Qui te parle de didactique? Si ! il fallait faire la Servante! maintenant, il est trop tard, et au reste peu importe ; une fois le titre mis de côté, ce sera une fort belle oeuvre et émouvante ; mais éloigne tout ce qui n'est pas nécessaire à l'idée même de ton sujet. Ainsi, pourquoi ta grande artiste à la fin qui vient parler à Mariette? à quoi bon ce personnage complètement inutile dans le drame, et fort incolore par luimême? Soigne les dialogues et évite surtout de dire vulgairement les choses vulgaires. Il fatU que tous les vers soient des vers.

La continuité constitue le style, comme la constance fait la vertu. Pour remonter les courants, pour être bon nageur, il faut que, de l'occiput jusqu'au talon, le corps soit couché sur la même ligne ; on se ramasse comme un crapaud et l'on se déploie sur toute la surface en mesure, de tous les membres, tête basse et serrant les dents ; l'idée doit faire de même à travers les mots et ne point clapoter en tapant de droite et de gauche, ce qui n'avance à rien et fatigue. Mais comment pouvais-tu me juger assez borné pour méconnaître la valeur de ta Servante?

Dis-moi donc, et n'oublie pas, si je n'ai point commis une grande sottise en décachetant le dernier paquet du Crocodile et en envoyant directement la lettre à M. B***. C'était pour t'épargner un port de lettre considérable, voilà tout. Lui réponds-tu, au Crocodile? Encore un mot sur tes lettres, nous causerons de nous ensuite. C'est à propos de ta comédie que l'on va insérer dans le Pays : tu t'étonnes de la pudibonderie de Cohen {^), eh bien ! il est de l'opinion générale. Sois sûre que ce qu'il dit, d'autres le pensent et ne le disent pas.

Voilà où nous en sommes. Tu as vu le scandale de Sainte-Beuve qui trouvait que tu manquais de délicatesse : ce sont de ces choses dont il faut profiter, ou plutôt qu'il faut exploiter au profit même de son œuvre. Soyons donc contenus, chastes, sans rien nous interdire comme intention, mais surveillons-nous sur les mots. [ ]

Quant à publier, je ne suis pas de ton avis. Cela sert. Que savons-nous s'il n'y a pas à cette heure, dans quelque coin des Pyrénées ou de la Basse-Bretagne, un pauvre être qui nous comprenne? on publie pour les amis inconnus. L'imprimerie n'a que cela de beau, c'est un déversoir plus large, un instrument de sympathie qui va frapper à distance. Quant à publier maintenant, je n'en sais rien. Lancer à la fois la Servante et la Religieuse (^) serait peut-être plus imposant, comme

(1) Le personnage masculin de la Servante est, de très loin, le portrait d'Alfred de Musset — assez maltraité, en la circonstance, par Louise Colet, que Flaubert, dans une autre lettre inédite, blâme sévèrement à ce sujet.

(2) J. Cohen, rédacteur en chef au Pays.

(3) Autre récit projeté du Poème de la Femme.

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Fac-similé d'une poésie inédite de Louise Colet à Sainte-Beuyb.

masse et contraste. Non ! je n'ai pas pour tout un détachement sépulcral, car rien que d'apprendre tes petites réussites de librairie m'a fait plaisir. Je suis bien peu détaché de toi, va ! pauvre Muse ! moi qui voudrais te voir riche, heureuse, reconnue, fêtée, enviée ! Mais je veux par-dessus tout te voir grande. Ce qui te fait [te] méprendre, c'est que j'en veux à ceci : V aspiration au bonheur par les faits, par l'action. Je hais cette recherche [de] béatitude terrestre, elle me semble une manie médiocre et dangereuse. Vivent l'amour, l'argent, le vin, la famille, la joie et le sentiment ! Prenons de tout cela le plus que nous pourrons, mais n'y croyons point. Soyons persuadés que le bonheur est un mythe inventé par le diable pour nous désespérer. Ce sont les peuples persuadés d'un paradis qui ont des imaginations tristes. Dans l'antiquité, où l'on n'espérait (et encore !) que des Champs-Elysées fort plats, la vie était aimable. Je ne te blâme que de cela, toi, pauvre chère Muse, de demander des oranges aux pommiers. [ ]

* A LA MEME

[Croisset], nuit de vendredi, 2 heures, [23 décembre 1853].

Il faut t'aimer pour t'écrire ce soir, car je suis épuisé, j'ai un casque de fer sur le crâne : depuis 2 heures de l'après-midi (sauf vingt-cinq minutes à peu près pour dîner) j'écris de la Bovary, je suis à leur baisade, en plein, au milieu ; on sue et on a la gorge serrée. Voilà une des rares journées de ma vie que j'aie passée dans l'illusion, complètement et depuis un bout jusqu'à l'autre. Tantôt, à 6 heures, au moment où j'écrivais le mot attaque de nerfs, j'étais .si emporté, je gueulais si fort et sentais si profondément ce que ma petite femme éprouvait, que j'ai eu peur moi-même d'en avoir une, je me suis levé de ma table et j'ai ouvert la fenêtre pour me calmer ; la tête me tournait ; j'ai à présent de grandes douleurs dans les genoux, dans le dos et à la tête, et je suis comme un homme qui a trop..., c'est-à-dire en une sorte de lassitude pleine d'enivrements ; et puisque je suis dans l'amour, il est bien juste que je ne m'endorme pas sans t'envoj^er leur caresse, un baiser et toutes les pensées qui me restent. Cela sera-t-il bon? je n'en sais rien (je me hâte un peu pour montrer à Bouilhet un- ensemble quand il va venir) ; ce qu'il y a de .sûr, c'est que ça marche vivement depuis une huitaine. Que cela continue ! car je suis fatigué de mes lenteurs ; mais je redoute le réveil, les désillusions, les pages recopiées ! N'importe, bien ou mal, c'est une délicieuse chose que d'écrire, que de ne plus être soi, mais de circuler dans toute la création dont on parle. Aujourd'hui par exemple, homme et femme tout ensemble, amant et maîtresse à la fois, je me suis promené à cheval dans une forêt, par un après-midi d'automne, sous des feuilles jaunes, et j'étais les chevaux, les feuilles, le vent, les paroles qu'on se disait et le .soleil rouge qui faisait s'entrefermer leurs paupières noyées d'amour. Est-ce orgueil ou pitié, est-ce le débordement niais d'une satisfaction de soi-même exagérée? ou bien un vague et noble instinct de religion? Mais quand je rumine, après les avoir senties, ces jouissances-là, je serais tenté de faire une prière de remerciement au bon Dieu, si je savais qu'il pût m'entendre. Qu'il soit donc béni pour ne pas m'avoir fait naître marchand de coton, vaudevilliste, homme d'esprit, etc. !

Chantons Apollon comme aux premiers jours, aspirons à pleins poumons le grand air froid du Parnasse, frappons sur nos guitares et nos cymbales, et tournons comme des derviches dans l'éternel brouhaha des formes et des idées :

Qu'importe à mon orgueil qu'un vain peuple m'encense...

Ceci doit être un vers de M. de Voltaire, quelque part, je ne sais où, mais voilà ce qu'il faut se dire. J'attends la Servante avec impatience. Ah oui ! va, pauvre Muse, tu as bien raison : «Si j'étais riche, tous ces gens-là baiseraient mes .souliers», pas même tes souliers, mais la trace, l'ombre ! Tel est le courant des choses. Pour faire de la Httérature étant femme, il faut avoir été passée dans l'eau du Styx. [ ]

Bouilhet ne m'a écrit dans ces derniers temps que des lettres fort courtes. J'avais toujours jugé la dite (^) une gaillarde, et je vois que je ne me suis pas trompé. Mais elle a l'air de mener ça bien rondement, cavalièrement. Cette femme est rouée, elle connaît le monde, elle pourra ouvrir à Bouilhet des horizons nouveaux... piètres ht»ri^ons il est vrai ! mais enfin ne faut-il pas connaître tous les appartements du cœur et du corps social, depuis la cave jusqu'au grenier, et même ne pas oublier les latrines, et surtout ne pas oubUer les latrines ! Il s'y élabore ime chimie meilleure, il s'y fait des décompositions fécondantes. Qui sait à quels sucs d'excréments nous devons le parfum des roses et la saveur des melons? A-t-on compté tout ce qu'il faut de basses.ses contemplées pour constituer une grandeur d'âme? tout ce qu'il faut avoir avalé de miasmes écœurants, subi de chagrins, enduré de supplices, pour écrire une bonne page? Nous sommes cela, nous autres, des vidangeurs et des jardiniers, nous tirons des putréfactions de l'humanité des délectations pour ellemême, nous faisons pousser des bannettes de fleurs sur des misères étalées. Le fait se distille dans la forme et monte en haut, comme un pur encens de l'Esprit vers l'Eternel, l'immuable, l'absolu, l'idéal.

J'ai bien vu le père Roger passer dans la rue avec sa redingote et son chien. Pauvre bonhomme !... comme il se doute peu ! As-tu songé quelquefois à cette quantité de femmes qui ont des amants, à ces quantités d'hommes qui ont des maîtresses, à tous ces ménages sous les autres ménages? Que de mensonges cela suppose? Que de manœuvres et de trahisons, et de larmes et d'angoisses! C'est de tout cela que ressort le grotesque et le tragique ; aussi, l'un et l'autre ne sont que le même masque qui recouvre le même néant, et la fantaisie rit au milieu comme ime rangée de dents blanches au-dessus du bavolet noir.

Adieu, chère bonne Muse ; de t'écrire m'a passé mon mal au front ; je le mets sous tes lèvres et vais me coucher.

Encore adieu et mille caresses. A toi.

(l) Lji « Sylphide -, c'est-à-dire Madarae Roger «les Genettes, dont il cet question dans le passage inédit <]"' précède.

A LOUIS BOUILHET

[Croisset, décembre 1853, entre le 15 et le 27J.

Journée pleine ! et que je m'en vais te narrer. J'ai vu Léonie, j'ai vu des sauvages, j'ai vu Dubuget {^), Védie (^), etc. Commençons par le plus beau, les sauvages.

Ce sont les Cafres, dont, moyennant la somme de cinq sols, on se procure l'exhibition (^), Grande-Rue, 11. Eux et leur cornac m'ont l'air de mourir de faim, et la haute société rouennaise n'y abonde pas. Il n'y avait comme spectateurs que sept à huit blouses, dans un méchant appartement enfumé où j'ai attendu quelque temps ; après quoi une espèce de bête fauve, portant une peau de tigre sur le dos et poussant des cris inarticulés, a paru, puis d'autres. Ils sont montés sur leur estrade et se sont accroupis comme des singes autour d'un pot de braise. Hideux, splendidcs, couverts d'amulettes, de tatouages, maigres comme des squelettes, couleur de vieilles pipes culottées, — face aplatie, dents blanches, œil démesuré, regards éperdus de tristesse, d'étonnement, d'abrutissement, — ils étaient quatre et ils grouillaient autour de ces charbons allumés, comme une nichée de lapins. Le crépuscule et la neige qui blanchissait les toits d'en face les couvraient d'un ton pâle. Il me semblait voir les premiers hommes de la terre ; cela venait de naître et rampait encore avec les crapauds et les crocodiles. J'ai vu un paysage de je ne sais où ; le ciel est bas, les nuages couleur d'ardoise ; une fumée d'herbes sèches sort d'une cabane en bambous jaunes, et un instrument de musique, qui n'a qu'une corde, répète toujours la même note grêle, pour endormir et charmer la mélancolie bégayante d'un peuple idiot. Parmi eux est une vieille femme de 50 ans qui m'a fait des avances lubriques ; elle voulait m'embrasser. La société était ébouriffée. Durant un quart d'heure que je suis resté là, ce n'a été qu'une longue déclaration d'amour de la sauvagesse à mon endroit. Malheureusement le cornac ne les entend guère et il n'a pu me rien traduire ; quoiqu'il prétende qu'ils sachent un peu l'anglais, ils n'en comprennent pas un mot, car je leur ai adressé quelques questions qui sont restées sans réponse. J'ai pu dire comme Montaigne: «Mais je fus bien empesché par la bêtise de mon interprète», lorsqu'il voyait, lui aussi, et à Rouen, des Brésiliens, lors du sacre deXharles IX.

Qu'ai-je donc en moi pour me faire chérir à première vue par tout ce qui est crétin, fou, idiot, sauvage? Ces pauvres natures-là comprennent-elles que je suis de leur monde? Devinent-elles une sympathie? Sentent-elles, d'elles à moi, un lien quelconque? Mais cela est infaillible, les crétins du Valais, les fous du Caire, les Santons de la haute Egypte m'ont persécuté de leurs protestations ! Pourquoi?

(1) Dubuget, coiffeur et parfumeur, habitait 4, rue aux Ours.

(2) Védie (D.-M), chirurgien-adjoint à l'hospice des aliénés.

(3) Exhibition africaine : troupe de sauvages Bosjesmans, venue du Havre, d'abord installée salle Commin, boulevard Beauvoisine (5 novembre 1853), puis, à partir du 24 novembre, Grande- Rue, n" 11, où ils restèrent jusqu'au 27 décembre. A cette date, les pauvres nègres, abandonnés par leur manager, M. Allen, dans un petit hôtel de la rue de la Vicomte, n'eurent d'autre ressource que de porter plainte au consul d'Angleterre qui paya leurs dettes, 400 fr., à l'hôtelier, et les fît envoyer à Paris où ils débutèrent le 3 janvier 1854. Ces faits précis et l'allusion faite plus loin à un article de la Revue de Paris du 15 décembre, permettent de classer assez exactement la lettre de Flaubert qui porte à tort la date de 1854 dans les éditions antérieures.

[1853] CORRESPONDAN'CE 473

Cela me charme à la fois et m'effraie. Aujourd'hui, tout le temps de cette visite, le cœur me battait à me casser les côtes. J'y retournerai. Je veux épuiser cela.

