‹ Œuvres complètes illustrées de Gustave FlaubertChapitre 38 sur 39 · A VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

A VICTOR HUGO

Croisset, 15 juillet [1853].

Comment vous remercier ai-je. Monsieur, de votre magnifique présent? et qu'ai-je à dire? si ce n'est le mot de Talleyrand à Louis-Philippe qui venait le visiter dans son agonie : « C'est le plus grand honneur qu'ai reçu ma maison ! » Mais ici se termine le parallèle, pour toutes sortes de raisons.

Donc, je ne vous cacherai pas, Monsieur, que vous avez fortement

Chatouillé àfi mon cœur l'orgueilleuse faiblesse

comme eût écrit ce bon Racine ! Honnête poète ! et quelle quantité de monstres il trouverait maintenant à peindre, autres et pires cent fois que son dragon-taureau !

L'exil, du moins, vous en épargne la vue. Ah ! si vous saviez dans quelles immondices nous nous enfonçons ! Les infamies particulières découlent de la turpitude pohtique ; et l'on ne peut faire un pas sans marcher sur quelque chose de sale. L'atmosphère est lourde de vapeurs nauséabondes. De l'air ! de l'air ! aussi j'ouvre la fenêtre et je me tourne vers vous. J'écoute passer les grands coups d'ailes de votre Muse, et j'aspire, comme le parfum des bois, ce qui s'exhale des profondeurs de \-otre style.

Et d'ailleurs. Monsieur, vous avez été dans ma vie une obsession charmante, un long amour ; il ne faibht pas. Je vous ai lu durant des veillées sinistres, et au bord de la mer, sur des plages douces, en plein soleil d'été. Je vous ai emporté en Palestine, et c'est vous encore qui me consoliez, il y a dix ans, quand je mourais d'ennui dans le Quartier Latin. Votre poésie est entrée dans ma constitution comme le lait de ma nourrice ; tel de vos vers reste à jamais dans mon souvenir, avec toute l'importance d'une aventure.

(1) \'oir Madame Bovary, 2» partie, chap. viii.

(2) Le fac-similé de cette lettre a été reproduit dans l'édition Conard, tome III, p. 3-5.

Je m'arrête. Si quelque chose est sincère pourtant, c'est cela. Désormais donc, je ne vous importunerai plus de ma personne, et vous pourrez user du correspondant, sans craindre la correspondance.

Cependant, puisque vous me tendez votre main par-dessus l'Océan, je la saisis et je la serre. Je la serre avec orgueil, cette main qui a écrit Notre-Dame et Napoléon le Petit, cette main qui a taillé des colosses et ciselé pour les traîtres des coupes amères, qui a cueilli dans les hauteurs intellectuelles les plus splendides délectations, et qui maintenant, comme celle de l'Hercule biblique, reste seule levée parmi les doubles ruines de l'Art et de la Liberté !

A vous donc, Monsieur, et avec mille remerciements encore une fois.

Ex imo.

* A LOUISE COLET

[Croisset], vendredi soir, 1 heure, [15 juillet 1853].

Tandis que je te reprochais ta lettre, bonne chère Muse, tu te la reprochais à toi-même. Tu ne saurais croire combien cela m'a attendri, non à cause du fait lui-même, j'étais sûr que, considérant la chose à froid, tu ne tarderais pas à la regarder du même œil que moi, mais à cause de la simultanéité d'impression ; nous pensons à l'unisson, remarques-tu cela? Si nos corps sont loin, nos âmes se touchent, la mienne est souvent avec la tienne, va, il n'y a que dans les vieilles affections que cette pénétration arrive. On entre ainsi l'un dans l'autre à force de se presser l'un contre l'autre. As-tu observé que le physique même s'en ressent? les vieux époux finissent pas se ressembler. Tous les gens de la même profession n'ont-ils pas le même air? On nous prend souvent Bouilhet et moi pour frères, je suis sûr qu'il y a dix ans cela eût été impossible. L'esprit est comme une argile intérieure, il repousse du dedans la forme et la façonne selon Jui. Si tu t'es levée quelquefois pendant que tu écrvais, dans les bons moments de verve, quand l'idée t'emplissait et que tu te sois alors regardée dans la glace, n'as-tu pas été tout à coup ébahie de ta beauté? Il y avait comme une auréole autour de ta tête, et tes yeux agrandis lançaient des flammes. C'était l'âme qui sortait ; l'électricité est ce qui se rapproche le plus de la pensée, elle demeure comm.e elle jusqu'à présent une forme assez fantastique ; ces étincelles qui se dégagent de la chevelure, lors des grands froids, dans la nuit, ont peut-être un rapport plus étroit que celui d'un pur symbole avec la vieille fable des nimbes, des auréoles, des transfigurations. Où en étais-je donc? à l'influence d'une habitude intellectuelle? Rapportons cela au métier ! quel artiste donc on serait si l'on n-' avait jamais lu que du beau, vu que du beau,, aimé que du beau, si quelque ange gardien de la pureté de notre plume avait écarté de nous, dès l'abord, toutes les mauvaises connaissances, qu'on n'ait jamais fréquenté d'imbéciles ni lu de journaux ! Les Grecs avaient de tout cela, ils étaient, comme plastique, dans des conditions que rien ne redonnera, mais vouloir se chausser de leurs bottes est démence. Ce ne sont pas des chlamydes qu'il faut au nord, mais des pehsses de fourrures. La forme antique est insuffisante à nos besoins (et notre voix n'est pas faite pour chanter ces airs simples ; soyons aussi artistes qu'eux si

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nous le pouvons, mais autrement qu'eux). La conscience du genre humain s'est élargie depuis Homère. Le ventre de Sancho Pança fait craquer la ceinture de Vénus. Au lieu de nous acharner à reproduire de \ieux chics, il faut s'évertuer à en inventer de nouveaux. Je crois que Dehsle est peu dans ces idées, il n'a pas l'instinct de la vie moderne, le cœitr lui manque ; je ne veux pas dire par là la sensibilité individuelle ou même humanitaire, non, mais le cœur, au sens presque médical du mot. Son encre est pâle, c'est une muse qui n'a pas assez pris l'air. Les che\'aux et les styles de race ont du sang plein les veines, et on le voit battre sous la peau et les mots depuis l'oreille jusqu'aux sabots. La vie ! la vde ! b.... tout est là ! c'est pour cela que j'aime tant le lyrisme. Il me semble la forme la plus naturelle de la poésie, elle est là toute nue et en hberté ; toute la force d'mie œuvre gît dans ce mystère, et c'est cette qualité primordiale, ce motus animi continuus (vibration, mouvement continuel de l'esprit, définition de l'éloquence par Cicéron) qui donne la concision, le rehef, les tournures, les élans, le rythme, la diver.sité. Il ne faut pas grande malice pour faire de la critique ! on peut juger de la bonté d'un livre à Ja vigueur des coups de poing qu'il vous a donnés et à la longueur de temps qu'on est ensuite à en revenir. Aussi, comme les grands maîtres sont excessifs, ils vont jusqu'à la dernière limite de l'idée. Il s'agit, dans Pourceaugnac, de faire prendre un lavement à un homme. Ce n'est pas un lavement qu'on apporte, non ! mais toute la salle sera envahie de seringues ! Les bonshommes de Michel-Ange ont des câbles plutôt que des muscles ; dans les bacchanales de Rubens on pisse par terre ; voir tout Shakespeare, etc., etc., et le dernier des gens de la famille, le vieux père Hugo : quelle belle chose que Notre-Dame ! J'en ai relu dernièrement trois chapitres, le sac des Truands entre autres, c'est cela qui est fort. Je crois que le plus grand caractère du génie est avant tout la jorce ; donc ce que je déteste le plus dans les arts, ce qui me crispe, c'est l'ingénieux, l'esprit. Quelle différence d'avec le mauvais goût, qui, lui, est une bonne quahté dévoyée, car pour avoir ce qui s'appelle du mauvais goût, il faut avoir de la poésie dans la cerveUe. Mais l'esprit au contraire est incompatible avec la vraie poésie ; qui a eu plus d'esprit que Voltaire et qui a été moins poète? Or, dans ce charmant pays de France, le public n'admet la poésie que déguisée ; si on la lui donne toute crue, il rechigne ; il faut donc le traiter comme les chevaux d'Abbas- Pacha auxquels, pour les rendre vigoureux, on sert des boulettes de viande enveloppées de farine. Ça c'est de l'Art ! Savoir faire l'enveloppe ! N'ayez peur pourtant, offrez de cette farine-là aux lions, aux fortes gueules, ils sauteront dessus à vingt pas au loin, reconnaissant l'odeur.

