‹ Œuvres complètes illustrées de Gustave FlaubertChapitre 7 sur 39 · XII SOUVENIRS INTIMES · texte numérisé non relu

XII SOUVENIRS INTIMES

A la mort de M. Laumonier, mon grand-père lui succéda comme chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu. C'est dans cette vaste demeure que Gustave Flaubert est né (^).

L'Hôtel-Dieu de Rouen, construction du siècle dernier, ne manque pas d'un certain caractère ; les lignes droites de son architecture ont quelque chose de sage et de recueilli. Situé à l'extrémité de la rue de Crosne, quand on vient de l'intérieur de la ville, on voit se dresser en face de soi la large grille cintrée, toute noire, derrière laquelle s'étend une cour plantée de tilleuls alignés ; au fond, et sur les côtés, les bâtiments.

La partie occupée jadis par mes grands-parents forme une aile ; on y accède par une entrée indépendante de l'hospice ; à gauche de la grille centrale, une porte haute s'ouvre sur une cour où l'herbe pousse entre les vieux pavés. De l'autre côté du pavillon, un jardin formant angle sur la rue, encaissé à gauche par un mur couvert de lierre et cerné à droite par les constructions de l'hôpital. Ce sont de hautes murailles grises, trouées de petites vitres derrière lesquelles viennent se coller des figures maigres, la tête ceinte d'un linge blanc. Ces silhouettes hâves, aux yeux creux, dénotant la souffrance, ont quelque chose de profondément triste.

La chambre de Gustave était située du côté de la cour d'entrée, au deuxième étage. La vue s'étendait sur les jardins de l'hôpital, dominant le faîte des arbres ; sous leur verdure les malades, les jours de soleil, viennent s'asseoir sur les bancs de pierre ; de temps en temps, l'aile blanche du grand bonnet d'une sœur traverse rapidement la cour ; puis ce sont quelques rares visiteurs, les parents des malades ou les amis des internes, mais jamais rien de bruyant, rien d'inattendu.

Ce miheu mélancolique et sévère n'a pas dû être sans influence sur Gustave Flaubert. Il s'en est dégagé cette compassion exquise pour toutes les souffrances humaines, et aussi cette haute moralité qui ne l'a jamais quitté et que ne soupçonnaient guère ceux qu'il scandalisait par ses paradoxes.

Rien ne répondait moins à ce qu'on est convenu d'appeler un artiste que mon oncle. Parmi les particularités de son caractère, un contraste m'a toujours étonné. Cet homme si préoccupé de la beauté dans le style, et qui donnait à la

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