J'ai une envie démesurée d'inviter les sauvages à déjeuner à Croisset. Si tu étais là, ce serait une très belle charge à faire. Une seule chose me retient et me retiendra, c'est la peur de paraître vouloir poser. Que de concessions ne fait-on pas à la crainte de l'originalité apparente !

Comme contraste, en sortant, j'ai rencontré Védie. Voilà les deux bouts de l'humanité ! Cela a complété mon plaisir, j'ai fait des rapprochements. Il m'a salué en passant d'un air dégagé.

Puis je trouvai Léonie grelottant de froid et charmante, excellente et bonne femme. Elle s'embête, m'a-t-elle dit, énormément. Elle n'a pas mis le pied dehors depuis trois semaines. J'y suis resté deux heures, nous avons beaucoup devisé de l'existence. C'est une créature d'un rare bon sens et qui la connaît, l'existence ; elle me paraît avoir peu d'illusions, tant mieux ; les illusions tombent, mais les âmes-cyprès sont toujours vertes. Ensuite visite à la bibliothèque, neige épouvantable, perdition des bottes, coupe de cheveux chez Dubuget. Il porte maintenant des cols rabattus comme un barde de salon. Il m'a demandé si «j'éprouvais beaucoup d'intempéries au bord de l'eau», voulant apparemment savoir s'il faisait très froid à la campagne. Quant à la calvitie, pas un mot, point le moindre trait. Je suis sorti soulagé d'un poids de 75 kilogrammes.

Au bas de la rue Grand-Pont j'ai songé qu'il fallait me réchauffer par quelque chose de violent et, pensant fort à toi, et je dirai presque à ton intention, je suis entré chez Thillard où j'ai pris un «cahoé» av^ec un horrifiqiie verre de fil en quatre, ce qui ne m'a pas empêché de parfaitement dîner chez Achille. Joli ordinaire chez ce garçon-là ! joli ! joli ! Pourquoi s'informe-t-il de toi avec un intérêt tel que j'en suis attendri?

Je suis re\'enu à dix heures, couvert de mon tarbouch, enfoncé dans ma peUsse, toutes glaces ouvertes et fumant. La plaine de Bapeaume était comme un steppe de Russie. La rivière toute noire, les arbres noirs. La lune étalait sur la neige des moires de satin. Les maisons avaient un air d'ours blanc qui dort. Quel calme ' Comme ça se fiche de nous, la nature ! J'ai pensé à des courses en traîneau, aux rennes soufflant dans le brouillard et aux bandes de loups qui jappent derrière vous en courant. Leurs prunelles brillent à droite et à gauche comme des charbons de place en place, au bord de la route.

Et ces pauvres Cafres, maintenant à quoi rêvent-ils?

Dans le numéro de la Revue de Paris du 15, à la chronique littéraire, diatribe contre «l'Art pour l'art». «Le temps en est passé, etc.» «On a compris, etc.» (^). Je te recommande, du sieur Castille, de jolis dialogues dans la dernière nouvelle : «Aspiration au pouvoir» {'^). Quel langage ! quels mots!

Comment va cette pauvre Muse? Qu'en fais-tu? Que dit-elle? Elle m'écrit

(1) Article signé Jean Verdun, dans la Revue de Paris du 15 décembre 1853, à propos du livre de Alfred Dumesnil sur V Art italien. L'article commence par ces mots : «Le temps de IWrt pour r.\rt est i jamais disparu. »

(2) Hippolvte Castille : Scènes de la vie publique : Aspirations au pouvoir. (Revue de Paris, \*' décembre 1853.)

moins souvent. Je crois qu'au fond elle est lasse de moi. A qui la faute? A la destinée. Car moi, dans tout cela, je me sens la conscience parfaitement en repos et trouve que je n'ai rien à me reprocher. Toute autre à sa place serait lasse aussi. Je n'ai rien d'aimable et je le dis là au sens profond du mot. Elle est bien la seule qui m'ait aimé. Est-ce là une malédiction que le ciel lui a envoyée? Si elle l'osait, elle affirmerait que je ne l'aime pas. Elle se trompe pourtant.

* A LOUISE COLET

[Croisset], mercredi, 11 heures du soir, [28 décembre 1853].

Sais-tu ce que je viens de faire, depuis 2 heures de l'après-midi, sans désemparer? de classer, de ranger toute ma correspondance depuis quinze ans. J'en avais plein trois énormes boîtes et quatre cartons ! Je n'ai lu que les écritures qui m'étaient incoimues ; que de gens morts ! Combien il y en a aussi d'oubhés ! j'ai fait là des découvertes très tristes et d'autres très farces. Les yeux me piquent à force d'avoir feuilleté et j'ai les reins fatigués d'être resté si longtemps courbé. Mais voilà un bon débarras de moins ! Je pourrai maintenant commencer l'épuration avec méthode. J'ai brûlé beaucoup de lettres de M™^ Didier et de la Sylphide à ton adresse. Je n'ai point retrouvé celle de Gagne. Où est-elle? il est vrai que je ne l'ai point cherchée. Les tiennes, cher amour, emplissent tout un carton, elles sont à part avec les petits objets qui viennent de toi. J'ai revu la branche verte qui était sur ton chapeau à notre premier voyage à Mantes, les pantoufles du premier soir et un mouchoir à moi, plein de ton sang. J'ai bien envie de t'embrasser ce soir ; je mets mes lèvres sur les tiennes et je t'étreins du plus profond de moi-même, et partout. A la fin du mois prochain nous nous re verrons ! Voici une année qui vient ; à l'autre jour de l'an, si je ne suis pas encore à Paris, j'y aurai du moins mon logement, car je vois qu'il faudra s'y prendre de bonne heure à cause de l'Exposition. Du reste, la Bovary avance. La baisade est faite et je la laisse, parce que je commence à faire des bêtises. Il faut savoir s'arrêter dans les corrections, d'autant qu'on ne voit pas bien les proportions d'im passage quand on est resté dessus trop longtemps. J'attends Bouilhet avec anxiété pour lui lire ce qu'il ne connaît pas. Sa dernière lettre était des plus tristes ; ce que j'avais prévu arrive, Paris l'assombrit, mais je m'en vais tâcher de lui remonter le moral, comme disait mon pharmacien. A l'heure qu'il est, il doit être arrivé à Rouen et se livrer avec Léonie à des c... violents et réitérés, à moins que la Sylphide ne lui ait pris tout son suc.

Rien n'est plus vrai que tout ce que tu dis dans ta dernière lettre sur les femmes qui \dennent chez toi ; sois sûre qu'elles sont toutes jalouses de ta personne, et qu'au fond la Sylphide t'exècre ; cela est dans l'ordre ; elle fera tout son possible pour te brouiller avec Bouilhet. Les femmes ne veulent le partage de rien, et qui n'est pas à elles complètement est contre elles ; tu as tout ce qu'il faut pour te faire détester de ce sexe : beauté, esprit, franchise, etc. Pourquoi donc prends-tu toujours sa défense? Il faut être du côté des forts.

Soi? sans inquiétude, pauvre amie, ma santé est meilleure que jamais. Rien de ce qui vient de moi ne me fait mal. C'est l'élément externe qui me blesse, m'agite et

m'use. Je pourrais travailler dix ans de suite dans la plus austère solitude sans avoir un mal de tête ; tandis qu'une porte qui grince, la mine d'un bourgeois, une proposition saugrenue, etc., me font battre le cœur, me révolutionnent. Je suis comme ces lacs des Alpes qui s'agitent aux brises des vallées (à ce qui souffle d'en bas à ras du sol), mais les grands \ents des sommets passent par-dessus sans rider leur surface et ne servent au contraire qu'à chasser la brume ; et puis, ce qui plaît fait-il jamais du mal? la vocation suivie patiemment et naïvement devient une fonction presque physique, une manière d'exister qui embrasse tout l'individu. Les dangers de l'excès sont impossibles pour les natures exagérées.

J'ai reçu avec infiniment de plaisir la nouvelle de la chute de M^s Augier et Sandeau {^). Que ces deux gaillards-là aient un raplatissement congru, tant mieux, charmant ! Je suis toujom's charmé de voir les gens d'argent enfoncés.

Ah ! gens d'esprit, qui vous moquez de l'Art par amour des petits sous, gagnezen donc, de l'argent ! Quand je songe que quantité de gens de lettres maintenant jouent à la Bourse ! Si cela n'est pas à faire vomir ! quoique la Seine, à cette heure, soit froide, j'y prendrais de suite un bain pour avoir le plaisir de les voir crever de faim dans le ruisseau, tous ces misérables-là (sic). Rien ne m'indigne plus, dans la vie réelle, que la conjiision des genres. Comme tous ces poètes-là eussent été de bons épiciers, il y a cent ans, quand il était impossible de gagner de l'argent avec sa plume ! quand ce n'était pas un métier (la colère qui m'étouffe m'empêche de pouvoir écrire — littéral). La mine de Badinguet, indigné de la pièce, ou plutôt de l'accueil fait à la pièce ! Hénaunne ! splendide ! ce bon Badinguet ! qui désire des chef.s-d' œuvre en cinq actes, encore, et pour relever les Français ! Comme si ce n'était pas assez d'avoir relevé l'ordre, la religion, la famille, la propriété, etc., sans vouloir relever les Français ! Quelle nécessité, mais quelle rage de restauration ! Laisse donc crever ce qui a envie de mourir. Un peu de ruines, de grâce (c'est une des conditions du pay.sage historique et social). Ce pauvre Augier, qui dîne si bien, qui a tant d'esprit, et qui me déclarait, à moi, «n'avoir jamais fourré le nez dans ce bouquin-là» (en parlant de la Bible) !

As-tu jamais remarqué comme tout ce qui est pouvoir est stupide en fait d'Art? ces excellents gouvernements (rois ou républiques) s'imaginent qu'il n'y a qu'à commander la besogne, et qu'on va. leur fournir ; ils instituent des prix, des encouragements, des académies, et ils n'oublient qu'une seule chose, une toute petite chose, sans laquelle rien ne vit, l'atmosphère. Il y a deux espèces de littératures, celle que j'appellerais la nationale (et la meilleure), puis la lettrée, l'individuelle. Pour la réahsation de la première, il faut dans la masse un fonds d'idées communes, une solidarité (qui n'existe pas), un lien ; et pour l'entière expansion de l'autre, il faut la liberté; mais quoi dire? et sur quoi parler maintenant? Cela ira en empirant, je le souhaite et je l'espère. J'aime mieux le néant que le mal, et la poussière que la pourriture ; et puis l'on se relèvera ! l'aurore reviendra ! nous n'y serons plus ! qu'importe? [ ]

Je ne t'ai point parlé de son 'J'igre {^), j'ai oubhé l'autre jour. Eh bien, j'aime

(1) .\u Théâtre Français avec La Pierre de Toiiclw, 23 décembre 1853.

(2) De Leconte de Lisle. Poème publié sous le titre Les Junqles dans l'édition définitive des Pohncs barbares.

mieux le Bœuf, et de beaucoup ; voici mes raisons. Je trouve la pièce inégale et faite comme en deux parties ; toute la seconde, à partir de « Lui, baigné par la flamme... » est superbe. Mais il y a bien des choses dans ce qui précède que je n'aime pas ; d'abord la position de la bête, qui s'endort le ventre en l'air, ne me semble pas naturelle, jamais un quadrupède ne s'endort le ventre en l'air.

La langue rude et rose va pendant.

Dur ! et va pendant est exagéré de tournure. Ce vers :

Toute rumeur s'éteint autour de son repos,

est disparate de ton avec tout ce qui précède et tout ce qui suit ; ces deux mots rumeur et repos qui sont presque métaphysiques, qui sont non imaginés, me semblent d'un effet mou et lâche ; ainsi intercalé dans une description très précise, je vois bien qu'il a voulu mettre un vers de transition très calme et simple : eh bien, alors, s'éteint est chargé, car c'est une métaphore par soi-même. Ensuite, nous perdons trop le tigre de vue avec la panthère, les pythons, la cantharide (ou bien alors il n'y en a pas assez, le plan secondaire n'étant pas assez long se mêle un peu au principal et l'encombre). Musculeux, à pythons, ne me semble pas heureux ; sur les serpents, voit-on saillir les muscles? le roi rayé, voilà un accolement de mots disparates, le roi (métaphore) rayé (technique) ; si c'est roi qui est l'idée principale, il faut une épithète dérivant de l'idée de roi. Si c'est rayé, au contraire, sur qui doit se porter l'attention, il faut un substantif en rapport avec rayé, et il faut appeler le tigre d'un nom qui, dans la nature, ait des raies ; or un roi n'est pas rayé. A partir de là, la pièce me paraît fort belle.

Mais l'ombre en nappes noires à l'horizon descend

est bien ample, bien calme.

Le vent passe au sommet des bambous, il s'envole Et

Superbe. Je n'aime pas à cette place, dans un milieu si raide, les nocturnes gazelles, pour dire qui viennent pendant la nuit. C'est une expression latine ; n'importe, c'est trop poétique à côté d'un vers aussi vrai que celui-ci :

Le frisson de la faim fait palpiter son flanc.

Quant aux quatre derniers, ils son sublimes.

Je te prie de ne point lui faire part de mes impressions ; ce bon garçon est assez malheureux maintenant sans que mes critiques s'y joignent. [ ]

P. -S. — Énault doit être splendide, depuis qu'il est revenu d'Orient ; nous allons avoir encore un voyage d'Orient ! impressions de Jérusalem ! Ah ! mon Dieu 1 descriptions de pipes et de turbans ; on va nous apprendre encore ce que c'est qu'un bain, etc.[ ]

Et toi? J'attends ta Servante. Je te la renverrai épluchée. C'est au mois de février, tu sais, enfin à mon prochain voyage, que je te ferai mon petit cadeau de jour de l'an. Je t'envoie mille baisers. Adieu, chère Louise. A toi.