J'ai écrit une lettre monumentale au Grand Crocodile, je ne cache pas qu'elle m'a donné du mal (mais je la crois montée, trop, peut-être), si bien que je la sais maintenant par cœur. Si je me la rappelle, je te la dirai ; le paquet part demain. J'ai été fort en train cette semaine, j'ai écrit huit pages qui, je crois, sont toutes à peu près faites. Ce soir, je viens d'esquisser toute ma grande scène des Comices agricoles, elle sera énorme, ça aura bien trente pages, il faut que dans le récit de cette fête rustico-municipale et parmi ses détails (où tous les personnages secondaires du livre paraissent, parlent et agissent) je poursuive, et au premier plan, le dialogue continu d'un monsieur chauffant une dame. J'ai de plus au milieu le discours solennel d'un conseiller de préfecture, et à la fin (tout terminé), un article de journal

fait par mon pharmacien, qui rend compte de la fête en bon style philosophique, poétique et progressif ; tu vois que ce n'est pas une petite besogne. Je suis sûr de ma couleur et de bien des effets, mais pour que tout cela ne soit pas trop long, c'est le diable ! et cependant ce sont de ces choses qui doivent être abondantes et pleines. Une fois ce pas-là franchi, j'arriverai vite à ma baisade dans les bois par im temps d'automne (avec leurs chevaux à côté qui broutent les feuilles), et alors je crois que j'}' verrai clair, et que j'aurai passé du moins Charybde, si Scylla me reste. Quand je serai revenu de Paris, j'irai à Trouville ; ma mère veut y aller et je la suis ; au fond je n'en suis pas fâché : voir un peu d'eau salée me fera du bien. Voilà deux ans que je n'ai pris l'air et vu la campagne (si ce n'est avec toi, lors de notre promenade à Vétheuil. Je m'étendrai avec plaisir sur le sable comme jadis. Depuis sept ans je n'ai été dans ce pays, j'en ai des souvenirs profonds : quelles mélancolies et quelles rêveries, et quels verres de rhum ! Je n'emporterai pas la Bovary, mais j'y penserai, je ruminerai ces deux longs passages, dont je te parle, sans écrire. Je ne perdrai pas mon temps, je monterai à cheval sur la plage, j'en ai si souvent envie. J'ai comme cela un tas de petits goûts dont je me prive ; mais il faut se priver de tout quand on veut faire quelque chose. Ah ! quels vices j'aurais si je n'écrivais. La pipe et la plume sont les deux sauvegardes de ma moralité, vertu qui se résout en fumée par les deux tubes. Allons, adieu, encore au milieu de la semaine prochaine une lettre, puis à la fin un petit billet, et ensuite ! ! '

* A LA MEME

Trouville, mardi soir, 9 heures, [9 août 1S53] f).

Je suis arrivé ici hier au soir à 7 heures et demie, très fatigué des diligences et carrioles qui m'y ont amené ; pour prendre le paquebot, il eût fallu partir de Rouen dans la nuit à 3 heures.

Quel volume je pourrais écrire ce soir, si l'expression était aussi rapide que la pensée ; depuis trente-six heures je navigue dans les plus vieux souvenirs de ma vie, et j'en éprouve une lassitude presque physique. Quand je suis arrivé hier, le soleil se couchait sur la mer, il était comme un grand disque de confiture de groseille ; voilà six ans qu'à la même époque de l'année j'y suis arrivé à 2 heures du matin, à pied, avec Maxime, sac au dos, en revenant de Bretagne ; que de choses depuis ! mais l'entrée qui domine toutes les autres est celle que je fis en 1843 ; c'était à la fin de ma première année de droit, j'arrivais de Paris, seul, j'avais quitté la diligence à Pont-l'Evêque à trois lieues d'ici et j'arrivais à pied par un beau clair de lune vers 3 heures du matin ; je me rappelle encore la veste de toile et le bâton blanc que je portais, et quelle dilatation j'ai eue en aspirant de loin l'odeur salée de la mer ; il n'y a que cela que je retrouve, l'odeur, tout le reste est changé. Paris a envahi ce pauvre pays plein maintenant de chalets dans le goût de ceux d'Enghien ; tout est plein de culottes de peau, de livrées, de beaux messieurs, de belles dames.

(1) Une lettre du 22 juillet, à la même, est inédite.

Cette plage, où je me promenais jadis sans caleçon, est maintenant décorée de sergents de ville, il y a des lignes de démarcation pour les deux sexes.

Nature au front serein, comme vous oubliez. Et comme vous brisez dans vos métamorphoses Les fils mystérieux où nos cœurs sont liés !

Il faut que la vie de l'homme soit bien longue puisque les maisons, les pierres, la terre, tout cela a le temps de changer entre deux états de l'âme ! J'ai vu à notre ancienne maison, celle que nous avons habitée pendant quatre ans, des rochers factices. Le rire m'a empêché les pleurs ; c'est devenu la propriété d'un agent de change de Paris, et tout le monde s'accorde à trouver cela très beau.

Je crois que je deviens fort en philosophie, car ce spectacle m'eût navré il y a quelque temps. Peut-être est-ce parce que je ne me suis pas encore trouvé suffisamment seul, ou bien parce que ton impression est encore trop forte? Je suis plein de toi..., le souvenir de ta personne..., un flambeau à la main et m'embrassant dans le corridor, m'a poursuivi hier toute la journée à travers mes autres souvenirs, qui s'envolaient de tous les buissons de la route, au balancement de la diligence. Au chemin de fer j'ai trouvé Bouilhet. Nous avons déjeuné et diné seuls à Croisset, nous nous .sommes couchés de bonne heure, je tombais de sommeil. Nous nous sommes quittés hier à 11 h. du matin. Ou'as-tu fait toute la journée pendant que je regardais les blés qu'on sciait, et la poussière et les arbres verts? comment s'est passée la journée du dimanche? Je voudrais t'écrire une bonne et longue lettre, mais j'ai fort envie de dormir, quoiqu'il ne soit pas 10 heures. J'ai apporté ici quelques livres que je lirai pour mes scénarios de la Bovary auxquels je travaillerai médiocrement. Je vais manger, fumer, bâiller au soleil, dormir surtout. J'ai parfois de grands besoins de sommeil pendant plusieurs jours, et j'aime mieux une jachère complète qu^un demi-labour.

Adieu, pauvre chère Muse, je pense beaucoup à toi. [ ]

* A LA MÊME

Trouvillc, dimanche 14, 4 heures, [14 août 1853].

La pluie tombe, les voiles des barques sous mes fenêtres .sont noires, des paysannes en parapluie passent, des marins crient, je m'ennuie ! Il me semble qu'il y a di.x ans que je t'ai quittée ; mon existence, comme un marais dormant, est si tranquille que le moindre événement y tombant y cause des cercles innombrables à la surface ; aussi, que le fond est longtemps avant de reprendre sa sérénité ! Les souvenirs que je rencontre ici à chaque pas sont comme des cailloux qui débordent, par une pente douce, vers un grand gouffre d'amertume que je porte en moi La vase est remuée, toutes sortes de mélancohes, comme des crapauds interrompus dans leur sommeil, passent la tête hors de l'eau et forment une étrange musique ; j'écoute. Ah ! comme je suis vieux, comme je suis vieux, pauvre chère Louise !

Je retrouve ici les bonnes gens que j'ai connus il y a dix ans, ils portent les mêmes habits, les mêmes mines ; les femmes seulement sont engraissées et les hommes un peu blanchis ; cela me stupéfie, l'immobilité de tous ces êtres ! d'autre part, on a bâti des maisons, élargi- le quai, fait des rues, etc. Je viens de rentrer par une pluie battante et un ciel gris, au son de la cloche qui sonnait les vêpres ; nous avions été à Deauville (une ferme de ma mère) ; comme les paysans m'embêtent, et que je suis peu fait pour être propriétaire ! au bout de trois minutes la société de ces sauvages m'assomme. Je sens un ennui idiot m'envahir comme une marée. La chape de plomb que le Dante promet aux hypocrites n'est rien en comparaison de la lourdeur qui me pèse alors sur le crâne ; mon frère, sa femme et sa fille sont venus passer le dimanche avec nous ! Ils ramassent maintenant des coquilles, entourés de caoutchoucs, et s'amusent beaucoup ; moi aussi je m'amuse beaucoup, à l'heure des repas, car je mange énormément de matelote. Je dors une douzaine d'heures assez régulièrement toutes les nuits et dans le jour je fume passablement. Le peu de travail que je fais est de préparer le programme du cours d'histoire que je commencerai à ma nièce une fois rentré à Croisset. Quant à la Bovary, impossible même d'y songer ; il faut que je sois chez moi pour écrire, ma liberté d'esprit tient à mille circonstances accessoires, fort misérables, mais fort importantes. Je suis bien content de te savoir en train pour la Servante; qu'il me tarde de voir cela !

J'ai passé hier une grande heure à regarder se baigner les dames. Quel tableau ! quel hideux tableau ! Jadis, on se baignait ici sans distinction de sexes, mais maintenant il y a des séparations, des poteaux, des filets pour empêcher, un inspecteur en livrée (quelle atroce chose lugubre que le grotesque!). Donc hier, de la place où j'étais, debout, lorgnon sur le nez, et par un grand soleil, j'ai longuement considéré les baigneuses. Il faut que le genre humain soit devenu complètement imbécile pour perdre jusqu'à ce point toute notion d'élégance ; rien n'est plus pitoyable que ces sacs où les femmes se fourrent le corps, que ces serre-tête en toile cirée ! Quelles mines ! quelles démarches ! Et les pieds ! rouges, maigres, avec des oignons, des durillons, déformés par la bottine, longs comme des navettes ou larges comme des battoirs ; et au milieu de tout cela des moutards à humeurs froides, pleurant, criant ; plus loin des grand'mamans tricotant et des amôsiciirs)^ à lunettes d'or, hsant le journal et de temps à autre, entre deux lignes, savourant l'immensité avec un air d'approbation. Cela m'a donné envie tout le soir de m'enfuir de l'Europe et- d'aller vivre aux îles Sandwich ou dans les forêts du Brésil ; là, du moins, les plages ne sont pas souillées par des pieds si mal faits, par des individualités aussi fétides.

Avant-hier, dans la forêt de Touques, à un charmant endroit près d'une fontaine, j'ai trouvé des bouts de cigares éteints avec des bribes de pâtés, on avait été là en fartie! J'ai écrit cela dans Novembre il y a onze ans ! c'était alors purement imaginé, et l'autre jour c'a été éprouvé. Tout ce qu'on invente est vrai, sois en sûre, la poésie est une chose aussi précise que la géométrie ; l'induction vaut la déduction, et puis, arrivé à un certain point, on ne se trompe plus quant à tout ce qui est de l'âme ; ma pauvre Bovary sans doute souffre et pleure dans vingt villages de France à la fois, à cette heure même.