A ERNEST CHEVALIER

Mercredi soir, [1853] (').

Pauvre bougre et cher ami, je te croyais parfaitement à Grenoble et en train de faire respecter Thémis, et non aux Andelys souffrant et cacochyme (si l'on peut s'exprimer ainsi). Voilà ce que c'est, mon bon, que de prendre les choses sublunaires trop à cœur. Si tu eusses été philosophe, tu eusses épargné du mouvement à ta bile, du chagrin à ta famille et beaucoup de désagrément à toi-même.

Et moi aussi, j'ai su ce que c'était que les nerfs ; si la sensibilité est une sorte de guitare que nous avons en nous-mêmes, et que les objets extérieurs font vibrer, on a tant raclé sur cette pauvre mienne guimbarde que quantité de cordes en sont cassées depuis longtemps, et je suis devenu sage parce que je suis devenu vieux. Beaucoup de cheveux vous réchauffent la cervelle : or, me voilà chauve.

Grand moutard ! fous-toi un peu plus doctoralement d'autrui, de ses opinions, de ses discours et de son estime même. Le seul moyen de rester tranquille dans son assiette, c'est de regarder le genre humain comme une vaste association de crétins et de canailles. Plaire à tout le monde est trop difficile ; pourvu qu'on se plaise, ça c'est l'important, et la tâche bien souvent n'est déjà pas si aisée.

Quand te verra-t-on? Quand viendras-tu? toi, ta femme et M°ie Leclerc, que ma mère sera fort aise de recevoir de nouveau? Quant à t'aller voir, je ne peux te le promettre prochainement. Mais si tu ne pouvais venir (ce que je ne crois pas) j'irais un de ces jours aux Andelys, m'assurer moi-même de ta parfaite connaissance dont j'attends des nouvelles. Adieu, vieux. Mille amitiés à toi et pour tous les tiens.

* A LOUISE COLET

[Croisset], lundi soir, 1 heure, [2? janvier 1854].

J'attends demain une lettre de toi, qui me dise que tu as reçu le volumineux paquet du Crocodile, qui a dû t'arriver hier matin. [ ]

J'ai eu Bouilhet vendredi soir, samedi et hier matin ; il reviendra mercredi pour jusqu'à la fin de la semaine ; nous n'avons guère jusqu'à présent eu le temps de causer que de nous ; tout a presque été employé aux Fossiles et à la Bovary. Il a été content de ma baisade. Mais, avant le dit passage, j'en ai un de transition qui contient huit lignes, qui m'a demandé trois jours, où il n'y a pas un mot de trop,

(1) Chevalier a été nommé substitut à (Irenoble le 24 octobre 1849, au moment même où Flaubert partait pour son voyage d'Orient. D'autre part, marié en 1851, il a été iioniiiié le 24 août 1854 substitut :\ Lyon, .\ucun argurnent décisif ne permet de dater avec certitude ctttc lettre dont je n'ai pu retrouver l'autographe, et que l'édition Conard classe en 1853. Dans le doute, et sons toutes réserves, je lui maintiens cette date, mais je la traiterai comme étant la dernière de l'année.

et qu'il faut pourtant refaire encore parce que c'est trop lent ; c'est un dialogue direct qu'il faut remettre à l'indirect, et où je n'ai pas la place nécessaire de dire ce qu'il faut dire ; tout cela doit être rapide et lointain comme plan, tant il faut que ce soit perdu et peu visible dans le livre ! Après quoi, j'ai encore trois ou quatre autres corrections infiniment minimes, mais qui me demanderont bien toute l'autre semaine ! Quelle lenteur ! quelle lenteur! N'importe, j'avance. J'ai fait un grand pas, et je sens en moi un allégement intérieur qui me rend tout gaillard, quoique ce soir j'aie littéralement sué de peine. C'est difficile de défaire ce qui est fait, et bien fait, pour fourrer du neuf à la place, sans qu'on voie l'encastrement.

Quant aux Fossiles' je trouve cela fort beau et continue à soutenir qu'il fallait s'y prendre de cette façon. Tout le monde, après les Fossiles, eût fait une grande tartine lyrique sur l'homme, mais l'homme a changé, et pour le prendre complètement, il faut suivre son histoire, le monsieur en habit noir étant aussi naturel que le sauvage tatoué ; il faut donc présenter les deux états, et tout ce qu'il y a d'intermédiaire entre eux. Je crois que cette méthode était la plus forte, et la plus difficile surtout ; on eût pu sauter par-dessus l'homme complètement, mais cela eût été une ficelle, une pose, un moyen très commode de faire de l'effet, et par une négation !

J'ai lu les Abeilles {^) que tu m'as envoyées ; c'est raide, d'idées surtout, et je trouve les mouches de Montfaucon splendides. Quant à l'Expiation, quel dommage que ce soit bâclé ! tout le Waterloo est stupide ; mais la Retraite de Russie et Sainte-Hélène (à part des taches nombreuses) m'ont plu, et extrêmement ; on eût pu faire de cela quelque chose d'aussi beau que le Feit du ciel; n'importe, ce bonhomme est un grand homme.

Je suis maintenant dans les lectures bien diverses : d'abord, je me gaudys avec Pétrus Borel qui est hénaurme ; je trouve là mes vieilles phrénésies de jeunesse ! Cela valait mieux que la monnaie courante d'à présent. On était monté à un tel ton, que l'on rencontrait quelquefois un bon mot, une bonne impression. Il y aurait, du reste, sur ce malheureux livre, une belle leçon à faire. Comme le socialisme perçait déjà, comme la préoccupation de la morale rend toute œuvre d'imagination fausse et embêtante! etc. Je tourne beaucoup à la critique; le roman que j'écris m'aiguise cette faculté, car c'est une œuvre surtout de critique, ou plutôt d'anatomie. Le lecteur ne s'apercevra pas, je l'espère, de tout le travail psychologique caché sous la forme, mais il en ressentira l'effet, et d'une autre part je suis entraîné à écrire de grandes choses somptueuses, des batailles, des sièges, des descriptions du vieil Orient fabuleux. J'ai passé, jeudi soir, deux belles heures, la tête dans mes mains, songeant aux enceintes bariolées d'Ecbatane. On n'a rien écrit sur tout cela. Que de choses flottent encore dans les limbes de la pensée humaine ! Ce ne sont pas les sujets qui manquent, mais les hommes.

A propos des hommes, permets-moi de te citer de suite, de peur que je ne les oublie, deux petites aimables anecdotes. Premier fait : on a exposé à la morgue, à Rouen, un homme qui s'est noyé avec ses deux enfants attachés à la ceinture. La misère ici est atroce, des bandes de pauvres commencent à courir la campagne ;

(1) De Victor Hugo : Le Manteau impérial, daté Jersey, juin 1853 [Les Chdtimenls).

cette nuit, on a tué à Saint-Georges, à une lieue d'ici, un gendarme ; les bons paysans commencent à trembler dans leur peau ; s'ils sont un peu secoués, cela ne me fera pas pleurer, cette caste ne mérite aucune pitié ; tous les vices et toutes les férocités l'emplissent ; mais passons. Deuxième fait, et qui démontre comme quoi les hommes sont frères. On a exécuté ces jours-ci, à Provins (^), un jeune homme qui avait assassiné un bourgeois et une bourgeoise, puis violé la servante sur place et bu toute la cave. Or, pour voir guillotiner cet excentrique, il est arrivé dans Provins, dès la veille, plus de dix mille gens de la campagne. Comme les auberges n'étaient pas suffisantes, beaucoup ont passé la nuit dehors et ont couché dans la neige^ l'affluence était telle que le pain a manqué. 0 suffrage universel ! sophistes ! ô charlatans ! déclamez donc contre les gladiateurs et parlez-moi du progrès ! Moralisez, faites des lois, des plans ! réformez-moi la bête féroce. Quand même vous auriez arraché les canines du tigre, et qu'il ne pourrait plus manger que de la bouillie, il lui restera toujours son cœur de carnassier ! et ainsi le cannibale perce sous le bourgeron populaire, comme le crâne du Caraïbe sous le bonnet de soie noire da bourgeois. Qu'est-ce que tout cela nous fout? Faisons notre devoir, nous autres ; que la Pro\ddence fasse le sien.

Tu me dis que rien bientôt ne pourra plus t 'arracher de larmes : tant mieux, car rien n'en mérite, si ce n'est des larmes de rire, (^ pour ce que rire est le propre de l'homme». [ ] (^)

* A LA MÊME

[Croisset], ^•end^edi soir, 1 heure, [13 janvier 1854].

Tu ne me parles pas, dans ton petit mot de ce matin, chère Louise, de la résolution que tu as prise, relativement à la Servante {^). J'attendais pourtant ta réponse avec anxiété, voici pourquoi : c'est que, quoique ayant bien réfléchi, avant de t'écrire une aussi dure lettre, j'ai encore réfléchi après, et j'ai presque balancé à te l'envoyer. Je me demandais : « Me suis-je trompé? cela se peut ! » Non, non, pourtant. Je crois que mes notes et ma lettre ont été dictées par le bon sens le plus grossier qui ait jamais arrangé des mots, et au risque de te blesser (il y a\-ait de quoi), j'ai cru faire mon devoir de toutes façons, en te déclarant ces choses. Si ton avis est autre que le mien, nous n'avons pas besoin d'y revenir, nous ne nous convaincrons pas. Dans le cas contraire, je ne pourrai que t'admirer du sacrifice ; mais je voudrais que tu comprisses bien mes raisons. Elles sont bonnes, je crois ; en tous cas, s'il te reste quelque doute, d'une manière ou d'une autre, ne t'en rapporte ni à toi, ni à moi, ni à Bouilhet. Consulte Leconte, Babinet, Antony Deschamps, etc., et expose-leur mes motifs.

Tu me pries dans le billet de ce matin, de répondre à ta lettre de vendredi dernier. Je viens de la relire, elle est là, toute ouverte, sur ma table. Comment veux-tu que j'y réponde? tu dois me connaître aussi bien que moi-même, et tu me

(1) Exécution de Bony, 22 décembre 1853, assassin de M. et M"* Moreau.

(2) Deux autres lettres, que je crois des 4 et 9 janvier 1854, à Louise Colet, sont inédites.

(3) Pour la publication de ce poème.

parles de choses que nous avons traitées cent fois, et qui n'en sont pas plus avancées pour cela. Tu me reproches, comme bizarres, jusqu'aux mots de tendresse que te t'envoie dans mes lettres (il me semble pourtant que je ne fais pas grand abus de sentimentahtés). Je m'en priverai donc encore davantage, puisque «cela te serre la gorge». — Revenons, recommençons. Je vais être catégorique, exphcite... 1° De ma mère !

Eh bien, oui ! c'est cela. Tu l'as deviné ! c'est parce que j'ai la persuasion que, si elle te voyait, elle serait très froide avec toi, peu convenable, comme tu dis, que je ne veux pas que vous vous voyiez. D'ailleurs, je n'aime pas cette confusion, cette alUance de deux affections d'une source différente (quant à elle, tu peux t'imaginer la femme, d'après ce trait : elle n'irait pas, sans invitation, chez son fils aîné) ; et puis, d'ailleurs, à quel titre irait-elle chez toi? Quand je t'avais dit qu'elle y viendrait, j'avais surmonté, pour te plaire, un grand obstacle et parlementé pendant plusieurs jours ; — tu n'en as tenu compte, et tu es venue, sans propos, réentamer une chose irritante, une chose qui m'est antipathique, qui m'avait demandé de la peine, — c'est toi, la première, qui as rompu ; — tant pis ; — et puis, je t'en supplie encore une fois, ne te mêle pas de cela. Quand le temps et l'opportunité se présenteront, je saurai ce que j'aurai à faire. — Je trouve ta persistance, dans cette question, étrange. Me demander toujours à connaître ma mère, à te présenter chez elle, à ce qu'elle vienne chez toi, me paraît aussi drôle que si celle-ci voulait, à son tour, que je n'allasse pas chez toi, que je cessasse de te fréquenter,

parce que, parce que, etc. [ ] Autre question, à savoir, la financière : je ne boude

pas du tout. — Je ne cale pas. — Je ne cache nullement mes gros sous (quand j'en ai), et il est peu de gens aussi maigrement rentes que moi, qui aient l'air si riche (j'ai l'air riche, c'est vrai) — et c'est un malheur, car je peux passer pour avare ! Tu semblés me considérer comme un ladre parce que je n'offre pas, quand on ne me demande pas. Mais quand est-ce que j'ai refusé? (On ne sait pas, quelquefois, tous les embêtements que j'ai subis pour obHger les autres.) Je n'ai pas ces élans de générosité qu'on aurait de soi-même, dis-tu ; eh bien, moi, je dis que ce n'est pas vrai, — et que j'en suis capable. — Mais je m'illusionne étrangement, sans doute. [ ]

Quant à la fin de la Bovary, je me suis déjà fixé tant d'époques, et trompé tant de fois, que je renonce non seulement à en parler, mais à y penser. — A la grâce de Dieu ! je n'y comprends plus rien ! cela se finira quand cela voudra, dussè-je mourir dessus d'ennui et d'impatience, ce qui m'arriverait peut-être, sans la rage qui me soutient. D'ici là, j'irai te voir tous les deux mois, comme je te l'ai promis.

Enfin, pauvre chère Louise, veux-tu que je t'ouvre le fond de ma pensée, ou plutôt que j'ouvre le fond de ton cœur? Je crois que ton amour chancelle. Les mécontentements, les souffrances que je te donne n'ont point d'autre cause, car tel je suis, tel j'ai été toujours ! Mais maintenant, tu m'aperçois mieux, et tu me juges raisonnablement, peut-être. Je n'en sais rien; cependant, quand on aime complètement, on aime ce que l'on aime tel qu'il est, avec ses défauts et ses monstruosités, on adore jusqu'à la gale, on chérit la bosse, et l'on aspire avec déiïces l'haleine qui vous empoisonne. Il en est de même au moral; or je suis difforme, infâme, égoïste, etc.

Sais-tu qu'on finira par me rendre insupportable d'orgueil, à toujours me blâmer comme on le fait? Je crois qu'il n'y a pas un mortel sur la terre qui soit moins approuvé que moi, mais je ne changerai pas. — Je ne me réformerai pas. — J'ai déjà tant gratté, corrigé, annihilé ou bâillonné de choses en moi que j'en suis las. Tout a un terme, et je me trouve assez grand garçon maintenant pour me considérer comme éduqué. Il faut songer à autre chose. J'étais né avec tous les vices ; j'en ai supprimé radicalement plusieurs, et je n'ai donné aux autres qu'une pâture légère. — Ces martyres que j'ai subis dans ce manège psychologique. Dieu seul les sait, mais actuellement j'y renonce. C'est le chemin de la mort, et je veux vivre encore pendant trois ou quatre livres ; ainsi je suis cristallisé, immobile. — Tu m'appelles granit ; mes sentiments sont de granit, — et si j'ai le cœur dur, il est sohde au moins, et n'enfonce sous rien ; les abandons et les injustices n'altèrent pas ce qui est gravé dessus, tout y reste, et ta pensée, quoi que tu fasses et que je fasse, ne s'en effacera pas.

Adieu, un long baiser sur ton front que j'aime !

A toi. Ton G.

* A LA MÊME

[Croisset], nuit de lundi 1 heure, [23 janvier 1854] (').

J'espère bien, dans une quinzaine, que je te verrai, bonne chère Louise ! Quant à te dire le jour de mon arrivée précis, je n'en sais rien. J'ai encore trois petits tableaux à faire, c'est-à-dire 5 ou 6 pages environ. [ ]

J'en reviens à mon idée (^). Cela mettrait un peu de soleil dans sa vie. Ce qui manque à son talent, comme à son caractère, c'est le côté moderne. La cotilenr en mouvement. Avec son idéal de passions nobles, il ne s'aperçoit pas qu'il se dessèche pratiquement, qu'il se stériUse Uttérairement. L'idéal n'est fécond que lorsqu'on y fait tout rentrer. C'est un travail d'amour et non d'exclusion. Voilà deux siècles que la France marche suffisamment dans cette voie de négation ascendante ; on a de plus en plus éhminé des lettres la nature, la franchise, le caprice, la personnahté, et même l'érudition, comme étant grossière, immorale, bizarre, pédantesque ; et dans les mœurs, on a pourchassé, honni et presque anéanti la gaillardise et l'aménité, les grandes manières, et les genres de vies libres, lesquelles sont les fécondes. On s'est guindé vers la décence! Pour cacher des écrouelles, on a haussé sa cravate. L'idéal jacobin et l'idéal Marmontelhen peuvent se donner la main. Notre délicieuse époque est encore encombrée par cette double poussière. Robespierre et M. de La Harpe nous régentent du fond de leur tombe. Mais je crois qu'il y a quelque chose au-dessus de tout cela, à savoir : l'acceptation ironique de l'existence et sa refonte plastique et complète par l'Art. Quant à nous, vivre ne nous regarde pas, ce qu'il faut chercher, c'est ne pas souffrir.

J'ai passé deux exécrables journées, samedi et hier. Il m'a été impossible d'écrire une hgne ; ce que j'ai juré, gâché de papier et trépigné de rage, est impos-

(1) Deux lettres des 15 et 18 janvier 1854, à la même, sont inédites.

(2) A propos de Leconte de Lisle, malheureux d'être seul dans la vie.

sible à savoir. J'avais à faire un passage psychologico-nerveux des plus déliés, et je me perdais continuellement dans les métaphores, au lieu de préciser les faits. Ce livre, qui n'est qu'en style, a pour danger continuel le style même, la phrase me grise et je perds de vue l'idée. L'univers entier me sifflerait aux oreilles, que je ne serais pas plus abîmé de honte que je ne le suis quelquefois. Qui n'a senti de ces impuissances, où il semble que votre cervelle se dissout comme un paquet de linge pourri? et puis le vent ressouffle, la voile s'enfle. Ce soir, en une heure, j'ai écrit toute une demi-page. Je l'aurais peut-être achevée, si je n'eusse entendu sonner l'heure et pensé à toi.

Quant à ton journal, je n'ai nullement défendu à Bouilhet d'y collaborer. Mais je crois seulement que lui, inconnu, débutant, ayant sa réputation à ménager, son nom à faire valoir et mousser, il aurait tort de donner maintenant des vers à un petit journal ; cela ne lui rapporterait ni honneur ni profit, et je ne vois pas en quoi cela te rendrait service, puisque vous avez le droit de prendre de droite et de gauche ce qui vous plaît. Pour ce qui est de moi, tu comprends que je n'écrirai pas plus dans celui-là que dans un autre; à quoi bon? et en quoi cela m'avancerait-il? S'il faut (quand je serai à Paris) t'expédier des articles pour t'obhger, de grand cœur, mais quant à signer, non. Voilà vingt ans que je garde mon pucelage. Le public l'aura tout entier et d'un seul coup, ou pas ; d'ici là, je le soigne. Je suis bien décidé d'ailleurs à n'écrire par la suite dans aucun journal, fût-ce même la Revue des Deux Mondes, si on me le proposait ; je veux ne faire partie de rien, n'être membre d'aucune académie, d'aucune corporation ni association quelconque. Je hais le troupeau, la règle et le niveau. Bédouin tant qu'il vous plaira, citoyen jamais. J'aurai même grand soin, dût-il m'en coûter cher, de mettre à la première page de mes livres que la reproduction est permise, afin qu'on voie que je ne suis pas de la Société des gens de lettres, car j'en renie le titre d'avance, et je prendrais vis-à-vis de mon concierge, plutôt celui de négociant ou de chasubHer. Ah ! ah ! je n'aurai pas tourné dans ma cage pendant un quart de siècle, et avec plus d'aspiration à la hberté que les tigres du Jardin des Plantes, pour m'atteler ensuite à im omnibus et trottiner d'un pas tranquille sur le macadam commun ; non, non. Je crèverai dans mon coin comme un ours galeux, ou bien l'on se dérangera pour voir l'ours. Il y a une chose toute nouvelle et charmante à faire dans ton journal, une chose qui peut être presque une création littéraire, et à quoi tu ne penses pas, c'est l'article mode. Je t'exphquerai ce que je veux dire, dans ma prochaine. Il me reste à peine assez de place pour te dire que ton Gustave t'embrasse.

* A LA MÊME

[Croisset], dimanche soir, [29 janvier 1854].

J'espère bien qu'au milieu de la semaine prochaine, bonne chère Louise, nous nous verrons enfin ! ! ! J'ai bon pressentiment de ce voyage ; je serai logé plus près de toi ; j'aurai peu de courses, et d'ailleurs, afin de n'être pas tiraillé par les heures, je prendrai deux ou trois jours pleins, afin d'être le reste du temps plus complètement à toi et à Bouilhet. Je crois que je vais définitivement envoyer promener à un autre

voyage l'excursion à Nogent. Cela me demanderait deux jours pleins, et c'est de l'argent dépensé sans profit ni plaisir ! Sais-tu combien j'ai fait de pages cette semaine? une, et encore, je ne dis pas qu'elle soit bonne ! il fallait un passage rapide, léger. Or, j'étais dans des dispositions de lourdeur et de développement ! Quel mal j'ai ! C'est donc quelque chose de bien atrocement délicieux que d'écrire, pour qu'on reste à s'acharner ainsi, en des tortures pareilles, et qu'on n'en veuille pas d'autres. Il y a là-dessous un mj/stère qui m'échappe ! la vocation est peutêtre comme l'amour du pays natal (que j'ai peu, du reste), un certain lien fatal des hommes aux choses. Le Sibérien dans ses neiges, et le Hottentot dans sa hutte, vivent contents, sans rêver soleil ni palais. Quelque chose de plus fort qu'eux les attache à leur misère, et nous nous débattons dans les formes ! Poètes, sculpteurs, peintres et musiciens, nous respirons l'existence à travers la phrase, le contour, la couleur ou l'harmonie, et nous trouvons tout cela le plus beau du monde ! Et puis, j'ai été écrasé pendant deux jours par une scène de Shakespeare (la V^ de l'acte III du Roi Lear). Ce bonhomme-là me rendra fou. Plus que jamais tous les autres me semblent des enfants à côté. Dans cette scène, tout le monde, à bout de misère et dans un paroxysme de l'être, perd la tête et déraisonne ; il y a là trois foUes différentes qui hurlent à la fois, tandis que le bouffon fait des plaisanteries, que la pluie tombe et le tonnerre briUe. Un jeune seigneur que l'on a vu riche et beau au commencement dit ceci : «Ah ! j'ai connu les femmes, etc., j'ai été ruiné par elles, méfiez-vous du bruit léger de leur robe et du craquement de leurs souliers de satin, etc.» — Ah ! Poésie françoyse, quelle eau claire tu fais en comparaison ! Quand je pense qu'on s'en tient encore aux bustes ! à Racine ! à Corneille ! et autres gens d'esprit embêtants à crever ; cela me fait rugir ! je voudrais (encore une citation du Vieux) «les broyer dans un pilon, pour peindre ensuite avec ces résidus les murailles des latrines >). Oui, cela m'a bouleversé, je ne faisais que penser à cette scène dans la forêt, où l'on entend les loups hurler, et où le vieux Lear pleure sous la pluie, et s'arrache la barbe dans le vent. C'est quand on contemple ces sommets-là, que l'on se sent petit : « nés pour la médiocrité, nous sommes écrasés par les esprits sublimes». Mais causons d'autre chose que de Shakespeare, parlons de ton journal. — Eh bien, je crois que partout, et à propos de tout, on peut faire de l'Art. Qui s'est jusqu'à présent mêlé des articles modes? Des couturières ! De même que les tapissiers n'entendent rien à l'ameublement, les cuisiniers peu de chose à la cuisine et les tailleurs rien au costume, les couturières non plus n'entendent rien à l'Art. La raison est la même qui fait que les peintres de portraits font de mauvais portraits (les bons sont peints par des penseurs, par des créateurs, les seuls qui sachent reproduire). L'étroite spéciahté dans laquelle ils vivent leur enlève le sens même de cette spéciahté, et ils confondent toujours l'accessoire et le principal, le galon avec la coupe. Un grand tailleur serait un artiste, comme au xvi^ siècle les orfèvres étaient artistes ; mais la médiocrité s'infiltre partout, les pierres même deviennent bêtes, et les grandes routes sont stupides. Dussions-nous y périr (et nous y périrons, n'importe), il faut par tous les moyens possibles faire barre au fîot de m... qui nous envahit. — Élançons-nous dans l'idéal, puisque nous n'avons pas le moyen de loger dans le marbre et dans la pourpre, d'avoir des divans en plumes de cohbris, des tapis en peau de cygne, des fauteuils d'ébène, des parquets d'écaiUe,

des candélabres d'or massif, ou bien des lampes creusées dans l'émeraude ; gueulons donc contre les gants de bourre de soie, contre les fauteuils de bureau, contre le makintosh, contre les caléfacteurs économiques, contre les fausses étoffes, contre le faux luxe, contre le faux orgueil. L'industrialisme a développé le laid dans des proportions gigantesques ! combien de braves gens qui, il y a un siècle, eussent parfaitement vécu sans Beaux-Arts, et à qui il faut maintenant de petites statuettes, de petite musique et de petite littérature ! Que l'on réfléchisse seulement quelle effroyable propagation de mauvais dessins ne doit pas faire la lithographie. Et quelles belles notions un peuple en retire, quant aux formes humaines ! Le bon marché, d'autre part, a rendu le vrai luxe fabuleux. — Oui est-ce qui consent à acheter une bonne montre (cela coûte 1 ,200 francs) ? nous sommes tous des farceurs et des charlatans ; pose, pose et blague partout. La crinoUne a dévoré les fesses, notre siècle est un siècle de p..., et ce qu'il y a de moins prostitué, jusqu'à présent, ce sont les prostituées.

Mais, comme il ne s'agit pas de déclamer contre le bourgeois (lequel bourgeois n'est même plus bourgeois, car depuis l'invention des omnibus la bourgeoisie est morte ; oui, elle s'est assise là, sur la banquette populaire et elle y reste, toute pareille maintenant à la canaille, d'âme, d'aspect et même d'habit : voir le chic des grosses étoffes, la création du paletot, les costumes de canotiers, les blouses bleues pour la chasse, etc.), voici ce que je ferais : j' accepterais tout cela, et une fois parti de ce point de vue démocratique, à savoir : que tout est à tous et que la plus grande confusion existe pour le bien du plus grand nombre, je tâcherais d'établir a posteriori qu'il n'y a pas par conséquent de modes, puisqu'il n'y a pas d'autorité, de règle. On savait autrefois qui faisait la mode, et elles avaient toutes un sens (je reviendrais là-dessus, ceci rentrerait dans l'histoire du costume qui serait une bien belle chose à faire, et toute neuve) ; mais maintenant, il y a anarchie, et chacun est livré à son caprice. Un ordre nouveau en sortira peut-être, ce sont encore des points que je développerais. Cette anarchie est le résultat entre mille autres de la tendance historique de notre époque. (Le xix^ siècle repasse son cours d'histoire.) Ainsi nous avons eu le Gothique, le Pompadour, la Renaissance, le tout en moins de trente ans, et quelque chose de tout cela subsiste : comment donc tirer parti de tout cela, pour la beauté? Le calembour y est, je le prends dans ce sens : en étudiant quelle forme, quelle couleur convient à telle personne, dans telle circonstance donnée ; il y a là un rapport de tons et de lignes, qu'il faut saisir. Les grandes coquettes s'y entendent, et pas plus que les vrais dandys, elles ne s'habillent d'après le journal de modes. Eh bien, c'est de cet art-là qu'un journal de modes, pour être neuf et vrai, doit parler. Etudier par exemple comment Véronèse habille ses blondes, quels ornements il met au cou de ses négresses, etc. — N'y a-t-il pas des toilettes décentes, n'y en a-t-il pas de libidineuses comme d'élégiaques, et d'émoustillantes? De quoi cet effet-là dépend-il? d'un rapport exact qui vous échappe entre les traits et l'expression du visage et l'accoutrement. Autre considération, le rapport du costume à l'action, et de cette idée d'utilité, souvent même dérive le Beau ; exemple : majesté des costumes sacerdotaux. Le geste de la bénédiction est stupide sans manches larges. L'Orient se démusulmanise par la redingote. Ils ne peuvent plus faire leurs ablutions, les malheureux, avec leurs parements boutonnés ! de même que l'introduc-

tion du sous-pied leur fera abandonner tôt ou tard l'usage du divan (et peut-être celui du harem, car les dits pantalons ont aussi des braguettes boutonnées. — A propos de l'importance des braguettes, voir le grand Rabelais.) — Quant au souspied, il est chassé de France maintenant, par suite de l'extension et de la rapidité des affaires commerciales. — Remarquer que ce sont les boursiers qui ont les premiers porté la guêtre et le soulier ; le sous-pied les gênait, pour monter en courant les marches de la Bourse, etc., etc. Enfin y a-t-il rien de plus stupide que ce bulletin de modes, disant les costumes que l'on a portés la semaine dernière, afin qu'on les porte la semaine qui va suivre, et donnant une règle pour tout le monde? Sans tenir compte que chacun, pour être bien habillé, doit s'habiller quant à lui! C'est toujours la même question, celle des Poétiques : chaque œuvre à faire a sa poétique en soi, qu'il faut trouver.