J'ai vu une chose qui m'a ému, l'autre jour, et où je n'étais pour rien ; nous avions été à une lieue d'ici, aux ruines du château de Lassay (ce château a été bâti en six semaines pour M^^ Dubarry qui avait eu l'idée de venir prendre des bains de mer dans ce pays), il n'en reste plus qu'un escalier, un grand escaher Louis XV, quelques fenêtres sans vitres, un mur, et du vent, du vent î c'est sur un plateau en vue de la mer. à côté est une masure de paysan ; nous y sommes entrés pour faire boire du lait à Liline qui avait soif. Le jardinet avait de belles passe-roses qui montaient jusqu'au toit, des haricots, un chaudron plein d'eau sale, dans les environs un cochon grognait (comme dans ta Jeanncton) et plus loin, au delà de la clôture, des poulains en Uberté broutaient et hennissaient avec leurs grandes crinières flottantes qui remuaient au vent de la mer. Sur les murs intérieurs de la chaumière une image de l'Empereur et une autre de Badinguet ! J'allais sans doute faire quelque plaisanterie quand, dans un coin près de la cheminée, et à demi paralytique, se tenait assis un vieillard maigre, avec une barbe de quinze jours ; au-dessus de son fauteuil, accrochées au mur, il y avait deux épaulettes d'or! Le pauvre vieux était si infirme qu'il avait du mal à prendre sa prise, personne ne faisait attention à lui, il était là ruminant, geignant, mangeant à même une jatte pleine de fèves ; le soleil donnait sur les cercles de fer qui entourent les seaux et lui faisait cligner des yeux, le chat lapait du lait dans une terrine à terre ; et puis c'était tout, au loin le bruit vague de la mer. J'ai songé que, dans ce demi-sommeil perpétuel de la vieillesse (qui précède l'autre et qui est comme la transition de la vie au néant), le bonhomme sans doute revoyait les neiges de la Russie ou les sables de l'Egypte ; quelles visions flottaient devant ces yeux hébétés? et quel habit ! quelle veste rapiécée et propre ! La femme qui nous servait (sa fille, je crois) était une commère de cinquante ans, court vêtue, avec des mollets comme les balustres de la place Louis XV et coiffée d'un bonnet de coton ; elle allait, venait, avec ses bas bleus et son gros jupon, et Badinguet, splendide au milieu de tout cela, cabré sur un cheval jaune, tricorne à la main, saluant une cohorte d'invahdes dont toutes les jambes de bois étaient bien alignées. La dernière fois que j'étais venu au château de Lassay, c'était avec Alfred, je me ressouvenais encore de la conversation que nous avions eue et des vers que nous disions, des projets que nous faisions...

Comme ça se f... de nous, la nature ! et quelle balle impassible ont les arbres, l'herbe, les flots ! La cloche du paquebot du Havre sonne avec tant d'acharnement que je m'interromps ; quel boucan l'industrie cause dans le monde ! comme la machine est une chose tapageuse ! A propos de l'industrie, as-tu réfléchi quelquefois à la quantité de professions bêtes qu'elle engendre et à la masse de stupidité qui à la longue doit en provenir? Ce serait une effrayante statistique à faire ! qu'attendre d'une population comme celle de Manchester qui passe sa vie à faire des épingles? et la confection d'une épingle exige cinq à six spéciaUtés différentes ! le travail se subdivisant, il se fait donc à côté des machines quantité d'hommes-machines ; quelle fonction que celle de placeur à un chemin de fer ! de metteur en bande dans une imprimerie ! etc., etc. — Oui, l'humanité tourne au bête, Leconte a raison, il nous a formulé cela d'une façon que je n'oublierai jamais ; les rêveurs du moyen âge étaient d'autres hommes que les actifs des temps modernes.

L'humanité nous hait, nous ne la servons pas et nous la haïssons, car elle nous

blesse. Aimons-nous donc en l'Art comme les mystiques s'aiment en Dieu et que tout pâlisse devant cet amour. Que toutes les autres chandelles de la vie (qui toutes puent) disparaissent devant ce grand soleil. Aux époques oiz tout lien commun est brisé, et où la Société n'est qu'un vaste banditisme (mot gouvernemental) plus ou moins bien organisé, quand les intérêts de la chair et de l'esprit, comme des loups, se retirent les uns des autres et hurlent à l'écart, il faut donc comme tout le monde se faire un égoïsme (plus beau seulement) et vivre dans sa tanière. Moi ! de jour en jour, je sens s'opérer dans mon cœur un écartement de mes semblables qui va s'élargissant et j'en suis content, car ma faculté d'appréhension à l'endroit de ce qui m'est sympathique va grandissant, et à cause de cet écartement même. Je me suis rué sur ce bon Leconte avec soif ; au bout de trois paroles que je lui ai entendu dire, je l'aimais d'une affection toute fraternelle. Amants du Beau, nous sommes tous des bannis, et quelle joie quand on rencontre un compatriote sur cette terre d'exil ! voilà une phrase qui sen.t un peu le Lamartine, chère Madame, mais, vous savez, ce que je sens le mieux est ce que je dis le plus mal (que de que!) ; dites-lui donc, à l'ami Leconte, que je l'aime beaucoup, que j'ai déjà pensé à lui mille fois ; j'attends son grand poème celtique avec impatience. La sympathie d'hommes comme lui est bonne à se rappeler dans les jours de découragement ; si la mienne lui a causé le même bien-être, je suis content. Je lui écrirais volontiers, mais je n'ai rien du tout à lui dire. — Une fois revenu à Croisset, je vais creuser la Bovary tête baissée. Donnez-lui donc de ma part la meilleure poignée de main possible.

Je n'ai pas encore écrit à Bouilhet depuis tantôt huit jours que je suis ici, et n'en ai pas reçu de nouvelles. J'ai peur, pauvre chère Louise, de te blesser (mais notre système est beau de ne nous rien cacher), eh bien ! ne m'envoie pas ton portrait photographié ; je déteste les photographies à proportion que j'aime les originaux, jamais je ne trouve cela vrai. C'est la photographie d'après ta gravure? j'ai la gravure qui est dans ma chambre à coucher. C'est une chose bien faite, bien dessinée, bien gravée, et qui me suffit. Ce procédé mécanique appliqué à toi surtout m'irriterait plus qu'il ne me ferait plaisir. Comprends-tu? Je porte cette délicatesse loin, car moi je ne consentirais jamais à ce que l'on fît mon portrait en photographie. Max l'avait: fait, mais j'étais en costume de Nubien, en pied, et vu de très loin, dans un jardin.

Les lectures que je fais le soir des détails de mœurs sur les divers peuples de la terre (dans un des livres que j'ai achetés à Paris) m'occasionnent de singulières envies ; j'ai envie de voir les Lapons, l'Inde, l'Australie. Ah c'est beau, la terre ! et mourir sans en avoir vu la moitié ! sans avoir été traîné par des rennes, porté par des éléphants, balancé en palanquin. Je remettrai tout dans mon Conte oriental ; là je placerai mes amours, comme, dans la préface d-u Dictionnaire, mes haines.

Sais-tu que je n'ai jamais fait \\n si long séjour à Paris et que jamais je ne m'y suis tant plu ; il y a aujourd'hui quinze jours à cette heure je revenais de Chaville (^) et j'arrivais chez toi. Comme c'est loin déjà ! Il y a quelque chose derrière nous qui tire vers le lointain les objets disparus, avec la rapidité d'un torrent qui

(1) Où Maxime Du Camp avait une propriété.

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passe ; la difficulté que j'ai à me recueillir maintenant vient sans doute de ces deux dérangements successifs. Le mouvement est arrêté. Loin de ma table, je suis stupide. L'encre est mon élément naturel, beau liquide du reste que ce liquide sombre ! et dangereux ! comme on s'y noie ! comme il attire !

Allons, adieu, chère bonne Muse, bon courage, travaille bien ! tu me parais en dispositions crânes, mille compliments à « la Servante », mille baisers à la maîtresse. A toi tout.

* A LA MÊME

[Trouville], mardi soir, 9 heures, [16 août 1853] (>).

Je t'assure que ta correction i^) est fort difficile. Voilà une demi-heure que j'y rêve sans pouvoir trouver de solution immédiate, ton récit qui se passe en 1420 est une date précise, ton Lippi est un personnage historique ; je ne sais ni l'époque de la mort et de la naissance du Giotto, ni l'année où le Triomphe de la mort d'Orcagna a été peint, ni aucune date de la vie d'Orcagna. Comment veux-tu que je t'arrange tout cela? seul, ici, sans un dictionnaire biographique même le plus élémentaire, ni aucun livre enfin qui puisse me mettre sur la voie? Il fut un temps où je savais tout cela par cœur, mais depuis dix ans que je n'ai fait d'histoire, comment veux-tu que je m'y prenne? Il m'est donc impossible d'arranger cela de suite comme tu le désires, pauvre chère amie ; envoie-moi des notes précises, les renseignements ne te manquent pas à Paris. Delisle peut t'en donner ou toi-même [en prendre] dans la Biographie universelle ou dans Vasari? ce qui serait mieux ; tu trouveras des renseignements suffisants, envoie-les-moi et poste pour poste, c'est-à-dire en un jour, j'arrangerai la chose.

Je crois que Giotto vivait à la fin du xiv^ siècle, que le Campo Santo est à peu près du même temps, mais je ne sais ce que Giotto a fait au Campo Santo, que j'ai du reste mal vu, ni s'il y a même travaillé ; j'y ai passé deux heures, il faudrait deux semaines, et je n'ai considéré que la grande fresque d'Orcagna ; je ne veux pas corriger tes bévues par d'autres bévues plus considérables, et c'est ce que je ferais infailliblement, flottant dans l'incertitude où je suis.

D'autre part, l'admiration de ton brigand pour Michel-Ange était possible. Michel-Ange était, de son temps, reconnu pour un grand homme ; il frayait [avec] les puissants, sa réputation avait pu parvenir jusqu'à Buonavita, et de là je comprends sa curiosité et son admiration ensuite pour l'homme qui avait eu le pouvoir de l'épouvanter ; mais en substituant à Michel-Ange Giotto ou Orcagna, tout change ; ici nous sommes au moyen âge, les peintres étaient de purs ouvriers, sans popularité ni retentissement, l'artiste disparaissait dans l'Art. Du l^ruit pouvait se faire autour de l'œuvre, mais autour du nom (et à ce point) je ne le crois pas.

Et puis, si je fais la description du Triomphe de la mort, ce sera une description artistique, et fausse conséquemment dans la bouche de ton personnage ; si elle est naïve, si elle n'exprime que l'étonnement de la chose, je veux dire l'effet brutal

(1) Un billet à la même, écrit le même jour, à midi, est inédit.

(2) Pour le récit intitulé: «La Rançon du génie « (dans les Enfances célèbres, Paris, 1854), dont Fraacesco Lippi est le personnage principal.

produit par le dramatique du sujet, quel rapport cela aura-t-il à la vocation de peintre? L'effet que cette fresque a dû produire sur un homme comme Buonavita et dans son temps, c'est de le faire aller à confesse ou entrer dans un couvent ; en sortant de là, nous ne pouvons pas faire de cet homme un amant du pittoresque, ce serait sot.

Envoie-moi donc le nom et les dates d'un grand peintre contemporain de Lippi et l'indication de ses oeuvres, ou de son œuvre la plus capitale, ce qui vaudrait mieux, et je tâcherai de te ravauder ce passage. Quant au Triomphe de la mort, je le crois une idée malencontreuse. Rien n'est moins esthétique en soi et V admiration pour l'artiste qui a fait cela ne doit venir qu'à un esprit dégagé de toute tradition religieuse et habitué à comparer des formes, abstraction faite du but où elles poussent ou veulent pousser. Et c'est parce que ces formes sont incorrectes qu'elles font tant d'effet. Elles poussent à l'épouvante de la mort et non à un sentiment d'admiration, ce que Michel- Ange procure à tout le monde à peu près ; c'est de l'Art pur.

Réfléchis à tout cela. Si tu trouves un autre joint, dis-le et renvoie les pages imprimées ci-incluses. Je suis bien fâché, chère Louise, de ne pouvoir te rendre de suite ce petit service, mais tu vois tous les empêchements. Rêves-y un peu, envoie-moi des notes, et je t'obéirai.

Voilà deux jours entiers passés avec mon frère et sa femme ; il a eu l'idée d'aller voir à une demi-lieue d'ici une fort belle habitation en vente ; l'idée de l'acheter l'a pris, l'enthousiasme les a saisis, puis le désenthousiasme, puis le réenthousiasme, et les considérations, et les objections. De peur de se laisser gagner, il est parti ce matin en manquant le rendez-vous donné au vendeur. C'est moi qui y ai -été à sa place. Je me suis couché à une heure et levé avant quatre ; que de verres de rhum j'ai bus depuis hier ! et quelle étude que celle des bourgeois ! Ah ! voilà un fossile que je commence à bien connaître (le bourgeois) ! Quels demicaractères ! Quelles demi-volontés ! Quelles demi-passions ! Comme tout est flottant, incertain, faible dans les cervelles ! O hommes pratiques, hommes d'action, hommes sensés, que je vous trouve mal habiles, endormis, bornés !

J'ai eu ce matin donc une conférence de près de quatre heures avec un « môsieu », restant debout, contemplant les blés, parlant baux, engrais et amélioration possible des terres. Vois-tu ma tête ! Après quoi j'ai écrit à Achille en quatre pages un modèle de lettre d'affaire, un petit mot pour toi, et j'ai un peu dormi cet après-midi. Mais je suis encore fatigué à cause de l'ennui et du froid que j'ai eu. Je grelottais dans les guérets,et mon cigare tremblait au bout de mes dents. J'aurais bien voulu ce soir t'écrire cette correction, cela m'aurait remis, mais je n'y vois que du feu en vérité.

* A LA ISIÊME.

[Trouville], dimanche, 11 heures [et lundi, 21 et 22 août 1853] (').

J'expédierai demain un petit paquet contenant tes Contes, et deux écrans chinois que j'ai trouvés ici dans une boutique. Je souhaite qu'ils te fassent plaisir, bonne chère Muse. Quant aux Contes,, je n'ai pas touché à «Richesse oblige»,

(1) Deux autres lettres à la même, des 17 et 20 août, sont inédites.

comme je te l'ai dit dans ma dernière lettre. Cette œuvre me semble complètement à refaire, ou plutôt à laisser.

Tu t'es étrangement méprise sur ce que je disais relativement à Leconte ; pourquoi veux-tu que, dans toutes ces matières, je ne sois pas franc? Je ne peux pourtant (et avec toi, surtout, au risque des déductions forcées et allusions lointaines que tu en tires) déguiser ma pensée. J'exprime en ces choses ce qui me semble à moi la Règle. Pourquoi veux-tu toujours t'y faire rentrer? Quand je parle de femmes tu te mets du nombre. Tu as tort, cela me gêne. J'avais dit que Leconte me paraissait avoir besoin de l'élément gai dans sa vie, je n'avais pas entendu qu'il lui fallait une grisette ; me prends-tu pour un partisan des amours légères, comme J.-P. de Béranger? la chasteté absolue me semble comme à toi préférable (moralement) à la débauche, mais la débauche pourtant (si elle n'était un mensonge) serait une chose belle et il est bon, sinon de la pratiquer, du moins de la rêver ; qu'on s'en lasse vite, d'accord î [ ]

Oui, je soutiens (et ceci pour moi doit être un dogme pratique dans la vie d'artiste) qu'il faut faire dans son existence deux parts : vivre en bourgeois et penser en demi-dieu. Les satisfactions du corps et de la tête n'ont rien de commun; s'ils se rencontrent mêlés, prenez-les et gardez-les ; mais ne les cherchez pas réunis, car ce serait factice, et cette idée de bonheur du reste est la cause presque exclusive de toutes les infortunes humaines ; réservons la moelle de notre cœur pour la doser en tartines, le jus intime des passions pour le mettre en bouteilles, faisons de tout notre nous-même un résidu subhm.e pour nourrir les postérités ! Sait-on ce qui se perd chaque jour par les écoulements du sentiment?

On s'étonne des mystiques, mais le secret est là ; leur amour, à la manière des torrents, n'avait qu'un seul lit, étroit, profond, en pente, et c'est pour cela qu'il emportait tout.

Si vous voulez à la fois chercher le Bonheur et le Beau, vous n'atteindrez ni à l'un ni à l'autre, car le second n'arrive que par le sacrifice ; l'Art, comme le Dieu des Juifs, se repaît d'holocaustes. Allons ! déchire-toi, flagelle-toi, roule-toi dans la cendre, avihs la matière, crache sur ton corps, arrache ton cœur ! tu seras seul, tes pieds saigneront, un dégoût infernal accompagnera tout ton voyage, rien de ce qui fait la joie des autres ne causera la tienne, ce qui est piqûre pour eux sera déchirure pour toi — et tu rouleras, perdu dans la foule, avec cette petite lueur à l'horizon. Mais elle grandira, elle grandira comme un soleil, les rayons d'or t'en couvriront la figure, ils passeront en toi, tu seras éclairée du dedans, tu te sentiras légère et tout esprit, et après chaque saignée la chair pèsera moins. Ne cherchons donc que la tranquilhté, ne demandons à la vie qu'un fauteuil et non des trônes, que de la satisfaction et non de l'ivresse. La Passion s'arrange mal de cette longue patience que demande le métier. L'Art est assez vaste pour occuper tout un homme ; en distraire quelque chose est presque un crime, c'est un vol fait à l'idée, un manque au devoir. Mais on est faible, la chair est molle et le cœur, comme un rameau chargé de pluie, tremble aux secousses du sol ; on a des besoins d'air comme un prisonnier, des défaillances infinies vous saisissent, on se sent mourir. La sagesse consiste à jeter par-dessus le bord la plus petite partie possible de la cargaison, pour que le vaisseau flotte à l'aise. [ J

Tu as accusé ces jours-ci les fantômes de Trouville ! (^), mais je t'ai beaucoup écrit depuis que je suis à Trouville, et le plus long retard dont j'ai été coupable a été de six jours (ordinairement je ne t'écris que toutes les semaines) ; lu ne t'es donc pas aperçue qu'ici justement j'avais recours à toi, au milieu de la solitude intime qui m'environne? Tous mes souvenirs de ma jeunesse crient sous mes pas, comme les coquilles de la plage. Chaque lame de la mer que je regarde tomber éveille en moi des retentissements lointains. J'entends gronder les jours passés et se presser comme des flots toute l'mterminable série des passions disparues. Je me rappelle les spasmes que j'avais, des tristesses, des convoitises qui sifflaient par rafales, comme le vent dans les cordages, et de larges envies vagues tourbillonnant dans du noir, comme un troupeau de mouettes sauvages dans une nuée orageuse ; et sur qui veux-tu que je me repose si ce n'est sur toi? ma pensée fatiguée de toute cette poussière se couche ainsi sur ton souvenir, plus mollement que sur un banc de gazon. L'autre jour, en plein soleil et tout seul, j'ai fait six lieues à pied au bord de la mer, cela m'a demandé tout l'après-midi ; je suis revenu ivre, tant j'avais humé d'odeurs et pris de grand air, j'ai arraché des varechs et ramassé des coquilles, je me suis couché à plat dos sur le sable et sur l'herbe, j'ai croisé les mains sur mes yeux et j'ai regardé les nuages. Je me suis ennuyé, j'ai fumé, j'ai regardé les coquelicots, je me suis endormi cinq minutes sur la dune, une petite pluie qui tombait m'a réveillé ; quelquefois, j 'entendais un chant d'oiseau coupant par intermittence le bruit de la mer ; quelquefois un ruisselet, filtrant à travers la falaise, mêlait son clapotement doux au grand battement des flots. Je suis rentré comme le soleil couchant dorait les vitres du village, il était marée basse, le marteau des charpentiers résonnait sur la carcasse des barques à sec, on sentait le goudron avec l'odeur des huîtres.