Je démolirais donc cette idée d'une mode générale. Je m'acharnerais aux chapeaux tuyaux de poêle, aux robes de chambre à palmes, aux bonnets grecs à fleurs. — J'effraierais le bourgeois et la bourgeoise. Il faut faire passer la mode des corsets, lesquels sont une chose hideuse, d'une lubricité révoltante et d'une incommodité excessive, en de certains moments. Jen ai quelquefois bien souffert ! Oui, j'ai souffert beaucoup de ces riens, dont un homme ne doit pas parler (car cela sort de ce type viril d'après lequel il faut être, sous peine de passer pour un eunuque). Ainsi il y a des ameublements, des costumes, des couleurs d'habits, des profils de chaises, des bordures de rideaux, qui me font vraiment mal. Je n'ai jamais vu, dans un théâtre, les coiffures des femmes dites en toilette sans avoir envie de vomir, à cause de toute la colle de poisson qui plaque leurs bandeaux, etc., et la vue des acteurs, qui ont quand même (même en jouant Guillaume Tell) des gants Jouvin, suffit à me faire détester l'Opéra ! Quels imbéciles ! et l'expression de la main, que devient-elle avec un gant? Imaginez donc une statue gantée ! tout doit parler dans les formes, et il faut qu'on voie toujours le plus possible d'âme. Comme voilà parlé de chiffons, n'est-ce pas?

Ah ! c'est que j'ai passé bien des heures de ma vie, au coin de mon feu, à me meubler des p?,lais, et à rêver des livrées, pour quand j'aurais un million de rentes ! je me suis vu aux pieds des cothurnes, sur lesquels il y avait des étoiles de diamant ! j'ai entendu hennir, sous des perrons imaginaires, des attelages qui feraient crever l'Angleterre de jalousie. Quels festins ! quel service de table ! comme c'était servi et bon ! Les fruits des pays de toute la terre débordaient dans des corbeilles faites de leurs feuilles ! on servait les huîtres avec le varech et il y avait, tout autour de la salle à manger, un espaher de jasmins en fleurs où s'ébattaient des bengalis.

Oh ! les tours d'ivoire ! Montons-y donc par le rêve, puisque les clous de nos bottes nous retiennent ici-bas.

Je n'ai jamais vu dans ma vie rien de luxueux, si ce n'est en Orient ; on trouve là des gens couverts de poux et de haillons, et qui ont au bras des bracelets d'or. Voilà des gens pour qui le Beau est plus utile que le Bon, ils se couvrent avec de la couleur et non avec de l'étoffe ; ils ont plus besoin de fumer que de manger. Belle prédominance de l'idée, quoi qu'on en dise.

Allons, adieu, il est bien tard, je t'embrasse ; à toi.

* A LA MÊME

[Croisset], dimanche soir, [19 février 1854] (»).

Je m'attendais à avoir ce matin une lettre de toi qui me conterait l'importante visite du Philosophe, et j'ai été fort désappointé. Mais je réfléchis maintenant que le samedi est ton jour de rédaction et que tu n'as pas eu sans doute le temps de m'écrire. A propos de ton journal, sais-tu ce que j'ai lu ce matin, à mon réveil, dans le Journal de Rouen? ton article de dimanche dernier i^). On m'apporte ladite feuille, pliée de telle façon que la première chose qui frappe ma vue est le nom de ce «bon Léonard». Je jette les yeux sur le reste et je reconnais la chose. Tout y est, depuis M™^ Récamier jusqu'aux fleurs d'eau, froides au toucher comme les nénufars ; est-ce singuher? et combien les braves rédacteurs du Journal de Rouen, pillant de droite et de gauche, se doutent peu qu'ils m'envoient mes phrases. Cela m'a fait repasser devant moi tout dimanche dernier. Je me sentais encore écrivant au coin de ton feu, gêné par mon pantalon, par mon rhume et mon habit, tout en devisant avec cette estimable L***, qui a décidément une boule de vieille garce fort excitante.

En chemin de fer, je me suis trouvé avec trois gaillards qui allaient à la campagne, pêcher, boire et s'amuser. J'ai envié ces drôles, car je sens un grand besoin d'amusement. Me voilà devenu assez vieux pour envier la gaieté des autres. Harassé de style et de combinaisons échouées, il me faudrait par moments des distractions violentes, mais celles qui me seraient bonnes sont trop chères et trop loin. C'est surtout dans les moments où je saigne par l'orgueil que je sens grouiller en moi, comme une compagnie de crapauds, un tas de convoitises vivaces.

Je viens de passer deux mois atroces et dont je garderai longtemps le souvenir. Avant-hier soir et hier tout l'après-midi je n'ai fait que dormir. Aujourd'hui, j'ai repris la besogne, il me semble que ça va marcher. J'aurai fait demain une page. Il faut que je change de manière d'écrire si je veux continuer à vivre, et de façon de style si je veux rendre ce hvre hsible. Au mois de mai j'espère avoir fait un grand pas et en juillet ou août, je me mettrai sans doute à chercher un logement (grave affaire), afin que tout soit prêt au mois d'octobre ; il faudra bien trois mois pour meubler trois pièces, puisqu'on en a mis deux à m'en meubler ici une seule.

Je tiens beaucoup à ces futilités indignes d'tin homme; futilités soit, mais commodités, et qui adoucissent l'amertume de la vie, comme dit M. de Voltaire; nous ne

(1) Une lettre à la même, du 3 février, est inédite.

(2) I,'article auquel Flaubert fait allusion a paru dans le Journal de Rouen du 19 février 1854, en' fin de feuilleton, à la suite d'un compte rendu théâtral. Il est intitulé «Modes de Paris» et n'est pas signé. Il contient le récit d'un bal d'enfants donné autrefois par M""*^ Récamier à l'Abbaye-au-Bois, et auquel assistaient Chateaubriand, le duc de Broglie, Guizot, les enfants de V. Hugo, de Marceline Desbordes-Valmore, etc. «Léonard» était un tapissier en renom établi dans l'immeuble même qu'occupait jadis M™« Récamier, rue de Sèvres ; l'article fait à Léonard une obligeante réclame. Or, Louise Colet habitait alors 20, rue de Sèvres, presque en face de l'Abbaye-au-Bois et elle avait été reçue jadis chez M.'°'> Récamier ; elle était bien placée par conséquent pour évoquer le souvenir de celle-ci, et les locataires actuels de sa maison. La dernière allusion faite par Flaubert aux « fleurs d'eau » se réfère à ce passage du Journal de Rouen : « D'autres coiffures de bal... sont formées d'un feuillage emprunté à diverses plantes aquatiques... Elles imitent si parfaitement la nature qu'on dirait qu'elles sont froides au toucher comme le nénuphar qui flotte sur nos lacs. »

vivons que par l'extérieur des choses; il le faut donc soigner. Je déclare quant à moi que le physique l'emporte sur le moral. 11 n'y a pas de désillusions qui fasse souffrir comme une dent gâtée, ni de propos inepte qui m'agace autant qu'une porte grinçante, et c'est pour cela que la phrase de la meilleure intention rate son effet, dès qu'il s'y trouve une assonance ou un pli grammatical. Adieu, je t'embrasse. [ ]

* .A. L.\ MEME

[Croisset], nuit do samedi, 1 lioure, [25 fé\Tior 1854].

Je crois que me voilà renfourché sur mon dada ; fera-t-il encore des faux pas à me cassez le nez? a-t-il des reins plus solides? est-ce pour longtemps? Dieu le veuille ! mais il me semble que je suis remis. J'ai fait cette semaine trois pages, et qui, à défaut d'autre mérite, ont au moins de la rapidité, il faut que ça marche, que ça coure, que ça fulgure, ou que j'en crève, et je n'en crèverai pas. Mon rhume m'a peut-être purgé le cerveau, car je me sens plus léger et plus rajeuni ; j'ai pourtant tantôt perdu une partie de mon après-midi, ayant reçu la visite d'un oncle de Lihne, qui m'a tenu trois heures; il m'a, du reste, dit deux beaux mots de bourgeois que je n'oubherai pas et que je n'eusse pas trouvés ; ainsi, béni soit-il ! Premier mot, à propos de poisson : « Le poisson est exorbitamment cher, on ne peut pas en approcher. » Approcher du poisson ! énorme ! ! ! Deuxième mot, à propos de la Suisse, que ce monsieur a vue ; c'était à l'occasion d'une masse de glace se détachant d'un glacier : «C'était magnifique et notre guide nous disait que nous étions bien heureux de nous trouver là, et qu'un Anglais aurait payé 100 francs pour voir ça. » L'éternel Anglais pa\'ant, encore plus énorme !

Qui te fait penser que je me souciais peu de savoir l'issue de la visite du Philosophe? (tu as bien fait ; reste inflexible pour la pension) parce que je n'avais pas pu venir mercredi soir, harassé que j'étais de courses et d'affaires? Ah ! Louise, Louise, sais-tu que, moi, je ne t'ai jamais dit le quart des choses dures que tu m'écris, moi qui suis si dur, à ce que tu prétends, et «qui n'ai pas l'ombre d'une apparence de tendresse pour toi» ; cela te navre profondément, et moi aussi et plus que je ne dis et ne dirai jamais. Mais quand on écrit de pareilles choses, de deux choses l'une : ou on les pense, ou on ne les pense pas ; si on ne les pense pas, si c'est une figure de rhétorique, elle est atroce, et si l'on ne fait qu'exprimer littéralement sa conviction, ne vaudrait-il pas mieux fermer sa porte aux gens tout net? Tu te plains tant de ma personnalité maladive (ô Du Camp, grand homme ! et combien nous t'avons tous calomnié !) et de mon manque de dévouement que je finis par trouver cela d'un grotesque amer ; mon égoïsme tant reproché redouble à force de me l'étaler sans cesse sous les yeux. Qu'est-ce que cela veut dire, égoïsme? Je voudrais bien savoir si tu ne l'es pas non plus, toi (égoïste), et d'une belle manière encore ! Au moins mon égoïsme à moi n'est même pas intelligent, de sorte que je suis non seulement un monstre, mai? un imbécile ! Charmants propos d'amour ! Si, depui.s un an (un an, non ! six mois) le cercle de notre affection, comme tu l'observes, se rétrécit, à qui la faute? Je n'ai changé envers toi ni de conduite ni de langage. Jamais

(repasse dans ta mémoire mes autres voyages) je ne suis plus resté chez toi qu'à ces deux derniers ; autrefois, quand j'étais à Paris, j'allais encore dîner chez les autres de temps en temps ; mais, au mois de novembre et il y a quinze jours, j'ai tout refusé pour être plus complètement ensemble, et dans toutes les courses que j'ai faites, il n'y en a pas eu une seule pour mon plaisir, etc.

Je crois que nous vieillissons, rancissons, nous aigrissons et confondons mutuellement nos vinaigres ! Moi, quand je me sonde, voici ce que j'éprouve pour toi : un grand attrait physique d'abord, puis un attachement d'esprit, une affection virile et rassise, une estime émue. Je mets l'amour au-dessus de la vie possible et je n'en parle jamais à mon iisage. Tu as bafoué devant moi, le dernier soir, et bafoué comme une bourgeoise, mon pauvre rêve de quinze ans en l'accusant encore une fois de nêtre pas intelligent! Ah ! j'en suis sûr, va ! n'as-tu donc jamais rien compris à tout ce que j'écris? n'as-tu pas vu que toute l'ironie dont j'assaille le sentiment dans mes oeuvres n'était qu'un cri de vaincu, à moins que ce ne soit un chant de victoire? Tu demandes de l'amour, tu te plains de ce que je ne t'envoie pas de fleurs? Ah ! j'y pense bien, aux fleurs ! Prends donc quelque brave garçon tout frais éclos, un homme à belles manières et à idées reçues. Moi, je suis comme les tigres qui ont au bout du ... des poils agglutinés avec quoi ils déchirent la femelle. L'extrémité de tous mes sentiments a une pointe aiguë qui blesse les autres, et moi-même aussi quelquefois. Je n'avais chargé Bouilhet de rien du tout : c'est une supposition de ta part, il ne t'a dit au reste que la vérité, puisque tu la demandes. Je n'aime pas à ce que mes sentiments soient connus du public et qu'on me jette ainsi à la tête, dans les visites, mes passions en manière de conversation. J'ai été jusqu'à plus de vingt ans où je rougissais comme une carotte quand on me disait : <i N'écrivez- vous pas?» ; tu peux juger par là de ma pudeur vis-à-vis des autres sentiments. Je sens que je t'aimerais d'une façon plus ardente si personne ne savait que je t'aimasse. J'en veux à Delisle de ce que tu m'as tutoyé devant lui, et sa vue m'est maintenant désagréable. Voilà comme je suis fait, et j'ai assez de besogne sur le chantier sans prendre celle de ma réformation sentimentale ; toi aussi tu comprendras, en vieillissant, que les bois les plus durs sont ceux qui pourrissent le moins vite. Et il y a une chose que tu seras forcée de me garder à travers tout : à savoir,

ton estime ; or j'y tiens beaucoup. [ ] Mais n'est-ce pas toi qui aimes moins?