Observation de morale et d'esthétiqtde. — Un brave homme d'ici, qui a été maire pendant quarante ans, me disait que pendant cet espace de temps il n'avait vu que deux condamnations pour vol, sur la population qui est de plus de trois mille habitants. Cela me semble lumineux, les matelots sont-ils d'une autre pâte que les ouvriers, quelle est la raison de cela? Je crois qu'il faut l'attribuer au contact du grand ; un homme qui a toujours sous les yeux autant d'étendue que l'œil humain en peut parcourir, doit retirer de cette fréquentation une sérénité dédaigneuse (voir le gaspillage des marins de tout grade, insouci de la vie et de l'argent) ; je crois que c'est dans ce sens-là qu'il faut chercher la moralité de l'Art. Comme la nature, il sera donc moralisant par son élévation virtuelle et utile par le sublime. La vue d'un champ de blé est quelque chose qui réjouit plus le philanthrope que celle de l'Océan, car il est convenu que l'Agriculture pousse aux bonnes mœurs. Mais quel piètre homme qu'un charretier près d'un matelot ! L'idéal est comme le Soleil, il pompe à lui toutes les crasses de la Terre.

On n'est quelque chose qu'en vertu seulement de l'élément où l'on respire ; tu me sais gré des conseils que je t'ai donnés depuis deux ans, parce que tu as fait depuis deux ans de grands progrès. Mais mes conseils ne valent pas quatre sous ; tu as

(1) Voir Mémoires d'un Fou.

acquis seulement la Religion et comme tu gravites là dedans, tu es montée. Je crois que si l'on regardait toujours les cieux, on finirait par avoir des ailes.

A propos d'ailes, que de dindons sont ici-bas ! dindons qui passent pour des aigles et qui font la roue comme des paons.

J'ai renoué connaissance (en le rencontrant sur le quai) avec M. Cordier, gentleman de ces contrées, ancien sous-préfet de Pont-l'Evêque sous Louis- Philippe, député réac, ex-membre de la parlotte d'Orsay, ex-auditeur au Conseil d'Etat, jeune homme tout à fait bien, docteur en droit, belle fortune (fils d'un ancien marchand de bœufs), fréquentant à Paris la haute société, ami de M. Guizot et jouant, dit-on, fort joliment du violon. Je l'avais connu autrefois ici, et à Paris chez Toirac (tu peux juger l'esprit).

Il s'est fait bâtir un chalet charmant et qui fait rumeur dans le pays ; l'extérieur est vraiment d'un homme de goût, mais c'est tellement cossu à l'intérieur que c'en est atroce : il a imaginé de décorer son salon de marines peintes à fresque (des marines en vue de la mer !), tout est peinturluré, doré, candélabre, c'est pompeux et mastoc, la grosse patte du bouvier fait craquer le gant blanc du m,onsieur bien. Il est là, enrageant de n'être pas préfet, s'embêtant fort, prétendant qu'il s'amuse, et aspirant à l'héritière comme le nez du père Aubry à la tombe ; et dos mots : «J'ai renoncé aux vanités, je méprise le monde, je ne m'occupe plus que d'art». S'occuper d'art! c'est avoir des vitraux de couleur dans son escalier, avec des meubles en chêne façon Louis XIII. Dans sa chambre à coucher j'ai vu des volumes de Fourier : « Il est bon (disait-il) de lire tout, il faut tout admettre, ne fût-ce que pour réfuter ces garçons-là ! aussi vous avez pu voir à la Chambre comme je m'en acquittais !» A la Chambre il s'est beaucoup occupé de la question de la viande et a fait même à ses propres frais, et en compagnie d'autres fortes têtes (ou fortes gueules), un voyage en Allemagne afin d'étudier le bœuf. Quand il a été habillé (il allait dîner en ville), nous sommes sortis ensemble. Comme je demandais du feu pour allumer un cigare, il m'a fait entrer dans la cuisine. « J'ai soif, va me chercher un verre de cidre», a-til commandé à une façon de petit vacher qui était là ; l'enfant est monté dans la belle salle à manger et en a rapporté deux verres et une carafe de cristal : «Sacré nom de Dieu, f... imbécile, je t'ai dit dans un verre de cuisine. » Il était exaspéré ! et me montrant lui-même les deux verres (qui valaient bien de trois à quatre francs pièce) : «Ce serait fâcheux de les casser, voyez le filet ! j'ai commandé des verres artistiques. Je tiens à ce que tout chez moi ait un cachet particulier. »

Il devait aller après dîner faire des visites, danser au salon des Bains, jouer le whist chez M™« Pasquier, et pendant dix minutes il n'avait cessé de me parler de la solitude !

Voilà la race commune des gens qui sont à la tête delà Société. Dans quel gâchis nous pataugeons ! quel niveau ! quelle anarchie ! La médiocrité se couvre d'intelligence, il y a des recettes pour tout, des mobiliers voulus et qui disent : » Mon maître aime les arts. Ici on a l'âme sensible. Vous êtes chez un homme grave ! » Et quels discours ! quel langage ! quel commun ! Où aller vivre, miséricorde ! Saint Polycarpe avait coutume de répéter, en se bouchant les oreilles et s'enfuyant

du lieu où il était : <( Dans quel siècle, mon Dieu ! m'avez-vous fait naître ! » Je de\"iens comme saint Polycarpe.

La bêtise de tout ce qui m'entoure s'ajoute à la tristesse de ce que je rêve. Peu de gaieté en somme ; j'ai besoin d'être rentré chez moi et de reprendre la Bovary furieusement ; je n'y peux songer, tout travail ici m'est impossible.

Je relis beaucoup de Rabelais, je fume considérablement. Quel homme que ce Rabelais ! Chaque jour on y découvre du neuf. Prends donc, toi, pauvre Muse, l'habitude de lire tous les jours un classique. Tu ne lis pas assez ; si je te prêche cela sans cesse, chère amie, c'est que je crois cette hygiène salutaire. [ ]

Nous nous en allons d'ici de mercredi prochain (après-demain) en huit ; nous irons un jour à Pont-l'Evêque, un au Havre et nous serons rentrés à Croisset samedi, qui doit être le 3 ; envoie-moi l'adresse exacte de ce bon Babinet pour que je le cadotle de son caneton dès que je serai rentré. Comme il rehausse dans mon estime, depuis que je sais que son désordre vient de ses désordres ! c'est un tempérament herculéen ! une riche nature, mi-sage [sapiens, le sage, de sapere, goûter, le sage est l'homme qui goûte), et Babinet goûte ce qui est beau et bon.

Allons, adieu, pauvre chère Muse, pioche bien ta Servante. Mille tendres baisers sur les yeux, à toi tout.

A LOUIS BOUILHET

Trouville, 23 août 1853 (').

Quelle sacrée pluie ! comme ça tombe ! Tout se fond en eau ! Je vois passer sous mes fenêtres des bonnets de coton abrités par des parapluies rouges, les barques vont partir à la mer. J'entends les chaînes des ancres qu'on lève avec des imprécations générales à l'adresse du mauvais temps. S'il dure encore trois ou quatre jours^ ce qui me paraît probable, nous plions bagages et revenons.

Admire encore ici une de ces pohtesses de la Providence et qui y feraient croire : chez qui suis-je logé? chez un pharmacien ! mais de qui est-il l'élève? de Dupré t il fait comme lui beaucoup d'eau de Seltz. « Je suis le seul à Trouville qui fasse de l'eau de Seltz ! ■» En effet, dès huit heures du matin, je suis souvent réveillé par le bruit des Ix»uchons qui partent inopinément. Pif ! paf ' La cuisine est en même temps le laboratoire ; un alambic monstrueux y courbe parmi les casseroles

L'effrayante loagueur de son cuivre qui fume

et sou\'ent on ne peut mettre le pot au feu à cause des préparations pharmaceutiques. Pour aller dans la cour il faut passer par-dessus des paniers pleins de bouteilles. Là, crache une pompe qui vous mouille les jambes. Les deux garçons rincent des bocaux ; un perroquet répète du matin au soir : «As-tu bien déjeuné, Jacko?» et enfin un môme de dix ans environ le fils de la maison, l'espoir de la pharmacie, s'exerce à des tours de force en soulevant des poids avec ses dents.

Ce voyage de Trouville m'a fait repasser mon cours d'histoire intime. J'ai beaucoup rêvassé sur ce théâtre de mes passions. Je prends congé d'elles et pour toujoiurs, je l'espère ; me voilà à moitié de la \-ie, il est temps de dire adieu aux tristesses

(l) Une lettre à Louise Colet, de la na-me date, est inédite.

juvéniles. Je ne cache pas cependant qu'elles me sont, depuis trois semaines, revenues à flot. J'ai eu deux ou trois bons après-midi en plein soleil, tout seul sur le sable, et où je retrouvais tristement autre chose que des coquilles brisées ! J'en ai fini avec tout cela, Dieu merci ! Cultivons notre jardin et ne levons plus la tète pour entendre crier les corneilles.

Comme il me tarde d'avoir lini la Bovary, Anubis et mes trois Préfaces pour entrer dans une période nouvelle, pour me livrer au «Beau pur». L'oisiveté où je vis depuis quelque temps me donne un désir cuisant de transformer par l'Art tout ce qui est «de moi'i, tout ce que j'ai senti. Je n'éprouve nullement le besoin d'écrire mes mémoires ; ma personnalité même me répugne, et les objets immédiats me semblent hideux ou bêtes. Je me reporte sur l'idée. J'arrange les barques en tartanes, je déshabille les matelots qui passent pour en faire des sauvages marchant tout nus sur des plages vermeilles, je pense à l'Inde, à la Chine, à mon conte oriental (dont il me vient des fragments), j'éprouve le besoin d'épopées gigantesques.

Mais la vie est si courte ! Je n'écrirai jamais comme je veux, ni le quart de ce que je rêve. Toute cette force que l'on se sent et qui vous étouffe, il faudra mourir avec elle et sans l'avoir fait déborder !

J'ai revu hier à deux heures d'ici un village où j'avais été il y a onze ans avec ce bon Orlowski. Rien n'était changé aux maisons, ni à la falaise, ni aux barques ; les femmes au lavoir étaient agenouillées dans la même pose, en même nombre, et battaient leur hnge sale dans la même eau bleue ; il pleuvait un peu, comme l'autre fois. Il semble, à certains moments, que l'univers s'est immobilisé, que tout est devenu statue et que nous seuls vi\ons. Et est-ce insolent la nature ! quel polisson de ^•isage impudent ! On se torture l'esprit à vouloir comprendre l'abîme qui nous sépare d'elle, mais quelque chose de plus farce encore, c'est l'abîme qui nous sépare de nous-mêmes. Quand je songe qu'ici, à cette place, en regardant ce mur blanc à recham.pis vert, j'avais des battements de cœur, et qu'alors j'étais plein de « Pohésie)\ je m'ébahis, je m'y perds, j'en ai le vertige comme si je dPcou\'rai«^ tout à coup un mur à pic, de deux mille pieds, au-dessous de moi.

Ce petit travail que je fais, je vais le compléter cet hiver, quand tu ne seras plus là, pauvre vieux, le dimanche, en rangeant, brûlant, classant toutes mes paperasses. Avec la Bovary finie, c'est l'âge de raison qui commence. Et puis, à quoi bon s'encombrer de tant de souvenirs, le passé nous mange trop, nous ne sommes jamais au présent qui seul est important dans la vie. Comme je philosophise ! J'aurais bien besoin que tu fusses là ! Il me coûte d'écrire ; les mots me manquent, je voudrais être étendu sur m.a peau d'ours, près de toi, et devisant «mélancoliquement" ensemble.

Sais-tu que dans le dernier numéro de la Revue notre ami Leconte était assez mal traité? (^). Ce .sont définitivement de plates canailles ; «la phalange» est un chenil. Tous ces animaux-là sont encore beaucoup plus bêtes que féroces. Toi qui aimes le mot « piètre >, c'est tout cela qui l'est.

Ecris-moi une démesurée lettre, le plus tôt que tu pourras et embrasse-toi de ma part, adieu.

(I) Revue de Paris, 15 août 1853 : Revue liUéraire, Poèmes anH^it^s [signé J. Verdun].

* A LOUISE COLET

[Trouville], vendredi soir, 11 heures, [26 août 1853].

Ceci est probablement ma dernière lettre de Trouville, nous serons dans huit jours au Havre et le samedi à Croisset, au milieu de la semaine prochaine je t'enverrai un petit mot. Le samedi soir à Croisset, si Bouilhet n'y est pas, je t'écrirai ; tâche que j'aie une lettre de toi en rentrant pour le samedi ou le dimanche matin plutôt, cela me fera un bon retour. Quelle bosse de travail je vais me donner une fois rentré. Cette vacance ne m'aura pas été inutile, elle m'a rafraîchi. Depuis deux ans je n'avais guère pris l'air, j'en avais besoin, et puis je me suis un peu retrempé dans la contemplation des flots, de l'herbe et du feuillage. Ecrivains que nous sommes et toujours courbés sur l'Art, nous n'avons guère avec la nature que des communications Imaginatives ; il faut quelquefois regarder la lune ou le soleil en face. La sève des arbres vous entre au cœur par les longs regards stupides que l'on tient sur eux. Comme les moutons qui broutent du thym parmi les prés ont ensuite la chair plus savoureuse, quelque chose des saveurs de la nature doit pénétrer notre esprit s'il s'est bien roulé sur elle. Voilà seulement huit jours tout au plus que je commence à être tranquille et à savourer avec simplicité les spectacles que je vois. Au commencement j'étais ahuri, puis j'ai été triste, je m'ennuyais ; à peine si je m'y fais qu'il faut partir ; je marche beaucoup, je m'éreinte avec délices, moi qui ne peux souffrir la pluie j'ai été tantôt trempé jusqu'aux os, sans presque m'en apercevoir, et quand je m'en irai d'ici je serai chagrin, c'est toujours la même histoire! Oui, je commence à être débarrassé de moi et de mes souvenirs. Les joncs qui le soir fouettent mes souliers en passant sur la dune m'amusent plus que mes songeries (je suis aussi loin de la Bovary que .si je n'en avais écrit de ma vie une ligne).

Je me suis ici beaucoup résumé et voilà la conclusion de ces quatre semaines fainéantes : adieu, c'est-à-dire adieu et pour toujours, au personnel, à l'intime, au relatif. Le vieux projet que j'avais d'écrire plus tard mes mémoires m'a quitté. Rien de ce qui est de ma personne ne me tente. Les attachements de la jeunesse (si beaux que puisse les faire la perspective du souvenir, et entrevus même d'avance sous les feux de Bengale du style) ne me semblent plus beaux. Que tout cela soit mort et que rien n'en ressuscite ! à quoi bon? Un homme n'est pas plus qu'une puce, nos joies comme nos douleurs doivent s'absorber dans notre œuvre, on ne reconnaît pas dans les nuages les gouttes d'eau de la rosée que le soleil y a fait monter ! Evaporez- vous, pluie terrestre, larmes des jours anciens, et formez dans les cieux de gigantesques volutes, toutes pénétrées de soleil.

Je suis dévoré maintenant par un besoin de métamorphoses. Je voudrais écrire tout ce que je vois, non tel qu'il est, mais transfiguré. La narration exacte du fait réel le plus magnifique me serait impossible. Il me faudrait le broder encore.

Les choses que j'ai le mieux senties s'offrent à moi transposées dans d'autres pays et éprouvées par d'autres personnes. Je change ainsi les maisons, les costumes, le ciel, etc. Ah ! qu'il me tarde d'être débarrassé de la Bovary, d'Anubis et de mes trois Préfaces (c'est-à-dire des trois seules fois, qui n'en feront qu'une, où j'écrirai

de la critique), que j'ai hâte donc d'avoir fini tout cela pour me lancer à corps perdu dans un sujet vaste et propre. J'ai des prurits d'épopée, je voudrais de grandes histoires à pic, et peintes du haut en bas. Mon conte oriental me revient par bouffées, j'en ai des odeurs vagues qui m'arrivent et qui me mettent l'àme en dilatation.

Ne rien écrire et rêver de belles choses (comme je fais maintenant) est une charmante chose, mais comme on paie cher plus tard ces voluptueuses ambitions-là ! Quels renfoncements ! je devrais être sage (mais rien ne me corrigera) ; la Bovary, qui aura été pour moi un exercice excellent, me sera peut-être funeste ensuite comme réaction, car j'en aurai pris (ceci est faible et imbécile) un dégoût extrême des sujets à miheu commun. C'est pour cela que j'ai tant de mal à l'écrire, ce livre, il me faut de grands efforts pour m'imaginer mes personnages et puis pour les faire parler, car ils me répugnent profondément. Mais quand j'écris quelque chose de mes entrailles, ça va vite. Cependant voilà le péril, lorsqu'on écrit quelque chose de soi, la phrase peut être bonne par jets (et les esprits lyriques arrivent à l'effet facilement et en suivant leur pente naturelle), mais V ensemble manque, les répétitions abondent, les redites, les lieux communs, les locutions banales. Quand on écrit au contraire une chose imaginée, comme tout doit alors découler de la conception et que la moindre virgule dépend du plan général, l'attention se bifurque, il faut à la fois ne pas perdre l'horizon de vue et regarder à ses pieds. Le détail est atroce, surtout lorsqu'on aime le détail comme moi. Les perles composent le collier,* mais c'est le fil qui fait le collier ; or, enfiler les perles sans en perdre une seule et toujours tenir son fil de l'autre main, voilà la malice. On s'extasie devant la correspondance de Voltaire, mais il n'a jamais été capable que de cela, le grand homme ! c'est-à-dire d'exposer son opinion personnelle, et tout chez lui a été cela. Aussi fut-il pitoyable au théâtre, dans la poésie pure. De roman il en a fait un, lequel est le résumé de toutes ses œuvres, et le meilleur chapitre de Candide est la visite chez le seigneur Procurante, où Voltaire exprime encore son opinion personnelle sur à peu près tout. Ces quatre pages sont une des merveilles de la prose, elles étaient la condensation de soixante volumes écrits et d'un demi-siècle d'efforts. Mais j'aurais bien défié Voltaire de faire la description seulement d'un de ces tableaux de Raphaël dont il se moque. Ce qui me semble, à moi, le plus haut dans l'Art (et le plus difficile) ce n'est ni de faire rire, ni de faire pleurer, ni de vous mettre en rut ou en fureur, mais d'agir à la façon de la nature, c'est-à-dire de faire rêver. Aussi les très belles œuvres ont ce caractère, elles sont sereines d'aspect et incompréhensibles ; quant au procédé, elles sont immobiles comme des falaises, houleuses comme l'Océan, pleines de frondaisons, de verdures et de murmures comme des bois, tristes comme le désert, bleues comme le ciel. Homère, Rabelais, Michel-Ange, Shakespeare, Gœthe m'apparaissent impitoyables, cela est sans fond, infini, multiple. Par de petites ouvertures on aperçoit des précipices, il y a du noir en bas, du vertige, et cependant quelque chose de singulièrement doux plane sur l'ensemble ! c'est l'éclat de la lumière, le sourire du soleil, et c'est calme ! c'est calme ! et c'est fort, ça a des fanons comme le bœuf de Leconte.