Examine ton cœur et réponds-toi à toi-même ; quant à me le dire à moi, non, ces choses-là ne se disent pas parce qu'il faut toujours avoir du sentiment, et du fort et du criard ! Mais le mien, qui est minime, imperceptible et muet, reste toujours le même aussi ! Ton sauvage de l'Aveyron t'embrasse.

* A LA MÊME

[Croisset], nuit de jeudi, [2-3 mars 1854].

Oui, tu as raison, bonne Muse, cessons donc nos querelles, embrassons-nous, passons l'éponge sur tout cela. Aimons-nous chacun à notre manière, selon notre nature. Tâchons de ne pas nous faire souffrir réciproquement. Une affection quelconque est toujours un fardeau qu'on porte à deux. Que celui qui est plus petit

se hausse pour que tout le poids ne lui tombe pas sur le nez ; que celui qui est plus grand se baisse pour ne pas écraser son compagnon. Je ne te dis plus rien que ceci : tu m'apprécieras plus tard ; quant à toi, c'est tout apprécié, aussi je te garde ! J'ai reçu ce matin tes trois catalogues ; il y avait sur celui de Perrotin quelque chose d'écrit par toi qui a été enlevé. Qu'était-ce? Je ferai ces trois articles simultanément afin qu'ils ne se ressemblent pas. Quel est celui qu'il faut le plus faire mousser? (O critique, voilà tout ton but maintenant : faire mousser ou bien échigner, deux très jolies métaphores, et qui donnent une idée de la besogne.) Dis-moi aussi quand est-ce qu'il faut que ces articles soient faits, au plus tôt et au plus tard. As-tu admiré dans le catalogue de la Librairie nouvelle les réclames qui suivent les titres des ouvrages? C'est énorme ! est-ce Jaccottet i^) qui a rédigé ces belles choses? La Revue de Paris a une fière page. Quelle phalange ! Quels lurons ! Tout cela est à vomir. La littérature maintenant ressemble à une vaste entreprise d'inodores. C'est à qui empestera le plus le public ! Je suis toujours tenté de m'écrier comme saint Polycarpe : «Ah ! mon Dieu ! mon Dieu, dans quel siècle m'avez-vous fait naître? » et de m'enfuir en me bouchant les oreilles, ainsi que faisait ce saint homme lorsqu'on tenait devant lui quelque proposition malséante.

La besogne remarche ; j'ai fait depuis quatorze jours juste autant de pages que j'en avais fait en six semaines ; elles sont, je crois, meilleures ou du moins plus rapides. Je recommence à m'amuser, mais quel sujet ! quel sujet ! Voilà bien la dernière fois de ma vie que je me frotte aux bourgeois ; plutôt peindre des crocodiles, l'affaire est plus aisée !

A propos de crocodile, point de nouvelles du Grand Alhgator. Pourquoi? Je n'en sais rien. Tu me parles de la mine triste de Delisle et de la mine triomphante de Bouilhet ; effets différents de causes pareilles, à savoir : l'amour, le tendre amour, etc., comme dit Pangloss. Si Delisle prenait la vie (ou pouvait la prendre) par le même bout que l'autre, il aurait ce teint frais et cet aimable aspect qui t'ébahit ; mais je lui crois l'esprit empêtré de graisse. Il est gêné par des superfluités sentimentales, bonnes ou mauvaises, inutiles à son métier. Je l'ai vu s'indigner contre des œuvres à cause des mœurs de l'auteur ; il en est encore à rêver l'amour, la vertu, etc., ou tout au moins la vengeance. Une chose lui manque : le sens comique. Je défie ce garçon de me faire rire, et c'est quelque chose, le rire, c'est le dédain et la compréhension mêlés, et en somme la plus haute manière de voir la vie, «le propre de l'homme», comme dit Rabelais ; car les chiens, les loups, les chats, et généralement toutes les bêtes à poils, pleurent. Je suis de l'avis de Montaigne, mon père nourricier : il me semble que nous ne pouvons jamais être assez méprisés selon notre mérite. J'aime à voir l'humanité, et tout ce qu'elle respecte, ravalé, bafoué, honni, sifflé ; c'est par là que j'ai quelque tendresse pour les ascétiques. La torpeur moderne vient du respect illimité que l'homme a pour lui-même ; quand je dis respect... non, culte, fétichisme. Le rêve du socialisme, n'est-ce pas de pouvoir faire asseoir l'humanité, monstrueuse d'obésité, dans une niche toute peinte en jaune comme dans les gares de chemin de fer, et qu'eUe soit là à se dandiner sur ses c..., ivre, béate, les yeux clos, digérant son déjeuner, attendant

(1) Jaccottet, directeur, avec Bourdilliat, de la Librairie twuvelk, 15, boulevard des Italiens.

le dîner et faisant sous elle. Ah ! je ne crèverai pas sans lui avoir craché à la figure de toute la force de mon gosier. Je remercie Badinguet. Béni soit-il ! il m'a ramené au mépris de la masse et à la haine du populaire ; c'est une sauvegarde contre la bassesse, par ce temps de canaillerie qui court. Qui sait ! ce sera peut-être là ce que j'écrirai de plus net et de plus tranchant, et peut-être la seule protestation morale de mon époque. Quelle parenthèse ! [ ]

[Croisset], dimanche après-inidi, [19 mars 1854] (').

[ ] Ce que tu me dis de la lecture des Fossiles à Pichat et à Maxime ne m'a

nullement surpris. Bouilhet ne m'en a pas parlé, il ne m'écrit que de simples billets ; ils sont tous, ces braves gens-là, dans un milieu tellement bruyant, qu'il leur est impossible de se recueillir pour écouter d'abord ; puis, quand même ils eussent écouté, c'est là une de ces œuvres originales qui ne sont pas faites pour tout le monde. L'observation de Du Camp : « Quel malheur que les bêtes ne soient pas nommées ! » prouve qu'il a perdu toute notion de style ; la c supériorité de l'idée sur la description» est de même architecture. On en est arrivé maintenant à une telle faiblesse de goût, par suite du régime débilitant que nous suivons, que la moindre boisson forte stupéfie et étourdit. Voilà deux cents ans que la littérature française n'a pris l'air, elle a fermé sa fenêtre à la nature. Aussi le vent de quelques horizons oppresset-il d'étouffements les gens d'esprit! Il m'a été dit, il y a cinq ou six ans, un mot profond par un Polonais, à propos de la Russie : «Son esprit nous envahit déjà» ; il entendait par là l'absolutisme, l'espionnage, l'hypocrisie religieuse, enfin l'antilibéralisme sous toutes ses formes. Or, nous en sommes là en littérature aussi. Rien que du vernis, et puis le barbare en dessous, barbarie en gants blancs ! pattes de cosaques aux ongles décrassés ; pommade à la rose, qui sent la chandelle ! Ah ! nous sommes bas ! et il est triste de faire de la littérature au xix^ siècle ! On n'a ni base ni écho, on se trouve plus seul qu'un Bédouin dans le désert, car le Bédouin au moins connaît les sources cachées sous le sable, il a l'immensité tout autour de lui, et les aigles volant au-dessus.

Mais nous ! nous sommes comme un homme qui tomberait dans le chemin de Montfaucon, sans bottes fortes : on est dévoré par les rats. C'est pour cela qu'il faut avoir des bottes fortes ! et à talons hauts, à clous pointus et à semelles de fer, pour pouvoir, rien qu'en marchant, écraser.

Adieu, mille bons baisers, je t'embrasse encore. A toi.

* A LA MÊME

[Croisset], nuit de samedi, 1 lieure, [25-26 mars 1854] (').

La tête me tourne et la gorge me brûle d'avoir cherché, bûché, creusé, retourné, farfouillé et hurlé, de cent mille façons différentes, une phrase qui vient enfin de se finir. Elle est bonne, j'en réponds, mais ça n'a pas été sans mal ! [ ]

(1) Une lettre du 13 mars, à la même, est inédite.

(2) Une lettre du 23 mars, à la même, est inédite.

Ce brave Bouilhet vient de passer quinze tristes jours à corriger son « homme futur» ; mais enfin c'est fini, et bien fini ; j'ai été enchanté de ce qu'il m'a envoyé avant-hier ; il me tarde, comme à lui, de voir la chose imprimée, quoique l'impression pour moi ne change rien ordinairement. Ainsi la lecture de Melœnis dans la Revue ne m'a pas fait changer d'opinion sur une seule virgule. C'est une oeuvre, les Fossiles, mais combien y a-t-il de gens, en France, capables de la comprendre? triste ! triste ! Eh non, pourtant, car c'est là ce qui nous console au fond ; et puis qui sait? chaque voix trouve son écho ! Je pense souvent avec attendrissement aux êtres inconnus, à naître, étrangers, etc., qui s'émeuvent ou s'émouveront des mêmes choses que moi. Un livre, cela vous crée une famille éternelle dans l'humanité. Tous ceux qui vivront de vos pensées, ce sont comme des enfants attablés à votre foyer. Aussi quelle reconnaissance j'ai, moi, pour ces pau\Tes vieux braves dont on se bourre à si large gueule, qu'il semble que l'on a connus, et auxquels on rêve comme à des amis morts.

Il m'est impossible de retrouver cette bande de journal où il y avait, je crois, un discours de Ribeyrolles (^), elle est perdue probablement? mon domestique (un nouveau qui est plus bête que ses bottes) dit qu'il ne sait pas s'il ne l'a pas jetée par hasard dans le seau aux eaux sales et de là aux lieux. O démocratie, où serais-tu allée? ce papier était probablement tombé de mon lit sur le tapis, et il l'aura chassé avec les ordures. Curieux symbolisme, mais ça m'embête.

L'autre au moins, qui nous volait comme dans une forêt de Bondy, ne m'a jamais fait de ces bêtises; tant il est vrai qu'on n'est bien servi que par des canailles. Ce brave garçon s'est déjà fait chasser de chez trois bourgeois un peu plus regardants (c'est le mot) que nous, à ce qu'il paraît, et l'un d'eux a même trouvé dans sa chambre quantité de mouchoirs de batiste à ton honorable concitoyen, comme dit le père Hugo, et douze paires de gants nettfs dérobés furtivement et avec quoi j'eusse fait belle patte, car je les avais pris sur mesure ; mais mon serviteur avait une maîtresse. J'ai su depuis qui payait sa toilette. O les femmes ! exemple de moralité à citer aux enfants. Pourquoi la découverte d'un méfait quelconque

excite-t-elle toujours ma gaieté? [ ] En résumé, je me trouve maintenant dans

un assez bon état ; la Bovary marche, quitte à retomber bientôt, car je vais toujours par bonds et par sauts d'un train inégal et avec une continuité disloquée, à la manière un peu du hèvre, étant un animal de tempérament songeur et de plume craintive.

* A LA MÊME

[Croisset], mardi soir, [4 a\ril 1854].

Celle-ci ne compte pas : c'est pour savoir seulement comment tu \-as. Bouilhet, au reste, m'a donné de tes nouvelles, il m'a dit que tu étais souffrante, mais que tu n'avais rien de sérieux. Je ne sais si c'est une sympathie de nos organes, mais il me pousse, au même endroit que toi, un clou qui, s'il ne rentre pas, sera monstre !

(1) Charles de Ribeyrolles, publiciste, déporté en 1849, et, après le coup d'Etat, retiré à Jersey, où il s'était lié avec Victor Hugo. Il est déjà question de lui dans la lettre inédite du 23 mars.

— Chou colossal ! Orgueil de la Chine ! Arbor sancta! — J'ai été depuis vendredi dans un état affreux d'ennui et d'affaissement, résultat d'un passage dont je ne pouvais venir à bout ; il est, Dieu merci, passé depuis ce soir. Le livre m'éreinte, j'y use le reste de ma jeunesse ; tant pis, il faut qu'il se fasse. La vocation, grotesque ou sublime, doit se suivre. Tu parles de ma quiétude ; on n'a jamais parlé de rien de plus fantastique : moi de la quiétude ! Hélas ! non ! personne n'est plus troublé, tourmenté, agité, ravagé. Je ne passe pas deux jours ni deux heures de suite dans le même état, je me ronge de projets, de désirs, de chimères, sans compter la grande et incessante chimère de l'Art qui bombe son dos et montre ses dents d'une façon de plus en plus formidable et impossible. D'ailleurs, ces premiers beaux jours me navrent, je suis malade de la maladie de l'Espagne ; il me prend des mélancolies sanguines et physiques de m'en aller, botté et éperonné, par de bonnes vieilles routes toutes pleines de soleil et de senteurs marines. Quand est-ce que j'entendrai mon cheval marcher sur des blocs de marbre blanc, comme autrefois? Quand reverrai-je de grandes étoiles? Quand est-ce que je monterai sur des éléphants après avoir monté sur des chameaux?

L'inaction musculaire où je vis me pousse à des besoins d'action furibonde. Il en est toujours ainsi. La privation radicale d'une chose en crée l'excès, et il n'y a de salut pour les gens comme nous que dans l'excès.