Quelle pauvre création par exemple que Figaro à côté de Sancho ! comme on se le figure sur son âne, mangeant des oignons crus et talonnant le roussin, tout en

causant avec son maître. Comme on voit ces routes d'Espagne qui ne sont nulle part décrites. Mais Figaro où est-il? à la Comédie-Française, littératiire de société.

Or, je crois qu'il faut détester celle-là, moi je la hais maintenant ; j'aime les œuvres qui sentent la sueur, celles où l'on voit les muscles à travers le linge et qui marchent pieds nus, ce qui est plus difficile que de porter des bottes, lesquelles bottes sont des moules à usage de podagre : on y cache des ongles tors avec toutes sortes de difformités. Entre les pieds du Capitaine ou ceux de Villemain et les pieds des pêcheurs de Naples, il y a toute la différence des deux littératures. L'une n'a plus de sang dans les veines, les oignons semblent y remplacer les os, elle est le résultat de l'âge, de l'éreintement, de l'abâtardissement, elle se cache sous une certaine forme cirée et convenue, rapiécée et prenant eau. Elle est, cette forme, pleine de ficelles et d'empois ; c'est monotone, incommode, embêtant, on ne peut avec elle ni grimper sur les hauteurs, ni descendre dans les profondeurs, ni traverser les difficultés (ne la laisse-t-on pas en effet à l'entrée de la science où il faut prendre des sabots?), elle est bonne seulement à marcher sur le trottoir, dans les chemins battus et sur le parquet des salons, où elle exécute de petits craquements fort coquets qui irritent les gens nerveux ; ils auront beau la vernir, les goutteux, ce ne sera jamais que de la peau de veau tannée. Mais l'autre ' l'autre, celle du bon Dieu, elle est bistrée d'eau de mer et elle a les ongles blancs comme l'ivoire, elle est dure à force de marcher sur les rochers, elle est belle à force de marcher sur le sable. Par l'habitude en effet de s'y enfoncer mollement, le galbe du pied peu à peu s'est développé selon son type, il a vécu selon sa forme, grandi dans son milieu le plus propice. Aussi, comme ça s'appuie sur la terre, comme ça écarte les doigts, comme ça court, comme c'est beau !

Quel dommage que je ne sois pas professeur au Collège de France ! j'y ferais tout un cours sur cette grande question des Bottes comparées aux littératures. '( Oui, la Botte est un monde, » dirais-je, etc. Quels jolis rapprochements ne pourrait-on pas faire sur le Cothurne, la Sandale ! etc..

Quel beau mot, que Sandale ! et comme il est impressionnant, n'est-ce pas? Celles qui ont des bouts retroussés en pointe comme des croissants de lune et qui sont couvertes de paillettes étincelantes, tout écrasées d'ornements magnifiques, ressemblent à des poèmes indiens. Elles viennent du Gange, avec elles on marche dans des pagodes, sur des planchers d'aloès noircis par la fumée des cassolettes et sentant le musc, elles traînent dans les harems sur des tapis à arabesques désordonnées, cela fait penser à des hymnes sans fin, à des amours repus... La Marcouh du fellah, ronde comme un pied de chameau, jaune comme l'or, à grosses coutures et serrant les chevilles, chaussure de patriarche et de pâtre ; la poussière lui va bien, la Bible. Toute la Chine n'est-elle point dans un soulier de Chinoise garni de damas rose et portant des chats brodés sur son empeigne?

Dans l'entrelacement des bandelettes aux pieds de l'Apollon du Belvédère, le génie plastique des Grecs a étalé toutes ses grâces. Quelles combinaisons de l'ornement et du nu ! quelle harmonie du fond et de la forme, comme le pied est bien fait pour la chaussure ou la chaussure pour le pied !

N'y a-t-il pas un rapport évident entre les durs poèmes du moyen âge (monorimes souvent) et les souliers de fer tout d'une pièce que les gens d'armes portaient

alors, éperons de six pouces de longueur à molettes formidables, périodes embarrassantes et hérissées.

Les souliers de Gargantua étaient faits avec « quatre cent six aulnes de velours bleu, deschiquetez mignonnement par lignes parallèles jointes en cylindres imiformes». Je vois là l'architecture de la Renaissance. Les bottes Louis XIII, évasées et pleines de rubans et de pompons comme un pot rempli de fleurs, me rappellent l'hôtel de Rambouillet, Scudéry, Marini. Mais il y a tout à côté une longue rapière espagnole à poignée romaine — Corneille.

Du temps de Louis XIV, la littérature avait les bas bien tirés, ils étaient de couleur brune. On voyait le mollet, les souliers étaient carrés du bout (La Bruyère, Boileau), et il y avait aussi quelques fortes bottes à l'écuvère, robustes chaussures dont la coupe était grandiose (Bossuet, Molière). Puis on arrange en pointe le bout du pied, littérature de la Régence (Gil Blas), on économise le cuir, et la forme (encore un calembour !) est poussée à une telle exagération à.' aniinaiuralisme qu'on en arrive presque à la Chine (sauf la fantaisie du moins) ; c'est mièvTC, léger, contourné, le talon est si haut que l'aplomb manque, plus de base ; et d'autre part on rembourre le mollet, emphssagc philosophique flasqiac (Raynal, Marmontel, etc.) ; l'académique chasse le poétique, règne des boucles (pontificat de Monseigneur de La Harpe), et maintenant nous sommes livrés à l'anarchie des gnafis. Nous avons eu les jambarts, les mocassins et les souliers à la poulaine. J'entends dans les lourdes phrases de MM. Pitre-Chevalier et Emile Souvestre, bretons, l'assommant bruit des galoches celtiques. Béranger a usé jusqu'au lacet la bottine de la grisette et Eugène Sue montre outre mesure les ignobles bottes éculées du chourineur, l'un sent le graillon et l'autre l'égout, il y a des taches de suif sur les phrases de l'un, des traînées de m... tout le long du st^'le de l'autre. On a été chercher du neuf à l'étranger, mais ce neuf est vieux (nous travaillons en vieux), échec des rebottes à la Russe et des littératures laponnes, valaques, norvégiennes (Ampère, Marmier et autres curiosités de la Revue des Deux-Mondes). Sainte-Beitve ramasse les défroqués les plus niilles, ravaude ces guenilles, dédaigne le connu et, ajoutant du fil et de la colle, continue son petit commerce (renaissance des talons rouges, genre Pompadour et Arsène Houssaxe, etc.). Il faut donc jeter toutes ces ordures à l'eau, en revenir aux fortes bottes ou aux pieds nus, et surtout arrêter là ma digression de cordonnier ; d'où diable vient-elle? d'un horrifique verre de rhum que j'ai bu ce soir, sans doute. Bonsoir.

* A LA MEME

[Trouville], samedi sok, miuviit, [21 août 1853].

[ ] J'ai été bien heureux que ma dernière lettre t'ai fait tant de plaisir!

Tu as enfin compris et approuvé même ce qui d'abord t'avait blessée. La nature, va, s'est trompée en faisant de toi une femme, tu es du côté des mâles. Il faut te souvenir de cela toujours, quand quelque chose te heurte, et voir en toi si l'élément féminin ne l'emporte pas. Poésie oblige, elle oblige à nous regarder toujours comme sur un trône et à ne jamais songer que nous sommes de la foule et nous y trouvons

compris. T'indignerais-tu si on te disait du mal des Français, des chrétiens, des provençaux? Laisse donc là ton sexe comme ta patrie, ta religion et ta province, on doit être âme le plus possible, et c'est par ce détachement que l'immense sympathie des choses et des êtres nous arrivera plus abondante. La France a été constituée du jour que les provinces sont mortes, et le sentiment humanitaire commence à naître sur les ruines des patries. 11 arrivera un temps où quelque chose de plus large et de plus haut le remplacera, et l'homme aimera le néant même, tant il se sentira participant.

J'ai dit aux vers du tombeau : vous êtes mes pères, etc.

C'était beau, le bénissement des ânes et des vaches au moyen âge, mais ce qui était humilié deviendra intelUgence. La science en cela marche en avant, pourquoi la poésie n'irait-elle pas plus vite encore? Il faut la porter toujours au delà de nous-mêmes, et quand je traite les femmes de haut, tu protestes en ton cœur contre cette insolence, il te semble que c'est injuste ; à coup sûr, si te t'y comptais ! Allons donc !

Adieu, bon courage ! travaille bien ! j'ai épuisé toute ma provision de papier à lettres. De Pont-l'Evêque sans doute je t'écrirai un petit mot jeudi. [ ]

D'ici à Mantes, je reverrai le plan de V Acropole. Penses-y de ton côté. Nous l'arrêterons là.

* A LA MÊME

[Croissct], vendredi soir, 2 septembre, 9 heures.

Nous voilà revenus im jour plus tôt. Comme il n'y avait point de vapeur du Havre pour Rouen le 3, nous avons cette nuit couché à Honfleur. Dès 6 heures il a fallu se lever et à midi nous étions rentrés.