Ce ne sont pas les NapoHtains qui entendent la couleur, mais les Hollandais et les Vénitiens : comme ils étaient toujours dans le brouillard, ils ont aimé le soleil.

As-tu un Plutarque? Lis la vie d'Aristomène ; c'est ce que je lis maintenant ; c'est bien beau.

Adieu, écris-moi pour me donner des nouvelles de ta santé et du concours (^). Je t'embrasse. Je t'écrirai samedi. A toi.

[Croisset], vendredi soir, minuit, [7 (?) avril 1854].

Je viens de recopier au net tout ce que j'ai fait depuis le jour de l'an, ou pour mieux dire depuis le milieu de février, puisqu'à mon re'our de Paris j'ai tout brûlé : cela fait treize pages, ni plus ni moins, treize pages en sept semaines. Enfin elles sont faites, je crois, et aussi parfaites qu'il m'est possible. Je n'ai plus que deux ou trois répétitions du même mot à enlever et deux coupes trop pareilles à casser. Voilà enfin quelque chose de fini; c'était un dur passage, il fallait amener insensiblement le lecteur de la psychologie à l'action, sans qu'il s'en aperçoive. Je vais entrer maintenant dans la partie dramatique et mouvementée ; encore deux ou trois grands mouvements et j'apercevrai la fin. Au mois de juillet ou d'août, j'espère entamer le dénouement. Que de mal j'aurai eu, mon Dieu ! que de mal ! que d'échignements et de découragements ! j'ai hier passé toute ma soirée à me hvrer à une chirurgie furieuse ; j'étudie la théorie des pieds bots. J'ai dévoré en trois heures tout un volume de cette intéressante littérature et pris des notes ; il y avait là de

(1) De poésie, à l'Académie française, où Louise Colet présentait VAcropole d'Athènes.

bien belles phrases : « Le sein de la mère est un sanctuaire impénétrable et mystérieux où», etc. Belle étude du reste ! Que ne suis-je jeune ! comme je travaillerais ! Il faudrait tout connaître pour écrire ; tous tant que nous sommes, écrivassiers, nous avons une ignorance monstrueuse, et pourtant comme tout cela fournirait des idées, des comparaisons ! La moelle nous manque généralement ! les livres d'où ont découlé les littératures entières, comme Homère, Rabelais, sont des encyclopédies de leur époque ; ils savaient tout, ces bonnes gens-là, et nous ne savons rien. Il y a dans la poétique de Ronsard un curieux précepte : il recommande au poète de s'instruire dans les arts et métiers, forgerons, orfèvres, serruriers, etc., pour y puiser des tnétaphures ; c'est là ce qui vous fait, en effet, une langue riche et variée ; il faut que les phrases s'agitent dans un livre comme les feuilles dans une forêt, toutes dissemblables en leur ressemblance. [ ]

J'ai reçu la lettre où tu me disais que de Vigny t'avait lue (et assez mal) à l'Académie. Ainsi rassure-toi, elle n'a pas été perdue ; ça m'a l'air d'un excellent homme, ce bon de Vigny, c'est du reste une des rares honnêtes plumes de l'époque : grand éloge ! Je lui suis reconnaissant de l'enthousiasme que j'ai eu autrefois en lisant Chatterton. (Le sujet y était pour beaucoup. N'importe.) Dans Stello et dans Cinq-Mars il y a aussi de jolies pages ; enfin c'est un talent puissant et distingué, et puis il était de la bonne époque, il avait la foi ! il traduisait du Shakespeare, engueulait le bourgeois, faisait de l'historique ; on a eu beau se moquer de tous ces gens-là, ils domineront pour longtemps encore tout ce qui les suivra, et tous finissent par être académiciens, ô ironie ! Le dédain pour la Poésie que l'on a en ce lieu, et dont il te parlait, m'a remis en tête aujourd'hui que voilà de ces choses qu'il faut exphquer, et ce sera moi qui les expliquerai. Le besoin se fait sentir de deux hvres moraux, un sur la littérature et un autre sur la sociabilité. J'ai des prurits de m'y mettre. Malheureusement je ne pourrai pas commencer avant trois ans au plus tôt. Et je te réponds bien que si quelque chose peut casser les vitres, ce sera cela. Les honnêtes gens respireront ; je veux donner un peu d'air à la conscience humaine qui en manque ; je sens que c'est le moment ; un tas d'idées critiques m'encombrent. Il faut que je m'en débarrasse quelque part, et sous la forme la plus artiste possible, pour me mettre ensuite commodément et longuement à deux ou trois grandes œuvres que je porte depuis longtemps dans le ventre. [ ]

Adieu, pauvre chère Muse ; rétablis-toi donc ! je t'embrasse.

Ton MONSTRE.

Je relis de l'histoire grecque pour le cours que je fais à ma nièce. Hier, le combat des Thermopyles dans Hérodote m'a transporté comme à douze ans, ce qui prouve la candeur de mon âme, quoi qu'on en dise.

* A LA MÊME

[Croisset], mercredi soir, minuit, [12-13 avril 1854].

[ ] Mets un peu la tête dans tes mains, ne pense pas à toi, mais à moi, tel

que je suis, ayant trente-trois ans bientôt, usé par quinze à dix-huit ans de travail acharné, plus plein d'expérience que toutes les académies morales du monde, quant à tout ce qui touche les passions, etc., goudronné enfin à l'encontre des sentiments pour y avoir beaucoup navigué, et demande-toi s'il est possible qu'un tel être ait ce qui s'appelle de YHâmour ; et puis, qu'est-ce que ça veut dire? je m'y perds. Si je ne t'aimais pas, pourquoi t'écrirais-je d'abord, et pourquoi te verrais-je?

[ ] Qui donc m'y force? quel est l'attrait qui me pousse et me ramène vers toi,

ou plutôt qui m'y laisse? Ce n'est pas l'habitude, car nous ne nous voyons pas assez souvent pour que le plaisir de la veille excite à celui du lendemain. Pourquoi, quand je suis à Paris, est-ce que je passe tout mon temps chez toi, quoique tu en dises? si bien que j'ai cessé à cause de cela de voir bien du monde? Je pourrais trouver d'autres maisons qui me recevraient, et d'autres femmes. D'où vient que je te préfère à elles? Ne sens-tu pas qu'il y a dans la vie quelque chose de plus élevé que le bonheur, que l'amour et que la religion, parce qu'il prend sa source dans un ordre plus impersonnel? quelque chose qui chante à travers tout, soit qu'on se bouche les oreiUes ou qu'on se délecte à l'entendre? à qui les contingents ne font rien, et qui est de la nature des anges, lesquels ne mangent pas : je veux dire l'Idée. C'est par là qu'on s'aime quand on vit par là. J'ai toujours essayé, mais il me semble que j'échoue, de faire de toi un hermaphrodite sublime. Je te veux homme jusqu'à la hauteur du ventre, en descendant. Tu m'encombres et me troubles et t'abîmes avec l'élément femelle. Il y a en toi, et souvent visibles dans la même action, deux principes plus nets l'un de l'autre et plus opposés que le sont Ormuzd et Ahriman dans la cosmogonie persane. Repasse ta vie, tes aventures intérieures et les événements externes. Relis mêm.e tes œuvres, et tu t'apercevras que tu as en toi un ennemi, un je ne sais quoi qui, en dépit des plus excellentes qualités, du meilleur sentiment et de la plus parfaite conception, t'a rendue ou fait paraître le contraire juste de ce qu'il fallait.

Le bon Dieu t'avait destinée à égaler, si ce n'est à surpasser, ce qu'il y a de plus fort maintenant. — Personne n'est né comme toi ; et il t'arrive avec la meilleure bonne foi du monde de pondre quelquefois des vers détestables ! Même histoire dans l'ordre sentimental. Tu ne vois pas, et tu as des injustices sur lesquelles on se tait, mais qui font mal.

Ce ne sont pas des reproches tout cela, pauvre chère Muse, non, et si tu pleures, que mes lèvres essuient tes larmes. Je voudrais qu'elles te balayent le cœur pour en chasser toutes les vieilles poussières.

J'ai voulu t'aimer et je t'aime d'une façon qui n'est pas celle des amants ; nous eussions mis tout sexe, toute décence, toute jalousie, toute pohtesse à nos pieds, tout ce qui est comme ce serait avec un autre, bien en bas, pour nous faire un socle, et, montés sur cette base, nous eussions ensemble plané au-dessus de nous-mêmes. Les grandes passions, je ne dis pas les turbulentes, mais les hautes, les larges sont

celles à qui rien ne peut nuire et dans lesquelles plusieurs autres peuvent se mouvoir. Aucun accident ne peut déranger une harmonie qui comprend en soi tous les cas particuliers ; dans un tel amour, d'autres amours même auraient pu tenir : il eût été tout le cœur!

Voilà ce qui rend dans la jeunesse les attachements d'hommes si féconds, ce qui fait qu'ils sont si poétiques en même temps, et que les anciens avaient rangé l'amitié presque à la hauteur d'une vertu. Avec le culte de la Vierge, l'adoration des larmes est arrivée dans le monde. Voilà dix-huit siècles que l'humanité poursuit un idéal rococo ; mais l'homme s'insurge encore une fois, et il quitte les genoux amoureux qui l'ont bercé dans sa tristesse ; une réaction terrible se fait dans la conscience moderne contre ce qu'on appelle l'Amour. Cela a commencé par des rugissements d'ironie (B\ron, etc.), et le siècle tout entier regarde à la loupe et dissèque sur sa table la petite fleur du sentiment qui sentait si bon... jadis !

Il faut, je ne dis pas avoir les idées de son temps, mais les comprendre. Eh bien, je maintiens qu'on ne peut rien passablement qu'en se refusant le plus possible à l'élément qui se trouve être le plus faible. — La civilisation où nous sommes est un triomphe opéré (guerre incessante et toujours victorieuse) sur tous les instincts dits primordiaux. — Si vous voulez vous livrer à la colère, à la vengeance, à la cruauté, au plaisir effréné ou à l'amour lunatique, le désert est là-bas et les plumes du sauvage un peu plus loin : allez-y ! voilà pourquoi, par exemple, je regarde un homme qui n'a pas cent mille livres de rente et qui se marie, comme un misérable, comme un gredin à bâtonner. Le fils du Hottentot n'a rien à demander à son père que son père ne lui puisse donner. Mais ici, chaque fils de portier peut vouloir un palais, et il a raison ! c'est le mariage qui a tort, et la misère ! ou plutôt la vie ellemême ; donc il ne fallait pas vivre, et c'est là ce qu'il fallait démontrer, comme on dit en géométrie. Adieu, je t'embrasse.

* A LA MEME

[Croisset], nuit do samedi, 1 heure, [22 avril 1854] (•).

Je viens de rêvasser pendant une heure à ton article de la Librairie nouvelle, ou plutôt sur la Librairie nouvelle. Je crois qu'il y a moyen d'en faire un, tel quel ; je te bâclerai ça ces jours-ci, pendant que Bouilhet sera là ; il te l'apportera ou je te l'apporterai peu de jours après ; le principal et la seule chose difficile, c'est d'avoir un plan quelconque, et que ces bêtes de lignes ne se bornent pas à être une sèche nomenclature. Je suis toujours empêtré dans les pieds bots. Mon cher frère m'a manqué cette semaine deux rendez-vous, et s'il ne vient pas demain, je serai encore forcé d'aller à Rouen. N'importe, cela avance. J'ai eu beaucoup de mal ces jours-ci, relativement à un discours religieux ; ce que j'ai écrit est dans ma conscience d'une impiété rare : ce que c'est que la différence d'époque ! Si j'eusse vécu cent ans plut tôt, quelle déclamation j'aurais mise là ! au heu que je n'ai écrit qu'une exposition pure et presque Uttérale de ce qui a dû être. Nous sommes avant tout dans

(1) Une autre lettre, à la même, du 18 avril, est inédite.

un siècle historique ; aussi faut-il raconter tout bonnement, mais raconter jusque dans l'âme. On ne dira jamais de moi ce qu'on dit de toi dans le sublime prospectus de la Librairie nouvelle : «Tous ses travaux concourent à un but élevé» (l'aspiration d'un meilleur avenir) ; non, il ne faut chanter que pour chanter. Pourquoi l'Océan remue-t-il? Quel est le but de la nature? eh bien ! je crois le but de l'humanité exactement le même, cela est parce que cela est et vous n'y ferez rien, braves gens ; nous tournons toujours dans le même cercle, nous roulons toujours le même rocher ! N'était-on pas plus hbre et plus intelligent du temps de Périclès que du temps de Napoléon III? Où as-tu vu que je perds «le sens de certains sentiments que je n'éprouve pas»? Et d'abord je te ferai observer que je les éprouve, j'ai le cœur humain, et si je ne veux pas d'enfant à moi, c'est que je sens que je l'aurais trop paternel. J'aime ma petite nièce comme si elle était ma fille, et je m'en occupe assez activement pour prouver que ce ne sont point des phrases. Mais que je sois écorché vif plutôt que d'exploiter cela en style. Je ne veux pas considérer l'Art comme un déversoir à passion, comme un pot de chambre un peu plus propre qu'une simple causerie, qu'une confidence ; non ! non ! la Poésie ne doit pas être l'écume du cœur, cela n'est ni sérieux, ni bien; ton enfant mérite mieux que d'être montrée en vers sous sa couverture, que d'être appelée ange, etc. Tout cela est de la httérature de roman plus ou moins bien écrite, mais qui pèche par la même base faible. Quand on a fait la Paysanne et quelques pièces de ton recueil : « Ce qui est... » (i) on ne peut plus se permettre ces fantaisies-là, même pour rire. La personnalité sentimentale sera ce qui plus tard fera passer pour puérile et un peu niaise une bonne partie de la Httérature contemporaine. Que de sentiment, que de sentiment, que de tendresses, que de larmes ! il n'y aura jamais eu de si braves gens. Il faut avoir avant tout du sang dans les phrases et non de la lymphe, et quand je dis du sang, c'est du cœur ; il faut que cela batte, que cela palpite, que cela émeuve. Il faut faire s'aimer les arbres et tressaillir les granits ; on peut mettre un immense amour dans l'histoire d'un brin d'herbe ; la fable des deux pigeons m'a toujours plus ému que tout Lamartine, et ce n'est que le sujet; mais si La Fontaine avait eu dépensé d'abord sa faculté aimante dans l'exposition de ses sentiments personnels, lui en serait-il resté suffisamment pour peindre l'amitié de deux oiseaux? Prenons garde de dépenser en petite monnaie nos pièces d'or.