Ce n'est pas sans un certain plaisir que je me retrouve à ma table, quoique j'aie été fort triste à Trouville la veille de mon départ; il me semblait (et à raison, je crois) que j'y avais été médiocre, que je n'avais pas assez reniflé, aspiré, regardé. La mer, ce jour-là, était plus belle encore, toute bleue, et le ciel aussi. Enfin !

J'ai rangé mes affaires avec cette activité de sauvage qui me distingue ; tout pendant mon absence avait été brossé, ciré, verni (jusqu'à mes pieds de momie que mon domestique a jugé convenable de badigeonner avec de la gomme), et j'avoue que j'ai retrouvé mon tapis, mon grand fauteuil et mon divan avec charme ; ma lampe briâle, mes plumes sont là. Ainsi recommence une autre série de jours pareils aux autres jours, ainsi vont recommencer les mêmes mélancolies et les mêmes enthousiasmes isolés. [ ]

Rien ne prouve mieux le caractère borné de notre vie humaine que le déplacement. Plus on la secoue, plus elle sonne creux. Puisque, après s'être remué, il faut se reposer, puisque notre activité n'est qu'une répétition continuelle, quelque diversifiée qu'elle ait l'air, jamais nous ne sommes mieux convaincus de l'étroitesse de notre âme que lorsque notre corps se répand. On se dit : « Il y a dix ans j'étais là», et on est là, et on pense les mêmes choses, et tout l'intervalle est oublié. Puis il vous apparaît, cet intervalle, comme un immense précipice où le néant tournoie,

quelque chose d'indéfini vous sépare de votre propre personne et vous rive au non-être. Ce qui prouve peut-être que l'on vieillit, c'est que le temps, à mesure qu'il y en a derrière nous, nous semble moins long. Autrefois, un voyage de six heures en bateau à vapeur, en pyroscaphe, comme dirait le pharmacien, me paraissait démesuré, j'y avais des ennuis abondants. Aujourd'hui, ça a passé en un clin d'œil, j'ai des souvenirs de mélancolie et de soleil qui me brûlaient, tout accoudé sur ces bastingages de cuivre et regardant l'eau. Celui qui domine tous les autres est un voyage de Rouen aux Andelys avec Alfred (j'avais seize ans) ; nous avions envie de crever, à la lettre ; alors, ne sachant que faire, et par ce besoin de sottises qui vous prend dans tous les états de démoralisation radicale, nous bûmes de l'eau-devie, du rhum, du kirsch et du potage (c'était du riz au gras). Il y avait sur ce bateau toutes sortes de beaux messieurs et de belles dames de Paris. Je vois encore un voile vert que le vent arracha d'un chapeau de paille et qui vint s'embarrasser dans mes jambes ; un monsieur en pantalon blanc le ramassa... Elle était à Trouville, la femme d'Alfred, avec son nouveau mari, je ne l'ai pas vue.

Dès lundi je me livre à une Bovary furibonde. Il faut que ça marche et bien ! Ce sera ! Et toi, bonne chère Muse, où en est la Servante? tu as bien raison d'y être longtemps. Parle-moi de ta santé? tes vomissements t'ont-ils reprise? Et permetsmoi à ce propos un petit con.seil que je te supplie de suivre : je crois ton habitude, de ne boire que de l'eau, détestable ; mon frère m'a soutenu, il y a quelque temps, que dans notre pays c'était une cause souvent de cancers à l'estomac ; cela peut être exagéré ; mais tout ce que je sais, c'est que mon père, qui était un maître homme dans son métier, préconisait fort la purée septembrale, comme disait ce vieux Rabelais. Sois sûre que dans un climat où l'on absorbe tant d'humidité, s'en fourrer toujours dans l'estomac sans rien qui la corrige est une mauvaise chose ; essaie pendant un mois de boire de l'eau rougie ou, si tu trouves ce mélange trop mauvais, bois à la fin de tes repas un verre de vin pur.

J'ai lu avant-hier, dans mon lit, presque tout un volume de l'Histoire de la Restauration de Lamartine (la bataille de Waterloo) ; quel homme médiocre que ce Lamartine ! Il n'a pas compris la beauté de Napoléon décadent, cette rage de géant contre les mirmidons qui l'écrasent ; rien d'ému, rien d'élevé, rien de pittoresque ; même Alexandre Dumas eût été sublime à côté ; Chateaubriand, plus injuste ou plutôt plus injurieux, est bien au-dessus.

Pourquoi cette phrase de Rabelais me trotte-t-elle dans la tête : « L'Afrique apporte toujours quelque chose de nouveau»? Je la trouve pleine d'autruches, de girafes, d'hippopotames, de nègres et de poudre d'or.

Adieu, mille bonnes tendresses. [ ] Point de lettre du Crocodile? La dernière

fois, il a été cinq semaines à nous répondre. En voilà 6 ou 7 !

* A LA MÊME

[Croisset], mercredi soir, minuit, [~ septembre 1853].

[ ] J'ai repris la Bovary, voilà depuis lundi cinq pages d'à peu près faites,

à peu près est le mot, il faut s'y remettre ; comme c'est diflîcile ! j'ai bien peur que

mes comices ne soient trop lon^s, c'est un dur endroit. J'y ai tous mes personnages de mon livre en action et en dialogue, les uns mêlés aux autres, et par là-dessus un grand paysage qui les enveloppe ; mais si je réussis ce sera bien symphonique.

Bouilhet a fini de ses Fossiles la partie descriptive ; son mastodonte ruminant au clair de lune dans une prairie est énorme de poésie, ce sera peut-être de toutes ses pièces celle qui fera le plus d'effet à la généralité ! Il ne lui reste plus que la partie philosophique, la dernière. Au milieu du mois prochain, il ira à Paris se choisir un logement pour s'y installer au commencement de novembre ; que ne suis-je à sa place !

Décidément, l'article de Verdun (que je crois de Jourdan, c'est une idée que j'ai) sur Leconte est plus bête qu'hostile ; j'ai fort ri de la comparaison que l'on fait avec les beaux morceaux de la Chute d'un ange, quelle politesse d'ours ! Quant aux Poèmes Indiens et à la pièce de Dies ivce pas un mot. Il y a aussi une bonne naïveté, pourquoi appeler le Sperchius, Sperkhios? cela me semble une vraie janoterie. Que devient-il, le bon Leconte, est-il plus avancé dans son poème celtique? Voit-il ime occasion quelconque de publier ses Runas (^)? J'ai une extrême envie de les relire. Et la Servante, quand la verra-t-on?

Je relis maintenant du Boileau ou plutôt tout Boileau, et avec moult coups de crayon aux marges. Cela me semble vraiment fort, on ne se lasse point de ce qui est bien écrit, le style c'est la vie ! c'est le sang même de la pensée ! Boileau était une petite rivière, étroite, peu profonde, mais admirablement limpide et bien encaissée ; c'est pourquoi cette onde ne tarit pas ; rien ne se perd de ce qu'il veut dire ; mais que d'Art il a fallu pour faire cela, et avec si peu ! Je m'en vais ainsi, d'ici deux ou trois ans, relire attentivement tous les classiques français et les annoter, travail qui me servira pour mes Préfaces (mon ouvrage de critique littéraire, tu sais) ; j'y veux prouver l'insuffisance des écoles, quelles qu'elles soient, et bien déclarer que nous n'avons pas la prétention, nous autres, d'en faire une et qu'il n'en faut pas faire ; nous sommes au contraire dans la tradition; cela me semble, à moi, strictement exact, cela me rassure et m'encourage. Ce que j'admire dans Boileau, c'est ce que j'admire dans Hugo, et où l'un a été bon, l'autre est excellent. Il n'y a qu'un Beau, c'est le même partout, mais il a des aspects différents, il est plus ou moins coloré par les reflets qui les dominent. Voltaire et Chateaubriand, par exemple, ont été médiocres par les mêmes causes, etc. Je tâcherai de faire voir pourquoi la critique esthétique est restée si en retard de la critique historique et scientifique, on n'avait point de base. La connaissance qui leur manque à tous, c'est Vanatomic du style; savoir comment ime phrase se membre et par où elle s'attache ; on étudie sur des mannequins, sur des traductions, d'après des professeurs, des im.béciles incapables de tenir l'instrument de la science qu'ils enseignent, une plume, je veux dire, et la vie manque ! l'amour ! l'amour, ce qui ne se donne pas, le secret du bon Dieu, l'âme, sans quoi rien ne se comprend.

Quand j'aurai fini cela — ce sera un travail d'une grande année, pas plus (mais au moins je me serai vengé littérairement, comme dans ce Dictionnaire des Idées reçues je me vengerai moralement) — quand j'aurai fini cela (après la Bovary et

i\) Le Runo'm (Poèmes barbares).

[1853j CORRESPONDANCE 443

VAnubis toutefois), j'entrerai sans doute dans une phase nouvelle et il me tarde <i'y être ; moi qui écris si lentement, je me ronge de plans. Je veux faire deux ou trois longs bouquins épiques, des romans dans un milieu giandiose où l'action soit forcément féconde et les détails riches d'eux-mêmes, luxueux et tragiques tout à la fois, des livres à grandes rnurailles peintes du haut en bas.

Il y avait dans la Revue de France (fragment de Michelet sur Danton) un jugement sur Robespierre qui m'a plu ; il le signale comme étant, de sa personne, un gouvernement, et c'est pour cela que tous les gonvernementomanes républicains l'ont aimé. La médiocrité chérit la Règle, moi je la hais ; je me sens contre elle et contre toute restriction, corporation, caste, hiérarchie, niveau, troupeau, une exécration qui m'emplit l'âme, et c'est par ce côté-là peut-être que je comprends le martyre.

Adieu, belle ex-démocrate. [ ]

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