Ton reproche est d'autant plus singulier que je fais un Uvre uniquement consacré à la peinture de ces sentiments que tu m'accuses de ne pas comprendre, et j'ai lu ta pièce de vers trois jours après avoir achevé un petit tableau oii je représentais une mère caressant son enfant ; tout cela n'est pas pour défendre mes critiques, auxquelles je tiens fort peu ; mais je ne démords pas de l'idée qui me les a dictées.

Il me semble que le prix s'annonce bien ; j'ai bon espoir.

Je n'ai eu aucune nouvelle de Bouilhet depuis qu'il est parti, je l'attends mardi

(1) Ce qui est dans le cœur des femmes. — Le prospectus de la Librairie Nouvelle, 1853-1854, annonçait avec de grands éloges ce recueil paru depuis août 1852, et la note concernant Louise Colet se terminait par cette phrase : «M"»» Louise Colet a conquis dans la littérature contemporaine une place incontestée et tout à part. Elle personnifie un des côtés de l'Art : l'aspiration généreuse d'un avenir meilleur et tous ses travaux concourent à ce but élevé. »

OU mercredi. Peux-tu m'envoyer cette pièce de Leconte, les chiens au clair de lune? (^) J'ai grande envie de la connaître.

Puisque tu es décidée à publier la Servante de suite, je n'en dis plus rien (de la publication) mais j'attendrai. Quelle rage vous avez tous là-bas, à Paris, de vous faire connaître, de vous hâter, d'appeler les locataires avant que le toit ne soit achevé d'être bâti ! Où sont les gens qui suivent le précepte d'Horace, qu'il faut tenir pendant neuf ans son œuvre secrète avant de se décider à la montrer. On n'est en rien assez magistral par le temps qui court. Adieu, je t'embrasse, non magistralement. A toi (^).

A LOUIS BOUILHET

Croisset, 5 |ou 7] août 1854.

Laxatifs, purgatifs, dérivatifs, sangsues, fièvre, foirade, trois nuits passées sans sommeil, embêtement gigantesque du bourgeois, etc., etc. Voilà ma semaine, mon cher monsieur. Depuis samedi soir, je n'ai rien mangé et je ne fais que commencer à pouvoir parler. Bref, j'ai été pris samedi soir d'une telle inflammation à la langue que j'ai cru qu'elle se transmutait en ceRed'îinghœuf. Elle me sortait hors la gueule que j'étais obligé de tenir ouverte. J'ai durement souffert ! Enfin depuis hier ça va mieux, grâce à des sangsues et à de la glace.

Au miheu de mes douleurs physiques et comme facétie pour m'en distraire, il m'est tombé une lettre éperdue de Paris. La *** (^) perdait la tête. Tout était découvert ; sa position compromise, etc. Il fallait que j'écrivisse, il fallait que je... etc. Et tout cela à un pauvre bonhomme qui bavachait, qui suait, qui empestait et qui, pour essayer de dormir un peu, se tenait debout, la nuit, la tête appuyée contre la croisée à cause de la véhémente chaleur interne qui lui ardait le sang !

J'ai lu cinq feuilletons du roman de Champfleury {*). Franchement cela n'est pas effrayant. Il y a parité d'intentions plutôt que de sujet et de caractères. Ceux du mari, de sa femme et de l'amant me semblent être très différents des miens. La femme m'a l'air d'être tm ange, et puis, quand il tombe dans la poésie, cela est fort restreint, sans développement et passablement rococo d'expression. La seule chose embêtante, c'est un caractère de vieille fille dévote, ennemie de l'héroïne (sa belle-sœur), comme, dans la Bovary, madame Bovary mère ennemie de sa bru, et ce caractère dans Champfleury s'annonce très bien. Là est pour moi jusqu'à

(1) Le \'ent froid de la nuit. (Poèmes et poe'sies, Paris, Dentu, 1855).

(2) Cette lettre, la dernière connue de la correspondance publiée de Flaubert à Louise Colet, n'est cependant pas la dernière en date qui ait été écrite par le Maître à son amie, et qu'on puisse espénr voir un jour révélée. Paul Mariéton conservait les autographes de plusieurs autres, postérieures à celle-ci ; entre autres un billet de cinq ou six lignes, que j'ai vu chez lui vers 1905 : Flaubert, A la suite d'une querelle violente, informait la Muse qu'il était inutile de se présenter désormais chez lui, qu'il n'y serait jamais pour elle dans l'avenir. La Musc avait écrit en marge et en travers ces trois mots : « Poltron, lâche, couard. » Ce billet datait, autant qu'il me souvient, du début de l'année 1855. 11 marquait certainement la fin de leur liaison, qui avait duré un peu plus de huit années.

(3) Les éditions antérieures impriment ici, sans initiale, trois points, que je remplace par trois astérisques. N'ayant pas eu sous les yeux l'autographe de cette lettre, il m'est impossible de laisser même deviner quelle femme peut se cacher sous cet anonymat. Il est très probable qu'il s'agit do Louise Colet.

(4) Madame d'Aigrizelles, publiée à Bruxelles en 1854.

présent la plus grande ressemblance et ce caractère de vieille fille est bien mieux fait que celui de ma bonne femme, personnage fort secondaire du reste dans mon livre.

Quant au style, pas fort, pas fort. N'importe, il est fâcheux que la Bovary ne puisse se publier maintenant : enfin ! qu'y faire?

J'ai relu Eîigénie Grandet. Cela est réellement beau. Quelle différence avec le gars Champfleury !

AU MÊME

[Croisset, 9 août 1854].

Tu dois, cher bonhomme, être assailli de ma correspondance, mais ma lettrede lundi (^) était en sus puisque tu me disais n'avoir pas reçu celle de la semaine dernière. Du reste tu n'en recevras plus qu'une après celle-ci, car dans quinze jours je compte envisager ton incomparable balle. Quel voyage d'artistes vous allez faire, vous deux Guérard p) ! Combien peu vous étudierez les monuments ! quelles minces notes vous prendrez ! comme Chéruel serait indigné ! et même Du Camp. Ce sera un voyage œnophile, tout à fait Chapelle et Bachaumont, on ne peut plus dix-septième siècle et dans les traditions. Un financier voyageant dans la société d'un poète et tous deux se soûlant conjointement, à la gauloise, dans les cabarets de la route. Je te recommande, à Poissy, chez le sieur Fient, aubergiste, une cuisine où il y a, peint sur la porte, un gastronome s'empiffrant. Cela réjouit le voyageur.

Il est mcdntenant trois heures trois quarts du matin. J'ai passé la nuit à la Bovary et je m'en vais réveiller ma mère qui part à cinq heures pour Trouville, où eUe doit rester cinq à six jours. Je serai seul tout ce temps-là et j'essaierai d'en profiter pour accélérer l'ouvrage. Il faut que j'avance quand même, car je suis las de ma lenteur. Voilà cependant deux jours que je recommence un peu à travailler.

J'ai lu onze chapitres du roman de Champfleury. Cela me rassure de plus en plus ; la conception et le ton sont fort différents. Personne autre que toi ou moi ne fera, je crois, le rapprochement. La seule chose pareiUe dans les deux livres, c'est le milieu, et encore !

Je t'annonce, afin que tu te mettes en mesure, la visite du jeune Baudry (3). Il est venu me voir hier et m'a déclaré son intention d'aller passer les fêtes chez toi, ce qui ne serait point fête pour toi. A ta place, je lui répondrais tout net que je ne puis le recevoir. L'expression de « grigou » que tu lui as appliquée est superbe de justesse, surtout quand on connaît son costume d'été. Il s'est acheté une sorte de paletot en coutil bleu moyennant la somme de vingt-cinq francs, qui ressemble à

(1) La lettre précédente est datée, dans les éditions antérieures, 5 août 1854. Or, le 5 août est un samedi, et non un hindi. Celle-ci, par contre, est de date certaine, en raison de la réception de M. Jolibois à l'Académie de Rouen, qui a eu lieu la veille. Je suis tenté de croire, pour la précédente lettre, que 5 août est une mauvaise lecture pour 7 août. Cependant, je conserverai, dans le doute, la date attribuée par les éditions antérieures.

(2) Alired Guérard, financier, ami de Bouilhet, qui lui a dédié ies Rois du Monde (Festons et Astragales) et Madame de Montarcy. Guérard habitait Neuilly, mais était originaire des environs de Cany.

(3) Alfred Baudrj-, Rouennais, camarade de collège de Flaubert et de Bouilhet, frère de Frédéric Baudry qui fut directeur des bibliothèques de Versailles, de l'Arsenal, et enfin de la Mazarine. Plusieurs lettres qu'on lira ci-après sont adressées à Alfred Baudry.

du papier à sucre. Cela est monstrueux d'ignoble, et bien que l'étoffe soit légère, je t'assure qu'elle pèse à l'œil plus qu'un paletot de bronze ! O esprit français ! ô goût ! ô économie !

Rouen résonne de discours. C'est l'époque des distributions de prix et des solennités académiques. Aussi nos feuilles quotidiennes sont-elles bourrées de littérature ! ! ! Pouchet s'est signalé par un discours « religieux » où il célèbre les magnificences de la nature et prouve l'existence de Dieu par le tableau varié de la création. Ce bon zoologue tourne au mysticisme.

Hier, séance publique de l'Académie (^) : réception de M. Jolibois, avocat général, lequel a pris pour texte : « De la loi sur le travail des enfants dans les manufactures». Puis M. Deschamps a lu un dialogue en vers où il fait l'éloge de la propriété et de la Gabrielle du ga.rs Augiev, etc. ! etc. ! etc. ! et partout éloge de l'Empereur ! Ah ! saint Polycarpe ! Tu vois que s'il y a des cochonneries à Paris, la province n'en chôme pas.

Triste nouvelle : j'ai vu que la pension Deshayes était enfoncée par la pension Guernet ! Le collège a «brillé)). Quelle intrigue !

AU MEME

Croisset, 18 août [1854].

J'attends dimanche matin l'annonce de ton arrivée, c'est-à-dire, ô vieux, que tu vas m 'écrire le jour et l'heure de ton apparition en ces lieux.

N'oublie pas, avant de t'en aller de Paris, la préface de Sainte-Beuve. Quoi qu'en dise Jaccottet (s'il en dit quelque chose), tu n'es pas en position encore de faire le magnanime ; et pourquoi ne pas embêter les gens qui nous embêtent? Il faut que son petit jugement inepte le poursuive dans la postérité, môssieu ! Et remettre la chose à une seconde édition ce serait paraître avoir attendu le succès, avoir douté de soi.

Je viens de passer une bonne semaine seul comme un ermite et tranquille comme un dieu. Je me suis livré à une littérature frénétique ; je me levais à midi, je me couchais à quatre heures du matin. Je dînais avec Dakno {^). Je fumais quinze pipes par jour, j'ai écrit huit pages.

Ai-je gueulé ! J'ai relu tout haut Melcenis entièrement, à propos de la scène du jardin dans laquelle je ne suis pas bien sûr encore de n'être point tombé. Il va sans dire que ce régime a fait le plus grand bien à ma langue, ce qui achève de me donner pour la médecine une mince considération, car je me suis guarry en dépit des règles et recommandations.

Lis-tu nos feuilles pubUques (départementales)? Le navire qui portait ma famille il y a aujourd'hui huit jours, a manqué faire naufrage à Ouillebeuf. M^ mère (qui revient de Trouville) a encore de fortes contusions à la figure. Les sabords étaient

(1) Séance publique annuelle de r.Académic de Rouen, 8 août 1854. Réception de M. Jolibois, av"3<'at général. — BohUne et Normandie, scène dialoguée en vers par F. Deschamps. Pre'cis aitalytiquc des trav^tux de l'Académie, 1853-1854. pages 5 et 64.)

(2) Son chien.

défoncés, le bateau sombrait, les lames entraient partout. C'est toute une histoire. Je vais être pendant six mois assassiné de narrations maritimes.

Je n'ai pu dormir la nuit dernière à cause d'un article que j'avais lu le soir dans la Revue de Paris. J'en étais malade de dégoût, de tristesse et de désespoir humanitaire. C'était un extrait d'un roman américain intitulé «Hot-Corn» {^), qui se tire à des centaines de mille d'exemplaires, qui enfonce l'Oncle Tom, qui... qui... etc. Sais-tu quelle est l'idée du livre? L'établissement sur une plus grande échelle des sociétés de tempérance, l'extirpation de l'ivrognerie, le bannissement du gin, le tout en style lyrique à la Jules Janin dans ses grands moments, et avec des anecdotes ! ! !

L'humanité tourne à tout cela. Nous aurons beau dire, il faut se boucher les yeux et continuer son oeuvre. Oui, triste ! triste ! On ne devrait jamais rien lire de tout ce qui se publie ; à quoi bon?

N'oubHe pas de m'apporter le cahier des pièces détachées.

Je te régalerai des statuts d'une société religieuse dont on m'a proposé de faire partie. C'est joli. On doit dénoncer l'immoraUté de ses collègues, et on est forcé d'assister à leur enterrement sous peine d'une amende de cinquante centimes. Tu me feras penser aussi à te montrer deux bonnes lettres de femme comme psychologie.

Adieu, pauvre cher vieux. Ne t'intoxique pas trop avec les alcools en route et arrive vite.

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